‹ Boutades et rêveriesChapitre 20 sur 47 · M CŒUR BRISÉ · texte numérisé non relu

M CŒUR BRISÉ

UN ce» IRISE

rOEME EUSSE

Muse du Tintamarre, Echos orpbéoniques,

Soufflez dans mon tympan vos accords symphoniques ;

Orgues, introduisez le puissant ronflement

De vos vastes tuyaux dans mon entendement.

Que le bruit éclatant de cent mille fanfares

Charge l'air de bémols, de dièzes, de bécarres.

Nul brocanteur de sons n'en saurait livrer trop,

Fut-il tout récemment bombardé maestro.

J'adore le fracas, la tempête me grise.

Du lecteur délicat si l'oreille se brise.

Tant pis pour lui : je chante un désaccord bruyant

190 BOUTADES ET EEVEEIES

Qu'il faut accompagner d'un accord ennuyant.

Ceci dit, embouchons la guimbarde guerrière,

Et de nos fiers héros retraçons la carrière :

Or donc, jadis vivait, au fond du Kamtchatka,

Un seigneur trop poussif pour danser la polka.

Il se croyait du goût pour la grande musique,

Mais c'était une erreur. Nature prosaïque,

Il se plaisait surtout à faire un bon repas.

Et ses amis sentaient qu'il ne s'en privait pas.

Trois cents livres de chair, et d'esprit trois cents tonnes.

Car il était très lourd, chez les Muses Santones

L'avaient fait accepter : c'était un érudit

Et devant son savoir on restait interdit.

Chez ses concitoyens, une secte nouvelle Le réclamait pour chef. L'absence de cervelle Etait indispensable aux nouveaux convertis. Types dégénérés d'esclaves abrutis.

Ces idiots formaient une petite église Jalouse de singer les doges de Venise.

Mais leur parcimonie avait réduit à six L'effectif permanent du grand Conseil des Dix.

UN CŒUR BEÎSÉ 191

Les profanes pouvaient entrer dans le Cénacle,

Mais n'y devaient rien faire : aussitôt que l'Oracle

Avait pytlionisé par l'organe du chef,

On voyait se courber aux pieds d'Ivanteneff,

(C'était le nom du grand seigneur aux vastes formes),

Toute la multitude aux profils multiformes.

Que c'en était vraiment comme un bouquet de fleurs.

Ivanteneff, la vue au ciel, les yeux en pleurs,

Etendait sur eux tous sa dextre magistrale

Et bénissait en bloc, sans user d'eau lustrale :

Ses larmes suffisaient. Ce pontife, dit-on,

Prisait moins le Credo que le tour du bâton.

Pope russe ou rabbin, fakir, bonze ou brahmane,

C'était un mammifère omnivore et bimane.

Toujours prêt à donner, du jour au lendemain^

A ses administrés quelque bon coup de main.

Un jour, il remarqua, parmi son entourage, Un jeune homme nerveux qui jouait avec rage De tous les instruments : il en jouait très mal. Ivanteneff saisit le féroce animal :

Il sut l'apprivoiser de si belle manière

192 BOUTADES ET KEVEEIES

Qu'il en lit un poseur d'esjDèce chicanière ; Il l'envoya d'abord au Monomotapa Apprendre à turluter pour le Grand Opéra. L'espiègle turluta sur la plage lointaine Si bien qu'il rapporta de prix une centaine : C'était autant de pris sur l'ennemi commun. Il ne s'en cacha pas, jugeant plus opportun D'étaler bruyamment sa gloire et sa médaille. Il exerça des chœurs, fit chanter la marmaille,. Et, puissant protecteur de plus d'une diva. Porta de rudes coups au grand art qui s'en va. Il admirait Wagner : c'était là sa manie. Car il avait si bien étudié l'harmonie Qu'il ne pouvait souffrir un accord absolu. Aussi, lorsqu'il revint, hirsute, chevelu. Fut-il fêté, choyé, par la gent mélomane ; Et, comme il fréquentait la mosquée ottomane Et l'église au besoin, d'Alger à Tombouctou, Il sut trouver des chœurs à malmener partout.

Le pope Ivanteneff avait pour pénitente

Une femme du monde, accorte et pas méchante^

UN CŒUR BEISE

Qui souhaitait du bien au docte voyageur.

Elle entonna d'abord, sur le mode majeur,

Un hymne solennel en l'honneur du grand homme.

Et, comme Ivanteneff l'aimait beaucoup en somme.

Il promit d'emf)loyer le fier Fanfarowski

Qu'on avait surnommé le Poniatowski

De la musique étrange, obscure, orientale.

Notre belle dévote, Euterpe Kamchadale,

Se pâma bel et bien de joie et de plaisir

En atteignant le but de son plus cher désir.

Or, le conseil des Six, implacable et terrible.

En ce temps-là pour chef avait un monstre horrible.

Un certain rebouteur, assassin breveté.

Qui lançait ses cUents en pleine éternité

En beaucoup moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire

Ceux qu'il ne tuait pas, il savait les proscrire.

Dès qu'il devait caser un heureux favori

Sur le destin duquel Euterpe avait souri.

Ivanteneff avait une immense épinette

Construite pour lui seul à grands coups d'herminette.

On tapait là-dessus : cela faisait du bruit

Et les chantres gueulaient, le tout à prix réduit.

Un vétéran, colosse à la puissante échine,

De ses pieds, de ses mains manœuvrait la machine.

Pour lui substituer un jeune homme fluet.

Il fallut dégommer celui qui remuait

Des chœurs tonitruants les voix stentoriennes.

Dirigeant contre-point, notes grégoriennes

Et tout le tremblement. Ça ne fit pas un pli.

On se dispensa donc du piocheur accompli

Qui ne convenait plus.

Un chœur peu populaire Entonnera demain : " Va te faire lanlaire : " Nadaud protestera ; mais tant pis pour Nadaud : Ne faut-il pas d'abord plaire au Maître Bedeau ? Les chantres aujourd'hui i^our cela sont en grève Et ma conclusion, chers lecteurs, sera brève : Depuis ces sombres jours, l'ombre d'un chimpanzé Promène au Kamtchatka l'ombre d'un chœur brisé.

GASÏOeiADE

Lfi CÂSTORiADE

Certain ambitieux, par ses débuts modestes,

Dressé depuis longtemps à remporter des vestes.

Couvait le picotin de son regard altier :

Cet homme indépendant se nommait Pelletier.

Lorsque ce défenseur des travers d'un autre âge

Avait vu le recto^ n'osant tourner la page

De peur d'y découvrir des principes nouveaux,

Il arrêtait le cours de ses nobles travaux.

Parfois cet aristo de race roturière

Etalait au soleil sa vaillante rapière :

Les moineaux avaient peur et les peuples riaient.

Quelques illuminés, cependant, s'écriaient :

" Ouvrage de Vulcain, indestructible lame,

" Transperce, taille, occis, fauche et fais rendre l'âme

" A tous ces mécréants qui n'ont pas comme nous

" L'instinct de s'exhiber pour prier à genoux.

" Toi, du nouveau Roland la Durandal moderne,

" Décoloquinte nous l'affreuse hydre de Lerne

" Dont les têtes tombaient et renaissaient soudain

" Sous les coups redoublés d'un énorme gourdin,

" Si bien qu'après trois mois d'un lugubre fauchage

" Hercule un beau matin termina l'abattage

" En lançant un caillou, comme un simple Irlandais,

" Puis alla se vanter partout de son succès.

" Le monstre terrassé fit semblant de s'éteindre ;

" Mais, lorsqu'il se vit seul, il se remit à geindre

" Et dit : — " Je reviendrai quelque jour, gros et gras,

" Histoire d'embêter les futurs forts à bras.

" Il nous est revenu, têtu, plein de cynisme,

" Et le monstre aujourd'hui se nomme laïcisme,

" Il faut, du fier Hercule éclipser les exploits

" En nous retuant ça, pour de bon, cette fois."

A ce discours fiatteur, notre héros en herbe De son glaive esquissait un moulinet superbe.

LA CASTORIADE 199

— " Je vais être à l'instant du monstre le bourreau," Clâmait-il en mettant sa flamberge au fourreau. C'est là qu'elle restait les trois quarts de l'année, Pour sortir au soleil, claire, damasquinée. Les jours de grande pompe et de grand tralala. Mais ses sanglants exploits se bornaient toujours là. C'était un coupe-chou bénin, bon camarade Comme son maître. Héros et glaive de parade Etaient faits l'un pour l'autre et nulle hydre jamais N'expira sous leurs coups au fond de son marais.

lY

Rêvant de s'illustrer sur un autre théâtre Il se fit candidat, fut battu comme plâtre. Se redressa, bondit, rua dans le brancard, Jura qu'il se moquait et du tiers et du quart. Puis, se radoucissant, escalada d'emblée Conseil Législatif et Chambre d'Assemplée : La porte était ouverte, il entra, tout fut dit. Et notre bon public en fut tout interdit.

C'est que notre jeune homme avait le sens pratique De l'intrigue, et savait que notre politique

200 BOUTADES ET RÊVEEIES

Permet au charlatan d'arriver à son tour : Il arriva. Jamais plus rapace vautour N'abattit sur sa proie au milieu de l'espace Une serre plus lourde, un bec aussi vorace, Que la puissante main qui s'étendit alors Sur tout ce qui semblait receler des trésors. On le vit avocat, tribun, puis journaliste, Partisan de la corde et plus tard Rielliste ; Même on le soupçonna d'avoir fait un pamphlet.

Toujours prêt à voguer quand la brise soufflait Vers les bords fortunés où coule le Pactole, Il étendait sa voile et partait sans boussole. Sa barque après avoir touché plus d'un récif, Se disloque et fait eau. Le nautonnier naïf N'a pas encor compris que, marin trop novice. Il a mis sottement l'esquif hors de service En voulant gouverner en dehors du chenal.

Pour avoir le contrôle et l'appui d'un journal Il déploya d'abord un zèle un peu factice.

LA CASTORIADE 201

Certain groupe imprudent lui livra la Justice.

Alors, il se livra lui-même à des excès

De plume et de langage. Il eut quelques succès :

Il sut circonvenir le nouveau ministère

Qu'il défendit souvent de sa parole austère,

Qu'il bouda fréquemment, pour le tour du bâton.

La veille, il était doux : c'était un vrai mouton.

Le lendemain, c'était un ours de belle taille ;

Mais quand venaient les jours de grande boustifaille^

Il se r'humanisait que c'était à ravir.

Cet aspirant monarque était né pour servir.

Il ne s'en doutait pas, ayant, de par le monde.

Toujours tiré parti de sa verve féconde.

Il ne tarissait pas, parlait sur tout sujet

Et contre la gramman-e aisément s'insurgeait.

Apprenti, tout au plus, il se proclamait maître : Au pouvoir il voulut entrer par la fenêtre, Retomba sur le sol ensanglanté, meurtri. Se remit sur ses pieds, fit entendre un long cri^ Cri de rage et d'orgueil froissé par la défaite. Car, hélas, la nature humaine est imparfaite.

202 BOUTADES ET REVEKIES

Et l'on vit ce farouche et brave anti-pendard, Chassé de la Justice entrer à V Etendard Juste au moment fatal où l'excellente feuille Faisait un bout de cour aux gens à portefeuille Qui veulent d'Ottawa régenter l'Univers ; Et si, dans le moment, j'illustre par mes vers Ce héros déconfît, indomptable et laïque. C'est que je la connais cette funeste clique Toujours prête à trahir nos droits les plus sacrés.

Je lui pardonnerais les Métis massacrés, Riel pendu, le peuple opprimé, les entraves Qui gênent le trafic si, parmi les esclaves Attachés à son char, on ne retrouvait pas Chaque jour, haletant, quelque nouveau Judas. Rançonner le public c'est déjà très blâmable. Mais corrompre des chefs c'est faire œuvre du diable Même lorsqu'on les prend parmi les alliés nés Protecteurs incompris des pauvres internés.

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LES CORPS et " ËîjyiERS

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