‹ Boutades et rêveriesChapitre 45 sur 47 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Changement de décor. La scène représente une route bordée d'orangers et de citronniers.

306 boutades et eeveries

Rosine, Romeo Rosine Vous avez agi comme un chevalier . . .

Romeo

Errant.

Rosine Vous avez les instincts d'un maréchal.

Romeo

Ferrant.

Rosine

Trêve de calambours ! Roméo, je vous aime.

Roméo

Trêve de compliments ! Rosine, à l'instant môme, Vous avez fort bien dit à ce sot animal : " Je suis votre discrète amante." C'est très mal. Votre duplicité m'en a fait voir de fortes, Mais je n'aurais pas cru.

Rosine

Vous écoutez aux portes.

C'est peu chevaleresque, ô mon noble champion.

à trompeuse, trompeue et demi 307

Roméo

Nenni ! Vous avez tort de me croire un espion.

Chez ce drôle en partant, j'avais laissé ma canne,

Je venais la chercher, lorsqu'un bruit ie chicane

Parvint à mon oreille, et je vous entendis

Lui répéter des mots que vous m'avez redits

Vingt fois. Vous paraissez les savoir à merveille.

Et, trois fois, pour le moins, sans que je vous surveille,

J'ai perçu votre voix redisant ces serments

A trois de mes rivaux que vous trouvez charmants.

Rosine

C'était pour rire d'eux. Je me montrais aimable Afin de m'amuser.

Romeo

Etiez- vous moins blâmable Parcequ'en me trompant vous les trompiez aussi ?

Rosine

Je ne vous trompais pas, je m'amusais

Romeo

Merci.

Mais vos amusements sent ceux d'une coquette Qui trompe tout le monde à la bonne franquette.

ROSINE

Ce péché très véniel est assez usité.

La force de la femme est sa duplicité.

308 BOUTADES ET KEVEEIES

ROMEO

Immorale doctrine et fausse théorie

La femme ne peut rien sans la supercherie

Romeo

Erreur ! Elle peut tout, quand son cœur reste franc ; Quand elle se respecte et sait tenir son rang.

Rosine

Il est plus d'un degré dans la coquetterie :

Henrion me taxait de pudibonderie

Et vous, vous douteriez de mon honnêteté ?

Romeo

D'autres en douteraient ; moi j'en ai peu douté. Je crois que votre corps est resté très honnête ; Mais votre âme, qui court de conquête en conquête, Pourrait bien l'entraîner un jour dans le ruisseau.

Rosine

Ciel ! que dites- vous-là ?

Romeo

Je dis que le vaisseau Qui du grand Maëlstrom longe toujours le gouffre Finira par sombrer.

À TROMPEUSE, TROMPEtJtl ET DEMI 309

Rosine

Vous savez que je souffre Vos reproches cruels, souvent immérités, De grâce, épargnez-moi ces gracieusetés.

Roméo

C'est dans votre intérêt. N'en soyez pas froissée.

Ce n'est plus le dépit, la vanité blessée

Qui me font maintenant vous signaler l'écueil.

Votre amour est un mythe et j'en ai fait mon deuil,

Mais l'amitié subsiste et je n'ai pas de haine.

Je ne veux pas vraiment vous causer de la peine.

Je joue un rôle ingrat : le rôle de censeur.

Comme on aime une mère, une fille, une sœur.

Je vous aime et vous veux du bien.

RosixE

Très honorée !

C'est bientôt fait : On dit à l'amante éplorée : " Je ne vous aime plus mais je vous veux du bien." Homme de bon conseil, puisque le seul lien Qui vous unisse encore à mon sort autorise Le reproche amical qui bride et cautérise Tous les vilains défauts dont mon être est rempli, Parlez. Je vous écoute.

ROMÉO

Effacez-moi ce pli Qui ride votre front. La leçon sera brève : Renoncez à flirter. Abandonnez ce rove Qui, des vains compliments vous donnant le désir. Vous montre dans chaque homme une proie à saisir.

Gardez vos airs penchés pour les célibataires : Les maris, quels qu'ils soient, pékins ou militaires. Ça s'appelle tabou. Défense d'y toucher !

C'est vrai, mais vous avez eu tort de me cacher Cette vérité là qnand j'étais votre amante.

Roméo

Ne dites plus ce mot. Votre bouche charmante

Le prononce souvent, et vous ne savez pas

Qu'il s'applique à la femme ayant fait un faux-pas.

Vous n'êtes pas encore une femme déchue Dans le vrai sens du mot. Votre langue est fourchue Comme dirait l'Indien ; c'est un vilain défaut, Mais vous êtes restée honnête et comme il faut : Vous avez conservé la pureté physique .

Rosine

Fort bien dit. Si j'en crois votre métaj^hysique

Je suis passablement canaille . . . au figuré

Mais au propre, le cœur n'est pas trop . . . défloré.

ROMÊO

C'est cela.

Rosine

Vous avez découvert — tablant sur cette base — Qu'il serait encor temps de rétamer le vase ?

Roméo Je le crois.

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