FERDINAND DE LESSEPS
Lui partout ! Lui toujours, lorsqu'il s'agit d'une grande œuvre — ou d'une bonne œuvre!
Ce n'est pas une statuette que mérite un tel modèle. C'est une statue.
Elle viendra.
En attendant, mon très humble ciseau veut avoir l'honneur de reproduire cette tigure faite pour la postérité.
La prodigieuse puissance de celte nature exceptionnellement douée vient de l'alliance rare de deux qualités qui, avec le tempérament français, s'excluent presque toujours.
M. de Lesseps est à la fois l'activité et la patience.
D'ordinaire les actifs tournent aux brouillons, chez nous.
Ils deviennent des agités et ne peuvent pas rester des réfléchis:
Lui, au contraire, en se dépensant tout entier, sait attendre les résultats aussi longtemps qu'il le faut.
C'est un semeur perpétuel qui n'a pas la prétention d'être un moissonneur instantané. Il laisse germer les idées et mûrir les projets.
Il a la ténacité douce, confiante, qui accomplit des prodiges.
Il ne frappe pas à tour de bras sur le clou. Il enfonce lentement, sûrement, sans arrêts, la vis qui doit pénétrer quand même.
Pas trace de névrose dans son ardeur mesurée. Elle dévore — mais elle digère.
Oh ! ne pas être déséquilibré par les nerfs ! Quelle force au milieu de la trépidation générale !
Voyez-le.
Son aspect même le révèle tel qu'il est.
La démarche est ferme et placide en même temps.
Un pas qui ne s'efforce pas de courir, mais qui ne se lasse pas de marcher.
Ferdinand de Lesseps.
Jamais d'emballements suivis de défaillances.
L'égalité soutenue de la volonté persévérante.
C'est bien l'homme.
La physionomie a la bonhomie qui sourit et conquiert. Elle a aussi la décision qui persuade.
L'œil noir a conservé tout le rayonnement de la jeunesse. Les traits ont tout l'accent de la virilité.
Le nez se busqué légèrement.
Le menton s'accuse bien.
La mâchoire s'attache solidement et dit celui qui ne lâche pas prise.
Les cheveux, drus et coupés court, indiquent aussi que la sève court toujours dans ce corps, qui défie toutes les luttes.
Écoutez maintenant.
La parole est d'accord avec le reste du signalement.
Pas de pétulance inutile. Pas d'éclats factices.
Elle cause, elle ne déclame pas.
Elle éclaire toute discussion non pas avec les secousses aveuglantes d'une lumière électrique, mais avec la fixité persévérante du bon sens.
Rien du rhéteur qui cherche à éblouir. Tout de l'initiateur qui tend à convaincre.
Boutique de plâtî'es.
On a trop dit et redit les merveilles de cet hiver aussi chaud qu'un été, aussi fécond qu'un automne, pour que j'y insiste.
L'existence de M. de Lesseps est bien le mouvement perpétuel.
Mais le mouvement réglé, rationnel, efficace.
Un mouvement qui ne s'essouffle pas, parce qu'il ne se laisse pas entraîner.
L'équilibre complet des organes, des facultés et de l'intelligence.
Personne n'a certainement réalisé cette invraisemblance à un si haut point que M. de Lesseps.
C'est pour cela que personne n'aura accompli avec une aussi impertubable sérénité une œuvre aussi colossale.
Cela prouve qu'il suffit d'être un homme bien pondéré pour faire du surhumain.
On a eu raison de l'appeler le Grand Français, car c'est véritablement un grand exemple qu'il donne.
Exemple qui malheureusement ne trouve pas d'imitateurs en ce temps d^outrances désordonnées et éphémères.
Ajoutons — pour parfaire le portrait — que
Ferdinand de Lesseps.
M. de Lesseps a encore par devers lui une force irrésistible qui s'appelle la bonté.
C'est parce qu'il est un bienveillant qu'il est un persuasif.
C'est enfin parce qu'il est un intègre qu'il est un dominateur. On s'incline devant sa droiture — même si l'on est son contradicteur.
Les mains pures, comme le levier d'Archimède, sont capables de soulever un monde.
Et sa réputation est si bien sanctionnée, qu*il ne viendra à personne l'idée deprendre toutesmes vérités pour des flatteries.