LOUIS VEUILLOT
L'homme appartient à l'histoire. Si tant est que l'histoire s'occupe d'une personnalité tapageuse à laquelle rien ne survit.
Non, rien, car M. Veuillot fut un homme de haine, et la haine est inféconde.
J'ai regardé couler, quand la tombe s'est fermée, le Ilot des enthousiasmes. C'était banal comme la langue des cpitaphes, avec ses « bon père, bon époux et bon citoyen », qui vont à tout le monde sans s'appliquer à personne.
Dans ce concert d'adulations, pas une note d'affection sincère. M. Veuillot, je l'ai dit, ne fut qu'un homme de haine.
Quant aux admirations du dilettantisme, combien il en faut rabattre !
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Le Gavroche, qui jette l'injure à bouche que veux-tu, rencontre, de temps en temps, une boutade pittoresque, Ce fut le cas de M. Veuillot, insultant tout et tous, depuis les libres penseurs, ses ennemis, jusqu'aux évêques qui ne voulaient pas devenir ses vassaux.
Qu'il y ait eu dans ce limon quelques paillettes d'or, il est superflu de le contester. Mais si l'on mettait d'un côté tout ce qui ne fut que boue, et de l'autre tout ce qui fut métal précieux, le lingot ferait piteuse mine à côté de la montagne.
Si j'étais catholique fervent, je ne saurais pardonner à M. Veuillot tout le mal qu'il a fait au catholicisme.
N'est-ce pas lui, en effet, qui a compromis la religion dans les querelles de la politique r» N'est-ce pas lui qui a cherché à faire de la Foi la fille qui se pend au bras du premier venu?
En 48, il crie : Vive V Église républicaine! croyant qu'on se prendra à la comédie des arbres de liberté.
Tant qu'il espère que la République tirera les marrons du feu au profit de la sacristie, il flagorne.
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Dès qu'il voit que la démocratie ne sera pas sa dupe, il commence à invectiver.
Le lendemain du coup d'État, il s'aplatit devant le César de renconti*e. Le Deux-Décembre sera grand, s'il veut prendre Veuillot pour prophète.
Et cependant, dans un coin, moisissait alors l'homme qui prétendait représenter le droit divin.
Ah! parbleu, c'était le moindre des soucis de M. Veuillot. Il s'en moquait bien, du droit divin! Tout pour le droit du plus fort!
Bien entendu, quand l'Empire refusa à son tour de se laisser encapuciner outre mesure, la main de l'adulateur lâcha l'encensoir et reprit la massue.
Croit-on que l'Église ait pu gagner quelque chose à ces palinodies où M. Veuillot montrait que, pour elle, les intérêts passent avant les principes.^
Et plus tard, quand il poussa Pie IX fanatisé à toutes les extravagances du Syllabus^ ne travaillait-il pas à la ruine de la papauté?
Voilà pour l'œuvre.
Quant à l'homme, il n'y a point à refaire son
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portrait physique. On tomberait inévitablement dans la caricature, rien que par la ressemblance^ et la caricature n'est pas de deuil.
Il est vrai que, par son exemple, M. Veuillot a justifié d'avance toutes les représailles après décès. Jamais ses bourrées triomphantes n'eurent plus de rebondissement que quand il piétinait sur la planche d'un cercueil. C'était pour sa verve un tremplin favori.
Dix fois il eut le cynisme de l'outrage en présence d'un adversaire mort.
L'insulteur antique escortait les chars de triomphe. Lui, l'insulteur moderne, préférait escorter les corbillards. Tant pis pour lui !
Mais c'est bien le moins qu'on ne doive que la vérité à sa mémoire.
M. Louis Veuillot fut, en réalité, le chef des brutalistes. Toutes les écoles de violence qui ont envahi la littérature partent de lui. Les N, . . de D... et les Cambronne! auxquels M. Zola s'est complu, ne sont que l'exagération de la méthode veuillotine. Il est même étonnant qu'il n'ait pas cambronnisé pour son propre compte, en ces jours de rage dans lesquels il jetait à la figure de ses contradicteurs la pre-
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mière grossièreté qui lui tombait sous la main.
M. Veuillot croyait-iP C'est le secret de sa conscience.
Dans tons les cas, ses actes aussi bien que son langage permettaient de supposer le contraire. Chrétien, il fut toute sa vie en révolte ouverte contre l'Évangile par l'âpreté de ses colères, par sa vanité hautaine, par son ardeur à frapper, par la férocité de ses rancunes.
Défenseur des miracles, il ne daigna pas même leur faire une réclame finale. Après avoir préconisé Lourdes et la Salette, il s'en tint pour sa propre consommation, le jour où il tomba malade, aux prescriptions de la médecine laïque et aux pilules de la pharmacie profane.
Qu'il y ait eu, malgré tout, dans ce cerveau d'un vaste développement, une puissance de fermentation peu commune, c'est une constatation d'orgueil; mais c'est en même temps un témoignage à charge.
Car, si, doué exceptionnellement, il était capable de faire le bien en travaillant au progrès
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des idées et à l'émancipation sociale, combien plus coupable il est de s'être voué aux doctrines de l'asservissement!
S'il pouvait être une lumière, comment lui pardonner de n'avoir été^u'un éteignoir?