DELAUNAY
Jusqu'au dernier moment, quand on annonçait qu'il quittait définitivement la Comédiel-'rançaise, il s'est trouvé des incrédules pour dire :
— C'est une fausse sortie.
L'événement leur a donné tort, et il n'est que trop certain que le vaillant artiste, s'il reparaît sur la scène de la rue Richelieu, n'y jouera plus qu'en représentations, passagèrement, comme fit Getïroy après sa retraite.
Le moment est donc venu de placer, selon l'antique cl solennel usage, ce buste dans la collection des grands comédiens.
Oui, vraiment, des grands coniédicns. J'en ap-
pelle à vous tous qui, pendant près de quarante ans, avez fêté ce printemps éternel.
Et ceux-là se trompent qui croient que Delaunay n'eut pas des obstacles à vaincre pour arriver à conquérir cette place au premier rang. Il fut d'abord aux prises avec la nature même, qui lui avait donné un nasillement peu propice aux élans .tendres.
Un jour, Prévost disait à un candidat qui se présentait au Conservatoire, précisément pour l'emploi des jeunes premiers comme Delaunay et qui nasillait aussi :
— Mon ami, je vous conseille de changer de
voie : mettez-vous dans le drame. A la rigueur,
-on peut pleurer, mais non pas soupirer du nez.
Delaunay, lui, prit à tâche de prouver le contraire, et vous savez s'il y réussit. Qui s'apercevait encore de ce défaut, dont d'ailleurs il était •devenu presque entièrement maître?
Je l'ai dit, vaincre la nature était sa spécialité.
Si vous vous avisiez de détailler cette figure, si charmante à la scène, vous constatiez que le nez, — toujours ce maudit nez, — avait par surcroît des velléités de déraillement très pronon-
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cées. Il déviait incontestablement, ce qui n'est pas encore l'idéal pour un amoureux.
Après avoir surmonté ces impossibilités, Dclaunay se dit :
— Et maintenant, ô mon corps, je te défends de changer.
Il y a quelque part dans Louis Bouilhet ce vers :
Sa montre est arrêtée à l'heure des amours.
C'est facile à dire, c'est plus difficile à réaliser.
Delaunay en vint à bout. Il resta toujours et jusqu'à la fin l'irrésistible, l'élégant, le svelte, le passionné.
Dame! pour cela il fallut se soumettre à un entraînement austère. De temps en temps, dans le parc de Saint-Cloud, sur la route de Versailles, . au bois de Boulogne, vous rencontriez un homme arpentant le terrain avec une ardeur que n'eurent jamais les facteurs ruraux.
Ce n'était donc pas un facteur. Mais qui alors r
C'était, parbleu, Delaunay broyant du kilomètre avec une obstination quotidienne.
Il faisait ainsi sept ou huit lieues par jour.
Ah ! c'est un métier difficile D'conserver sa légèreté !
Et il la conserva au physique comme au moral, celui qui pour ses adieux jouait encore avec tant de désinvolture.
Il y avait en Delaunay un foyer qui devait défier les ans. Pour s'en convaincre, il suffisaitde voir la flamme de son regard.
Pas grands, ses yeux. Mais quel pétillement! Comme l'étincelle y était toujours!
C'est là qu'on surprenait le secret de ce mai prolongé jusqu'en novembre.
Il est superflu de le taire, — la coquetterie, au contraire, ordonnerait de le proclamer, — Delaunay a passé la soixantaine Quels mystificateurs que les actes de naissance!
Comme artiste, ce qui le rendit supérieur, c'est qu'il ne jouait pas, mais vivait ses rôles. L'art était si bien caché que la juvénilité de l'interprète semblait faire partie de la vie même. On ne supposait pas qu'il lui fût possible d'être différemment.
Voilà pourquoi aussi il n'enseignera à per-
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sonne le procédé pour jouer les Delaunay. Il n'y en a pas, de procédé.
Beaucoup ont essayé de copier. Ce fut toujours déplorable.
Et maintenant, une existence nouvelle a commencé pour Delaunay le Versaillais.
Car il est Versaillais par prédilection. Il adore la ville du Grand Roi, avec son calme, avec sa ceinture de forêts, avec ses grands boulevards pensifs.
Il veut bourgeoiser là, celui qui fut si longtemps dans le tourbillon parisien. On va toujours ainsi aux extrêmes.
Mais Paris ne pouvait pas le tenir quitte. Il a été question de lui donner quelque chose comme une direction de la scène au théâtre de la rue Richelieu.
Puis le Conservatoire continue à l'appeler malgré lui du côté des boulevards.
Il s'en consolera en venant... à pied.