CHAPITRE VIII
L'élixir antispasmodique.
Il y avait dans un coin de la boutique une certaine petite armoire, doqt Mlle Barbara seule avait la clef. C'était là qu'elle tenait en réserve, pour les besoins du ménage, une quantité de choses indispensables, telles que cerises confites, concombres, etc. Mlle Barbara y serrait encore une grande bouteille de liqueur médicinale , dont elle prenait plusieurs fois par jour une grande cuillerée pleine, prétendant que , sans ce calmant, sans cet antispasmodique^ il lui serait impossible de tenir contre l'ébullition de sang constante à laquelle l'exposaient ses travaux incessants, tant dans la boutique que dans la cuisine.
Quelquefois , mais rarement , Mlle Barbara oubliait de retirer la clef de cette précieuse armoire. Cela lui arriva notamment une après-midi où, redoutant une crise, elle avait avalé coup sur coup plusieurs cuillerées de son élixir. En la voyant si souvent recourir à son armoire dans une même journée , je m'étais toujours dit , à part moi , qu'on était vraiment inexcusable de laisser ainsi tracasser seule dans la cuisine et dans le cellier une
personne sujette à de tels accidents. Plus d'une fois déjà j'avais craint qu'elle ne fût prise tout à coup de quelque faiblesse ou d'une crise quelconque , sans avoir sous la main sa potion antispasmodique. Et c'est précisément ce qui eut lieu ce jour-là dans l'après-midi.
Mlle Barbara n'avait pas paru depuis quelque temps, lorsque nous entendîmes tout à coup au-dessus de nos têtes , au premier étage , un vacarme tel , que le patron lui-même « malgré son indifférence imperturbable, leva les yeux vers le plafond et ordonna d'aller voir en haut ce qui se passait. J'étais au comble de mes vœux ; je pourrais donc enfin jeter un regard sur ce premier étage mystérieux : aussi en escaladai-je les degrés quatre à quatre.
Une porte était ouverte ; mais, bien qu'il fît grand jour, je ne pus d'abord rien distinguer dans la chambre où elle conduisait.
Au dehors, tous les volets des fenêtres étaient fermés, et au dedans , d'épais rideaux tombant jusqu'à terre interceptaient toute lumière, si bien que les ténèbres les plus complètes régnaient dans cette première pièce.
Enfin , après que mes yeux se furent un peu habitués à l'obscurité, je distinguai dans un coin de la chambre un sofa, sur lequel Mlle Barbara reposait, les yeux fermés, et poussant seulement de temps à autre de faibles soupirs. A droite et à gauche étaient des portes entr'ouvertes, qui conduisaient dans d'autres pièces non moins obscures.
Je ne sais comment il me vint à l'esprit que Mlle Barbara était morte et qu'elle était étendue là sur son lit de parade. Je fus pris soudain d'une telle peur, que je redescendis plus vite encore que je n'étais monté pour aller chercher le patron.
Je me croisai sur l'escalier avec Philippe, qui s'empressait de venir au secours de Mlle Barbara. Quant au patron , toujours assis à son bureau , il était en train d'additionner un grand compte, dont il énonçait à demivoix les chiffres, selon son habitude : « Six et huit font quatorze, et n€uf font vingt-trois.... »
• Monsieur Reiszmehl , lui dis-je , Mlle Barbara est étendue sans connaissance sur le sofa. »
Il me'fit signe avec la main de me taire.
« Et sept font trente, et neuf trente-neuf.... Montez-, lui de l'eau, je vais Taller voir dans un instant.»
Comme je me disposais à aller prendre une carafe d'eau fraîche à la fontaine, je vis que la clef n'avait pas été retirée de la petite armoire. Avec la louable intention de me remettre dans les "bonnes grâces de Mlle Barbara, je l'ouvris , je pris la bouteille d'élixir avec la grande cuiller, et je remontai lestement l'escalier. J'entendis derrière moi le patron qui se levait de son comptoir et me suivait à pas lents.
Mais la présence de Philippe avait déjà fait merveille sur Mlle Barbara. Revenue de son évanouissement, elle était assise à l'angle du sofa. Je l'entendis de la porte ; elle racontait à mon collègue qu'ayant eu à faire dans la chambre, elle avait cru voir passer tout à coup quelqu'un devant elle, ce qui lui avait causé une frayeur mortelle et l'avait fait tomber sans connaissance sur le sofa.
Philippe avait eûtr'ouvert une fenêtre, et lorsque j'entrai, suivi du patron, elle ne m'eut pas plus 'tôt vu avec ma bouteille à la main, qu'elle s'élança vers moi comme une furie et me demanda ce que je voulais.
Je lui répondis le plus doucement possible que, l'armoire d'en bas s'étant trouvée par hasard ouverte, j'y avais pris, pour la réconforter, la potion calmante à laquelle elle avait recours plusieurs fois par jour.
Si j'avais pu voir en ce moment derrière moi, j'aurais pu remarquer que mes paroles amenaient un léger sourire sur les lèvres du patron ; mais le spectacle que j'avais devant les yeux n'avait absolument rien de riant.
Mlle Barbara se cramponnait à l'angle du sofa et semblait hésiter si elle tomberait de nouveau ou non en faiblesse ; puis , à mon grand effroi , je lus sur ses traits une expression de fureur telle que je n'en avais jamais remarqué une pareille.
Le patron s'avançant alors fit mine de prendre la bonteille de mes mains, et dit en riant h sa sœur :
c Allons, chère Barbara, au nom de Dieu, puisque cela te fait du bien, prends donc un peu de ton calmant. »
Mais à peine avait^il étendu la main vers moi, que sa sœur avança brusquement la sienne en même temps. Moi , qui ne savais pas d'abord Qe que cela voulait dire, je lâche la bouteille, avant que ni je patron ni sa sœur l'aient pu saisir, d'où il s'ensuivit qu'elle tomba sur le plancher, où elle se brisa en mille morceaux.
A ce coup une agréable odeur se répandit par toute la chambre, et ma surprise fut telle que je ne pus m*empé* cher de m'écrier :
« Ah 1 mais c'est une bouteille d'eau-de*vie !
— Oui, cria Barbara d'une voix stridente et d'un air des plus menaçants pour moi, oui, c'est de l'eau-de-vie, et vous êtes, vous , un jeune vaurien l Dieu sait où vous avez pris cette bouteille ! »
Pour le coup, c'était vraiment trop fort, et je répondis avec énergie :
« Où je l'ai prise, mademoiselle Barbara? Eh 1 où l'aurais-je prise, sinon dans votre garde-manger ?
— Ah 1 ah ! cria-t-elle d'une voix encore plus perçante, c'est dans mon garde-manger que vous l'avez prise? Vous êtes un.... »
Et je la vis, à ces derniers mots, brandir devant mes yeux ses dix doigts armés d'ongles d'une longueur peu rassurante.
« Oui, m'écriai-je en m'animant à mon tour davantage, oui , cette bouteille sort de votre armoire , et c'est cette même bouteille d'eau-de-vie où vous allez plusieurs fois par jour puiser à grande cuillerée vos gouttes antispasmodiques, »
Tout en prononçant ces paroles, je fis involontairement un pas en arrière, et bien m'en prit, car les dix doigts de la digne demoiselle, crispés comme les griffes d'un chat en furie, décrivirent dann l'air une courbe menaçante. Mais comme elle n'atteignit pas son but , qui
vraisemblablement était mon nez, elle retomba sur le sofa , les yeux fermés, en criant :
« Je meurs ! je meurs !
— Mon Dieu I > pensai-je ; et quittant la chambre Qn toute hite, je courus au bureau, où je m*assis sur mou escabelle et me mis à pleurer tout haut de colère et de dépit.
Le patron ne tarda pas à me reg'oindre, et, en me voyant pleurer ainsi, il commença à arpenter le bureau dans tous les sens, les mains croisées derrière le dos. Grande était son agitation, et il la trahissait en touchant fréquemment chacun des objets devant lesquels il passait. Ainsi il ne passait pas une fois devant le petit monstre qui était posé sur le poêle, qu'il ne lui pinçât le nez entre ses doigts. Puis il heurtait du pied l'aâreux roquet, qui, aux cris partis du premier étage , avait semblé d'abord faire un faible effort pour se lever ; mais, en définitive, la paresse de cette chère Fanny avait été plus forte que son attachement pour sa maîtresse.
Enfin , après bien des tours , M. Reiszmehl vint s'asseoir devant son pupitre, et, tout en agitant le bout de sa plume dans son écritoire, il me dit, sans me regarder :
« Voyez-vous, mon cher ami, les événements qui viennent de se pa^er me sont extrêmement, oui, extrêmement désagréables. En réponse à l'annonce du journal d'alors, j'écrivis mon honorée du 6 décembre dernier à votre grand'mère , après quoi il fut convenu entre nous que je vous prendrais chez moi en apprentissage, pour vous apprendre les premiers éléments de la science commerciale. Que vous soyez inattentif ou négligent, c'est ce que je ne puis pas dora; mais vous êtes jeune, voyezvous, très-jeune, ce qui a été vraisemblablement la cause de toutes ces petites misères qui font que. ma sœur, Mlle Barbara, est montée contre vous au plus haut degré de la colère. C'est là une chose qui doit vous être désagréable et qui, je connais ma sœur, ne s'arrangera pas de sitôt. Aussi mon avis est*il^que vous cherchiez à décider votre grand'mère.,.. au fait, vous avez aussi un tuteur.... à vous choisir une autre maison de commerce.
OÙ les affaires et la vie de famille ne soient pas aussi intimement unies qu'elles le sont chez moi. Eh bien l vous me comprenez, mon cher ami ; il faut que vous parliez dans ce sens à votre grand'mère. »
Je comprenais vraiment fort bien M. Reiszmehl. Certes, en toute autre circonstance, l'idée d'être renvoyé d'apprentissage eût eu pour moi quelque chose d'effrayant ; mais j'avais pris le commerce d'épicerie en un tel dégoût, que les paroles de M. Reiszmehl ne produisirent pas sur moi une impression fâcheuse. Cependant, ma grand'mère, mes tantes.... Oh! je prévoyais de ce c6té-là de rudes combats à soutenir.
M. Reiszmehl m'assura encore qu'il ne s'agissait dans ce qu'il m'avait dit que d'une proposition à soumettre à mes parents et à débattre sérieusement avec eux, avant de prendre une résolution définitive.
Je pris alors mon bonnet, accroché à un clou dans le bureau, je saluai M. Reiszmehl; mais, en passant devant l'escalier, je ne pus m'empécher d'adresser un regard de colère à ce premier étage, cause de tout mon malheur.