CHAPITRE XE5C
PetiWd avdnturM dé voyàgft.
Une fois hors de la ville, notia avions le printemps tout autour de nous, le printemps dans le cœur. Les alouettes dans les champs prenaient l'essor, le soleil nous envoyait en face comme un sourire d'ami, et chassait les nuages dans les ravins et dans les vallons), où, se fondant en perles brillantes, ils tremblaieût encore quelque temps au sommet de la tige des herbes^ pour être ensuite bus avidement par la terre altérée.
Je n'avais jamais Vu le docteur auâsi gai^ d'htiilietir aussi joviale ; et cette toia sa gaieté ne ressemblait pas à celle par laquelle il cherchait à s'étourdif sur la misère de sa situation, dans cette misérable chambre qu'il appelait sa taverne. Il ne reûcontrait pas une femme êUr la route qu'il ne lui donnât, avec un bonjour gracieux, de Sages insti'uctions pour le prochain marché. En voyait-il plusieurs ensemble, assises avec une charge de beurre ou de fruits sur le bord de la chaussée, pour se réposer avant de continuer leur route, il allait di^èit à elleé, et, tout en s'assurant de la qualité de leurs marchandises, se mettait à bâiller très-haut. C'était pour lui Utte satisfaction infinie, lordque celle à qui il parlait Vèûâit à l'imiter involontairement, paf ce qu'en un instant toutes les autres, à là filé, ouvraient la bouche, comme mues par un ressort invisible. Une voiture pasâait-ôllé, la fantaisie lui prenait parfois de courir après \ puis, dès qu'on faisait mine de lui vouloir jeter une petite pièce de monnaie, il s'arrêtait tout court en riant. En un mot, il se livrait à mille espiègleries innocentes ; ce qui ne l'empêchait pas de faire aussi de temps en temps des plans pour l'avenir, et de me déclarer qu'une fois au
moulin de mon cousin, il se proposait de pousser le plus avant possible l'étude de la botanique et de l'hydrau* lique.
Je me souvenais, pour ma part, avec une vive satisfaction , d'un séjour de quelques semaines que j'avais fait précédemment dans ces bois solitaires, où je m*amusais à édifier de petites huttes munies de remparts de sable, d'où je criblais de pommes de pin les passants.
Tout en marchant ainsi, nous arrivâmes le soir dans une petite ville oix nous passâmes la nuit, et le lendemain , dès le lever du soleil , nous nous remîmes en route.
Pendant toute la journée précédente, nous avions cheminé dans une plaine sans fin, côtoyant le plus souvent une petite rivière, et maintenant nous approchions de la chaîne de montagnes boisées où elle avait sa source , et dont une deâ gorges était le but même de notre voyage. Ah! quel plaisir pour nous de respirer la senteur fraîche des pins, de nous trouver loin de la ville poudreuse , loin de ses rues mornes et de ses maisons enfumées, dans ce palais de, verdure embaumée, et de gravir à pas lents ces pentes ombreuses !
Le docteur était réellement plus sérieux que la veille, et, lorsque nous eûmes atteint le premier sommet des collines, d'où nous apercevions dans le lointain les tours de la ville que nous venions de quitter, il passa la main sur ses yeux, lui envoya un salut avec un rire amer, puis se secoua comme un chien après une forte averse. Cependant, chez cet original docteur, la tristesse n'était pas de longue durée, et, bien qu'il m'eût juré souvent par les serments les plus sacrés qu'il était bien décidé, une fois au moulin, à dépouiller entièrement le vieil homme , je me refusai provisoirement à l'en croire, attendu que, dans le cours de cette même journée, il me joua encore un tour qui mérite d'être rapporté.
Au bout d'une petite heure de marche, flous atteignîmes la petite ville de T., qui est située juste à égale distance de la ville d'où nous venions, et de la ville de C,
sur la limite de deux cercles. C'est là que les gendarmes des deux cités font l'échange des vagabonds et des malfaiteurs, chacun prenant et emmenant avec lui ceux qui appartiennent à son ressort.
Comme nous arrivions devant Tauberge où se font ces échanges (c'était, si je ne me trompe, l'auberge de la Tète de cochon)^ nous nous trouvâmes nez à nez avec une bande assez nombreuse de ces sortes d'individus, amenés là partie en voiture, partie à pied. Nous fîmes notre entrée avec eux dans ladite auberge, où les gendarmes , attablés devant des brocs de bière et de vin, se passaient mutuellement les papiers de ces bons sujets.
Au haut bout d*une longue table, étaient assis les représentants de l'autorité, sous-officiers de l'armée vieillis au service, et dans toute la force de l'âge, qui considéraient leur passage dans la gendarmerie comme un avancement ; du reste, toutes figures martiales à grande barbe et à longues moustaches. Je dois dire ici que le docteur Burbus ne haïssait rien tant que tout ce qui était police; et la gendarmerie, à ses yeux, était l'âme, la quintessence de la police.
Nous entrâmes donc dans l'auberge de la Tête de CO" chon^ mais ce n'est point là ce qui m'étonna; nous nous rangeâmes ensuite le long de la muraille, pêle-mêle avec les vagabonds et les malfaiteurs, ce que j'attribuai de la part de mon ami à un curieux désir de voir mieux l'opération d'échange qui allait se faire.
Il pouvait y avoir là de dix à douze prisonniers.
Quelques-uns, chargés de chaînes et couverts à peine de
misérables haillons, portaient sur leurs figures l'em-
.preinte du vice le plus éhonté, de la dépravation la plus
sauvage; d'autres avaient seulement des menottes; quel-
' ques-uns même étaient libres de tout lien.
Un ou deux de ces derniers s'approchèrent tour à tour des gendarmes, leur demandant à voix basse et d'une mine suppliante la faveur d'un verre d'eau, voire d'un verre de bière ou même d'eau-de-vie. Le plus souvent ces demandes étaient accueillies d'im signe de tête affir-
matif 9 accompa^é parfois de quelques remarques du genre de celle-ci :
a Ecoute, Schwartzemberg, tu devrais pourtant, de par Dieu et de par la justice, avoir u^e invincible horreur pour toutes les liqueurs : car» sans elles, tu serais libre aujourd'hui. »
Ou bien encore :
« Eh ! eh l Waldauer , la bière devrait t'inspirer de cruels remords, et partant tu n'en devrais jamais boire. Il n'est pas fait pour toi> ce dicton : « Plus la bière est brassée, meilleure elle est! » Tu l'as brassée toute ta vie, et Dieu sait ce qu'elle t'a valu 1 »
Ces remarques à moitié gracieuses étaient accueillies par toute la bande d'un immense éclat de rire.
A ce moment, le docteur sortit du groupe auquel il s'était mêlé, et, s'approchant des gendarmes, demanda à run d'eux à voix basse si M. le brigadier ne daignerait pas lui accorder la faveur d'une choppe de vin.
« Comment ! du vin ? dit celui-ci sans lever les yeux de dessus ses papiers^ Il faut que tu aies bien de l'argent de reste. Dame ! je ne m'y oppose pas. »
Sur ce, le docteur, avec le plus grand sang-froid, prit une chaise, s'assit à table à côté des gendarmes et cria de toute la force de ses poumons :
« Une bouteille de vin de la Moselle ! »
En môme temps il frappa du poing sur la table, de manière à faire danser en l'air les écritoires des agents de la force publique.
Ceux-ci de le regarder tout ébahis , et celui qui avait accédé à la demande du docteur l'apostrophe ainsi :
« Ecoute, drôle, encore un excès semblable, et je te fais côjBfrer. Détale-moi d'ici un peu vite , et va boire ta choppe là-bas, dans le coin de la salle.
— Eh quoi ! reprend Burbus encore plus haut.
J'ai le droit de siéger ici tout aussi bien qu'un gendarme.
* — Comment ? cirie l'autre. Tu veux faire ici le vaurien? Si tu ne te tais pas à l'instant môme, on te mettra
à l'ombre. Qu'est-ce que c'est que ce drôle-làî » demandat-il tout bas à ses collègues.
Mais le docteur continuait de battre la caisse sur la table avec 1^ deux poings, rugissant ce refrain bachique, au suprême divertissement de MM. les vagabonds :
Du vin , holà ! holà 1 du vin , Ou je meurs I
On peut bien s'imaginer que, pendant une telle scène, je m'étais retiré tout effaré vers la muraille , maudissant mille fois l'extravagante fantaisie du docteur , qui me semblait d'ailleurs ne devoir aboutir qu'à une fort mauvaise fin. En effet, l'un des gendarmes, ouvrant la fenêtre violemment, donna Tordre qu'on apportât de la voiture une paire de menottes. Mais cet ordre, loin d'intimider le docteur, ne fit que le piquer davantage , et de sa voix la plus haute, le voilà qui se met à tonner contre les abus de la police et les excès de pouvoir de la gendarmerie.
« Ecoute , lui cria l'un des gendarmes, je n'aurai ni paix ni cesse que je ne t'aie fait mettre à la niche pour quinze jours.
— Et, ajouta l'autre, je te recommanderai, moi, à qui de droit, pour que tu n'aies pas une minute de repos pendant dix ans et plus.
— Ecoutez, messieurs, répliqua Burbus, je vous supplie en grâce de ne pas me tutoyer. Permettez-moi de plus de' vous faire observer que vous me feriez grand plaisir de me parler d'un ton plus poli. »
A ces mots, le dernier fil de la patience des gendarmes se rompit tout à fait, et je ne sais trop ce qui fût arrivé au docteur, si l'on n'eût en ce moment même apporté les menottes, que l'on posa sur la table devant les deux agents de la force publique. -
oc Lie-moi ce drôle-là, dit un des gendarmes à l'autre.
— Oui, c'est précisément ce que j'allais te dire, riposta l'autre, lie-le toi-même.
— Moi? reprit le premier. Je ne le puis, vu que c'est de toi que je l'ai reçu.
— Gomment? dit Tautre à voix basse, eu parcourant ses papiers. Il est parbleu de ton ressort. Passe-moi ses papiers, et je l'aurai bientôt rendu doux comme un agneau. »
Si bas que se parlassent les deux gendarmes, tout en examinant leurs feuilles, leur dialogue n'en arriva pas moins aux oreilles du docteur, qui riait dans sa barbe d'un air de satisfaction inexprimable.
« Gomment t'appelles-tu?
— Docteur Burbus, autrefois candidat de jurisprudence, actuellement aspirant aux arts hydrauliques.
— Burbus ! répliquèrent les deux gendarmes en se lançant l'un à l'autre des regards étranges. Qu'as-tu fait? Pourquoi nous es-tu livré? »
Et tout bas l'un dit à l'autre :
« Sur mon honneur ! tu dois avoir fait une méprise. Je ne trouve pas son nom sur mes papiers.
— Si je devais, mes deux honorables messieurs, vous raconter tout ce que j'ai déjà fait dans ma vie, cela pourrait tirer fort en longueur. Si j'ai été remis entre vos mains, je ne sais pas pourquoi. »
L'un des gendarmes dit en branlant la- tête :
i< Il me semble que l'on a voulu se jouer de nous. >
L'autre ajouta :
« Gela ne se passera pas ainsi. »
Le docteur, alors^ tira fort tranquillement sa bourse, et, tout en payant à l'aubergiste le vin qu'il avait bu, déclara aux gendarmes qu'il n'avait jamais vu dans sa vie de scène aussi curieuse.
< En ma qualité de citoyen paisible et pacifique, ajoutat-îl, ayant toujours eu pour premier principe de me subordonner en tout et partout à l'autorité , j'ai cru de mon devoir en cette circonstance encore de demander à Vos Seigneuries la permission de prendre ici une choppe de vin. Vous m'avez pour cela considéré et traité comme un malfaiteur, ce qui me paraît étrange, et je ne manquerai pas d'en porter plainte devant le tribunal du ressort. »
Les deux gendarmes s'entre-regardèrent d'un air passablement penaud, et après que l'un d'eux se fut encore une fois fait montrer le passe-port du docteur , lequel était parfaitement en règle, ils se replongèrent, sans dire mot, dans l'examen de leurs papiers. Quant à moi, lorsque nous nous retrouvâmes en pleine campagne sur la grande route, je ne me sentis pas d'aise que la chose eût si bien tourné. Mais le docteur rit encore pendant un bon quart d'heure à gorge déployée, et m'assura qu'à partir de ce moment il allait devenir un autre homme.
« Voyez-vous, mon jeune ami, c'était encore un reste de folie qui fermentait en moi , et qui devait se faire jour ; autrement il se fdt répandu dans tout mon sang, et m'eût rendu désormais impossible une guérison complète. »
Bientôt se dessinèrent tout autour de nous les bois de la montagne avec leurs ombres mystérieuses , et nous quittâmes la grande route pour nous engager dans un chemin, non plus aussi large ni aussi commode, mais, par cela même, plus favorable à la rêverie et au mystère. Les champs cultivés qui, au bas de la montagne, bordaient des deux côtés la grande route, firent place d'abord à de hauts taillis, puis à des arbres puissants et magnifiques. C'étaient des hêtres à large toiture, des chênes au feuillage sévère, à la tige élevée, des pins élancés et robustes , d'abord isolés , puis réunis en groupes de plus en plus compactes, ce qui nous annonçait que nous approchions du sommet de la montagne. Les sources aussi et les ruisseaux que nous rencontrions devant nous changeaient à chaque pas de caractère. Plus nous montions, plus le sang de ces veines de la forêt battait vite et fort, et, tandis que sous ces voûtes de fi^aîche verdure nos cœurs palpitaient joyeusement, çà et là jaillissaient aussi plus vives ces eaux dont le cours était si calme au pied de ces hauteurs, tantôt se frayant un chemin à travers d'inextricables racines et des pierres couvertes de mousse, tantôt suivant une pente escarpée avec la rapidité d'une flèche, et parsemant sur leur pas-
sage les feuilles et les herbes de milliers de fraîches gouttelettes.
Arrivés là, nous nouS assîmes part terre ; le docteur appuya sa tête sur sa main et devint tout pensif.
« Ainsi c'est ce soir, dit-il, que nous arrivons au moulin, chez votre cousin. C'est fort bien. Vous y resterez une couple de mois, puis on vous cherchera une nouvelle position. Vous irez de nouveau prendre place derrière un comptoir, et, s'il ne vous est pas donné de parcourir une brillante carrière, du moins pourrez-vous pourtant vous préparer un bon avenir. Mais moi, qui suis déjà un vieux garçon, il me faudrait, pour me pousser dans la voie où je suis entré, étudier encore quelques semestres et travailler fort assidûment, afin de passer un examen avec succès. Pour cela, j'aurais besoin premièrement d'argent, deuxièmement d'argent, troisièmement encore d'argent, et c'est précisément ce qui me manque. C'est là, je vous le jure, une situation maudite. J'ai bien songé déjà à me faire soldat, et à utiliser mon peu de connaissances médicales au service des animaux malades. Mais si cela ne réussit pas, en vérité, je ne vois pas d'autre issue pour moi.
— Je ne puis vraiment, lui répondis-je, vous dire grand'chose pour vous consoler ; cependant ne perdez pas courage. Qui sait si, pendant le séjour que vous allez faire au moulin, il ne s'ouvrira pas devant vous quelque nouvelle perspective, si le hasard ne vous offrira pas quelque chance inattendue, n'importe laquelle ?
— Oui, oui, c'est ce que je pensais aussi autrefois. Dans le premier éclat du printemps de la vie, on croit encore aux miracles. Cependant, en définitive, vous avez raison. A quoi sert de se creuser la cervelle? Livronsnous à l'espérance. Et maintenant, avant tout, contez-^ moi un peu quel homme c'est au juste que votre cousin* le meunier, et de quels éléments se compose toute cette famille dans laquelle nous nous introduisons ainsi sans façon.
— Il y a déjà longtemps, répondis-je, que je vins ici
pour la première fois. Tétais encore un tout petit bambin, Tenfant gâté de tout le monde, voire même de mon cousin le meunier.
— Pourquoi dites-vous voire mime de votre cousin le meunier ?
— Ah ! c'est que c'est un homme un peu sévère et grondeur. D'abord garde-forestier, il quitta cet emploi, je ne sais trop pourquoi. Tout ce dont je me souviens fort bien, c'est d'avoir entendu parler alors dans ma famille de quelque grand malheur qui était arrivé au cousin Christophe. En conséquence, il acheta ce moulin. Lorsque j'allai chez lui, il pouvait avoir environ quarante ans : il y a de cela dix années. Il faut que tout le monde autour de lui soit alerte et actif, et moi-môme je n'étais pas dans sa maison depuis deux jours que je recevais ma part, tout comme un autre, de petites occupations. Je devais, par exemple, sarcler les mauvaises herbes dans les jardins, lier les plantes trop faibles, et(^» etc., et je n'étais vu par lui d'un bon œil que lorsque j'avais rempli ma tâche en conscience.
— Oh! oh! dit le docteur, qu'allons-nous faire là-bas tous les deux? car nous avons l'un et l'autre, moi surtout, passé le temps où l'on sarcle les mauvaises herbes et où on lie les petites plantes.
— Oui, j'y ai songé aussi, pour ma part. Mais bah! une quinzaine de jours est bientôt passée.
— Je ferai, reprit Burbus, des lectures instructives au vieux bonhomme, ou, compe je Tai dit, je me lancerai dans l'hydraulique. »
Je repris à mon tour :
« La femme du cousin, hélas 1 est tout l'opposé de son mari. C'est une femme très-sensée et parfaitement élevée. Son père était pasteur, et elle a passé sa jeunesse à la ville. Le cousin Christophe tracasse jour et nuit dans son moulin, dîne et soupe avec ses gens. Est-il fatigué, il s'étend sur un banc devant l'âtre de la cheminée, et écoute ses gens causer entre eux , sans se mêler à la conversation; ou, quand il dit un mot, c'en est toujours
un qui frappe juste. Malgré cette écorce âpre et rude, ses enfants Taiment et le respectent, et il est considéré dans tout le pays comme un véritable juge de paix. Le fait est qu'il empêche plus de procès et de contestations, à lui seul, que tous les tribunaux du ressort pris ensemble. Sa femme, qui dirige là maison avec un ordre parfait, doit prendre aussi ses repas avec les gens de service ; mais sa présence à cette table commune a un tout autre caractère. Elle a dans les vastes bâtiments qui composent la maison du cousin ses appartements particuliers, où son mari n'entre que rarement. Là, tout est fort beau ; ce sont des livres et de belles fleurs, des gravures fines, de jolies chaises, des tables élégantes, et, qui plus est, un piano, dont la cousine joue elle-même. Dans une partie plus reculée de la maison habitent les enfants : deux fils et deux filles. Leur éducation a été, au commencement, la cause de bien des débats dans le ménage. Le cousin Christophe pensait que, si la chose avait bien tourné pour sa femme, c'était un pur hasard, mais qu'en général une jeune fille qui a pris les airs et les manières de la ville n'est plus bonne à rien* à la campagne. De là des discussions sans fin et, pour la pauvre femme, de continuels ennuis. Le fils aîné s'appelle Gaspard. Non-seulement c'est un habile meunier, mais il a hérité de son père sa passion pour la chasse, car le père ne touche plus un fusil. Le second, Franz, eût été entièrement formé sur le modèle de sa mère, si le père ne se fût opposé fortement à cette direction mauvaise, comme il l'appelait. L'aînée des filles, Elisabeth, est l'idole de son père, C'est une excellente personne. Elle avait pour moi un goût tout particulier, me faisait toujours revenir des champs à la maison sur les chevaux de labour , et me chargeait en secret le fusil de son frère pour tirer des moineaux. Enfin la plus jeune. Sibylle, est plus âgée que moi de quelques années, et c'est la seule que j'aie revue encore plus tard. Elle était maladive dans sa première jeunesse, ce qui détermina sa mère à l'envoyer à la ville, où elle passa quelques années, et reçut une édu-
cation tout à fait sotte, toujours d'après les idées du cousin ; aussi n'est-elle point sa fille favorite. Elle est silencieuse et douce, et aussi peu faite pour le travail des champs par sa frêle constitution, qu'elle y est peu portée par ses goûts naturels. »
Ces confidences parurent fort préoccuper mon com* pagnon de voyage, car il laissait échapper de temps en temps des hum! hum! et des ah! ah! tout en continuant de marcher lentement à côté de moi.
Le chemin que nous suivions alors traversait une plaine assez étendue. Au bout d'un quart d'heure, nous arrivâmes à une espèce de carrefour, d'où rayonnaient plusieurs chemins dans différentes directions. De vieux souvenirs me revinrent à l'esprit, notamment à la vue d'une ancienne croix de pierre, qui se trouvait là à moitié ensevelie sous le gazon et la mousse, et je me rappelai très-bien être venu plusieurs fois me reposer là avec mon cousin Gaspard, surtout quand nous courions dans la forêt, les dimanches et les jours de fête, lui en avant avec son fusil, moi par derrière avec sa gibecière. On évitait généralement de passer près de cette croix pendant la nuit. 11 s'était commis là, bien des années auparavant, un meurtre sur lequel ni les habitants du pays ni les tribunaux n'avaient jamais obtenu aucun éclaircissement. On trouva une large mare de sang, des herbes et des buissons foulés, et ce fut tout.
Deux des chemins qui se rencontraient dans ce carrefour descendaient dans le vallon. On lisait sur le poteau de l'un : « Moulin de Kœnigsbronn. » Ce moulin était le but de notre voyage. C'était donc là le chemin que nous devions prendre. Cependant le docteur s'assit préalablement sur la croix couverte de mousse, en me déclarant qu'il avait besoin de se recueillir et de se reposer quelques, instants.
BOOTIQUE ET COMPTOIR. 153