‹ Boutique et comptoirChapitre 18 sur 39 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Guérison.

De tous ces orages qui étaient venus fondre ainsi à Tim-»proviste sur la maison Reiszmehl, je ne savais naturellement rien : car j*étais au lit, dormant presque toute la journée, ou perdu dans la contemplation du moulin et du château dont mes rideaux m'offraient la riante pein* ture. Ma maladie, par malheur, avait subi une recrudescence soudaine. Après une nuit fort agitée, je m'étais réveillé le matin, au grand effroi de la bonne Gertrude, avec une fièvre violente. Debout à mon chevet, la digne créature me tâtait le pouls, en détournant la tète pour que je ne visse pas ses larmes. Ma grand'mèrelui ayant dit que je m'étais probablement un peu refroidi pendant la unit, elle se contenta de hocher la tête avec tristesse, mais l'on voyait qu'elle avait au bout de la langue quelque chose h dire, et qu'elle luttait fortement avec ellemême pour se taire< Enfin, elle ne put plus se contenir, et sanglotant si haut que je tressaillis effrayé :

« Ah ! madame, s'écria-t-elle, et dussiez-vous mal prendre encore ce que je vais vous dire, je ne puis pour* tant pas le garder plus longtemps sur le cœur. Un refroidissement ? mon Dieu , non ! ce n'est pas cela. Vous savez bien que, chaque soir, je reborde solidement son lit, au pauvre enfant. Non, madame, mais c'est la tisane d'orge. Oui, je dois le déclarer, c'est la tisane d'orge qui a ramené cet accès de fièvre. Si l'on eût donné au pauvre garçon de la soupe au vin, comme je l'avais proposé, il serait sur pied à l'heure qu'il est, et courrait alerte et dispos. Mais la tisane d'orge est un vrai poison. — Ecoutez, Gertrude, dit ma grand'mère d'un ton fort sérieux et presque sévère, je ne puis pas toujours

VOUS lire un texte de TEcritufe à propos de votre manie d'ergoter; mais sachez-le, ma chère, les ergoteurs et les 'éplucheurs de mots sont désagréables devant le Seigneur ; feu mon homme, le digne pasteur» dont Dieu ait Tàme! Ta dit cent fois. Que me parlez- vous de soupe au vin et de tisane d*orge ? cela n*est pour rien dans Ja rechute de notre garçon. Vous êtes pourtant une personne raisonnable. Laissez-moi donc tranquille avec vos enfantillages ! >»

Là-dessus, elle s'éloigna d'assez mauvaise humeur; mais Gertrude resta plantée à c6té de mon lit et se mit^ il débiter à voix basse un long monologue, où les mots de soupe au vin et de tisane d'orge furent les seuls que je pus bien saisir. C'en fut assez pour mon imagination échauffée par la fièvre, et j'en rêvai longuement.

Il me sembla que j'étais en présence d*une immense chaudière toute pleine de soupe au vin. Dévoré par une soif ardente, je me penchais dessus pour en boire, lorsque Gertrude, me tirant violemment en arrière, me montra tout auprès un véritable lac de tisane d'orge. Mais à peine m'étais-je tourné de ce côté, que ce lac se dessécha tout aussitôt.

Cependant, quelle que fût la cause de ma rechute, toujours est4l que j'allais plus mal, plus mal même que le jour où l'on m'avait rapporté de l'église, et je ne cessai de délirer non-seulement toute la nuit, mais encore une ' bonne partie de la matinée qui suivit.

Cet état dura une couple de jours, pendant lesquels ma chambre* fut tenue dans une complète obscurité où je ne pus distinguer personne que Gertrude, qui étouffait ses larmes chaque fois qu'elle me donnait à boire. J'entendais bien aussi, de temps à autre, qu'il devait y avoir encore d'autres personnes dans la chambre, oui, et même je crus parfois distinguer une certaine voix de bassetaille qui ne m'était point inconnue. Cependant j'étais trop faible pour pouvoir suivre mes pensées, et chaque souvenir qui surgissait en moi s'évanouissait au moment même où je croyais m'en être rendu maître.

Un soir, ma fièvre toxxiba quelque peu , et je dormais, vers le matin, d*un sommeil tout à fait paisible , lorsque je fus éveillé soudain par le son de cette voix dont j'ai parlé, et qui disait assez haut et fort distinctement :

« Mais, mademoiselle Grertrude, daignez me permettre de vous faire remarquer que, selon moi, il serait beaucoup -plus sage de le laisser dormir encore une heure que de le réveiller tout exprès pour lui ingurgiter dans Testomac une cuillerée de cette vilaine drogue.

— Ah ! monsieur le docteur, répliqua Gertrude , vous pouvez être un excellent médecin, un praticien parfait ; mais pour ce qui est de garder un malade, je défie (^ui que ce soit au monde.

— Vous voulez dire que vous ne redoutez la comparaison avec aucune garde , riposta la voix de basse, je n'y contredis point. Certes, ajouta-t-elle d'un ton radouci par le compliment de la bonne femme, nous autres médecins, nous autres praticiens.... oui, nous connaissons le prix des heures.... aussi éveillerons-nous tout doucement notre cher malade. »

•La chose n'était, à vrai dire, pas nécessaire, car j'avais depuis assez longtemps les yeux ouverts à moitié, et je l'aurais déjà bien laissé voir, si je n'eusse pris pour un rêve l'apparition que j'avais devant les yeux. En eflFet, c'était bien mon ami, le docteur Burbus, qui se trouvait là debout à mon chevet, vêtu d'une robe de chambre à carreaux rouges, qui avait appartenu à feu mon oncle, ainsi que les pantoufles jaunes qu'il avait à ses pieds, et un bonnet de coton blanc à longue mèche qui lui couvrait la tète. Du reste, sa barbe était en très-bon ordre, et il avait l'air tout à fait distingué. A côté de lui se tenait Gertrude, encore cette fois fort en négligé, et secouant dans sa main le verre qui contenait la médecine à mon usage.

Après m'ôtre plusieurs fois frotté les yeux et m'étre bien convaincu que je ne rêvais point, j'éprouvai une joie mfinie de revoir mon cher docteur, et je l'appelai à haute voix par son nom.

Gertrude tressaillit de frayeur et faillit laisser tomber le verre qu'elle tenait à la main, tant j'avais crié fort ! mais le docteur vint à moi en riant, s'assit au bord de mon lit, et je ne le tins pas quitte qu'il ne m'eût raconté avant tout comment il avait pénétré jusqu'à moi.

L'histoire était courte et simple. L'affaire du réverbère avait mis le comble à la mesure des méfaits du docteur, ou, si l'on veut, avait crevé le fond de son tonneau. S'il venait à avoir, par suite de cette affaire, des démêlés avec la police, son séjour dans la ville n'était plus possible. Aussi, quand il fut cité réellement, avait-il déjà fait un seul paquet de ses effets les plus précieux, et le nombre n'en était pas. grand; puis, avec ce mince bagage, il s'était réfugié à l'hôpital, chez l'adjoint du médecin de rétablissement) qui était un de ses camarades. Après s'y être tenu caché deux ou trois jours, il avait pris le parti d'aller planter sa tente plus loin, n'importe où, il ne le savait pas lui-même. Seulement il ne voulut pas le faire sans tenir sa parole et venir prendre congé de moi. C'est ainsi que Tavant-veille, à la brune , il s'était faufilé par les rues. Comme il demandait de mes nouvelles eu ba$, à la maison, ma grand'mëre avait dressé l'oreille en entendant prononcer le nom de Barbus, et était entrée aussitôt en conversation avec lui.

. Le cher docteur Burbus, qui n'était pas précisément paralysé de la langue, comme nous le savon§, se mit à défiler à la bonne vieille le long chapelet de ses aventures et de ses malheurs, qui ne lui étaient qu'en partie imputables : car le docteur était un honnête homme et, de plus, assez avisé pour convenir devant ma grand'mère qu'il n'avait pas toujours employé sa jeunesse comme il l'aurait dû. Naturellement, il entremêla souvent le récit de ses dernières misères des noms de Reiszmehl, de Barbara et de Philippe, et ses dires s'accordaient sur tant de points avec les miens, que ma grand'mère ne put s'empêcher de reconnaître qu'on avait été à mon égard de la plus criante injustice. Ce qui lui plut encore, ce fut l'attachement du docteur pour moi. Bref, elle l'invita à demeurer quelques

jours à la maison jusqu'à mon entier rétablissement , ajoutant qu*il aurait toujours bien le temps d'antrer dan^ une nouvelle carrière.

Ma joie de me retrouver dans la cpmpagnie du docteur n'était pa3 petite, on peut m'en croire^ et noua fîmes ensemble, toute la journéei les plus beaux plans pour l'avenir.

Je ne tardai pas à aller mieux, et ina convalescence fit de rapides progrès. Je pus bientôt quitter le lit et me tenir assis près de la fenêtre ouverte. Quel bien-être j'éprouvais à respirer cet air frais et pur du printemps, qui m'arrivait par-dessus les toits des maisons et h tra- Ters les rues étroites de la ville, m'apportant mille messages parfumés des bpurgeoas naissants des arbres des forêts, des petites fleurs des prairies, des ruisseaux enfin délivrés de leur prison de glace!

J'étais tourmenté d'un impatient désir de courir dans' bois, et la ville pesait comme un cauchemar sur ma poitrine. Je le dis un jour au vieux médecin, qui était ^ssis près de mon lit, avec son frac bleu et sa haute cravate blanche. Il se mit à sourire en hochant la tête , et me répondit que la chose pourrait s'arranger. Et en effet, elle s'arrangea réellement tout à fait bien.

Le médecin, avec rautorisation de ma grand'mère, écrivit quelques lignes à mon tuteur qui, peu de jours ^près, fit la réponse la plus amicale et la meilleure qu^ Qous pussions souhaiter. Sa lettre contenait ce passage entre autres ;

« Ce que m'a écrit le docteur de l'état de notre jeune homme me fait grand plaisir ; je vois qu'il se trouve maintenant beaucoup mieux. Je crois aussi qu'il a tout i fait raison, quand il m'écrit qu'on devrait lui faire passer le printemps et l'été à la campagne pour achever de le rétablir, et je donne à cette idée mon entière approba-^ tion. On devrait donc écrire à cet effet au cousin Christophe le meunier. H ne demandera pas mieux , moyennant une pension raisonnable, que de prendre chez lui le ÎQune cadet pour six mois. »

Cette proposition sourit fort à ma graud*mère ainsi qu*à ma tante ; Gertrude seule y fit quelques objections mêlées de force jérémiades à propos des eaux du moulin , des roues et autres dangers de toute sorte. On écrivit au^si* tôt au cousin, et au bout de quelques jours nous arriva une réponse de tout point satisfaisante. Ledit cousin était dans Taisance et ne voulait pas entendre parler d'une pension quelconque. Quant à moi, la perspective de passer Tété à la campagne, au grand air, au lieu de me traîner dans une sombre boutique, me mit au comble du bonheur. On décida, le soir même, en grand conseil de famille, que je partirais à quelques jours de là.

Dans ma joie égoïste, je n'avais pas songé un seul instant à mon ami Burbus, lorsque je le vis paraître le lendemain matin, non plus dans la robe de chambre à carreaux rouges de feu mon oncle, mais dans ses propres habits. Il me déclara qu'il était prêt à partir pour faire un tour par le monde. Ce me fut un coup très-pénible, et, lorsque je me trouvai seul avec (rertrude qui me considérait tristement , je lui ouvris tout mon cœur, et lui dis franchement combien je souffrais en pensant que le docteur Burbus allait nous quitter, sans avoir personne au monde qui l'accompagnât. Je n'eus pas de peine, on s'en doute bien, à l'émouvoir jusqu'aux larmes, et elle me promit de parler de cela à ma grand'mère, ce qu'elle fit bientôt en effet.

Les conséquences de cet entretien ne se firent guère attendre. Burbus revint me voir , et me raconta que la bonne femme lui avait parlé en conscience et l'avait sommé d'avoir enfin à entrer dans une voie plus régulière, ajoutant que, s'il voulait m'accompagner pendant une couple de mois, il ferait une chose certainement fort agréable au cousin, et qu'il aurait tout le temps là-bas d'aviser à quelque autre afiFaire.

Ce fut dès lorsque joie générale dans toute la maison. Il ne fallut pas beaucoup de temps pour prendre toutes les mesures nécessaires et apprêter mes effets de voyage. Quant au docteur, qui était fort bien vu de tout mon en^

BOUTIQUE ET COMPTOIB. 141

tourage féminin , il ne partit pas non plus les mains vides.

Un beau matin, le soleil paraissant décidément chaud pour la première fois de l'année, ma grand'mère reçut nos adieux, qu elle accompagna d*un serrement de main cordial et de sa bénédiction dite d'une voix haute et ferme, tandis que ma tante nous chargeait de ses compliments pour le cousin, et que la bonne Gertrude pleurait à nous fendre le cœur.

Grâce à toutes ces cérémonies, il était dix heures lorsque nous arrivâmes à la porte de la ville. Tout à coup le docteur s'arrêta et se mit à crier, en me montrant du doigt une voiture qui roulait rapidement devant nous : « Pardieu, voilà le noble Philippe! > Je regardai, et je l'aperçus en effet, à côté de Mlle Barbara en parure de fiancée. Sur la banquette de devant était assis M. Reiszmehl, portant un énorme bouquet. La noble fiancée devait aussi nous avoir remarqués, car elle &t soudain une mine des plus effrayées, comme si la rencontre du docteur Burbus ne pouvait être pour elle qu'un mauvais présage. La voiture tourna bientôt du côté de l'église de l'hôpital.

Dans le premier moment, le docteur eut l'idée de courir après pour faire quelque nouvel esclandre ; mais je dois dire qu il vint presque aussitôt à résipiscence et renonça à son dessein.

Maintenant nous avions derrière nous la porte de la ville, devant nous la terre immense , plus resplendissante dans sa fraîche parure de fleurs que Mlle Barbara dans sa toilette de fiancée ; et, pendant que je prenais ainsi provisoirement congé du commerce , le docteur Burbus, de son côté, formait la résolution sérieuse de commencer une nouvelle vie.

142 BOOnQUS ET COMPTOIR.

Page 1