CHAPITRE PREMIER
La vocation.
A Tépoque si mémorable pour moi où je dus quitter les bancs de l'école et le théâtre de mes jeux d*enfance po]Lir entrer dans le monde, comme on dit, et me river à cette chaîne de la vie sociale, , .sur. laqi^Ué nous tirons tous, tôt ou tard, ^av.Qc'cî^ lî.^ins'efl*9risi,**pbur recouvrer notre liberté perdue f'eà* ce teûips-là, ^§-je,il était beaucoup moins question qu'4yjbur|i*|itii à^^np certaine science, qui pourtant n'a pas faifencoré* dé ^iççi^ notables progrès : j'entends la science qui •,QdnHÎ3t& à :p{;ruter d'une main habile la tête d'un indlviâu; ït* lui tévélêr sûrement ses capacités et ses aptitudes, et à lui dire ce qu'il doit entreprendre pour n'avoir pas un jour, comme tant d'autres , à se plaindre d'avoir manqué sa vocation. Mais quand il eût été possible alors de me dire exactement, d'après l'inspection des protubérances de mon crâne , à quoi j'étais plus particulièrement apte, toujours est-il que les circonstances ne m'auraient pas permis d'embrasser un autre état que celui vers lequel je me trouvais porté par la Providence et par le défaut de fortune.
Je n'avais plus ni mon père ni ma mère, et je vivais dans la maison et sous la surveillance d'une tante, qui était veuve et tenait une petite boutique d'épicerie où je l'aidais de mes mains pendant mes heures de liberté. Je confectionnais de remarquables cornets de papier, et j'en étais même arrivé à pouvoir peser assez prestement
une livre dé sucre ou de café, lorsque vint pour moi le moment où j^. dus songer à prendre un'état.
M^.grand'mère avait alors établi sa résideiïce dans la maison de .ni^ tante. C'était une bonne Vieille leinme, mais avec laquelle je ne vécus jamais en très-bonne intelligence. JeJavois encore trôner dans son grand fauteuil scujptéj^ur un coussin d'étofite de coton rayé, qu'elle avait sdà>tôus les dimanches soir, à une heure déterminée, de recouvrir d'une housse fraîche. Sur une table, auprès d'elle, étaient empilés plusieurs recdeils d'anciens sermons, ^qu'elle avait lus déjà. Dieu sait combien de fois, d'un bout à l'autre. Au sommet de cette pile de livres vé^ nérables était posée une paire de lunettes d'argent , dont elle se servait pour lire. Sa mise se ressentait du temps de sa. jetWieSéséet-pôttàit l'empreinte d'une certaine vanité.
A l'entendre , les modes actiielles étaient affreuses et sans goût; ei^ ^ûand çlje çntaipjtjt ce chapitre et qu'elle se trouvait (fensTo&èô'hymeur,. îl loiréçhappàit souvent de me dire quel beavftrin de &lle êllfe 'avait fait autrefois et quelle bonne toupo^fe elfe :;%V2tît dans ses habits d'alors. Et francliementj7ii*powv^\)t Tçu croire sur pàl*ole, à voir ses traits toujo^r/-'ifoî)lfei$\''*tÔtijoïirs beaux, malgré ses soîxante-cjix ans, et sa taillé qui êiaAi restée encore haute et droite. Elle portait une coiffe à l'ancienne mode, et dessous, de petites boucles qui lui couvraient le front et les tempes. Tous les objets dont elle se serj^ait journelle- Bient avaient leur histoire particulière, quelquefois fort intéressante; et je les avais entendues si souvent que je les savais toutes par cœur.
Le fauteuil sur. lequel elle trônait, comme je l'ai dit, eh véritable reine, était un héritage de famille et remontait à je ne sais plus quel ancêtre. Les lunettes d'argent avaient appartenu à un général. français des guerres de la Révolution , que Ton apporta un soir mortellement blessé dans la cure, où il mourut au bout de quelcJUés semaines. Ce Français était, à ce qu'il paraît, uù franc païen. Ma bonne grand'mère racontait (Jue, dans lès prietdiers temps, il s'échappait à propos de tout en horribles
fiOÙTIQUB ET COMPTOlà. S
blasphèmes, en abominables imprécations ; elle ajoutait^ il est Vrai, avec un certain orgueil, que le câline et la paix de ce pieux séjour n'avaient pas tardé à exercer une salutaire influence sur ce cœur farouche^ et qu'il était mort avec la douce résignation d'Un chrétien. Mais le bujet favori de ses récits était une petite tabatière d'or, qu'elle avait reçue j pendant les mêmes guerres , d'une respectable comtesse à qui son mari a^Vait rendu tin service essentiel.
Comme Je l'ai déjà dit; je ne vivais pas toujours sur le meilleur pied avec ma grand'mëre. Le tapage et le vacarme, que je causais souvent dans la maison, lui étaient insupportables ; surtout elle ne pouvait souffrir de me voir vagabonder par les rues et à travers champs avec des garçons de mon âge, et cela me valait parfois de sa part des sermons d'importance, qu'elle ;ne débitait en une kyrielle de sentence^ :, ' ' , ' / ;\ *
« Voilà bien, modteaiVeUe, le plus eïn^gé coquin de la bande dé Coré*'. Ne voudr^-tu dcfjîe jamais remarquer que les mauvais exetapîes' ^^det't' les bonnes mœurs î Ouij je te l'ai toujours dit. :, •» Partottfr. où il y à du vert v les chèvres broutent. » V'Taîft va la cruche à l'eàu, qu'à la fin elle se brise. ^ « Aussitôt pris, aussitôt pendu. »
J'étais alors un jeune gars de complexion très-faible, plus petit que tous les garçons de mon âge, avec une figure pâle et maigre, bref, une mine à faire pitié ; ce qui^ pour ma grand'mère; était comine une épine dans l'eéil. Cela venait^ suivant elle, de ce que je sautais et grimpais sans cesse, de ce que je couraiis par la phne sans bonnet et me faisais une vétiiable joie d'avoir les pîeds nus. Elle m'avait surnommé le petit fantôme, et gémissait fort d'avoir un petit-fils de cet acabit.
« Hélas ! disait-elle, il est écrit : « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits; » Cependant ma fille Louise, ta mère. Dieu
1. Lévitejsraélite, qui, s'éleva contre Fautorité de Mpïse et d'Aaroii et s'adjoignit pour compiices Dathan, Âbiron et One. Au moment où ils s'avançaient vers l'autel pour offrir, comme Moïse, l'encens au Seigneur, la terre s'entr'ouvrit et les engloutit avec tous leurs j[Mirti9ans.
ait son âme ! était, comme moi, une femme belle et forte ; et toi, tu me fais l'efitèt d'une menue paille dans du froment. »
Ainsi vivais-je chez ma tante six mois encore après ma confirmation, lorsque, au milieu de Thiver, un dimanche, dans raprës-midi, un conseil de famille fut tenu dans la chambre de ma grand'mère, à Tefiet de décider ce qu'on ferait de moi. Ma grand*mère , à qui le matin même j'avais brisé une de ses plus belles tasses , pensait qu'il fallait aviser à ce que je ne devinsse pas un vaurien; mais aussi elle était d'avis que chacun fît son devoir, pour pouvoir en toute innocence se laver les mains des torts que je pourrais avoir à l'avenir.
J'étais ce jour-là de l'humeur la plus maussade possible. Les ruisseaux et les étangs étaient solidement gelés, et mes camarades n'avaient pas manqué une si belle occasion d'allêr.^iilinef.à'qiji mieiuf jnieux. J'étais sorti de mon côté avec-uîièpairedejfiitîns/êrf défectueux, mais j'avais dû bientôt m^prreYenir s^^n^âvofr rien fait. Il était tombé une neige épÂ^^ ^einlatltjla nuit précédente, et tous les étangs êç*j^tei©nt.iojljyerts, à l'exception d'un seul, où se tenaient qyerqdc^'in^ivMus qui l'avaient balayé et qui, pour prix de leur pêihe,* exigeaient de chaque patineur deux pfennigs * ; c'était assurément une bien faible somme : mais telles étaient alors mes relations, que je n'avais pu réussir à me la procurer. Aussi retournai-je à la maison fort contrarié, mais avec la ferme résolution d'apprendre au plus vite un métier quelconque, qui me mît à même d'avoir toujours un peu d'argent mignon.
J'étais dans ces dispositions, lorsque j'entrai dans la chambre de ma grand'mère, où j'entendis bientôt, à mon grand étonnement, qu'on s'occupait activement de mon sort.
Outre la tante chez laquelle je demeurais , je trouvai là une de ses sœurs qui était venue lui faire visite, et il y avait sur la table une lettre de mon tuteur. Cette lettre