Le pfennig équivaut à trës-peu près à fin centime
exprimait ses volontés à mon égard, et c'était pour s'y conformer qu'on tenait un grand conseil de famille.
Une autre personne encore assistait à cette réunion et avait voix au chapitre : c'était une bonne vieille demoiselle qui avait été comme intendante dans la maison de mon père, et qui .m'avait toujours excessivement choyé. Elle me gardait encore l'affection la plus vive, et ne me rencontrait pas une seule fois dans la rue ou n'importe où, qu'elle ne fondît en larmes et ne sanglotât en me rappelant mon pauvre père de pieuse mémoire, dont la mort si prématurée m'avait privé de son excellente direction. En ce moment encore elle ne m'eut pas plus tôt vu entrer dans la chambre et prendre place derrière le poêle, qu'elle se mit à me regarder tristement , remua violemment le nez et la bouche , et tira son mouchoir de poche pour sécher quelques larmes qui roulaient déjà dans ses yeux^. - Ma grand'mère , qui était d'une nature beaucoup plus ferme, lui dit alors d'un ton de reproche :
« Ne vas-tu pas pleurer encore , Gertrude ? sois donc tranquille; il n'arrivera rien de mal à ce jeune fils. * Mauvaise herbe ne meurt pas. »•
— Hélas ! reprit la bonne demoiselle Gertrude en soupirant , si pourtant monsieur vivait encore ! il faudrait bien alors que son fils étudiât et qu'il devînt un pasteur, comme feu son grand-père, dont Dieu ait l'âme ! Ainsi l'a toujours dit monsieur. Mais maintenant il va se tenir planté dans une boutique et se faire marchand. Dieu ! se faire marchand ! »
Mes deux tantes m'aimaient tendrement , et, sans être émues à un tel point de la perspective de mon avenir, elles jugèrent pourtant le moment assez grave pour lui consacrer une larme silencieuse, et tirèrent en même temps leurs mouchoirs de poche. Ma grand'mère ellemême, subissant la contagion de l'exemple, tira le sien de dessous son coussin rayé. Moi enfin , on me pardonnera bien cette faiblesse , je ne pus me défendre d'en faire autant. Une partie de patins perdue , l'incertitude du sort qui allait m'étre assigné , me faisaient déjà bien
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mal au cœur ; et quand j'entendis sangloter la bepne Gertrude , quand je via pleurer mes tantes et ma grand m^e, alors deux grosses larmes coulèrent involontairement sur mes joues et vinrent tomber sur le poêle» qui était chaud et qui les dévora avec un aigre grincement.
Ma grand*mère fut I4 première à se remettre de toutes ces larmes et de tous ces soupirs. Elle prit une prise dans la tabatière d*or qu'elle tenait de la comtesse, mit sur son nez les lunettes que lui avait léguées le général, et m'avertit de l'écouter avec la plus grande attention. Après quoi elle me tint un discours tout parsemé de dictons et de sentences de toute sorte, et dans lequel, après force bonnes ' leçons et excellents conseils, elle vint à dire que l'homme, indépendamment de sa vocation première, qui était de se former pour le ciel, avait encore pour devoir de s'en donner une spéciale , qui le mit à môme de gagnçr son pain quotidien.
Elle continua :
« Grâce à notre seigneur Dieu, le choix d'une vocation ne t'est pas difficile : car, faute d'un certain métal, qu'on appelle l'argent, il ne te reste plus en perspective que le commerce. Mais le commerce a bien des branches , et c'est entre elles que tu as à choisir celle qui est le plus de ton goût.
— Qui , reprit l'atnée de mes deux taptes , tu as à te décider pour la branche commerciale vers laquelle tu te sens le plus porté. »
J'étais donc appelé à me prononcer dans le sens de mes prédilections ; mais je. ne sentais en moi, à vrai dire, aupun goût pour aucune sorte de commerce.
Quand je voyais un peintre, il me semblait trouver en moi le germe d'un artiste et je me disais qu'il ne me serait pas trop difficile de réussir à produire en ce genre quelque œuvre digne d'être remarquée.
D'autre part, à la vue d*un étudiant en courte jaquette de velours , en béret blanc, avec une longue pipe ornée d^un long gland de soie chamarrée, j'étais convaincu de mon aptitude à réaliser tous ces détails avec la même
grAce, et partant, à devenir un jour uq étudiant ac* compli.
Même chose m'advenait encore lorsque, dans les salles d*audienc6 publique, j'entendais plaider des avocats, ou que le dimanche, à la parade, je voyais circuler les officiers tirés à quatre épingles.
Mes idées sur le commerce roulaient aussi par bonheur dans un cercle pareil : non qu'il me parût aussi agréable de siéger à m comptoir ou de rester planté constamment derrière une table chargée de marchandises ; mais, dans mes rôves 4*epfant, le commerce, tel qu'il se pratique dans nos villes continentales , n'était qu'un des derniers degrés de l'échelle du négoce, d'où l'on devait partir pour arriver à un échelon plus élevé, où il m'apparaissait sous un tout autre jour.
Le commerce des villes maritimes , telle était l'image qui flottait sans cesse devant mes yeux éblouis. Je m^ voyais au bord de la mer avec mon pupitre , prêt à recevoir de première main les marchandises. J'assistais au chargement et au déchargement des navires, tout en me faisant conter par les matelots de belles histoires sur les Cafres et les Hottentots.
Ma grand'mère passa en revue avec moi les di8ëre^tes branches du commerce , et Tsdnée de mes deux tantes porta la lumière en tout sens sur chacune d'elles.
Qn parla d'abord du fabricant; mais je le rejetai tout aussitôt, vu qu'il ne court pas le qionde et reste toujours collé, derrière ses machines.
On me présenta ensuite le marchand en gros , dont je ne voulus pas davantage, par la raison qu'il est constamment couché sur ses livres et n'entre pour ainsi dire point en rapport avec ses marchandises, dont le parfum pénétrant et l'emballage particulier reportent si agréa- .blement l'esprit aux rives lointaines d'où elles viennent.
Quant à la banque, elle m'avait jusque-là inspiré une aversion mortelle, et cela par suite d'une aventure personnelle. Je m'étais autrefois- lié d'une étroite amitié avec le fils d'un banquier, mais il n'avait pas tardé à me sacri-
fier à un autre jeune homme de mon âge, qui était mieux habillé que moi, et surtout plus riche et plus distingué. Ma grand^mère, à qui je contai alors ma triste déception, me répondit à sa manière : c Qui a beaucoup d'argent dans sa bourse a le cœur froid et sec. » Je retins ce proverbe, me proposant bien de ne jamais me faire banquier et de ne jamais recevoir beaucoup d'argent, de peur que mon cœur ne devtnt aussi froid et sec.
Examen fait de ces différents genres de commerce , il n'en restait plus qu'un, pour lequel tous les membres de ma famille se déclaraient unanimement, surtout parce que c'était celui dont l'apprentissage était le moins coûteux. C'était le commerce pris dans la plus humble acception du mot, le commerce d'épicerie. J'agréai pour ma part la proposition, ce qui réjouit fort tout le conseil de famille, à l'exception de Mlle Gertrude , dont les larmes avaient coulé tout doucement pendant toute la discussion et recommencèrent alors à ruisseler de plus belle.
c Hélas ! disait-elle en sanglotant , l'enfant va donc devenir un petit marchand détaillant, et non un pasteur, comme l'avait voulu son digne père, dont Dieu ait l'âme! Ah! ma bonne dame, ajouta-t-elle en s'adressant à ma grand'mère, j'ai pendant toute son enfance observé ses dispositions, et l'on ne m'ôtera jamais de l'idée qu'il était tout à fait né pour devenir un pasteur. Si vous l'aviez vu le dimanche, après midi, lorsqu'il pleuvait dehors et qu'il était réduit à jouer dans la chambre avec les autres enfants ! Figurez-vous, madame, il s'affublait alors d'un tablier de soie noire à moi appartenant, et ne me laissait ni paix ni trêve que je ne lui eusse fabriqué un col de chemise en papier blanc , tout comme en portent nos révérends ministres; et alors il s'établissait sur deux chaises et débitait à ses camarades un sermon, tel qu'on les débite dans le temple. C'était un vrai sermon, divisé, comme ceux-là , en deux parties. Ah I c'était vraiment trop beau ! »
En entendant ainsi parler la bonne Gertrude , je me serais volontiers laissé aller à recommencer avec elle un
duo de larmes ; mais ma grand'mère répondit d'un ton sérieux et presque sévère :
« Soyez donc raisonnable, mademoiselle Gertrude! On ne doit jamais proposer à un enfant un but qu'il ne saurait atteindre. Dites-lui donc plutôt quelque bien de l'état de marchand. Certes, ajouta-t-elle avec un soupir, j'aimerais mieux, moi aussi, voir mon petit-fils dans une chaire que derrière la table d'une boutique. Mais que la volonté de Dieu soit faite !»
Qertrude, qui, à vrai dire, était une personne trèssensée, se rangea docilement à l'avis qui lui était donné, et, changeant de thème presque incontinent, elle déclara à mes chères parentes que j'étais un enfant extrêmement intelligent et propre à tout.
« Àh! disait-elle en souriant à travers ses larmes, comme le soleil un jour d'avril, si une fois il entre dans le commerce, il ne manquera pas de faire un excellent correspondant. Figurez -vous, madame.... vous avez connu le vieux Fritz , le facteur de la poste aux lettres. Dieu ait son âme ! il est depuis longtemps mort et enterré, celui qui portait les lettres à feu monsieur.... eh bien! madame, l'enfant que voilà voulait aussi avoir ses lettres à lui; et toujours il prenait des bandes de papier dont il fabriquait des lettres à sa façon, oui-da, et il les donnait au vieux Fritz, qui devait les emporter; et alors il vous eût fallu voir sa joie , quand le vieux Fritz, le lendemain, rapportait à l'enfant les mêmes lettres en guise de réponses. Il prenait alors mes lunettes et lisait dans tous ces papiers d'un bout de la page à l'autre, tout comme notre digne monsieur, en secouant la tête et en riant. Dieu ! 6 Dieu ! «
Il fut donc décidé par le conseil de famille , avec mon approbation pleine et entière , que je ferais mon apprentissage du commerce dans une boutique d'épicerie. J'avais déjà en quelque sorte appris les premiers éléments du métier chez ma tante, et je m'imaginais qu'il ne me serait guère difficile d'y acquérir bientôt une raisonnable habileté. Ce qui déterminait ma famille à me
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diriger de oe côté, c'était, outre la question d'argent, la réflexion qu'elle faisait, que, pour trouver une condition de cette sorte, je n'aurais vraisemblablement pas; besoin de quitter U viÛe.
En coQséquence, pa grand'mëre examina les feuilles les plus nouvelles de la localité, pour voir si, parmi les annonces , elle ne trouverait pas quelque proposition de ce genre.
Les demandes étaient en grand nombre, mais toutes accompagnées d'une condition qui ne cadrait pas avec mes moyens pécuniaires. On lisait ceci par exemple : « L'apprenti sera nourri et logé chez son patron, moyennant une rétribution modérée. » Ailleurs la même chosQ était exprimée en d'autres termes : on exigeait du jeune homme entrant en apprentissage une certai^e rétribution annuelle , moyennant quoi il aurait la table et le logement.
Le conseil de famille, après de longi^es et inutiles t9^ cherches, $e résolut enfin d'un commun accord k fairo insérer dans le journal une annonce, p^r laquelle je sfe* rais recommandé à la commisération chrétienne de mes concitoyens, et proposé comme apprenti pour le cpmn^erce d'épicerie. Et, à cet effet, ma^^rand'mère se fit apporter devant elle une main de papier, tailla sa plume et sfe mit à écrire, tandis que la bonne Gertrude regardait pardessus ses épaules, tout en apprêtant son mouchoir de poche; un douloureux pressentiment de son tendre cceur lui disait qu'elle aurait bientôt une nouvelle occasion de verser quelques larmes amères sur mon sort.
Le fait e^t que ma grand'inère avait à peine écrit deux mots, que les traits de la bonne Gertrude se contracté-^ rent tout à coup ; elle secoua la tôte et se mit à dire, les yeux tout en pleurs :
« Mais, madame, l'enfant n'est pas un si^eU »
J'écoutais de toutes mes oreilles , et mes tantes elles-* mêmes étudiaient attentivement l'effet produit sur ma grand'mère par ces paroles ; mais celle-ci continuait d'écrire sans se déranger le moins du monde, et, quand
BQUTIQUJQ ET COMPTOIR. 11
ell6 eut fim, elle leva le papier k la hauteur de ses yeux et lut ;
« Un jeune sujet de bonne famille, sans fortune, mais pourvu des connaissances nécessaires, cherche une place dans une boutique d'épicerie, pour apprendre cet état ; seulement, pour les frais de la table et du logement, qu'il devra trouver dans cet établissement, il ne pourrait payer qu'une somme fort modérée. »
J'écoutai tranquillement jusqu'au bout la lecture de cette annonce ; mais alors, prenant tout à coup la parole, je dis à ma grand'mère d'un ton fort sérieux qu'il me semblait pourtant que je n'étais point proprement un sujets et que je n'avais jamais entendu appliquer une désignation pareille qu'aux auxiliaires des maîtres d'école, en quête d'une place; auquel cas on employait toujours cette formule uniforme : « On demande pour cette place des sujets capables. »
La bonne Gertrude, sans pouvoir articuler un mot, me ât de la tête un petit signe d'assentiment ; mes tantes mêmes parurent choquées du mot sujet j et finirent par décider -ma grand'mère à modifier son texte et à écrire : « Un jeune homme de bonne famille^ etc., etc. »
Je lus chargé de transcrire cette ani^once ainsi corrigée, après quoi je dus la porter moi-même au bureau du journal. Je pris donc mon petit bonnet, qui était accroché à la muraille, et me disposai à faire la commission prescrite.
. La bonne et sensible Gertrude, qui voyait bien que le moment était arrivé où je devais entrer dans la vie pour mon bonheur ou pour mon malheur, Dieu seul le savait! courut après moi, afin de me presser encore une fois sur son cœur , ce qu'elle fit tout en pleurant ; elle me glissa en même temps dans la main un silbergroschen S que je serrai avec reconnaissance; puis elle fit sa petite grimace habituelle, qui me donna plutôt envie de pleurer
1. Autrement dit douze pfennigs, un peu plus de douze centimes et demi.
que de rire. Quant à elle, elle en fut profondément émue, et je l'entendis encore de l'escalier protester en sanglotant que j'étais le meilleur enfant de la terre, et que, grâce aux talents que je possédais pour toute espèce de choses, je ne pouvais manquer de faire des merveilles, même dans une boutique d'épicerie.