CHAPITRE XXI
Mes occupations au moulin.
Nous ne fûmes point logés ensemble, le docteur et moi. On lui donna une chambre à côté de Franz, celui des deux fils qui n'était pas marié. Quant à moi, on m*en choisit Une toute petite, un vrai bijou, dans les appartements de la vieille meunière. Tout y respirait le plus doux mystère, la plus aimable intimité.
Le moulin n'était point situé tout au fond du vallon, et il y avait bien encore devant mes fenêtres un espace d'une centaine de pieds. Le moulin était à gauche, et, quand je tendais la main dehors par la croisée, je la retirais mouillée par l'eau que faisait jaillir la roue. Sous ma fenêtre coulait l'eau qui servait à faire aller la machine, et qui, après avoir roulé paisiblement enfermée dans un canal en bois, se précipitait à droite de la maison dans le fond du vallon , par une bouche de pierre.
Tout était déjà depuis longtemps calme et silencieux autour de moi, et j'étais encore à ma fenêtre, sans pouvoir me lasser de goûter la douceur de cette nuit paisible qui m'environnait. Le moulin était arrêté, l'eau suivait un cours plus tranquille, et les plantes grimpantes qui ^tapissaient les murs de la maison, et que le mouvement de la roue humectait d'ordinaire d'une petite pluie fine et continue, planaient à cette heure sur le torrent calmé, se balançant doucement et comme heureuses de ne pouvoir être entraînées avec lui par la bouche de pierre au fond du vallon.
Le lendemain, tout reprit au moulin sa marche accoutumée. On s'occupa aussi peu de nous que si nous eussions été là depuis des années. Le docteur continua ses soins au cheval malade, donnant de brèves réponses
aux brèves questions du vieux meunier, causant avec Elisabeth des moyens de remplacer l'engrais ordinaire, et contant aux deux fils après souper, tout en fumant une pipe avec eux, une foule d'anecdotes amusantes de sa vie d'étudiant. Quant à la meunière et à Sibylle, il ne s'en inquiétait pas le moins du monde, et me laissait pour ma part entièrement libre de faire ce que bon 'me semblait.
Connaissant les idées du cousin Christophe, je cherchai de mon côté à me créer une occupation. Cependant je n'étais plus un enfant, comme autrefois , et il ne m'allait guère de sarcler les mauvaises herbes, et quand par aventure j'aidais Sibylle à lier de jeunes et faibles plantes, nous entremêlions ce travail de tant d'enfantillages, que nous faisions plus de mauvaise besogne que de bonne.
Avec tout autre que moi le cousin Christophe eût fini par laisser les choses aller ainsi sans y prendre garde; mais il n'en fut pas de même avec moi , qui étais son cousin favori. Il crut devoir faire tout son possible pour m'accoutumer à un travail sérieux.
C'est ainsi qu'un beau matin il me trouva un petit emploi, qui devait me tenir suffisamment occupé, mais qui, malheureusement, m'enchaînait à une table, quand j'eusse tant aimé à courir les bois et les champs! Il me conduisit à son bureau et m'y établit comme premier teneur de livres et correspondant.
c La besogne n'est pas grande, me dit-il; mais fais^la régulièrement, ponctuellement, tu peux y apprendre quelque chose. »
J'avais été aussi d'abord passablement inquiet pour le docteur sur le chapitre de l'assiduité, et je le tenais, comme on le trouvera assez naturel, pour un garçon essentiellement paresseux et peu propre au travail. Mais le docteur eut assez de bon sens pour démentir mes craintes. Lorsqu'il eut achevé la cure du cheval, il se chercha d'autres occupations, et s'attacha particulièrement au vieux meunier, avec lequel il arpentait les bois tous les matins de fort bonne heure, et dont il sut bientôt se con-
cilier si bien la confiance , que ce fut lui qui dut surveiller les gens chargés de l'abatage des arbres. Cétait lui encore qui, de temps en temps, ramenait de la forêt à la maison un énorme chariot chargé de bois et attelé de quatre chevaux : et il faisait, chemin faisant, claquer son fouet d'une si terrible façon, que tout le monde accourait en riant pour le recevoir, y compris le cousin Christophe, dont l'hilarité n'était certes pas la moins bruyante.
Le fait est qu'en ces moments-là l'ami Burbus était une figure du plus haut comique , avec sa grande barbe qui lui couvrait la moitié du visage et le petit bonnet de service qu'il agitait sur sa tête avec une rare dextérité, au gré du vent et de la tempête. Je lui avouai plus d'une fois combien j'étais heureux d'un changement si complet dans ses habitudes et ses manières, tout en lui confessant la peine que j'avais à me l'expliquer. A cela il me répondit :
« Mon cher ami, ce changement était indispensable. Il me fallait commencer par apprendre à travailler, car c'est un art par lui-même fort difficile, vous pouvez m'en croire. Lorsque j'aurai ici, pendant un certain temps, péniblement travaillé depuis le matin jusqu'à la nuit, il me deviendra plus tard moins malaisé d'entreprendre quelque autre chose, et de la mener à bonne fin avec de la persévérance. »
M'arrivait-il de lui rappeler la maison Reiszmehl, la chambre qu'il avait occupée dans la maison voisine, les peintures grotesques dont ses murs étaient barbouillés, son squelette enfin, il prenait aussitôt la mine d'un homme qui secoue un fardeau de dessus ses épaules, et me disait d'un ton décidé :
« Mon jeune camarade, c'était là une maussade existence, bonne pour les jours de pluie; elle est maintenant loin derrière nous. »
Je passais mon temps à écrire force lettres tant aux propriétaires du voisinage qu'aux gardes forestiers, et à aligner des comptes de grains et de farine. Mon comptoir était placé juste au-dessus du moulin , et le plancher en
tremblait sans cesse, comme par Teffet d'une légère secousse de tremblement de terre.
Je n'étais pas, du reste, sans y recevoir plusieurs visites. Tantôt c'était le vieux cousin qui venait inspecter mon travail et me donner quelque conseil; tantôt Gaspard, avec sa figure tout enfarinée, qui prenait à peine le temps d'aspirer deux ou trois bouffées de sa longue pipe. Mais les visites les plus fréquentes, et pour moi les plus précieuses, étaient celles de Sibylle. Elle venait avec son ouvrage, s'asseyait à côté de moi, et, bien que nous restassions des heures entières sans rien dire , il y avait , en revanche , de certains moments où nous causions avec feu du temps passé, et je lui racontais tout ce que je savais des personnes qu'elle avait connues à la ville. Le docteur aussi faisait quelques apparitions, toujours le fouet ou la hache en main; mais jamais il ne restait longtemps, surtout quand Sibylle était là. Autant il était bien avec les deux fils et avec Elisabeth, autant il riait et plaisantait avec eux, autant il se sentait mal à l'aise avec la vieille meunière et avec Sibylle. Celle-ci l'avait aussi remarqué, non sans quelque surprise, et elle m'avoua qu'elle n'avait pu s'empêcher d'en faire part à sa mère, qui lui avait répondu : « Raison de plus pour toi, ma fille, de lui faire meilleur visage et de le traiter avec plus d'amitié. C'est un pauvre enfant perdu qui est en train de s'amender, mais qui ne se sent pas encore complètement à l'aise en compagnie de braves gens sans façon.
— C'est pourtant dommage , ajouta Sibylle , qu'il ne parle pas plus qu il ne fait à ma mère ; car ayant eu dernièrement l'occasion de le faire causer et de le questionner sur quelques livres -nouveaux, elle a été fort satisfaite de ses réponses. Mais il a une barbe afiâreuse. J'espère bien que tu ne t'en laisseras jamais pousser une pareille. »
Je passai la main sur mon menton, qui était parfaitement lisse , et je le lui promis bien volontiers. *
162 BOUTIQUS ET COMPTOIR.