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CHAPITRE XXII

Mes plaisirs au moulin.

Dans un moulin perdu comme celui-là au fond des bois , loin de toute grande route , les jours se suivent et se ressemblent. Les seules distractions qui viennent en rompre un peu la monotonie, ce sont les visites aux voisins le dimanche, les fêtes patronales des villages, la danse et les parties de chasse , publiques ou privées. Gaspard se livrait de temps en temps à ce derùier plaisir avec une véritable passion , et j*avais eu souvent l'honneur de raccompagner , lors de mon premier séjour. Le terrain de chasse ressortissant au moulin et affermé par le cousin était médiocrement étendu et ne suffit pas longtemps à Gaspard. Il possédait pour ces sortes de parties un fusil qui se démontait et dont on pouvait mettre la batterie dans sa poche. Le canon lui servait de canne. Il le prenait gaiement à la main, et nous partions ainsi de grand matin , dans les beaux jours d'automne , le nez et l'oreille au vent. Il y avait dans le voisinage une verderie seigneuriale, une gorge longue et profonde, bordée en haut par des champs de choux, où les lièvres, après avoir pris leur repas du soir, établissaient leurs quartiers de nuit. De chaque côté de cette gorge s'élevaient de grands hêtres , au pied desquels ^tait l'animal sur un lit épais de mousse, à l'abri du vent et de la pluie.

Comme tous les fruits cueillis verts sont ceux qui séduisent davantage, aussi notre plus grand plaisir était de nous échapper, à la première clarté de l'aube, de notre vallon brumeux vers ces champs de choux, et là, côtoyant le ravin, de dépister les lièvres qui, à vrai dire, ne nous appartenaient pas. Avions-nous réussi, en nous

coulant ainsi, à en trouver deux ou trois, que nous voyions occupés sous nos pieds de quelque doux rêve matinal, je me postais alors au lieu le plus opportun, montrant d'un geste où ils étaient. Et Gaspard aussitôt, vissant sa batterie, s'approchait à pas de loup et tirait les infortunés dans leur gîte ; après quoi, m'élançant sur la bête , comme eût fait un chien bien dressé ,'je la rapportais prestement, et nous nous en revenions à la maison an lever du soleil , avec nos deux, trois , et quelquefois quatre lièvres dans notre gibecière.

Nous n'avions jamais été pris en défaut par les gardeschasse de la seigneurie, mais nous avions été plus d'une fois en grand danger de l'être. Je me souviens, comme si c'était hier, d'un certain jour où j'étais en train de rapporter de son gîte un lièvre que venait de tuer Gaspard. Gaspard dressait l'oreille et écoutait du côté de la forêt. Tout à coup le voilà qui s'élance vers moi , me saisit au collet et m'entraîne avec lui comme une flèche, au risque de me culbuter, à travers les taillis et les clairières, voire même à travers le cours d'eau du moulin, jusqu'à la maison. !Mous n'étions pas plus tôt rentrés que deux gardes-chasse de la seigneurie se présentèrent au moulin pour allumer leur pipe, et Gaspard, qui avait déjà repris ses habits de meunier , leur tendit lui-même le feu, de l'air d'un homme qui sortait du lit.

Une chasse plus intéressante que ces chasses au lièvre, c'était la chasse à courre au blaireau' avec de grands chiens. Elle se faisait le soir. Nous partions au nombre de cinq ou six, à la nuit tombante, avec tous nos chiens. Quelques-uns d'entre nous avaient de grandes fourches de fer, d'autres étaient armés de gros gourdins. Les chiens se mettaient en quête. Le blaireau fuyait de toutes ses forces, serré de près par les chiens, que nous suivions nous-mêmes aussi vite que nous le permettaient nos jambes , à travers les bois, les taillis et les plaines. C'était vraiment une terrible chasse. Souvent l'animal fugitif se dérobait à notre vue dans les broussailles ou dans quelque ruisseau, et nous regagnions piteusement le lo-^

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gis. Mais quand les chiens l'avaient atteint, ils l'entouraient alors et le tenaient en arrêt, Jusqu'à ce que nous fussions proches. Ceux de nous qui avaient des fourches , cherchaient à l'en frapper, à l'en terrasser, après quoi il était immolé par les autres de la manière la plus solennelle.

Un divertissement beaucoup plus calme , mais pour moi moins intéressant, c'étaient les fêtes patronales des villages voisins. Les danses qui les accompagnaient en faisaient, il est vrai , un des plaisirs les plus goûtés de tous les autres habitants du moulin. Sibylle même ne manquait guère de se rendre avec sa sœur Elisabeth à celles des plus gros villages, où la société était, par cela même, plus choisie. ^ •

On peut s'imaginer que, sur le terrain de la danse, mon ami Burbus ne le cédait à personne. Il dansait, valsait, pirouettait , en un mot faisait de ses jambes tout ce qu'il voulait, comme aux beaux jours de sa vie d'étudiant, et jouait à tous égards le principal personnage dans ces fêtes rustiques. Au retour, il ne se laissait ravir par personne l'honneur de conduire la voiture, et il le faisait, je dois le dire, avec une rare habileté.

Ces fêtes patronales de village sont toujours à la campagne les plus grandes fêtes , et elles commencent dès avant midi , lorsque maîtres et domestiques reviennent de l'église. On tire tout aussitôt de la remise la plus grande voiture à ridelles que l'on a sous la main. On y pose des planches en travers, que l'on recouvre de coussins de paille , puis oii dresse par-dessus un berceau de rameaux verts, qui sert à la fois d'abri contre le soleil et d'ornement gracieux. Ceux des valets et des servantes dont la conduite ne laisse rien à désirer, -sont invités par le chef de famille à faire partie de la compagnie , et vers onze heures, fouette cocher! L'on part aussi vite que les chevaux peuvent courir. ,

Les villages sont d'ordinaire à une ou deux heures de distance les uns des autres , et chacun des plus gros cultivateurs a toujours, conformément aux idées des

temps homériques, dans le village où se fait la fête, quelque hôte tout prêt, dans la maison duquel il tombe avec tout son équipage , chevaux, valets et servantes. Il trouve là une immense table dressée pour le dîner. On mange copieusement, on ne boit pas moins, et, le soir venu, on se rend sur la place de la danse, où l'on se trémousse jusqu'à une heure assez avancée de la nuit. Alors toute la compagnie prend congé, sauf peut-être une ou deux brebis égarées dans la personne d'un valet et d'une servante, qui ne se retrouvent pas au moment du départ.

Ce fut par un beau soleil éblouissant d'une matinée de dimanche de printemps, que nous fîmes, cette année, la première partie de ce genre. Le cousin Christophe et le docteur Burbus étaient les seuls qui ne fréquentassent pas beaucoup l'église, et même avant neuf heures ce dernier se démenait déjà dans les écuries pour apprêter les chevaux et les harnais.

A onze heures tout était prêt. Le docteur avait attelé les quatre meilleurs chevaux à la plus grande voiture à ridelles , et il trônait , les rênes en main, sur le siège de devant. Il avait un air tout à fait majestueux. Les parties de traîneau qu'il avait faites autrefois lui avaient donné une rare aptitude à manier les plus longs fouets , et, pour pouvoir montrer toute sa dextérité dans cet art , il s'était fabriqué ce jour-là un fouet à sa convenance avec une ficelle d'une longueur démesurée. A côté de la voiture se tenaient debout, dans l'attitude d'une respectueuse attente, le maître-valet, la doyenne des servantes, le premier garçon du moulin et la fille d'écurie , tous dans leur plus belle toilette du dimanche.

A ce moment parurent le chef de famille avec le cousin Franz , le cousin Gaspard avec sa femme , et ils prirent leurs places dans le char à bancs. Ce fut ensuite le toiir d'Elisabeth, de la vieille meunière et de Sibylle. La figure du docteur, qui exprimait tout à l'heure le contentement et la joie, se rembrunit tout à coup, quand ces deux dernières se présentèrent pour monter sur leur banquette.

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Je ne savais à quoi attribuer un si brusque changement; mais comme nous nous hissions. Sibylle et moi, sur le siège de devant, il voulut passer les rênes à Gaspard, qui les refusa en riant. Enfin, tout étant prêt, le vieux meunier cria : < En avant l » Le docteur fit tournoyer soa fouet dans l'air avec un bruit terrible, et les quatre chevaux partirent au galop, faisant sonner leurs grelots, tandis que leurs harnais bien fourbis étincelaient au soleil.

Tout au sortir du moulin, on s'écarta de la route pour traverser les prairies imprégnées de rosée , et couvertes de grandes toiles d'araignées comme d'autant de voiles brillants. Les roues mordaient le gazon, et les traces qu'elles y imprimaient ressemblaient à de longs serpents aux écailles reluisantes, qui avaient l'air de poursuivre la voiture sans relâche. Des papillons voltigeaient tout autour de nous , et les alouettes, invisibles a,\i haut des airs, entonnaient leur hymne joyeux du matin.

Vers une heure de l'après-midi , on atteignit le lieu où se célébrait la fête. C'était une grande ferme, et nous y trouvâmes déjà tout préparé pour un dîner colossal. Sous la porte cochère se tenait l'ami du cousin Christophe, qui nous souhaita la bienvenue. Il était en culotte courte, en bas blancs et en souhers à boucles, avec un long gilet de velours brun ; du reste, en manches de chemise , et le bonnet blanc d'usage sur la tête. Sa femme était derrière lui, tenant dans sa main, pour nous faire honneur, un bout de son long tablier blanc, et tous deux saluèrent toute la compagnie d'un air extrêmement amical.

Dans l'âtre de la cheminée brillait un énorme feu, sur lequel était suspendue uHe noire chaudière de fer contenant un immense jambon, qui exhalait un parfum des plus appétissants. Dans un autre vase cuisaient des pois et des haricots, et près d'une soupière gigantesque nous aperçûmes les pommes de terre indispensables, blanches comme la neige et très^farineuses.

On souhaita à chacun de nous toiu* à tour la bienvenue,

et l'on peut bien s'imaginer que, connu comme je l'étais de mon premier séjour, je ne reçus pas raccueiî le moins cordial. La femme du cousin fut conduite par notre hôtesse dans la chambre d'honneur ; le cousin Christophe et Elisabeth allèrent en compagnie de leur hôte visiter les écuries ; Sibylle fit \m tour dans le jardin avec Marianne, la plus jeune des filles de la maison. D'autre part, la doyenne de nos servantes et notre fille d'écurie aidèrent leurs camarades à faire bouillir les marmites, tandis que notre maitre-valet et notre garçoi^ de moulin, placés auprès d'elles , fourraient du bois dans l'âtre et liaient connaissance avec ces demoiselles pour le bal du soir. Quant à moi, j'aidai le docteur à dételer les chevaux, après quoi on appela tout le monde pour dîner.

La table était dressée en plein air dans le jardin. Elle se composait de quatre poteaux fichés en terre, sur lesquels on ^avait étendu de longues planches , recouvertes d'une nappe d'une éblouissante blancheur. Le maître de la ferme dit la prière à haute voix , et chacun se plaça à son gré, y compris les valets et les servantes.

Quand je me reporte en souvenir à ces sortes de repas, j'éprouve toujours un intime bien-être. L'air frais aiguisait l*appétit de tous les convives, et chacun faisait amplement honneur à ces mets simples et solides, servis de bon cœur et d'une main libérale sous le riant pavillon du ciel de Dieu, aux doux accords du chant des oiseaux, au bruit joyeux des francs et libres propos qui s'échangeaient d'un bout de la table à l'autre. Nulle étiquette, nulle cérémonie. Tous les hommes étaient en manches de chemise, et personne ne s'en offusquait.

Le repas fini, chacun fut laissé libre de faire ce qu'il voudrait jusqu'au moment de prendre le café. Les grands parents causèrent économie rurale et élève de chevaux, tandis que les jeunes gens allèrent jouer dans le jardin. Le docteur et moi, nous prîmes nos bonnets et, traversant la cour et le petit pont d'un torrent écumeux qui descendait de la montagne, nous gravîmes à pas lents

dans la forêt. Nous remontions le cours de l'eau, nous divertissant, sans échanger une parole, à la voir rouler de distance en distance par petites cascades sur les cailloux lisses. Il faisait une douce chaleur. Arrivés à un petit rocher, dont le pied était tapissé d'une couche épaisse de mousse, le docteur proposa de nous y arrêter pour faire une sieste, à quoi je consentis volontiers. Nous nous étendîmes donc sur ce lit moelleux que nous offrait la nature , et nous ne tardâmes pas à dormir.

Au bout d'une demi-heure, je fus réveillé par le soleil qui, perçant le feuillage des arbres, me donnait en plein dans les yeux. Mais le docteur, qui était couché à l'ombre, continua à dormir paisiblement.

Tout à coup, à une centaine de pas de moi au plus, j'entends rire et chanter tout bas. C'était la voix de Sibylle qui fredonnait la chanson populaire :

Tout au fond d'un vallon boisé ^

Tourne la roue d'un moulin.

Elle chantait d'abord à demi-voix, toute timide et confuse, à ce qu'il me sembla, à cause de Marianne qui l'écoutait ; mais peu à peu sa voix s'affermit, et le chant des derniers vers résonna haut et clair à travers le bois.

Le docteur dormait toujours, et de l'air d'un homme qui fait un songe agréable. Je le voyais par moments remuer les lèvres, sourire et contracter sa bouche comme s'il buvait un grand coup. Au-dessus de nous, les jeunes filles, la chanson finie, se mirent à rire et à folâtrer.

«Ecoute,. Sibylle, disait Marianne, les gens prétendent que le docteur.... comment donc s'appelle-t-il.... t'a connue autrefois à la ville, et qu'il l'a quittée par amour pour toi.

— Pourquoi pas ? dit Sibylle en riant. Mais que peut-il me vouloir ?

— Eh ! reprit Marianne, il veut, comme nous le voyons si souvent dans les livres, il veut d'abord apprendre à te connaître, et t'épouser ensuite. »

Je regardai le docteur avec inquiétude, mais je me

convaiûqms qu'il dormait réellement et que par consé- , quent il n'entendait rien de cet entretien. Cependant, bien que jusque-là son visage fût encore en très-grande partie plongé dans l'ombre, le soleil avançait toujours et com* mençait à se jouer sur le bout de son nez.

Marianne continua et dit :

« Il a un si drôle de nom! Gomment s'appelle- t-il donc au juste ?

— Eh ! comment il s'appelle ? répliqua Sibylle. Il s'appelle le docteur Burbus.

— Burbus! Burbus! » se mit à crier Marianne de toutes ses forces.

Et les deux jeunes filles de partir du rire le plus franc et le plus gai.

Le docteur s'éveille et se redresse, tout surpris de s'entendre ainsi appeler. Mais j'eus le temps de lui dire ce que c'était avant qu'il eût pu répondre à cet appel avec sa voix de stentor.

c Laisse donc ces folies, dit Sibylle à sa compagne d'un air suppliant. Tu vas donner de nous à cet étranger une triste idée.

— Tu crois ? dit en riant Marianne. Il faudrait pour cela qu'il eût le caractère bien mal fait. »

Et elle se remit à crier très-haut dans le bois :

« Burbus ! Burbus ! »

Tout redevint silencieux. Nos deux jeunes folles écoutaient avec anxiété, attendant une réponse. Le docteur était bien tenté de répondre à ce nouvel appel de son nom ; mais, toute réflexion faite, il se contint et ne bougea pas de sa place.

« Âh ! dit Marianne à Sibylle, on ne veut pas répondre ! mais c'est égal, je maintiens ce que je te disais tout à l'heure. Seulement j'ai une grâce à te demander, ajoutât-elle; si je dois être ta demoiselle d'honneur, il faut absolument que ton fiancé coupe sa vilaine barbe. Pfui ! elle est affreuse et je ne la saurais supporter ; ordonnelui de la couper.

— Allons, Marianne, répliqua Sibylle, ne dis donc pas

de ces folies. Que m'importe le docteur Burbus, et que me fait sa barbe ? Je crois d'ailleurs, ajouta-elle plus bas, que, s'il la laisse croître ainsi, c'est par amour pour ma sœur Elisabeth. »

Marianne accueillit cette supposition par un éclat de rire fort incrédule.

Burbus, pendant tout cet entretien qu'il avait suivi avec une grande attention, était devenu visiblement plus sé« rieuz ; mais en entendant dire qu'il laissait croître sa barbe par amour pour Elisabeth, il ne put se défendre d'un ironique sourire. Quant à moi, j'avais bien envie de surprendre les deux jeunes filles et de me moquer d'elles; mais le docteur m'en empêcha et me pria de revenir au village avec lui.

Le soir, il y eut grand bal. On dansa dans la grande salle de l'auberge du village, où l'on se trouva si à l'étroit que, notamment dans les valses, chaque couple était réduit à tourner, comme une toupie, à la même place. Gomme, lors de la construction de cette salle, on n'avait pas songé à ménager une place pour les musiciens, on s'était occupé plus tard de leur en trouver une, et cela d'une façon fort ingénieuse. Ainsi, on avait planté d'énormes clous dans les solives de la muraille, puis à ces clous on avait suspendu des chaises, comme on eût fait des gravures. C*étaient là les sièges réservés aux musiciens, dont les jambes pendaient en l'air, et il était bien difficile que les têtes des danseurs n'attrapassent pas par-ci par-là quelques horions, surtout de la part du chef d'orchestre, qui se trémoussait violemment des pieds et des mains pour diriger la mesure.

Le docteur, contre mon attente, prit fort peu de part, ce soir-là, aux plaisirs du bal. Forcé de danser avec Elisabeth, qui l'avait elle-même précédemment invité, il l'alla prendre à sa place avec une certaine gêne, et dut user pour ainsi dire de violence pour l'arracher à une conversation fort animée sur l'élève des moutons et des bœufs, qu'elle avait engagée avec le fils d'un cultivateur du voisinage; ce dont le jeune gars parut fort contrarié, à en

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juger du moins par le regard qu'il lança au docteur et qui n'était rien moins qu'amical.

Quant à Sibylle, Burbus ne dansa point avec elle; pourquoi î c'est ce que je ne pouvais comprendre. Je le vis bien de temps en temps la regarder furtivement de côté ; mais il se passait aussitôt la main sur les yeux, comme s'il se fût surpris à faire quelque chose d'illicite. Je ne pus m'empécher de lui en faire l'observation, en lui disant qu'il ne serait que juste de sa part de danser aussi avec la plus jeune fille du cousin Christophe. Il s'y résolut enfin après une assez longue hésitation ; mais je le vis plusieurs fois passer la main d'un air contrarié dans sa barbe épaisse.

Au moment où il semit en position pour valser avec Sibylle, je remarquai avec quelque surprise que ma petite cousine avait baissé timidement les yeux. Enfin le signal fiit donné par la musique, et la valse commença. Ils valsèrent tous deux avec tant de grâce que presque tous les autres couples s'arrêtèrent pour les regarder et leur laisser à eux seuls toute la place. D'abord Sibylle tenait ses yeux pour ainsi dire cloués au plancher; mais peu à peu, doucement émue par la ferme assurance de son cavalier, elle se raffenûit elle-même, releva la tête, et finit par planer fièrement comme une princesse, au milieu de l'assemblée émerveillée. Un applaudissement général les avertit enfin de s'arrêter. Sibylle, debout, le cœur palpitant, toujours au bras du docteur, remarqua alors pour la première fois qu'ils avaient, tout ce temps-là, valsé seuls, et, toute rougissante de confusion, elle baissa de nouveau les yeux. Je me trouvais derrière elle et je voulais lui dire quelque chose d'aimable ; mais , je ne sais comment cela se fit , une sotte pensée me vint à l'esprit. Je me penchai à son oreille et tout bas lui murmurai : < Burbus 1 Burbus ! »

Sibylle tressaillit d'effroi , se tourna vers moi un moment, puis, laissant là son valseur, elle courut vers Ma-* rianne, avec laquelle elle disparut de la salle de bal.

Lorsque le moment de partir fut venu, aucun de nos

gens ne manqua à Tappel. Aussi ne perdit-on pas une minute, et le cousin Christophe n'eut pas, Dieu merci, à s'impatienter : car avec le cousin Christophe, en de telles circonstances, après une journée où il se faisait un devoir de visiter fréquemment le cellier de son hôte, il n'y avait pas à plaisanter. Chacun de nous reprit sa place dans le char à bancs, et le docteur saisit les rênes, ayant encore Sibylle et moi à ses côtés.

La soirée était vraiment magnifique. Nous avions déjà fait une bonne partie du chemin sans parler, lorsque Sibylle me pria de chanter avec elle, et nous jetâmes aux échos de la nuit silencieuse toute sorte d'airs sérieux et gais. J'avais, selon mon habitude, quand j'étais assis auprès de Sibylle, passé mon bras autour de sa taille, et elle s'appuyait contre moi , tantôt me murmurant tout bas je ne sais quoi à l'oreille, tantôt fermant les yeux, comme si elle voulait dormir; mais elle n'échangea pas une parole avec le docteur.

Il est vr ai de dire aussi que le docteur avait, ce soir-là, un air tout à fait étrange. Il regardait ses chevaux avec colère, tirait à lui violemment les rênes, et faisait claquer son fouet beaucoup plus haut que de raison. Souvent il se renversait, comme s'il voulait retenir l'attelage avec force; mais je remarquais fort bien qu'il nous regardait par-dessus l'épaule, et notamment la main avec laquelle j'avais saisi celle d'Elisabeth. Il fit tout le long de la route nombre de tours de force, et, comme nous arrivions à un endroit difficile, sur un petit pont, après lequel le chemin descendait par une pente assez roide, il lança les chevaux à triple galop, si bien que toutes les femmes poussèrent d'efifroi force Jésus! Marie I Joseph ! Nous venions de nous conter. Sibylle et moi, toute sorte de petits contes ; aussi, ces cris de terreur ayant fait rire bruyamment le docteur, ma jeune cousine me dit tout bas :

« Voilà comment devait rire Barbe-Bleue ! »

Cependant les étoiles étincelaient, la lune était resplendissante. Quand nous eûmes atteint les grandes prai-

ries qui avoisinent le moulin, le bruit de Teau qui descend des montagnes d'où nous venions s'apaisa peu à peu. A droite et à gauche, dans les buissons, les grillons fredonnaient leur chant monotone, les rossignols emplissaient l'air de leurs suaves mélodies.

Bientôt nous fûmes au moulin, et chacun de nous, après les fatigues d'une journée si bien remplie, n'eut rien de, plus pressé que de gagner son lit ; moins le docteur pourtant.... car je l'entendis encore au bout d'une heure chanter une vieille chanson bien connue, qui commence par ces mots :

Si ta regardes à droite, moi, je regarde à gauche!

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