CHAPITRE XXV
Mon cousin le professeur.
Les choses avaient ici un tout autre aspect qu'au nioulin. C'étaient d'abord , devant la porte , des touffes ^'arbustes et toute une rangée de beaux arbres , avec de osaux fruits dorés, que mon noviciat dans la maison Reiszmehl me fit reconnaître incontinent poiu* des oranges ^t des citrons. Dans les chambres que nous traversâmes filtrait un demi-jour fort agréable, à travers des rideaux verts que l'on avait "tirés à cause du soleil. Enfin nous
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arrivâmes dans la pièce où se trouvait mon savant cousin, et qui était toute remplie d'objets précieux et étranges. D*un côté, une grande bibliothèque, et çà et là des télescopes gigantesques, une machine électrique, autant que je pus le deviner, grâce à mes souvenirs d'école, et quantité d'autres machines de toute forme et de toute grandeur , toutes en cuivre brillant et poli , et dont la destination m'était parfaitement inconnue.
Le cousin était assis dans un grand fauteuil de bois brun sculpté, la jambe droite croisée sur la jambe gauche , battant la mesure avec la pointe du pied droit et l'index de la main droite. J'eus tout le temps nécessaire pour le bien observer, ainsi que la chambre ; car il avait devant lui , sur une petite table , un livre ouvert , où il continua de lire tranquillement, en dépit de ma présence. La dame était restée sur le pas de la porte.
Mon cousin était un homme long et sec , déjà passablement âgé , avec une figure blême, mais joviale, et une perruque brune. Dans un coin de la chambre était une cage en fil de laiton renfermant un perroquet blanc, tel que j'en avais vu maintes fois chez les marchands d'oiseaux , et ce perroquet fut cause que mondit cousin daigna enfin me faire l'honneur de m'adresser la parole. L'oiseau, dressant son aigrette rouge, tourna vers moi la tête d'un air familier, et, comme je restais naturellement fort tranquille à ma place, me dit très-haut et fort distinctement :
« Filou! » T
Là-dessus, le professeur ferma son livre, prit une prise dans une tabatière qui était posée devant lui , et du ton le plus sérieux et le plus solennel :
« Ah! ah! dit-il, Joco te salue, et m'est avis que ce mot c filou » dont il t'apostrophe équivaut à «vaurien.» Quant à cette expression, qui me semble encore un peu forte, malgré certains renseignements que m'a donnés ton tuteur sur ton compte, je ne l'aurais peut-être pas employée dans un discours sérieux; cependant je ne puis m'empôcher de te traiter de jeune étourdi , car c'est là le nom
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le plus doux , bien qu'il ne soit pas des plus flatteurs, dont s'est servi monsieur ton oncle pour te désigner.
— Monsieur mon cousin , balbutiai-je d'un air embarrassé et en devenant rouge comme l'aigrette de mon malappris d'introducteur, j'ai du moins formé la sérieuse résolution de ne plus donner lieu à mon tuteur de se plaindre de moi«
— Bien , répliqua mon cousin ; c'est bien si tu persistes dans ce louable propos ; et, comme il est donné à tout homme de pouvoir s'amender , tu ne peux manquer d'y réussir, si tu le veux avec des efforts persévérants; mais ne t'en tiens point à l'intention. Tu connais le proverbe : « L'enfer est pavé de bonnes intentions. » Ici-bas on ne rencontre guère autre chose. »
J'essayai de me justifier un peu , sans toutefois nier précisément la justesse des accusations de mon oncle, et je renouvelai ma promesse de travailler dans mon nouvel emploi avec une assiduité exemplaire. Sur ce , le cousin me congédia avec des paroles beaucoup plus gracieuses que celles dont il avait salué ma bienvenue.
« Va donc, mon garçon, me dit-il; tu dois être fatigué et avoir faim ; ma femme te préparera quelque chose pour te rafraîchir. Quant à moi, il faut que je continue à me remuer encore une demi-heure. Un mouvement régulier et d'une certaine durée fait circuler plus activenient le sang dans les veines , ce qui est essentiellement bon pour la santé. »
Je m'éloignai en toute hâte, et je ne fus pas plutôt sur le pas de la porte que je le vis se remettre en train de' battre la mesure avec le bout de son pied droit et l'index de sa main droite, occupation que mon entrée avait interrompue. La chose me parut fort bizarre, non moins que les dernières paroles qu'il m'avait dites, « qu'il avait encore à se remuer une demi-heure. » Plus tard, quand je fus plus et mieux connu dans la famille, j'appris à mon grand divertissement que ce cher cousin, tenant toute promenade pour une perte de temps, quittait son logis lo plus rarement possible. Il pensait que le moindre
mouvement imprimé au corps d'une manière un peu continue suffit à accélérer la circulation du sang. Voilà pourquoi il restait assis durant des heures, ne remuant que l'index et la pointe du pied, et c'était ce qu'avait voulu dire la petite Emma, lorsqu'elle avait dit à sa mère : « Papa fait sa promenade assis. »
Du reste, ce cousin-là était un homme fort original. Il s'était, dans sa jeunesse, livré avec ardeur au travail, et avait fait de sérieuses études. Mais vivant constamment enfermé et toujours replié sur lui-même, il ne fit aucun de ces grands voyages que sa fortune lui eût permis et qu'il s'était d'abord proposé d'entreprendre, faute de pouvoir se résoudre à s'arracher de sa chambre et à rompre avec ses habitudes. Plus tard ildevint professeur de mathématiques et enseigna dans une université ; mais il quitta sa chaire au bout de quelque temps pour le motif bizarre et futile que voici.
La salle où il faisait ses leçons était de construction fort irrégulière, et il y avait en face delà chaire deux fenêtres complètement disparates, l'une cintrée et très-haute, l'autre toute petite et carrée. La vue de ces deux fenêtres le choquait à un tel point, qu'il ne pouvait rassembler et suivre ses idées qu'en tenant ses yeux invariablement fixés sur son manuscrit; mais à peine les levait^il et apercevait-il ces deux figures, dont la disproportion était si contraire aux lois de l'harmonie, qu'il s'embarrassait aussitôt, perdait le fil de son discours et paraissait tout interdit. Or, au lieu de s'ouvrir à quelqu'un de cette contrariété, qui pesait sur lui comme un cauchemar, il prit un beau matin son congé, avec la pension à laquelle lui donnaient droit ses services, et s'en revint ici, où il ne noua, à vrai dire, aucune relation un peu intime avec personne.
Il avait d'abord fréquenté le soir un cercle qui se tenait dans un local magnifique, où tout était admirablement disposé pour le bien-être et l'amusement de ses hôtes. Cabinet de lecture, salle de billard, restaurant et jeu de quilles, rien enfin n'y manquait. L'ex-professeur y allait volontiers passer la soirée plusieurs fois par se-
maine. Mais il y fit très-peu de connaissances, et il parlait fort rarement aux diverses personnes qu'il y rencontrait ; aussi le voyait-on le plus souvent errer çà et là dans les salons de la société, comme une ombre silencieuse, que chacun évitait.
Il lui arrivait parfois de rester planté des heures entières devant le billard, suivant la marche des billes, observant les courbes et les angles qu'elles décrivaient en bondissant d'une bande à l'autre , et les ramenant ensuite à part lui aux figures géométriques les plus diverses. Puis il allait s'asseoir dans un coin de la salle, prenait une tasse de thé , faisait un somme et ne s'éveillait que vers dix heures au bruit des chaises qu'on remuait deci delà , et au claquement des portes qu'on ouvrait ; car c'était le moment où la plupart des membres du cercle s'en retournaient chez eux.
Quelques jeunes gens lui jouèrent un soir un méchant tour, soigneusement concerté et non moins habilement exécuté. L'ex-professeur venait de prendre son thé, après quoi, se renversant sur sa chaise, il s'était endormi, selon son habitude. Aussitôt on ferme les portes de la pièce attenante, on éteint toutes les lumières , puis , après être resté un certain temps dans le plus grand silence, on remue tout à coup les chaises près de différentes tables, on piétine le plancher bruyamment , on rouvre et on referme les portes. A ce brouhaha, le professeur s'éveille, comme à l'ordinaire. Il entend plusieurs groupes de joueurs parler haut dans la salle en continuant leur partie. « Cœur est atout, M dit une voix; et les cartes d'aller sur la table avec leur petit frôlement si connu. Ailleurs ce sont des dominos que l'on remue sur une table de marbre, plus loin le choc des billes et leur roulement sourd et étouffé sur le tapis du billard ; tout cela mêlé aux conversations et aux rires des joueurs. Notre homme se frotte les yeux. Cette obscurité profonde où il est plongé l'étonné , le déconcerte, surtout quand il entend que tout suit sa marche habituelle autour de lui. Il ouvre de nouveau les yeux, les tient tout grands ouverts, porte ses mains sur "son vi-
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sftge ; mais la chambre est parfaitemeat oloae, et il n^ aperçoit pas la moindre lumière. L'inquiétude le prend
alors.
«. Miséricorde, divine» pensQ«ft-il, esi?oe que je suis aveugle ? »
U se lève do sa du^se et se beurte centre un des assistants , qu'il ppusise sur un groupe de joueurs.
flc Eh 1 eh I dit celuirci, monsieur le professeur , vous avez fftiiU ma renverser,
— Mais, très-cher monsieur et ami, réplique-t^-il d'une voix mal assurée, un tel choc est bien pardonnable, au milieu de la profonde obsourité qui règne dans cette chambre.'
— Que pai'laz^vûua d'obscurité? demandent plusieurs personnes à la fois d'un air étonné. Mais il fait clair ici ce soir, comme d^habitude.
— Voua plaisantez, messieurs, je pe voici riei|, absolument rien, » crie le professeur hors de lui.
A ces mots, chacuii se lève de table et il se forme un groupe serré autour de l'aveugle prétendu.
« Laissez-moi voir vos yeux, dit la voix bien connue d'un jeune médecin, le n'y remarque rien d'extraordinaire, » reprend-il, et le pauvre professeur, qui était sur le point de s'affecter fort sérieiisement de ce malheur qu'il croyait irréparable , entend partir de Tangle de la^ salle un petit rire étouffé.
Aussitôt sa résolution est prise, il se pend à la son-? nette qui se trouvait à la portée de sa main, et l'agite vivement* Le sommelier parait, mais il ne le tire pas d^embarras, en lui affirmant, comme l'ont fait avant lui tous les autres, qu'il n'y a dans la salle rien d'extraordinaire.
Bref, le professeur commence à croire quHl est réellement aveugle, et demande avec instance quH^n le reeon* duise chez lui.
Cependant l2^ chose ne devait pas aller ju8que«là \ car au même moment, la porte de la pièce voisine s'ouvrant, un nouvel hôte se présente et demande avec étonnement la <:ause d'une telle obscurité.
Le professeur, tranquille et réfléchi comme toujours, prend à côté de lui son chapeau et son jonc d'Espagne, et dit avec calme :
« Messieurs, on n'en saurait vouloir à un aveugle, s'il ne voit pas où s'adressent quelques coups bien appliqués qu'il juge indispensable de distribuer autour de lui. »
£t le voilà qui, levant sa canne, tombe à bras raccourci sur le groupe qui l'entoiure. Quelques-uns voulaient se fâcher et résister ; mais les plus raisonnables, ceux qui ne s'étaient point associés à toute cette mauvaise plaisanterie, les sommèrent de se tenir en paix et de laisser sortir le professeur.
Le lendemain matin, il écrivit un billet à la société, pour lui annoncer sa démission, et en même temps il fit prier ceux de ces messieurs qu'il avait atteints la veille avec sa canne de vouloir bien se nommer, attendu qu'il était résolu à leur offrir la satisfaction la plus complète. Cependant aucun de ces messieurs ne se nomma, et le professeur, naturellement, ne mit plus les pieds dans ce cercle.
Mais en voilà assez sur le passé de mon cousin le fvch fesseur.
Dans le petit jardin tout propret attenant à la maison, on m'avait apprêté quelques rafraîchissements. Je me laissai asseoir très-commodément auprès de la bonne vieille dame et de ma petite cousine Emma. J'eus à leur conter mainte chose de tous les membres de la famille qu'elles connaissaient et qu'elles n'avaient pas vus depuis longtemps.
a Sais-tu bien, me dit la femme du professeur, que nous sommes de vieilles connaissances ? Non, tu ne t'en souviens plus.
— Pourtant, dis- je d'un air réfléchi, lorsque j'entrai dans ce jardin et que je vous vis tout à coup devant moi, il me sembla que nous ppus étions déjà vus quelque part.
— Je sais bien où c'était, dit la petite Emma; dans une grande et belle église. Il n'y a pas déjà si longtemps de cela. Tu étais malade , cousin , et nous te trouvâmes
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gisant sur les dalles. Un vieux homme te releva, et nous t'emportâmes en voiture à la maison où tu demeurais , et qui était précisément celle où nous allions rendre
visite.
— - dallais voir ma tante, ta vieille grand'mère, acheva la mère d'Emma. Mais tu devins bi^tôt si sérieusement malade, que tu ne nous reconnus plus quand nous prîmes congé. »
Il se faisait en moi une agréable lumière. C'était bien là ma petite connaissance de l'église.
« Mais pourtant je vous ai reconnues, > dis*je vivement; et j'ajoutai en souriant : «Seulement je croyais dans ma fièvre que c'était une madone de l'église qui venait avec son petit ange s'informer de ma santé. »
Nous rimes de bon cœur au souvenir de cette première rencontre, et nous n'en fîmes que plus vite connaissance.
La vue du jardin sur la ville était charmante. Une joyeuse espérance me dilatait le cœur, et, après que j'eus raconté à mes deux cousines , avec une entière franchise , mes précédentes aventures , dont elles ne rirent pas peu , notamment au chapitre du docteur Burbus et de son squelette , qui avait joué un si grand rôle dans mon histoire, nous devînmes tout à fait bons amis. Emma m'avoua le même soir qu'elle m'avait tenu jusquelà pour un parfait mauvais sujet.
« Mais maintenant penses-tu autrement de moi ? lui dis-je en riant.
— Nous verrons, répliqua la petite personne d'un air fort circonspect. Cela dépend entièrement , comme dit papa , de ta conduite ultérieure. » ^