CHAPITRE XXIV
Fin de l'idylle.
Cette consolante épître de mon oncle et tuteur fut comme un large trait de plume jeté au travers de ma paisible idylle du moulin. Tout ce riant tableau que j'avais sous les yeux, la forêt embaumée, l'air frais et pur <pie je respirais sous ce beau ciel, ces eaux au cours rapide, ce moulin solitaire avec les braves cœurs qu'il renfermait , tout cela devenait pour moi comme un vain rôve, une décevante vision, une image vague et flottante ^e j'avais peine à retenir encore. Devant moi s'étendait une vaste et triste lande , toute peuplée de figures prosaïques et désagréables à la façon des Reiszmehl, et loin, bien loin à l'horizon, se dessinait vaguement à mes yeux l'image de mon ami, de ce cher docteur Burbus, dont nul de nous n'avait plus entendu parler depuis son départ.
Bien que je ne fusse séparé de la ville d'E.... que par ^elques heures de marche, ce petit voyage, fait dans les conditions où je devais l'entreprendre , c'est-à-dire seul et sans cet ami qui jusque-là m'avait servi de
guide, m'apparaissait sous les plus sombres couleurs. Je n'étais rien moins que timide par nature; mais cette vie calme et tranquille au fond des bois avait fini par me communiquer une sensibilité si délicate, que je souffrais à la seule idée du moindre contact avec le monde extérieur, avec une société froide, indifférente, étrangère.
Quand vint la dernière nuit que je devais passer au moulin, le tictac des roues , qui jusque-là m'aidait à m'endormir , ne me permit pas de fermer Tœil un seul instant. Le bruit de l'eau qui, par son uniformité même, berçait ordinairement mon sommeil de mille songes brillants, devint alors pour moi comme le roulement sinistre d'un torrent sauvage qui, de sa rive paisible, m'entraînait dans ses flots bouillonnants , et une voix semblait me dire : « Nage, ou tu te noies I »
Le lendemain, chacim mefitTadieu le plus cordial. Le cousin Christophe me serra la main et me dit :
« Si tu es libre un jour, viens nous voir, tu seras le bienvenu en tout temps ; seulement il n'y faut pas songer avant d'avoir passé au moins un an dans ta nouvelle condition. »
Sibylle ne put pas me dire grand'chose; mais lorsqu'elle me donna pour adieu un tendre baiser , lorsque je sentis de chaudes larmes couler de ses yeux sur mes joues, la fermeté que j'avais su m'imposer jusque-là tomba tout à coup, et je m'enfuis plutôt que je ne partis, en pleurant moi-même comme un enfant.
Franz et Elisabeth n'avaient point paru. Cette dernière , qui affectait une énergie toute virile , n'avait pu prendre sur elle de me laisser voir des yeux humides, et nous nous quittâmes ainsi sans avoir échangé un serrement de mains. Quant à Gaspard, il me fit de la fenêtre un signe amical d'adieu avec son bonnet blanc.
C'était une belle matinée d'automne, et plus je m'éloignais du moulin, plus s'éclaircissait, au-dessus de ma tête le ciel dont un épais brouillard voilait la voûte azurée au pied de la montagne. La mousse et le gazon étincelaient devant moi de mille points lumineux , et la
rosée pendait en perles sans nombre aux branches des arbres et des buissons. Arrivé près de la vieille croix , sur la hauteur, je m'y arrêtai silencieux, et m'assis sur la pierre usée par le temps. Je dominais de là le vallon d'où je venais de m'échapper, mais ma vue ne s'étendait pas à plus de deux pas de distance. Le soleil, qui montait à l'horizon dans tout son éclat, chassait le brouillard au fond du. ravin ^ qui m'apparaissait comme un lac de montagne aux eaux grisâtres , ou plutôt comme un lac enchanté : car c'était là-bas, au fond de ce vallon, qu'il m'avait été donné de retrouver une seconde fois depuis ma première enfance de douces heures de joie, de paix et de bonheur.
L'oreille tendue, j'entendis le bruit monotone des roues du moulin, je distinguai le mugissement des vaches qui paissaient dans les prairies attenantes à la forêt, puis, plus loin, deux coups de feu qui se succédèrent rapidement ; c'était Gaspard qui m'envoyait encore un adieu à sa façon.
C'en était donc fait, j'étais chassé de ce vallon enchanté , et je me trouvais là sur la hauteur, pauvre enfant seul et abandonné. Longtemps je restai près de la vieille croix, en proie à l'agitation la plus vive.
Plusieurs fois je fus sur le point de redescendre au moulinet de supplier le cousin Christophe de me prendre comme aide-meunier et de me garder toujours avec lui. Que m'importait le monde avec son tumulte et son éclat? Je ne le connaissais point encore , et je m'éflfrayais à l'idée d*être entraîné dans son tourbillon.
Plus tard, à un autre âge, dans mes courses rapides à travers de lointains pays, quand , après une longue route, j'arrivais pour souper dans quelque ferme solitaire ou dans quelque moulin perdu au fond d'une gorge comme celui-ci , je ne compris plus comment on pouvait être content et heureux, séparé du monde à ce point; non, et il ne me fut donné de le comprendre encore que lorsque revint à mon esprit le souvenir de cette heure passée au pied de la vieille croix. Alors il m'ar-
riva bien souvent, au milieu du tumulte du monde, de me dire, comme dans cette paisible matinée d'automne : « Un jour, quand tu seras devenu tout à fait vieux, quand le travail et les affaires auront miné tes forces, alors, mais alors seulement, tu reviendras sur tes pas, tu redescendras lentement dans le frais vallon, et tu y cacheras le reste de ta vie ^ oublié des autres et les oubliant. »
Là-dessus , sans hésiter davantage , je pris congé de ces lieux qui m'étaient devenus si chers, et je me remis tranquillement en route, de manière à arriver à E.... d'assez bonne heure. Des aventures, comme à mon précédent voyage avec le docteur Burbus, je n'en eus aucune; il est vrai que je ne les cherchais pas. La seule chose extraordinaire qui m'arriva, ce fut la rencontre d'un conducteur bon enfant, qui, seul dans sa voiture, gravissait une longue côte. Les chevaux allaient au pas, chassant les mouches avec leur queue et portant les oreilles basses.
Le temps était extrêmement chaud. Le conducteur m'invita à venir m'asseoir à côté de lui et à lui faire compagnie pendant une heure. A l'objection que je lui fis que je n'avais pas beaucoup d'argent pour le payer, il se moqua de moi et me dit que je n'avais qu'à monter auprès de lui, sans m'embarrasser du reste; ce que je fis tout aussitôt, et vraiment je me trouvai fort bien sur ces coussins moelleux.
Ce conducteur était un homme d'un certain âge, mais très-vert encore, et il avait l'air fort bon vivant. Ancien militaire, il avait servi dans les hussards comme brigadier, ce qui faisait de lui à mes yeux un haut et important personnage. Questionné par moi sur ses services, il m'initia à maint détail fort peu récréatif de la vie militaire, et par là il ne contribua pas peu, sans s'en douter, à m'aflFermir plus que jamais dans ma résolution de travailler désormais de toutes mes forces pour n'être pas réduit un jour, comme m'en avait menacé mon oncle et tuteur, à me faire soldat. Lorsque
nous eûmes atteint la hauteur que nous voyions devant nous depuis quelque temps, il m'invita à descendre et me montra à une assez faible distance les tours de la ville d'E..., qui était le but de mon voyage. Je pris congé de cet aimable compagnon , et descendis d'un bon pas la c6te qui me conduisait à ma nouvelle destination.
La voiture me dépassa bientôt d'un air narquois. Je vis assez longtemps encore les chevaux trotter, puis je ne vis plus rien, rien qu'un nuage de poussière.
E..,, riche ville de fabrique, avait un tout autre aspect que B..., la seule grande ville que je connusse jusqu'ici. Au lieu de hautes et puissantes tours gothiques et de vieux édifices de toute forme, noircis par les ans, faisant saillie sur les toits chargés d'ornements de mau^ vais goût de maisons bourgeoises fort anciennes, je voyais surgir devant moi de hardis clochers aux flèches élancées, couverts d'ardoises grises, des cheminées colossales, de vastes bâtiments percés de fenêtres sans nombre, et tout cela paraissait jeune et neuf. Ce n'était partout que murailles badigeonnées d'un blanc clair, avec des volets du vert le plus frais.
Ça et là, vomie par de longues cheminées, s'élançait dans l'air en tourbillons épais une noire fumée, comme j*en avais vu souvent sur les paquebots à vapeur, et tout à côté, par un curieux contraste, une fumée blanche comme de la neige.
Dans les rues, où je m'avançais d'un pas timide, quel mouvemeiit, quel bruit, quelle vie I Ici des grincements de roues, d'engrenages, de matchines de toute sorte ; là le bruit sourd de masses d'eau grondantes ; et, comme je regardais d'aventure une maison devant laquelle je pas- ^^^s , j'aperçus des roues par centaines , de toutes les dimensions, tournant avec la rapidité d'une flèche et la furie d'un ouragan, si bien que j'en eus presque le vertige.
L'air était imprégné d'une odeur forte et pénétrante, notamment près de la rivière, que je traversai sur un pont, et sur les bords de laquelle je vis une grande quan-
tité de gens occupés de laver des étoffes de toutes les couleurs; l'eau en était teinte à une grande distance.
Enfin, sur mon passage allaient et venaient d'énormes chariots chargés de charbon et de marchandises diverses.
Je me trouvais dans un monde tout nouveau, et tirant de ma poche mon ancre unique de salut, c'est-à-dire ma lettre à mon cousin le professeur, je m'informai, chapeau bas, de sa demeure, auprès de plusieurs passants. La plupart ne le connaissaient pas ; mais je finis par trouver un homme fort obligeant qui, après m'avoir promené avec lui à travers plusieurs rues d'une longueur sans fin, me montra le logis que je cherchais. J'avais craint un instant que mon cher cousin ne demeurât dans le voisinage d'une de ces fabriques maudites, dont le bruit m'assourdissait encore les oreilles; aussi fus-je trèsagréablement surpris, lorsque mon aimable cicérone, me désignant une petite maison jaune entre des arbres verts, à mi-côte, en avant de la ville, me dit que c'était là.
Je m'engageai dans un petit chemin, le cœur palpitant, et bientôt je me trouvai devant une porte grillée, dont je tirai timidement la sonnette.
Une vieille dame , de bonne et honnête figure, avec de grands yeux bleus fort doux, m'ouvrit et me demanda ce que je désirais. Il me sembla que j'avais déjà vu cette dame quelque part ; mais, en dépit de tous mes efforts, je ne pus réussir à fixer mes souvenirs. Je montrai ma lettre. La dame m'invita à entrer dans le petit jardin qui entourait la maison , et demanda à une jeune fille qui paraissait fort occupée d'arroser des fleurs et des plantes de toute sorte :
« Où est ton père? »
La petite personne leva un instant les yeux de son travail et me regarda d'un air étrange. Elle avait des yeux bleus et doux comme la vieille dame.
« Papa, répondit-elle , est dans sa chambre, où il fait sa promenade assis. »
Cette petite fille ne m'était pas non plus inconnue ;
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mais où l'avais-je rencontrée? c'est encore ce dont je ne pouvais me souvenir.
La dame prit ma lettre et la porta à la maison. Elle revint bientôt en riant, me tendit la main et me dit :
« Je suis vraiment contente de te voir ; tu ressembles à ta mère , et j'avais dès le premier moment reconnu dans tes traits une ressemblance frappante ; seulement je ne savais pas au juste à qui la rapporter. Maintenant viens voir le cousin et recevoir ton petit sermon d'introduction ; le cousin est meilleur qu'il n'en a l'air. Emma, dit-elle ensuite à la petite fille, c'est le cousin dont je t'ai parlé, et qui vient ici pour apprendre le commerce. »
Emma posa à terre son arrosoir et me dit d'un ton sérieux et bref :
« Ah! ah! le cousin! cela me fait plaisir. Mais, ajouta4-elle après avoir jeté un regard sur mes bottes toutes poudreuses , tu es venu à gied et tu dois avoir faim ; je vais te chercher une tartine de beurre.
— Oui, tu feras bien, » répondit pour moi la dame en riant, et elle me précéda à la maison.