CHAPITRE XXVIIi
Le magasin de nouveautés.
Après avoir passé plusieurs journées à battre les étoffes de la manière décrite plus haut, et à auner exac* tement des soieries, des rubans et d'autres marchandises
BOtrrîQtJB ET COMPTOIR, ÎOT
de tottte sorte, on songea, pour arriver à établir au juste l'actif de la maison de commerce^ à faire l'inventaire du inagaein et à y i*ehiettre tdUt en ordre. Je dus dans ce travail nouveau prêter le secours de ma main novice au patron et j'y trouvai, à vrai dire, un emploi de mon iempii beaucoup plus agréable que celui des jours précédents.
Il y aVdt là des milliers d'articles, que je considérais avec un indicible plaisir, et dont la vue ênthiînait mon imagination dans des rêveries sans fin. Le patron, se trouvant seul avec moi, était devenu plus expansif et plus aimable que d'habitude, et il m'instruisait volon* tiers du pays et de la provenance de quantité d'articles étrangefSi Quant à sa position dans la maison, je ne pouvais pas très-bien la comprendre. Ses avis ne paraissaient pas avoir un grand poids, et sa femtne aussi bien que Mt Specht semblaient en tenir assez peu de compte. En générât, il avait à peine Voix au chapitre. Aussi ne pouvait-il souflTrir le teneur de livres, coinme je l'avais du reste remarqué déjà» et il ne lui parlait que fort Ira^ement. Quand celui-ci contait quelque chose, il ne l'écoutait pas, et quand il récitait des passages de la Bible ou des v^sets de psaumes, il ne manquait jamais de s'esquiver en marronnant.
Mais ici, sur le terrain des marchandises, il était^ je le répète, très-enclin à causer. Nous étions en train d'empiler des tapis turcs, et j'en louais les beaux dessins et les brillantes couleurs «
c Savez-vous où se font ces belles étoffes ? me demanda-t-il. Je vais vousledire^ C'est bien loin d'ici, en Asie Mineure, dans les villages voisins de la belle ville de Smyrne, que Ton confectionne ces riches tissus, et, comme ils sont d'une seule pièce, ils occupent souvent de vingt à trente ouvriers à la fois. On commence par le BÎilieu et, partant de là, tous ces travailleurs vont en s'éloignant les uns des autres, piquant l'aiguille et tirant le fil, jusqu'à ce que le tapis ait atteint la dimension qu'ils veulent lui donner. »
A propos des loardes étoffes de velours et de satin, il me parlait de Grénes et de Venise. Venise 1 à ce nom, il soupirait profondément, et ne tarissait pas sur la magnificence de cette reine des eaux. Comme je lui demandais timidement s'il y était allé, il me répondit avec vivacité :
c Per Dio, j*aime à le croire, voilà une ville I Là point de rues, point de voitures, mais des canaux d*une eau limpide et de petites barq[ues noires, qu'ils appellent des gondoles, et où Ton est mollement couché sur des coussins de beau satin noir. Tenez , cette étoffe-là (et il me montra une pièce de satin noir de toute beauté), mieux eût valu qu'elle restât là-bas et qu'on l'eût employée à recouvrir les coussins d'une gondole, à l'usage de quelque belle Vénitienne, que de venir ici se faire tailler et découper pour je ne sais quelle disgracieuse robe allemande. C'est l'étoffe par excellence , » continua-t-il tout en regardant autour de lui d'un air inquiet, pour voir si personne n'avait entendu ses paroles.
Les beaux et larges rubans ramenèrent à me conter une foule d'anecdotes plaisantes sur Paris, et, quand nous en vînmes aux pièces de toile de Hollande, il tira de sa poche un petit papier, où était enveloppé un cigare qu'il alluma, après m'avoir préalablement recommandé d'ouvrir la fenêtre.
Mais après toutes ces belles étoffes, les étiquettes qu'elles portaient furent pour nous l'occasion d'un passetemps non moins agréable. Ici, c'était un navire à pleines voiles qui venait s'amarrer dans la petite baie d'une contrée lointaine. Les matelots agitaient leurs chapeaux goudronnés, et les palmiers élancés et les arbres à pain du rivage semblaient leur rendre leur salut. Dieu ! si je pouvais un jour voir en réalité ce qui m'apparaissait là en peinture! Comme j'enviais ce jeune marin, que je voyais debout sur le pont regarder devant lui, la bouche béante d'étonnement!
Sur d'autres étiquettes, pendues à des pièces d'étoffes faites de poil de chameau, je voyais représentées de longues caravanes qui se déroulaient à travers une mer 1>
sable sans limites. Je me retrouvais là comme en pays de connaissance, ayant maintes fois eu l'occasion de suivre par les rues de ma ville natale un chameau qui portait sur sa bosse un petit singe rouge, et j'avais alors vive* ment souhaité qu'il me fût donné de voir un jour les pays où ces lourds anipiaux errent en liberté.
Les pièces de toile de Hollande me montraient, sur des étiquettes en beau papier doré, un Hollandais flegmatique, tirant d'une mince et longue pipe de terre d'interminables boufiées de fumée.
Les velours de toute nuance portaient des étiquettes de papier rayé d'argent, servant d'encadrement à une petite bande d'étoffe.
Les draps enfin, avec leurs lisières à longs poils si con« nues, étalaient sous mes yeux en grosses lettres d'or le nom de la maison qui les avait fabriqués.
Tout en nous occupant de regarder ces belles choses, de les admirer et de rêver, nous eûmes en fort peu de temps inventorié le magasin. Le patron, tout en fumant son cigare, me contait mainte et mainte histoire. Tout à coup il alla prendre une grande boite dont il leva le couvercle avec précaution^ et me montra une quantité de fleurs de toutes nuances , faites de toile , de plumes et de papier doré. Ces fleurs , quand on les prenait à la main, s'agitaient avec un petit bruit charmant et plein de mystère , tout comme les branches de pin avec leurs banderoles d'or pendant la nuit de Noël.
« Ces fleurs, me dit M. Stieglitz, sont achetées par les paysans, et servent dans les processions des Rogations et de la Fête-Dieu. Savez*vous ce que c'est que ces processions? >
J'appartenais à la religion réformée , comme la maison Stieglitz ; mais, comme je venais d'une ville catholique, je répondis à mon patron que je connaissais parfaitement ces deux sortes de processions , et que j'avais même gardé im très-agréable souvenir de celles que j*avais vues dans ma première jeunesse. Je lui parlai avec feu du son des cloches, des milliers de personnes
en habits de fête qui remplissaient les rues, et de ces rues elles-imémes si richement ornées^ avec de belles guirlandes de rameaux de pin, jetées comme des arceaux de verdure d'une maison à Tautre. Mais ce qui tn'avait surtout frappé^ et ce qui était resté profondément gravé dans mon souvenir, c'étaient les grosses couironnës suspendues à ces guirlandes. Ëlleà étaient faites d'un mélange dé âeùrs variées et d'oeufs bien blancs , le tout relié avec des verres de couleur et des rubans de toutes nuances. Au moindre vent qui venait à sôuf&er^ tout cela s'agitait ^ oscillait , rendait un son clair et agréable, à travers lequel on entendait par intervalles la musique sérieuse et solennelle qui accompagnait la proeeission. Des milliers de fidèles^ rahgés en files interminables, remplissaient les rues : c'étaient d'abord les membres du bas clergé, en surplis blanc et en soutane violette} puis les costumes devenaient de plus en plus riches^ et l'on ne voyait bientôt plus que de lourdes étoffes d'or et d'argent. A la suite de tous ces prétÉres venaient de jeunes filles Vêtues de blanc , qui jetai^it des fleurs ; puis le dais de velours rouge, aii faîte duquel resplendissait l'agneau d'argent avec sa bannière, tandis qu'au-dessous s'avançait d'un pas mal assuré le vieil évéque en cheveux blancs qui passaient sous isa lourde mitre, portant le saint des saints dans un ostensoir d'ors
Telles étaient les conversations que nous échangions, le patron et moi, nonchalamnient étendus sur leis ballots de marchandises, et les fleuz^s qUe nous tenions à la tnain ravivaient en nous ^ par le parfum tout particulier qui s'en exhalait i d'aimables souvenirs d'un passé déjà assez éloigné. Je revoyais alors en imaginatioii le gai tumulte de tout ce peuple en habits de fête, lés feuilles de roses qui jonchaient les rues; je respirais l'odeur enivrante de l'encens^ et au bout de tout cela flottait devant mes yeux l'image délicieuse du grand festin qui nous attendait toujours à la maison dans ces solennelles occasions.
Le patron semblait aussi s'enivrer de ces souvenirs des jours écoulés, mais son regard était sombre et fixe.
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ic Et les belles églises catholiques ^ me dit-il alors , quelle magnificence et quel charme ! Ces nefs sombres, ce demi-jout mystique qui y pénètre à travers les vitraux peints; avez-voùs vu et remarqué tout cela ?
— Oui certes, » répondis-je avec chaleur; et je me rappelais les heures nt^mbreuses que j'avais passées à jouer et à prier enfant SoUs ces hautes et belles Voûtes s
Hélas ! je nie souvenais aussi du jour où je m'étais échappé de la maison Reiszmehl, où la fièvre m'avait saisi et renVersè sur les dalles de la cathédrale, devant la statue de la sainte Vierge, et où, pour la première fois, j'avais Vu ma petite cousine Emma, que je ne connaissais point encbre à cette époque.
« Quant à moi , repris-je après une pause avec toute la franchise de mon âge, nos églises ne me plaisent pas du tout. Ces murs blancs, ôes chaises brunes^ ce ministre en costume noir , il n'y a rien là qui parle à l'âiiae , qui émeuve l'imagination;
— Eh ! eh ! dit le patron en riant d'Un air singulier, voilà certes des idées peu communes! Prenez garde que personne ici ne les entende, pet^sbnne, excepté moi* M. Specht, par exemple, serait î)ris de crises nerveuses, s'il vous entendait parler des prêtres de Baal avec cet enthousiasme. Ne dites jamais, je vous le répète, à personne qu'à moi, que les processions vous plaisent. Pour moi, ajouta-t-il en soupirant, qui ai si longtemps vécu dans la belle Italie, il m'est ^ au bout du compte, fort indifférent que l'on dise en priant Pater noster avec ou sans Ave Maria. »
A ce moment Une petite toux factice se fit entendre près de nous. Je levai les yeux; c'était M. Specht qui, debout sur la porte, les mains jointes et les yeux au ciel, murmurait ces mots du psaume : « N'ehtre pas en jugement ; m seulement il n'ajouta pas « avec les impies, » vraisemblablement par déférence et respect pour le patron. Celui-ci restait assisj l'aif furieux et embarrassé tout ensemble ^ une de ses fleurs saintes dans la mains, le cigare à la bouche.
c II sent fort le tabac ici, dit le teneur de livres. Madame a déjà remarqué au comptoir cette désagréable odeur,et elle m'a requis de voir d'où elle pouvait provenir. »
M. Stieglitz, qui commençait seulement alors à s'apercevoir de la faute énorme qu'il avait commise , jeta son cigare sur le plancher et mit le pied dessus.
« Bonté divine! continua le teneur de livres en le ramassant; on pourrait de cette manière mettre le feu à la maison. >
Mais ce iut moins, je crois, cette crainte honnête qui le porta à ramasser'ce cigare éteint, que le désir de pouvoir exhiber en temps opportun le corps du délit. Il sortit, après m'avoir lancé un regard désapprobateur, et je restai seul avec le patron. Celui-ci se gratta la tête d'un air contrarié, et nous achevâmes Finventaire du magasin, sans dire un mot de plus.
Pendant le dîner, M. Stieglitz ne se permit aucune de ces petites plaisanteries qui lui étaient habituelles. Sa femme paraissait plus sérieuse que jamais. M. Specht levait de temps en temps les yeux vers le ciel. Il avait, ce jour-là, dit avant le repas une prière beaucoup plus longue, et d'une voix très-émue. Quant à moi, je ne détournai pas les yeux un seul instant de dessus mon assiette, et quand, au sortir de table, Mme Stieglitz m'invita à la suivre au comptoir, j'avais tout à fait l'air d'un pauvre pécheur.
« Ëcoutez, me dit-elle, je vous ai dit dernièrement que j'avais coutume de n'adresser que trois avertissements à mes employés ; le premier, vous l'avez déjà entendu , et le second, vous êtes bien près de l'entendre, car je ne suis pas du tout contente de vous. Mais retenez bien mes paroles et ne vous attachez ici, à part moi, à personne autre qu'à M. Specht. M'avez-vous comprise? »
Hélas ! je l'avais trop bien comprise, et j'éprouvais une peine réelle de me voir forcé de renoncer désormais, comme à un fruit défendu, à la compagnie et à la conversation de M. Stieglitz, qui me paraissait un homme fort aimable et fort sensé.