CHAPITRE XXXIIL
Repose en paix !
Un désordre inexprimable régnait au rez-de-chaussée de la maison. Mme Stieglitz , déjà toute troublée de l'idée que son mari avait porté un coup de couteau à un voleur, se tordit les mains de désespoir, en reconnaissant dans le voleur prétendu son propre teneur de livres, M. Specht. Cette femme, d'ordinaire si calme et si réser-
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vée, fut mise tout à coup hors d'elle-même, et de grosses larmes roulèrent sous ses cils gris.
Le blessé gisait dans la chambre attenante, à Tentrée de la maison , dans cette même chambre où j'avais été présenté par mon cousin le professeur. Le domestique était sur le point de courir chez le médecin; mais je me trouvai là juste à temps pour Tarrêter, en lui disant que la personne qui venait d'amener le blessé était précisément un docteur en médecine. Mme Stieglitz fut fort tranquillisée de cette heureuse rencontre , car elle sentait bien que l'affaire ferait beaucoup plus de bruit, s'il fallait encore aller réveiller au milieu de la nuit le médecin de la maison. D'autre part, le docteur Burbus se conduisit avec tant de circonspection et de sang-froid qu'il se concilia d'emblée toute la confiance de ma digne patronne. Par bonheur, il avait sa trousse dans sa poche, et, après avoir fait éloigner le domestique ainsi que la demoiselle de magasin qui sanglotait, il se mit aussitôt à l'œuvre. Mme Stieglitz voulait aussi m'éloigner ; mais Burbus dit que je serais bon pour lui tenir la cuvette , et que je pouvais rester.
La blessure de M. Specht n'était pas dangereuse. Le couteau, lancé d'une main sûre, mais dans les ténèbres, avait manqué son but de quelques lignes. Il y avait une forte déchirure au côté droit; mais ce qui avait fait tomber le blessé, c'était moins le coup lui-même que la frayeur, jointe à l'état d'excitation où il se trouvait en ce moment. Bientô.t la plaie fut pansée avec soin, le malade prit une poudre soporifère , et tout rentra à peu près dans l'ordre.
Le docteur Burbus raconta alors à Mme Stieglitz comment il s'était trouvé par hasard sur la porte de l'hôtel en face, lorsque la scène, de la rue s'était passée.
«Madame, ajouta-t-il , je n'ai pas besoin de vous donner l'assurance que je connais parfaitement la discré* tion qui m'est imposée à titre de médecin, et que je saurai m'y conformer. Cette affaire est un malheur, une méprise , et il n'est pas besoin de l'ébruiter au dehors.
Boutique et Ck)MPTom. 12
Sflft BoyrxQys et coMrronvt
Enfin t diWl tput hik9 0t M me déaignaiit • ai vous avez pleine et entière confiji&ce dans gq jeuQQ homme, vous feits biaa de l'envoyer dans la rue pour qu'il ramasse le couteau qui a port^ 00 malbf^ureuit coup*
^ Vous avaa parfaitement raison, » r^ondit Mme Btiaglitz; et sur son ordre je m'élangai dans laTue obscure.
Sa cherchant des yeux et des mains sur le pavé, j'eus bientôt découvert l'instrument fatal. C'était le couteau de poche du patron, celui qu'il prenait le soir avec lui, chaque fois qu'il sortait. La lame avait environ quatre pouces de long , et je frissonnai rien qu'en la touchant. Elle me parut tout humide ; aussi l'essuyai-je bien vite à la doublure de ma poch^ et la refermai^je avoe pré*r caution*
Tous les incidents de oette étrange soirée sa pFésen-^ tarent alors à mon esptit comme les troubles visions d'un rêve infernal. Js revoyais en idée ce perron, jiur lequel le théologien et la teneur de livres m'avaient menacé de me jeter |i l'eau ; j'entendais enpors résonner à mes oreilles la voix du patron , qui, sans novis reconnaître, promet-tait de m'arracher des mains de mes agrepseurs et de leur planter son couteau dans les càtes, ce qui n'avait eu lieu que trop réellement un peu plus tard, dans une tout autre circonstance.
Je me hâtai de rentriar. }ifmQ Stieglitz prit le couteau dans pes mains, sans être vue du teneur de livres qui, juste à ce moment, était en train de justifier sa rentrée tardive au logis par un pieux mensonge. Le doeteur Téoouta de l'air le plus crédule du monde.
c J'accepte , dit M. Specht , j'accepte cette légère blés» sure de la main de mon honoré patron , comme un châtiment de Dieu pour les fautes que j'ai commises. Hélas I il n'y a personne ici-bas qui soit à l'abri de tout reproche, et ma plus grande douleur est de vous avoir causé ime heure de trouble, à vous, ma nqble et estimable dame, alpsi qu'à ce bon docteur étranger et à mon petit ami que voilà. »
En disant ces derniers mots , i| me regarda d'un air
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interrogateur, et parut visiblement tranquillisé lorsque je lui répondis :
c En ce qui me concerpe, mon digne monsieur Speeht, je puis vous protester que j'éprouve une véritable satisfaction de poiivoir vous renpbre un petit service insignifiant. Je suis convaincu que votre blessure sera parfaitement guérie d'ici à peu de jours, et alors, ajoutai-je en pesant sur les mots , personne assurément ne pensera plus aux événements de cette nuit.
— Amen ! » dit le teneur de livres avec émotion. Burbus sourit légèrement, et Mme Stieglitz me fit un.
petit signe de tète approbateur.
Sôutqnu par Burbus et paÉ inoi, M. Specht se leva pour aller au lit. Mme Stieglitz, pleinement satisfaite que la chose n'eût pas tourné plus mal, rajusta son bonnet et m'engagea à remercier l'Étemel par une fervente prière de ee qu'il avait détourné un afi&'eux malheur de sa maison ; elle pri^ ensuite le docteur Burbus de vouloir bien revenir dans la matinée voir son malade.
Tout k poup Importe s'ouvre lentement, et nous voyons paraître le p&troii, vôtu d'une robe de chambre brune, mais singulièrement voyante, soi| bonnet rouge sur la tète, un flambeau dans une main, un sabre turc dans l'autipe.
A cette vue je recule, et le docteur, plus étonné qu'efihayé de cette apparition bizarre, laisse retomber le blessé sur une chaise. Quant à Mme Stieglitz, elle saisit un coin de la table pour se soutenir, ne soupçonnant que trop ce qui allait arriver.
Il fallait parfaitement connattre le patron pour retrouver ses traits dans cette figure tirée et pâle d'une pâleur cadavérique. Il nous regardait fixement, et ses yeux brillaient d'un feu sinistre.
« C'est mon mari , monsieur Stieglitz, dit la pauvre dame toute troublée et d'une voix presque imperceptible, en s'adressant au docteur qui avait l'air de l'interroger des yeux.
— Oui, madame, dit le patron d'un ton qui nous serra
le cœur, dites plut6t votre seigneur et maître, dont la forte main a écûrté de votre tente les voleurs et les assassins, en leur faisant mordre la poussière. Une voix intérieure me disait que Ton avait introduit le coupable dans mon sanctuaire, et, bien que j'exerce volontiers ma miséricorde envers chacun, je ne saurais pourtant permettre au meurtrier que mon glaive a abattu de souiller mon seuil de son sang, maudit. Où est le mort ? »
A cette question, le docteur se remit aussitôt et répondit :
c Respectable monsieur, vous êtes dans Terreur. Vous avez lancé votre couteau, croyant atteindre un voleur, et vous avez frappé votre propi» teneur de livres, qui rentrait à la maison.
— Où est le mort ? > demanda de nouveau le patron, en promenant autour de lui des regards inquiets.
Le teneur de livres se leva péniblement de sa chaise ; son visage était presque aussi pâle que celui de son chef.
c Je ne suis pas mort, dit-il en larmoyant, j'ai seulement une légère blessure, monsieur le patron.
— Pas mort ? répliqua celui-ci avec un rire affreux. Eh ! eh ! jodloïx petit Specht , Specht de mon cœur, ma main a bien vieilli, ou tu as la vie singulièrement dure. C*est doomiage ; mais sauve-toi d'ici, voleur.
-^ Bonté divine ! s'écria Mme Stieglitz, et elle saisit la main de son mari qui levait son sabre d'un air solennel. Qu'est-ce que tout cela signifie? Vois donc, c'est bien M. Specht, notre fidèle et bon teneur de livres, que tu as blessé dans un accès de fureur impardonnable. »
Le patron hocha la tète en souriant :
« Notre fidèle teneur de livres? dit-il. Regarde, regarde! jamais ma main ne s'est crispée en face d*un fidèle et d'un juste. Mon couteau est un instrument intelligent et sensible, et quand je l'ai lancé contre une poitrine humaine, ce qui est arrivé plus d'une fois, ma chère amie, c'est que cette poitrine humaine renfermait un cœur faux Qt déloyal, comme celle-ci. »
Sa voix grinçait en prononçant ces derniers mots. Le docteur le saisit d'une main vigoureuse et le tira vers la porte.
c Otez-vous de devant ses yeux, * murmura-t-il rapidement à l'oreille du teneur de livres ; et celui-ci , tout heureux de pouvoir échapper aux menaces du patron, se déroba le plus vite possible par une porte de côté. Quant à nous, nous courûmes tous au-devant de M. Stieglitz pour le contenir et l'arrêter de force, car nous craignions qu'il ne se mtt à la poursuite du blessé.
Cependant, redevenu plus calme, il regarda un instant, les yeux tout grands ouverts, la porte par où M. Specht avait disparu, et dit :
c Qu'il fuie, il n'échappera pas à son destin ; mais qu'il ne se montre plus devant mes yeux. »
Alors il me tendit l'arme qu'il tenait toujours à la main : « Prends ce glaive, mon page, me dit-il, et qu'on me suive dans ma tente. »
Là-dessus il fit un tour sur les talons et regagna sa chambre. Il avait pris le docteur par la main et l'emmenait avec lui. Quant à moi, le sabre à la main, je suivis ma patronne, qui, les mains croisées, marchait derrière eux d'un pas chancelant.
Arrivé dans ses appartements, le malheureux homme devint tout silencieux et docile. Le docteur le mit au lit, le saigna, lui appliqua des compresses, et déclara qu'il passerait la nuit auprès de lui. Je ne reconnaissais plus Mme Stieglitz. Elle s'était laissée tomber sur un fauteuil dans l'antichambre, et elle restait là, pensive et sans mouvement, la tête profondément baissée sur sa poitrine. Bientôt le patron s'endormit, et, sur un signe du docteur, je retournai dans ma chambre.
Le lendemain, on ne laissa entrer personne chez le patron, pas même le médecin de la maison, qui avait appris vaguement l'accident par l'apothicaire. Il fut reçu seulement par Mme Stieglitz, qui lui dit que, la veiUe au soir, M. Stieglitz avait été frappé d'un coup de sang et reconduit chez lui par un jeune médecin, qui se trouvait là par
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hasard^ et qui était nouyellement établi dans la ville ; enfin qu'il ne voulait voir personne àbsolumœt que ce jeune docteur.
c Voils connaissez mon mari, ajouta-4^11ei et soxi humeur bizaire, et vous savez bien qu'il n'y a riea à y faire. *
Le médeciti était un vieux bonhomme, foH eûjotié de caractère, sans enfants et très-riche. Il n'avait guère conservé en fait de clientèle que les meilleures maisons de la ville, où il allait par ancienne habitude, et» en sa qualité de priseur intrépide, il avait dans chacune de ces maisons une grande tabatière à demeure. Comme d'autre part il ne se souciait guère, vu sa faible santé, de se relever la nuit pour visitex' ses malades, il s'adjoignait volontiers de jeunes docteurs en qualité d'auxiliaires ; aussi ne fut^^il pas le moins du monde contrarié de l'introduction d'un nouveau docteur dans la maison Stieglitz. Quant à la blessure du teneur de livres, il n'en savait pas le premier mot, et, après avoir causé une demi-h(3ure avec la patronne, qui ne prétait qu'à moitié l'oreille à ses plaisantes anecdotes, il prit congé d'elle.
Il ne fut pas aussi facile d'éloigner le pasteur Schlosser, qui insista avec toute la ténacité imaginable, et avec force paroles pleines d'onction, pour porter à M. Stieglitz le secours de ses consolations spirituelles.
« Si notre parole, dit*il avec un sourire triomphant à Mme Stieglitz, si notre parole est amère pour de certains cœurs et trouve difficilement accès datis de certaines oreilles, elle est du moins saine et fortifiante poul^ l'Ame^ et il en est d'elle comme d'une rét)ugnante médecine qu'il faut parfois faire prendre de force aux maladeSé Aussi bien, continua-t-il avec finesse, mon chei^ ami, lé chef honorable de cette maison a depuis longteinps déjà l'âme plus malade que son corps he le sera jamais. »
La ps^tronnë haussa les épaules et le laissa faire comme il voulait. Mais le pasteur ne tarda guère à revenir^ la figure pâle, les traits bouleversés; Le docteur Bùl*bas était en ce moment auprès de M. Stieglitz.
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« Il faati dit M« Schlosâer areo uti étrange sourire, il faut que je choisisse une occasion plus farorable ; mais j*aurai besoin de toute la force (|ue Dieu m'a donnée pour sauver de la damnation étemelle une âme que le démon a déjà saisie et qu'il paraît vouloir entraîner avec lui dans l'abîme. Oh I madame, ajouta->t^il, les yeuï levés vers le ciel, j'ai entendu d'affreux blasphèmes, et j'ai cru mon sacrifice accompli^ lorsque j'ai Vu sa msdui guidée par l'esprit du mal» brandii" et me lancer à la tête la euil'' 1er d'argent dont il se servait pour manger quelques fruits confits^ Mais le Très-Haut, qui vrille sur les justes, a daigné détourner le coup. Prions» mes bons amis, m
Un sourire se dessina sUr les lèVres du doctisur, mais pour faire presque aussitôt place à un air excei^sivement sérieux.
«On vous â fait remarquer, très*-honorable pasteur, dit-il, que M^ Stieglitz n'était nullement en état de parler aujourd'hui. Or^ quand on iusiste, comme vous l'avez fait, pour pénétrer auprès d'un malade qui a failli suctcniber la veille à une attaque d'apoplexie, il ne faut point s'étonner que» dans l'état d'excitation nerveuse où il sd trouve, il ne dise pas des choses précisément agréables à son malencontreux visiteur; M. Stieglitz a lui-même Ordonné qu'on ne laissât entrer personne dhez lui. »
M« Schlosser regarda avec étonneïnent celui qui lui parlait ainsi, et se tourna ensuite vers Mme Stieglitz, qui de nouveau fit un petit mouvement d'épaules.
« Je suis médecin, dit le docteur Burbùs» et je dois prier qu'on ne laisse plus entrer personne auprès du malade, jusqu'à ce que je le permette» »
M. Schlosser joignit les mains et dit d'un ton amer :
« Ah l madame Stieglitz, un esprit singulier se fait re^ marquer dans votre maison ^ dans cette maison qui était jusqu'ici le siégé de la plus édifiante piété. Ace que j'apprends encore, ajouta-t-il d'un air plein de défiance, mon cher et pieux ami» M. Specht, est au lit, lui auâsi, par suite d'une étrange blessure.
—D'une blessure, oui certes, répondit le docteur, mais
nullement étrange. Du reste, il est parfaitement en état de recevoir des visites, lui, et il pourra jouir, aussi longtemps que bon lui semblera, de la présence de Votre Grâce. »
Sur ce, il ouvrit la porte, et comme la patronne, dont l'esprit était fort préoccupé, restait assise dans un coin du sofa et ne tentait de retenir le pasteur par aucune parole, celui-ci s'éloigna brusquement avec un regard envenimé, et se rendit dans l'appartement du teneur de livres.
Cependant tout avait repris dans la boutique et partout son train accoutumé , bien que le factotum de la maison, M. Specht, fût pour le moment hors d'activité. Je me mettais en quatre, travaillant sans relâche, courbé sur mes livres jusqu'à une heure fort avancée de la nuit, occupé de transcrire, de correspondre, de faire des commandes au nom delà patronne, en un mot menant toutes les affaires. Le patron, depuis sa maladie, m'avait même confié la clef du précieux tiroir où il serrait son fameux registre, son harem, comme il l'appelait, en me le recommandant comme son trésor le plus précieux. Je devais, tous les deux ou trois jours, lui faire un rapport exact de ce que j'y avais inscrit, ce qui me procurait autant d'occasions de lui rendre visite.
Son attaque de l'autre soir, qui n'était, à proprement parler, qu'un retour insignifiant de cette aliénation ancienne dont il avait souffert autrefois, avait été menée à bonne fin, grâce aux habiles soins du docteur Burbus ; mais il lui en restait toujours quelques traces ineffaçables. Sa figure s'était profondément ridée, et, bien qu'il n'éprouvât plus que fort rarement de violents accès, cependant les heures enjouées qu'il retrouvait encore de temps en temps un peu étaient toujours assombries par une mélancolie amère et par un souvenir confus de soq séjour dans les contrées de l'Orient. Alors j'étais son page et, comme tel, je devais lui lire force chapitres du Coran. Le docteur était son médecin en titre, Ibrahim Effendi, comnte il l'appelait, et au grand effroi de la pa-
tronne, qui s'était peu à peu remise, il demandait souvent à voir les dames de son harem.
Burbus, ou plutôt Ibrahim EflFendi, qui devait passer une partie de la journée auprès de son malade, fut assez avisé et assez prudent pour aller voir le vieux médecin de la maison, dès le premier jour qui suivit ce triste événement. Il lui fit un rapport circonstancié sur l'état du malade , et âatta son vieil amour-propre de docteur en lui demandant conseil.
Le vieux médecin , qui était un homme jovial, prit bientôt en grande amitié le jeune et habile docteur, et, comme il venait de perdre un excellent opérateur, il ne tarda pas à lui confier les opérations les plus difficiles. Il s'empressa môme d'autant plus de lui procurer une bonne clientèle que le pasteur Schlosser, qu'il haïssait mortellement, lui et toutes ses momeries, mettait en jeu tous les ressorts imaginables pour faire perdre au docteur Burbus la confiance de tout le monde.
Cependant le teneur de livres se rétablit promptement de sa blessure. Il avait hâte de quitter sa chambre et de reprendre son poste, ayant bien remarqué que j'étais de jour en jour plus en faveur auprès de la patronne et que je ne réussissais pas trop mal à mener les affaires sans lui....
Le patron, au contraire, ne put, malgré tous les soins, parvenir à se retirer de la tombe où il était plus d'à moitié descendu, et la consomption qui le minait fit chaque jour des progrès si rapides, qu'elle ne lui permit bientôt plus de quitter ses appartements. Le nom du teneur de livres ne fut plus jamais prononcé devant lui; il ne le prononça lui-même qu'une fois, le dernier jour de sa vie, au moment suprême où, avec une pleine lucidité d'esprit, il eut un long entretien avec sa femme. Il la pria de ne lui pas garder rancune des torts qu'il avait eus envers elle et de lui pardonner le chagrin qu'il lui avait si souvent causé; mais il l'avertit aussi de se défier du teneur de livres et mourut en affirmant que cet homme était un misérable et un hypocrite....
Sa mort n'amena pour le moment dans les affaires de la
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maison aucun changement, aucun du moins qui fût à mon avantage. Mme Stieglitz se tint plus que jamais à Técart, laissant toute la direction du commerce à M. Specht , qu'elle regardait comme un homme essentiellement honnête éf pieux. Deux livres insignifiants à tenir et le bureau de pesage, telles furent les étroites limites de mon domaine. Le pasteur Schlosser multiplia ses visites dans la maison^ tandis que moi, au contraire^ honoré déjà depuis longtemps de la distinction la plus flatteuse par la patronne, qui avait bien votdu m'allouei^ un modique salaire, grade auquel je pouvais faire face à mes plus indispensables besoins, je me réfugiais presque tous les soirs, avec son agrément, dans la maison hospitalière de mon cousin. Quant au docteur Burbus^ que j'avais introduit dans la maison et qui en était devehu l'ami et lé médecin, on n'aura pas de peine à s'imaginer qu'il avait pt^u cette clientèle après la mort de M. Stieglitz. M. Specht Ibi envoya, au nom de sa veuve^ à cette occasion, des hone=raires considérables; en lui faisant remarquer qu'on aurait l'honneur de lui faire savoir désormais quand on aurdt de nouveau besoin de ses servicesi Le vieux médecin, à cette nouvelle, vida la sioitié d'une tabatière, et juta avec colère qu'il voulait être pendu$ s'il remettait jamais les pieds dans cette odieuse maison de piétistes.