CHAPITRE XXXII
Une étoile dans la nuit sombre.
Je fus bien près de dix minutes à me tirer de ce réseau de rues désertes et solitaires; alors, ne m'entendant plus poursuivi , je ralentis le pas. Je me trouvais d'ailleurs maintenant dans un quartier plus populeux, et il y avait encore dans les rues des passants en grand nombre. Il pouvait être à peu près neuf heures.
Grande était ma perplexité. Devais-je rentrer à la maison t mais je croyais qu'il était beaucoup plus tard qu'il n'était réellement, et je redoutais Taccueil de Mme Stieglitz. Accuserais-je M. Specht? mais on ne me croirait pas, et d'ailleurs M. Specht ne serait certes pas embarrassé pour me faire payer au centuple le mal que je poiurais dire de lui. Au fond du cœur, je souhaitais à M. Specht tous les châtiments possibles, car je sentais, à n'en pas douter, qu'il m'avait engagé daus une détes* table voie. D'autre part, j'avais toujours devant les yeux la lettre de mon tuteur, et je commençais à comprendre qu'il pouvait fort bien avoir eu raison, en m'avertissant de me défier de cet homme. Je me rappelais ma petite cousine Emma, et le cousin avec son sourire sarcastique; sans doute il connaissait bien ces hypocrites aux lèvres mielleuses , au cœur empoisonné. Dieu I s'il allait aussi me ranger de leur nombre, et la petite Emma sur* toutl
Je m'aperçus alors pour la première fois très-clairement que depuis assez longtemps cette chère cousine me regardait d'un tout autre œil qu'auparavant, qu'elle n'était plus avec moi ni si franche ni si expansive. Cette pensée me terrassa complètement, car je sentais bien, sans savoir précisément pourquoi, que la pensée de cette petite cousine n'avait pas été pour peu dans mon assiduité au travail et dans ma bonne conduite. Gomme elle m'avait serré cordialement la main lorsque, à ma première visite, j'avais remis à sa mère la première lettre de Mme Stieglitz! et, bien que plus tard je lui eusse # fourni des marques nombreuses et plus expressives encore de mon excellente conduite, elle ne m'en avait plus récompensé par ce bon et gai sourire du premier jour. Ah! j'étais bien malheureux l
Tout en ruminant ces pensées, j'arrivai dans le voisinage de la poste, et je regardai quelques instants, sans penser à rien, le mouvement qui se faisait dans la cour de l'hôtel. La malle-poste d'une des grandes lignes ^^vait juste en ce moment et entrait poudreuse et
%hk BOÙttQÛÈ Et COUPtOtR.
résonnatite dans la cour. Le postillon soufflait brayamment, les chevaux se traînaient tout fumants et la tète basse, les voyageurs penchés aux portières promenaient des regards curieux sur les maisons sombres de la ville, et je pus voir fort distinctement chaque figuré, au moment où la malle s'engagea dans le passage éclairé au gaz qui précédait la cour de l'hôtel.
Arrivé au milieu de la cour, le postillon s'arrêta, le conducteur sauta prestement à terre, ouvrit la portière, et les voyageurs descendirent de leur étroite prison, tous contents d'avoir atteint le but de leur voyage et recouvré leur liberté.
Une de mes récréations favorites avait toujours été de guetter l'arrivée de la malle-poste, de regarder les voyageurs et de me livrer à leur sujet à toutes les fantai* sies de mon imagination. Que de souhaits, d'espérances, d'attentes, n'étaient pas enfermés avec eul dans ces bottes roulantes, et comme tout cela se marquait diversement sur les figures, au fur et à mesture que chacun mettait pied à terre !
Voici par exemple la scène dont je fus témoin en ce moment. Toute une société attendait une personne de connaissance, une personne chère, et déjà, pendant que la voiture entrait dans la cour, un débat s'était engagé pour savoir si celui qu'on attendait et qui devait arriver était réellement parmi les voyageurs.
c II n'est pas dans le cabriolet, dit une vieille dame.
— Je crois pourtant l'avoir reconnu ^ maman, riposte une jeune fille ; j'ai du moins vu une certaine casquette grise, comme en portait mon beau'^firère, la'demière fois qu'il était avec nous.
— * Allons donc, dit une troisième voix, la personne à la casquette grise est un vieux gros monsieur, a
D'autre part, deux petits garçons émettent Vidée que le beau-frère en question doit être dans l'intérieur de la voiture. Aussitôt toute la société se précipite dans la cour. La mère demande au conducteur des nouvelles de son gendre qu'elle attend ; mais le conducteur, tout oc-
cupé de son paquet de lettres, ne lui répond qu'en haussant les épaules.
L*homme à la casquette grise est, au fait, un vieux gros monsieur, et non point celui qu'on attend. Il est pourvu de toutes les commodités du voyage, porte sous son bras gauche un coussin, sous son bras droit une chancelière; du reste, il fume fort tranquillement un cigare, il n'est point pressé, car il doit repartir dans une heure; mais, comme c'est un homme fort poli, il dit à la vieille dame :
« Madame, il doit arriver encore quelques chaises supplémentaires; peut-être vous amèneront-elles la personne que vous attendez.
— Ah! il y a encore des chaises de supplément à arriver, » disent les petits bambins ; et voilà toute la famille qui, reprenant espoir, se résigne- à attendre encore.
Mais, en ce moment, deux dames descendent de voiture. Elles portent l'une et l'autre une grande boîte £ous chaque bras, et à chaque main, par surcroît, une autre plus petite. Ce n'est pas tout. Quand elles ont posé ces huit boîtes par terre, elles vont prendre dans les poches de la voiture, sur les coussins et sous les banquettes, une iniSnité d'objets divers, qu'elles repêchent à la lueur de la lanterne : ce sont des sacs de nuit, des ombrelles, des parapluies, des châles, des manteaux, des sacs à ouvrage, et encore deux toutes petites boîtes. En Voyant empilés tant d'effets sur le sol, à côté de l'étroite caisse de la voiture, on a réellement peine à comprendre qu'une telle quantité de voyageurs et de bagages ait pu tenir dans un si petit espace. Les deux dames promènent dans la cour, tout autour d'elles, un regard d'attente inquiète, et ce n'est pas sans un vif désappointement qu'elles remarquent qu'il n'y a personne encore pour elles. Elles ne sont plus dans la première fleur de la jeunesse; aussi paraissent-elles déjà habituées à attendre.
« Dieu ! dit l'une, je ne connais pas une seule rue dans cette grande ville, et, si l'on ne vient pas nous chercher, nous allons nous trouver dans un véritable embarAs.
256 BOiniQUE ET COMPTOIR.
•— Oui, dit Tautre, dans un grand embarras. »
Une jeune bonne accourt à ce moment et promène une grande lanterne sous le nez de chacune des personnes présentes; mais, ne trouvant pas celle qu'elle cherche, elle se résigne à attendre patiemment les chaises de supplément. L'une des deux vieilles dames aux trente-six paquets soupire et dit à l'autre :
« J'avais pourtant cru que cette petite venait pour nous; pourvu qu'on ne nous oublie pas! »
Le gros vieux monsieur poli se croit de nouveau obligé de donner à ces dames un mot de consolation :
c Soyez sans inquiétude, mesdames, la malle est arrivée ce soir bien avant Theure ; on ne pouvait pas vous attendre si tôt. »
Cependant on entend dans le lointain un roulement de chaises de poste, et le claquement du fouet retentit à travers les rues, fort silencieuses à cette heure. Tout est de nouveau en mouvement dans la cour de l'hôtel des postes, et la vieille dame dont j'ai parlé plus haut se précipite vers l'entrée avec sa société.
Entre une première chaise; c'est une voiture aussi grande que la malle principale, et un employé de la poste se voit forcé de tirer vivement de côté les deux bambins, qui sautent de joie presque sous les pieds des chevaux, en criant de toute la force de leurs poumons que le beaufrère attendu est dans la voiture.
c Jules! Guillaume! crie la mère d'une voix glapis* santé. Voulez-vous bien venir ici î
— ? Le beau-frère ! s'écrie une des jeunes filles.
— Bonsoir! » répond celui-ci en se penchant hors de la portière.
Le postillon jure et fait claquer son fouet, le chien du conducteur jappe comme un enragé, et les deux vieilles dames poussent des cris d'effroi, parce que la voiture a effleuré en passant leur pyramide de boites et de paquets, et que tous ces effets précieux roulent pêle-mêle d^s la cour. C'est un désordre général. Enfin, les chaises supplémentaires se vident, le beau-frère est entraîné en
triomphe par sa famille ivre de joie et de bonheur, après avoir fait une ample distribution de baisers à chacun. Jules et Guillaume, les deux bambins , plient sous le faix d'un portemanteau colossal et d'un étui à chapeau gigantesque, mais ils tiennent à honneur de porter euxmêmes ces effets à la maison.
Dans toute la cour de l'hôtel, ce sont des scènes à peu près semblables. Seulement, ici l'accueil est cordial, là plein de réserve et de froideur. La bonne promène encore une fois sa grande lanterne sous le nez de chacim des arrivants ; mais, ne trouvant pas ce qu'elle cherche, elle est sur le point de repartir comme elle est venue. Cependant la cour est à peu près vide ; il n'y reste plus que les deux infortunées vieilles dames qui, l'air désespéré, demeurent maîtresses du champ de bataille, au miUeu de leurs boîtes en désordre.
* Hé! ma sœur, dit l'une, nous devrions demander à cette fille si elle ne connaît pas la maison de notre frère. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. Elle arrête brusquement la fille , qui déjà s'enfuyait , et lui dit le nom de son frère, c Ëh mon Dieu ! dit la bonne , mais c'est de mon maître que vous parlez, M. le conseiller de la chancellerie. Il est tout mal portant, et il m'avait envoyée vous chercher; mais je ne vous ai pas reconnues, en vérité. »
Nouvel étonnement, ravissement, transport de nos deux vieilles dames. On charge la fille de tous les effets, ^Ue a l'air d'une boutique ambulante. L'une des deux dames porte la grande lanterne, et elles s'en vont ainsi , heureuses de ne plus attendre et de toucher enfin au port si longtemps désiré. Ce qu'elles laissent derrière elles dans la cour de l'hôtel des postes , ce n'est pas la peine d'an parler. Ce sont des gens qui , comme le gros vieux monsieur si poli, poursuivent leur voyage, ou bien quelques célibataires qui confient leurs effets au garçon de l'hôtel et ruminent, chemin faisant, la carte 4e ce qu'ils veulent manger pour leur souper.
SU^8 BOtmQUE fiT COMPTOm.
Enfin la cour est redevenue silencieuse et déserte. On a éteint les lanternes des voitures, ainsi què celles des écuries. Toutes les fenêtres sont rentrées dans robscurité , à Texception de celle du bureau où siège le secrétaire de service. Le bruit des pas de? voyageurs qui s'éloignent se perd peu à peu dans la riie. Le vieuz monsieur à la casquette grise se fqurre entre les lèvres un second cigare et se hisse dans la voiture qui se dispose à partie. Le postillon fredonne la chanson connue : c La Pologne n*est pas encore perdue. » Dix heures sonnent, le conducteur crie i « En route I » et la voiture s'élancô au grand trot dans les ténèbres de la nuit silencieuse.
Je me retrouvais donc seill prèË de ma borne, et toutes les voitures qui venaient d'alrivër n*avaient rien apporté pour moi. Ah ! si j'avais vu seulement une seule figure de connaissance « ma grand'mère , mon tuteur même , voire la bonne Gertrude ! l'un ou l'autre eût été pour moi le bienvenu.
Je m'éloigUài avec un profond soupir, et, bien que je marchasse foft lentement , je ne tardai guère à arriver dans le voisinage de la maison Stieglitz. J'avais pris l'autre côté de la rue et je me trouvai quelques instants après devant la porte cochère , toute grande ouverte et brillamment éclairée , de l'hôtel qui était situé en face de notre maison. Des domestiques se tenaient là, sur le seuil , là serviette dous le bras , le bougeoir à la main , autour d'un monceau d'effets de voyage , tandis que le garçon en chef , sonnant la grosse cloche , appelait les numéros des chambres destinées aul nouveaux arrivants.
Je m'étais arrêté tout ébahi à regarder te spectacle , lorsque tout à coup Une voix frappa mon oreille , une forte voix de basse-taille.
« Mon très^her garçon , disait-elle , faites-moi donc le plaisir de prendre mon coSre. Il y a, je crois, bien assez longtemps que je l'attends. »
J'allai droit à celui qui parlait ainsi , et en lui criant
BOtTTÎQtJE ET COMPTOIR. ^5S
son nom, en lui disant : «Monsieur le docteur Burbus ! » de grosses larmes me vinrent dans les yeux.
« Dieu me protège! s'écria le docteur (car c'était lui); cher ami, est-ce bien réellement vous! Où allez-vous donc ainsi à cette heure tardive? Mais , au fait, je suis vraiment enchanté de vous revoir. Montez avec moi. »
ir mit sa main dans la mienne , et bientôt nous arrivâmes dans sa chambre. Là, me prenant par les épaules, il m'embrassa cordialement et me regarda en face en se-, couant la tête.
« Mon cher teneur de livres, me dit-il après une pause, mon digne aspirant fabricant , comment vous va ? Paâ trop bien, ce me semble. Vous avez la figure blême et toute défaite, et, rien qu'à tàter votre pouls, je devine que votre cœur est fort ému.
— Cher docteur , lui répondis-je avec plus de calme , car il më semblait que j'avais un poids de ceùt livres de moins sur le cœur depuis que j'avais retrouvé ce vieil ami , cher docteur, cela va bien et mal tout ensemble.
— C'est ce que vous allez m'expliquer par un récit détaillé, dit Burbus. Avez-vous déjà soupe î
— Non. *
Et aussitôt il commanda un petit souper.
Le premier verre d'un bon vin suffit à me délier la langue, et je me mis à lui débiter tout ce que j'avais sur le cœur : d'abord, ce qui s'était passé au moulin depuis sa mystérieuse disparition; puis, mon entrée dans la maison Stieglitz et Cie } enfin , tout ce que j'y avais trouvé, sans omettre aucune circonstance ni aucun détail, ma bonne conduite dans les affaires, la bienveillance de ma patronne à mon égard , l'essai de conversion tenté sur moi par M. Specht, jusqu'aux dernières scènes de la présente soirée.
Le docteur, pendant mon récit , s'était levé. Il allait et venait , les mains derrière le dos , tout en m'écoutant avec une grande attention.
fc Ah ! dit-il lorsque j'eus fini, ce sont là des histoires tout "à fait singulières , des choses abominables au su-
préme degré ! Il y a du Reiszmebl là dedans , et ce M. Specht me parait un second Philippe , mais un Philippe élevé à la plus haute puissance. Quant à ce qu'il y a à faire, cela mérite de notre part un mûr examen. Si vous portez plainte contre le teneur de livres devant M. Stieglitz, sans avoir contre lui des preuves absolument irréfragables , il est homme à nier tout efiErontément à votre nez. Que dis-jeî il invoquera des preuves contre vous-même , et dira qu'il vous a vu ce soir même dans une méchante taverne d'un quartier suspect» qu'il vous a sommé de retourner à la maison , et que vous lui avez échappé.... Oh! je connais cette misérable engeance!... Mais où demeurez- vous présentement , mon noble chevalier du haut commerce des modes ?
— Ici en face, répondis-je, et je m'approchai de la fenêtre avec le docteur.
— Tiens , tiens, dit Burbus en riant; en face de chez moi, tout comme autrefois, dans la maison Reiszmehl! » Et , appuyant sa tète contre les vitres , il ajouta , d'un ton sérieux et d'un air tout pensif : « C'était une vilaine époque ; mais , Dieu merci ! elle est passée, a Puis , faisant une dernière allusion à ce temps -là, il poursuivit en riant : « Quand vous me quitterez tout à l'heure, il vous faudra cette fois sortir par la porte , car il n'y a pas ici de planche assez longue pour aller d'une fenêtre à l'autre. »
Je m'abandonnai, de mon côté, au souvenir de ces jours déjà anciens, et je me rappelai mes voyages aériens d'alors. Je me retrouvais encore, quoique dans des circonstances bien différentes, dans une 'situation identique. En face de cette chambre était la maison de mon patron. La nuit était sombre, pas une fenêtre d'éclairée, et je savais maintenant tout aussi peu qu'alors de quelle manière je pourrais me tirer d'affaire.
Tout à coup je vis une ombre qui se gUssait furtivement devant la porte de la maison Stieglitz; cette ombre regarda en l'air, passa outre et revint ensuite sur ses pas. Juste ciel ! c'était le teneur de livres, M. Specht
lui-même. ' Je le montrai au docteur , qui poussa un bruyant éclat de rire.
m Ah ! ah ! monsieur le rôdeur de nuit, dit-il, fils des ténèbres ! Voyez-vous l'efifet de la mauvaise conscience î C'est un spectre qui a peur de lui-même et qui ne peut rester en paix. Un vague pressentiment lui dit que vous n'êtes pas encore rentré , et il vous guette pour vous dire quelques mots de convenance et se bien assurer que vous ne le trahirez pas. Mais attendez un peu , mon camarade ! Je vais vous accompagner jusqu'à la porte de la maison et nous ferons nos conditions au fantôme ; seulement, il faut qu'il attende notre bon plaisir. Asseyezvous et buvons. Je veux vous conter à mon tour ce qui m'est arrivé depuis que je vous ai quitté. »
On peut aisément s'imaginer combien j'étais curieux d'entendre le récit du docteur. L'image de la bonne Sibylle était toujours présente à ma pensée et j'avais déjà son nom sur les lèvres , lorsque le docteur tira de son portefeuille une lettre et me la donna à lire. Elle était du vieux meunier et était ainsi conçue :
« Mon cher monsieur le docteur,
« C'est aujourd'hui seulement que ma fille Sibylle m'a communiqué les lettres que vous lui avez écrites depuis un an. Elles m'apprennent que vous avez mené à bonne fin vos études, et qu'après avoir passé un excellent examen vous songez à vous établir en qualité de médecin à E.... Ma fiUe m'a également fait part de la lettre où vous me demandez sa main. Vous savez que je n'aime pas les phrases , c'est pourquoi je vous dis : « Oui , » et ainsi soit-il ! Ma femme est du même avis que moi , et nous vous attendons pour vous parler de cela avec plus de détails. »
Quand j*eus lu cette lettre , je tendis la main au docteur avec une vive émotion. Nous prîmes nos verres et les choquâmes en frères.
« J'arrive du moulin à l'heure qu'il est, reprit Burbus
i)63 BOUTIQUE ET COHPTOIB.
tout joyeux « Bt je viens d'apprendre ici pour la première fois que vous êtes établi dans cette ville. Sibylle et sa mère , Elisabeth , Franz et Gaspard , m*ont chargé pour vous de mille compliments , mais ils se sont plaints ea même temps que vous ne leur ayez pas écrit une seule fois , que vous ne leur ayez pas fait encore uae seule visite. Le père Christophe a appris avec une vive satisfaction que vous travailliez avec ardeur et que votre patron se louait infiniment de vos services ; mais il a de plus entendu dire , ajouta le docteur &i riant , que vous étiez devenu un séide de M. Specht, et je dois vous dire de sa part que , s*il en est ainsi , vous ferez bien de vous dispenser de toute visite au moulin. :»
Cette confidence me fit mal , et le docteur ^ut toutes les peines du monde à me consoler,
« Vous verrez , continua-^t-il , par la lettre du père Christophe, comment j*ai employé mon temps après ma disparition du moulin. Ce que je puis vous affirmer, c'est que j'ai travaillé avec une rare énergie et une infatigable persévérance , sans compter que j'ai mené la vie la plus misérable. La chambre que vous m'avez connue, en face de la maison Reiszmehl, était une cbanibre princière,.en comparaison du taudis où je me suis vu forcé de me loger, dans la pénurie de mes ressources, J*ai pris mes grades à B..., qui est à la fois une ville d'Université et une résidence ducale, et j'y ai exercé mon art, comme second d'un de mes anciens camarades. Bref, j'y ai fait de si bonnes affaires que je suis maintenant en état de paraître dans la tenue décente que vous voyez, et de m'entourer de ce luxe modeste dont vous êtes témoin. Mais la bonne Sibylle n'est pas fière , et elle saura se contenter de cette petite aisance. »
Je félicitai sincèrement le docteur d'avoir enfin atteint le port après tant d'orages, et je ne me réjouis pas moins cordialement . du bonheur de ma bonne Sibylle, Nous bûmes à l'heureux avenir qu'il voulut bien aussi me prophétiser, et il jugea alors qu'il était temps de nous débarrasser du pieux fantôme qui rôdait en nas dans la rue.
Nous descendîmes. La rue était sombre et déserte. Q faisait un assez vilain temps d'automne. Un vent violent cinglait de temps h autre quelques froides giboulées à travers la ville, d*épais nuages couvraient le ciel» et les flammes du gaz oscillaient de tpus les côtés , comme des âmes en peine.
iTe teneur de livres ^continu^t à guetter* arpentant la rue dans tous les 3ens devant la maison. Nous voulûmes aller droit à lui, et je ne me sentais pas précisément à l'aise en pepsant à l'entretien que noua allions avoir m^ semble , lorsque , à travers le silence de la nuit , nous entendîmes un pas incertain et furtif et vîmes, peu d'instants après, ^e dresser devant nqus une seconde figure, qui s'approchait avec hésitation de la maison Stieglitz.
A mon gjrand effiroi , je reconnus mon patron , et, saisissant le docteur par le bras, je le tirai brusqu^oaent en arrière. Le teneur de livres était juste en ce moment ar-rêté devant la porte d'entrée de la maison. M. Stieglitz, qui paraissait le cojisidérer fort attentivement, put croire qu'il avait affaire à un voleur et se glissa tout doucement derrière lui pQur le prendre en flagrant délit.
Il passa tout près de nous, devant la porte cochère de l'hôtel où nous nous étions momentanément retirés, et il ne fut pas plus tôt arrivé en face de sa maison qu*il s'élança sur le voleur supposé, d'un bond si soudain que je ne l'en aurais jamais cru capable à son âge.
Le teneur de livres , se sentant pris à Timproviste et retenu d'une main feraje, se dégagea par une violente secousse et voulut s'enfuir, lorsque nous entendîmes tout à coup un ricanement «nroué. Une lueur brillante comme celle d'un éclair traversa l'air , et nous vîmes le malheureux Spechli chanceler et rouler par terre en criant : « Jésus, mon Dieu! » Le ricanement enroué se fit en-^ tendre une seconde fois , le patron ouvrit brusquement la porte d'entrée , et dans le vestibule éclwé parut debout Mme Stieglitz, un ûmhoaM h la main.
« Qu'est-il arrivé? » s'écria-t-elle d'une voix trem-
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blante en voyant son mari se précipiter dans la maison tout effaré, les traits bouleversés.
Cependant il la regarda fixement avec une expression effroyable, écarta les mains brusquement, et dit avec un accent de sombre fureur :
c J*ai planté mon couteau dans les cAtes d*un voleur; le misérsible est là dehors, gisant sur le pavé. »
A ces mots, je vis trembler le flambeau dans la main de Mme Stieglitz; cependant elle se contint assez pour tirer la sonnette de service , et conduisit son mari dans ses appartements.
Le docteur Burbus n'avait pas plus tôt vu tomber le teneur de livres , qu'il s'était précipité vers lui pour le relever et le ramener à la maison. Je m'élançai derrière lui et tirai sur moi la porte d'entrée, car j'avais remarqué deux gardes de nuit qui s'approchaient. Puis, profitant du tumulte qui régnait dans la maison , et de la brusque arrivée du domestique et de la demoiselle de magasin, je grimpai à la hâte dans ma chambre, où je mis le plus de désordre possible dans mes habits, conmie si je venais de sauter à bas de mon lit , et redescendis au pins vite, encore tout tremblant de Ta&euse scène dont j'avais été le témoin oculaire.