‹ Boutique et comptoirChapitre 34 sur 39 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Amis et emiemis.

Jamais scènes pareilles, je dois le dire, ne se passèrent dans notre fabrique. Mme Stieglitz , qui voyait fort bien tout ce qu'il y avait de vicieux et d'inique dans cet usage de payer à l'ouvrier une partie de son salaire en marchandises, s'était, une fois pour toutes, prononcée contre un tel système, et il ne put jamais s'introduire chez elle. Cependant les choses n'^aient pas, même ici, comme elles eussent pu aller. M. Specht, qui menait toute la fabrique, n'y employait comme tisseurs que des hommes touchés par la grâce, ou qui du moins s'efforçaient de s'en rendre dignes par des chants pieux et de fréquentes prières. J'avais de plus remarqué que ce dévot personnage, outre ses nombreuses attributions dans la maison ^ se livrait à

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une petite spéculation, peu importante en apparence, consistant à avancer aux ouvriers, dans leurs pressants besoins d'argent, de petites sommes moyennant de gros intérêts. Il va sans dire qu'il ne faisait pas cette spéculation en son propre nom ; il se couvrait du nom d'un ami, chrétien fervent comme lui, avec lequel il était associé. De cette manière, il tenait les ouvriers nécessi* teuz dans sa main et leur faisait subir de fortes retenues sur leur paye de chaque semaine, jusqu'à ce qu'ils se fussent complètement libérés , y compris les intérêts.

Depuis la fatale soirée où j'avais failli perdre la raison, et après que le teneur de livres se fut assuré que je n'ouvrirais pas la bouche sur ce dont j'avais été témoin, il m'avait laissé parf^itepient tranquille et s'était rigoureusement abstenu de toute nouvelle tentatiye pour me convertir. Quant à moi , jq ne pensais qu'à contre-cœur à ces tristes scènes, où j'avais joué le rôle de témoiti et jusqu'à un certain point celui d'acteur. Ce sou^nir, joint aux claires et amicales paroles de mon excellent ami, le docteur Burbus , acheva de faire tomber le sombre voile que M. Specht avait jeté sur mon esprit et sur mon cœur, et qui avait menace de p'envelopper lentement tout entier et de me perdre à jamais. La seule chose qui me semblât douce et triste 4 U fo^3 4^ns le souvenir de cette regrettable époque , c'était la pensée de ma cousine Emma. Les rêves sauvages , les ombres nocturnes et les visions fantastiques qui entouraient naguère son image, étaient maintenant comme ces brouillard^ d'automne que le soleil , en montant à l'horizon, refoule dans les profondeurs d'où ils sont sortis ^ et l'image de la belle et gracieuse jeune fille surgiss^t en moi toute pure et toute radieuse.

Comme je n'avais aucun secret pour le docteur, je pe manquai pas de lui faire connaître le sentiment que m'inspirait ma cousine. Il y démêla tout aussitôt une passion qui avec le temps pouvait devenir cle l'amour.

« Mais pour le moment, mon digne et honorable négociant , me ditril avec cette âpreté saine de langage qui

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était dan^ ses habitudes, laissez^moi là de telles pensées, et regardez devant vous le haut de la montagne que vous avez encore à gravir, avant d'avoir atteint un emplacement commode pour vous y bâtir votre hutte , à l'ombrQ d*un laborieux passé. »

Le docteur avait beau jeu à parler ainsi. Cette hauteur, il l'avait atteinte , lui , et il s'y était bâti sa hutte , qui était vraiment une hutte d'un goût charmant et fort coquettement meublée. Elle consistait en un appartement de six pièces , situé dans un des plus beaux quartiers de la ville , et il l'habitait depuis peu de jours , avec sa femme, Sibylle, qui maintenant s'appelait Mme Qurbus,

On peut facilement s'imaginer combien nous étions joyeux et heureux de nous revoir. Noui? évoquiops tous nos vieux souvenirs, et, après avoir échangé pendant des heures entières des récits et des questions sans fin sur toiit le personnel du moulin , après avoir longuement causé du père Christophe et de sa femme , d'ËUsabeth ^ de Franz et de Gaspard , nous nous rappelions tous ces lieux qui nous étaient chers, le ruisseau, la petite pièce où j'avais établi mon comptoir, et qui tfemblai| sans cesse pendant que j'écrivais, que sais-je encore! -Nous parlions ^ussi de l'aimable Marianne, qui, elle aussi, était mariée maintenant comme Sibylle,

Je partageais mes visites entre la maison du docteur e^ celle de mon cousin, et je trouvais Emma dans l'unie et dans l'autre, car elle s'était intimement liée avecBIme Burbus. Mon cousin, qui, malgré les observations dû docteur* continuait à ne prendre d'autre exercice que celui dont j*ai parlé, et qui consistait à battrp la mesfure, isans quitter sa chaise, avec l'index de sa main droite et la pointe de son pied droit, commençait depuis quelque temps à se porter assez mal.

Le docteur eut beau faire tout son possible pour le remettre sur pied, le temps était venu où, selon l'expression de iûon cousin, la mort, comme une ligne noire, allait fermer ce triangle irrégulier jdoût se compose la vie de chaque homme , et le bon professeur s'en remettait à

l'Eternité du soin d'en déterminer la vraie grandeur, qui ^ale X ici-bas.

n mourut tranquillement, comme il avait vécu ; mais il devait, hélas! emporter avec lui dans la tombe le calme et la paix de sa charmante maison.

Comme je me trouvais après l'enterrement chez le docteur et que nous causions de ce triste événement ., qui m'a£Bigeait d'autant plus qu'il me rendait pour ainsi dire une seconde fois orphelin, celui-ci me dit en hochant la tôte:

« Des jours pénibles se préparent pour la pauvre Emma. Je crains fort que la succession du vieux bonhomme ne se réduise à zéro. »

Je me rappelai alors les paroles de Mme Stieglitz, qui, un jour qu'on était venu à parler du professeur devant elle, avait dit: < Pour moi, cela me ferait beaucoup de peine , s'il était jamais forcé de vendre dans ses vieux jours sa maison et son jardin. »

Ce malheur auquel il avait, il est vrai, échappé de son vivant, ce malheur de se séparer de sa chère propriété allait retomber plus lourdement sur sa femme et sur sa fille. Aussitôt après son décès, on avait mis les scellés sur sa maison. On trouva des dettes en quantité, mais point d'argent; aussi vendit-on tout, la maison et le jardin, et il ne resta plus à la pauvre veuve d'autre parti à prendre que d'aller se réfugier, avec le peu qu'elle put sauver du naufrage, chez une de ses sœurs, qui habitait dans une autre partie de la province. Cependant Sibylle ne put se résoudre à se séparer d'Emma, et, après ime longue conversation qu'elle eut avec sa mère, celle-ci consentit à lui laisser sa fille pendant quelque temps ; mais d'un ton sérieux et ferme elle dit au docteur :

cCe séjour de ma fille dans votre maison ne peut et ne doit être que de peu de durée, et il faut qu'Emma songe à se pourvoir le plus tôt possible d'une occupation honorable, qui la mette à même d'assurer son avenir, »

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Les choses en étaient là, et mon horizon recommençait à s'assombrir. Le train de vie que l'on menait dans la maison Stieglitz n'était rien moins, à vrai dire, que récréatif.

Mme Stieglitz était placée entre le pasteur Schlosser et M. Specht, comme entre les deux serres d'un étau, et ces deux messieurs travaillaient de tous leurs efforts à rendre de plus en, plus accessible à la vraie grâce le cœur de cette bonne, dame, qui n'était pas sans faiblesse, malgré ses excellentes qualités. Cette femme active et laborieuse, qui n'avait jamais manqué jusque-là de dire sa prière matin et soir, et qui même, lorsqu'elle en sentait le besoin, lisait volontiers un chapitre dans un livre pieux, ou quelque hymne spirituelle ; ce généreux cœur qui, dans une vie déjà longue, avait fait le bonheur de milliers de pauvres gens et prodigué les aum&ies avec une inépuisable charité; cette personne, en un mot, d'une si irréprochable pureté, devint dès lors chancelante, grâce aux incessantes obsessions de ses deux persécuteurs hypocrites. Le pasteur Schlosser lui disait sans cesse quels grands pécheurs nous sommes, tous sans exception, devant le Seigneur, et il réprimait en elle par de dures paroles la seule pensée que l'on pût être homme et obtenir son pardon d'un Dieu irrité, si l'on ne joignait à la pratique d'une vie habituellement honnête et pieuse l'exercice persévérant de la prière et de la contrition.

« Oh ! qu'est-ce que l'homme , disait-il, sinon orgueil et indifférence, s'il ose se croire assuré contre la colère du Très-Haut, parce qu'il donne aux pauvres et ne commet aucun péché criant? Certes, c'est mal reconnaître la perversité propre à notre nature; autrement, nous passerions les jours et les nuits prosternés dans la poussière, et nous prierions le ciel avec ferveur de daigner faire luire un seul rayon de sa grâce dans les ténèbres de notre cœur. »

On chercha même à tirer un adroit parti de la triste aventure du patron et du teneur de livres, surtout de la folie et de la mort du premier; et en les montrant à

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Mme Stieglit2 comme un chAtiment de Dieu, on réussit à ébranler et à troubler son cœur.

Elle avait^ dès sa première jeunesse, aimé d'un amour sincère et dévoué cet homme qui lui était destiné, qui devint son époUK. Elle avait, plus tard, cruellement souffert du malheur qui Pavait frappé, et lui avait prodigué tous les tendres soins que Ton peut attendre d'une honnête épouse. C'est que, sous cette rude enveloppe, battait en elle un cœur vraiment aimant.

Son mariage avait été malheureux. Elle n'avait jamais eu d'enfants, et pourtant, comme elle les eût aimés! avec quel soin elle les eût élevés ! A cette heure, elle sentait cela doublement. Son cœur était triste et ému, et à ce cœur triste et ému, auquel chaque jour, à chaque heure, des milliers de riens insignifiants venaient Yàppeler l'amer et douloureux souvenir de son époux infortuné, on arrachait sans pitié le dernier appui, la conscience d'avoir honnêtement et sagement agi ; et en échange on ne lui donnait rien , rien que cette eau bourbeuse et douceâtre d'une hypocrite piété, avec laquelle on lui ternissait le souvenir de toute une vie passée sans réproche.

En ce qui me concernait, elle dut entendre mille plaintes sur mon peu de disposition à marcher dans la voie du salut. Cependant, quoique le teneur de livres fit tout son possible pour me perdre ati()t*ès d'elle, il h'y réussit qu'à moitié. La bonne dame me regardait sans dbute comme à peu près perdu moralement, mais elle n'en continuait pas moins à me traiter avec une bonté toute particulière, et, avant même que j'eusse fini mon temps d'apprentissage, elle m'avait alloué un salaire, comme n'en touchaient d'habitude que les anciens commis.

Les choses avaient bien plus mal tourné pour la demoiselle de magasin. Depuis l'entretien où je l'avais surprise sur l'escaUer avec le teneur de livres, elle était singulièrement montée en faveur auprès de lui, comme je l'ai déjà remarqué; elle le suivit même d'un pas si ferme et si assuré dans la voie du salut, qu'il lui avait accordé l'insigne faveur d'assister aux assemblées de prière. Mais

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cette bonne situation ne dura pas longtemps , et bientôt survinrent entre elle et M. Specht de nouvelles querelles, quelquefois si vives, que j'entendais distinctement de ma chanibre les pleurs et les sanglots de la pauvre fille. Avec cela elle tomba malade. Sa figure^ qui, sans être belle, était habituellement florissante de santé, devint peu à peu pâle et blême, et un beau matih elle avait quitté la maison, sans me dire adieu. Cela me fit une véritable peine, car je l'avais toujours traitée avec beaucoup d*égards. Cependant, à quelques jours de là, je la vis par hasard où je ne me serais jamais attendu à la rencontrer ; elle sortait de chez le docteur Burbus^ au moment même où j'y entrais^ et elle avait les yeux tout rouges de larmes.

< Adieu, me dit-elle en sanglotant, et pensez à moi quelquefois ; le docteur sait tout. >

Là^essus, elle me tendit la main et je ne l'ai plus revue.

Comme j'entrais dans le cabinet d'étude de mon ami, qui était en même temps son cabinet de réception, je le trouvai en train de cacheter un papier sous enveloppe et de le serrer dans un tiroir. Interrogé par moi sur la demoiselle de magasin qui venait de le quitter :

« Tout ce que je puis vous dire, mon très-hoûorable fabricant, me répondit-il, c'est que ladite demoiselle a dû quitter la maison Stieglitz. Quant au pourquoi^ ajoutat-il d'un air de mystère^ il sera connu, non pas quand les morts ressusciteront, mais aussitôt que le tribunal, qui ne fait jamais défaut au bon droit,- aura repris ses séances. «

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