‹ Boutique et comptoirChapitre 35 sur 39 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Emma.

Cependant le jour fixé pour la vente de la maison de mon cousin le professeur était venu, et je me fis violence pour y assister quelques instants. Une foule bruyante et grossière remplissait le jardin, les corridors, les escaliers, toutes les chambres. On se disputait les meubles les plus précieux de la pauvre famille, on taxait chaque objet en échangeant force plaisanteries détestables, force remarques plus ou moins malséantes, et chacun, pour payer le moins possible ce qui excitait son envie, le dépréciait aux yeux de tous. Il ne servit de rien au pauvre Joco de crier sans cesse et à tue-téte : c Filou ! » ou bien : c Mort de ma vie ! > qui étaient ses deux mots favoris ; il fut tout d'abord mis à l'enchère comme un individu qui, pour sa nourriture, coûtait à la masse plus qu'il ne valait. Du reste, il en fut de cette vente comme de toutes celles de ce genre, et je n'y insisterai pas. On mettait successivement à l'enchère les différents objets. « Une fois, deux fois, trois fois ! » criait le commissaire, puis il frappait sur la table quelques petits coups secs avec son marteau, et la chose était adjugée ; alors on passait à une autre, etainside suite.

La pauvre Emma ne savait naturellement rien de ce que Ton faisait alors ; on le lui avait caché soigneusement, pour ne pas raviver sa douleur. Elle vivait alors chez le docteur de la manière la plus agréable, ce qui ne Tem* péchait pas de le prier souvent et avec de vives instances de vouloir bien, en souvenir des paroles de sa mère, lui chercher au plus tôt une position qui lui permît de se suffire à elle-même. Mais Burbus renvoyait bien loin de tels projets et ne voulait pas absolu&ent entendre cette chère enfant lui parler de quitter sa maison.

« Restez avec ma femme, avait-il coutume de lui dire; vous êtes fort bien ici pour attendre, nous ne vous quitterons pas. A quoi bon d'ailleurs ? Si pourtant, quelque jour, il se rencontrait une affaire extraordinairement avantageuse.... mais nous reparlerons de cela plus tard. Pour le moment, je vous supplie en grâce, ma noble châtelaine (c'est le surnom qu'il lui avait donné), de n'y plus penser. »

Mais Emma y pensait toujours, y pensait sans cesse. Bien qu'elle aimât sincèrement la femme du docteur, bien qu'elle eût très-volontiers, à titre d'amie et d'hôtesse, passé chez elle plusieurs mois, une année peut-être, chaque jour maintenant qu'elle perdait à chercher, sans la trouver, une occupation fize et convenable, lui semblait un tort qu'elle faisait non-seulement à elle-même, mais surtout à sa mère : car assurer à sa mère une libre vieillesse, tel était son souhait le plus ardent et le plus cher. Un jour elle me prit à part, me parla de son plan, de la nécessité de le mettre le plus tôt possible à exécution, et réclama mon concours. Mais le docteur m'avait déjà donné ses instructions en prévision d'une ouverture de ce genre; aussi déclarai-je à ma jeune cousine, en haussant les épaules, qu'il était extrêmement difficile de lui trouver ce qu'elle demandait ; qu'elle pouvait, du reste, se tenir bien tranquille, qu'il n'y avait à cela rien de pressé, et autres banalités de cette sorte.

« Pourquoi ne veux-tu pas, lui dis-je enfin, demeurer avec la femme du docteur ? Elle est si contente de t'avoir !

— Pourquoi ? me répondit-elle ; pourquoi ? . . . Parce que je ne veux pas vivre à la discrétion des autres, fussentils mes meilleurs amis. Mais pourquoi, toi qui me parles, n'es-tu pas resté au moulin ? me demanda-t-elle à son tour d'un ton fort sérieux. On t'y aurait assurément gardé avec grand plaisir une couple d'années. »

Il n'y avait vraiment rien à répondre à cela, et pourtant je ne pouvais consentir à ce qu'elle me demandait ; d'abord, parce que le docteur me l'avait expressément

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défendu, et en second lieu, parce que j*étais trop égoïste pour faire la moindre démarche qui eût pu éloigner de la ville, ou tout au moins de la maison du docteur, ma bonne Emma, que j'aimais de tout mon cœur, sans le lui avoir jamais dit.

A quelque temps de là, Emma semblait résignée et ne soufflait plus mot de son projet, lorsque le docteur fut de nouveau mandé dans notre maison par un mot d'écrit de M. Specht. Cette Itfvitation le surpHt d'autant plus que le médecin actuel de la maison Stiéglitz était depuis assez longtemps très-mal avec lui et, par suite, de plus en plus en crédit auprès de M. Schlôsseï' et de M. Specht. Mme Stiéglitz se trouvait dans sa chambre, lorsque le docteur Burbus se présenta ; elle était assise devant son bureau, ses lunettes sut le nez, et occupée de lire plusieurs lettres. Elle tendit la main au docteur, qui prit une chaise et entama la conversation de l'air le moins embarrassé du monde, totit comme s'il n'y eût eii dans ses visites aucune interruption. Comme il me l'assura plus tard, il trouva Mme Stiéglitz fort vieillie ; elle ne lui parut plus avoir cette énergie et cette verdeui" qu'elle montrait précédemment.

Cependant Mme Stiéglitz retira ses lunettes, se renversa sur sa chaise et sembla prendre un certain plaisir aux saines et plaisantes idées du docteur. Parfois un léger sourire se dessillait sûr sa figure sérieuse, et elle ne se fâcha point j quand BurbUs lui donna à etitendrë qu'il avait l'espoir le plus fondé de redevenir bientôt son médecin attitré, vu qu'il se donnait une peine infinie pour faire oublier son passé et obtenir là faveur d'être admis dans quelque clUb de prièfe^ à titre de brebis égarée, niais repentante.

DU reste, il n'y avait jamais iiloyen dé se fâcher contre le docteur ; il aVait une manière si plaisante de présenter ses observations « même les plus mordantes, qû'oû ne pouvait sérieusement lui en vouloit*.

k Laissez vos railleries, dit enfin Mnte Stieglil^z, mais sans se fâcher le moins dû inonde ; il arrive tous les jours

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dans là vie que Ton se rencontre, que Y on fait quelque temps route ensemble, et qu'ensuite on se sépare.

— Oui, dit le docteur, comme les billes sur le billard, après un choc violent.

— ^^ Si je vous ai fait appeler, cher docteur, reprit Mme Stieglitz , ce n'est point pour une consultation médicale ; j'ai le corps, Dieu merci! assez bien portant ; mais c'est pour une affaire sur laquelle je désire causer avec vous. Lisez cette lettre. »

Le docteur déplia le papier que lui tendait Mme Stieglitz, et , après l'avoir lu d'un bout à l'autre et en avoir vu la signature, il se frotta les yeux à plusieurs reprises, comme un hoDMne qui ne veut et ne peut croire ce qu'il voit.

« Oh ! c'est trop fort, dit-il après une pause de quelques instants. Mais vous ne seriez pas disposée à y consentir, madame ?

— Pourquoi pas ? répliqua-t-elle. Je connais la famille ; ces gens-là ont eu du malheur, mais ils étaient d'un caracière honorable, et la jeune fille doit être fort instruite et parfaitement élevée ; c'est ce que dit, du moins, mon teneur de livres, M. Specht.

— Ah! ahl M. Specht, dit le docteur avec un rire amer, M. Specht, que Dieu...'. » Il allait dire : m Que Dieu damne ! » mais il retint le inot , et continua en hochant la tète : < Cela n'est pas possible , madame , cela n'est vraiment pas possible.

— Et pourquoi pas?... Cette jeûne fille n'est-elle pas digue de toute estime? Mon cher docteur, j'ai à vous demander quelques éclaircissements sur son caractère. N'habite-t-elle pas chez Vous depuis la iaort de son père?

— Certes, elle est de .tout point fort recommandable, dit le docteur , et, pour ce qui est de cela, toute maison où entrerait cette pure et noble créature devrait s'estimer heureuse. Oui, même ici, ajouta-t-il avec une pointe d'ironie, même ici, où la foi jette une si vive lumière, on ne trouverait pas çn eUe la moindre tache.

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— Eh bien! je ne serais point du tout éloignée, reprit Mme StiegUtz, de prendre chez moi cette jeune fille aux meilleures conditions.

— Mais moi je serais fort peu disposé à la laisser sortir de chez moi.

— C'est ce qu'elle a prévu, répondit tranquillement la bonne dame, et elle m'a écrit à ce sujet, mais cette fois confidentiellement, une seconde lettre, où elle me parle de. l'hospitalité cordialp qu'elle a trouvée chez vous et du désir qu'elle a de se créer une existence. Cette lettre, si pleine de candeur et si noblement motivée, m'a mise tout à fait de son parti. Aussi votre témoignage me suffit-il amplement, mon cher docteur, et je donnerai à Mlle Emma la place qu'elle me demande.

— Une place de demoiselle de magasin? dit le docteur avec sa façon de rire toute particulière quand il voulait retenir sa colère.

— Non pas précisément, répondit Mme StiegUtz. Voyezvous, docteur, je vieillis tous les jours, je deviens faible; je ne suis plus ce que j'étais il y a encore six mois ^ ajouta-t-elle avec un sourire contraint; mes yeux s'en vont; je reste souvent des heures entières seule avec moi-même, avec mes tristes pensées, et je serais heureuse d'avoir autour de moi une bonne créature, qui me parlât avec affection et tendresse, une aimable jeune fille qui me comprît, qui supportât et m'aidât à supporter ma vieillesse. J'ai bien, il est vrai, le directeur de ma conscience, le digne M. Schlosser; mais son temps est précieux, et je ne puis pas le lui prendre toujours. »

A ces mots, le docteur regarda d'un air sérieux Mme Stieglitz et répondit d'un ton décidé :

c Ma ddgne et honorée dame, vous ouvrez à cette ^pauvre jeune fille sans ressources une perspective que beaucoup d'autres ne manqueraient pais de saisir avidement ; mais n'oubliez pas qu'Emma, toute bien élevée qu'elle est, quoique son caractère soit irréprochable et son cœur pur comme l'or (nous autres médecins, nous nous y connaissons), n'oubliez pas, dis-je, qu'Emma

manque de ces rares vertus dont se parent la plupart des amis de votre maison, madame; c'est un cœur généreux, reconnaissant, un esprit ouvert, une haute raison; mais elle n'a aucune aptitude à mériter jamais cette grâce divine que vous savez. »

Mme Stieglitz baissa la tète et garda le silence quelques instants.

« Je comprends parfaitement votre reproche , monsieur, dit-elle enfin; mais je crois et j'espère que vous me jugez mal, ainsi que mes amis; moi, du moins, je ne suis point d'une piété hypocrite. Si je suis engagée dans une fausse voie, Dieu veuille me pardonner ! Tout ce que je fais, c'est pour l'honneur et la gloire du Très- Haut. »

Elle se redressa, en parlant ainsi, dans toute sa sévère majesté; quelques la^mes roulèrent sur ses joues pâles; elle tendit ensuite la main au docteur, qui, tout ému de l'entretien qu'il venait d'avoir, prit son chapeau et s'éloigna avec une muette révérence.

Je le vis descendre l'escalier quatre à quatre , et je fus efiTrayé de l'expression courroucée de son visage ; mais mon effroi redoubla, quand il me saisit le bras et m'entratna dans la salle à manger, qui était toute grande ouverte. Là, il me considéra de la tète aux pieds et me dit :

« Eh! eh! monsieur l'étourdi, voilà ce qui s'appelle tenir parole à un ami ! Ne vous avais-je pas prié, ne vous avais-je pas recommandé, moi qui suis de beaucoup votre aîné et tout dévoué à vos intérêts, ne vous avais-je pas dit, enfin, de refuser votre aide à Emma dans son extravagant dessein de chercher une place ? Et maintenant, voilà que vous voulez l'introduire ici, dans cette maison, comme demoiselle de magasin de M. Specht, comme une seconde 'demoiselle Thérèse, monstre que vous êtes ! Ah ! soyez sûr qu'à votre plus prochaine indisposition , je vous donne de l'acide prussique, pour délivrer à tout jamais le monde d*un insecte aussi nuisible que vous! »

Je restai d'abord muet, la bouche ouverte, et, quand je pus enfin parler, ce fut pour protester haut et ferme au docteur que je ne savais pas le premier mot de toute cette histoire. Je lui donnai ma parole d'honneur que j'avais carrément refusé tout concours aux idées de ma cousine, comme il me l'avait enjoint.

Le docteur me crut, car je ne lui avais jamais menti ; il réfléchit im moment, et dit ensuite avec vivacité :

c La maudite petite elle aura lu l'annonce dans le journal. Il n'y a vraiment rien à faire avec son caractère entier et résolu. >

Et, s'élançant vers la porte, il courut chez lui comme un fou.

Comme l'avait dit le docteur, avec le caractère décidé de ma cousine Emma, il n'y avait pas à songer à la faire revenir sans des raisons puissantes d'une résolution une fois prise , et de ces raisons puissantes qui eussent pu Tempècher d'accepter une place dans la maison Stieglitz et Cie, nous n'en voyions aucune, la femme du docteur et moi. Je ne pouvais pourtant pas lui tracer une exacte peinture du caractère de notre teneur de livres ; je pouvais moins encore lui parler de cette assemblée de prière, à laquelle j'avais eu l'honneur, le triste honneur d'assister une fois.

Le docteur, de son côté, semblait hésiter à faire confidence à sa protégée de certain détail qu'il paraissait connaître sur le compte de M. Specht. Il tint longtemps sur ce sujet conseil avec lui-même , et eut ensuite avec moi un sérieux entretien.

« Que dois-je faire ? me dit-il. Contre la patronne, je n'ai rien à dire, et son caractère honorable est au-dessus de toute atteinte. D'autre part, quand je réussirais à faire sauter le teneur de livres , et c'est une question de savoir si j'y réussirais , nous n'y aurions pas encore gagné grand'chose; car ces damnés piétistes se tiennent entre eux comme les anneaux d'une chaîne. Il l'entraînerait avec lui, comme je vous le disais déjà un certain soir qu'il vous avait démontré que vous aviez

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mené jusqu'ici une vie extrêmement immorale. Laissons donc les choses suivre leur cours et ayons les yeux ouverts. Il y a bien des choses qui vont mal dans l'Ëtat de Danemark S ajouta-t-ih Marchez droit devant vous, laissez-moi de c6tô toutes vos amourettes, et demandez-moi conseil, dès que vous aurez le moindre soupçon. »

Il fut donc bientôt décidé qu*Ëmma entrerait dans la maison StiegUtz. Le tenetir de livres me Tannonça luimême de l'air le plus indifférent du monde, et la seule marqué d'attention qu'il donna à la nouvelle arrivée fut de Itd céder sa chambre à coucher avec le poêle dont j'ai parlé, et de d'établir dans la mienne. Quant à moi, je m*iûstallai à côté de ma cousine, dans l'ancienne chambre de Mlle Thérèse , que M» Spêcht n'avait pas voulu occuper.

J'éprouvai, dans les commencements, une satisfaction visible, et que je m'avouais timidement à moi-même dans mes heures les plus silencieuses, d'habiter sous le même toit qu'Emma, de la voir tous les jours à table, et d*étre à mètne de lui rendre par-ci par-là de petits services.

Nous avions pris un nouveau commis ; je dis nous^ car maintenant, dans les grandes occasions, j'avais, tnoi aussi, voix au chapitre. Ce nouveau commis, mon successeur, était ce jeune M. Block, que nous avons appris à connaître dans le bureau de pesage de M. Pfeffer. Il était le plus souvent occupé dans la boutique, où M. Specht lui-même s'était, depuis assez longtemps, presque exclusivement installé. Il n'y avait pas beaucoup à faire là pour une troisième personne ; aussi Emma n'y était- elle presque jamais; elle se tenait habituellement dans la chambre de la patronne, occupée de coudre et de broder auprès d'elle, ou de lui faire la lecture. Je ne sais comment cela se fit, mais la jeune fille eut bientôt conquis une sorte d*autorité sur toute la maison, et chacun évi-

1. Citation de Shakspeare^ dans la tragédie d*HavfUetf si je ne me trompe (Note du traducteur).

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tait plus que jamais de s'attirer un regard sévère de Mme Stieglitz, surtout quand Emma était auprès d'eUe.

Elle exerça notamment une grande influence sur l'éducation de M. Block, qui avait été jusque-là un garçon passablement négligent , et une seule parole de désapprobation de sa part suffisait pour le rendre attentif et réfléchi pendant une semaine entière.

Quant à mes rapports avec elle, ils étaient ceux d*une tendre amitié, et pourtant je crus remarquer, par mille petits riens qui pour moi avaient une grande signification, que, depuis son entrée dans la maison, elle voyait moins en moi un cousin qu'un collègue, ce qui me fit passer bien des heures tristes. Elle m'avait autrefois traité avec tant de tendresse, nous vivions ensemble sur un tel pied d'intimité presque fraternelle ! Elle m'aimait, je l'aimais, et cependant nous eussions rougi tous deux de nous l'avouer l'un à l'autre. Mais cette conscience même de notre mutuelle sympathie avait mis autrefois dans nos deux existences une douce et belle harmonie , que ne troublèrent jamais ni explications ni transports. Maintenant, c'était bien différent.

Si naguère il m'était permis, une fois par hasard, de lui prendre la main, ou si, en nous quittant ou en nous revoyant, nos lèvres venaient à se rencontrer, je prenais ce bonheur comme un tendre don , et j'attendais avec patience, avec un vif désir sans doute, mais sans passion, qu'il pût se renouveler encore. Mais comme une fois, ici, elle m'avait retiré sa main, que je pressais doucement sans sentir qu'elle y répondit, et conmie, en cette circonstance, je lui avais dit, non sans quelque émotion : c Maintenant les temps sont passés ! » dès lors je fus plus tourmenté que jamais du désir de toucher sa main à la première occasion qui s'offiîrait. Tout en comprenant fort bien que, par là, j'exposais la pauvre fille à de grand» embarras sous l'œil d'Argus de M. Specht, je ne pus cependant m'en défendre. La chose alla même si loin qu'Emma, profitant d'un mo-

ment où nous étions seuls, me dépeignit notre situation réciproque avec larmes, mais en même temps avec beaucoup de calme et de réserve. Je sentis qu'elle avait parfaitement raison ; mais mon cœur froissé ne pouvait ni ne voulait accéder à sa maxime , qui était de travailler sans relâche et de s'abandonner pour tout le reste à Dieu, qui certainement serait pour nous le meilleur guide. « C'est bien, pensai-J6 ; elle te sacrifie, elle veut se pousser dans les bonnes grâces de la patronne en rompant les doux liens qui l'unissaient à toi ; c'est bien, je ferai de même. » Et je me mis à rire haut. Elle voulut me tendre la main ; comme je ne la prenais pas , elle croisa les bras sur sa poitrine et me dit en pleurant :

« Tu ne me comprends pas, et Dieu sait combien tu es injuste et amer avec moi. »

Je lui fis pour toute réponse un froid salut; je souhaitai le bonjour à mademoiselle Emma et me retirai dans ma chambre. J'étais encore sur la première marche de l'escalier, quand une voix intérieure me dit : « Tu viens de te conduire en héros ! » Mais, dès la seconde marche, je me sentis mollir, et je ne fus pas plus tôt dans ma chambre que je me jetai brusquement sur une chaise en pleurant et en me regardant conmie le plus malheureux des honunes.

Mille pensées se croisaient dans mon esprit , et, bien <IQe je me disse par moments que ma cousine avait parfaitement raison et que la patronne ne pourrait qu'être choquée d'une telle amourette dans sa maison et sous ses yeux, mon orgueil et ma jeunesse me tenaient un tout autre langage. Je résolus donc de ne voir désormais dans Emma qu'une personne tout à fait étrangère , et dans mon for intérieur j'étais fermement convaincu qu'elle était un petit monstre sans cœur.

Je ne pouvais me montrer au comptoir avec des yeux ï'ouges d'avoir pleuré. Désirant d'ailleurs en appeler de mon jugement et espérant encore le voir casser par lin tribunal supérieur, qui peut-être me montrerait le cœur de ma jeune cousine, sous un jour flatteur pour ma

vanité, je pris mon chapeau et résolus d'aller tout confesser au docteur Burbus. .

Je le trouvai chez lui ; il venait de visiter ses malades et m'engagea à ne lui rien cacher. Je fus avec lui la franchise môme. Je lui parlai de mon inclination pour ma petite cousine et lui déclarai que j'avais eu tout lieu d'être pleinement satisfait d'elle juscju'à son entrée dans la maison Stieglitz.

Ici le docteur m'interrompit.

c Et quel âge avez-vous maintenant , mon très-honorable teneur de livres ? me demanda-t-il.

— J'aurai tantôt vingt ans , lui répondis-je en me redressant de toute ma hauteur.

— C'est bien, continuez. »

Cette question, si simple en elle-même, m'avait en quelque sorte tout démonté. Autant la première partie de mon récit avait été claire et^ à ce que je croyais du moins, propre à faire une bonne impression, autant la seconde fut embrouillée et obscure, et je remarquai par moments comme des éclairs de malicieuse gaieté briller dans les yeux du docteur. Cependant, lorsque j'eus fini, il était devenu véritablement sérieux, et, après une pause de quelques instants :

oc Je vous remercie de votre franchise, me dit-il, elle est assurément fort louable; mais soufi^z que je sois franc à mon tour avec vous^ mon ami. Toute votre histoire, depuis le commencement jusqu'à la fin, est un pur roman sans consistance. Emma vous a de temps en temps t^idu la main, elle vous a même par-ci par-là donné ou laissé prendre quelques baisers , à vous son cousin, et puis après? Qu'elle n'ait songé à rien de plus, en le faisant, cela est aussi clair que le jour ; et maintenant vous voilà parti , vous voilà vous imaginant que cette jeune fille est amoureuse de vous, bâtissant là-dessus mille châteaux magnifiques et vous berçant des plus folles espérances, au point de compromettre la pauvre enfant dans la maison même où elle doit gagner son pain ! Ah ! cessez, de grâce, ces extravagances. Quant à ^ma, dès

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que je la verrai, je lui dirai qu'elle a eu parfaitement raison. Mon très-cher ami, je ne veux certainement pas vous faire du mal, mais toute médecine est amère ; aussi me remercierez-vous si maintenant, tandis qu'il en est temps encore, je traite votre peine de cœur avec quelques gouttes amères, afin de ne pas être forcé de recourir plus tard à des moyens plus énergiques' et plus violents pour combattre un mal qui serait devenu un délire intense. Vous êtes encore très-jeune, vous avez, je dois l'avouer, appris déjà quelque chose ^ et vous pouvez trouver à vous placer dans n'importe quelle bonne maison. Or la maison Stieglitz est maintenant trop petite pour vous ; il vous faut en sortir, courir le monde. J'ai déjà écrit dans ce sens à votre tuteur. Il est nécessaire que vous appreniez à connaître la vie. Allons, courage, la tète haute!... Mais nous traiterons ce point plus au long dans cinq ou six ans. *

Je ne répondis pas un mot et m'en retournai à la maison tout rêveur. Le docteur avait raison et tort, c'est ce que je me disais à part moi. Qu'Emma n'eût jamais ressenti pour moi qu'une banale affection de cousine, jesavais là-dessus mieux que personne à quoi m'en tenir ; mais elle était maintenant tout à fait changée, je le sentais aussi, et c'est ce qui me causait une profonde douleur. Je devais apprendre à connaître la vie, avait dit le docteur, et je l'avais compris, mais fort mai. Que connaissais-je de la vie, en effet? Depuis que j'étais dans la maison Stieglitz, tout mon temps s'était passé ou dans les affaires, ou en visites chez mon cousin et chez le docteur. Hélas! ces deux maisons-là avaient été jusquici tout mon horizon, tout mon monde! Maintenant, cela était changé ; je résolus de changer aussi moi-même et de mener une autre vie, comme le lecteur l'apprendra dans le prochain chapitre.

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