CHAPITRE XXXVII
L'Age des folies.
Lorsqu'on regarde les petits enfants, ces mignonnes créatures, miniatures vivantes du père et de la mère, fidèles reproductions en petit de leurs qualités et de leurs défauts, il suffit de les voir jouer et de les entendre causer ensemble pendant quelques minutes pour distinguer tout aussitôt le petit garçon de la petite fille. Ils ont beau porter l'un et l'autre de petites robes également longues, des cheveux blonds pareillement bouclés et frisés, dès les premières années le sexe fort se trahit. Le garçon gâte, perd et détruit, là où la petite fille arrange, amasse, édifie. Il manie le marteau, brise les vitres et les boutons des fleurs, s'empare d'un couteau pour en- »tailler les tables ; elle, au contraire, elle nettoie les vitres avec son petit tablier, plante le bouquet de bal de sa maman dans le sable du crachoir, et, si elle prend en main un couteau ou une paire de ciseaux, ce n'est que pour tailler une robe à sa poupée dans un des meilleurs tabliers de sa maman ; et plus, en grandissant, la petite fille devient douce et posée, plus le petit garçon devient méchant et intraitable. Il sait chanter comme le coq, mugir comme le bœuf; il déchire ses culottes aux genoux et se plante des éclats de bois dans les mains en marchant comme le cheval; il tire la langue de toute sa longueur, comme le loup, et, comme son papa, il pile son chapeau, brise ses pipes et broie ses cigares.
Ces petites drôleries, jointes, dans les premières années de l'enfance, à une certaine maladresse naturelle que l'on ne manque jamais de trouver adorable, mettent bien rarement les parents en colère. On se console en pensant que ce temps-là passera bien vite et que le
bambin finira par devenir raisonnable. Mais la raison ne vient guère vite au bambin. On l'envoie à l'école avec sa sœur; tous deux ont une petite robe bien proprette et un tablier d'une blancheur parfaite. La petite fille revient à la maison comme elle en était sortie; mais le gar^n, tout crotté et tout en loques. A l'entendre, c'est Fritz, le petit du voisin , qui lui a jeté son bonnet dans la crotte et lui a sali son tablier ; mais le petit drôle n'avoue pas qu'il a brisé la tablette d'ardoise du petit Fritz.
Le temps vient alors où les amis et les amies de la maison ont à soufirir l'impossible du mauvais caractère de l'enfant gâté, surtout la vieille tante qui l'a élevé et naturellement gâté. C'est elle qui , à vrai dire, est l'unique cause de toutes ses sottises, ou du moins qui a le plus contribué à les développer. Elle lui permet de temps en temps, lorsque personne ne le voit, de faire la chasse au chat avec le chasse-mouche;.de temps en temps aussi elle le laisse se glisser dans la niche du chien, et, quand le père se plaint , la bonne vieille tante est tout heureuse alors d'avoir à rhabiller de pied en cap son coquin de neveu, tout en déclarant que c'est un plaisir de l'entendre aboyer dans la niche, que le chien ne ferait pas mieux.
Il a cinq ans à présent, et même alors la vieille tante se fait encore un plaisir de lui chanter des chansons pendant une heure entière pour l'endormir ; puis elle fourre sous son tablier, avec le pain du soir,' quelque friandise que le bambin dévore, quand elle va se coucher, avec un appétit glouton, malgré son sommeil. On fait làdessus de sages observations à la bonne tante ; mais elle répond : « Hélas ! que voulez-vous ? un si petit enfant et une nuit si longue! » Et en remerctment de tant de bonté, le petit enfant chéri se lève je ne sais combien de fois pendant la nuit si longue, et fait mourir sa tante avec une infinité de besoins dont je ne me permets pas de décrire ici la nature.
Au contraire, la petite fille, à cet âge, est déjà fort posée ; elle habille ses poupées , elle leur fait la cuisine
et leur 4oime à manger. On se réjouit de sen manières tranquilles, mais Ton ne se réjouit pas moins du laisseraller du petit garçon, car il y a dans ce laisser-aller je ne sais quoi de naturel et de gai, comme la petite société qui lui apprend ses malices.
Insensiblement son petit corps s'allonge et son visage pâlit. La vieille tante lui a coupé ses longs dieveux blonds, qu'elle a serrés soigneusement dans un morceau de papier. Chaque dimanche, ou chaque jour de fête, elle les lui montre en disant : « Vois-tu? ce sont là les cheveux du cher petit Guillaume; mais il y a bien longtemps déjà qu'il n'existe plus de petit Guillaume : il a fait place maintenant à certain vaurien grand et long» qui me joue tous les tours possibles. »
Le cœur de la bonne vieille tante se reporte alors vers la gentille petite fille qui, à six ans, est déjà douce et raisonnable comme une grande personne, et rend à la bonne femme une infinité de petits services. Elle lui épluche ses pommes de terre à la cuisine, elle nettoie les lampes, elle sait où sit tante a posé son livre d'heures et ses lunettes, et elle n'oublie jamais d'en essuyer les verres avec son petit tablier, av^t de les lui présenter.
L'héritier présomptif, tout au rebours de sa sœur, fait à sa pauvre tante toutes les peines imaginables. Attacher n'impo]i;e quoi à la queue du chat et du chien de chasse, tambouriaer par toute la maison compie un enragé, briser à chaque instant une tasse, une assiette, un verre, tels sont ses tours les moins méchants ; mais le pire, c'est qu'un jour il démoute les verres des lunettes de la bonne tante et les ajuste, en en bridant un, aux deux bouts d'un bâton creux, et de cette façon ingénieuse se fait un télescope. Pujs il a des dispositions effî'^yantes pour la musique, et, en même temps qu'il se met à chanter à tue-tête avec sa voix criarde, U bat la mesure avec les pincettes sur le couvercle de fer du poêle, ce qui produit un charivari à vous briser le tympan,
Ajoutez à cela qu'à cet âge l'enfant est d'une apparence fort ingrate. La croissance lui a donné un teint
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verdâtre et maladif; il est paresseux, glouton, étourdi. Le père hausse les épaules et dit :
« U ne saurait en être autrement ; c'est rapprqche de rage des folies. »
Cette maladie morale n'a pas d'époque bien déterminée, et elle vient plus tôt ou plus tard , selon le plus ou le moins de précocité des natures. Cependant c'est le plus souvent entre dix et seize ans qu'elle se développe. Tantôt elle marche à pas furtifs et prend un masque hypocrite; tantôt elle éclate avec une sauvage fureur, comme un ouragan. On pourrait dire aussi que c'est une période d'ivresse, car le jeune écolier des gymnases allemands prélude assez fréquemment à la vie de séminaire ou d'université par une initiation à l'art de boire.
Dans ces années de folie, l'individu humain est, à proprement parler, l'être le plus insupportable et le plus odieux de toute la création. Sa paresse s^ns limite, défaut qui n'est pourtant pas un lot essentiel de cette crise morale, la passion qu'il met à inventer ou à exécuter de méchants tours , vont au delà de tout ce qu'on pourrait dire : auss\ le professeur est-il la créature la plus tourmentée de la chrétienté, et de là son ipcurable tristesse de se voir si mal payé de ses soins et de ses peines sans nombre.
Et cependant est-il pour chacun de pous mi temps plus complètement heureux que ce premier âge de folie t En est-il un dont nous conservions, tpus tant que nous sommes, 4^ plus agréable^ souyenirs î Elle est si douc^, la saveur d'une pomme volée ! Les violentes nausées que nous causa notre première pipe se changent dans i^otre mémoire en une si déhcieuse ivresse! Et quand , pillant la poire à poudre de notre père , nous en fabriquions étourdiment des fusées et des pétards qui , éclatant dans nos mains, nous brûlaient bien souvent les doigts , sentions-nous seulement notre mal ?
Qui compterait tous les carreaux de vitres que nous brisâmes alors par malice ou par étourderie ? Combien de fois , ce dégât réparé , répétâmes-nous à la maison
nos exercices du gymnase » et » voulant montrer notre adresse à nous enlever sur un bras et à faire la roue sur le parquet du salon , renversftmes-nous la lampe sur le service à thé , de manière à le mettre en pièces !
Non , il n*est pas d*extravagance de ce premier âge qui ne devienne belle dans notre souvenir. Qui ne s'amusa pas, enfant, à changer les enseignes des auberges, ou d'autres encore? Qui n'arracha pas quelques cordons de sonnette? Qui ne brisa quelques réverbères et ne tendit des cordes dans les rues pendant l'obscurité? Personne assurément; ce qui n'empêche pas qu'on ne devienne plus tard ou un recommandable fonctionnaire ou un citoyen très-honorable.
Parfois aussi , à cet âge , l'amour jette sa première fleur. Le plus souvent c'est sa propre sœur, la compagne de ses jeux, que le jeune écolier choisit pour première idole, et pour lui plaire il met sa gloire à dépasser en extravagances et en folies les plus extravagants d'entre ses camarades. Il va sans dire que la beUe donne sa préférence au fort , au ferrailleur, et celui-là s'en revient à la maison, tout triomphant, avec un œil poché et le nez écrasé. Elle aime aussi les fleurs , et les plus belles roses du père servent à lui faire un bouquet colossal. La tante est traitée, par contre-coup, avec des égards extraordinaires, car l'amoureux petit drôle a besoin qu'elle lui vienne bien souvent en aide. U sait lui extorquer dans l'occasion une petite boufiette d'or pour les cheveux de sa bien-aimée* C'est dans sa chanîbre, dans la chambre de cette chère tante, qu'il la conduit; c'est elle qu'il prie de réparer, par une adroite reprise, Ijss accrocs que la belle enfant a faits à sa robe en folâtrant près d'un buisson d'épines du jardin. Puis on écrit des lettres d'amour. Mais le père a surpris ces exercices clandestins d'une plume étourdie et les a sévèrement punis; aussi en reste-t-on à ce premier essai. D'ailleurs, la belle aimée, devenue infidèle, n'a pas craint de faire une partie de campagne avec le fils du voisin et sa famille.
Voilà donc le cœur de notre jeune fou brisé de douleur
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et de jalousie ! mais Forage y gronde encore quelque temps avec une affreuse violence. En punition de son incartade, on ne lui donne souvent rien à manger à la maison , et le père lui retire son argent de poche ; mais la tante , dont la tendresse s'est réveillée , le remplace par une somme deux fois plus forte. Il boit alors beaucoup de bière , conti^acte de petites dettes et apprend peu à peu, à ses dépens , qu'il lui faut nécessairement mener un autre train de vie. Enfin l'orage a cessé de gronder en lui ; il a , comme on dit , jeté sa gourme , et son cœur , jusque-là semblable à une cuve de vin trouble et sans saveur, commence à s'épurer et à s'assainir....
Comme le lecteur a pu l'apprendre par mes précédentes confidences, j'avais passé mon premier âge de folie dans la maison Reiszmehl ; je l'avais parcouru là dans tous les sens, et il était, à cette heure, déjà loin derrière moi. Mais il y a encore dans la vie de bien des gens une seconde période dont les extravagances, «pour être moins folles que celles du premier âge, n'en ont peut-être qu'un effet plus pernicieux sur l'âme et sur le corps.
Qu'on me permette ici une comparaison. Il y a une époque dans l'année où la terre , rajeunie par le printemps, se pare d'une verdure nouvelle , où des milliers de fleurs s'épanouissent à sa surface , où un puissant souffle de vie circule par toute la nature , et où Tair embaumé s'agite de tressaillements mystérieux. Alors, dans les profondeurs du cellier, le vin se trouble et fermente de nouveau ; mais une main habile est aisément capable de vaincre ces bouillonnements impétueux et de rendre la généreuse liqueur plus claire et plus limpide qu'elle ne l'était d'abord, tandis qu'une main m^dadroite ne ferait que la troubler de plus en plus.
J'étais dans ce cas-là ; je sentais comme un nouveau printemps tressaillir en moi , le vin de mes passions se troublait fort; et, comme j'aurais eu honte de recourir
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à la main habile d'un ami > je me jetai daûs le tourbillon de folie auquel je Tiens de /aire allusion.
Je voulus, comme on dit, jouir de la vie, et dans ce but je recherchai des compagnons de plaisir que j*avais jusque-là mis tous mes soins à éviter. La patronne me laissait disposer à ma fantaisie de toutes mes heures de liberté , et ces heures étaient nombreuses.
Vers six heures, on fermait le bureau de pesage et le comptoir. M. Block et Emma restaient à la boutique , et M. Specht ne s'opposait nullement à ce que j'allasse où bon me semblait; que dis-jet il paraissait même beaucoup plus content quand je sortais que lorsque je le gratifiais de ma compagnie.
A huit heures, il ne restait ordinairem^t plus rien à faire à la boutique , et la patronne , Emma , le teneur de livres et M. Block, s'asseyaient alors à une grande table ronde où je n'avais jamais manqué auparavant de venir prendre ma place ; là on lisait et on causait. Dans les commencements, ma place resta libre entre Emma et le teneur de livres ; cependant , comme je n'y venais presque plus, M. Specht finit par s'en emparer, et bien que , mon travail fini , je prisse mon chapeau et sortisse d'un air calme et satisfait, je me sentais pourtant chaque fois frappé au cœur en remarquant que personne ne faisait attention à moi , sauf Emma , qui de temps à autre me lançait un regard sérieux.
Ah ! si elle m'eût dit une seule fois de rester, je lui eusse certainement obéi ; mais que lui importait ma présence ? Hors de la maison , du moins , je trouvais des gens qui m'étaient dévoués. Ce n'étaient, il est vrai| ni le docteur ni Sibylle, car je ne les voyais plus guère à cette heure ; mais mon ami Burbus fit semblant de ne pas môme s'en apercevoir.
« Si vous vous amusez ailleurs , tant mieux, j'en suis fort aise, » me dit-il un jour.
■ Sibylle seule me tenait de temps en temps un langage amical.
« C^est mal de ta part, me dit-elle une fois, de laisser
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ainsi là pauvre Emma seule avec des étrangers , et de ne pas te soucier d'elle.
— Emma ! lui répondis-je en riant avec affectation et eii mettant avec un soin minutieux mes gants glacés de couleur claire , Emma se soucie bien de ma société ! N'a-t-elle pas Mme Stieglitz , M. Block e* M. Specht , de charmantes gens assurément ? »
Sur ce, je mis mon chapeau d'un air cavalier et quittai la chambre de Sibylle.
Du restCj nia tenue extérieure n'était pas moins changée que mes dispositions morales. J'étais devenu un élégant, comme l'exigeait la société déjeunes gens que je fré(îtientais alors. Je dois avouer, sans me flatter, que j'étais fort recherché. Je ne manquais pas d'esprit naturel et d'une certaine jovialité d'humeur; je m'étais habitué aux façons de parler légères des jeijnes étourdis, mes compagnons ; j'étais devenu la crème des danseurs, et , quand un cheval de louage n'était ni trop indocile ni trop capricieux, je venais parfaitement à bout de lui et pouvais the permettre fort bien, le dimanche aprèsmidi j de galoper sous les fenêtres des daines avec lesquelles j'avais dansé la veille.
Je n'ai pas besoin de dire que j'avais une clef de la maison pour rentrer à toute heure ; tnais ce que je crois devoir déclarer, c'est que, malgré les nombreux plaisirs après lesquels je courais, je n'en menais pas les affaires avec moins de zèle et d'assiduité. Je tenais, à vrai dire, daiis iiiës mains toute la fabrique , et c'était pour moi une rare satisfaction d'en évincer le teneur de livres , ce tiibttsîeur Specht -, qtie je haïssais mortellement.
Pour les dévotes gens qu*il avait introduits dans le bureau de pesage, je me montrais impitoyable, pour péii que leur travail ou leur conduite laissât à désirer, et je les remplaçais par d'autres qui n'étaient pas au ûctobrQ des ouailles de M. le pasteur Schlosser.
La patronne n'eût certaiiiement pas laissé passer impunément une telle manière d'agir, si je ne lui eusse pas été si utile en tout ce qui concernait la fabrique ; mais
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moa sens pratique avait parfaitement saisi ce genre d'affaires, et un talent tout particulier que j*ayais pour l'assortiment des couleurs , joint à un goût excellent qui m'était inné, me mettait en état d'inventer assez souvent de nouvelles étoffes, ou du moins de produire de nouveaux modèles de nuances, qui obtenaient un succès universel, d'où il résultait que nos marchandises étaient extraordinairement recherchées et se vendaient fort bien.
Il ne faut pas croire pourtant que la vie dissipée que je menais alors fût précisément une vie fort damnable. Je faisais comme mille autres jeunes gens, qui avaient un peu de temps et un peu d'argent, et qui dépensaient l'un et l'autre de la manière la plus agréable possible. Pour nos 'réunions du soir, nous ne recherchions pas les premiers hôtels de la ville ; un petit coin bien désert , où il y eût du bon vin, faisait beaucoup mieux notre affaire. Nous jouions aussi, cela va sans dire, mais seulement dans la mesure de nos moyens.
Dans une autre ville , sur le Rhin , par exemple , nous aurions passé pour de gais et bons vivants, voilà tout; mais ici, dans cette ville laborieuse de fabrique, au milieu de tous ces marchands , de tous ces fabricants , sous les yeux sévères de tant de pieuses gens , pour lesquels des débauches, même moindres que les nôtres, n'étaient rien moins que péchés mortels, notre société, dont j'étais devenu à peu près le chef, était singulièrement honnie, et ce que l'on appelle les honnêtes gens nous fuyaient et nous évitaient avec une inexorable rigueur. Non que nous fussions , à proprement parler, joueurs ou buveurs, non. Dieu merci! c'étaient là deux défauts auxquels nous nous abai^donnions sans passion. Seulement nous aimions le tapage, Tesclandre, et nous n'avions pas honte, en rentrant au logis, de jouer tous les méchants tours qui, dans notre premier âge de folie, nous avaient le plus amusés.
Toutefois nous veillions avec le plus grand soin sur notre tenue extérieure , nous ne manquions pas un bal , pas une réunion dansante, et les bonnes filles d'honnêtes familles, auxquelles leurs chers parents nous avaient dé-
peints comme ~d*efRroyabIes mauvais sujets , ne nous voyaient pas avec trop de déplaisir : car elles devaient s*avouer intérieurement que nous étions beaucoup plus amusants que leur société habituelle et que nous dansions infiniment mieux.
M. Specht , qui était parfaitement au courant de dos débauches nocturnes, et de toutes nos sottises, fit tout son possible pour me noircir aux yeux de la patronné, et je m'étonnai souvent que ses efforts restassent si longtemps sans succès.
Aveugle que j'étais ! je ne savais pas que j'avais un bon ange gardien qui me défendait sans cesse devant le tribunal de Mme Stieglitz , une bonne et tendre amie, dont le cœur pur était bien connu et hautement apprécié par elle. Oui, Emma détournait de moi tous les orages, et loin de dire jamais à personne , ni au docteur, ni à sa femme , combien elle était peinée de ma conduite , elle s'efforçait de sourire devant la bonne patronne de ce qu'elle appelait mes petites peccadilles, et maintenait ainsi mon crédit.
Hélas! je ne savais pas cela, et je traitais son amour, cet amour qu'elle me gardait secrètement au plus profond de son cœur, avec un dédain affecté, je dirai même avec une dureté réelle. Ainsi, quand je rentrais à la maison, à une heure fort avancée de la nuit , au lieu de me mettre au lit tranquillement, je me faisais un cruel plaisir de faire dans ma chambre le plus de bruit possible , et notamment de chanter de joyeux couplets. Ce dernier trait allait surtout à l'adresse de M. Specht, mais je me disais aussi à part moi : "-
c Ce n'est pas dommage qu'elle entende, elle aussi, combien je suis gai, en dépit de la froideur avec laquelle elle me traite. >
Mais toute cette gaieté était une gaieté factice, et souvent, lorsque je me levais le matin, j'avais le cœur brisé par une indéfinissable tristesse morale. Je sentais bien que ma conduite, quoiqu'elle ne nuisit en rien aux affaires de la maison, ne pourrait être longtemps tolérée dans
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cette demeure pieuse, dont M. le pasteur Scblosser était rhôte de tous les jours. J'étais d'ailleurs devenu tout à fait étranger à la vie de famille que l'on y menait. On ne me gardait plus ma place à la table de travail dont j'ai parlé déjà, et, quand parfois je faisais mine de la vouloir reprendre, la conversation s'arrêtait brusquement, Emma tenait ses yeux sérieusement attachés sur son ouvra|;e» et M. Specht cessait tout à coup de débiter ses déyotes maximes. M. Block était le seul qui parût m'ôtre sin?cèrement dévoué. Le fait est que je lui passais par^ par-là ses étourderies, qui du reste, gràçe à mes observations, étaient devenues beaucoup plus rares. Ce brave garçon me dit un soir en confidence que je devais prendre garde aux intrigues du teneur de livres.
c J'ai surpris, ajouta-t-il, une de ses conversations avec la patronne, et il en a dit de belles sur votre compte, sur vos débauches nocturnes , et, pardonnez-moi 1q mot, sur vos mauvaises fréquentations.
— Ah I fis-je comme étonné ; et qu'a répondu Mme Stie* glitz?
— £h ! eh I elle a dit qu'elle n'aimait point à entendre si mal parler au dehors de quelqu'un de sa maison, et que, si les choses se passaient réellement ainsi , il faudrait nécessairement aviser à im remplacement.
-- Ah I un remplacement ? repris-je ; et, je dois l'avouer, l'idée de quitter le toit sous lequel vivait Emma me remuait douloureusement les fibres les plus intimes du cœur. Mais que peut-on me reprocher après tout? t
M. Block se taisait et regardait le plancher.
« Savez-vous quelque chose? continuai*je; ditesJe-fnoi franchement, je vous en serai reconnaissant» et je suis fort discret.
— Eh bien! reprit timidement le jeune commiSi j'ai entendu le teneur de livres pijouter que vous compromettiez le crédit de la maison , et citer ensuite le nom de maître Steffen.
— Eh 1 dis-J6 avec un trouble visible , que diantre le teneur de livres sait-il de maître StefiFen ? »
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M. Block haussa légèrement les épaules, et Je me plongeai dans une méditation profonde. Il y avait eu, il est vrai, une petite afFaire avec mattre Steffen, et, bien que je fusse dans cette affaire entièrement innocent, l'apparence était contre moi. Ce maître Steffen m'avait été particulièrement recommandé par un jeune étourdi de ma société, comme un ouvrier laborieux et habile , et Ton m'avait instam*ment prié de l'occuper dans notre bureau de pesage. Je l'avais donc admis, mais je ne tardai pas à m^en repentir. En effet , mattre Steffen , qui était , quand il le voulait, un tisseur habile, était de fait un fort mauvais sujet, presque toujours ivre. J'avais appris, pour surcroît, qu'il était père d'une jeune personne très-belle, mais extrêmement légère, dont la réputation était la plus détestable que pût avoir une fille, et, si le bon apôtre de teneur de livres venait à donner à entendre que je n'avais accueilli le père que par amitié pour sa fille , oe devait être assurément pour Mme Stieglitz un motif tout à fait plausible de me retirer sa faveur. Enfin Emma...» A cette pensée , je sentis une vive rougeur me monter au visage.
« Fourbe infâme l> m'écriai-je, et serrant le poing, je jetai dans un coin le cigare que j'étais en train de fumer, le piétinai avec colère , et remerciant M. Block de sa sincérité : « J'en sais assez, » lui dis**je.
Le jeune homme, sans lever les yeux du plancher, répliqua à voix basse :
« Oui , mais ce n'est pas tout encore.
— Pas tout encore ? lui demandai-je étonné. Que diable cet homme peut^-il donc avoir dft de pis contre moi? Allons, parlez.
— M. Specht a ajouté, reprit timidement le jeune commis, que vos grandes dépenses n'étaient point en rapport avec vos appointements, et.... >
Je demeurai foudroyé , pouvant à peine respirer. Devant moi s'ouvrait un abîme, un sombre abfane, auquel je n'avais pas songé jusque-là. Bien que ma conscience me disculpât de toute faute , il me semblait pourtant que
le poison que ce misérable avait distillé contre moi avait déjà réellement dévoré mon coeur, et je crus un instant qu'il suffirait de cette accusation monstrueuse pour me rendre coupable de fait. J'avais mis lui détestable orgueil à me faire passer pour un jeune étourneau, d'autant plus que ma conscience me disait que je n'avais jamais failli à aucune de mes obligations comme employé de la maison Stieglitz.
Que faire?... Demander conseil au docteur?... mais je rougissais devant tout le monde. D'ailleurs, M. Block me rappelait avec instance ma promesse de ne m'ouvrir à personne de ce qu'il m'avait dit confidentiellement. Je n'avais donc qu'un parti à prendre : c'était d'attendre les événements et de siurveiller désormais ma conduite avec plus de soin que jamais. *
Mais le poison distillé contre moi par le teneur de livres agit plus vite, quoique moins énergiquement, qu'il ne l'avait pensé. Je fus mandé le lendemain chez la patronne. Gomme j'entrais dans sa chambre, Emma la quittait ; je crus voir à ses yeux qu'elle venait de pleurer. Par bonheur, je me trouvais préparé à cette entrevue par la communication de M. Block et fort mal disposé; cependant tout alla mieux cette fois que je ne l'avais attendu. Mme Stieglitz était assise sur son fauteuil ; elle posa, quand j'entrai, ses lunettes sur son livre d'Heures, et d'une voix sérieuse ou plutôt sévère :
« Je vous ai, sous tous les rapports, donné ma confiance, me dit-elle; j'ai mis dans vos mains toutes les affaires de ma fabrique , et je dois avouer que vous les avez conduites de manière à me satisfaire pleinement : aussi ne puis -je rien vous reprocher sur ce point; mais j'ai appris avec une grande peine , oui, avec une peine véritable, répéta la digne dame , que votre train de vie, dans ces derniers temps, avait tellement changé, que vos meilleurs amis secouent la tète en vous voyant. Vous êtes, à ce qu'on dit, membre et, qui plus est, chef d'une société de jeunes étourdis, qui, bien que d'un âge déjà passablement mûr, se livrent à des extravagances et à des
folies tout au plus pardonnables à de tout jeunes gens sans expérience. Croyez-moi; j'ai souvent prié le ciel pour vous, ainsi que ma bonne Emma, car vous ne pensez pas, vous, à ces misères ; j*ai toujours espéré que vous finiriez par revenir à une vie régulière, et, comme il n'en a rien été, je me suis dit qu'après tout vous n'étiez pas mon fils et que , si vous dirigiez avec habileté et droiture les affaires de ma maison , si vous en gardiez fidèlement l'honneur , je pouvais bien ne pas trop m'inquiéter de ce que vous faisiez hors de chez moi. »
J'écoutai, sans faire un mouvement, ces paroles sorties du cœur, et j'en fus profondément ému. Après une pause de quelques instants, Mme Stieglitz continua :
« Mais maintenant j'ai entendu parler d'une chose qui touche à l'honneur de ma maison de commerce et jette sur elle un vilain jour. Vous avez introduit dans mon bureau de pesage un homme, un tisseur, qui non-seulement a une réputation détestable, mais dont la famille est généralement méprisée.
— Vous voulez parler de maître SteflFen î dis-je avec calme.
— De lui -môme, reprit la patronne. Mes reproches sont-ils mal fondés?
— Non, madame, répondis-je, mais vous me permettrez de dire quelques mots pour ma justification. Cet homme m'avait été vivement recommandé par une personne de ma connaissance. J'aurais dû sans doute ne tenir aucun compte de cette recommandation; cependant il me fut donné comme un ouvrier habile et laborieux, et je puis vous jurer sur l'honneur que je ne savais rien de désavantageux sur lui non plus que sur sa famille ; de cette famille même jq n'avais jamais vu personne. Ce n'est que par hasard, il y a deux ou trois jours, ajoutai-je en élevant la voix, que j'ai appris la mauvaise réputation de cet homme, et pas plus tard qu'hier je lui ai donné son congé. >
C'était la vérité pure. Plusieurs fois déjà j'avais menacé maltre.Stefien de le renvoyer, et cette menace, je Ta-
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vais mise à exécution aussitôt ai»rès mon eatretièn avec M. Block.
La tranquillité avec laquelle je fis cette réponse ji Mme Stieglitz plaida visiblement en ma faveur auprte d'elle.
«Je remercie Dieu, dit-elle, de ce qu'il en est ainsi. Vous pouvez me croire, monsieur, je pnnds le plus vif intérêt à tout ce que vous faites et ne faites pas. Méditez mes paroles, et, si la vie que vous avez menée jusqu*id ne vous est pas encore insupportable, priez rEternel qu'il vous éclaire dans vos ténèbres et vous fasse reconnaître qu'une telle conduite n'est point propre à vous concilier l'affection et l'estime des honnêtes gens. »
J'étais visiblement ému de ces paroles. Mme Stieglitz le vit bien et elle me tendit sa iBain, que je baisai avec une respectueuse tendresse. Je crois même que j'y laissai tomber quelques larmes, et ce fut d'une voix émue et tremblante que je lui répondis :
« Croyez-moi, madame, je vous remercie cordialement de vos paroles, si dures qu'elles m'aient paru d'abord. Pour quelqu'un qui, comme moi, n'a plus ni père ni mère, qui se voit presque abandonné du monde entier, cette sévérité tempérée d'affectueuse tendresse qtie vous m^aves montrée jusqu'ici, compense amplement les conseils de mes parent$ que je n'entends plus, hélas ! depuis un temps infini. Croyez que jamais vous n'aurez besoin de me hm souvenir de ce que je vous dois pour la maternelle bonté avec laquelle vous n'avez cessé de me traiter. »
Mon cœur battait à se briser et je ne voulus pas en dire davantage, craignant, dans mon sot amour-propre de jeune homme, de fondre en larmes, d'éclater en sanglots. £t pourtant, que n'aurais-je pas eu à dire encore! Je fus un moment sur le point de lui déclarer mon amour pour ma cousine Emma, et de la prier avec feu d'intercéder pour moi auprès de cette cruelle fille. Mais je me contins, et, faisant une muette révérence, je m'éloignai prémpi* tamîuent.
En bas, près de l'escalier, je rencontrai M. Spedit; je
BOUnQUB ST COMPTOm. 8t3
détournai la tôte pour ne le point voir et aussi pour n*étre point vu de lui, tant je craignais (ju'il na lût sur mop visage la joie et la peine dont j*étais agité. D*autre part, je vis debout dans la salU à manger ma cousine Eimna , occupée de mettre le couvert. J'entrai brusquement st tirai la porte sur moi. Emma laissa tomber les serviettes, lorsque je {n'approchai d'elle et lui saisis vivement la main.
«Je sors de chez la patronne, lui disrje doucenaent, mais sérieusement; je lui ai démontré la fausseté des imputations dirigées contre moi. Oui, on m*a faussement accusé, répétai'je; mais toi, Emma, tu n^as rien cru, je Tespère, du mal que l'on a dit de moi ? «
Elle détourna le visage et hocha'la tôte,
«c £mma^ repris«je, laisse^^oi ta main un instant, ta main chérie. En vérité, ce n-est pas bien à toi de me traif ter toujours avec cette froide rigueur, Pourquoi fais-tu cela ?
— Je ne sais, répoQdit^lie à voix basse et en me rer gardant de ses grands yeux clairs, où roulaient quelques larmes.
— Tu ne sais pas pourquoi tu me tourmentes ainsi ? continuai-je d^un ton ému. Oh ! c'est doublement mal alors.
— Je ne veux pas te tourmenter, répondit«>elle; mais comment puis-je être autrement 1 Jeté suis deyen\ie étrangère, tu m'es-devenu étranger.
— Etranger, complètement étranger? disrje 4'un air effrayant, et je lâchai sa main.* Ainsi donc, je te suis complètement étraiiger ?
— Gomment en serait«il autrement ? dit-elle aveo uh accent de vraie douleur. Tu sors, dès que tu le peux, sans te soucier de moi* Qhl c'est mai, trèsi^mal, ce.qua tu fais là. »
. Elle couvrit son visage de ses mains, puis, s'étant remise un instant après, elle continua :
« Je suis venue dans cette maison, où, à part toi, il n'y a qu'un seul cœur.irapG et bon, celui de Mme Stieglitz;
je suis entrée ici pleine de confiance, parce que je pensais que tu étais là et que tu me protégerais, comme un frère sa sœur.
— Oui, l'interrompis-je amèrement, comme un frère sa sœur.
— Et, dès les premiers jours, tu t'es éloigné de moi i Pourquoi? je n'en sais rien, du moins je ne puis le com« prendre.
— Pourquoi, Emma? répliquai-je d'un ton vif, pourquoi? je vais te le dire. Parce que je t'aimais, et parce que tu repoussais froidement mon amour. Oh! tu m'as cruellement blessé. J'ai cherché de la distraction hors de cette maison, une distraction qui me dégoûte et dont j'ai honte, tandis qu'ici, avec un seul mot de toi, j'eusse pu vivre content et heureux, oui, au comble du bonheur, si tu m'avais seulement dit : < Je t'aime ! » et que tu m'eusses de temps en temps permis de presser ta main , de re* garder avec espoir dans tes yeux chéris. Mais c'était trop exiger, ajoutai-je amèrement, je le vois^bien à présent. »
•Après une assez longue pause, fort pénible pour nous , deux, je m'efforçai de lui parler d*autre chose.
« Que voulais-tu dire tout à l'heure, lui demandai-je, par ces mots « que je devais te protéger, » toi, l'enfant chéri de la patronne, toi, la maltresse de céans? »
Elle jeta un regard inquiet autour d'elle, saisit vivement ma main et me dit tout bas :
< Oui, protége-moi, protége-moi contre le teneur de •livres.
— Contre le teneur de livres ? fis-je d'une voix tremblante. Que te veut M. Specht?
—Il me poursuit sans cesse de ses attentions, et, quand nous sommes seuls, de ses propositions.
— De ses propositions ? »
Sur son visage montait une rougeur brûlante, et sous sa petite robe blandie son cœur battait si fort que je ne pus m'empôcher de rougir moi-même.
« De ses propositions ? répétai-je. Que te propose-t-il?
— Sa main, je crois, dit-elle les yeux baissés et d'une voix à peine distincte.
— Sa main! repris-je en riant très-haut et avec colère. La main de M. Specht! Oh! il n'est pas si sot!... M. Specht et toi? ajoutai-je d'un air défiant.
— J'ai eu peur, dit l'innocente enfant, et elle attachait sur moi un clair et fidèle regard. Mais que faire? conseille-moi. Parler à la patronne ? Tu sais comme elle est prévenue en faveur de son teneur de livres, et je suis, moi, ajouta-t-elle d'un ton sérieux, uae si pauvre fille. «Tai parlé au docteur.
— Eh bien ! qu'a dit le docteur ?
— Il a frappé du pied violemment, répondit Emma, et m'a dit ce que j'avais déjà pensé à part moi ; puis il m'a donné une lettre, en me recommandant expressément de la remettre à Mme Stieglitz, dès que M. Specht s'adresserait à elle et que celle-ci me parlerait de ses propositions. •
—Eh bien ! répliquai-je vivement, donne-moi cette lettre.
—Je le ferais volontiers , dit-elle , car ce papier m'est désagréable , et je le crains comme s'il renfermait quelque odieux mystère ; mais le docteur m'a fonnellement défendu de le remettre à personne qu'à Mme Stieglitz^ Va-t'en maintenant, voici quelqu'un, et réfléchis à ce que Ton pourrait faire.
— Oh! je sais bien comment tout pourrait s'arranger pour le mieux, » lui dis-je avec passion et en baisant ses mains.
En ce moment le teneur de livres entra , et nous jeta à tous deux un étrange regard.
« Il est une heure, dit-il à voix basse en remarquant 9^6 la ti^ble n'était pas encore mise; nous allons bientôt dîner?»
J'eus peine à contenir ma colère en voyant cet hypocrite personnage.
« La patronne voudra bien m'excuser, dis-je à Emma, je ne puis dîner ici aujourd'hui. Quant à vous, monsieur Specht, dis-je au teneur de livres en le regardant fixement, je vous souhaite un bon appétit et un excellent repas. »
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