CHAPITRE XXXIX
Audience et rendez-vous.
J'aurais dormi, je crois, encore longtemps, mais on gratta à ma porte, et je dis d'entrer. C'était M. Block ; il regarda avec précaution dans le corridor, et s'approcha de mon lit d'un pas timide et la figure toute bouleversée.
« Qu'avez-vous? » lui demandai-je effrayé.
Il se jeta sur une chaise, me regarda avec des yeux tristes et pleins de larmes :
« Il se passe là-bas, dit-il, de terribles choses. Hier soir, M. Specht a eu un long entretien avec Mme Stieglitz, et si secret, que Mlle Emma m'a demandé elle-même hier, fort tard, si je ne savais pas ce dont il s'agissait. La patronne est venue ensuite au souper , les yeux rouges d'avoir pleuré , et ils faisaient tous des figures à vous mettre en fuite, si seulement vous aviez été là,
— J'étais dans ma chambre , répliquai-je.
-^ Oh! reprit M. Block d'un air incrédule. Le teneur de livres a pourtant dit ce matin que vous n'étiez pas rentré de toute la nuit à la maison.
— Eh bien ! le teneur de livres a menti une fois encore, » dis-je avec calme, et je me levai pour m'ha- Mller.
Cependant je m'arrêtai tout court au milieu de cette opération, immobile comme une statue, lorsque M. Block continua d'un ton fort animé :
« Puis, M. Specht est allé ce matin de très-bonne heure chez Schilderer et fils, est revenu d'un air trèssatisfait, a posé quelques papiers sur la table; et, comme il sortait pour étendre dans le corridor son parapluie , j'ai regardé ces papiers.
338 BpÛTIQUS WT COMPTOIR.
— Eh bien?
— C'étaient, d'abord Ja lettre de la patronne, que vous avez cachetée vous-même avant-hier, par laquelle elle demande cinq cents thalers , et avec cela le reçu de votre main.
— Eh bien , répétai-je en rassemblant toutes mes forces, eh bien, après? La chose est,- jusque-là, tout à fait régulière. J'ai, vous le savez, pour vous faire plaisir, porté moi-même cette lettre, j'ai touché l'argent et donné la quittance. Y a-t-il donc là quelque chose de si effrayant?
— Non, certes, dit le commis avec embarras ; cepenpant la lettre n'a pas été transcrite sur le registre de la patronne.
— Malédiction! je l'ai oublié dans ma précipitation.
— Mais ce qu'il y a de pis....
— Eh bien 1 quoi? qu'y a-t-ilî
— La patronne, dit M. Block à voix basse et en regardant tout autour de lui d'un air effrayé, la patronne est venue alors au comptoir, elle a examiné la lettre et a dit en secouant vivemeat la tête : « Aussi vrai qu'il y a un Dieu, je n'ai ni écrit ni signé cette lettre I »
— Ah!
— Là-dessus, ils m'ont aperçu et se sont retirés tous deux dans la chambre de Mme Stieglitz. »
Ma main tremblait ; je la portai à mon front, j'entrevoyais une affreuse perspective.
a La patronne n'a pas écrit cette lettre! murmur^ù^je; qui donc l'a écrite, alors? »
Mes yeux tombèrent sur le commis qui se tenait debout devant moi tout consterné. Je voyais les fenêtres danser, j'avais de la peine à tirer ma respiration, comme lorsqu'on entre dans une eau glacée,
« Je vous remercie , dis-je enfin au jeune homme , je vous remercie de tout mon cœur. F^ites-mon'amitié de porter cette lettre le plus tôt que vous pourrez au docteur Burbus ; c'est poiu* le prier de passer ici» Encore un
BOUTIQUE ET CQMPTOIÏl, 331^,
mot : allez secrètement chez Schilderer et fils, et dites au second caissier que je n'ai pas retrouvé ce qu'il sait ; que je le prie , au nom du ciel , de me donner un conseil. »
M. Block sortit en toute hâte.
flc Ainsi, d'une manière ou d'une autre, pensai-je, par le caissier ou par le docteur, j'aurai la somme -qui me manque. »
Je ne songeai pas un seul instant qu'un aflfreux soupçon planait sur moi , et que la patronne pouvait croire que j'avais détourné l'argent avec l'intention de le garder, si je n'eusse été découvert grâce à la clairvoyance du teneur de livres ; oh I non, un tel soupçon ne me vint pas un seul instant à l'esprit....
Quelque lenteur que je misse à m'habiljer, je finis pourtant par être prêt, et j'hésitais toujours à descendre. Une heure se passa ainsi. M. Block revint, et ne me rapporta aucune bonne nouvelle. Tout semblait avoir conspiré contre moi. Le docteur était à la campagne, le caissier était retenu au lit par une indisposition, et, en son absence, on n'avait point ouvert la grande caisse. C'était avec l'argent de la petite paisse qu'un autre commis faisait les payements.
a Sois tranquille, m'écrivait le caissier au crayoQ sur un petit bout de papier, je serai debout cette aprèsmidi et je passerai au comptoir ; là peut-être y âura-t-il moyen d'arranger l'affaire. »
Le moment décisif était arrivé ; je pris mon chapeau , çt, descendant l'escalier, je me dirigeai vers la chambra de Mme Stieglitz. En bas, je rencontrai ^mina. Pâlei comme une morte, elle me regarda avec de grands yeux de spectre. Elle voulait m'arrêter, me parler; je lui fis signe de la main que c'était impossible, car j'avais besoin de toute ma fermeté. Alors elle passa outre, et je heurtai à la porte de la chambre de la patronne.
« Entrez I >»
Je tirai ma respiration du plus profond de ma poitrine^ avant d'entrer.
Mme Stîeglitz avait la main appuyée sur la table ; elle me regarda d'un air sérieux , mais il y avait plus de tristesse que de colère dans son regard. Le teneur de livres se tenait, les mains jointes, contre la fenêtre, et contemplait le ciel gris. Il se fit une pause assez longue, que je rompis le premier en disant :
« Madame, il m'est 'arrivé hier un grand malheur, oui certes, un très-grand malheur; mais j'espère le réparer. »
La patronne fit un léger mouvement d'épaules, le teneur de livres resta immobile.
«J'ai avant-hier, continuai-je tranquillement, opéré, sur une lettre privée de vous, un encaissement montant à la somme de cinq cents thalers; cette somme, je l'ai reçue , et , dans la nuit de samedi à dimanche , je l'ai perdue. »
Mme Stieglitz tressaillit d'une manière presque imperceptible , en entendant mon aveu , et, d'un ton qui trahissait visiblement son incrédulité , elle répéta mon dernier mot :
« Perdue?
— Au jeu , peut-être ? » acheva le teneur de livres. Je jetai à cet homme un regard de mépris, et je répondis :
« Oui, madame, je l'ai perdue, mais non dans le sens où l'entend M. Specht.
— Dans la nuit de samedi à dimanche?
— Oui, madame. Je veux être franc; j'étais en joyeuse compagnie, nous nous étions réunis, mes amis et moi, dans un dernier souper, pour clore ainsi tous ensemble une vie tant soit peu légère et dissipée. C'est là , ou en rentrant à la maison, ou enfin Dieu sait où, que j'ai perdu le paquet de billets de caisse, que j'avais serrés dans la poche d'habit que voici. »
Le teneur de livres se tourna vers Mme Stieglitz avec un clignement d'yeux très-significatif. Celle-ci prit lentement et solennellement sur la table la fameuse lettre, me la mit sous les yeux, puis , de ce ton sévère qui lui
était particulier quand elle était vivement émue, elle me
demanda :
^ « Et cette lettre , qui l'a écrite? »
Je n'y jetai qu'un rapide coup d'œil , et je répondis :
« Si ce n'est pas vous qui l'avez écrite, madame. Dieu sait qui ce peut être ! Quant à moi, je n'en sais rien; je l'ai seulement cachetée et portée à destination. »
Si M. Block ne m'eût prévenu que Mme Stieglitz s'était hautement défendue d'avoir écrit cette lettre, j'aurais pu répondre à cette insidieuse question avec beaucoup plus de trouble et d'embarras que je ne l'avais fait. Le calme de ma réponse put donner à penser que je n'étais pas fort surpris d'apprendre que cette lettre était fausse. Je dus' même m'avouer plus tard que j'avais par là donné plus de force au soupçon que l'on avait fait planer sur moi.
« Ainsi , c'est vous qui avez cacheté cette lettre et qui l'avez portée à destination? dit le teneur de livres. Pourquoi n'avez-vous pas laissé ce soin à M. Block , comme c'est l'usage ?
— Parce que M. Block , répondis-je en haussant les épaules, était pressé de rentrer chez lui , et que j'aime à rendre service.
— De plus , ajouta Mme Stieglitz , cette lettre n'a pas été transcrite sur le registre ad hoc,
— Hélas! je l'ai oublié, dis-je, et ces questions étranges de la patronne , jointes au sourire sarcastique de M. Specht, excitaient ma colère. Madame, ajoutai-je d'un ton ferme et calme , j'ai eu l'honneur de vous dire tout à l'heure qu'il m'était arrivé un malheur, celui de perdre l'argent. Cette perte, je la veux réparer, aussi vite qu'il dépendra de moi; mais, en vérité, je n'aurais pas cru que l'on dût se montrer si rigoureux pour le malheur arrivé à un serviteur fidèle; je ne comprends pas davantage pourquoi M. Specht ne s'éloigne pas , lorsqu'il voit que j'ai à m'entretenir avec vous.
— Ma volonté est qu'il reste, » dit-elle ; et elle ajouta
^42 BOUTIQUE ET COMPTÔItl.
amèremeot : < Quant à ce que vous appelez le malheur arrivé à un serviteur fidèle....
— Il y a là-dessus beaucoup à penser et à dire, acheva M. Specht.
— Quoi donc, monsieur?
— Eh! dit-il froidement, c'est que toute cette histoire est fort étrange. La lettre est fausse, vous avouez l'avoir cachetée et portée vous-même ; l'argent touché par vous a disparu , et il vous vient à l'idée d'en parléi' pour la première fois aujourd'hui , après avoir laissé passer, sans rien dire, toute la journée d'hier. »
Ha main se crispait et je me contins à grand'peine.
4 Certainement , dis-je d'une voix étouffée, j'aurais, hier matin même, dû parler de cette perte à Mme Stieglitz ; mais j'espérais toujours retrouver le paquet que j'avais perdu. Puis je dois avouer, ajoùtai-je franchement, que je croyais être ici à l'abri d'un méchaât et lâche soupçon.
— Mais ce soupçoti même, dit perfidement le teneur de livres, paraît malheureusement fondé,
— Comment fondé, monsieur ? et sur quoi?
— Sur cette lettre, que vous....
— Que vous...?
— Que vous avez vraisemblablement écrite vousmême. »
C'en était trop. Mme Stieglitz se couvrit le visage avec son mouchoir de poche ; je restai un instant conmae foudroyé, puis une inexprimable rage me saisit, et ma main se portant convulsivement sur un couteau fermé qiii se trouvait sur la table , le teneur de livres dfevint blanc comme la muraille , en jetant un regard sur ce couteau et en remarquant mon mouvement. Je reculai moi-même en tremblant, lorsque ma main l'eut touché.... C'était le couteau du patron, couteau que gardait toujours là Mme Stieglitz pour son propre tourment.
« Non! non! m'écriai-je avec effort, et je passai ma main sur mes yeux , que je sentis mouillés de larmes ; non I non ! ce n'était sans doute qu'une amère plaisan-
terie, inadame, du moins de votre part, sinon de la part de ce.... de ce misérable. »
La patronne me regarda quelques instants avec une douloureuse émotion, puis, d*une voix tremblante qu'elle cherchait à raffermir :
« Ce n'est point une plaisanterie , non , malheureusement ce n'en est point une. Un grave et triste soupçon plane sur vous. Vous voyez où en sont les choses. Votre séjour dans ma maison est désormais impossible. Voyez votre ami, M. le docteur Burbus, priez-le de venir me parler ; nous arrangerons l'affaire en paix et sans bruit. »
Elle tendit la tùain vers moi , comme pour m^indiquer que je pouvais sortir; cependant, comme je la saisis dans un mouvement de profond désespoir, elle ne me la retira point. Il ine semblait que j6 venais de perdre ma mère une seconde fois. Je couvris sa main de mes baisers et de mes larmes , et lançant au teneur de livres un regard menaçant, je me précipitai comme un fou hors de la chambre.
Mme Stieglitz se jeta alors sur sa chaise et dit d'un ton ferme à M. Specht :
« Allez , laissez-moi seule. »
Puis elle regarda devant elle en silence, et, quoique sa figure restât calme en apparence , de grosses larmes qu'elle ne pouvait retenir coulèrent sur ses joues pâles.
Où voùlais-je aller ? je ne le savais pas bien moimême. Sortir, humer l'air libre, voilà le besoin que j'éprouvais. Je ne pouvais plus respirer dans cette maison. Un poids énorme oppressait ma poitrine. Il me semblait que j'allais étouffer. J'aspirai à longs traits cet air froid de novembre, et, d'un pas précipité, je courus, sans bien m'en rendre compte, à travers les rues si connues de moi, jusqu'à la demeure du docteur. Juste devant sa porte , j'allais me jeter entre deux chevaux , lorsque la voix de mon ami lui-même, qui revenait de faire sa petite tournée habituelle à la campagne , me cria :
« Eh! par le diable 1 que faites-vous donc? Est-ce que lé délire n'est pas encore passé? »
Je levai les yeux. Le docteur, qui put alors m*envisager en face, tressaillit brusquement et m'emmena chez lui , dans sa chambre, sans dire un mot. Je me laissai tomber sur une chaise, regardant machinalement devant moi. Le docteur ôta son chapeau et son pardessus , jeta ses gants et son fouet dans un coin, puis , venant se planter devant moi :
« Allons, me dit-il , je le vois bien , il y a encore des choses qui vont mal ; qu'est-il arrivé î »
Comme je tardais à répondre :
« Parlez vite , ajouta-t-il en insistant d'une manière plus pressante, parlez, et, si les choses vont par trop mal , en route, mon cher, il faut en finir 1
— C'est plus que mal , ce qui m'arrive ^ c'est terrible, cher docteur, lui dis-je ; mais il faut que vous sachiez tout. »
Et je lui racontai toute l'histoire depuis A jusqu'à Z , c'est-à-dire depuis le moment où j'avais cacheté la fatale lettre jusqu'à la terrible audience que je venais de subir.
L'émotion du docteur était visible. Il allait et venait par la chambre, les mains croisées derrière le dos , s'arrétant devant moi à diverses reprises et me regardant en face.
« Voilà toute l'histoire, dis-je pour conclure; et je ne puis savoir, en vérité , ce que signifie cette maudite lettre.
— En vérité? reprit le docteur avec un regard solennel.
— En vérité , non ! répondis-je. Je ne me sens, par Dieu ! coupable d'aucune faute ; mon seul tort, peut-être, est de n'avoir pas assez prudemment serré les billets que j'ai reçus. »
. Le docteur restait debout devant moi, me perçant d'un ferme et sérieux regard , comme s'il eût voulu lire à travers mes yeux jusque dans les derniers replis de ma conscience.
Je soutins son regard avec calme et protestai de nou-
veau que les choses s'étaient réellement passées comme je l'avais dit.
« Je vous donne, ajoutai-je, ma parole d'honneur, oui, je vous jure par ce que j'ai de plus sacré au monde, par mon amour pour Emma, que je vous ai dit toute la vérité et que je ne vous ai rien caché,
— Alors tout va bien, répliqua le docteur, et il passa la main sur son front d'un air méditatif. Que le sieur Specht ait combiné toute cette affaire, qu'il ait écrit lui* même la lettre, ou du moins qu'il l'ait fait écrire, c'est ce qui est pour moi parfaitement clair; mais c'est là une machination si grossière , qu'elle ne fait pas grand honneur à l'esprit de cet homme et de son cher ami le théologien. Oui, je le répète, c'est là une trame grossière, et elle serait risible , si beaucoup d'étourderie de votre part, jointe à un fatal concours de circonstances étranges, ne fût venue en aide à leur dessein. Quel diable vous poussait, je vous le demande , ô le plus malheureux des mortels , à vous charger vous-même de cette lettre ? Pourquoi ne l'avoir pas transcrite sur le registre de la patronne? Pourquoi avoir perdu l'argent ? ... Et cette perte une fois faite, pour* quoi ne l'avoir pas du moins révélée hier matin de bonne heure à Mme Stieglitz ? L'affaire prenait dès lors une tout autre face. Enfin, continua-t-il d'un ton plus sérieux, pourquoi, hier après midi, lorsque vous étiez ici, nem'avoir pas desserré les dents de toute cette histoire? Oh! c'est là un manque de confiance qui mérite un châtiment. »
Je lui dépeignis l'état où je me trouvais la veille, mon angoisse à cause de la perte que j'avais faite, et en même temps l'espoir que je conservais de retrouver le précieux paquet; bref, je lui protestai que la veille, après midi, je n'étais venu le trouver qu'avec la ferme intention de tout lui dire, mais que le courage m'avait manqué.
« Les reproches ne servent à rien maintenant, dit le docteur. Voulez-vous ce matin aller encore quelque part? Espérez-vous encore retrouver vos billets î
— Non, je ne Tespère plus, répliquai-je ; seulement, îe voulais aller voir mon ami , le caissier de Schilderer
et fils , qui 9 ce matin , était retenu au lit , malade , pour....
— Pour lui empruntera somme! reprit rapidement le docteur. Niaiserie que cela! Un compagnon de table n'est pas homme à vous prêter cinq cents Ihalers ; mais c'est la moindre chose. Ëcoutez maintenant mon conseil. Rentrez tranquillement à la maison; fort de votre innocence, installez-vous dans votre chambre et ii'en bougez pas ; ne faites aucune démarche. Gomme Mme Btieglitz désire me J)arler, je passerai chez elle plus tard ; îîiàis auparavant je vais me rendre chez Schilderèr et fils, causer de l'affaire avec le chef de la maison, doht je suis le médecin et Tàmi , et je iiie ferai présenter sur le comptoir quelques lettres de M. Specht; il peut n'être pas ihutile de comparer un tantinet les écritures .'Maintenant, adieu ; je lie ^ai pas un mot à Sibylle dé toiite cette histoire jusqu'à ce qu'elle soit arrangée j comme j'espère bien qu'elle le sera , Diëù aidant. »
Je quittai lé docteur et regaghisd ma chambre isans avoir été vu de personne; puis, ma porté fermée , je fecôtnmehçai mes recherches. Peine inutile ! je ne trouvai rien. Je pris alors mes lettrés et mjes papiers , que je mis éti ordre , lisant une fois encore d'un bout à l'autre maints et maints passages qui me tombaient sous les yeux, et de bette manière le temps se passa. Â midi, on heurta à ma porte ; mais comme je ne donnai aucune réponse , et que personne, d'ailleurs, ne m'avait vu rentrer , on supposa que j'étais sorti.
Dans l'après-midi, j'entetidis Emma venu» dans àa chaiiibre. Je fus sur le point dé nie lever et de coui^ lui parler. Je n'avais besoin pour cela que d'ouvrir la porte qui séparait nos deux chambres , et je pouvais , sans aucun obstacle , donner à cette chère enfant toutes les explications désirables sur mon malheur.
♦ Si elle ne t'aime pas, pensais-je tristement, après tout, elle est ta cousine, et, comme telle, elle ne peut moins faire que de s'intéresser à toi. »
J'avais une fois, précédemment, trouvé une clef qid
ouvrait sa porte ; mais avant que j'eusse pu chercher cette clef et aller ouvrir, Emma avait déjà quitté sa chambre.
Les heures succédaient aux heures, bien que fort lentement à mon gré. Il commençait à faire nuit. Le ciel, qui s*était éclairci, était d'un bleu foncé, et les étoiles, qui peu à peu s'y montraient comme des étincelles sans nombre , m'annonçaient un notable refroidissement de température ; mais, pour moi, je n'en sentais rien , je n'avais ni chaud m froid. Mon unique souhait était que le docteur YÎnt, et, regardant dans la rue , je guettais avec une curiosité impatiente chaque personne qui s'approchait de la maison. Las de ne pas voir venir celui que j'attendais, je quittai enfin la fenêtre et j'allai écouter à la porte si personne ne montait l'escalier. Le docteur pouvait fort bien avoir passé tout contre les maisons et être entré sans que je l'eusse remarqué. Vaine espérance 1 Dans toute la maison régnait un silence de mort, dans l'escalier ne résonnait aucun pas.
Mais tout à coup un léger bruit se fait entendre, quelqu'un monte. M'éloîgner de la porte et m'établir sur mon coffre , qui était placé dans un coin entre'ma garde-robe et mon lit, ce fut pour moi, je ne sais pourquoi, l'affaire d'un instant. Sans être vu moi-môme , je voyais dans le miroir en face la porte de ma chambre. A ce moment, un rayon lumineux se fait jour par le trou de la serrure, on y introduit une clef , la porte s'ouvre lentement , et le teneur de livres , car c'était lui , avançant la tête , jette tout autour de lui un regard rapide pour voir si j'étais là. Mon premier mouvement fut de me précipiter sur lui , de l'entraîner dans la chambre et de lui arracher de force l'aveu qu'il m'avait calomnié ; mais une invisible puissance me cloua à ma place ; je retins ma respiration et la porte se ferma de nouveau.
Quelques instants ^après , j'entendis de nouveaux pas sur l'escaUer. Ce n'était pas encore le docteur, c'était un pas léger , c'était Emma qui montait à sa chambre , une lumière à la main, car je voyais distinctement la réverbération de ses fenêtres sur la maison d'en face ;
34a BOUTIQUE ET COMPTOIR.
puis j'aperçus son ombre.... Pensait-elle à mon malheur ? Je me levai lentement et me dis : « Il faut absolument que tu lui parles 1 » Déjà j'avais étendu la main vers la clef, qu'en son absence j'avais introduite dans la serrure de sa porte, et j'étais prêt à la tourner, lorsque j'entendis sa chambre s'ouvrir du dehors sur le corridor.
« Que voulez-vous ? »» dit-elle.
Et je distinguai la voix du teneur de livres qui répondit : •L Rien, que vous dire quelques mots à propos d'une grave affaire.
— Mais il me semble , répliqua-t-elle , que ce n'est ni l'heure ni le lieu de nous entretenir.
— Cela peut être, mademoiselle, riposta le teneur de livres ; cependant , quand la nécessité commande , il ne faut pas être si scrupuleux sur le temps et les circonstances. Je voulais vous parler de votre cousin.
— De mon cousin ?
— Oni, mademoiselle Emma. Vous avez appris sans doute dans quelle désagréable affaire il se trouve engagé , et cela , par suite de son étourderie et de sa légèreté. Cette affaire peut avoir pour son avenir les plus fâcheuses conséquences , sans compter que , si elle est connue, elle jettera un fort vilain jour, ou je ne sais comment dire , sur sa famille et sur ses amis.
— Sur ce dernier point, vous pouvez être bien tranquille, répondit fièrement la jeune fille, vous n'avez l'honneur d'être ni de ses amis ni de sa famille.
— Vous me faites injure , mademoiselle : je mè suis toujours plu à donner à ce jeune homme les meilleurs conseils ; malheureusement il ne m'a point écouté. Cependant, môme encore à présent, je prends le plus vif intérêt à son sort, et si je suis ici à cette heure, c'est afin d'aviser avec vous à ce que nous pourrions faire pour le tirer d'un si mauvais pas.
— Vous ? répondit Emma tristement. Mon Dieu! je ne puis rien faire, moi; mais vous, monsieur Specht, si vous êtes à même de démontrer son innocence, oh! faites-le,
je VOUS en conjure, et ma plus vive reconnaissance vous est désormais acquise.
— Votre plus vive reconnaissance! Certes, ce serait déjà quelque chose; mais, démontrer son innocence, ce sera difficile.
— Le tenez-vous donc pour coupable î
— Les circonstances parlent singulièrement contre lui. — mon Dieu ! dit Emma d'une voix émue, alors tout
est perdu?
— Non, pas encore, mademoiselle Emma, ma chère demoiselle Emma ; il y aurait peut-être un autre moyen de lui venir en aide.
— De faire éclater son innocence ?
— Oui, du moins aux yeux du monde, et, grâce à quelque sacrifice de ma part, peut-être aussi aux yeux de la patronne.
— Oh! si cela était possible, monsieur Specht / ditelle avec joie; oh! si vous pouviez cela. Dieu certainement vous récompenserait.
—Une telle récompense est assurément une belle chose, repartit rh3rpocrite personnage; cependant, il en est une que je préfère pour cette fois, une que la terre offre aux hommes , une douce récompense, ajouta-t-il d'une voix tremblante, que vous seule êtes en état de me donner, mademoiselle Emma. ^
— Bonté divine! j'hésite à vous Comprendre.
— Ce n'est pas la première fois, mademoiselle Emma, que je touche ce point avec vous. Vous m'avez, il est vrai,froidement repoussé jusqu'ici ; mais, vous le voyez, je reviens encore , et je ne reviens pas les mains vides. D'une main je vous o&eune existence exempte de soucis, un nom estimé ; de l'autre, l'innocence de votre cousin , à la condition, cela va sans dire , qu'il devra, dans tous les cas, quitter cette maison, mais avec son honneur, tout son honneur. »
J'étais vivement ému et j'attendais avec angoisse la réponse d'Emma. Après une assez longue pause , le teneur de livres continua :
c Décidez, mademoiselle, décidez au plus vite. Démain matin , il sera trop tard.
— Demain matin? répondit-ellè d'une voix étouflFée. Que pèut-il donc arriver demain matin ?
— Eh! demain matin, il ne serait pas impossible que Mme Stieglitz, lasse des dénégations persistantes de votre cousin, livrât l'affaire aux tribunaux.
— Aux tribunaux ?» dit Emma, et ces deux mots résonnèrent à mon oreille comme un efifroyable cri de détresse.
Je grinçais des dents , j'étais sur le point de me précipiter dans la chambre de ma cousine, mais sa voix me retint.
« Et comment, monsieur, par quel moyen , reprit-élle avec une calme froideur, pourriez-vous démontrer son innocence? »
Il y eut là une nouvelle pause, et, comme si j'eusse pu voir à travers la porte, je me représentais en esprit l'expression de la physionomie du teneur de livres ; je le voyais, à ces mots, attacher sur Emma lin regard méfiant. Cependant, je l'entendis répondre en riant:
« Vous pourriez avoir l'intention, mademoiselle, de reporter à la patronne ce que je vais vous dire, mais cela ne vous servirait de rien; ma parole est à l'épreuve du doute, Mme Stieglitz y croit sans condition.
— Je le sais, dit Emma avec un soupir.
^- Écoutez donc ce qui me vient tout à coup à l'idée. Cette lettre de la patronne.... lettre sans date, comme vous ne devez point l'oublier , mais votre cousin n'y a pas pris garde.... cette lettre, bien que visiblement écrite par elle.... il y a si longtemps, il est vrai, que la vieille dame l'a oublié, mais je vous assure qu'il en est ainsi.... cette lettre donc n'est point partie en son temps; mise de côté par moi, elle s'est retrouvée l'autre jour par hasard sur le bureau , au milieu de quantité d'autres papiers, et a été expédiée fort innocemment. Votre cousin à touché l'argent, et il l'a perdu ; mais naturellement cet argent se retrouvera.
— Et VOUS croyez, repartit vivement Emina, qu'il ise retrouvera réellement?
— Vous devex mé comprendre. Cet argent que vbtre cousiii à vraisemblablement fait servir à ses besoins, cet argent-là ne ise retrouvera pas assurément; mais cinq cents thalers sont cinq centiâ thàlers, et, bien que ce soit une isomme assez importante en ellé-mêqae, ce n'est, après tout, qu'un bien mince sacHflce; pour obtenir en échange cette jolie petite main. »
Nouvelle pause ici, après laquelle Emma dit avec an-^ gôisse, autant que j'en pus juger par le son de sa voix : a Laissez ma main, monsieur, oh ! laisisez ma main !
— Réfléchissez, Emma, il me faut une réponse.
— Oh! jamais, jamais! s'écria-t-elle en fondant en larmes. Mon cousin est innocent , et Dieu qui est dans le ciel saura bien faire éclater son innocence au grand jour.
— Certainement, dit le teneur de livres avec un rire ironique, et vous voyez qu'en ce moment ce Dieu puissant m'envoie vers vous, moi le protégé, le béni dé sa grâce, pour sauver votre cousin ; mais cette aide, ne la repoussez pas; tendez-moi votre main, sinon, Dieu retirera de vous la sienne.
— -C'est tout à fait impossible, tout à fait impossible. Oh! comment serait-ce possible? Toute une longue vie perdue!...
— A mes côtés, dit M. Specht en achevant la phrase. Eh! vraiment, il est bien plus agréable de voir tout une longue vie se traîner dans l'opprobre et le déshonneur, à' côté d'un parent !
— Dh! si vous êtes un homme, dit Emîna avec des larmes dans la voix, si vous avez des sentiments humains, vous sauverez mon cousin pour mériter la miséricorde de Dieu , et non en vue d'une récompense terrestre. Je ne puis faire ce que vous me demandez.
— Parce que vous aimez votre cousin, » dit froidement cet homme abominable.
Mon cœur cessa de battre jusqu'à ce qu'elle eût ré-
pondu. Cependant cette réponse, un « Non! » fortement accentué; retentit en moi avec une douloureuse ironie. « Assez de tourment comme cela! »pensai-je, etje voulus me précipiter dans la chambre d'Emma, dire à cet homme en face que j*aimais cent fois mieux me courber sous le poids de la faute qui m'était imputée que de laisser martyriser plus longtemps, ne f(!lt-ce qu'un instant de plus, cette pauvre et innocente fille. Mais une horrible parole s'échappa soudain des lèvres du teneur de livres, et, comme s*S en sentait lui-même toute l'énormité, il ajouta ces mots d'une voix si basse qu'il me fallut toute la violence que je me faisais pour les pouvoir saisir. .
«Si donc, dit-il en s'interrompant à plusieurs reprises, une longue vie passée à mes côtés vous semble si affreuse, écoutez du moins l'aveu de mon ardent amour pour vous. Votre présence, votre vue me transporte, et la froideur, l'indifférence que je suis forcé de vous montrer, égarent ma raison. Oui, je sens un feu qui me dévore chaque fois que vous entrez dans votre chambre ; chacun de vos pas laisse sur le sol où vous marchez une trace Infante que je voudrais baiser, dussé-je en mourir; le frôlement de votre robe éveille en moi une volupté sauvage, qui ne peut plus se contenir. Me voici à vos pieds, Emma; consentez, je vous en conjure, bien que la chose vous paraisse impossible, à unir votre existence à la mienne ; votre amour, donnez-moi votre amour, ne fût-ce qu'un seul instant, j'en serai satisfait ; accordez-moi une heure , une seule, soyez pour moi, pendant cette heure, tout ce qu'une créature peut êlre pour celui. ... qui l'aime.... avec une incurable passion. »
A ces mots, j'appuyai violemment sur la serrure; comme le verrou était mis en dedans , je le fis sauter d'une forte secousse, et, la porte cédant, je me précipitai dans la chambre....
Emma se réfugia dans mes bras, où elle se cramponna, tout effarée des paroles insensées qu'elle venait d'entendre et qu'elle ne comprenait qu'à demi. Quant à M. Specht, il tressaillit à ma vue, ses yeux roulaient dans leurs or-
bites comme ceux d*un insensé, sa bouche écumait, et il fit quelques pas vers moi. La pauvre enfant se soutenait à peine, je la conduisis jusqu'à la chaise la plus proche, où je la fis asseoir doucement; puis, saisissant mon adversaire par la poitrine, je le repoussai loin de moi avec une telle violence qu'il alla rouler par terre au milieu de la chambre. Au même instant la porte s'ouvrit, et Mme Stieglitz parut sur le seuil. J'étais occupé auprès de ma cousine et je la consolais démon mieux; aussi ne remarquai-je point d'abord la présence de la patronne ; mais, lorsque je levai les yeux, le teneur de livres était debout auprès d'elle :
a Voilà, lui disait-il, comme on traite les justes dans votre maison, madame! Oh! que se passe-i-il donc sous ce toit chrétien et béni du Seigneur? »
Mme Stieglitz fit un pas en avant, et cette grande et majestueuse figure, debout, la main levée, était vraiment effrayante à voir. Ses yeux me lançaient un regard de colère et ses lèvres tremblaient.
«Dieu soit loué, continua l'hypocrite, que j'aie été oflfert en sacrifice à la rage de cet homme ! Bonté du ciel ! quand je pense que vous pouviez, noble dame, surprendre vous-même ces malheureux jeunes gens et que la même chose eût pu vous arriver ! Mais que le Seigneur leur pardonne! ajouta-t-il en regardant fixement le plafond; et vous aussi, madame, pardonnez-leur! »
Emma s'était redressée sur sa chaise et je la soutenais avec mon bras passé autour de sa taille; c'est dans cette position que Mme Stieglitz nous surprit. La porte qui donnait de ma chambre dans celle de la jeune fille était ouverte ; le teneur de livres nous accusait....
Mme Stieglitz sembla vouloir parler, mais ses forces la trahirent; elle se frappa le visage de ses deux mains, et, se détournant de nous, regagna lentement l'escalier.
Emma eut bien vite compris toute la gravité de cette nouvelle scène. Aussitôt elle s'arrache de mes bras, court à son bureau, bouleverse avec une agitation fiévreuse tous ses papiers jusqu'à ce qu'elle ait trouvé celui qu'elle
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cherchait : c'était une enveloppe cachetée. Elle la prend alors, la brandit en Tair et se sauve en criant :
« Dieu nous viendra en aide! »
Nous restAmes face à face, M. Specht et moi; animés mutuellement d'une haine égale, nous étions, je crois, prêts à nous élancer Tun sur l'autre pour voir qui de nous deux pourrait étrangler son rival. Cependant il n'en fut rien, et au bout de quelques secondes, M. Specht, marchant à reculons, se retira lentement, sans soutenir plus longtemps la menace de mon regard. Je le suivis avec une égale lenteur ; mais, lorsqu'il eut atteint sa chambre, il s'y précipita d'un bond et en verrouilla la porte derrière M.