‹ Boutique et comptoirChapitre 39 sur 39 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Dernière aadiehcé.

Resté seul dans le corridor, appuyé contre la rampe de l'escalier, je regardai longtemps, longtemps dans les profondeurs obscures de la maison. D'en bas, de la cuisine, montait un faible rayon de lumière, et j'entendais chuchoter les bonnes entre elles ; je distinguais aussi la voix de M. Block, qui demandait après le teneur de livres. Qui eût pu penser que, dans cette maison d'ordinaire si paisible, tout devait être ainsi mis en émoi à mon sujet ? Enfin, je descendis inachinalement les marches ie l'escalier l'une après l'autre, je passai devant le bureau de pesage et me trouvai bientôt devant l'appartement de la patronne , qui n'était séparé de l'escalier que par une antichâinbre.

Cette antichambre n'était pas fermée tout à fait , non plus que la porte de l'appartement de Mme Stieglitz ; quant à ce dernier, il était éclairé, mais on n'y entendait parler pei'sonne. Je m'approchai et pus âlorâ Voir

ce qui s'y JDassàit. Mme Stieglitz était assise sur son fauteuil, et à ses pieds, sur un petit tabouret, était accroupie ma cousine Emma, la tète appuyée sur les genoux de la vieille dame. Les tressaillements continuels de son corps délicat faisaient voir qu'elle avait beaucoup pleuré, et les longues tresses de ses cheveux blonds flottaient dénouées sur ises épaulés. Mme Stieglitz tenait une lettre d'une main, derrière la lampe, pour la pouvoir mieux lire j et il fallait que le contenu en fût bien saisissant, car le papier tremblait, et, tout en le lisant , elle posait son autre main sur . la tête blonde de la jeune fille, qu'elle pressait fortement contre elle. Bientôt elle laissa tomber la lettre, secoua la tête tristement, et se penchant sur Emihà, elle lui releva doùcemeût le visage par le menton en disant : « Ma pauvre chère enfant!

— N'est-il pas vrai, niadamëj dit Emma en sanglotant et en lui baisant la main, h'est-il pas vrai qtie vous ne croyez pas que j'aie rien fait de mal?

— Non, tnbii enfant ; ton explication si franche eût suffi pour tne convaincre , et cette lettre que tu viens de me reinettréi.i. quand as-tu reçu cette lettre du docteur ?

— Peu de temps après que je suis entrée dans votre naaison.

— C'est cela, un mois environ après le départ de la malheureuse Thérèse. Oh ! c'est affreux, c'est épouvantable.

— Pardonnez-moi une question, nné prière, dit Emina avec insistance. N'est-il pas vrai, madame, que l'affaire de mon cousin, vous ne la déférerez pas.... aux tribunaux?

— Dieu m'en préserve ! je ne l'eusse pas fait, quand même il n'eût pas été défendu avec cette chaleur, avec cette passion que tu mets à son service, ma chère enfant; et ce papier-là (elle montrait la lettre du docteur), ce papier-là me fait pressentir quelque chose d'horrible. Mais non, une telle noirceur serait vraiment inouïe....- Tu es bien convaincue que ton cousin est innocent? «

La jeune fille se redressa à moitié et étendant la main droite :

« Aussi vrai , s'écria-t-elle , aussi vrai que je crois en un Dieu, rémunérateur de nos bonnes actions, vengeur de nos fautes !

— Allons, allons, ma fille, dit Mme Stieglitz avec bonté et en la baisant au front à plusieurs reprises, tu mets bien de la chaleur dans ta défense, et tu portes un grand, un bien grand intérêt à ton cousin; peut-être est-il plus que cela pour toi. »

11 y eut là une courte pause. Emma appuya son visage sur la main de la digne dame, puis, le relevant bientôt, elle dit timidement et à voix basse :

€ Pourquoi aurais-je un secret pour vous , pour vous qui me voulez du bien et qui m'aimez comme ma mère ? Oui, ce que j'éprouve pour mon cousin est plus qu'une affection banale de simple parenté. Pardonnez-moi, je n'ai encore dit cela à personne, Dieu m'en est témoin, à personne, mais j'aime mon cousin plus que tout au monde, plus que ma mère, plus que vous-même, ma seconde mère. Tout, je quitterais tout pour le suivre, et je le suivrais d'autant plus volontiers que je le verrais flétri par un lâche soupçon. »

Mme Stieglitz la regarda un instant avec une émotion visible, puis elle posa ses deux mains sur la tête d'Emma et dit avec solennité en levant les yeux vers le ciel :

« Dieu te bénisse, mon enfant ! j'espère en la lumière d'en haut, et je veux prier le ciel qu'il ne le laisse point tomber dans im malheur immérité. »

Comment décrire les sentiments qui m'agitaient pendant toute cette scène ? Je voulais me précipiter dans la chambre, je voulais me jeter aux pieds de Mme Stieglitz, lui protester de mon innocence dans les termes les plus chaleureux ; mais au même instant une main saisit la imenne et la pressa cordialement. Je reconnus la voix du docteur, qui s'était glissé près de moi sans que je l'eusse aperçu.

« L'écouteur aux portes n'en est pas toujours pour sa

honte, dit-il. Nous allons voir ce que nous avons à faire; quant à moi , je ne suis vraiment guère plus avancé que ce matin. »

Mme Stieglitz parut tout étonnée en nous voyant entrer, et Emma s'enfuit à l'autre bout de la chambre en poussant un petit cri. Je restai debout près de la porte, et le docteur s*assit sur une chaise que lui désigna d'un geste ma digne patronne.

« Il s'est passé chez nous aujourd'hui, dit-elle, des choses extraordinaires, des choses qui ont jeté un jour aflTreux dans mon âme. Qu'est devenue Thérèse, cette pauvre fille ? » ajouta-t-elle à voix basse.

Le docteur répondit presque aussi bas :

ec Elle est en lieu sûr et bien malheureuse.

— Et croyez-vous qu'elle ait dit la pure vérité, et que réellement mon teneur de livres.... ? »

Sans achever sa phrase, elle interrogea du regard le docteur.

« Assurément , répondit-il. On n*a pas coutume de mentir en de pareils moments. D'ailleurs , elle m'a mis sous les yeux des lettres de cet aimable M. Specht, et ces lettres ne laissent aucun doute.

— Dieu protège la pauvre créature ! c'était au fond une brave fille. Mais venons maintenant à l'autre affaire. Vous savez ce dont il s'agit; que peut-on faire ? comment parvieûdrons-nous à mettre la vérité au grand jour ? »

Le docteur fit un petit mouvement d'épaules , appuya sa tête sur sa canne, attitude favorite de tous les médecins, et répondit:

(c Madame, pardonnez*moi le mot, mais nous avons affaire à un pécheur endurci. La lettre à la maison de banque est fausse, elle a été supposée pour perdre notre ami, cela ne fait pour moi Tobjet d*aucun doute ; mais le difficile est de le prouver. »

On entendit en ce moment le roulement d'une voiture dans la rue et un piétinement de chevaux sur le pavé. Cette voiture s'arrêta juste devant la maison, et, quelques secondes après, M. Block s'élança dans la chambre, annon-

958 BOUnQUS ET COMPTOIR.

gant l'arrivée de M. le conseiller du commerce Scbilderer, qui désirait parler à la patronne.

M. le conseiller du commerce SchUderer était un hoxxime très-bien posé dans la ville et un personnage important dans le monde commercial. Comme chef de la première maison de banc[ue de tout le pays, il tenait dans sa main la fortune d'une quantité de négociants, et d*autre part, comme président de la chambre de commerce et du tribunal de fabrique, il décidait du sort de plusieurs milliers d'ouvriers , qui, du reste, l'honoraient, le chérissaient et le redoutaient pour son impartiale justice.

Rigide et impitoyable en affaires, il était cependant affable et bienveillant dans la vie ordinaire, aimait à venir en aide aux nécessiteux et faisait le bien à propos et sans ostentation, toutes les fois qu'il le pouvait. Grand et élancé, il était, malgré ses cinquante ans, ce qu'on peut appeler un homme fort bien conservé, grâce à une toÙette exquise et d'excellent goût, et à une perruque noire bien lustrée. On ne pouvait, par exemple, rien voir de plus frÉiis et de plus éblouissant que la cravate blanche qu'il portait d*habitude , et d'où sortait un col de cliemise empesé et très-haut qui lui guillotinait les oreilles et ne lui permettait que difficilement de tourner la tête. Aussi , pour opérer ce mouvement, devait-il jeter de côté tout le haut du corps, ce qui donnait à l'ensemble de sa personne quelque chose de roide, mais en même temps de solennel. Son habit était du drap noir le plus fin, et on remarquait à. sa boutonnière un petit ruban de couleur.

Il ne se fut pas plus tôt prés^té que M. Block, qu; l'^^ttendait dans l'antichambre, le débarrassa de son paletot; il avait pour but, en lui rendant ce petit seryice, de se mettre à même d'attraper quelques mots de la conversation. Je favorisai, pour ma part» les vues du jeune commis en me tenant moi-même près de la porte et la laissant ouverte derrière moi.-

M. Schilderer me fit avec le doigt une petite menace amicale, et il me sembla que^ grâce à son intervention, mon affaire allait prendre la tournure la plus fis^vorable.

<K Bonsoir, madame StiegUtz 1 Ah 1 vous voilà, docteur! dit-il en entrant ; et il s'assit gravement sur une chaise que lui avança ce dernier. Vous êtes étonnée de me voir si tard, madame; mais le docteur ici présent m'a conté, en confidence , cela va sans dire, une certaine histoire, que j'ai prise à cœur, connaissant bien ces sortes d'étourderies. »

£n prononçant ces derniers mots, il essaya de me re* garder ; mais, comme j'étais tout à fait derrière lui , sa cravate ne le lui permit pas.

« Mon caissier, poursuivit-il, tm homme très-utile dans les affaires, mais d'un caractère aussi très-étourdi , est venu ce soir.. .. vous veniez de partir, docteur.... est venu ce soir avec une migraine affreuse.... madame, pardonnez-moi ce détail.... et s'est glissé à la caisse pour opé-. rer quelques payements indispensables. Je l'ai naturellement chapitré; mais, comme il ouvrait la grande caisse.... elle était fermée depuis samedi, car je ne remplace le caissier par un autre de mes employés qu'en cas d'extrême nécessité.... voilà, dis-je, qu'en ouvrant la caisse, il trouve sous le couvercle quoi?... le paquet des cinq cents thalers en billets de caisse dont il s*agit,' et que voici.

— Dieu soit loué l m'écriai-je en m'élançant vers le banquier et recevant dans mes mains tremblantes l'argent que j'avais cru perdu.

— Voilà bien mes jeunes étourdis ! continua M. Scbilderer d'un ton sérieux. Ils pensaient bien plus samedi soir, ce me semble, à leurs plaisirs qu'aux affaires, et, au lieu de serrer ce paquet dans sa poche, on le laissait dans la caisse. »

Le docteur tout ému me tendit la main, Mme Stieglitz me fit un signe de tête amical et, de l'autre bout de la chambre, je crus entendre une petite exclamation joyeuse.

« Maintenant, ce qu'il y aurait de plus sage, selon moi, dit M. Schilderer, ce serait de mander ici votre teneur de livres, M. Specht, et de le mettre, en demeure de

360 BOUnQUe ET COMPTOIR.

répéter une fois de plus ses accusations^ qui, entre nous soit dit, me semblent sans fondement.

— Oui, oui, » s'empressa de dire la patronne, et elle tira la sonnette qui donnait dans le comptoir.

Cependant le jeune M. Block s'était, dans la joie de son cœur, débarrassé du paletot de M. Schilderer, et avait monté l'escalier en toute hâte. S*il ne poussa pas un hourra retentissant, ce ne fut que par un scrupule poli dont je ne l'aurais vraiment pas cru capable.

M. Specht parut bientôt. Son \âsage était tant soit peu pâle, et le ton dont il souhaita le bonsoir à la compagnie un peu moins ferme et moins mielleux que d'habitude. Quant à moi, j'envisageais cette seconde audience avec beaucoup plus de cahne que celle de la veille; aussi me retirai-je dans l'antichambre pour laisser le champ libre aux interrogations du docteur. J'avais l'esprit égayé de mille riantes pensées, je répétais sans cesse tout bas le nom d'Emma, et chaque fois j'y mettais plus de passion, plus d'intime ravissement. Cependant, si j'étais déjà justifié de l'odieux soupçon dont on m'avait flétri , si j'avais entendu déjà le doux aveu de ma cousine, j'étais curieux d'apprendre comment allait se débrouiller l'énigme de cette lettre supposée. La signature, on ne pouvait le nier, était parfaitement semblable à celle de la patronne. A force d'y penser, je vis tout à coup poindre une lueur qui m'effraya , mais que je trouvai suffisamment claire pour dissiper plusieurs autres obscurités; oui, c'était bien cela, ce devait être cela même. Je rentrai dans la chambre au moment où le docteur disait à M. Specht :

« Monsieur, vous devez voir clairement à cette heure que votre collègue n'a pu prendre l'argent en question dans une mauvaise intention : car celui qui veut s'approprier un argent qui ne lui appartient pas ne laisse pas traîner cet argent par étourderle, mais il le prend avec soi. Dites-nous donc franchement votre opinion, ce que vous croyez être la vérité. Comment cette lettre a-t-elle pu, selon vous , se trouver sur le bureau ? Qui est, à

votre avis, capable d'imiter d'une manière si frappante la signature- de madame? »

Le teneur de livres haussa les épaules et leva les~yeux vers le ciel ; en même temps, je m'avançai vers la table d'un pas ferme et je répondis ainsi à la question du docteur :

« Je crois connaître l'auteur de cette signature ; je crois aussi pouvoir dire qui a écrit la lettre que l'on a posée sur mon bureau. »

Chacun me regardait avec étonnement. Le teneur de livres tressaillit imperceptiblement sous le ferme regard que je lui lançai, et son étonnement se changea bientôt en terreur, lorsque j'ajoutai avec calme :

« Cette signature, c'est moi-môme qui en suis l'auteur, oui, moi-même, mais je l'ai faite en présence de M. le teneur de livres. »

Son regard triomphant fit soudain place à une confusion des plus visibles.

« En ma présence? murmura-t-il à voix presque basse.

— Oui, monsieur, en votre présence. Veuillez vous souvenir de cette soirée où nous causions de l'écriture de Mme Stieglitz, où vous prétendiez que cette écriture était très-difficile à contrefaire, et où, sous forme de plaisanterie, vous me priâtes d'écrire sur une feuille de papier blanc le nom de madame.

— C'est là une invention odieuse et abominable, dit le teneur de livres en joignant les mains ; aussi vrai que Dieu existe, c'est là un criminel mensonge.

— Si l'on pouvait prouver la chose, dit M. Schilderer, ce serait vraiment un grand pas de fait.

— Une preuve, au nom de Dieu , une preuve ! cria le docteur.

— Ce papier avec la signature, repris-je, le voici, il est là sur la table et je le reconnais maintenant. M. le teneur de livres le jeta négligemment dans un portefeuille de maroquin vert garni d'un fermoir d'acier, et il y joignit un autre papier sur lequel j'avais essayé plusieurs

fois d'imiter la signature en question, avant (Ty réussir complètement. Peut-être , en visitant ce portefeuille-là, y retrouverait -on cet autre papier.

— Certainement , certainement , > dit le docteur. Mais le teneur de livres s*écria avec vivacité :

« Oh ! ce portefeuille , je puis vous le montrer, il est dans ma chambre, je vous l'apporte à Tinstant, »

Comme il faisait mine de l'aller chercher, M. Schilderer dit en souriant :

« Je crois, sans vouloir soupçonner le moins du monde la véracité de M. le teneur de livres, qu'il ne serait pas inutile au but que nous nous proposons, que le docteur accompagnât monsieur dans sa chambre. Il y va de l'honoeur et de la réputation d'une autre personne, et l'on ne saurait agir avec trop dé prudence.

— Je vais accompagner monsieur, » dit le docteur qui déjà s'élançait pour s'acquitter de sa mission. Mais la patronne, le tirant par le bras, se mit à dire :

« Excusez-moi, messieurs, je suis là-dessus complet tement de votre avis; toutefois, je crois qu'il sera mieux que j'accompagne moi-même mon teneur de livres. Assurément, il n est pas homme à me faire aucun mystère du contenu de son portefeuille. »

Le teneur de livres s'arrêta court à cette proposition inattendue de Mme Stieglitz. On eût dit la statue de la terreur. Ses yeux fixes lui sortaient presque de la tête, il avait peine à respirer, et de sa main tremblante ne cessait de boutonner et déboutonner sa redmgote.

Mme Stieglitz avait pris un flambeau.

« Suivez-moi, dit-elle d'un ton impératif, et elle précéda M. Specht dans l'escalier.

— J'y vais aussi, me dit tout bas à l'oreille le jeune Block; ce drôle est capable de tout; je veux être à môme d'intervenir, s'il y a lieu. »

Nous restâmes en bas dans une attente inquiète , et nous n'envisagions pas sans trouble ce qui pouvait ar-* river. Mais quand, au bout d'un certain temps, nous entendîmes distinctement résonner le pas ferme de la pa-

tronne, qui redescendait lentement l'escalier, ma poitrine se serra tellement que je pouvais à peine respirer. Mme Stieglitz était restée absente un bon quart d'heure, et Emma m'avoua plus tard qu'elle avait, pendant tout ce temps-là, prié à deux genoux pour sa chère patronne.

Enfin Mme Stieglitz reparut. Elle faisait un effort visible pour tenir son flambeau d'une main ferme, et portait quelques papiers qu'elle jeta sur la table avec toutes les marques du dégoût. Bien qu'elle parût vivement émue, bien que son sévère visage fût couvert d'une effrayante pâleur, elle s'avança pourtant d'un pas ferme et fier jusqu'à son fauteuil ; mais à peine assise, elle baissa Fabatjour de la lampe , de manière à cacher ses traits dans une ombre profonde.

« C'est une affaire finie et décidée, dit-elle; mon teneur de livres, M. Specht, m'a avoué la vérité de ce que vous (et elle se tourna vers moi), — de ce que vous ^ venez de nous dire ; il a reconnu qu'il vous avait faussement accusé, qu'il avait voulu vous perdre. Il quitte ma maison demain matin pour toujours. Quant à vous, vous êtes complètement lavé du soupçon qui planait sur vous, et je ne saurais assez vous exprimer combien je regrette, combien je suis désolée d'avoir pu vous soupçonner un seul instant. Donnez-moi votre main, je vous suis plus dévouée que jamais.

— Rendez grâces à Dieu, jeune homme, dit M. Schilderer en se levant; l'angoisse que vous avez éprouvée, vous l'aviez en quelque sorte méritée. Vous avez assez longtemps mené une vie passablement légère, si je suis bien informé, et vous avez mis le comble à vos folies en laissant étourdiment dans ma caisse l'argent que vous y étiez venu chercher.

— Oui, oui, mon très-honorable fabricant, continua le docteur, et si, par aventure, cet argent eût été perdu dans la rue, votre innocence courait graind risque de ne pas être de sitôt démontrée ; que ce soit là pour vous une salutaire leçon. »

Je remerciai cordialement M. Schilderer de ses paroles

bienveillantes. Le jeune Block, tout transporté, Taida à remettre son paletot, et Thonorable banquier prit congé avec les compliments d'usage.

La voiture partie, le docteur prit son chapeau :

« Il faut que j'aille conter à ma femme, dit-il, l'heureux dénoûment de cette histoire; elle s'est fort tourmentée pour ce jeune écervelé. »

Puis, s'adressaut à moi, il ajouta à voix basse :

<( Je vous laisse ici seul en bonne compagnie ; venez demain matin de bonne heure m'apporter les heureuses nouvelles que vous allez encore apprendre ce soir. »

Et il sortit suivi du jeune Block, que la patronne laissa libre pour tout le reste de la soirée. Comme je l'appris plus tard, le docteur l'emmena chez lui et, dans la joie de son cœur, le régala d'un petit punch.

Nous restâmes seuls dans la chambre, Mme Stieglitz, Emma et moi. Emma s'élança de son coin, toute haletante de bonheur , et vint s'accroupir , comme précédemment, aux pieds de la patronne ; quant à moi , je m'empressai de la rejoindre et remerciai chaleureusement la bonne dame de toute la tendresse qu'elle m'avait témoignée.

« Mes enfants, nous dit-elle (et, tandis qu'elle me donnait sa main droite, elle posait sa main gauche sur la tête d'Emma) , mes enfants , Dieu vous a pris sous sa protection et il a tout mené à bien. Vous vous aimez, je m'en réjouis sincèrement. Laissez-moi maintenant m'occuper de votre sort. Je n'ai plus personne au monde, vous êtes , de votre qôté , tout seuls aussi, et nous pourrions, je crois, vivre en paix ensemble le reste de nos jours. Je veux être votre mère, soyez mes enfants, oui, mes enfants avec tous les droits que je puis vous concéder. »

Moment de bonheur sans pareil, je renonce à vous décrire! Vous tous qui en avez éprouvé un semblable, rappelez à votre mémoire le temps le plus heureux de votre vie, et vous qui l'avez encore devant vous en perspective, rêvez les plus douces heures que puisse vous offrir cette pauvre terre!

« Allez maintenant, mes enfants, dit après une très-

longue pause, non plus la patronne cette fois, mais notre seconde mère, allez maintenant ; il se fait tard et je me sens fort agitée. Toi , Emma , tu t'installeras cette nuit même dans la chambre voisine de la mienne; et toi, me dit-elle en souriant et me montrant Emma.... vois-tu? grâce à elle , je te tutoie déjà.... toi, retourne à ta chapabre, nous causerons demain plus amplement. »

Je me retirai ivre de bonheur et de félicité, et, comme il me paraissait impossible qu'Emma n'eût pas quelques objets tout à fait indispensables à aller prendre dans son ancienne chambre , je Tattendis sur l'escalier. Deux heures auparavant j'étais là aussi, à cette même place, et j'attendais; mais combien ma position, mes sentiments étaient autres!... Emma vint enfin, et je dois avouer que le long baiser que je reçus d'elle éveilla en moi de tout autres sentiments que les baisers qu'elle m'avait octroyés précédemment en sa qualité de cousine.

Le lendemain M. Specht quitta la maison, non pas, il est vrai , sans que le pasteur Schlosser eût essayé une dernière démarche pour faire revenir Mme Stieglitz de sa décision à son sujet; mais l'entretien qu'il eut avec elle fut cette fois très-court , et le révérend personnage en sortit avec une figure très-allongée, d'où avaient entièrement disparu cette béate assurance et ce sourire de satisfaction qu'elle exprimait d'habitude. Il s'enveloppa la tête en me voyant, et fit un mouvement saccadé devant la porte, comme s'il secouait la poussière de ses pieds. Son règne dans cette maison était fini. Quant au sieur Specht, je ne le revis plus.

Le docteur fut très-sincèrement heureux de mon bonheur, et il eut encore dans cette même journée avec Mme Stieglitz une longue conversation dont le résultat fut que je devais, bien pourvu de lettres de recommandation et de crédit, visiter pendant un an les fabriques de soie du midi de la France. Mme Stieglitz devait, de son côté, dans cet intervalle, vendre son magasin et, à mon retour, faire servir les fonds qu'elle retirerait de cette vente à l'agrandissement ^ sa fabrique. Quant à sa fortune per-

366 BOUTIQUE ET COBÏPTGIR.

sonnelle, qui consistait en rentes sur TËtat et autres placements de diverse nature, et qui ne laissait pas d*être considérable, elle s*en réservait la jouissance jusqu'à sa mort. Cependant elle fit encore ses dispositions en vue de cette éventualité, et le docteur, qui était présent comme témoin à Tacte testamentaire, me dit plus tard :

« Je vous assure, mon cher, que vous avez un bonheur immérité. »

La bonne vieille dame nous avait institués, Emma et moi, ses héritiers, à deux conditions : la première, que les fonds de la maison Stieglitz et Cie d* Amsterdam resteraient la propriété du cousin qu'elle ^vait dans cette ville ; la seconde, que nous n'entrerions en possession du reste de sa fortune que lorsque j'aurais réussi , par mon travail et ma sage conduite, à élever à un certain degré de prospérité la fabrique quelle me laissait. On ne m'imputa pas certains malheurs dont je n'étais point cause ; mais notre fabrique se trouvait déjà si bien dotée par suite de la vente du magasin, que l'on peut s'expliquer par là comment elle devint en quelques années l'une des meilleures et des plus brillantes du pays.

Je partis bientôt pour ma nouvelle destination. C'était par une froide et claire soirée d'hiver. Après avoir pris congé, non sans un pénible serrement de cœur, et de ma seconde mère et d'Emma, je me dirigeai, en compagnie du docteur, vers l'hôtel de la poste, chargé, cela va sans dire, par Sibylle, de compliments sans nombre pour tous les membres de la famille que je devais successivement visiter. Le jeune Block ne se laissa ravir par personne le droit de porter mon sac de nuit, et bientôt je me retrouvai dans cette même cour où j'avais passé quelques heures ce certain soir dont j'ai parlé plus haut. Je partis par cette môme malle qu'avait prise alors ce gros vieux monsieur si poli à la casquette grise. Le docteur me confia une petite somme en me priant de la faire servir à solder quelques vieilles dettes criardes qu'il avait laissées à B.

« N'oubliez pas, me dit-il en riant, d'aller voir mon ancienne hôtesse, et assurez-vous par vos yeux si les

fameuses fresques de la chambre que vous savez existent encore. A propos, saluez de ma part Mlle Barbara, actuellement Mme Philippe, et si, par aventure, mon squelette était encore en sa possession, achetez-le-lui à tout prix. Maintenant , bon voyage , mon camarade, et au plaisir de vous revoir. »

La voiture partit au grand trot et, au point du jour, je n'étais plus qu'à une petite heure du moulin. Je me retrouvai presque à la même heure qu'autrefois près de la vieille croix de pierre; mais cette fois la perspective qui s'ouvrait devant moi sur le vallon était aussi claire et . aussi sereine que celle de mon avenir. Pas le moindre brouillard dans l'air, et partout, sur la terre, une neige épaisse et brillante , ce manteau de fête de l'hiver. Les arbres et les buissons, dépouillés de feuilles, me permettaient de voir distinctement le riant moulin du cousin Christophe. De la cheminée rustique s'échappait une colonne de fumée bleuâtre, qui se dorait en montant aux premiers rayons du soleil levant ; l'eau se précipitait en bouillonnant sur le bâtardeau , la roue du moulin tournait rapidement d'un air joyeux, comme si elle eût voulu se réchauffer, brisant dans sa course les mille petits glaçons qui s'étaient formés tout autour d'elle pendant la nuit, et les faisant tourbillonner dans l'air pur en une infinité de brillantes étincelles.

A peine eus- je atteint la haie qui servait de clôture à la cour, que je fus aperçu du vieux meunier, qui était en train d'atteler le gros cheval à son traîneau. Tout le monde était sur pied, et chacun se réjouit de me revoir. Je dus donner à la meunière force nouvelles de sa chère Sibylle , ce que je fis à sa grande satisfaction. Elisabeth n'était pas encore mariée; Gaspard, en revanche, s'était accru de deux gros garçons ; quant au bon Franz , je ne pus malheureusement pas le voir, il était aux champs. Au bout d'une heure, je repartis en compagnie du père Christophe et sur son traîneau ; nous filâmes comme une flèche sur la neige unie, du côté de la ville de B. Je repassai devant tous les endi^oits où je m'étais reposé avec le

368 BOxrriQUE et couptoir.

docteur Burbus, lors de mon précédent voyage ; nous nous arrêtâmes notamment une demi-heure à Tauberge où il avait si bien nargué la gendarmerie. Quelques heures après, nous atteignions la ville et, à la nuit tombante, j'entrais dans la chambre de ma grand*mère.

La joie de la bonne vieille ne saurait se décrire. En me voyant si bien vêtu, elle planta sur son nez les fameuses lunettes de feu le général français, et, après m*avoir considéré de haut en bas et dans tous les sens fort à son aise, elle m'admit à l'insigne honneur de prendre une prise dans la précieuse tabatière d'argent qu'elle tenait de la défunte comtesse.

Nous causâmes de ceci et de cela fort longuement. J'appris entre autres choses que la ménagère de mon tuteur était morte depuis quelques jours, et que sa fille aînée allait se marier très-prochainement. On ne me laissa pas non plus ignorer que le vieux chat de ma grand'mère était également passé de vie à trépas, ainsi que le cordonnier de l'arrière-corps de logis de la maison ; enfin , que la veuve de ce dernier continuait son commerce.

Des plaintes et des sanglots m'annoncèrent bientôt l'arrivée de la bonne Gertrude.

« Où e.st l'enfant? disait-elle; où est l'enfant? »

Et quand je fus allé à sa rencontr/s et que je lui eus serré la main, un ruisseau de larmes inonda ses vieilles joues ridées. Je dus alors lui raconter de point en point toutes mes aventures, ce qui nous mena fort avant dans la nuit.

Le lendemain matin, j'allumai un cigare et j'allai revoir avec un singulier mélange de sentiments les divers lieux où j'avais autrefois passé tant d'heures de joie et de tristesse. J'entrai d'abord à l'église, où j'avais vu pour la première fois ma chère Emma, puis je pénétrai, le cœur palpitant, dans la rue où s'élevait la fameuse maison Reiszmehl.

L'ancienne hôtesse du docteur se montra fort satisfaite' des deux thalers que je lui payai en son nom; quant à la chambre qu'il avait habitée , je ne pus pas la voir, mais je sus qu'elle était maintenant blanchie et fraîchement

décorée. Je restai un moment planté au bout de la ruelle entre les deux maisons , occupé à regarder les deux fenêtres que nous avions dans le temps , Burbus et moi , unies l'une à l'autre au moyen d'un hardi pont-volant. Cette ruelle offrait encore , à vrai dire , le même aspect de saleté misérable : en bas, sur le pavé, d'énormes tas d'ordures ; en haut, par le travers des croisées, de vieilles cordes à étendre le linge.

Il me semblait que ma fuite de la maison Reiszmehl ne datait que de la veille. Le réverbère était toujours là, mais une épaisse couche de neige en chargeait en ce moment le couvercle. Quant à la maison Reiszmehl, elle n'avait subi presque aucun changement appréciable;- au dessus de la porte d'entrée se balançaient de ci de là, comme par le passé , des morceaux de morue sèche ; devant la boutique se dressait une longue rangée de tonneaux de farine et de beurre ; et tout auprès, le vieux, guerrier de pierre continuait à faire sentinelle, avec un énorme glaçon suspendu au bout de son long nez.

J'entrai dans la boutique. Sur le fauteuil de feu M. Reiszmehl trônait majestueusement Philippe, son honorable successeur. C'était bien toujours le même piteux personnage d'autrefois ; seulement sa figure s'était embellie d'une paire de lunettes. Il ne me reconnut pas, et, comme je lui demandais des cigares, il saisit cette occasion pour me vanter d'un air fort affairé une grande variété de tabacs. Quand je me nommai , il releva ses lunettes et un mélancolique sourire erra sur ses lèvres ; du reste, il se montra assez peu sensible au plaisir de me revoir , me dit que sa femme était absente, et je pris bientôt congé de lui.

Lorsque j'eus mis encore derrière moi toute cette partie de mon passé, je fis mes adieux à ma bonne grand'mère ainsi qu'à ma tante et à Gertrude, puis, à midi sonnant, je montai dans le coupé de la malle-poste. Les quatre vigoureux chevaux partirent d'un trot joyeux, et je pris ainsi pour quelque temps congé de ma terre natale, comme je le prends aussi de vous, ami lecteur.

370 BOUnQUE ET COMPTOIR.

Toutefois, pour peu que le récit de mes petites aventures vous ait intéressé et que vous désiriez savoir ^i mon voyage dans le midi de la France eut un heureux dénoûment , je vous dirai en confidence qu'en ce moment même.... c'est le soir, la grande lampe est allumée, et le feu pétille dans la cheminée.... Emma, devenue ma femme, entre dans mon cabinet et me somme de terminer enfin cette longue histoire que je me suis amusé à écrire à mes heures de liberté. Je la termine donc ici même, sans ajouter un mot de plus.

Page 1