‹ Boutique et comptoirChapitre 8 sur 39 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

M. le docteur Burbus.

Me voyant traité par Philippe avec un mépris si marqué, mépris quene me paraissaient nullement justifier îes événements rapportés plus haut, je ne fis aucune tentative pour me rapprocher de lui, comme il s*y était peutêtre attendu. Tout au contraire, je tirai sur moi la porte qui séparait nos deux chambres, et cela avec une telle force que toute la charpente de la cloison en trembla. Puis je m'assis dans l'obscurité. J'avais devant moi de longues heures en perspective : car c'était un dimanche soir, jour où l'on fermait la boutique à la nuit tombante, et la nuit, en cette saison, commençait à six heures; j'avais donc quatre grandes heures pour faire mon examen de conscience.

J'ouvris la fenêtre, qui avait vue, comme il a été déjà dit, sur la maison voisine; mais la chambre située visà-vis n'était pas moins obscure que la mienne. Notre voisin n'était pas encore rentré , et le seul signe de vie qui se manifestât dans l'étroit et profond abîme qui séparait les deux maisons, c'était la trouble lueur du réverbère de la rue. Je refermai donc ma fenêtre et, me jetant sur mon lit, je me mis, en attendant, à me remémorer ma conduite. Mais à peine avais-ie commencé cette revue peu récréative, que je distinguai la voix du sieur Burbus qui appelait mon collègue , et qui bientôt grattait à ma fenêtre.

Je me jette à bas du lit , je regarde. La chambre du voisin était éclairée, et il était lui-même debout â sa croisée. ^

a Holà I hé! criait-il. Aimable disciple de Mercure, où. vous êtes-vous donc attardé? Philippe, Philippe de Ma-

cédoîne! Ouvrez donc', de grâce, ouvrez donc votre fenêtre! »

C'est ce que je fis à la place de Philippe, et je demandai au sieur Burbus ce qu'il désirait. Le son de ma voix lui était inconnu; mais, comme il m'avait déjà aperçu quelquefois dans la boutique, il se ressouvint de moi.

«Ah! c'est vous, jeune plante? Où se trouve donc votre digne mentor et collègue? Obligez-moi de lui présenter mes salutations amicales et de lui demander s'il ne voudrait pas me venir visiter un peu. »

Je m'éloignai de la fenêtre, j'ouvris la porte qui donnait dans la chambre de Philippe, mais je vis avec quelque surprise qu'il n'était plus là. Sur la table brûlait encore sa chandelle déjà fort avancée, et la porte de dehors était ouverte à moitié. Je sortis de la chambre pour voir dans le corridor ; mais, du haut en bas , la maison était silencieuse comme un cimetière.

Oui, comme il a été déjà dit, il y avait quelque chose de sinistre dans la maison Reiszmehl, et , en me sentant ainsi tout à fait seul, je me trouvai vraiment fort satisfait de pouvoir babiller un peu avec le sieur Burbus. Il était toujours debout devant sa fenêtre et m'attendait.

« Je suis désolé, lui criai-je, mais je ne puis mettre la main sur M. Philippe.

— Ho ! ho ! dit-il en riant. M. Philippe est un libertin.

Oh ! puisse-t-il durer toujours, Le beau temps de nos amours I

Mais savez-vous une chose? continua-t-il gaiement. Sans vouloir vous faire un compliment, vous m'avez l'air d'être un peu moins chameau que votre digne collègue. Voudriez-vous me faire l'honneur de venir ici passer avec moi une heure ou deux? Je suis justement en train de confectionner un punch délicieux, qui chatouillera agréablement votre estomac de boutiquier débutant. »

Je le remerciai de cette offre flatteuse, tout en lui faisant observer que je ne voyais guère comment il me serait possible de franchir l'espace qui séparait les deux

maisons pour Taller rejoindre; sur quoi il me déclara que la chose était la plus facile du monde.

Aussitôt dit, "aussitôt fait. Il courut prendre au fond de sa chambre une grande planche, qu'il poussa ensuite hors de sa fenêtre jusqu'à la mienne, et m'assura que j'avais là le pont le plus commode qu'on pût imaginer pour franchir l'espace qui nous séparait. A la vue de ce pontvolant, je me dis intérieurement que je ferais, en m'y risquant, une manœuvre à me rompre le cou; mais M. Burbus, devinant ma pensée, fit cette remarque avec beaucoup dé sang-froid :

« Mon jeune ami, vous ne paraissez pas pécher par excès de vaillantise. Mais, quand je vous aurai dit que Philippe, un ^es garçons les plus timides de la chrétienté, a fait vingt fois ce périlleux voyage, vous n'hésiterez pas plus longtemps. »

Je dois l'avouer, la crainte seule de paraître poltron aux yeux de M. le docteur Burbus, me détermina à tenter la navigation aérienne qu'il me proposait.

J'enjambai donc ma fenêtre, je m'étendis à plat ventre sur la planche branlante , et je me sentis aussitôt saisi par les pieds d'une main vigoureuse, si bien qu'en un clin d'œil j'eus atteint Tautre croisée et allai, au grand divertissement de mon jovial voisin, rouler sur le plancher de sa chambre.

Je ne me fus pas plus tôt remis sur mes pieds, que je lui fis mes compUments et jetai un rapide coup d'œil autour de moi. Ma chambre était loin, certes, d'être brillanmient meublée; mais, bon Dieu! quelle différence encore avec la sienne! Les murs en avaient été primitivement badigeonnés; mais la dent du temps et la malice du locataire avaient fait peu à peu tant et si bien, qu'ils n'étaient plus maintenant revêtus que d'une couche de blanc sale indicible. M. Burbus avait pourtant mis tous ses soins à les orner de son mieu^, et, voyant que je ne cessais de promener mes regards tout alentour, il prit en main son flambeau.

C'était, soit dit en passant, ime chandelle de suif pas-

sée dans le col d'une bouteille cassée, eu guise de bougeoir. 11 me montra tout le long des murs une série de figures grotesques, qui, d'après ses explications, représentaient une danse de sorcières •

La beauté de ce^ fresques excita mon admiration, et je ne me fis pas faute de la lui exprimer, non plus que Tétonnement où j'étais qu'il eût pu produire de tels effets avec du charbon et de la cire à cacheter. J'appris alors que ces peintures étaient Tœuvre d'un peintre de ses amis, qui venait souvent le visiter. Figurez-vous le plus étrange pêle-mêle d'hommes, de monstres et d'animauz. Je crus y reconnaître ç^ et là quçlqu'ua, du moins parmi les premiers.

Je n'avais pas tort, en effet. Un de ces personnages était le docteur Burbus lui-même, sa longue pipe h la main, avec des bottes montapt jusqu'aux genoux et des éperons démesurés, cheyaucbant une énorme bouteille.

Un peu plus loin, je ne pus m'empécher de pousser un grand éclat de rire, en voyant mon digne collègue Philippe à cheval sur un manche à balai. Il tournait le visage en arrière, et son mélancolique regard se Reposait sur Mlle Barbara, laquelle était i^^jeçtu^usemeui assise sur Fanny.

Derrière venait M. Reiszpiebl dap9 ^ toilette du jardin. Il avait son grand livre entre les jambes, tenait à la main un entonpoir, et portait sur la t&te» en guii^e de chapeau, un imiaense cornet de papier.

Quelque satisfaction que j'éprouvasse à contempler ces peintuFe^, ^e^ yevfl. cherchaient pourtant encore autre cbos§, je yeu;^ fifre cet affreux: squelette humain dont m'avait parlé Philippe. Ah! mais le voilai il était là, debout près de la coucbe du 4pçteur, quf lui avait i^té une vieille jaquette de velours sur les épaules , et l'avait Qpiffé de son propre bonnejt. Daiis S4 main droite, étendue m avant, était ficMe une chandelle qui servait à éclairer. 1^ docteur quand il lisait au lit^ et son bras gauche, pendant le long de sa hanche , portait , au moyen d'un crpcliflt d^ fer , une graj^de cruche , d^^tifiée vraisena-

blablement » le cas échéant , à apaiser la soif du sieur Burbus,

Après que j'eus sufûsamment examiné le logis démon hôte, je pris le temps d'observer mon hôte lui-même, qui s'était, dans rinteryalle, jeté sur une chaise et m*en avait offert une autre.

M. Burbus était un homme de trente ans au moins, de taille rapiassée et de puissante encolure. Son visage» constamment souriant et empreint d'une grande jovialité, était ombragé d^épaisses moustache^ et d'une barbe abondante, à la différence de son crâne, où des cheveux clair-semés. laissaient voir çà et là mainte place vide.

Il avait posé sur le poêle un vase de terre , ressemblant fort a un baquet de lessiveuse, et dans lequel chauffait l'eau destinée au punch qu'il m'avait offert. Quand l'eau fut prête, il prit une bouteille d'eau-dp-vie, quelques citrons et un cornet de gros papier gris rempli de sucre, avec quoi il apprêta le précieux breuvage. Puis il m'of-? frit une pipe, et, comme j'aurais eu honte de refuser, je me mis eu devoir de la fumer, ce qui était pour moi un travail fort inusité. Enfin , après avoir rempli de punch deux grands verres à bière, il se renversa sur sa chaise contre la muraille, et me somma de boire et d*étre gai.

« Ah çà, dites-moi, mon très-cher, continua-t-il, après avoir avalé une forte rasade, comment diantre avez-vous eu l'idée baroque de vous faire marchand de fromages? Pourquoi n'étudiez^vous pas ? '

— Cher monsieur le docteur, répondis^je, je manque pour cela des moyens nécessaires ; les patents qui eussent pu suffire à m'entretenir pendant tout le temps.de mes études, je ne les ai plus.

— le plus digne des fils de la terre, dit en riant le docteur, regardez«moi donc I II y a bien des aminées que moi aussi je n'ai plus personne qui prei^ne $oin de moi; et je m'aide pourtant tout^seul par le monde, ei j'en vieni à bout. Ne connaissez-vous pas le çrand mot : crédit! Voilà le tali*sman qui ouvre à qui $ait $'en servir coffres et cassettes. »

Je lui déclarai que je n'avais pas encore entendu parler de ce mot magique. Là-dessus il partit d*un bruyant éclat de rire, avala une nouvelle rasade non moins forte que la première, et me certifia que je ne tarderais pas à rapprendre, pour peu que je fisse plus ample connaissance avec lui.

« Mais dites-moi, reprit-il, comment se fait-il que, voulant apprendre l'état de marchaiid, vous ayez précisément fait choix de l'épicerie, qui est bien la branche la plus désagréable et la plus prosaïque du commerce? »

Était-ce l'efiFet du punch, dont, suivant l'exemple du docteur Burbus, j'avais déjà absorbé une quantité plus que passable? Toujours est-il qu'avec une loquacité et une expansion que je ne m'étais jamais connues, je me mis à confesser au docteur, non sans beaucoup le divertir, que la vue du sucre et du café m'avait fait rêver constamment de mers lointaines et de pays merveilleux, mers et pays avec lesquels l'épicerie devait me mettre en relation au moins indirecte.

Cette idée poétique, ainsi liée dans mon esprit à la prose vulgaire de la maison Reiszmehl , parut excessivement comique au docteur, qui de nouveau partit d'un éclat de rire homérique.

« Oui, oui, mon très-cher, me dit-il enfin, c'est réellement dommage que la mer n'étende pas sa nappe immense devant votre boutique : car vous avez déjà chez vous un vieux chien de mer, vous possédez aussi une jeune morue, et la vieille Barbara ne s'acquittepftit pas trop mal du rôle de sirène. »

Cette sortie contre mes supérieurs médiats et immédiats le conduisit à me parler des relations de Mlle Barbara, et ses paroles ne contribuèrent pas à grandir mon respect pour mon patron et pour sa sœur. A entendre le docteur, le vieux Philistin était un bon drille, mais qui ne devait pas souffler mot , la virago menant fort bien la barque à elle seule.

Que par ces expressions bizarres le docteur voulût désigner M. Reiszmehl et sa sœur, c'est ce dont la suite

de notre entretien ne me permit pas de douter, lorsque Burbus m'assui'a que mon collègue Philippe, qu'il appelait le plus grand navire du désert, commandait seul dans la maison, que la Sirène devait en tout lui obéir, et que celle-ci tenait à son tour le vieux Philistin dans une entière dépendance.

Cet entretien avec le docteur Burbus n'était guère propre à me faire aimer le commerce en général, et la maison Reiszmehl en particulier. Cependant la pipe et le punch n'avaient pas manquer de produire sur moi leurs effets très-désagréables et fort opposés. Le punch mettait mon sang en ébuUition , donnait l'éveil à mes pensées et déliait ma langue, tandis que le tabac paralysait toutes mes forces.

Je fus pris tout à coup d'un malaise indéfinissable, qui faisait couler de grosses gouttes de sueur sur mon front ; je ressentis une affreuse angoisse, et lorsque, me levant de ma chaise, je déclarai au docteur que je devais songer à la retraite, toute la chambre me sembla danser autour de moi. Je crus voir les grotesques figures peintes sur les murs tourbillonner devant moi avec un vacarme incessant. Le squelette me parut s'agiter à sa place et prit à mes yeux un air tout à fait sinistre. Mon jovial compagnon lui-même, qui était debout devant moi et riait à gorge déployée, me fit l'effet d'un démon, et ce fut avec un secret effroi que je cherchai en chancelant la fenêtre, pour me lancer dans mon extravagant voyage.

En vain le docteur me conseilla-t-il de passer la nuit avec lui, attendu que je me trouvais dans un état qui rendait tant soit peu périlleuse une telle navigation aérienne. Je ne Técoutai point. Alors il poussa de nouveau la planche d'une fenêtre à l'autre , et je l'enfourchai derechef hardiment. Mais surpris, par l'air froid de la nuit à une telle hauteur, au-dessus du nombre et profond abîme qui séparait les deux maisons, je me mis à pleurer et à sangloter, et tel fut mon vertige, que je me cramponnai convulsivement à la planche, sans vouloir avancer ni reculer.

Ce moment critique, où une affreuse nuit se fit sou-

50 BOUnQUfi BT COMPTOIR.

dain dans tout mon ôtre , je ne xn*en. souviens plus. Le seul souvenir un peu vague que j'aie conservé , c'est que le docteur éclatait contre moi en imprécations et en injures. Je le sentis bientôt qui me frappait avec un bâton sur la partie de mon corps que je lui offrais Ba perspective, et chaque coup que je recevais me faisait glisser d'un pas en avant. Enfin, j'éprouvai la sensation d'une atmosphère plus chaude, je roulai «mr le plancher de ma chambre et m'endormis incontinent.

Mais ce ne fut pas encore la fin de mon supplice. Je me sentis bientôt secoué et piqué, et lorsque à grand**peine je rouvris les yeux, je vis se dresser devant moi une figure que je pris d'a]E>ord pour le squelette du docteur Burbus. Je ne tardai pas, il est vrai, à reconnaître mon collègue Philippe, qqi, avec force plaintes et force soupirs, me porta dans mon lit^ où je retombai dans un profond sommeil.

' ■» ■ I *• 1 1 I ii . i I > M

Page 1