CHAPITRE V
Le bureau.
Telle fut ma première journée de noviciat dans la maison Reiszmehl. Celles qui suivirent en furent la très-exacte reproduction jusque dans les détails les plus insignifiants, voire même dans des choses entièrement étrangères au commerce, par exemple, la préférence marquée de Mlle Barbara à l'égard de mon collègue, non-seulement sur moi, mais sur le patron même.
Cette préférence, comme je l'ai déjà dit, m'avait d'abord un peu froissé ; mais ayant remarqué un jour de fête, et bientôt après ua dimanche, que Philippe, tandis que j'allais voir ma grand'mère, était forcé de rester à la maison pour faire de pieuses lectures à Mlle Barbara, l'ayant vu me jeter, quand je sortais, un regard d'envie, et, le soir, ayant reçu de lui l'aveu qu'il eût été bfen aise d'aller se promener un peu avec moi, et la plainte qu'il me fit ensuite en soupirant d'avoir si peu d'heures de liberté, oh! alors je n'enviai plus son sort. Seulement je ne pouvais me défendre d'un léger sourire, quand Mlle Barbara l'appelait pour prendre le café, ou que, le soir, il passait dans la chambre voisine, où l'attendait sans doute un meilleur repas que celui qui m'était servi, et qui consistait habituellement en une tartine de beurre et un verre de bière.
Ce sourire fut remarqué à deux reprises différentes par Mlle Barbara. Elle le prit fort mal, et je ne tardai pas à m'apercevoir que je ne faisais aucun progrès dans ses bonnes grâces. La bonne Gertrude m'apprit même un jour, et, comme c'était son habitude , en fondant en larmes, que je passais aux yeux de Mlle Reiszmehl pour un étourdi à qui l'on ne pouvait pas se fier.
Elle n'avait pas tout à fait tort, je l'avoue : car, entre autres méfaits dont je m'étais rendu coupable, j'avais une fois par mégarde mis dans le plateau de la balance une livre et demie pour une livre. Mais ce qui l'avait particulièrement mise hors d'elle-même, c'était un crédit que j'avais, de ma propre autorité, consenti à faire à une pauvre cordonnière pour cinq silbergroschen d'huile. Lorsque, le lendemain, la brave femme m'apporta l'argent qu'elle devait, et que, de mon cârté, je le montrai d'un, air triomphant à Mlle Barbara, elle n'en fut que plus aigrie de ce qu'elle nommait ma manie d'ergoter.
Dès le second jour de mon noviciat, j'avais commis envers elle une grande faute. C'était elle qui gardait la clef de la boutique pendant la nuit, et je devais, le matio, aller prendre cette clef dans sa chambre; ce que je fis. Je surpris alors la digne demoiselle dans une toilette qui n'était rien moins qu'exquise. Cependant je ne manquai point de lui souhaiter le bonjour, à quoi je n'obtins pas de réponse.
Plus tard, lorsqu'elle descendit, bien attifée et frisée, avec des cheveux noirs au lieu des gris que j'avais vus, je ne lui dis naturellement rien, et je ne fus pas médiocrement étonné de l'entendre me demander pourquoi je ne lui souhaitais pas le bonjour. Sans songerie moins du monde à railler, je l'assurai de l'air le plus affectueux que non-àeulement je l'avais déjà vue le matin, mais que je lui avais encore présenté mes humbles respects. Soupçonna-t-elle dans l'expression enjouée de ma physionomie quelque ressouvenir de sa toilette du matin ? Je ne sais ; toujours est-il qu'elle ne me pardonna jamais cela, et que son sanctuaire me fut désormais interdit. Philippe fut , dès ce moment , chargé d'aller prendre la clef chez elle et de me la remettre ensuite.
Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que je m'étais beaucoup surfait les attraits de l'épicerie, et je commençai à penser que je n'avais pas pris la bonne voie pour entrer dans la carrière commerciale.
Mais que faire ? Ma grand'mère, à qui je fis , un di-
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manche après-midi, quelque ouverture dans ce sens, posa d'étonnement ses lunettes sur son livre de prières, en disant que c'était une désolation de voir toujours les œufs à peine éclos en vouloir savoir plus que la poule ; que tout commencement était difficile, et que tous les chemins menaient à Rome.
D'autre part, la bonne Gertrude était trop émue pour pouvoir rien répondre aux plaintes que je faisais de Mlle Barbara. Dans son trouble elle branla la tête, et, plus tard, quand elle se fut Un peu remise, elle laissa échapper ces mots à grand'peine :
« Dieu ! Dieu ! si seulement feu monsieur vivait encore ! »
Je n'avais jusque -là pénétré qu'exceptionnellement dans le bureau de M. Reiszmehl, lorsqu'il acquittait un compte, par exemple, ou que je devais épousseter un vieux paquet de lettres dont il avait besoin. Mais, quinze jours environ après que j'étais installé dans la maison, il me manda une fois devant son pupitre et me déclara avec beaucoup de solennité qu'il était temps pour moi maintenant de m'initiera la théorie des affaires. Et, pour commencer, il me chargea de copier des lettres.
Hélas ! la première de ces lettres m'est toujours restée gravée dans la mémoire. Elle n'était point adressée à une place de commerce maritime, il n'y était pas question de chargements de navires ; non certes ! elle était écrite tout bonnement à un meunier du voisinage. Mon patron se voyait forcé, non sans un vif mécontenteineni, de répondre à l'honorée dudit meunier en date du.... qu'il avait trouvé une quantité innombrable de crottes de souris dans le sac de farine bise expédié du môme jour avec facture, et marqué H. H. n* 6. Il lui faisait observer en finissant que ladite farine avait dû en conséquence être vendue à l'hôpital militaire fort au-dessous du prix d'achat, et sur ce il lui offrait ses compliments respectueux, et signait son tout dévoué: Jean-Pierre Reiszmehl.
Voilà ce que je copiais, et pour mieux faire la chose, je le croyais du moins, j'imitais la signature du patron
avec une scrupuleuse exactitude , ce qui me valut une légère mercuriale de la part de M. Reiszmehl , qui m'avertit aigrement qu'il ne convenait pas à un apprenti de contrefaire ainsi la signature du patron.
Le bureau de M» Reiszmehl avait du reste, comme toute la maison, sa bonne part d'étrangetés singulières. Le pupitre, orné de figures sculptées, tout comme les solives du toit de ma chambre à coucher, était flanqué de deux hauts tabourets à siège fixe, placés en face l'un de l'autre, à l'iisage de Philippe et du patron. Quant à moi, mon poste était sur une petite escabelle, devant une tablette qui se rabattait au bout du pupitre. De là , je pouvais contempler tout à mon aise la sérieuse et imposante figure de M. Reiszmehl, ainsi que les traits mélancoliques et résignés de Philippe : car ce dernier était habituellement en tiers avec nous, et on l'employait déjà à de graves fonctions, par exemple, à transcrire les additions marquées sur le grand tableau d'ardoise de la boutique et à les reporter sur le livre-journal.
La fenêtre du bureau était munie d'un fort grillage et donnait sur la cour de récréation de l'école. Combien d'heures ne passai-je pas, le cœur palpitant d'émotion, à regarder jouer mes camarades de la veille ! J'étais heureux seulement qu*ils ne pussent me voir, moi le plus enragé de toute la bande, juché sur ma petite escabelle et occupé à copier des lettres ou à écrire des adresses.
Comme j'avais là beaucoup de temps à moi, on peut bien s'imaginer que je le mis à profit pour me livrer à mainte et mainte folie. Déjà à l'école je m'étais signalé par un rare talent pour lancer à l'aide d'un tuyau de plume , comme avec une sarbacane, de petites boulettes de pain. Je repris au bureau ce charmant exercice, je dirigeai d'abord mes attaques sur mon collègue Philippe, et son nez fut ma première cible. Mais ce noble personnage était d'une nature trop flegmatique pour que je prisse plaisir à prolonger mon jeu avec lui. Soit qu'il fût insensible, soit qu'il ne voulût rien laisser voif par
respect pour le patron, le fait est que, lors même que mes projectiles l'avaient atteint de manière à le faire tressaillir, il tournait un regard inquiet sur M. Reiszmehl, comme pour voir si le patron avait remarqué le soubresaut qu'il venait de se permettre involontairement.
Dans ce même bureau, dans un coin de la pièce il est vrai, j'avais encore tout en face de moi, indépendamment de Philippe et de M.Reiszmehl, un coussin de laine sur lequel l'affreux roquet, la petite Fanny, comme on l'appelait dans la maison, passait vingt-quatre heures par jour à dormir.
Avec quelle tendresse, je devrais dire avec quels égards respectueux cette laide bête n'était-elle pas traitée par Philippe ! J'ai souvent remarqué que, lorsqu'il arrivait par hasard en même temps que le patron appelât et que Fanny jappât, Philippe courait d'abord vers Fanny, pour voir ce dont elle avait besoin.
Ce ne fut pour moi qu'un encouragement de plus à diriger de temps en temps mes projectiles sur le paresseux animal. Je l'atteignais avec imrare succès, tantôt dans ses flancs rebondis, tantôt sur son museau, et, comme il était bien trop fainéant pour se lever de son coussin, il poussait alors un petit hurlement plaintif et navrant pour le tendre cœur de Philippe, au point de le renverser presque de son siège. Le patron , de son côté , se dérangeait pour venir voir ce qui faisait ainsi crier la pauvre Fanny, et Mlle Barbara accourait tout essoufflée de la cui3ine.
Or, il advint une fois que Mlle Barbara, dans une de ses minutieuses perquisitions autour de sa chienne favorite, trouva sur le plancher quelques projectiles égarés. Naturellement elle porta tout aussitôt ses soupçons sur moi ; mais, sur mes protestations d'innocence, elle n'osa m'accuser, et attendit pour le faire une occasion plus favorable.
Cette occasion ne tarda pas à s*offrir.
Il y avait dans la chambre voisine , dont il a déjà été
taat parlé, une petite fenêtre ronde d'où Mlle Reiszmehl pouvait voir dans notre bureau et m'épier tout à son aise, ce qu'elle ne manqua pas de faire.
Depuis le moment où Fanny m'avait failli trahir par ses hurlements plaintifs , j'avais imaginé un autre but à mes coups, et ce but n'était rien moins que le chapeau du patron, lequel était accroché à un grand clou près de la petite fenêtre susdite. Comme Mlle Barbara dirigeait uniquement ses observations sur la petite chienne, elle n'aurait probablement pas de sitôt découvert ma nouvelle cible, si une de mes boulettes de pain , au lieu d'atteindre le chapeau du patron , ne fût venue une fois par hasard donner an plein dans la petite fenêtre.
Un cri perçant se fait entendre. Philippe laisse d'eflfroi tomber sa plume et regarde M. Reiszmehl d'un air tout ébahi. Celui-ci reste tranquillement assis à sa place, et se contente de demander ce qu*il y a. Quant à moi, je me doutais bien de ce qui était arrivé. Tout à coup je vis accourir Mlle Barbara, rouge de colère ; elle ne put d'abord dire un seul mot, et se borna à gesticuler contre moi. MeÀs elle ne fut pas longtemps à se remettre. Alors sa langue se démena comme un moulin, et le bureau retentit de ses plaintes les plus amères contre mon indigne conduite. Je cherchai à me justifier; mai3 déjà elle s'était saisie du fatal tuyau de plume et je dus , sur son ordre, ouvrir ma main, dans laquelle, hélas ! Se trouvaient encore quelques projectiles, preuves irréfragables de mon méfait. J'eus beau protester, en fin de compte, que je n'avais visé que le chapeau du patron ; elle demeura convaincue que j'avais visé sa figure, pour lui causer une mortelle frayeur.
Le patron secoua la tête et me lança un regard fort hostile. Philippe, que toute cette scène avait abasourdi, joignit les mains sur son pupitre et me regarda d'un air méprisant, tandis que Mlle. Barbara, portant à ses yeux un bout de son tablier, disait de moi en soupirant :
Œ Si jeune et pourtant si mauvais I »
M. Reiszmehl, après m' avoir admonesté sévèrement,
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mais sans insulte, dut céder au désir de s^ sœur et écrire à ma grand'mère pour Tinformer de toute ma conduite. Il le fit sur-le-champ, et je dus, nouvel Ûrie*, porter moimême cette fatale dépêche à son adresse.
Mes bons parents étaient assez sensés pour voir dans toute cette affaire^plus d'espièglerie que de méchanceté de ma part. Toutefois, ma grand'inère me fit une magnifique harangue, qu'elle parsema comme toujours des plus judicieuses sentences ; celles-ci par exemple : « L'homme juste a pitié même de son bétail; » et : « Ne tourmente jamais un animal pour ton plaisir. » J'en conclus que M. Reiszmehl, dans sa lettre, avait envisagé mon attentat bien plus au point de vue de la petite Panny que de sa sœur.
Lorsque je fus de retour à la boutique, Mlle Barbara affecta encore un grand malaise nerveux, et ce ne fut qu'au souper qu'elle daigna m'adres^er là parole pour me demander ce qu'avait dit ma grand'mère de mon indigne conduite envers la sœur de mon patron;
Ohl pourquoi ne baissai-je pas la tête en ce moment, comme terrassé par la honte , et né me bornai-je pas à murmurer quelques paroles insignifiantes t Mais non , je répondis, sans songer à mal, il est vrai, je répondis à Mlle Barbara que ma grand'mère m'avait dit qii'bn ne doit jamais tourmenter les animaux pour son plaisir, et que l'homme juste avait pitié même de son bétail.
En réalité j'avais bien fait. 'Mais quand je n'aurais pas reconnu ma bévue au regard d'implacable colère que me lança la digne demoiselle , force m'aurait bien été de la deviner au changement qui s'opéra dans la conduite de Philippe à mon égard. Sans échanger ce soir-là une seule parole avec moi, il se retira dans sa chambre, où il resta morne et silencieux , assis devant sa table, rêvant sans doute à' toutes les inifamies que j'avais commises.
1. Uriô, mari dô Ôeihsâbée, servait dans l'armée de David. Ce prince , ayant conçu pour Bethsabée uue passion criminelle , envoya Urie au siège de Rabba , et donna ordre de l'exposer k Téndroit le plus périUeux.