BOULEVARD MONTMARTRE
Cj-y^^ (^/k/o
QUELQUES M(XF& NÉCES&MBES
«MM*iMnM>**a
Ce recuett, sdns pcëcédent dans Thistoire litt6rairev a une origine toute particulière.
Dans usue de mes Correspondances du i^^^c^ /ournâ!i(nu«iérodu 1*' novembre 1864), j'écrivais ceci :
« J'ai peononcé le nom de Méry au commence' ment de cette lettre : ce n'est ni un hasard ni une complaisance amicale. Hélas I avec une lettre bordée de noir comme celle de ma sœur Marie, je viens de recevoir tout l'héritage d'une morte, peut-être douze pu quinze cents lettres de moi.
» Au milieu de ces lettres se trouvait un dotible autographe, mi-parti de l'écriture de Méry, miparti de la mienne.
» Cet autographe me rappelait bien des choses, — la dernière partie de la vie n'est guère qu'un souvenir, — et, entre autres choses, il me rappelait une de ces bonnes soirées que nous avons passées entre amis dans le grand atelier de la petite maison de la rue d'Amsterdam,
» On dessinait, on riait, on causait, on chantait, on disait des vers, on faisait des bouts-rimés. Méry fut, comme toujours, mis au défi. Comme toujours, il accepta, avec la confiance de Socrate dans son démon familier.
» Je fus chargé de chercher les rimes, et je dois dire, quelque confiance que j'aie dans le démon de Socrate, je dois dire que si Périclès ou Alcibiade lui eût donné les rimes que je donnai au démon de Méry, le démon grec eût, certes, jeté sa langue aux chiens.
» J'ai, par ma foi, envie de les donner en blanc aux deux cent mille abonnés et au million de lecteurs du Petit Journal^ et celui qui les aura remplies de la façon la plus intelligente aura cet autographe même de Méry et de moi, que je retrouve ou plutôt qu'une main qui sort de la tombe me rend après dix ans. C'est dit, n'est-ce pas?
» Les voici :
Femme.
Orestie.
Gatilina.
Gabrio (i).
Ame.
Répartie.
Fouina.
Agio.
Jongle.
Figue.
Citoyen.
Faisan.
Ongle.
Ligue.
Païen.
Parmesan.
Mirabelle.
Noisette.
Mirabeau.
Pâté.
Belle.
Grisette.
Flambeau.
Bâté.
(i) Nom que nous donnions dans l'intimité à madame la corn-
» Tirez-vous-en comme vous pourrez, chers lecteurs : je déclare qu'il n'y a qu'un homme capable de s'en tirer comme s'en est tiré Méry. »
Soit qu'on attachât un grand prix au double autographe de mon cher Méry et de moi, soit que chacun, poète ou non, fût jaloux de profiter de l'occasion pour donner des vers de sa façon, le résultat de ce concours poétique fut vraiment étonnant. -
Voici comment j'en rendais compte dans le numéro du 30 novembre du Petit Journal:
« Le moment est venu, mon cher directeur, de vous parler des personnes qui ont bien voulu répondre à mon appel , en remplissant les mêmes bouts-rimés que notre ami Méry.
j Le nombre a dépassé mes prévisions.
» J'ai reçu deux cent vingt lettres.
» Beaucoup de nos correspondants avaient fait preuve d'une louable bonne volonté, mais voilà tout.
» Dites-moi pourquoi il ne vient jamais à l'idée d'un homme qui n'a point appris la peinture de peindre, — qui n'a point appris la musique de faire un opéra, — tandis qu'un homme qui ne sait pas la première règle de la poésie croit qu'il n'y a qu'à tremper sa plume dans l'encre et la promener sur le papier pour faire des vers comme Hugo, comme Lamartine, comme Méry !
tesse Dash, auteur de tant de livres charmants, et dont le nom de baptême est Gabrielle.
ir J'ai donc reçu 220 letére&, eontenant chacune 24 vers; total, ^,280 veafsv on v.dUmie,
» Je voudrais av^ir cinq cents souseripfeurs à i fr. pour payer les frais de cervolume,^ et je te ferais iniprimer. Ce serait une chose curieuse que de voir comment deux cent vingt personne?, — c'est-à-dire deux cent vingtesprits différents, — aboutissent à un même: but.
» Mais vous-même; mon cher directeur, vous me refuseriez bien certainement l'insertion de 5,280 vers. Je suis donc forcé de faire un choix, et de consigner ici seulement les siîx pièces qui m'ont para les plus remarquables.
ï Je leur assignerai l'ordre qu'elles tiennent dains mon esprit, et je terminerai par celle de Méry, qui appartient dans mon appréciation à M. Monzin.
T Je demande seuilen^ent aux cinq autres personnes citées la permission de leur envoyer, non à titre d'accessit, mais à titre de partage, cinq autres autograplies. »
Je citais ici la pièce de M. Monzin, et j'ajoulïais :
c Je suis sûr que tous ceux qui liront ces veri» vraiment remarquables diront avac moi qu'il y a. là plus que des bouts-rimés. Il y a lacune compositioiii, un petit poëme plein d'idées énergiques, comiques ou gracieuses, énergiquement, eomiquement ou gracieusement rendues.
\ Donc, à M. Monzin, quj voudra bien m'envoyer son adresse, les vers de Méry. »
Venaient ensuite les vers anonymes dictés à un
mëdèam^par l'cspri* d'Eugène de PradeL, (juePradel, vivafit nl^eàt pas> désa^E^siu^.
Enfila je donnais. lesivem da M. â'Ëdcmgen, mec ce* quelques mo<a que je crois» devoir répéta! pour élafelirque je suiâ tottjoiir&psrêt à remplir ma pro** messe :
« L'éloge que fait de ma cuisine M. d'Eclingen nv'engage peut-^e à. le faire passer avant son tour; mais c'est une de mes faiblesses d'être aussi accessible à la vanité culinaire. Je m'empresserai donc, aussitôt qu'il m'aura donné soa adresse, de lui faira passer quelque bonne recette, signée de moi, sur la manière de faire cuire le poulet à la. ficelle et de confectionner le macaroni aux tomates. »
Le lendemain, 1" décembre, je reprenais, en faisant connaître l'idée qui m'était venue à la quantité de pièces que j'avais reçues :
« En relisant les vers qui me sont adressés, je
m'aperçois qu'il y en a beaucoup plus de remarqua-
blés que je ne l'avais cru au premier abord.
» Que faire ? Des injustices, en sacrifiant, à mérite égal, les uns aux autres ?
» C'est bien facile à dire « des inj ustîces ; » mais, pour faire des injustices, il faut être dans une certaine position.
» Je suis tout simplement un imprudent qui a ouvert un concours où il croyait que se présenteraient douze ou quinzecoTicurrents, et quf se trouve avoir deux cent vingt poètes swr fesbras.
»^ Tous vaudraient se voir imprimés.
» De plus, bon nombre de lecteurs du Petit Journal^ ne connaissant pas le chiffre des chevaliers se disposant à prendre part au tournoi, m'écrivent :
« Obtenez de 51. le directeur du Petit Journal qu'il publie tous les bouts-rimés qui vous ont été • envoyés. »
» Vous voyez qu'on me demande là chose impossible : le Petit Journal ne peut pas publier cinq mille deux cent quatre-vingts vers.
» Mais, comme, — je ne sais par quelle magie, mon cher directeur, — vous êtes parvenu à faire de vos deux cent mille abonnés une seule famille, je vais m'adresser à eux comme on s'adresse à des gens de la famille.
» Je leur dirai donc :
» Messieurs mes frères, mesdames mes sœurs, mes chers enfants,
» Il y a un joli et curieux volume à faire de la collection de ces bouts-rimés venant de toutes les parties de la France.
» Ce volume, je m'engage à le faire pour vous.
» Il sera précédé de l' autographie des vers de Méry.
» Vous êtes deux cent mille.
j> Que sur ces deux cent mille que vous êtes, cinq cents seulement m'écrivent directement :
« A Monsieur Alexandre Dumas, à Saint-Gratien, près d'Enghien-les-Bains.
» Nous souscrivons pour un franc (vous voyez
que je ne veux pas vous ruiner) au volume des Bouts-rimés. »
» Et je fais faire le volume à mon goût, espérant que mon goût sera le vôtre.
» Il n'est besoin de rien envoyer d'avance. Quand j'aurai les 500 souscripteurs, je ferai composer le volume, et, quand le volume sera composé, je mettrai dans le Petit Journal : « Envoyez-moi mes vingt sous, » — ou plutôt j'écrirai moi-même âmes souscripteurs, sur papier du même format que le volume : « Envoyez-moi mes vingt sous, » et je signerai. Je dis : du même format que le volume, parce que si, par hasard, mes souscripteurs attachent quelque prix à mon autographe, ils pourront le mettre en tête du volume, ce qui prouvera k leurs enfants et petits-enfants qu'ils en sont propriétaires légitimes.
» On ne dira pas que mes autographes, vendus six cents francs à la foire de Pittsburg, m'aient donné un orgueil exagéré.
ï C'est donc convenu : je fais acheter aujourd'hui même à Paris un registre pour inscrire les souscripteurs au volume des Bouts-rimés, et j'attends mes cinq cents souscripteurs, pour leur offrir à chacun leur volume.
» Je vous préviens que si, par hasard, au lieu de cinq cents souscriptions, il allait en venir deux cent mille, je serais forcé de faire faillite à l'autographe.
» Mais je crois que je me suis livré à une crainte puérile.
» AjftBL, àfiartirdedeniahi, eomm« FoKerier, qui, pendant vingt ans, a religieusement attendu, de ffîidi à deux beujpes, ie capitaLiate qui devait lui apporter les cinq millions nécessaires à son phaiaifôière, .et qui n'est pas venu, — à partir de demaki, j 'aliénas mes souscripteurs, qui sont priés d'écrire dans l'angle de leurs lettres ou plutôt àe renv€lpppe de leurs lettres : Bou^-rimés^ afin que, par n^ligence^ leurs demandes ne soient point confondues avec ma correspondance particulière.
» Il est bien entendu que, si mes souscripteurs ne montent point à ëOO, il n'y aura point de volume de publié. Mes correspondants auront perdu la peine qu'ils auront prise à m'écrire, tandis que moi, au contraire, j^aurai gagné le plaisir de les lire.
ï Vous voyez que je me fais la part bonne. Et, en effet, il est temps que je devienne calculateur. »
Ici, je passe trois pièces, et j'arrive à celle de mon ami Méry, en prévenant qu'il a voulu, lui aussi, concourir, et que le Recueil en contient une nouvelle de lui, encore plus charmante, si c'est possible :
« Gomme un autre que toi, disais-je, aurait eu^ peur en lisant les vers que nous venons de citer I Mais comme tu es tranquille, roi de l'improvisation!
* Les autres ont eu des heures, des jours, des semaines pour faire ce que tu as fait, toi, en dix miiuites, et pas un de mes deux cent vingt correspondants qui, en lisant les vers qui vont suivre, ne salue le maître !
A Uà»Am: LA €<MtfT£6SË M...
En vous voyant ce soir, jeune et charmante femme, Qiez l'auteur d* Henri Trois et de CatiHna, Pour écrire ces vers, la peur glaça mon âme, Jia plume tressaillit^ le poëte fouina.
Oui, je regrettai l'Inde, et le Gange, et la jongle, J'aurais voulu dans Rome être humble citoyen, Vivre obscur, labourer la terre avec mon ongle, Et m'appeler d'un nom musulman ou païen.
Hélas I le jardinier greffant la mirabelle.
N'est pas digne, je crois, d^diômireT Mirabeau, Et le poëte nain qui vous trouve si belle, Est l'aveugle devant la clarté d'un flambeau, C'est le sourd écoutant les vers de VOrestie Ou la divine voix de sa sœur Gabrio; Ou Dumas aiguisant sa fine répartie, Ou l'usurier chrétien réduisant Vagio, Cependant au dessert, entre marron et figue, Après un beau chevreuil, bien meilleur qu'un faisan, Je me décide, enfin, contre moi je me ligue.
Et je vous fais ces vers, sablés de parmesan; Car vous m'avez promis, au lieu de la noisette. D'un bonbon, d'un gâteau, d'un citron, d'un pâté. De doux marrons glacés aimés de la grisette, Et que j'aime aussi, moi, comme un âne bâté,
Méry et Dumas.
» (Je vous ai déjà prévenus, chers lecteurs, que je n'étais là que pour les rimes.) » Demain, le registre des souscriptions sera ou-
vert à sa première page ^t attendra les souscripteurs.
» Surtout, pas d'argent d'avance : on m'embarrasserait fort, n'ayant jamais eu chez moi un tiroir qui fermât à clef. »
Et voilà comment le fameux Recueil des Boutsrimés fut conçu et naquit.
Maintenant, il ne me reste plus qu'à lui souhaiter auprès du public l'accueil que lui réservent ceux qui y ont concouru.
Paris, le 9 mars I860.
Alexandre DUMAS.