ELLE
C'est une toute jeune et bien naïve femme, Confondant Cicéron avec Catilina, Et, pour vous dire ici ce que c'est que son âme, J'aurais besoin d'un mot plus tendre que fouina. Dans sa douce ignorance, elle plaisante et jongle.. Avec les noms de Roi, César ou citoyen^ Se contentant, hélas ! de me montrer son ongle Quand je veux embrasser son visage païen.
Elle a reçu pour nom celui de Mirabelle; — Je voulus avec elle trancher du Mirabeau, Mais elle se fit voir modeste autant que beUe Et mon amour naissant éteignit son flambeau.
Je la vis au théâtre; on jouait Orestie; Tout près d'elle Dumas causait à Gabrio, Tandis que j'entendais, servant de repartie, De profanes voisins discuter agio.
Combien auraient voulu mordre dans cette figue ! Les nocturnes amants du moët et du faisan Avaient vu, ce jour-là, se glisser dans leur ligue Un lord anglais avec un banquier parmesan.
Malgré qu'elle aime mieux la modeste noisette Avec moi qu'avec eux le somptueuxtpaté.
Je crains qu'elle ne change et, devenant grisette. Ne dise alors de moi : c'est un âne bâté.
De Paris, j'aime la femme
Plus qu'on ne hait Catilina.
Voulant conserver mon âme
De moi toujours Tor fouina;
Bien souvent l'homme qui jongle
Abuse un bon citoyen;
Moi, je bois rubis sur V ongle,
En jurant comme un païen ;
J'aime fort la mirabelle,
Je goûte mieux Mirabeau;
C'est aux yeux noirs de ma belle
Que s'allume mon flambeau ;
Je n'ai pas lu VOrestie,
Je n'ai pas vu Gabrio;
Ma colère est repartie
Sur les poseurs de Vagio;
Fruit défendu vaut mieux que figue;
Faire vaut mieux que faisan ;
Des méchants la sotte ligue
Ne vaut pa§ un parmesan,
Qu'en allant cueillir la noisette,
Je mange après un pâté.
Aux genoux de ma grisette
Et près d'un âne bâté.