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Voici le passage du conte lithuanien qui se rapporte à cet épisode: «Quand ils furent venus dans les champs et qu'ils tuèrent les bœufs, ils se dirent :
« Qui de nous ira laver les boyaux ( — à Je çuis le plus jeune, dit le petit, et le plus leste, je nfen charge. » Les voleurs lui dirent ; « Bon, vas-y 1 »
Il porta les boyaux à la rivière, et en les lavant, il se mit à pousser des cris terribles : « Ah 1 mon bon monsieur, je ne les ai pas volés tout seul ; il
y a encoft&là trois hommes qui font rôtir la viande.» -Quand lia entendirent ces mots, ils se sauvèrent iJ et laissèrent là leur proie. » — On yoit combien ^ignorance du récit primitif et le besoin de motiver 1 ont altéré la narration ; mais il reste cette coïncidence bien frappante que la si caracté-
ristique de la légende d’Hermès et de celle de Poucet, est suivie, dans l’une comme dans l’autre, de l’égorgement des bœufs et de leur dépècement, ^ opérés pendant la nuit dans la forêt.
Le quatrième épisode du conte russe, ou Poucet avili, se présente dans des conditions particulières. J’ai dît plus haut (p. 28 et pass .), que le séjour de Poucet dans le ventre d’animaux „ divers se rattache essentiellement à ses fonctions de bouvier ou de laboureur, et que le premier animal qui l’avale est toujours un bœuf ou une vache. Le conte russe ne connaît pas cette première mésaventure du héros, et il est le seul; car, dans le conte esclavon (v. p. 30), il en est resté au moins un vestige. Ce trait mérite l’attention si on remarque qu’il est indissolublement lié à cet égorgement nocturne des bœufs qui semble bien rapprocher Poucet d’Hermès. Peut-être le conte le plus ancien comprenait-il seulement : i° Poucet voleur de bœufs ; 2 0 Poucet avalé par le loup avec les entrailles du bœuf qu*il a tué; y Poucet saisi par le propriétaire des bœufs ; et n’a* t-il subi que plus tard l’intercalation de la première absorption par un bœuf (ou une vache).
Cette intercalation aurait alors fait disparaître l’épisode du vol (gaélique, forézien, grec), ou du
moins durait altéré comme il l’e# dans ? les conte: allemands (voy. p. 42) : les contes lithuanien et albanais, qui l’ont conservé, ne connaissent d’absorption ni par le bœuf ni par le loup, mais la fin en est sans doute tronquée, et il est trèspermis de conclure par celle du conte lithuanien qu’il devait se terminer comme le conte russe (voy. ci-dessus, p. 88^89). — Cet épisode luimême doit être une intercalation postérieure : le conte alors, dans sa période primitive l n’aûrait compris, comme dans l’hymne homérique, que trois moment r : Poucet vole les bœufs, — Poucet conduit les bœufs à reculons, — Poucet, surpris par le maître (gigantesque relativement à lui) des boeufs volés, se fait lâcher. — Puis, encore fort anciennement, on aura inséré entre la seconde et la troisième scène celle de l’absorption par le loup, enjolivement comique qui montre que le sens ou mythe était perdu. Ensuite se sera intercalée l’aventure avec la vache, puis Poucet sera devenu un charretier ou un la coureur en même temps que les bœufs se seront transformés en char ou en charrue. La naissance miraculeuse, si différente chez les différents peuples, est venue en dernier lieu compléter la légende. Tout ce qui est en dehors est moderne et propre à telle ou telle version.
Si ces rapprochements sont un nouveau témoignage de l’ancienneté et de la diffusion de notre conte chez les peuples slaves, voici d’autre part une
nouvelle ^ïuve de sa popularité en France. Parmi les contes gascons qu’a réunis M. Bladé, et qu’il - imprimera prochainement, figure celui de Grm {Grain) de millet , nom qui vient s’ajouter à la riche synonymie de notre héros, et qui rappelle d’une manière frappante les noms grecs de Moitié de pois et de Grain de poivre . D’après les quelques mots que m’en a dits M. Bladé, Grun de millet passe par la plupart des aventures que nous connaissons : il laboure, il est avalé par une vache, par un loup, etc.; je ne sais pas s’il se fait voleur et s’il vole desJmifs.
Je n’en persiste pas moins à croire à l’origine allemande de tous les contes français sur Poucet. D’une part, on ne trouve de traces de ce récit ni chez les Celtes, ni chez les autres peuples romans, tandis que chez les Slavo-Germains il est profondément enraciné; d’autre part, tandis que plusieurs peuples slaves et allemands possèdent et te conte et le nom de 1 3 constellation, qui à eux deux composent le mythe, les Français, de même que les Grecs, les Albanais, les Ecossais, ne connaissent que le conte, bien plus facile à transmettre, mais dépouillé, par cet isolement, de sa signification primitive. Le Char de Poucet n’est connu que des Wallons, si voisins de l’Allemagne, et dont les mœurs, les croyances, la langue même ont subi une forte influence germanique.
Je termine par un rapprochement qui est peutêtre une simple curiosité. M. Schlenker, dans
sa Collection of Teume traditiones, i^ctc. (London, 1861), a publié (p. 44-56) le texte original, et M. Bleek, dans son Reineke Fuchs in Afrika (Weimar, 1870), a donné la traduction allemande d'un conte teumé (le peuple Teumê habite la c6te de Sierra-Lecne) que ce dernier appelle Poucet ( âtr Daümling). Dans ce récit confus et vague, mais pourtant moins incohérent que la plupart des contes africains, on trouve, en effet» un épisode qui rappelle l’odyssée de Poucet; Il s’agit d’un personnage appelé Sire Taba, sur lequel on ne donne aucun detail, mais qui se trouve associé, pour plusieurs actions très-peu louables, avec l’araignée (cet animal joue un grand rôle dans la mythologie populaire du nord de l’Afrique}. ' a La nuit suivante, quand tout dormit, l’aran
r ée appela Sire Taba, et tous deux s’eu allèrent l’endroit où étaient attachées les vaches du roi. L’araignée frotta sous le nez une des plus belles vaches avec un onguent qu’elle avait apporté, et la vache les avala tous deux. « Il ne faut pas toucher au cœur, » dit l’araignée, quand ils furent dans la vache; puis elle tira un couteau et coupa à la vache un bon morceau de viande ; elle le mit dans une corbeille que Sire Taba lui tenait ; et quand la vache ouvrit la bouche pour ^bâiller, tous deux se glissèrent dehors. Après avoir vécu pendant quatre jours de la viande ainsi gagpée, ils rentrèrent une nuit dans la vache de la même façon. Sire Taba coupa avec son couteau un des rognons de la vache, mais l’araignée lui cria : «A la poitrine, Sire Taba. » Sire Taba coupa mala-
droitement les tendons du cœur, et la vache tomba morte. L’araignée se cacha vite sous le foie, et : Sire Tàto dans son angoisse se fourra dans l'estomac. — Le lendemain, les valets du roi trouvèrent la vache morte; on lui ouvrit le ventre, puis avec des haches on sépara la chair des côtes. Voilà que l’araignée se mit à crier du dedans : « Ne m’attrapez pas, ne m’attrapez pas! » Tous, effrayés, se sauvèrent et allèrent dire au roi que la vache morte parlait. — Le roi vint lui-même et ordonna de recommencer l’opération. Enfin on trouva l’araignêeet le roi commanda de la fouetter : on l’attacha à un arbre, mais à peine avait-elle reçu le premier coup qu’elle s’écria: «Sire Taba et moi nous étions ensemble. — Où est Sire Taba, alors ?» demanda-t-on. Comme l’araignée ne pouvait le dire, le roi dit : «Tu mens, araignée; c'est toi qui as tué ma vache. » ■— Cependant Taba $e tenait caché dans l’estomac de la vache. On envoya les enfants au ruisseau pour laver les boyaux ; comme ils en secouaient le contenu dans Veau, Sire Taba sortit doucement, ne reparut que de l’autre côté du ruisseau, et se mit à crier : « Pourquoi me traitez-vous de la sorte ? — Oh ! Sire Taba, dirent les enfants, nous ne savions pas.»— Quand le roi entendit la voix de Sire Taba, il accourut et demanda ce qu'il y avait. « Ah! dit-il, les enfants m’ont couvert d’ordures pendant que je me baignais. » Le roi alla lui-meme chercher une chemise et des culottes et dit à Sire Taba : « Lave-toi, ami, et habille-toi. » Sire Taba obéit et alla avec le roi à la ville. »
La circonstance des boyaux qu’on lave, qui se retrouve dans un si grand nombre de nos contes,., ne permet guère de douter, quelque différemment qu’elle se présente ici, d’un lien entre Poucet et Sire Taba ; il en est de même des cris poussés par l’araignée, qui sont identiques à ceux de Poucet dans le n° 45 de Grimm («Ne hachez pas trop fort, ne hachez pas trop fort, je suis dessous ») r Mais ce lien est sans doute tout extérieur. Les peuples de ces régions sont en contact fréquent avec les Européens, et ce conte n’est pas le seul où on puisse retrouver une influence étrangère* L'épisoae du séjour de Sire Taba dans la vache doit provenir dans le conte teumé des aventures dé Daumling, entendues par quelque nègre. 11 faut d’ailleurs remarquer la ressemblance de la fin avec un épisode du Chat botté .
En relisant ce petit livre, j’y trouve une contradiction au moûts apparente, sur laquelle je dirai quelques mots pour terminer.
On lit p, 2 et suiv, que les peuples indo-européens n’ont jamais possédé de religion sidérale, et il semble que cette vérité soit contredite par l’hypothèse émise plus loin, d’après laquelle le conducteur du char ou du troupeau céleste, Po^i* cet, serait proprement un, dieu et devrait être identifié avec Hermès enfânt. Mais le mot dieu n’a id que le sens d’ « être surnaturel », et il m’implique aucune idée de culte, ce qui constitue l’essence d’une religion, tes mythes ont leur
‘source dans deux dispositions naturelles à reprit humain ; la crainte des puissances sur lesquelles l'honune n’a aucun empire, et le désir d'expliquer -les phénomènes qu’il ne comprend pas. De ces deux sentiments, le premier seul donne naissance ; à des croyances religieuses proprement dites, qui s’expriment toujours par la prière et le sacrifice , ; c’est-à-dire par les efforts faits pour se rendre
- favorables les puissances supérieures. Le second ,n'a donné naissance qu’à des fables qui n’ont eu
longtemps aucune conséquence religieuse, et qui, ' si elles ont souvent fini, par être attirées et absor- . bées dans les systèmes religieux devenus de plus
- en plus complexes, n’en ont pas moins gardé un
- caractère profondément distinct. C’est dans ce sens /que j’ai dit que les ancêtres de notre race n’ont
pas eu de religion sidérale, c’est-à-dire qu’à l'ex- ‘ceptipn du soleil et de la lune, auxquels üs recon- „ naissaient ou attribuaient une influence sur leur existence, ils n’ont point adoré les astres, comme l’ont fait ‘les Sémites. — Quant à Hermès, qui est certainement un dieu dans le sens le plus
- complet du mot, il ne faut pas oublier que le mythe du petit bouvier céleste était, si on admet ma conjecture, originairement étranger à sa mythologie, e^jaia^t^jattaché à son nom que, bien postérû