LE PETIT POUCET
(Afanasief, Russkîja dietskija skazki, U, 143}.
Il v avait une fois un vieux et une vieille. Un jour la vieille était en train de -hacher des choux ÿ quand elle fit un faux mouvement et se laissa ^retomber la hache sur le petit doigt, si bien qu’elle :ie le détacha de la main. Elle le prit et le jeta i^dans le tas d’ordures derrière le poèlç. Voilà qu’elle ! entendit une yoix humaine qui partait .de derrière le poêle et qui disait : tu Maman, retire-moi V d’ici! » La vieille* toute saisie, fit le signe de la ? -, 6
croix et demanda : « Qui es-tu i » — <t Je suis? ton fils, né de ton petit' doigt. » La vieille le prip elle regarda : ah I qu’il était petit, tout petit, tout petit, on le voyait i peine par terre : ell& l’appela Petit Poucet. « Et papa, où est-ii ? ». demanda Petit Poucet. « 11 est allé aux champs. — Je vais aller le rejoindre ; îe l’aiderai. Va, petiot. »
il arriva au champ où son père, labourait;
« Dieu te garde, petit père 1 » Le vieuz regarda tout autour de lui ; « Voilà un prodige ! J’entends une voix humaine, et je ne vois personne. Qui est-ce qui me parle ? — Moi, ton fils. — Je n’^ai jamais eu d’enfant. — Je ne suis au monder que de ce matin ; maman hachait des choux pour faire un pâté, elle s’est coupé le petit doigt de la main, elle i'a jeté derrière le poêle, et voilà : Petit Poucet était né. Je suis venu te rejoindre et t’aider à labourer la terre. Va, petit père, assied^' toi, mange ce que Dieu, t’a donné, et repose-toi un peu. » Le vieux fut enchanté, et il s’assit pour dîner : quant à Petit Poucet, U se glissa dans Poreille du cheval et se mit à labourer ; 'mais d’abord il dit à son père : « Si quelqu’un ? veut m’acheter, vends^môi, et n’aie pas^ peurf je ne. serai pas perdu ; je reviendrai bien à là tnaismL r Voilà que par -là passe un seigneur, il regardé et il s’émerveille : le cheval va, la charrue laboiire, et d’homme point, « Ma foi, dit-il, c’est une chose qu’on ira jamais vue, et qu’on n’a jamais' entendu dire, qu’un cheval laboure tout seul pour lui. — Est-ce que tu es aveugle ? » dit le viéux ;
§;« C’fist taon fils qui laboure. — Vends-le moi. — ; -Non, je ne le vends pas ; la vieille et moi, nous rln’avcns pas d’autre joie, d’autre consolation que ^lui. Vends-le- moij bonhomme, je t’en prie. — ^Eh bien ! donne mille roubles, il est à toi. — ÿComme c’est cher ! — Tu vois bien ce qu’il sait ^faire : il est petit, mais courageux ; il a bon pied Jbon œil, et fait bien les commissions. » Le set— ÿgneur compta les mille roubles, prit le petit, Je mit dans sa poche et s’en alla chez lui. Mais en ? route. Petit Poucet fit caca dans sa poche, s’ééchappa par un trou et s’en alla.
^ 11 marcha, marcha, et bientôt, voyant approcher
pla nuit il s’abrita sous un brin d’herbe, se coucha /ïét.- se disposa à dormir. Par là passèrent trois g voleurs : « Bonjour, mes garçons ! » dit Petit P0ucet>« Bonjour ! Où allez-vous? — Chez le? pope. — Quoi faire? — Voler ses bœufs. — “ !Prenez-moi avec vous* — A auoi nous seras-tu ^bon ? il nous faut des gaillards solides, qui ne t donnent pas un coup sans briser des os. — Je £vôi» serai très-utile : je me glisserai sous la pfetcbe qui ferme le bas de la porte et je vous ttavrirai la porte. — C'est une idée : viens avec ^ous.uJls s’en allèrent tous les quatre chez le i ridié pope : Petit Poucet se glissa sous la porte, Rouvrit,' et dit : «Vous, frères, restez là dans la ^tourv moi j’entrerai dans rétable, je choisirai le ' is beau boeuf et je vous l’amènerai. -- Trèsn ! » il entra dans l’étable, et se mit à crier de : ?toute sa force : « Quel bœuf faut-il prendre r le ÿïauve Ou le noir ? — Ne fais pas de bruit, i>
dirent les voleurs ; « prends celui dont le pied -, te tombera sous la main. » Petit Poucet leur ^ amena le plus beau de tous les bœufs : les Voleurs l’emmenèrent dans la forêt, le tuèrent, enlevèrent la peau, et se mirent à partager la viande : «Moi, frères, » dit Poucet, « je prends Jes boyaux : c’est tout ce que je demande, » Il prit les boyaux et s’en alla se coucher dedans pour dormir, afin de trouver la nuit moins longue. Quant aux voleurs, ils se partagèrent la viande et r rentrèrent chez eux.
Un loup vint à passer par là, il avait grand’ faim : il avala les boyaux et te petit avec : Poucet $e trouva tout à coup dans le grand ventre tout, vivant, mais il s’en faisait peu de souci. Mal prit au gris (c’est-à-dire au loup) de sa gloutonnerie î S’il voyait un troupeau dont le berger dormait pendant que les moutons paissaient tranquillement, il s’approchait et prenait un mouton, mais. Petit Poucet se mettait a crier à pleine gorge: «Berger, berger, âme des moutons (locution consacrée ) , tu dors, et le loup emporte un mouton 1 » Le berger s’éveillait, se jetait sur le loup à coups de triton êt lançait sur luises chienSj et leschiens de te déchirer, que les flocons en volaient ! à peinfr s’il se sauvait; J vivant. Ainsi le loup jeûnait toujours et il allait mourir de faim. «Sors,» dit-il à-Pouceû nlpbrtempi chez mon père, chèz ma mère, et je sortirai^ répondit Petit Poucet. Le loup arriva au hameau, entra tout droit dans la maison du Vieux : aussitôt Petit Poucet sortit du grand ventre par derrière, s’assit sur la queue du loup et se mit à
^crier n « Battez le loup, battez le gris î » Le vieux
f rit un bâton, la vieille un autre, et ils se mirent battre le loup, et quand il fut mort, ils prirent la r peau pour faire une touloupe à leur fils. Et ils se omirent à vivre ensemble, et ils vécurent longtemps .heureux.
Le premier épisode de ce conte, la naissance de Poucet, est une curieuse variante à joindre à celles que j’ai rassemblées plus haut (p. 19-21). L’origine surnaturelle du héros du conte est là aussi clairement indiquée.
^ Le second épisode, ou le Labourage, est identique ici à ce qu'il 'est ailleurs, notamment dans : les contes lithuanien, esclavon et roumain, p . Le troisième épisode, la Captivité de Poucet ,
- - n’a été qu'indique plus haut ; je vais le rapporter (Paprès les differentes sources, afin qu’on puisse ^apprécier la ressemblance firappantequi existe entre ces diverses versions recueillies si loin l’une de . l’autre. — 1 . Lithuanien, « Passa en voiture un rseigneur qui dit : « Mais, l’homme, est-ce que |tes boenfs labourent comme cela sans personnë ? » L’homme répondit : « C’est mon fils qui laboure, 41 est dans l’oreille d’un bœuf. » Le seigneur dit: Vends-moi ton fils. » L’homme ne voulait pas, mais son fils lui dit : « Petit père, vends-moi seulement ; s’il me couvre d’argent, il pourra m’em- Jmener. » Le seigneur se dit : «Je n’aurai qu’à jeter i$unè pièce sur lui, » mais il jeta sur lui un plein sac d’argent, le petit était toujours au-dessus; il versa
un second sac et il était encore aU-dessus ; enfin, il lé couvrit avec un écu, alors le seigneur l’emmena chez lui.» La fuite de Poucet manque ici, où il est emmené plus tard par des voleurs avec les bœufs de son nouveau maltce (altération évidente). — U.Esdavon. Ce conte est très-délayê; je mé borne à en donner la substance. Un marchand passe à cheval, s’arrête, étonné de voir des bœufe qui lajbourent tout seuls, et, quand ii a vu Kerza, demande à l’acheter. Le père refuse, consent ensuite sut le conseil de Kerza qui promet de revenir, et le marchand emporte, dans une boîte, le petit qu’il a acheté pour une somme énorme. Celui-ci réussit à ouvrir la boîte, sort de la poche et saute à bas du cheval. — III. Roumain. .«Un: riche, riche boyar vit les bœufs qui labouraient et le petit qui les menait, il dit au père : « Veuxtu me vendre ce .garçon? » Le paysan dit non, mais le petit diable lui fit signe de consentir. Le boyar paya volontiers une somme considérable et s’en alla, pensant avec plaisir à la surprise qu’i! allait faire à sa femme. Mais le petit, dans la poche du. boyar, éprouva un besoin, le satisfit, après quoi' il se glissa hors de la poche et revint en toute hâte près de son père. » La fin manque dans ce conte ; il a en commun avec le conte esclavon lé récit de la déconvenue de l’acheteur quand il veut montrer sa belle emplette.— IV. Allemand (Grimai, 37). Je passe des détails un peu longs an commencement; il s’agit ici de deux hommes. « Ils s’approchèrent du paysan et dirent : « Vends-nous le petit homme, nous le traiterons bien. » « Non,
ri*
l'-ÿépenÿit Je. père, c’est mon trésor, et je ne leven- ^draipas ppnr tout l'or du monde. » Mais t> au-, '^esdick, entendant la proposition, grimpait long / 3e l’habit de son père, s’assit sur son épaule , et - lui murmura dans l’oreille : « Père, donne-moi ;donc*je reviendrai bien. » Alors le père le donna aux deux hommes pour une jolie somme d’argent. Ils le mirent sur le bord du chapeau de l’un d’eux.» La manière dont il s’échappa a été textuéllement rapportée plus haut (n. 62). — Le récit du conte ! russe ressemble surtout au conte esdavon. — J’ai indiqué ci-dessus (p. 43 et notes 60-6}), la fessemblançfr de cette aventure avec un trait de l’hymne à Hermès.
* Le Vol des bœufs, quatrième épisode dç notre *conte, est ici raconté tout à fait comme dans le conte, albanais; le début; seulement rappelle un des contes allemands (Grimm, 37). L’albanais, visiblement altéré et abrégé, se borne à dire : Arrivés devant la maison du prêtre, le petit, qui p’étâit pas plus gros qu’une noisette, se glissa par Jes fentes de la porte, puis la leur ouvrit, et ils se sauvèrent en emmenant les boeufs. » Les détails sont -plus semblables dans le conte lithuanien, malgré ['altération indiquée ci-dessus. Les cris intempestifs que pousse le petit voleur n’ont aucune jaison d’être dans le russe: dans l’allemand il erie pour éveiller les gens du curé; dans le lithua— . jiien, Û crie (beaucoup plus tard) pour effrayer - - les autres voleurs et garder seul le butin.
. Mais, l’intérêt particulier de cet épisode est dans .un détaü que j’aurais déjà pu remarquer dans le
conte lithuanien, mais sur lequel le conte russe a fixé mon attention. On* voit ici Poucet et ses complices tuer, écorcher et partager les bœufe, là nuit, dans un endroit écarté. Ce trait, avec lés différences qui ressortent des caractères du récit, " se retrouve d'une manière frappante appliqué à Hermès, dans l'hymne homérique (notez au v. $>7 , la mention de la nuit sombre, ôp^vab] vOÇ) :