PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Nous sommes trop éloignés du temps de saint Yves pour connaître les détails de sa vie. Il ne nous reste , pour cela , que les documents écrits et la tradition toujours vivace au pays de Trèguier, sur le saint qui en fait la principale gloire.
Le proces-verbal de sa canonisation , ou du moins une copie assez exacte, trouvée comme par miracle chez un libraire de Leipsick il y a une vingtaine d'années, quelques légendes de bréviaires présentées sous une forme ou une autre, suivant la piété ou le but proposé dans la composition de son office ; son testament, écrit sur ta muraille d'abord, puis sur une toile dans V église de Minih y -Trèguier ; quelques feuillets de son bréviaire avec les restes du manoir de Kermartin et ses reliques pieusement
conservées dans le trésor de la cathédrale de Tré
guier; cest à peu près ce qui nous reste de cet homme merveilleux dont la sainteté a jeté un si
vif éclat sur le XIII c et le XIV e siècle , au pays et dans la Bretagne tout entière . Rien ,
par ailleurs y de ses sermons ou de ses plaidoyers, à part deux ou trois causes , entre autres celle de la veuve de Tours, conservées dans le souvenir des hommes de lois, et qui dénotent une grande finesse d'esprit chez notre compatriote.
Nous savons peu de choses sur les rapports de V humide prêtre avec les hommes de son temps , ou les seigneurs de son pags ; on n'est même pas d'accord sur les noms de ses parents, qu'on écrit de différentes manières, ni sur l'époque et le lieu de son ordination ; on l'csl encore moins sur la partie de sa vie qui la précéda, et les différents changements par lesquels il passa depuis son sacerdoce.
L'homme disparait devant le saint !
C'est la mémoire du saint qui couvre d’une brillante auréole tout le pays de Tréguier. Elle projette ses glorieux reflets sur la France tout entière, et ta capitale du monde chrétien compte, parmi ses beaux monuments , l’église élevée par la piété des bretons, en T honneur de saint Yves, non loin de celle de saint Louis, son illustre contemporain. Des fresques, des peintures , des sculptures
plus ou moins variées nous le représentent partout , plaidant pour les malheureux ou rendant la justice au pauvre peuple , sans vouloir écouter les riches qui lui offrent de U or et des présents.
De son bréviaire , conservé au presbytère de Minihy , il ne reste que quelques pages lacérées par les pèlerins trop peu scrupuleux , et qui donnent à peine une idée de cette précieuse relique . Sa chasuble à V église de Louannec, paraît authentique; il n 'en est pas de même de son lit , au manoir renouvelé de Kermartin, Quant aux noms des familles qui ont déposé dons la procédure de sa canonisation , ils ont tellement été dé figurés par la Ira (ludion latine et V ignorance des copistes , qu'on (es reconnu il à peine, bien que les représentants de ces familles existent encore dans lu région de Tréguier < fui a fourni le plus grand nombre de témoins.
Si les documents écrits sont relativement rares pour une vie aussi prodigieuse , le souvenir des faits qui l’ont occupée s’ est conservé intact dans les traditions du pays . Nos pères n avaient, guère que ce moyen de passer les principaux événements de la vie de chacun , à leur postérité qui en a toujours précieusement conservé la mémoire . Ce sont ces légendes, naïves st l’on veut, tuais importantes à
étudier , que ion se transmettait de pères en fils , et sont parvenues jusqu' à nous avec toute la fraîcheur des premières années , Nous y aurons souvent recours.
Après les traditions , viennent les usages que nous aurons aussi à consulter . Plus que tous les autres peuples, les Bretons les ont conservés avec une scrupuleuse fidélité. C’est à ces usages qu’il faut recourir quelquefois ; car à défaut de documents positifs, on peut , dit Dom Guéranger, découvrir la vérité en consultant ce qui se voit encore de nos jours . Tite-Live enseignait déjà que , dans les choses qui se sont passées aux siècles primitifs, on peut regarder comme vrais les faits qui nous apparaissent comme vraisemblables : In rebus lam antiquis qur* similia veri su ni pro veris accipiantur (Hist. de sainte Cécile).
En fait de légendes, nous en avons recueilli le plus possible et visité les lieux qui furent témoins des principaux miracles de la vie de saint Yves et des autres faits qui s’y rattachent. Nous les relaterons ici pour r instruction de nos compatriotes , notre propre édification et la gloire de ce grand saint, modèle du clergé breton , dont chaque membre , j’aime à le constater, cherche à imiter son zèle et ses vertus.
Ce modeste travail , il n’est pas besoin de le dire , n’a nullement la pensée de surpasse r, ni même d'égaler ceux qui ont déjà été publiés sur saint ; Yves. Comme M. Ropartz , qui restera toujours le véritable historien de notre grand saint , nous puiserons dans ce riche fonds de l’Enquête de canonisation qui n était qxi imparfaitement connu de son temps ; et puisque la fin de ce siècle est comme une heureuse résurrection du culte de saint Yves , ou
me pardonnera , je l'espère , de donner au public
memes
une vie que j ai ce pags de Tréguier, où tout parle encore, même aux peux, de sa science, de son zèle et de son ardente
charité pour les pauvres, et que Dieu a illustré par les miracles les plus éclatants.
Il était réservé a Mgr Douché, notre éminent Evêque , qui parle ta langue de saint Yves, de réhabiliter son tombeau profané par des mains | étrangères, dans nos jours de malheurs. Les Bre - | tons lui en seront toujours reconnaissants.
SAINT YVES
ÉTUDE SUR SA VIE ET SON TEMPS
La 'Bretagne au temps de saint Yves
Le treizième siècle où naquit saint Yves fut, pour la Bretagne, une brillante époque de valeur chevaleresque et de gloire littéraire. Les croisades allaient finir, avec le dernier reflet que leur donna l’ héroïsme de saint Louis, mourant glorieusement sous les murs de Tunis. Pendant ces guerres lointaines, la noblesse bretonne avait illustré son blason par l’éclat de ses armes et la générosité de ses sentiments. Presque toutes nos familles avaient
pris part à ces pieuses expéditions, et plusieurs de
nos chevaliers s’étaient dépouillés de leur fortune pour s’équiper à leurs frais et soulager les pauvres
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de la Terre-Sainte. Ces traditions de valeur et de dévouement se perpétuèrent dans les campagnes bretonnes, et c'esL avec les fds de Croisés que notre province lutta énergiquement pour défendre son indépendance contre les Anglais d’abord, puis contre les Français eux-mêmes.
La trahison de Jean- sans-Terre livra à l’Angleterre le dernier roi de Bretagne, Arthur, qui fut lâchement assassiné dans la tour de Rouen. Avec ce jeune prince, qui devait réunir sur sa tête les couronnes de France et d’Angleterre, s’éteignit tout l’espoir des Bretons, et la France, devenue pour ainsi dire maîtresse de notre belle province, ne laissa à nos souverains que le titre de Dues. Plnlippe-le-Bel, en rongeant en Duché-Pairie, chercha à se l’attacher par une chaîne brillante, mais enfin c’était une chaîne : Aurea connexii vineula, vincla tamen. Elle lutta néanmoins deux siècles encore, cherchant toujours à reconquérir son entière indépendance, et devint trop souvent le champ de bataille où se rencontrèrent ses deux puissantes voisines. Malgré tout, elle put conserver sa nationalité, et c’est d’elle-même que la Bretagne sc donna à la France, en se réservant ses privilèges qui ne furent pas longtemps respectés.
ÉTUDE SUR SA YIE ET SON TE3IPS
Pendant ces guerres sanglantes, nos pères, toujours désireux de s’instruire, cultivèrent les lettres et fondèrent des écoles. Au siècle précédent, Abé-
lard traînait à sa suite la jeunesse bretonne, par le prestige de son savoir et les charmes de son éloquence. Cette semence de sciences et de belleslettres ne fut pas perdue pour notre pays, et Pierre de Dreux, le successeur d’Arthur au duché de Bretagne, put passer pour l’esprit le plus cultivé de son temps. S’il fut quelquefois en lutte avec les nombreuses abbayes qui couvraient la province, il sut du moins favoriser celles où la jeunesse venait puiser, comme à sa source, la vie intellectuelle, source qui lut néanmoins tarie plus d’une fois par nos discordes sanglantes.
Pour mettre les écoles à l’abri de ces commo-
tions trop fréquentes, les Maîtres fondèrent l'Université de Paris. C’est vers ce foyer que se tournèrent tous les esprits sérieux. Pour en rendre l’accès plus facile à leurs compatriotes, quelques gentilshommes bretons fondèrent, à Paris même, des établissements qui, sous le nom de collèges, entretinrent gratuitement les jeunes étudiants pour suivre les cours de F Université.
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collège de Cornouailles ; Guillaume de Coatmoljan celui de Tréguier, et Geoffroy du Plessis-Balisson celui de Saint-Malo. C'est à la même pensée que Fou doit le célèbre collège de Cluny, dont on admire encore les ruines imposantes. Grand fut le nombre des prêtres et des hommes éminents qui profitèrent de ces pieuses fondations dans un siècle où, malgré tout, les écoles étaient encore assez rares. Les rois de France firent tous leurs efforts pour attirer à Paris ia jeunesse studieuse des divers pays ; et les professeurs les plus célèbres y enseignèrent toutes les sciences connues à cette époque.
| I. — La Noblesse.
La noblesse bretonne se partageait en deux camps, suivant les appréciations des moyens de conserver l’indépendance de la province. Les uns regardaient l'alliance française comme la plus propre à garantir le pays des excursions étrangères ; les autres y voyaient un danger prochain pour la liberté de la Bretagne, et la combattirent vigoureusement.
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Ces demie us avaient à leur tête le Duc lui-même, Pierre de Dreux, surnommé le Mauclerc. Quoique appartenant à la Maison de France, comme arrière petit-fils de Louis-le-Gros, Pierre lutta tout le temps avec énergie pour défendre son duché contre ce puissant royaume. 11 s'allia dans ce but avec tous les ennemis de Blanche de Castille, pour enlever la régence à celte princesse durant la minorité de saint Louis. À la tète de ce complot étaii Thibaut, comte de Champagne. N’ayant pu, par ses poésies galantes, obtenir la main de la Régente, il eut recours aux armes pour la renverser, et sut attirer dans son parti une foule de seigneurs mécontents.
Pour gagner le Duc de Bretagne il promit d’épouser sa iillc ; mais Blanche sut rompre cette alliance en écrivant à Thibaut une lettre d’une tendresse extrême, contre ce Perron de Brehaigne qui a fait pis au roy que nul homme qui vive. Désarmé par cette gracieuse prévenance, le Comte de Champagne quitta le parti des conspirateurs, et Pierre de Dreux, resté presque seul, appela à son secours Henri 111 d’Angleterre, qui accourut en toute hâte et fut reçu solennellement à Saint- Malo.
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Pendant la guerre qui s’ensuivit, et ne fut interrompue que par la trêve de Saint-Aubin-du- Cormier, le Duc montra beaucoup d’audace et un courage extraordinaire. Cependant les Bretons et les Anglais s’étant plus d'une lois divisés jusque sur le champ de bataille, il résolut de traiter de la paix, et consentit à faire hommage de son duché au roi de France, dans les mêmes termes que scs prédécesseurs (1235). Après avoir marié son t ils Jean, à Blanche fille du Comte de Champagne, Pierre abdiqua dans une assemblée solennelle tenue à Nantes, et déposa la couronne sur la tête de ce jeune prince, qui régna sous le nom de Jean 1 er , dit le Roux. 11 partit ensuite avec un grand nombre de ses gentilshommes pour la Terre-Sainte, ou il avait fait vœu de servir cinq ans. Il y combattit sous ie nom de Pierre de Bruine, chevalier, et dirigea lui-même la Croisade des Barons , qui n’eut
aucun résultat sérieux.
Neuf ans après, Pierre réunit de nouveau ses chevaliers pour accompagner saint Louis à Damiette. Blessé glorieusement à la bataille de la Massoure, il fut pris par les infidèles. Ce Roi le racheta de ses propres deniers ; mais il mourut des suites de ses blessures en regagnant son pays,
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et son fils F enterra à Saint- Yved de Braine, près de Soissons, où i on voit encore son tombeau orné d’une figure de cuivre qui représente Pierre de Dreux, duc de Bretagne, avec son écu au quartier d'hermines et une épitaphe. Ce tombeau a disparu (Qgé). C’était un prince zélé pour la religion, prudent et spirituel. Joinville en fait les plus grands éloges et rend hommage à ses rares qualités. Il
avait avancé au Roi pour cette croisade la somme
de 68 mille livres tournois, qui représenterait aujourd’hui près de cinq millions 1250).
8es successeurs ne suivirent pas tous sa ligne de conduite, et le parti français, soutenu par le connétable Duguesclin, faillit triompher avec Charles de Blois, pendant cette longue guerre de la Succession, qui couvrit la Bretagne de sang et de ruines. L’indépendance nationale put se croire encore sauvée avec Jean de Monfort, à la bataille d’ Au ray (1364), où périL Charles, son compétiteur, arrachant des larmes à ses ennemis mêmes qui connaissaient tous la sainteté de sa vie.
La béatification de ce prince et la canonisation de saint Yves consolèrent ces tristes années qui virent disparaître l’élite de la noblesse et les plus beaux noms de la Bretagne. Luttes fratricides qui
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coûtèrent la vie à plus de deux cent mille hommes et réduisirent la population du duché à moins de cinq cent mille âmes. Les villes qui jusque là avaient tenu pour le parti opposé, se soumirent au vainqueur. 11 lit éprouver à tous, les effets de sa générosité et do sa clémence. La Bretagne jouit désormais d’une longue paix, qui lui permit de reprendre sa prospérité première, et de forcer la France à compter avec la valeur de ses guerriers et la puissance de ses souverains.
§ Iï. — Le Clergé.
Le clergé, dont la mission est de prêcher l'union et la paix, fut obligé, plus d’une lois, de prendre part à ces guerres malheureuses. Les églises furent détruites et les couvents dévastés. Pierre de Dreux, pour arriver à scs fins, avait persécuté un peu tout le- monde, et le clergé lui-même ne fut pas plus épargné que la noblesse et le peuple. C’est le sort ordinaire de la guerre. Les victimes gémissent, c’est naturel, mais aux yeux des chefs, la fin justifie les moyens.
On comprendra que dans cet état de choses, le
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clergé ;iit laissé quelque peu de son côté humain sur le chemin de l’histoire. Les nombreux réformateurs qui se sont succédés, ont pu en étayer les
graves reproches que les chroniqueurs ne nous
ont point épargnés. Sortant des guerres civiles eL des expéditions lointaines, obligé défendre scs droits et ceux de l’Eglise contre les empiétements des seigneurs, il lui restait peu de temps pour se livrer à l’étude et à la prière. D’un autre côté, des moines, étrangers pour la plupart cl enfermés dans leurs cloîtres, formaient, par F austérité de leur vie, un contraste frappant avec le clergé séculier qui était plus en contact avec le peuple ; et, comme il arrive assez souvent, on exagéra, en les généralisant peut-être, les fautes de quelques pauvres prêtres, pour faire ressortir davantage la sainteté des anachorètes.
Depuis plusieurs siècles déjà, ces religieux s’étaient établis un peu partout en Bretagne, près des cours d’eau, sur les pentes les plus escarpées, dans les bois solitaires. Le peuple, attiré par la sainLeté de leur vie, accourait près de leurs couvents, se recommandait à leurs prières et s’aidait de leurs conseils. Nos landes défrichées, des bourgades et des villes formées autour de leurs maisons,
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fat
des écoles célèbres fondées à Landévenec, à Redon et ailleurs, la jeunesse bretonne instruite à leurs leçons, et leurs cloîtres s’ouvrant pour donner asile à ceux que leurs exemples avaient tirés du vice et du péché, tels étaient les souvenirs que le peuple avait pieusement conservés, et leur mémoire fut entourée d une auréole de sainteté, dans les légendes suaves qui faisaient le charme du foyer aux longues soirées d’hiver.
D’autres religieux, mieux organisés, allaient bientôt prendre la place de ces humbles anachorètes. Déjà l’abbaye de Beauport, en Goëlo, avait remplacé les solitaires de Saint-Riom ; les Cisterciens plantaient leur tente au milieu de la forêt de Regard où s’étail sanctifié un ermite vénéré ; Beaulieu avait les moines, et Lannion les ermites de saint Augustin ; Guingamp, les chanoines de Sainte-Croix du même ordre. Les Bénédictins ajoutaient à leurs maisons de Landévenec et de Redon, leurs monastères de Saint-Jacut, de Saint-Melaine, de Saint-Gildas, de Saint- Méen et de Lanténac, qui devinrent tous des abbayes célèbres. Les Cisterciens, outre Bégard, tenaient encore le Rélec, Langonet, Bosquen, Saint-Aubin, Coatmaloën et Carnoël, pour ne parler que des abbayes les plus
ÉTUDE SUIl SA VIE ET SON TEMPS
connues de notre région, avec de nombreux pneu-
rés donl nous trouvons la trace dans nos campagnes, sans savoir toujours, d’une manière certaine, à quels ordres ils appartenaient.
C’étaient presque toujours ces religieux qui desservaient les églises bretonnes. Il y avait cependant des prêtres séculiers, ordonnés le plus souvent
comme bénéficiers au titre d’une paroisse, et généralement ils exerçaient le saint ministère pendant les premières années, au lieu de leur naissance. Ce n’était pas encore ce que Ton peut appeler le clergé paroissial, attaché à son clocher, vivant
dans son presbytère, et dépendant de son évêque. C’est le moment que Dieu choisit, pour susciter en Bretagne un prêtre qui parut au milieu de son siècle avec la triple auréole de la sainteté, de la noblesse et du savoir. Nous avons nommé saint Yves de Kermartin !
Nos ancêtres avaient placé d’eux-mêmes, sur les autels, les saints religieux qui avaient évangélisé leur pays. Yves, l’humble prêtre qui paraît, quoiqu’on en ait dit, n’avoir appartenu à aucun ordre religieux, recevra la canonisation solennelle par les délégués du Pontife suprême, et sera, chez
nous, le premier, après saint Guillaume, à être
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proclamé saint par l’autorité infaillible du Chef de l’Eglise. Son culte deviendra même beaucoup plus populaire que celui de l’Evêque de Saint-Brieuc dont il aura, plusieurs fois, sans doute, visité le tombeau, bien qu’on ne le dise pas dans l’histoire de sa vie.
§ III. — Famille de saint Yves, son manoir,
son pays.
Héloury de Kermartin, à qui Ton donne pour prénom Tanaïc, Tancrède ou Savaï, sans signification, et que je crois être une corruption de Tanguy, saint breton bien connu, accompagna Pierre de Dreux à la croisade de saint Louis. 11 suivit probablement le Duc après le désastre de la Massourc, et assista à ses funérailles. Après avoir rendu les derniers devoirs à leur héroïque souverain, les chevaliers bretons rentrèrent dans leurs foyers. C’est à son retour que le seigneur de Kermartin aura épousé la fille de l’un de ses compagnons d’armes, Azou, peut-être Aude du Ouenquis, en français du Plessis, de la paroisse de Pommeril-Jaudy.
Le Quenquis n’est éloigné de Kermartin que d’une
su»
ÉTUDE SUR SA VIE ET SON TEMPS
lieue, et est situé sur l’autre rive du Jaudv. De ce
mariage naquit d’abord une fille, Catherine ; Yves vint ensuite, puis deux autres tilles, et enfin un deuxième garçon dont il y a quelques traces dans l’histoire du Bienheureux, sans que l’on sache au juste ce qu’il devint plus tard.
Le manoir de Kermartin, où naquit le glorieux saint dont nous voulons esquisser la vie, existait encore il y a un demi-siècle à peine. Il se compose, dit le chevalier de Fréminville, « d’un « seul corps de logis dans lequel on entre par une « porte en ogive. A droite de l’entrée est la chambre
fc
« qu’habitait saint Yves. On y voit encore le lit a dans lequel il mourut. Les fenêtres qui éclairent a la chambre sont garnies extérieurement de fortes « grilles en fer. Au-dessus est une autre chambre, « éclaii *ée par deux grandes fenêtres à croisées de « pierres. A gauc he de l’entrée, est la grande salle « ou salle d’honneur. Son toit et son plafond sont « depuis longtemps écroulés. Cette salle a aussi « deux grandes fenêtres à croisées de pierres. » — (Antiq. des C-d.-N.)
On regrettera toujours que cette maison n’ait pas été restaurée dans sa forme primitive ! Mais, en 1830, on songeait peu à conserver les vieux monu-
WT'
ments ! Manoirs, églises, tout a été rebâti à la moderne , c’est-à-dire, sans style et sans goût. Après avoir passé par plusieurs mains, à partir du xv e siècle, Kermarlin retourna aux Quélen. C’est le pieux archevêque de Paris qui laissa son régisseur rebâtir le manoir de saint Yves, tel que nous le voyons aujourd’hui. Il lit placer au-dessus de la porte d’entrée une plaque de marbre blanc, qui apprend aux pèlerins que là naquit et mourut saint Yves de Kermarlin. Les dépendances de la ferme, le puits du milieu de la cour et le pigeonnier du grand courtil ont été conservés, comme au temps de notre Bienheureux. Le lit a dû être restauré un siècle ou deux plus lard, comme on le voit par les fenêtres au stvle flamboyant représentées sur les volets.
1 ) u manoir de Quenquis il ne reste plus rien. Une motte plantée de hêtres en indique remplacement dans le parc de Chef-du-Bois, près de la route du bourg au Jaudy. C’était le même plan que Kermarlin. ces deux maisons avant élé conslruites
à la même époque. Plusieurs habitations dans le voisinage ont conservé ce même style, n’ayant subi que de légères et indispensables restaurations. Le Quenquis et Kermartin occupent les sites les plus
ÉTUDE SUR SA VIE ET SON TEMPS 15
ravissants du pays trécorrois. De Kermarlin, la vue s’étend sur de riches campagnes qui, au premier souffle du printemps, se couvrent des fleurs embaumées de leurs merisiers séculaires. Rien de plus beau que ces champs entourés de badisicrs en fleurs î (lue de fois, en passant près de leurs troncs noueux qui accusent des siècles d’existence, ne nous sommes-nous pas dit que saint Yves avait béni ces mêmes arbres et mangé de leurs fruits ! C’est Troguéry, où saint Ruellin avait un ermitage, que visitaient saint Iltute et saint Maudez ; Pouldouran, le pays de saint Bergat, qui avait brigué la succession de saint Tugdual ; Trédarzec avec les bois de Kerhir et sa belle vallée de Tromeur, puis les fertiles coteaux du Minihv, où tant de malheureux ont trouvé un
asile pour pleurer leurs crimes. Le tout est baigné par les eaux du Jaudy, large estuaire que saint Tugdual, saint Gonéry et tant d'autres saints, ont passé et repassé pour aller prêcher la parole de Dieu dans les campagnes voisines. Comme on aime à évoquer leurs noms en traversant ce passage ! A cette époque, comme aujourd’hui, le Jaudy était sillonné par de nombreux bateaux de pêche qui servaient en même temps à transporter les voyageurs d’une rive à l’autre.
SAINT YVES
A l’horizon, les sapinières de Goëllo se dessinent sur les nuages ; elles ont abrité saint Riom, saint Budoc et son école ; c'est à leur ombre que s’est assise l'abbaye de Beauport, où saint Yves avait un ami intime qu’il visitait souvent. Au-dessus de Kermartin s’élève la colline de Saint-Michel. Le cheval blanc de la légende y déposa saint Tugdual revenant de Rome, où il aurait quelque temps porté la tiare. De cette colline, l’œil embrasse, d'un côte, la mer avec scs majestueuses beautés, les îles et les rochers qui brisent ses vagues écumanles ; de l’autre, les plaines élevées qui, sous le nom de Méious, environnent la Rocbe-J terrien, la grande forteresse du pays ; puis le Mené- B ré, avec les souvenirs du barde Guinclan et la chapelle de saint Hervé ; Langoat, le pays de sainte Pompée, de saint Tugdual, de saint Léonor et de sainte Sève, ses enfants ; la forêt de Regard où saint Bernard serait venu luimême choisir l’emplacement de son couvent, non loin de Bé-Abès, où la tradition place la tombe de la fille maudite du roi Grallon, que toute terre bénite rejetait de sou sein.
Du Quenquis, on peut apercevoir l'ensemble de la cote trécoiToise et son incomparable campagne qui s’étale, avec ses belles moissons, entre les
ÉTUDE SUR SA VIE ET SON T ESI PS
sinuosilés du Guindy et les rives du Jaiidy, jusqu’à la ville de T réguler. C’élait le àlinihy de saint Tugdual qui s’étend sur (ont un pays de quatre lieues de rayon. Il était encore couvert de nombreux menhirs surmontés de la croix, et de verdoyants tumuli , sur lesquels fleurissaient les ajoncs dorés, comme pour donner un peu de gaîté à ces tristes monuments de la mort. Au loin s’étendaient en lignes droites deux voies romaines, se croisant à la Roche-1 terrien, par lesquelles passaient et repassaient sans cesse de lourds chariots de guerre et des hommes bardés de fer.
A chaque coin solitaire, à l’ombre d’un bosquet, près d’une claire fontaine où les Druides avaient pratiqué leurs rites sacrés, s’élevait un temple ou quelque modeste chapelle dédiée à l'un des saints de la pieuse Bretagne. Leurs vies, embellies par la riche imagination de nos pères, se racontaient le soir au foyer de la famille, étaient chantées, en guerz bien rimes, aux foires et aux pardons, eL transmises ainsi, de bouche en bouche, dans un siècle où l’on écrivait encore fort peu.
Autour de Kermartin, dans un faible rayon, on voyait déjà, outre les chapelles qui existaient dans la ville épiscopale, celle de sainte Pompée à Langoat ;
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de saint Gonéry à Plougrescant ; de saint Maudez dans nie de ce nom ; desainl Pergatà Pouldouran ; de saint Iltute à Troguéry ; de saint Vaut rom à Trédarzec ; de saint Aaron à Pleumeur ; de saint Gildas, de saint Golven, de saint Eligen ou Thérésien à Penvénan ; de sainte Eliboubane, dans une île à l’entrée de la rivière ; de saint Sul, de saint Trémeur et de saint L’hévias à Trédarzec ; de saint Gouesnou à Plouguiel ; de saint Guenolé et de saint Léon or à Trévoux ; et une foule d’autres chapelles qui, renouvelées par la piété de nos pères, ont été ainsi conservées à notre vénération. Le jeune Yves de Kermarlin aimait à lire et à entendre chanter les guerz de ces bienheureux. Plus tard il aura voulu écrire lui-même leurs saintes vies. Ce recueil
qui portait le titre de Fleurs de ht Xie des Saints, aura été égaré avec tant d’autres documents sur lesquels a passé l'oubli des siècles. Est-il étonnant qu’au sein de cette atmosphère de piété, Aude du Quenquis se soit appliquée à en inspirer toute la ferveur à son ! ils, en lui disant chaque jour : Vivez, mon fils, de façon à devenir un saint !
Tel est le cadre brillant où Dieu plaça l'enfance de saint Yves. S’il est vrai de dire que le milieu où l’on vit exerce une grande inlïuence sur le
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caractère de l'homme, on comprendra que Dieu ait ménagé tous ces moyens pour faire du jeune fils d’Déloury le plus grand saint de la Bretagne et le plus bel ornement de son siècle.
g IV. — Les contemporains de saint Yves.
Quand nous considérons le grand nombre de châteaux, de gentilhommières et de manoirs qui existent encore au pays de Tréguier, nous pouvons nous Le figurer à peu près tel qu’il était au temps de saint Yves. l*our avoir le droit de porter les armes et être déchargé de la servitude et des corvées, il fallait être gentilhomme ou posséder une terre noble. Le besoin d’augmenter sans cesse le nombre des guerriers lit, plus d’une lois, anoblir de nouvelles terres, et multiplier par là le nombre des soldats.
Ces terres n’étaient dans l’origine que de grandes fermes. Le propriétaire les cultivait lui-même, ou les faisait exploiter à son profit par les gens de sa maison. La culture s’alliait parfaitement avec la noblesse ; et, il n'y a pas encore un siècle, les gentilshommes peu aisés se rendaient à leurs champs
SAINT YVES
ïo matin, l'épée au côté, et la déposaient au pied d’un arbre, pendant qu’ils dirigeaient leurs charrues ou maniaient la bêche et ensemençaient leurs sillons. Tel devait être Iléloury, le seigneur de Kermartin. Saint Yves lui-même faisait travailler
ses terres ; cela semble résulter du moins de quelques traits de sa vie. Nous voyons en effet que, dans une année de disette, il abandonna toutes les fèves de ses champs aux pauvres qui mouraient de faim. Une autre fois, son beau-frère U empêcha de vendre son cheval de charrue, parce qu’il n’avait pas encore fait ses semailles ; et une ravissante légende nous représente le pieux enfant chargé par son père de garder, contre les oiseaux, un champ nouvellement semé.
Chaque seigneur tenait cependant à avoir un hôtei en ville, quand ses moyens le lui permettaient. Il s’y rendait l’hiver et pendant le carême pour entendre les sermons dans la grande église. Plus tard même, on passait la plus grande partie de l’année dans son hôtel. La ville y gagnait en richesses et en sécurité, mais la campagne voyait déjà avec déplaisir cet éloignement de la noblesse rurale. Aussi quelques seigneurs préféraient-ils avoir leurs manoirs à une faible distance de la ville, pour
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jouir en même temps de l'avantage delà campagne. Typhainc de Pcstivicn s’était ainsi rapprochée de Tréguier, en fixant son séjour au manoir de Trévern, non loin de Kermartin. Pestivien, d’ailleurs, situé au milieu des bois, n’offrait aucune sécurité en temps de guerre. L’anglais Roger David s’y était installé après avoir enlevé F héritière de Kostrenen, et il y commit tant de ravages qu’il fallut appeler Duguesclin pour l’en déloger.
T réguler était déjà une ville importante, grâce à sa position à l'angle de réunion des deux rivières qui la baignent. Elle s’étendait bien au-delà de ses limites actuelles, et ses chantiers restés célèbres purent, un siècle plus tard, fournir à Clisson une Hotte de cent voiles et une ville de bois pour opérer une descente en Angleterre. Ses rues étaient étroites et tortueuses, mais ses maisons, dont il ne reste que quelques vestiges, étaient bâties avec élégance. Sa cathédrale devait remonter au vni e ou ix e siècle, et était construite en pierre blanche, mêlée au tuffeau vert et au granit du pays. La tour d’Hastings, comme on l’appelle encore, en est un beau reste et donne l’idée de l’édifice tout entier. Il y avait déjà trois paroisses : saint Sébastien de la Rive, saint Vincent de l'Hôpital et le Minihy-Pou-
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lantréguier. Celle dernière se desservait dans une des chapelles de la cathédrale, et quelquefois à Notre-Dame de Coatcolvézou, superbe église remplacée, il y a une cinquantaine d’années, par des halles d'une laideur remarquable.
La ville s’est toute renouvelée depuis, et de tous les édifices religieux que nous y voyons aujourd’hui, il n’en existait aucun à celte époque, à part peutêtre quelques parties de l’Hôpital où les personnes pieuses se rendaient pour soigner les malades. Saint Yves y allait souvent, et nous le voyons ensevelissant les morts les plus répugnants, coudre le drap qui leur servait de suaire, et couper le fil avec ses dents. Il nous répugne de supposer ou île croire que Tréguier, ce foyer de lumières intellectuelles, depuis deux siècles au moins, fût alors sans école, et cependant, c’est à Kcrbors, trêve de Pleubian, que le jeune Yves de Kcrrnartin fut envoyé par ses parents, pour ses premières études.
Aux environs de Tréguier, au fond d’une anse formée par le Jaudy, les Gualès avaient déjà leur beau château de Mézaubran, avec une chapelle dédiée à Saint-Joseph d’Arimathie, près d’un chêne magnifique qui existe encore. En face, de l’autre coté de la rivière, était le manoir de Kc linon,
ÉTUDE SUR SA VIE ET SON TEMPS
ainsi qu’une chapelle bâtie par les Trinitaires à Kerscarbot. Les Templiers avaient tout auprès la commanderie de la Yillebasse, avec la chapelle de Sainte-Anne en Troguéry, Les seigneurs du Ilallay habitaient Trolong, et les du Romain le château de ce nom en Hengoat. Pouldouran, presque entièrement entouré d’eau, était un château-fort d’une certaine impor lance.
En remontant la vallée qui y verse les eaux de
l’étang de Bizien, on rencontre l’ancien monastère
de Manac’hty qui remplace, croit-on, le premier cou vent bâti par saint BrieuC, quand il débarqua dans ce pays. Au coude que fait le Jaudy en cet endroit, s’ouvre une anse assez étendue, qui donne à ce lieu comme l’aspect de trois rivières : tricorium, d'où Tréguier, sans doute. Dans un de ces angles, les Cillart avaient construit le château de Kerhir, dont les grands bois descendaient jusqu'au rivage. Les Kerguézec habitaient la vallée de Tromeur, à proximité du Carpont, forteresse importante qui défendait la rivière de Tréguier. De l’autre côté, sur la rive opposée, Kerousy et Keralio avec Leshildrv olfraient une sérieuse défense, et
Kergresk avait sa famille de Halégoat destinée à donner plus lard un évêque au diocèse.
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Les Loz, dont un membre rappellera au xvii c siècle les vérins et la charité de saint Wes, habitaient ie pays de Trélévern ; leur château de Kergo u an ton remonte bien â cette époque. Gefïroy de Kerimel, le compagnon d’armes de Duguesclin, songeait déjà à remplacer son manoir de kermaria par les magnifiques donjons de Coatfrec. H avait pour voisin Dérien de Coalalio qui accompagna saint Yves dans son pèlerinage de Quiutin. Les Boisboissel habitaient le pays de Saint-Brieuc ; mais les Launay occupaient déjà leur terre de Ploézal» et la famille de Tournemine possédait le château-fort de Botlov en Pleudaniel, et plus tard la belle propriété du Barac’h en Louannec. Tous ces noms et d’autres encore se trouveront dans l’enquête de canonisation de saint Yves, où quelques-uns des membres ont déposé, comme témoins des prodiges opérés sous leurs yeux.
On ne saurait passer sous silence les deux
familles de kergoz et de Troézel, où le pieux écolier
avait trouvé un ami et un précepteur. Les deux manoirs qui portent ces noms sont au-delà du Jaudy, en Kerbors-Pleubian. Kergoz est une habitation importante, bâtie en partie au xvn e siècle sur remplacement du vieux château. On y voit encore la
Él l'DE SUR SA VIE ET SON TEMPS
grande salle où étudiaient Jean, fils de ce seigneur,
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et son saint ami. Jean de Kcrgoz, ou plutôt de Kerhozest assez souvent confondu avec Yves Troézel, recteur de Pleubian, qui fut le maître d’école de ces deux étudiants et de plusieurs autres jeunes gens. Sa maison était une véritable école prcsbf/térale. Ce n’es! aujourd’hui qu’une grande ferme ; mais on a conservé la chambre où le vénérable
vieillard faisait la classe à ses pieux élèves
Des trois filles de Tanguv llélourv de Ivermartin,
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l’une avait épousé un riche bourgeois de Tréguier, Rivoalan Tralguin ; l’autre, Yves Allain, de Hengoat ; et la troisième, Yves Gonan, habitant aussi Tréguier, mais appartenant, croit-on, à la famille de Penlan de Quemper-Guézennec. Rivoalan esL celui qui paraît avoir eu le plus de rapports avec le Saint. Allain pouvait être noble par sa terre de Keringant. Cette maison existe encore sur la roule de Ploézal, et paraît avoir été importante.
Le château de Penlan a subi le sort des autres
manoirs de cette époque ; ce n’est plus qu’une maison de ferme, au centre d'un village admirablement situé, au-dessus du Tricux, presque au confluent de cette rivière avec le Lelf, avant Botlov
en lace et la forteresse de Frinaudour à côté. La
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charrue trace aujourd'hui scs sillons sur leurs tourelles démolies !
C'est probablement en cet endroit que le Saint traversa le Letf à pied sec. il n’y avait, en eitét, que le pont de saint Jacques et celui de Lanleil que le voyageur pût essayer de passer. Près des deux ponts. Peau de celte rivière, déjà grossie par d’autres cours importants, se précipite avec beaucoup d’impétuosité entraînant voitures, chevaux, et les voyageurs qui n’en calculent pas la profondeur. Les ponts qu’on y voit aujourd'hui sont modernes. Tout en effet se renouvelle autour de ce temple de Lanleff, dont les savants supputent l’antiquité, et recherchent l’origine mystérieuse à cause de sa forme bizarre. C’est une église du xn e siècle, où saint Yves a dû, plus d’une fois, célébrer la messe et annoncer la parole de Dieu.
g V. Le Peuple au temps de saint Yves.
Les Bretons conservent leurs vieux usages avec la ténacité qui forme le fonds de leur caractère, et nos campagnes, jusque dans les dernières années, avaient fait peu de progrès dans la culture de
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leurs terres, comme dans leurs mœurs et leurs habitudes. Nous pouvons donc dire, sans crainte de nous tromper beaucoup, que ie peuple était, au temps de saint Yves, à peu près tel que nous l’avons connu il y a un demi-siècle. Le paysan était colon, c’est-à-dire propriétaire de la superficie de sa terre, tandis que le fonds appartenait au seigneur du lieu, au couvent ou à l’église, car les trois vivaient dans une admirable harmonie qu’on a cherché à dénaturer depuis qu’elle est rompue. Il devait donc une redevance quelconque pour son convenant, comme on l’appelait alors, et il la payait en nature : quelques gerbes de blé de son champ, une part des fruits et du bétail, des journées de batteurs , pour aider le seigneur à faire sa récolte. La plus forte de ces redevances pouvait atteindre le dixième du revenu, d’où le nom de dîme , qui est resté depuis à ce genre de paiement, lors même qu’on ne devait que la 30 e gerbe et beaucoup moins encore. J1 faut ajouter à cela des jours de corvées pour l’entretien des routes et le transport du matériel de guerre.
Le plus beau privilège du seigneur était de rendre la justice. Le droit se divisait en trois degrés, différents d’importance et d’étendue. Mais au xm c
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siècle, la moyenne justice était inconnue, du moins la Très ancienne Coutume n’en parle pas. Es! -ce une dérivation de la justice seigneuriale, ou une usurpation qui a passé à l’état de coutume ayant force de loi ? Nous n’en savons rien. Remarquons cependant qu’à cette époque on n’elait pas tendre pour les coupables : les deux misérables qui avaient cherché à voler la veuve de Tours que saint Yves
sauva de leurs mains, furent condamnés à être pendus ! Ce ne serait aujourd’hui qu’une affaire de quelques jours de prison. Les fourches patibulaires étaient en permanence sur le tertre le plus élevé, et souvent en face de la principale entrée
du château. La sécurité des braves gens n’en
était que mieux garantie, et personne ne s’en plaignait.
L’affranchissement des communes avait commencé de bonne heure en Bretagne, et nous voyons figurer les plus beaux noms de notre pays, à la bataille do Bouvines, commandant les milices bourgeoises de leurs localités. Ogé en donne la liste très intéressante à consulter. Les seigneurs, continuellement en guerre, avaient peu de temps pour juger leurs vassaux par eux-mêmes.
Ils confièrent ce soin à des sénéchaux qui souvent,
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hélas ! faisaient un honteux trafic de. la justice. Ces désordres frappèrent le jeune Yves de Kcrmartin, et ne furent pas sans influence sur sa vocation d’avocat pour défendre les pauvres, les veuves et les orphelins.
Les hommes de la côte furent toujours non seulement les meilleurs marins, mais encore les cultivateurs les plus intelligents. Outre les engrais ordinaires, ils savaient, depuis longtemps déjà, employer les goémons ou varechs qui croissent en abondance sur les rochers et au fond de la mer. Ils récoltaient
ce précieux végétal de la même façon que de nos *
Jours et avec la même imprudence, hélas ! Un homme de Trédarzec, s’étant placé sur une de ces meules flottantes pour la diriger vers le rivage, tomba à l’eau et ne dut son salut qu’à saint Yves qu’il invoqua dans ce danger suprême.
On a dit du paysan breton qu’il est marchand à tontes les foires et pèlerin à tous les pardons! C’est sans doute une exagération, mais il est certain
que nul plus que lui ne tient à remplir rigoureusement les vœux qu’il a faits. Les pèlerinages de saint Jacques, de Rome et de Jérusalem ne l’effrayaient guère. Saint Yves les encourageait luimèn e. Il envoyait le seigneur de Coatalio à Rome, et
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graissait de ses mains les souliers d’un pèlerin de Saint-Jacques en Galice.
Un grand nombre de bretons se rendaient de temps en temps dans la Terre-Sainte, et visitaient pieusement tous les lieux témoins de la vie et de la mort de Notre Seigneur. D’autres pèlerinages, moins longs sans doute, mais pénibles encore, attiraient en foule les habitants des localités les plus éloignées. Chaque village s’y rendait à part en chantant les guerz du saint Patron. On passait la nuit autour d’un grand feu de joie allumé par le clergé, à la belle procession du soir. On remplissait scrupuleusement ensuite les autres rites usités, tels que de prier devant toutes les reliques, faire quel quefois à genoux le tour du sanctuaire vénéré, l’entourer d’un cordon de cire blanche, boire de l’eau à la fontaine, en distribuant l’aumône aux pauvres, et acheter quelques objets de dévotion pour ses parents et ses amis. Dès la pointe du our, on assistait à la messe ; puis, à un signal convenu, tous se ralliaient autour de la plus forte voix du quartier, qui commençait un cantique connu, et les chemins se couvraient de nouveau des pèlerins s’en retournant heureux dans leurs villages.
Les foires étaient peu nombreuses encore, et les
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transactions à peu près nullcs. Elles se tenaient généralement en rase campagne, sur des éminences qui depuis ont conservé le nom de Marhalac’h, lieu du marché. Telles sont les foires de Montbran, de Saint-Jacques, deMénébré, la foire haute de Morlaix et celle du Marhalac’h en Lanrodec, qui se tient aujourd’hui à Châtelaudren. Les pèlerinages ne lurent pas étrangers à la fondation de ces foires. Ainsi celle de Tréguier, qui avait une réputation européenne à cause de scs toiles, fut établie à l’occasion de la visite de toutes les paroisses du diocèse, à l’église de saint Tugdual, le jour anniversaire de sa consécration. On y achetait ces belles toiles que les jeunes filles des environs filaient à la perfection, en échange de la line bijouterie et des objets de toilette, pour lesquels elles avaient un goût très prononcé. Ce n’est pas là que saint Yves s’adressait pour habiller ses pauvres, mais bien à l’industrie plus modeste de la Roche-Derrien et de Lannion. * )n y vendait aussi les produits des champs, les céréales et les bestiaux, ainsi que le saumon salé, dont la pêche était très abondante. Comme certains ménages servaient cet aliment à la place die la viande, les domestiques ne sc gageaient, dit-on, qu'à condition de n’en manger que deux fois la semaine !
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Il y avait des lépreux, moins cependant que dans le reste de la France. Nous ne voyons pas, en effet, qu’un seul se soit présenté à saint Yves pour obtenir sa guérison ; car le pauper vilissimus dont il est parlé dans l’Enquête ne signifie pas un lépreux, mais un pauvre extrêmement sale. Ce n'est que plus tard que se sont fondées les léproseries de la Roche-Derrien, de Saint-Laurent, de Plounévez, et d’autres encore.
La lèpre était une maladie terrible et incurable, paraît-il. On reléguait le malheureux qui en était atteint hors de la société des autres hommes. Les lépreux se réunissaienl dans les faubourgs et aux portes des villes, pour exercer certaines professions réputées peu honorables. Quand ils rencontraient quelqu’un, ils devaient lui passer sous Je vent , et dans l’église, aussi bien qu’au cimetière, un endroit à part leur était réservé. Parfois même, ils ne pouvaient assister aux oflices que par une ouverture pratiquée dans le mur de l’église, et recouverte d’une espèce de toit qui les garantissait de la pluie, comme on le voit encore à Plounévez- Moédec et à Saint- Laurent. Cet endroit s'appelle le gîte du lépreux : Tout ar laour.
Ainsi les maladies, la dîme, la corvée, les ravages
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de la guerre et la vénalité des juges, tout était une source de souffrances et de misères pour le peuple. Les pauvres et les mendiants ne furent jamais pl us nombreux en Bretagne. Saint Yves a su compatir à leurs maux, et les soulager de son bien qui él ai t loin d'y suffire. Il plaidait gratuitement leurs causes, leur ouvrait les portes de l’archidiacre de Rennes, en attendant qu’il pût les recevoir à sa table, dans son presbytère de Louannec et son manoir de Kermartin. C’est peut-être à ce trait de sa vie qu’il faut reporter l’usage immémorial du souper des pauvres, le soir de sa fête, dans un des hôtels de Tréguier. Ces malheureux qui ont mendié toute la journée, sur la route de Kermartin, feignant ou exagérant certaines infirmités, sans s’épargner quelquefois les uns aux autres les injures les plus grossières, sc réunissent en frères, dans la plus grande salle de rhô tel, pour souper ensemble, des recettes du pardon, oubliant dans la plus douce intimité, qu’ils sont, le reste de l’année, accablés par les misères de la vie. Personne n’en est scandalisé à Tréguier, et plusieurs vont voir festoyer les pauvres de saint Yves, ne sachant trop que penser de ceLte prodigalité d’un jour !
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g I. — Naissance de saint Yves, son enfance, sa
jeunesse studieuse.
C’est en 1253, le 7 octobre, que naquit, au manoir de Kermartin, sur la paroisse de Poulantréguier, de parents catholiques, l'illustre enfant qui devait s’appeler saifi t Yves. Nous avons dit un mol de ses père et mère que 1 histoire laisse désormais dans F oubli, pour ne s’occuper que de leur
iils, dont la sainteté devait jeter un si vif éclat sur la Bretagne-Armoricaine, fl fut baptisé le lendemain, suivant l’usage des familles chétiennes, dans la cathédrale de Tréguier. Ce fut une grande fête au vieux manoir et dans la famille d’IIéloury. Yves étant l’aîné des garçons, devait porter les armes, comme son père, et illustrer le blason de Kermartin. Chacun présageait déjà sa gloire future. Sa mère seule pensait à autre chose, et dédiait dans son cœur, à la sainte Vierge, l’enfant que le ciel euai t de lui donner. • v$'M :
Depuis longtemps déjà, il était d’usage dans l’église de donner des parrains et des marraines
aux enfants à leur baptême, et l’on prenait au sérieux r obligation qui en résultait envers ces jeunes chrétiens dont on avait accepté d’être ies parents spirituels. L’histoire ne parle pas de ceux qui reçurent cette honneur pour le baptême du jeune seigneur de Kermartin, à moins que son parrain ne fût Yves de Troézel, le vénérable recteur de Pleubian, qui pouvait être de sa famille, et prit tant de soin de sa première éducation. Le nom d’Yves qui lui fut donné ne semble avoir aucune signification dans la langue bretonne. Il a dû êlre porté par quelque saint ermite au pays de Tréguier dont on n’aura pas gardé le souvenir. Peut-être est-ce une abréviation d’Yved, évêque de Rouen, patron du lieu où ies lîretons avaient enterré leur duc Pierre le Mauclerc, près de Soissons. On en aura
fait Yvo, puis Yrvo, et enfin Ervoan. Les étrangers au dialecte trécorrois l’auront prononcé comme ils le pouvaient, et ont fini par l’écrire tel qu’ils le prononçaient : Euzen, puis Kven, nom de famille très commun encore de nos jours.
Je ne me serais pas étendu aussi longuement sur >e nom de notre bienheureux, si un vieux bréviaire manuscrit du Petit Séminaire de Tréguier n’avait dit que ces deux noms d’Yves et d’Hélourv
SA J NT YVES
lui avaient été donnés par Dieu, comme un présage de sa sainteté future. Hëlourg signifiant gai, joyeux, et Yved ou Erode, bonne odeur, on peut y trouver tes explications que le pieux auteur a laissées sousentendues. Saint Yves fut, en effet, un enfant de bonne odeur qui porta la joie dans l’Eglise de Dieu.
Nous connaissons peu de choses sur les premières années du jeune Yves de Kermartin. Sa mère ayant révélé à Jean de Kergoz un songe qu'elle avait eu, où Dieu lui annonçait que l’enfant qu’elle portait dans son sein, sérail un jour un grand saint dans l’Eglise, elle dut l’élever dans la plus grande piété et ne négligea rien pour lui en inspirer de bonne heure le goût et les sentiments. Douce influence de la mère chrétienne ! Qui de nous n’a pas plus d'une fois versé des larmes attendries sur ces souvenirs peut-être lointains ! On ne comprendra jamais tout ce qu’il y a de mystérieux dans cette vie intime que la mère communique chaque jour à son enfant.
Dès que le jeune Yves put marcher, et même longtemps auparavant, sa mère le présenta à l’église de saint Tugdual, puis à N. -1». de Coatcolvézou où elle le consacra à la sainte Vierge.
Par une heureuse disposition de la Providence,
ETUDE S UH SA VIE ET SON TEMPS
la statué devant laquelle la Dame de Kermartin avait prié, existe encore aujourd'hui, paraît-il, dans l’église du Miniliy ! La sainte Vierge a un croissant sous les pieds et porte sur son bras 1 Enfant-Jésus qui lient un petit oiseau par les deux ailes. Ouand on a détruit l’église de ce nom,
on a eu la bonne pensée de placer dans la chapelle de saint Yves, aujourd’hui église paroissiale, cette statue vénérée devant laquelle se sont agenouillées tant de générations dévotes à Marie.
Yves, que tous les enfants du voisinage aimaient beaucoup, comme on le conçoit facilement, ne manquait pas de visites à Kermartin. À celte époque, d’ailleurs, oùles relations lointaines étaient assez rares, les familles se voyaient souvent d’un
château à l’autre. Tous, seigneurs, daines et enfants montaient à cheval, et galopaient à travers les plaines et les vallons, le long des sentiers qui servaient de chemins aux voyageurs. Le pieux enfant exerçait déjà une sorte d’apostolat parmi ses jeunes camarades, et plus d’une fois le bon Dieu les rendit témoins des merveilles qu’il opérait en sa faveur. Son père lui confiait la garde de ses champs, peut-être même quelquefois de ses troupeaux, car la vie de château n’était pas ce qu’elle
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devint depuis, une vie de désœuvrement et d’ennui où l'on ne savait que faire pour tuer le temps. Un jour donc, chargé de défendre le grand courtil, nouvellement ensemensé, contre les ravages des innombrables pigeons qui peuplaient les colombiers du voisinage, Yves reçoit la visite de quelques jeunes amis de la presqu’île et des environs.
Pour avoir le temps de se livrer à leurs pieux amusements, prières, processions, messe peut-être, et chanter comme à l’église de saint Tugdual, Yves imagina de se faire aider par eux à porter les treillis de la charrette et une vieille roue de voiture à
l’entrée du champ. Les pigeons qui les regardaient travailler du haut de leurs donjons, ne durent être guère effrayés de ces naïves précautions, et cependant les enfants purent s’absenter sans qu'un seul de ces pillards descendît dans le courtil : un ange en défendait l’entrée pendant que les pieux enfants sc livraient à leurs saints amusements.
Ce ne fut pas sans doute le seul miracle opéré autour de Kermartin. Dans les environs, il n’y a
guère de paroisses qui n’aient conservé quelques souvenirs du passage de saint Yves pendant son enfance. Il accompagnait son père à plusieurs des pèlerinages ou pardons qui existaient déjà au pays
ETUDE SUR SA VIE ET SON TEMPS
de Tréguier et en Goëllo. 11 y avait, dans cette dernière région, une chapelle dédiée à la sainte Vierge, où un chevalier, revenant de Terre-Sainte, avait apporté une statue de T Enfant-Jésus emmailloté comme on le voit à Home dans l’église des
franciscains de l'Ara cœli. C'est la chapelle de Iverfot. Celle qu’on y voit aujourd'hui est plus moderne, sans doute, mais elle conserve toujours son bcimbino , cl le même concours aux fêtes patronales.
Yves se rendit avec son père à cette solennité, et visita en passant T abbaye de Beauport qui avait été fondée quelques années auparavant, par Allain li. comte de Goëllo, dans le plus beau vallon de cette riche contrée. Le jeune pèlerin fut touché de l’accueil de ces bons religieux, et admira beaucoup l’éclat de leur costume. Il pria devant la Madone qu’on y vénérait, il en fit autant aux pieds de Notre-Dame de Kerfot, puis se mita courir dans les champs voisins avec ses jeunes camarades. La chaussure des enfants devait être des sabots plus ou moins bien travaillés. Les souliers, appelés en breton botou-laër , c’est-à-dire bottes de cuir, et traduits en latin dans l’Enquête par botoularès , n’étaient guère en usage que pour les grandes per-
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sonnes. Les enfants n'ont rien de plus pressé que de se déchausser pour mieux courir nu-pieds.
bans une de e;es promenades à travers champs, Yves se blessa le pied contre une souche de fougères nouvellement coupées. Dans son irritation momentanée, il maudit les fougères de ce champ, et, depuis ce jour,, pas une de ces plantes n’y a poussé. On peut encore s’en convaincre aujourd’hui dans un pays pourtant où la fougère est si commune. On cite plusieurs autres localités où le même miracle eut lieu et se continue toujours.
On rapporte encore un autre Irait de ce qu’on appelle la malédiction de saint Yves au pays de Goëllo. Celle région et celle de Tréguier qui en est séparée par le Leff ont de tout temps été plus ou moins antipathiques. Ce n'était pas le même diocèse, et les usages différaient des deux côtés. On
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y parlait bien le même langage, mais avec un
accent sensiblement varié. Goëllo prononçait du fond du gosier, Tréguier des dents et du bout des lèvres. L’un disait guehcc pour boisé, l’autre guézee . De là maints quolibets et des plaisanteries d’ordinaire mal reçues. 1 n brave homme s'étant donc permis de se moquer du jeune Yves, celui-ci lui aurait souhaité d’avoir des cornes au front, comme
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les bœufs dont son langage imitait l’accent disgracieux. Son vœu aurait été exaucé à l'instant, et la postérité de cet homme continue de porter cette marque «le la malédiction du Saint (1 ). Le village où ses descendants se son! fixés s'appelle encore Kergornio, la ville aux Cornes. Ces souvenirs se sont tellement enracinés dans le pays, qu’une histoire de saint Yves ne serait pas complète, si on ne les rapportait sous la simple garantie de la tradition locale, cela se comprendra facilement.
Les habitants d’Yvias veulent de plus qu'il y ait eu, à cette époque, une école dans leur bourg, et que saint Yves l'ait fréquentée. Les légendes mêmes que nous venons de rapporter et d’autres encore, il les attribuent à des chicanes d’écoliers. Yvias est pourtant bien loin de Ivermartin ; mais le saint jeune homme s’entretenait avec sa mère à une telle distance. Un de ses camarades à qui il en parla un jour se montra fort incrédule : « Mets tes pieds sur les miens, lui dit Yves, et tu entendras la voix de ma i s 1 ère. » Ce condisciple le lit et entendit parfaitement la voix et comprit les paroles
(t) C'est une espèce de loupe ou excroissance de chair que portent quelques personnes de la contrée.
SAINT YYES
de la Darne de Kerraartin ! Rien, dans les documents que nous possédons, ne justifie cette prétention, bien légitime du reste, des habitants d’Yvias; mais il y a tant de choses qui ont existé et ne sauraient se prouver aujourd'hui que par le souvenir qui en est resté. Il se peut très bien que saint Yves ait suivi, à Beauport, les leçons des savants religieux qui y vivaient alors, et même accompagné, comme petit écolier, pour y passer quelque temps, un de ces religieux désigné pour remplir les fonctions de recteur à l’église d’Yvias. Il y avait, à cette époque, à Beauport, un novice appelé Michel Vivien, que le jeune Yves prit en alTection. Michel devint Abbé plus tard, et entretint avec son jeune ami les meilleures relations. Ils ont dû se faire bien des visites à Beauport et à Kermartinî C’est cet Abbé qui l’assista à ses derniers moments. Il mourut lui-même un an après, à un âge très
avancé.
Rien ne frappe plus vivement l'ame de l’enfant que les premières impressions de sa vie. Les chants de l’Eglise, ses augustes cérémonies, les riches décorations de l’autel, l’harmonie de l’orgue, le son des cloches, tout cela se grave profondément et ne s’oublie jamais. Yves aimait à assister aux
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belles fêtes de T réguler, comme aux simples messes qui se disaient à Notre-Dame de Coatcolvézou. Il y puisa cette piété profonde qui l’a accompagné pendant toute sa carrière, et a rendu si fructueux, plus tard, son ministère sacerdotal.
Le soir, au loyer de Kermartin, il écoutait avec une grande curiosité, mêlée de la plus profonde tristesse, les récits guerriers de son père et des autres chevaliers qui venaient le visiter. Ces récits développèrent en lui une vive horreur pour la guerre où tant d’hommes perdent la vie ! La vue des pauvres qui venaient mendier à sa porte, le pénétra profondément aussi, et fit naître en lui cet amour des malheureux qui fut la passion de toute sa vie.
Sa mère lui ayant souvent répété qu'il fallait vivre de façon à devenir un saint , cette parole deviendra la règle de sa conduite et le programme dont il ne s’écartera jamais. Sa première éducation, ce fut elle qui s’en chargea toute seule, de peur qu’un souille mauvais ne vînt à ternir la délicatesse de cette Ame d’élite. Lite n’avait pas été sans entendre parler des belles fêtes qui eurent lieu à Saint-Brieuc, à l’occasion de la canonisation de saint Guillaume, évêque de cette ville, l'année
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même de la naissance de son (ils. Les cardinaux venus en Bretagne, les nombreux témoins entendus dans l’Enquête, les miracles éclatants dont tout le monde s’occupait et que les pèlerins racontaient avec admiration, au foyer de Ivermartin, quoi de
plus propre à frapper l’imagination de la pieuse
mère ! Qui nous dira ses rêves d’alors, pour l’enfant qu elle venait de mettre au monde ? Quatre-vingts ans plus tard, ses rêves devinrent une réalité, et des fêtes plus belles encore devaient se renouveler dans la ville de Tréguier.
La châtelaine de Ivermartin apprit elle-même à son fils les premiers éléments de la religion, el ses progrès furent très rapides. Son bonheur était d’assister à la sainte Messe et d’apprendre à la servir : Amctbal missas audire. Quand il cul fait sa première communion, et reçu la confirmation des mains de l’évêque de Tréguier, qui était alors Alain de Lézardrieux, sa mère dut lui choisir un autre maître capable de développer les facultés de son intelligence merveilleusement douée. C’est le moment où commencent sérieusement les soucis d’une mère chrétienne !
Il y avait alors à Pleubian un jeune homme de la famille Héloury, qui touchait au terme de ses
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humanités. Il s'appelait Jean de Kergoz, du nom de sa terre, et semblait destiné à Tctat ecclésiastique, dont il portait déjà le saint habit, avec la tonsure cléricale. Il avait étudié sous la direction d’Yves de Troézel, le vénérable recteur de sa paroisse. C’est à ce pieux jeune homme que le seigneur de Kermartin confia l’éducation de son fils. Jean de Kergoz se montra digne d'une si haute confiance. Il fut le compagnon inséparable de son saint disciple, pendant son séjour à Paris et à Orléans. Le premier aussi, il vint à l’âge de quatre-vingts ans', déposer en faveur du Saint, et attester les vertus héroïques qu’il avait toujours remarquées en lui.
Les deux jeunes écoliers allaient ensemble aux leçons d’Yves de Troézel, que le vitrail de l’église de Minihy nous représente sous la forme d’un vieillard, expliquant quelques passages d’un livre au jeune écolier. 11 y a peu d’années je visitais son manoir qui m’inspirait tant de respect et de vénération ! J’étais dans la chambre où avaient étudié
nos pieux jeunes gens, avec leur camarade Yves
Iluet ou Suet, de la Roche-Derrien. Je voyais la
place du vénérable prêtre qui leur consacrait ses
heures de loisirs, et en face de lui, Jean de Kergoz,
SAINT YVES
Yves de Kermartin et quelques autres encore. Quel sanctuaire fut jamais plus imposant !
Cependant Jes années s’écoulaient et le maître
d'Yves lléloury avait épuisé la srcience du recteur de Pleubian, tout en s’occupant sérieusement de son jeune élève. Yves avait proiité de ses leçons au-delà de toute espérance, et scs parents résolurent de l’envoyer avec son précepteur, à Paris, pour assister au cours de l'Université de celte ville, alors dans tout l’éclat de sa renommée. Ce fut, on
le pense bien, un moment terrible pour eux : il fallait se résoudre à se séparer, pour de longues années peut-être, d’un tils qui faisait la joie et la consolation de la maison. De la demeure du recteur
de Pleubian, Yves pouvait venir, pour ainsi dire
tous les jours,
à Kermartin, où ses vertus et sa
tendre piété exerçaien
t déjà la plus douce influence.
Se séparer de lui à Page de quatorze ans, alors qu’il semblait avoir le plus besoin de l’appui de ses parents ; le laisser aller seul, pour ainsi dire, dans une ville lointaine, exposé à tous les dangers
du corps et de l ame, il fallait toute leur foi et leur vertu pour sc résigner à un tel sacrifice.
A cet Le époque, un voyage à Paris durait plusieurs jours et n’était point sans danger. Les
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hommes d’armes, tout bardés de fer, sillonnaient les grands chemins, sur leurs chevaux armés comme eux. Le seigneur de Kermartin se joignit
à ces chevaliers pour conduire son fds et ses jeunes amis jusqu’à la capitale de la France. Le départ du jeune étudiant causait une tristesse profonde, non seulement au manoir de Kermartin, mais encore dans tous les châteaux du voisinage, ei même parmi les pauvres qu'il aimait déjà à soûlager de ses mains. Yves prit congé de sa famille, fi t ses adieux à son manoir qui lui rappelait tant de doux souvenirs, salua une dernière fois le clocher de saint Tugdual, et partit avec ses provisions de voyage et les pieuses recommandations de sa mère : « Souvenez- vous, lui dit-elle encore, de vivre de façon à devenir un saint. »
§ II. — Saint Yves étudiant à Paris.
Arrivée à Paris, au commencement d’octobre 1267, la pieuse caravane s’occupa de trouver un logement pour les jeunes étudiants bretons. Ce n’était pas chose facile. De tous les coins de la France et des pays étrangers, les écoliers accou-
SAINT YVES
raient en loule, pour s’instruire aux cours de la grande Université. Il y avait peu de temps que cette école célèbre était fondée, et elle brillait déjà de tout l’éclat de ses illustres maîtres, Albert-le- Grand, saint Bonaven tu re et saint Thomas d’Aquin. En même temps qu’Yves de Kermartin, arrivaient Duns-Scot, Raymond Lulle, Roger Bacon, devenus dans la suite des savants de premier ordre, et le Dante d’Alghiéri, le grand poète de l’Italie. Saint Louis faisait briller, sur cette pléiade de savants, les rayons de sa gloire et l’auréole de ses éminentes vertus.
Nos jeunes bretons s’installèrent d’abord dans la rue de Fouare, entre celle de la Buclterie et la place Maubert. Il y avait là beaucoup d’autres étudiants, de la Bretagne en particulier. Ils mangeaient en commun, et couchaient dans des chambres plus ou moins spacieuses. Chacun pouvait s’y livrer à ses exercices de piété, pour se conformer aux pieuses recommandations de leurs mères, et à sa propre dévotion.
On s’était borné jusque-là à se conformer plus ou moins aux Ordonnances de Charlemagne. Ce prince avait recommandé aux ecclésiastiques d’établir des écoles pour apprendre la lecture aux
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enfants : ut scolæ legentium puerormn fiant. Dans chaque monastère et chaque diocèse au moins, on devait ouvrir des classes pour apprendre la musique, le chant, le calcul et la grammaire. Dans les bourgs mômes, disait un eartulaire cité par Launay, les prêtres avaient l'obligation de tenir des écoles publiques, où les parents pouvaient envoyer leurs enfants pour apprendre les belleslettres.
t >n ne devait pas refuser de les instruire, mais le faire avec une grande charité, sans rien exiger d'eux pour ce service, ni recevoir autre chose que ce que les parents offriraient de leur propre volonté. Les écoles étaient ainsi établies, près de chaque église, mais surtout dans les monastères et autour des cathédrales. Le qui manquait à ces différents éléments, encore bien imparfaits sans doute, c'était la liaison et peut-être le contrôle. Pour remédier à ces inconvénients, d'où pouvaient naître bien des erreurs, il s’établit dans quelques villes des écoles centrales qui reçurent de nombreux privilèges. On n’osa pas cependant leur donner le nom dTnivèrsités, parce qu’on n’y enseignait qu’une partie des arts libéraux et des sciences encore peu connues. Cet honneur et cet avantage furent réservés à la
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ville de Paris. Philip pe-le-Bel y installa la grande Université d’études, pour montrer que toutes les sciences et les lettres devaient y être enseignées.
On comprend aisément de quelle utilité devait être pour le public et l’Eglise une telle institution. Les docteurs, assurés d’y trouver de l’occupation, avec la récompense de leurs travaux, venaient volontiers s’établir clans cette ville. Les étudiants, non moins certains d'y rencontrer d’habiles maîtres, avec toutes les commodités de la vie, s’y rendaient en foule des pays les plus éloignés. L’émulation était grande entre des jeunes gens de différentes nations, et la doctrine se conservait dans sa pureté, entre ces illustres docteurs qui se surveillaient avec un soin jaloux, toujours prêts à relever la moindre nouveauté qui pourrait se produire dans la doclrine. Ce grand nombre d’étrangers qui venaient se former dans La capitale du royaume, de retour dans leurs pays, y répandaient ce qu’ils avaient puisé aux mêmes sources ; et devenus maîtres à leur tour, ils enseignaient chez eux ce qu'ils avaient appris à l’Université de Paris.
Les autres villes s’étant montrées un oeu jalouses des privilèges de la capitale, Philippe crut qu’il pouvait en distraire l’enseignement du Droit Canon,
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et réserva d'une manière spéciale Orléans pour ce cours, en y envoyant les maîtres les plus savants dans cette matière si importante. La papauté encouragea P Université de Paris qui se lit gloire de s’appeler la Fille aînée des rois, comme la nation s’appelait elle-même la Fille aînée de l'Eglise. Plusieurs bulles pontificales accordèrent des privilèges aux écoliers qui la fréquentaient. Ces privilèges devinrent quelquefois si exorbitants, que l'autorité civile se crut en droit d’intervenir. De là des conflits dont le recteur profita habilement pour se conserver dans une indépendance qui ne manquait ni de grandeur ni de fierté. De leur côté, les poètes et les écrivains ne trouvent point de termes assez
élogieux pour célébrer cette grande institution, dont la gloire rejaillit sur la ville elle-même. Ils comparent Paris à Athènes, mais à Athènes régénérée par le christianisme. Telle était F Université de Paris, telle était la gloire de celte école, quand Yves de Kermartin et ses jeunes compagnons se présentèrent pour en suivre les cours.
La rue de Fouare ou du Fourre, où ils s’établirent, était ainsi appelée, dit Jaillot, à cause des bottes de paille dont étaient jonchés les lieux dans lesquels les écoliers prenaient leurs leçons. C’est
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aux environs de cette me qu’étaient étal (lies les écoles où les maîtres les plus célèbres donnaient leurs conférences. On y était tranquille. Les deux
extrémités de la rue se fermaient la nuit, et les écoliers pouvaient s'y livrer au travail sans crainte d’être inquiétés par des tapages nocturnes, trop communs dans les villes d’études.
Yves avait appris, chez le bon recteur, de Pleubian, les premiers éléments de la littérature et des sciences. L’ensemble de ces connaissances s'appelait arts , et plus tard arts-libéraux , et celui qui les enseignait, après les autorisations suffisantes,
portait le titre de Maître-ès-arts. Restait la dialectique ou la philosophie qui, au moyen-Age, comme on le sait, avait une très grande importance. 11 n’y avait pas encore de livres, et chaque étudiant devait rédiger lui-même les leçons de ses maîtres sur du vélin qui coûtait fort cher. Ces cahiers formaient plus tard sa bibliothèque que l’on conservait bien précieusement.
La philosophie étant subordonnée à la théologie, comme une servante aux mains de sa maîtresse,
cette dernière devait la précéder, au moins dans les questions essentielles. On sait quelle part a été faite, dans les études, à cette interminable ques-
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lion des réalistes et des nominaux , qui a passionné toute cette époque. Pour résoudre ces doctrines, ou du moins les discuter avec quelque avantage, le jeune homme devait étudier les philosophes anciens, Platon, Aristote, et même quelques auteurs arabes, dont la science avait déjà réveillé l’Espagne. Nous pouvons nous figurer par là combien nos jeunes compatriotes durent se livrer au travail, sur leurs bottes de paille, pour profiter des leçons de leurs maîtres, cl faire honneur à leur pays de
Bretagne .
Nous connaissons peu de chose sur la vie de notre saint pendant ces longues années d’études à Paris. La grande pensée que lui avait suggérée sa mère fut la directrice de tous ses pas dans cette ville, où bien des dangers sans doute se sont ren-
contrés sur son chemin. Aussi ne sommes-nous pas étonnés d’entendre Jean de Kergoz et ses jeunes compagnons affirmer, plus tard, sous la foi du serment, que sa conduite avait toujours été irréprochable, et sa conversation empreinte de la plus grande piété. Kergoz avait été son compagnon de chambre toute l’année qu’il a habitéla rue de Fouare; Yves Suet
l’avait connu, dit-il, d’abord étudiant, puis expliquant lui-même, comme Maitre-ès-arts, les savantes
leçons de ses maîtres ; enfin s’appliquant à l’étude des Décrétales, dans la rue du Clos-Bruneau. Raoul
de Potarn, de la paroisse de Lanmeur, déclare qu'il était de notoriété parmi ses compatriotes et ceux qui l’avaient connu au cours de théologie, qu’Yves ne couchait jamais dans son lit, mais bien sur un peu de paille, au coin de sa chambre : Non jacebat in lecto , sed ad terrant cum modico
str amine. Il allu me l’avoir visité lui -même plusieurs fois, et trouvé ainsi couché, quand sa visite n’était pas attendue. Ses compatriotes attestent, de plus, dit le meme témoin, qu’il donnait aux pauvres toute la portion de viande qui lui était servie.
Quelle que fui la tranquillité dont il jouissait dans celte rue de Fouace, si paisible sous tous les rapports, Yves dut la quitter un an après, pour être encore plus près des cours de lTniversité.
C’est dans la rue Saint-Jean de Beauvais qu’il lit sa nouvelle installation. Cette rue longeait le Clos-
Bruneau, qui s’étendait jusqu’à la montagne de Sainte-Geneviève. Il y trouva déjà établis quelques-
uns de scs compatriotes, et l’on pouvait s’y croire encore en Bretagne. Si la famille faisait défaut, dit
M. Ropartz, les souvenirs de la paroisse natale, qui n'est qu’une famille agrandie, se retrouvaient
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aux cours publics et à l’humble foyer du jeune étudiant. Du reste, on comprend le besoin de se rassembler, entre jeunes gens du même pays, au milieu de ces vingt-cinq mille étudiants accourus des divers points de l'Europe, pour se désaltérer aux sources vives de la science dont Paris était le foyer.
La montagne de Sainte-Geneviève, où ils aimaient à prendre leurs ébats, n’était pas seulement témoin de leurs discussions pacifiques sur les Universaux.
Souvent F animosité des haines nationales les fai-
sait, hélas, dégénérer en luttes sanglantes. Tous les écoliers n’étaient pas des Yves de Kermartiu. Il y avait des Mis de preux, chevaliers eux-mêmes, plus habiles à manier la dague que le syllogisme et le dilemme. Yves fuyait ces assemblées tumul-
tueuses, et sc montrait à Paris tel qu’il avait été en Bretagne, passionné pour l’étude et plein de ferveur pour les exercices de piété. Entre les heures de classe et d’étude, il cherchait quelque église solitaire où il priait avec la foi la plus vive. La basilique de Notre-Dame, alors presque terminée, la Saint e-Cliapelle où saint Louis venait d’exposer la couronne d’épines de Notre Seigneur, Saint- Pierre de Montmartre, ou saint Bernard avait pro-
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nonce scs vœux, la chapelle des Franciscains qui venaient de s’établir à Paris, et lurent probablement ses directeurs spirituels, voilà quels étaient les lieux ordinaires de ses promenades. Il y priait avec la plus grande dévotion, et c’esl dans ces pieuses pratiques que le saint jeune homme trouvait un remède contre le chagrin de se voir si loin de sa Bretagne.
Déjà il s’était écoulé neuf ans depuis son arrivée à Paris. Yves y avait étudié avec beaucoup d’assiduilé et un succès complet. On croit qu’il fut Maître-ès-arts, et quelques auteurs prétendent qu’il avait môme enseigné les belles lettres pendant un
certain temps : un témoin affirme avoir assisté à ses leçons. S’il avait suivi cette voie, sa science et
sa piété lui eussent permis de parcourir une carrière, où sa renommée aurait égalé ou peut-être dépassé celle de son compatriote Abélard, au siècle précédent. Mais Yves ne cherchait pas à etre célèbre ; il devait être un Saint. Il cessa donc d’ensei-
gner pour apprendre encore, et s’adonna avec ardeur à l'étude de ! a théologie et du Droit-Canon,
c’est-à-dire la science de Dieu et la connaissance
des lois.
Le roi de France ayant cependant désigné la
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ville d'Orléans comme spécialement affectée à l’étude du Droit Canon, les maîtres les plus célèbres y furent envoyés comme professeurs. Paris les vit partir et ne dissimula pas ses regrets. De tous cotés on vantait leur science, et l’on s’attendait à voir un grand nombre d’étudiants les suivre dans leurs nouvelles chaires. C’étaient des savants de premier ordre. Il suffit de nommer Guillaume de Blaye, qui devint plus tard évêque d’Angoulême, et Pierre de la Chapelle, créé depuis cardinal de la Sainte Eglise romaine. Le premier expliquait les Décrétales , et le second les histitules , c’est-à-dire les règles du Droit, d’après les Lettres des Souverains Pontifes, et les fondements du droit romain qui, alors, et même longtemps depuis, furent les seules lois de la société chrétienne.
Yves, séduit par la renommée de ces illustres maîtres, résolut de quitter Paris où s’élaiL passée une notable partie de son adolescence. Il y avait édifié tout le monde par l’exemple de ses vertus, et son souvenir y fut précieusement conservé. Aussi cette ville fut-elle, plus tard, la première à lui rendre les honneurs publics, en lui érigeant une église. Quelques-uns des plus anciens se rappelaient encore d’avoir rencontré, dans les rues, ce jeune
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breton marchant avec modestie, la tête humblement baissée, bien que ses traits fussent empreints d’une grande douceur qui lui donnait un air de bonté peu ordinaire. Ceux qui l’avaient vu, dit lolnce du Bréviaire du Petit Séminaire de Tréguier, pouvaient à peine se séparer de lui, tant était grand l’attrait île sa personne : Yix poterant homines ah ejns rolloquio et consorlio separari, propice ejus amabilem et admirabilem sanctitatem .
§ III. — Saint Yves étudiant à Orléans
C’est en 1277 que le jeune Yves de Kermartin se rendit à Orléans, accompagné de Jean de Kergoz, qui ne le quitta jamais ; de Guillaume Pierre et de Yves de Troézcl, le neveu du recteur de Pleubian, que nous voyons nommés pour la première fois, bien qu’ils fussent sans doute ses compagnons d’études à Paris. Yves Su et, Henri Fichet et lîaoul Potarn se contentèrent des levons reçues à l’Université et ne vinrent point à Orléans. Les parents de notre pieux étudiant vivaient encore. .Tean de Kergoz lit à celte époque un voyage en Bretagne, et se rendit à Kermartin pour leur donner des nouvelles
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de son élève. Il raconta la conduite édifiante de leur fils, depuis qu’il les avait quittés. « Je m’en doutais bien, répondit la mère, car Dieu m’a révélé dans un songe que mon fils sera un saint. »
Nul doute qu’ils ne Dissent pressés de revoir cet enfant bien-aimé, dont la séparation leur avait coûté tant de larmes et de soucis. Yves eût pu, comme ses autres compagnons, rentrer dans son pays, après avoir terminé ses études à Paris ; mais il ne voulait retourner en Bretagne qu’après avoir épuisé la science des maîtres les plus célèbres. Se destinant à la défense des veuves, des pauvres et des orphelins, contre les riches et puissants seigneurs qui avaient étudié avec lui à la grande Université de Paris, il se fiL une obligation d’apprendre le Droit à fond, afin de pouvoir soutenir leurs causes devant la science et la subtilité de leurs oppresseurs. C’est la France, dit un poète, qui a fait connaître aux Bretons la force et les secrets de l’éloquence :
G 'allia caussidicos docuit facunda Britannos.
C’est aussi chez les Francs qu’Yves, naturellement éloquent, éLudia la science du Droit, si nécessaire pour déjouer les ruses des méchants et faire triompher la vérité contre les pièges des innombra-
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blés arguties dont on l'enveloppait alors. Tout se réglait d’après la législation romaine, mais bien des décrets de papes, qui servaient de fondement à ces lois, étaient encore ensevelis dans les bibliothèques. Tous les jours on en découvrail quelques nouveaux, et le plus heureux déroutait celui qui les ignorait encore. Jusqu’au xii fi siècle, on lit plusieurs compilations de décrétales. Gratien les réunit en un seul corps d’ouvrage, qui porta son nom. Au siècle suivant, Raymond de Pennafort ajouta à ce code les décisions de plusieurs conciles, et les publia sous le nom de Grégoire IX. Plus tard, les souverains Pontifes Boniface VIII et Jean XXII y ajoutèrent quelques autres, et ce corps de Droit, ou corpus juris, reçut alors sa forme
Yves déjà savant en lettres et en sciences, qui avait môme commencé l’étude du Droit à Paris, voyait ainsi s’ouvrir devant lui une importante et laborieuse carrière. Il s’v livra avec la plus grande ardeur, sacrifiant d’avance quelques années de sa jeunesse, pour être plus lard utile à la cause de Dieu. Ses études à Orléans ne diminuèrent en rien
la rigueur de ses mortifications. C’est alors, dit Guillaume Pierre, qu’il commença à s’abstenir
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complètement de viande, à ne boire que de l’eau, et à jetmci* tous les vendredis. « J’ai, dit-il, habité la même maison que lui pendant deux ans, et j’ai pu m’assurer qu’il en était ainsi : incipiebat abstinere ; socii aliquando bibebant vinum, ipse abstinebcit } et feriâ sextâ jejumbat. » De plus, ajoute le même témoin, il aimait à assister aux messes et aux sermons, et récitait lui-même, presque tous les jours, en son particulier, les Matines et les Heures de l’Office divin, on dit moins de Notre-Dame, et cela de très bonne heure, avant Ionie autre étude de la journée. <t Jamais, continue-t-il, je ne l ai vu se disputer avec ses compagnons, ni se livrer à leurs jeux bruyants. Jamais je ne l’ai entendu prononcer en vain le nom du Seigneur ou d’aucun de ses saints, ni laisser entendre un mot qui portât tant soit peu atteinte à la pureté ; jamais non plus je n’ai vu en lui un geste qui fût contraire à la décence. »
Yves de Troézel, son autre compagnon, atteste à son tour qu’il a vécu avec Yves de Kermartin, à deux reprises différentes, pendant leurs études à Orléans ; une première lois, deux ans à peu près, et la seconde fois deux ans et demi. Ils n’habitaient pas la même maison ; mais ils se voyaient souvent,
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et il rend de son jeune camarade le meme témoignage que Guillaume Pierre.
Comme le procès de la veuve de Tours n'est indiqué par aucun des témoins de l’Enquête, qu’ Albert le Grand est le seul qui en parle d’après les chroniques d’Alain Bouchard, qui l’a copié dans le Dialogue des Avocats d’Antoine Loisel, nous n’avons aucune donnée sur l’époque où s’est passé ce jugement resté célèbre. Nous pouvons donc croire que ce fut pendant son séjour à Orléans. Yves se rendait quelquefois à Tours, où l'on venait assez souvent de son pays, plaider devant l’officialité métropolitaine. Ces visites avaient un double avantage pour lui. Ses compatriotes lui parlaient de Tréguier et de Kermartin, puis il pouvait suivre les différentes manières de procéder des juges et des avocats. Un jour donc il trouva l’hôtesse chez laquelle il descendait en proie à la plus vive douleur.
« Songez, dit-elle, que deux marchands sont venus hier prendre l'hospitalité chez moi. Ils m’ont confié une bougelte qui, prétendaient-ils, renfermait de très grandes valeurs, avec défense de la donner que lorsqu’ils seraient présents l’un et l’autre. Or, ce matin, l’un des marchands est venu me dire qu’ils allaient partir, que son camarade
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l'attendait dans la rue, et qu’il fallait descendre la bougelte, ce que je fis aussitôt, sans défiance, pour mon malheur. Maintenant voilà que le second marchand vient m’intenter un procès, pour réclamer la valise. » — <r Laissez-moi cette a ITa ire, répondit le jeune avocat ; je me charge d.e vous tirer d’embarras. Vous avez eu tort de livrer ce dépôt sans la présence des deux marchands, mais le mal n'est pas irréparable. »
Le jour de l’audience arrivé, Yves sc présente devant le Juge comme défenseur de la veuve. « Par
dit-il,
trouvé la bougelte et nous sommes prêts à la livrer, dès que les deux marchands seront présents, d’après ce qui a été convenu avec eux. » Le plaignant, qui ne s’attendait guère à ce moyen de défense, commença à pâlir, puis s'avoua coupable et dénonça son complice. La valise ne contenait que quelques vieux clous, qu'ils voulaient faire passer pour de l’argent, au détriment de la pauvre hôtesse. A quelques jours de là, convaincus probablement de quelques nouvelles friponneries, les deux marchands furent pendus aux gibets de la ville.
! >n voit encore, à Tours, entre la cathédrale et
le plus grand des bonheurs, nous avons
l’archevêché, les restes du vieux présidial, et la
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salle où l’avocat breton gagna son premier procès. Cette cause resta célèbre dans le peuple, et chacun exaltait à l’envi l’habileté de notre jeune compatriote. La réputation de son savoir cl de ses talents se répandit dans toute la province, et son pays où il allait rentrer se préparait à lui faire une réception enthousiaste. Il y avait, en effet, quatre ans qu’il étudiait à Orléans, si l'on s’en rapporte au témoignage de Yves de Troézel qui La fréquenté dans celle ville, une première fois deux ans et une seconde lois deux ans et demi. (Test. 46. Yvo
Yves devait avoir vingt-neuf ans. Revint-il directement à Tréguier, ou bien s’arrêta-t-il à Rennes pour compléter ses éludes théologiques, sous la direction du P. franciscain dont il est parlé dans l’enquête ? Ici les opinions se partagent avec de fortes présomptions de part et d’autre. Nous ne nous arrêterons pas à les discuter ; ce serait trop long, et nous ne convaincrions personne. Nous nous contenterons de prendre le parti qui nous semble probable, et, après tout, le plus raisonnable. Je suivrai les leçons du Bréviaire manuscrit du Petit
Séminaire de Tréguier, qui, en cela du moins, est d’accord avec l’office primitif et l’historien d’Ar-
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or>
gentré, et nous dirons, avec eux, que Yves fut d’abord avocat, puis officiai, et enfin prêtre et curé. (Office de la translation : antiennes des premières vêpres, page 400 des Monmnents originaux).