S T MS ENTRE LE RICHE ET LE PAUVRE
placé sur un ancien ante! du cimetière de Pliiuhj
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personne. Les paroisses étaient dès bénéfices aux-
quels les fondateurs se réservaient le droit de nommer. À leur mort, ce droit revenait généralement à l'Evêque diocésain. Tel était le cas de la paroisse de Trédrez, alors vacante, et ce bénéfice fut attribué à Yves Hélourv de Kermartin. Avec
Loquémau, sa trêve, elle devait offrir des avantages sérieux dont profitera le nouveau recteur pour soulager les pauvres alors si nombreux.
L’ordination d'Yves de Kermartin dut avoir lieu vers l’an 1285. Quoique bénéficier de Trédrez, il n'était pas tenu d'y résider, ou du moins son Evêque pouvait fen dispenser. C’est ce qui arriva probablement dès les premiers joues après son ordination, car Alain de Drue, qui connaissait sa haute compétence dans le Droit, en lit aussitôt son official. Il n’est pas question d'un second official, comme nous le verrons plus tard, de sorte que le recteur de Trédrez fut seul à remplir la fonction déjugé à la place de l’Evêque. C’était une nouvelle phase dans sa vie. A celte époque, les intérêts du monde et ceux de l’Eglise éî aient souvent confondus, et l’official devait être juge, non seulement pour les causes ecclésiastiques, mais souvent aussi pour les causes civiles. Les biens de l’Eglise, légués pour
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la plupart par des personnes pieuses, avaient une destination : quelquefois c’était le patrimoine des pauvres confié à l’Evêque ; souvent ils étaient destinés et suffisaient à peine à l’entretien du clergé, aux réparations des églises, aux subventions des écoles presbyte raies et aux nécessités du culte. Ordinairement ces biens étaient disséminés dans les
grandes propriétés seigneuriales, et comme toujours, les intéressés cherchaient à amoindrir ces revenus. De là des procès sans fin, des usurpations
à arrêter et des droits à faire valoir contre la pres-
cription et la mauvaise foi.
D’un autre côté, des monastères de religieux étant établis un peu partout, ces établissements avaient aussi leurs droits, leurs privilèges et leurs immunités. Les seigneurs, en échange de leurs libéralités envers les églises, y conservaient le plus souvent leurs droits de prééminence, de tombes, et d’autres privilèges encore. Imaginez tous ces
droits, ces privilèges, ces redevances, ces rentes
peu uniformes, ces corvées, ces immunités s’enchevêtrant dans une confusion née de la force
même dos choses, et vous aurez une idée des dîtficultés qui pouvaient se présenter journellement au tribunal de l’Evêque, seigneur spirituel et quel-
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quefois temporel de tout un pays ! Ajoutez à cela des droits mal définis , des coutumes locales qui avaient force de loi, et variaient d’un diocèse à l'autre, et souvent même dans deux paroisses limitrophes, et vous comprendrez combien il fallait de connaissances et d'habitude pour débrouiller ce chaos. La vénalité des tribunaux, la pression exercée par les seigneurs sur les juges, l’abandon des droits du pauvre (pii n’avait personne pour le défendre, c’était la p aie du siècle qui passait. Yves qui s’était constitué l’avocat des pauvres et des malheureux, était désigné par tous comme devant être leur juge.
11 n’est pas impossible que, dans sa carrière d’avocat, Yves de Kerrnartin ait commencé à faire le résumé des différentes coutumes locales, pour en constituer un corps de lois qui, depuis, a régi la province de Bretagne. C’est, en ellét, une vingtaine d’années après sa mort qu’en a paru la première rédaction. Toutes ces considérations, jointes à la réputation de notre bienheureux, déterminèrent l’évêque de Tréguier à le choisir pour son official. Inutile de dire combien ce choix fut agréable au clergé trécorrois, justement fier de l’éclat dont avait
été entouré jusque là leur illustre compatriote.
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Yves ne vit dans cette digni té qu’un moyen de plus de Caire du bien aux pauvres et d’abréger les procès en réconciliant les parties. Hervé de Coalreven, sacriste de la cathédrale deTréguier, dit, en effet, qu’il était de sa connaissance qu’une fois nommé o l’Il cia! il donnait exactement aux pauvres le tiers de ce que lui rapportait ce bénéfice, qu’il terminait les procès rapidement, en mettant les parties d’accord, à moins qu’il ne s'agit d’affaires matrimoniales, pour lesquelles il était nécessaire de prononcer un jugement, lieux autres témoins vinrent corroborer l’affirmation de Hervé. L’un d’eux l’a vu plusieurs fois, à peine scs émoluments touchés, en verser immédiatement le tiers entre les mains des pauvres qui se trouvaient présents.
Hamon Denis nous apprend que jamais il n'a vu le savant official s'emporter, ni même témoigner son mécontentement aux plaideurs, à moins d’être convaincu qu’ils étaient de mauvaise foi. Alors, seulement, il les réprimandait fortement et paraissait s’irriter quelque peu, puis les engageait à revenir à de meilleurs senliments, et parvenait, par ses douces et saintes paroles, à les réconcilier tout à fait. Jamais on ne l’a entendu prononcer une sentence sans voir en même temps scs larmes
couler avec abondance, à la pensée que lui-même serait jugé un jour !
Les frères Potarn de Lanmeur, dont l’un fut son compagnon d’études, étaient en procès avec leur beau-père, Gefïroy de Flsle, de la paroisse de Plougasnou, pour quelques arpents de terre. Personne ne pouvait les mettre d’accord. Yves lui-même y avait perdu sa peine. Un jour il les rencontra en même temps dans la cathédrale de Tréguier. Il alla aussitôt à leur rencontre, et leur dit, les larmes aux yeux : « Pour l'amour de Dieu, je vous en supplie, faites donc la paix entre vous. » Ils répondirent tous les trois qu’ils réclamaient leurs droits et ne céderaient jamais. Yves devant, dans quelques instants célébrer la messe, leur dit de l’attendre et de prier, a Après la messe, ajouta-t-il, vous viendrez encore me trouver. » Ils assistèrent euxmêrncs au Saint-Sacrifice et sentirent aussitôt quelque chose de changé en eux. Aussi virent-ils avec plaisir le saint prêtre revenir à leur rencontre après la messe. « Monsieur, lui dirent-ils, faites de notre procès ce que vous voudrez ; nous nous soumettons entièrement à votre jugement. » C’est
ce qu’ils tirent, en effet, et Geflroy ne put s’empêcher d’affirmer qu’il regardait celte réconciliation
comme un miracle obtenu par les prières du bienheureux.
Les pauvres étaient toujours l’objet de ses soins les plus tendres, et de son attention la plus délicate. ïyphaine de Pesti vieil, qui a dû subvenir bien souvent à ses dépenses, atteste que pendant son séjour en son château de T révéra, elle a plusieurs fois entendu dire qu’Vves, étant official de l’Evêque de Tréguier, se dépouillait de ses habits à fourrures pour les donner aux pauvres. Quelquefois, ajoute-t-elle, pour dissimuler ses largesses, il portait son costume déjugé un jour ou deux, en retirait les ornements qu’il feignait d’employer à un autre usage, puis s'en dépouillait entièrement pour habiller les malheureux. « Au premier jour
de son entrée à l’évèclié comme official, je l’ai vu,
dit Derrien recteur de Trcgrom, revêtir des habits convenables à sa dignité, puis le lendemain, il entra à l’hôpital pour les distribuer aux pauvres, eL on le vit sortir avec une tunique grossière, et un pardessus plus grossier encore. » il porta ces vêtements jusqu'à sa mort, c’est-à-dire quinze ans environ, comme l’ont attesté une foule d’autres témoins.
C’est probablement pendant qu'il était official
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que les gens du Roi, étant venus à Tréguier pour prélever je ne sais quel impôt exorbitant, voulurent piller la cathédrale pour se faire payer ee qu’ils n’avaient pu arracher aux habitants. Yves avait essayé de les convaincre par la raison et le droit qu’il connaissait mieux que personne ; mais devant leur obstination , il alla passer la nuit dans léglise, pour la garder contre leur brigandage. Dès qu’ils voulurent y entrer par la force et par la violence, il se posa sur leur passage eL les fit reculer, sans s’arrêter aux injures les plus grossières dont ils ne cessaient de l’accabler. La victoire lui resla, et il montra par là que s’il savait résister aux efforts de ceux qui cherchaient à opprimer les malheureux, il ne mettait pas moins d’ardeur à défendre par la force de son bras les droits de l’Eglise injustement attaquée.
Il faut sans doute rapporter à celle époque de la vie de notre Bienheureux plusieurs des miracles qui se sont passés à Ivermartin et dans les environs de Tréguier. Son manoir était le quartier-général des pauvres. Nous ne devons pas nous attendre encore à cette organisation merveilleuse qui permet de continuer l’œuvre, des établissements de bienfaisance et de charité, tels qu’ils seront constitués
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trois siècles plus tard, par un autre apôtre de la charité chrétienne, saint Vincent de Paul. Le temps n'était pas encore à la théorie, il fallait d’abord montrer la pratique de cette vertu au monde, comme le fil notre divin maître : cœpit facere. Ce fut aussi constamment la maxime de notre saint Yves, et il nous donne la mesure du modèle le plus achevé de la charité ; il donnait tout ce qu’il avait, puis invoquait la puissance de Pieu pour opérer le reste. Quand il passait dans les rues, il marchait la tète modestement baissée, saluait tout le monde avec bienveillance, mais, si c’était un pauvre, il y mettait plus de respect encore. Sa société ordinaire était celle des pauvres, et il fuyait autant qu’il le pouvait la compagnie des riches et des puissants.
Jamais, dit Yves Catoïc, on ne La vu refuser l’aumône. Quand il n’avait plus d’argent, il distribuait le pain de sa maison, souvent la fournée tout entière. Lorsque le pain était distribué, il donnait scs vêtements, et plus d’une fois on La vu se dépouiller lui-même pour habiller les pauvres nécessiteux. Comme sa maison ne suffisait pas pour loger tous les malheureux qui s’v pressaient, il fit bâtir, tout auprès, un hôpital pour les recevoir, et là, dit Geffroy, son ancien vicaire, il leur donnai! tout
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le bien qu’il avait reçu du bon Dieu, Avant de dîner lui-même, il distribuait, de ses propres mains, du pain aux pauvres qui se trouvaient à sa porte. S’il n’y en avait pas assez, il allait les chercher et en invitait même un certain nombre à manger avec lui. U les faisait asseoir à sa table, partageait avec eux son morceau de pain d’orge, les légumes et les fèves de ses champs, et comme il n’y avait chez lui que de l’eau pour toute boisson, il en faisait boire à ses convives improvisés et buvait ensuite dans la même éeuelle. Quand j’ai dit qu’il les faisait asseoir à sa table, c’est une manière de parler, car sa table, à lui, c’était la terre nue sur laquelle il s’asseyait avec ses amis, les pauvres, qu’il regardait aussi comme les amis du bon Dieu. Après le repas, il mettait discrètement dans le bissac de chacun un gros morceau de pain pour leur souper.
Si les hôtes de Kermartin étaient des malades
ou des infirmes, le saint prêtre savait varier son
menu : une soupe au lard, une écuellée de cidre,
parfois un peu de vin et d’autres délicatesses, qu’il
se refusait impitoyablement à lui -même. Quand la
nuit était proche, il les retenait à coucher, leur
lavait lui-même les mains, les seules Cois sans doute
où l’eau touchait à leur épiderme endurci, leur
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servait tout ce qu’il y avait de friandise dans sa pauvre demeure ; puis après avoir préparé, de ses propres mains, un lit pour les coucher, il leur aidait à s’v mettre. Pour lui, il prolongeait longuement dans la nuit son travail et ses prières, jusqu’à ce que la fatigue ne l’obligeât à s’étendre sur la terre humide, dans un coin quelconque de sa chambre. Un jour, lisons-nous dans son office, un pauvre arriva un peu tard à Kermartin, et de crainte d'importuner la maison, il se coucha sur une pierre qu’on montre encore non loin de la porte. Yves, en sortant le malin de bonne heure, heurta ce pauvre tout glacé et presque mort de faim cl de misère. Aussitôt il le fait entrer, le couche dans son lit, le recouvre de ses propres vêtements, cl pour se punir de celte faute bien involontaire pourtant, se incl lui-même, la nuit suivante, à la place du pauvre et prend son sommeil sur cotte pierre dure, sans aucune couverture, ^ pendant un hiver très rigoureux.
Dieu, par un miracle que le saint homme dissimulait de son mieux, lui rendait quelquefois les vêtements dont il s’était dépouillé, et remplissait de Lié le coffre ou arche qu’il venait de vider pour nourrir les malheureux. Aussi, plein de confiance
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dans celle bonté infinie, dont la providence s'étend jusqu’aux moindres créatures, Yves donnait lonjours et donnait largement. Il n'y avait pas que les pauvres à lui demander l’hospitalité, les religieux mendiants aimaient aussi à descendre chez
lui. Rempli de déférence pour eux, à cause de la sainteté de leur caractère eL de leurs vœux monastiques, il les recevait, dit Jean de Kergoz, avec une certaine élégance de table et de toilette, leur servait des plats bien préparés et même du bon vin, pen-
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danl que lui-même se contentait d’un pain grossier, avec quelques pois chiches et des fèves cuites simplement à l’eau et au sel, encore ce dernier assaisonnement y manquait souvent. Ces bons religieux s’en étant à peine aperçus, s’imaginaient avoir été reçus dans un presbytère richement pourvu. C’est sans doute ce que voulait le bienheureux, autant par charité que par modestie.
A voir le nombre prodigieux des pauvres qui, dans l’année, recevaient l’hospitalité à Kermartin,
on est porte à sc demander si Dieu ne multipliait pas les mendiants, au pays de Tréguicr, pour révéler la charité de son serviteur, « Cour une
seule nuit que j’y ai couché, dit Henri Fichet, j’ai vu neuf pauvres logés et hébergés par le saint
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homme. Le lendemain il leur dit la messe dans sa chapelle, et comme il n'y avait plus de pain dans la maison, il leur distribua, à chacun, avant de les renvoyer, une bonne mesure de farine. »
Un jour il vit arriver chez lui, du pays de Vannes, une sorte de ménétrier nommé Riwalon , avec sa femme et quatre enfants, sans vêtements et sans pain. Yves, qui savait qu’on pénètre souvent jusqu’à l ame, en soulageant les misères du corps, commença par leur donner des habits, de la nourriture, et sa propre maison pour demeure. Il leur prêcha ensuite la parole de Dieu, et en fît de bons chrétiens. La veuve Riwalon, nommée Gathovad, était âgée de quatre-vingts ans, quand elle vint déposer dans l’enquête de la canonisation du saint. Retirée de la misère morale, plus grande encore que la misère physique, par la charité du saint prêtre, celte pauvre famille lui demeura toujours très dévouée. Amice, famée des tilles, resta même à son service, et c’est elle qui alla avertir l'évêque de Tréguicr quand elle vit son maître rester plus d’une semaine dans sa chambre, sans rien manger, de crainte qu'il ne fût mort faute de nourriture. Conan, son beau-frère, accourut en toute hâte, et ayant brisé la porte de sa chambre, le trouva en
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prières, à genoux, sur le plancher. Un ange, disait Àmice, a dû le nourrir pendant ce temps, car ses traits n’étaient nullement altérés. Depuis ce moment on ne le dérangea plus de scs extases et il fut encore, quelque temps après, quinze jours sans rien prendre.
Les pauvres ne sont pas toujours bien faciles à soulager : tout leur manque. Comme les oiseaux du ciel et les fleurs des champs, ils sont sans prévoyance, il faut pourvoir à tous leurs besoins. Yves, retournant de la Roche-Derrien, un jour de marché, qui était comme aujourd’hui le vendredi, lit la rencontre d’un pauvre qui paraissait bien malheureux. « Prenez ce pain, lui dit-il, on tirant de sa poche un grand morceau de pain qu'il avait acheté aux portes de la ville, prenez ce pain et que Dieu vous bénisse ! » — <t Que voulez-vous que j’en fasse, répondit ce malheureux ? Je vais mourir de froid comme vous le voyez ; je souffre cruellement de la fièvre ; je n’ai pas de vêtements. » Yves n’avait qu’un habit, n’importe ! il s’en dépouille pour couvrir les membres glacés de ce malheureux, puis s’cn retourne comme il peut, et envoie Rivoal Le Floc’h, son tailleur, à la Roche, acheter trois aunes de bure, pour lui faire un autre vêtement,
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qu’il donna encore sans doute, au premier pauvre qui sc sera présenté.
Un autre jour, en effet, son tailleur venait de lui apporter une soutane toute neuve qu’il avait travaillée de son mieux, lorsqu’un mendiant entre dans la maison, couvert de haillons. « Essaie cet habit, lui dit, Yves, afin que je voie sur loi s’il est bienfait. » Le pauvre refuse d’abord, croyant à une plaisanterie. Le prêtre insiste et le malheureux, tout honteux, consent à revêtir cette soutane. Ï1 lui fallut prendre aussi le capuchon, et Yves l’obligea à garder le tout. « Te voilà désormais très bien habillé, ajouta-t-il avec bienveillance, va maintenant gagner ton pain et que Dieu te bénisse. » Elus d’une fois Yves laissa ses habits en gage, pour procurer du pain à ses hôtes habituels. C’est pour eux que Dieu lui avait donné du bien, et nous voyons combien largement il distribuait sa fortune.
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Sa charité a dû être payée par les consolations intérieures les plus suaves. Un jour même il eut le bonheur de recevoir, comme les disciples d’Emmaüs, Notre Seigneur visiblement à sa table. Ce jour donc, dit Yves S uct, j’allai dîner chez lui à Kermartin. A mon arrivée, il venait de distribuer le dernier pain d’une fournée toute entière. Au
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moment de nous mettre à table, nous vîmes entrer un pauvre tout hideux, couvert de méchantes guenilles : il demandait l'aumône. Yves le QL asseoir à table, en face de lui, puis manger dans sa propre assiette. Le pauvre prit peu de chose et voulut sortir tôt après, comme suffisamment rassasié. Avant de passer le seuil, il se retourna vers nous,
et dit en breton : « Kenavo. Doue vo guenac’h : adieu, que le Seigneur soit avec vous. » Et ce mendiant, naguère hideux, parut si brillant de clarté, que nous en étions comme éblouis. Yves sc
prosterna contre terre, la face baignée de larmes.
te Ah ! je le vois bien maintenant, s’écria-t-il, Dieu a envoyé un de ses anges pour me visiter. » C’était plus qu’un ange ! C’était Jésus-Christ lui-mème ! Yves fut plusieurs jours sans vouloir s’asseoir à cette table, qui avait été sanctifiée, comme un autel, par la présence de Noire-Seigneur ï Nous ne pouvons jamais passer devant celle vaste cour de l’ancien manoir de KermarLin sans
nous représenter cette multitude de pauvres, qui recevaient de lui, avec le pnin matériel, la parole qui console et ce regard bienveillant qui guérit faut de misères ! Ce miracle de la multiplication des pains, si souvent opéré devant cet antique manoir,
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serti ! »le se renouveler encore chaque année dans la maison bâtie sur scs ruines. Le bon fermier qui r habite nous a dit plusieurs fois, que le jour du pèlerinage de saint Yves, il donne à tous les pauvres qui se présentent, et l ieu sait s'ils sont nombreux, sans que la provision lui ait jamais manqué î
§ VII. — Saint Yves recteur de Trédrez.
Trédrez est un joli bourg si lue sur un monticule qui domine toute la baie de Saint-Michel-en-Grève. Du clocher de l'église on découvre les côtes de Saint-Efllam, l’isthme du Léon, avec les riches découpures de ses falaises. A gauche sont les plaines de Saint-Milliau, la petite chaîne assez élevée de Plounérin ; à droite, la vaste mer ! Il y a peu de sites plus pittoresques, plus propres à élever Lame vers le ciel et à nourrir les grandes pensées. Le peuple, primitivement évangélisé par saint Quémau et les saints Evoques de Goz-Gueodel, y est généralement bon ; sa foi est vive comme l’air pur qu’il respire !
Yves de Kermarlin était titulaire de cette paroisse depuis son ordination. 11 y résidait peu de temps
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cependant, étant retenu presque toujours à Tréguier, par ses hautes fonctions et les devoirs de l’officialité qu’il lenail à acquitter avec une scrupuleuse exactitude. Il se peut, qu’après sa prêtrise, il ait demeuré quelque temps à Trédrez, et maintenant que les habitants le voyaient plus rarement, ils se laissaient aller à des murmures qui touchèrent profondément le cœur de leur recteur. Sans doute Geftroy Piiou ou Jupiter, son vicaire, remplissait le ministère à sa place, mais cela ne leur suffisait pas. Aussi s’opposèrent-ils un jour à son départ pour Tréguiêr, et Yves dut s’esquiver de son presbytère par une porte secrète qu’on y montre encore. Ce fut sans doute ce qui détermina le saint prêtre à se démettre de son officialité, pour rester avec ses paroissiens, dont l’Eglise, après tout, lui avait confié la garde.
Les habitants de Trédrez ne s’étant pas présentés à l’enquête de la Canonisation, à part Geffroy, l’ancien vicaire de cette paroisse, alors recteur de Tréduder, il nous est bien difficile d’avoir quelque chose de positif sur le passage de saint Yves au milieu de cette population. Il n’est pas besoin cependant de dire qu’il apporta pour l’instruire et la sauver, le zèle, la science et les mortifications,
dont il donnait depuis longtemps r édifiant exemple, et l’on montre encore, dans un carrefour, non loin du bourg, une pierre sur laquelle il se tenait de longues heures à genoux, pour réciter sou ofiice et lire les Saintes Ecritures. A l’entrée du cimetière se voit une autre pierre assez étroite, qui lui servait, dit-on, d’oreiller, pendant les quelques heures qu'il se livrait au repos. Le presbytère actuel remonte à cette époque, et sauf quelques restaurations devenues nécessaires, saint Yves l’a habité tel que nous le voyons aujourd’hui !
Pendant son séjour à Trcdrcz, Yves fit la connaissance d’une famille qui lui resta très attachée dans la suite. Typhaine de Pesti vieil avait épousé le seigneur de Ecran rais, le père de l'un des héros du Combat des Trente , qui habitait alors le château de Goatrédrcz, dans la paroisse de Saint-Michel. Elle avait trouvé dans le saint recteur une direction bien précieuse pour son âme, et comme clic était elle-même très généreuse pour les pauvres, elle se plaisait à joindre scs aumônes à celles du saint prêtre, pour le soulagement des malheureux. La pieuse famille engagea le recteur de Trédrez à visiter avec elle le tombeau de saint Ronan, qui attirait, chaque année, une foule de pèlerins le
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jour de sa fête. Peut-être était-ce à l’occasion de la Tourménie, et pour gagner l’indulgence qui y était attachée. La Tourménie est une procession célèbre qui a lieu encore tous les sept ans, autour de la montagne voisine, en suivant le chemin par où avait passé le corps de saint lionan, quand il fut transporté par scs disciples, de Hillion, près de Saint-Brieuc, où il mourut, jusqu’au lieu de sa sépulture.
Le long de la route, Yves ne perdait aucune occasion de prêcher la parole de Dieu. Madame de Keranrais étant donc fatiguée, s’arrêta pour se délasser sur la pierre d’un carrefour, par où passaient les pèlerins. Yves commença à expliquer l’Evangile du jour. Le seigneur de Coatpont qui,
par hasard, suivait la même voie, voulut se moquer
du prédicateur et de ceux qui l’écoutaienl : « Voyezvous, leur dit le bienheureux, cet homme qui passe fièrement, dédaignant d’écouter la parole de Dieu ! S’il y avait eu ici à ma place cinq ou six filles à danser avec le tambour du diable, il se fut arrêté pour danser avec elles. » Le chevalier s’arrêta aussi, mais par la force d'en haut, frappé subitement d’une paralysie qui lui ôta l’usage de ses membres. Sur l’avis de ceux qui raccompagnaient, il
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eut recours au saint, avoua sa faute, et pria le saint prêtre rte lui obtenir sa guérison. Ce fut pour lui comme le moment de la grâce, car complètement remis de son infirmité, il vécut désormais en bon et fervent chrétien.
En revenant de Sainl-Ronan, Yves passa quelques jours à Ouimpcr et fut invité à prêcher dans la cathédrale. (1 avait un talent extraordinaire pour le ministère de la parole, et prêchait tantôt en breton, tantôt en latin et même en français, quoique cette langue fût peu connue en Bretagne à cette époque. A Quimper on ne parlait que le breton, et c’est dans leur propre langue que les habitants eurent le bonheur de l'entendre. Longtemps après la mort du saint, on s’entretenait encore de ses sermons et des heureux résultats qu’ils avaient produits dans celte ville.
Après avoir vénéré les restes bénis de saint florentin, Yves visita les Cordeliers, pour lesquels son affection durait toujours. Il alla ensuite demander la bénédiction du pieux évêque, Alain Morel, qui occupait alors le siège de Qu imper, et quitta cette ville pour continuer son voyage avec la famille de Pestivien. Yves se rendit avec elle au château du seigneur Maurice du Mené, non loin
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du bourg de Landeleau. Le désir de prier sur la tombe de ce saint, don] il avait particulièrement étudié la vie, lui rendait cette visite bien plus chère encore. Il dit la messe dans la chapelle du chateau,
et confessa la mère de Typhaine de Pestivien et ses filles, qu’il détermina par ses pieuses exhortations à se consacrer entièrement à Dieu.
Au château de Landeleau, comme plus tard à Pestivien et à Glomel, qu’il visita encore avant de rentrer à Trédrez, Yves ne diminua en rien sa vie mortifiée, et chaque nuit il couchait sur te plancher de sa chambre, ne mangeant dans la journée que quelques rares morceaux, pour ne pas paraître jeûner, et ne buvant que de l’eau, où l'on parvenait avec peine à verser quelques gouttes de vin. Maurice et lui couchaient dans la meme chambre.
à cause du grand nombre de personnes dont se
composait la famille de Pestivien. Or, une nuit,
pendant que ce seigneur dormait profondément,
croyant que le prêtre en faisait autant, une voix
du ciel le réveilla en sursaut. « Vous donnez dans
un bon lit, tandis que le serviteur de Dieu est couché sur la pierre dure, au froid de la nuit. » Maurice tout effrayé de ces paroles, appelle son compagnon de chambre qui avait disparu. Ne
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sachant que penser de cette voix qu’il avait entendue très distinctement, le chevalier chercha partout le saint prêtre. 11 sc rappela qu’Yves avait parlé la veille de faire une visite au tombeau de saint Eleau ; il s’v transporta en toute hâte et le trouva profondément endormi sur la pierre qui passait pour le lit de saint ermite. C’est, un dolmen situé au village de Min-glaz, à une demi-lieue de l’église : on l’appelle toujours la maison de saint Eleau , ty sant Eleau ■
Du château du seigneur Maurice du Mené, Yves sc rendit avec ses compagnons de pèlerinage à Guézec, où les Pestivien avaient une très belle terre, et une superbe habitation. Typhaine, fille de Jean de Pestivien, se trouvait absente lors de la visite du recteur de Trédrcz. A son retour elle éprouva bien du chagrin et des regrets très vifs d’avoir manqué cette occasion qui lui aurait procuré le bonheur de s’entretenir avec le saint prêtre. Tout ce que ses sœurs lui racontèrent ne servit qu’à augmenter son regret, et son désir de le voir le plus tôt possible. Ce désir ne se réalisa cependant que plusieurs années après. Yves avait quitté Trédrez, et ce n’est qu’à Louannee, huit ans avant sa mort, qu’elle eut l’occasion de le rencontrer pour la première fois.
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Le pieux recteur, après avoir pris congé de ses hôtes, poussa, croit-on, son excursion jusqu’à Nantes, pour vénérer le tombeau de saint Clair, puis regagna son pays par Vannes, Guingamp et Louargat, où il célébra la messe, dans la chapelle du Cleuziou, selon une ancienne tradition, conservée dans les archives de la famille de ce nom, à Lannion.
Yves était encore recteur de Trédrez, lorsqu’un témoin de sa vie nous rapporte qu’il se préparait de longues heures à la célébration de la sainte messe. On l’a vu plusieurs fois verser des larmes abondantes au moment solennel de la consécration, et le reste de sa journée se passait en actions de grâces. Il portait suspendue à son cou une petite custode en argent doré, où étaient renfermées quelques hosties consacrées, afin de pouvoir à tout moment distribuer le saint viatique aux malades. Il marchait toujours ainsi, en la présence de son Dieu, profondément recueilli, la tète enveloppée dans son capuchon, eL les yeux modestement baissés. Celle tenue humble et recueillie édifiait au plus haut point ses bons paroissiens, auxquels il parlait cependant volontiers, quand il les rencontrait dans les champs ou sur les chemins de Trédrez ; mais c’était toujours pour les entretenir de Dieu et du
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le coin de sa poche, un peu de blé pour verser dans le coffre traditionnel, qui ne sert que ce jour là et tout le mois de mai.
Ce n’est pas seulement de son blé et de son revenu que îe saint recteur de Trédrez soulageait les malheureux, il se dépouillait même, comme nous l’avons dit, de ses vêtements pour les habiller, et Dieu s’est plu quelquefois à les lui rendre, non pas à sa prière, mais à la voix des pauvres qui le bénissaient en le remerciant avec effusion. Ils ont toujours conservé chez nous cette touchante habitude de répondre à l’aumône qu’on leur donne, par ces simples paroles qui sont l’indice d’une foi profonde : Que Dieu vous Je rende : Doue dho péo .
Un jour donc qu’Yves se rendait de Trédrez à Kermartin, il rencontra sur sa route trois pieuses femmes qui faisaient le pèlerinage des sept saints de Bretagne. Ce pèlerinage, assez en usage à cette
époque, consistait à visiter chacune des églises des premiers fondateurs de la religion dans notre pays, c’est-à-dire les cathédrales de nos sept Evêchés. Voyant venir le saint prêtre, qu’elles connurent à sa démarche, sans l'avoir jamais vu, elles se réjouirent et se promirent bien d’obtenir de lui quelques paroles d’édification. Le Bienheureux ne se lit pas
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prier, el il leur parla avec tant d’onction qu'elles en restèrent tout émerveillées. Au même moment, un pauvre se présente, et le bon prêtre n’ayant rien à lui donner, se dépouilla de son épi toge et la lui mit sur les épaules. Le malheureux s’en alla après s’être confondu en actions de grâces et en bénédictions. Yves continua sa route, et les pèlerines s’étant détournées pour le voir encore une dernière fois, n’aperçurent plus le pauvre, mais le Saint revêtu de son pardessus dont il venait de se dépouiller et que Dieu lui avait rendu.
§ VIII. — Saint Yves recteur de Louannec.
Il reste comme un nuage sur le départ de saint Yves, de Trédrez. Si les habitants de cette paroisse ne surent pas apprécier un tel trésor â sa valeur, ils ont dû se le pardonner difficilement dans la
suite. Plutôt donc que d’attribuer ce changement à des motifs qui se sont altérés dans la mémoire du peuple, il est préférable d’en voir la cause dans la volonté de l’évêque de Tréguier, qui désirait naturellement approcher de sa ville épiscopale, ce savant recteur regardé par tous comme la lumière
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du diocèse. Yves lui-même pouvait désirer le rapprochement de Kermartin. Là étaient sa maison, sa fortune et aussi sa famille de pauvres dont il cherchait à adoucir la misère. Son père et sa mère étaient morts depuis plusieurs années, et, comme les autres gentilshommes du pays, il exploitait sa terre du Minihy, dans l’intérêt des malheureux. Il quitta donc Trédrez vers l’an 1293, j our se rendre à Louannec, paroisse très litigieuse , suivant Albert le Grand, où il fut reçu avec les démonstrations de la joie la plus vive.
Située, comme Trédrez, sur une hauteur qui domine la rade de Berros-Guirec et le groupe des Sept-Iles, l’église de Louannec embrasse, dans son horizon, un des beaux sites du pays trécorrois. Bâtie dans le style roman en sa partie inférieure, elle existait telle que nous la voyons au temps de notre Bienheureux. Il n’y avait qu’un presbytère fort peu spacieux, situé sur un roc, attenant à la chapelle des fonts baptismaux dont il fait partie aujourd’hui. Cette église, agrandie peut-être à cette époque, se compose d’une nef et de deux collatéraux, avec la grande chapelle du Barac’h qui lui sert de transept sud. Elle avait primitivement pour patron saint Emilion, dont la statue sans nom se
voit encore à l’un des autels, cl plus tard, saint Pierre, sans que nous sachions la raison de ce changement. Aujourd'hui, comme on le conçoit facilement, le patron de Louannec est saint Yves, qivon y a représenté prêchant en chasuble. I ne
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