‹ BrahmsChapitre 18 sur 21 · William Ritter · texte numérisé non relu

William Ritter

Des illusions seulement? Voilà qui nous éloigne de Beethoven, et de son inspiration véritablement héroïque.

Le grand tort des « Brahmines » ne fut-il pas d'abuser de cette comparaison par trop défavorable à leur dieu? Les « trois B »! Quel tort n'at-on pas fait à Brahms en répétant à satiété cette formule inventée par Hans de Bûlow ! La parenté de Brahms avec Bach et Beethoven est tout extérieure, de pure imitation. Les formes se ressemblent, les âmes diffèrent profondément. Et si l'on a voulu dire seulement que ce sont là trois grands hommes, le rapprochement n'a-t-il pas justement pour effet d'accuser l'infériorité du tendre et charmant poète-musicien que fut Brahms auprès des géants du drame sacré et de la symphonie.

Son milieu, nous l'avons dit, fut en partie la cause de ses erreurs. C'est en lui répétant sans cesse à lui-même qu'il était désigné pour donner une suite à la formidable épopée beethovénienne, qu'il en vint à forger les grandes constructions symphoniques ambitieuses et vides où (es Allemands croient découvrir son plus beau titre de gloire et qui ont malheureusement détourné de lui et de ce qu'il y a d'excellent dans

le reste de son œuvre la plupart |des Français

Même dans ce qu'il a fait de plus incontestablement attachant, il y aura toujours une difficulté pour nous à le comprendre. Et nous éprouvons bien que la musique n'est pas toujours, il s'en faut, une langue universelle.

Elle joua ce rôle de langage international à la fin du xviii* siècle, à Tépoque classique, à un moment unique où les différences ethniques du sens musical tendaient à s'effacer dans un compromis fait de la fusion des trois goûts italien, français et allemand.

Mais, depuis, les divergences nationales n'ont fait que s'accuser davantage tous les jours. Aujourd'hui, un Max Reger ne passe plus du tout les frontières; son art ne fùt-il que d'un mince mérite, ne devons-nous pas nous étonner qu'il reste totalement incompréhensible aux Français, tandis qu'un Gabriel Fauré ou un Debussy ne parviennent pas à émouvoir le public allemand le plus averti ?

Tout un peuple ne peut cependant pas se tromper absolument dans ses affections persistantes, dans ses admirations consacrées par le jugement des représentants les plus autorisés du goût national. Il vaut mieux croire qu'il est

des beautés d'ordre trop peu général qui échappent quand elles sont transportées hors de leur pays d'origine.

Scudo, en 1862, traitait les œuvres de Schumann de « creuses rêvasseries ». Certains d'entre nous expriment aujourd'hui de la même façon leur dédain pour la musique de Brahms.

Brahms ne plaît immédiatement à des Français que lorsqu'il s'inspire des chants et des I rythmes tziganes, dans ses Danses hongroises^ ' par exemple, ou dans son Quintette. Là il nous I paraît inimitable.

Mais quand il veut s'exprimer lui-même, quand il veut traduire sa pensée intérieure, ses sentiments profonds, nous ne le suivons plus.

Tentons au moins l'effort nécessaire pour nous adapter aux exigences d'une sensibilité, d'un goût si différents des nôtres.

Il fut bon, il y a quelque vingt ans, que notre École française, enfin délivrée du joug des influences étrangères, cessât pour un temps d'écouter d'une oreille trop complaisante les voix du dehors. Elle avait à s'orienter, à prendre pied sur le sol national, à renouer de profondes attaches avec la tradition perdue. Elle devait

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oublier tant de langues apprises, et retrouver le pur accent de France.

Mais maintenant quel danger?

Nos musiciens français ont conquis, — la France d'abord, — et ils sont en train de conquérir le monde.

Ouvrons toutes grandes nos fenêtres.

Brahms appa^rtient désormais au passé, à "^ rhistoire. Il n'est plus, — s'il Ta jamais été, — un rival dangereux pour aucun de nos compositeurs.

Accueillons les beautés d'où qu'elles viennent. Brahms nous en apporte quelques-unes, en petit nombre, et, sinon de sublimes, au moins de fort délicates.

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