Œuvres morales, édition Didot, t. I, p
On comprend, d'après ce qui précède, quels attraits une pareille cour, où tous les libertinages étaient encouragés , où se donnaient des fêtes magnifiques, offrait à la noblesse française ou étrangère, et l'on ne doit pas s'étonner de l'enthousiasme avec lequel Brantôme en parle : < Ceux qui ont veu toutes ces choses comme moy en sentent encore l'âme ravie comme moy. . . J'ay ouy conter, ajoute-t-il, que nostre roy d'aujourd'huy , quelques dix-huict mois après qu'il se vist un peu avant dans la fortune et espérance d'estre, un peu, roy assez universel, se mist un jour à discourir avec feu M. le mareschal de Biron des desseings et projects qu'il faisoit pour ung jour faire sa court planteureuse, belle, et du tout ressemblable à celle que nostre dicte reyne entretenoit ; car alors elle estoit en son plus grand lustre et splandeur qu'elle fust jamais. M. le mareschal luy respondit :
< Il n'est pas en vostre puissance, ny de roy qui vien- « dra jamais, si ce n'est que vous fissiez tant avec Dieu
< qu'il vous fist ressusciter la reyne mère pour la vous
< ramener telle. » Mais ce n'estoit pas cela que le roy demandent, car il n'avoit rien, lorsqu'elle mourut, qu'il hayssoit tant qu'elle, et sans subject pourtant, comme j'ay peu veoir; mais, ajoute-t-il malicieusement, il le doibt sçavoir mieux que moy. »
Pour apprécier comme il convient certaines expressions de Brantôme, qui ont perdu aujourd'hui la signification qu'elles avaient autrefois, il est nécessaire de les bien préciser. Il y en a une surtout qui prête fort à la raillerie, quand il appelle honnêtes et vertueuses certaines dames dont il nous raconte les fredaines. Le mot vertu, indépendamment de
la seule signification qu'il a aujourd'hui quand il s'agit des personnes, était pris dans l'acception du latin virtus, que nous lui gardons encore lorsque nous parlons de la vertu de plantes, de remèdes, etc. L'adjectif vertueux avait la plupart du temps le même sens. Ainsi je lis, dans une lettre inédite du 3 juin 1614, de Besly à Dupuy : « Du reste, n'estimez pas que ce bois- là, pour estre sec, en soit moins puissant et vertueux 1 . » Quant au mot honnête, il avait uniquement, qu'il s'agit d'hommes ou de femmes, le sens de bien élevé, de bonne et aimable compagnie, de bonne humeur, qu'il a conservé jusqu'à la fin du dernier siècle. « Si ma santé me rid, dit Montaigne, et la clarté d'un beau jour, me voilà honneste homme; si j'ai un cor qui me presse l'orteil, me voilà renfrongné 2 . »
Nous n'avons parlé jusqu'ici que des dames, dont la présence donnait à cette cour, où pour y vivre il fallait être aveugle, muet et sourd 3 , ce charme