Brantôme, t. VII, p
transmission fidèle de son dire par Brantôme. En lisant ce passage, je pensai tout de suite qu'il y avait là un écho de ces bruits de cour qu'on rencontre si souvent dans ses livres ; et, comme chez lui il n'y a guère de fumée sans feu, je cherchai longtemps ce qui pouvait avoir donné lieu à cette singulière légende. Je finis par en trouver l'origine dans un chroniqueur italien mort en 1558, Bernardo Segni, dont les Siorie florentine ont été publiées pour la première fois en 1723, c'est-à-dire cent onze ans après la mort de Brantôme 4 . Voici ce qu'il nous raconte dans son VI e livre.
Lors de l'entrevue de François I er et de Clément VII à Marseille, au moment du mariage de Catherine de Médicis, en octobre 1533, les entretiens des deux souverains furent assez longs et assez fréquents pour faire redouter la rupture de la paix avec Charles- Quint, a On avait d'autant plus de raison de le craindre, dit l'historien florentin, que dans le peuple courut un mot plaisant (faceto) de Philippe Strozzi, lorsqu'il versa entre les mains des trésoriers du roi l'argent de la dot promise. En le recevant, ceuxci murmurèrent entre eux que c'était une bien petite dot pour le fils d'un roi aussi puissant. Strozzi les entendit et leur répliqua par une belle parole : c Ce n'est pas une petite dot, messieurs, c que cette dot du pape à monseigneur d'Orléans, si vous y ajou- « tez les joyaux de grandissime valeur qu'outre l'argent il ne tarc dera pas à donner. » A ces paroles, les trésoriers dressèrent l'oreille : « De grâce, monsieur l'ambassadeur, dites donc quels sont « ces joyaux. » — t Les joyaux que le pape donnera à votre roi, « poursuivit Strozzi, sont Gênes, Milan et Naples. Ne vous sem- « blent-ils pas dignes de la dot d'un roi? » Les trésoriers se prirent à sourire. Le mot courut par toute la cour, et, accueilli très favorablement comme venant d'un homme gracieux et de grand esprit, il arriva jusqu'à l'empereur, qui se préoccupait et se souvenait de toutes ehoses, si légères qu'elles fussent, quand elles pouvaient nuire à sa grandeur 2 . »
1. La notice de Brantôme parut pour la première fois en 1659, dans les Additions aux Mémoires de Gastelnau.
2. « Tanto più ne ebbe ragione, quanto nel volgo si sparse un detto faceto di Filippo Strozzi, usato à tesorieri del re, i quali ricevendo la dote promessa, e pagata per lui, bisbigliando dicevano intra loro eue pure era piccola a un figliuolo d'un re potentissimo. Onde egli accorgendosene, con un bel motto rivoltosi, disse : Non e piccola dote, signori, la data del Papa a Monsignore d'Or liens, $e si computeranno le gioje di valuta „ grandissima che tosto il Papa debbe dare sopra quesU denari. Aile
Cette historiette me donnait la source du brait recueilli par la « dame de vérité. » Mais il restait à découvrir quel mystère se cachait sous les paroles de Strozzi que les trésoriers avaient prises au sérieux et répétées à la cour.
Quand on mit en vente à Paris, en 1887, les diamants de la couronne, je remarquai, dans leur énumération, que plusieurs des bijoux anciens étaient, en raison de leur origine, distingués par des noms géographiques. Bien qu'aucun d'eux ne portât ceux de Gênes, de Milan et de Naples, le souvenir de Strozzi me revint à l'esprit, et je pensai que sa réponse pouvait n'être qu'un simple jeu de mots, dont les gens du roi n'avaient pas saisi la signification.
Si l'on possédait une liste des bijoux que le pape avait mis dans la corbeille de mariage de sa nièce, la question serait promptement résolue. Malheureusement il n'en existe point ; mais on a divers inventaires des pierreries possédées par la famille royale, et je crus ne pouvoir mieux faire que de m'adresser à un descendant des anciens joailliers de la couronne, M. Germain Bapst, que je savais avoir sous presse une très importante et très curieuse Histoire des Joyaux de la couronne de France*. Je lui contai mon embarras et mes conjectures, et il eut l'extrême obligeance de me communiquer les bonnes feuilles des pages qui pouvaient m'intéresser, et, grâce à lui, je pus y trouver ce que je cherchais.
Les bijoux que Catherine avait apportés d'Italie restèrent, sa vie durant, sa propriété, et elle put en disposer à son gré. Lors du mariage de François II, elle donna à sa bru un carcan qui figure sur l'inventaire dressé le 26 février 1560 « des bagues de la reyne Marie d'Escoce » devant faire retour à la couronne 9 . Ce bijou était, entre autres, orné de deux diamants : l'un, à six pointes,
quali parole porto l'orecchio, dissono : a Di grazia, signore ambasciadore, ditene quali sono pur queste gioje? » E Filippo soggiunse : c Le gioje che debbe dare Clémente al re vostro sono Genova, Milano e Napoli; ora non vi pajono queste degne délia dote d'un re? » Sorrisero allora tutti, ed il motto sparsosi per tutta la corte, ebbe gran favore, corne detto da un uomo graziozo e di grande ingegno, e penetro fino agi! orecchi di Cesare, che, non straccurando cosa alcona, benchè leggieri, che potesse nuocere alla sua grandezza, si ricordô poi d'ogni cosa. » — Storie florentine di mener Bernardo Segni, gentiluomo fiorentino, doit' anno MDXXV1I ad MDLV, in Angnsta, MDCCXX1II; in-fol., libro sesto, p. 163-164.