‹ Brantom̂e: sa vie et ses écritsChapitre 35 sur 291 · Elle s'embarqua le 15 août et arriva à Edimbourg le · texte numérisé non relu

Elle s'embarqua le 15 août et arriva à Edimbourg le

coup à sa veue, s'enfoncer un navire devant elle et se périr, et la pluspart des mariniers se noyer, pour n'avoir pas bien pris le courant et le fond ; ce qu'elle voyant, s'escria incontinent : € Ah ! mon Dieu ! quelle c augure de voyage est cecy ! » Et la gallère estant sortie du port, et s'estant eslevé un petit vent frais, on commança à faire voile et la chiorme se reposer. Elle, sans songer à autre action, s'appuye les deux bras sur la pouppe de la gallère du costé du timon, et se mist à fondre en grosses larmes, jettant tousjours ses beaux yeux sur le port et le lieu d'où elle estoit partie, prononceant tousjours ces tristes paroles : c Adieu « France ! Adieu France ! » les répétant à chasque coup ; et luy dura cet exercice dolent près de cinq heures, jusques qu'il commença à faire nuict, et qu'on lui demanda si elle ne se vouloit point oster de là et souper un peu. Alors, redoublant ses pleurs plus que jamais, dict ces mots : c C'est bien à ceste heure, ma c chère France, que je vous perds du tout de veue, « puisque la nuict obscure est jalouse de mon conten- « tement de vous voir tant que j'eusse peu, et m'apc porte un voile noir devant mes yeux pour me priver « d'un tel bien. Adieu donc, ma chère France, je ne € vous verray jamais plus! » Ainsi se retira, disant qu'elle avoit faict tout le contraire de Didon, qui ne fit que regarder la mer quand iEnéas se despartit d'avec elle, et elle regardoit tousjours la terre. Elle voulut se coucher sans n'avoir mangé qu'une sallade et ne voulut descendre en bas dans la chambre de pouppe ; mais on luy fit dresser la traverse de la gallère en hault de la pouppe, et luy dressa-on là son lict : et reposa peu, n'oubliant nullement ses souspirs et larmes. Elle commanda au timonnier, sitost qu'il seroit

jour, s'il voyoit et descouvroit encor le terrain de la France, qu'il l'esveillast et ne craignist de l'appeler. A quoy la fortune la favorisa, car le vent s'estant cessé et aiant eu recours aux rames, on ne fist guières de chemin ceste nuict : si bien que, le jour paressant, parut encor le terrain de France ; et, n'ayant failly le timonnier au commandement qu'elle luy avoit faict, elle se leva sur son lict et se mit à contempler la France encor, et tant qu'elle peut. Mais la gallère s'esloignant, elle esloigna son contentement, et ne vist plus son beau terrain. Âdonc redoubla encor ces mots : « Adieu la c France ! Gela est faict. Adieu la France ! je pense ne c vous voir jamais plus !....»

« Faut noter qu'un jour avant, qui fut un dimanche matin, que nous arrivasmes en Escosse, il s'esleva un si grand brouillard que nous ne pouvions pas voir despuis la poûpe jusques à l'arbre de la gallère, en quoy les pilottes et comités furent fort estonnez; si bien que par nécessité il fallut mouiller l'ancre en plaine mer, et jetter la sonde pour sçavoir où nous estions. Ce brouillard dura tout le long d'un jour, toute la nuict, jusques au lendemain matin à huict heures, que nous nous trouvasmes environnez d'un' infinité d'escueilz ; si bien que, si nous fussions allez en avant ou à costé, nous eussions donné à travers et nous fussions tous péris.

« Nous allasmes entrer et prendre terre au

Petit-Lit 4 , où soudain les principaux de là et de l'Islebourg* accoururent pour recueillir leur reyne ; et ayant séjourné deux heures seulement au Petit-Lict, fallut

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