Le prince de Gondé
car ces marautz usuriers avoient tout raflé : mais ceste bonne guerre civile (ainsi l'appeloient-ilz) les restaura et mit au monde. Si bien que j'ay veu tel gentilhomme, et de bon lieu, qui paradvant marchoit par pays avec deux chevaux et le petit lacquays, il se remonta si bien, qu'on le vist, durant et après la guerre civile, marcher par pays avec les six et sept bons chevaux et brave, comme le bastard de Lupé, et ainsi des autres , tant d'un party que d'autre , et avoir ainsi continué et rachepté leurs biens, voire acquesté et augmenté. Les rançonnemens que l'on faisoit de ces gras usuriers milordz, quand on les tenoit une fois, leur faisoient bien sortir de par le diable leurs beaux escus de leurs bourses en despit d'eux, et fussent-ilz enserrez dans les os de leurs jambes.
c Et voylà comme la brave noblesse de France se restaura par la grâce (ou la graisse, pour mieux dire) de ceste bonne guerre ci ville. Force honnestes gens anciens, qui estoient de ces temps comme moy, en sçaront bien que dire, s'ilz en veulent bien faire la recherche et la reveue, et en toucher la vérité sans passion.
c Ce n'est pas tout; car nostre roy Charles, qui avoit tant de debtes sur les bras, et qui devoit à Dieu et au monde, à cause de celles grandes des roys ses grand-père et père, estoit au tapis et au safran sans ceste bonne guerre, qui luy en raporta de bons proffictz et émolumens, à cause de ces descouvertes de trésors, et des venditions et alliénations des reliques, joyaux et biens temporelz de l'Église ; le tout pourtant par la permission du sainct père, dont il en tira de grandz deniers, desquelz toute la France s'en ressentit,
et principallement les gentilzhommes, dont je viens de parler, et les gens de guerre, tant des ordonnances que des gens de pied r qui, point avares, mais nobles despensiers, prodiguoient l'argent qui çà, qui là, en belles despenses et braveries, sans rembourser 1 . >
Je ne sais si Brantôme, qui, comme tout gentilhomme, devait avoir eu, lui aussi, affaire à quelque « maraut usurier, » trouva le moyen de payer ses dettes sans bourse délier, ou s'il eut jamais la chance, comme Sully au sac de Gahors, de mettre la main sur un coffret rempli d'or 8 ; il ne nous en a rien dit, mais il nous raconte avec quelle impudence les plus hauts personnages n'avaient point honte d'étaler publiquement le fruit de leurs brigandages. Lorsqu'en 1568, en pleine paix, le maréchal de Tavannes alla prendre possession du château de Noyers, où il avait espéré surprendre Gondé, Goligny et leurs familles, qui, prévenus à temps, avaient pu s'enfuir et gagner la Rochelle, il s'empara c de très beaux meubles de léans, tant du prince que de la princesse sa femme, entr'autres de très-belles et riches robes, dont, entre icelles, en furent deux recogneues aux nopces du roy Charles sur une dame que je ne nommeray point : c'estoit sa femme, pour dire le vray; qu'on trouva chose peu belle et de guières bonne grâce de se charger ainsi de telle despouille en telle assemblée, et