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du Dauphiné. Le roy et la reyne le recourent avecqu' une très grande allégresse, et l'ouyrent fort attentivement et d'affection en son discours de ce siège, qu'ilz luy priarent de conter tout au long ; et encores plus l'interrogeoient sur plusieurs particularitez qui leur venoient en fantaisie : à quoy tedict La Roche respondoit si pertinemment que Leurs Magestez y prindrent un très-grand plaisir et en furent fort sattisfaictes, et surtout demeurarent ravies d'admiration de la valeur et sage conduicte de M. le grand maistre. Sur quoy H. le chancellier Hospital, ce grand et le nompareil sénateur, qu'y estoit présent, après que tout fut dict, prit la parolle, et, l'addressant à la reyne, luy dist : c Madame, c'est un poinct fort remarquable en cecy, c qu'en trois gros et signaliez sièges qu'ont souffertz c ces braves chevalliers de Sainct-Jehan des infidelles « et des Turcz, les grandz maistres qui ont dedans c leurs places commandé sont estez tous François. » La reyne, qui estoit curieuse de sçavoir toutes belles choses, respondit : c Yrayement, monsieur le chanc cellier, voilà une observation très-belle et digne c d'estre remarquée et recuillie. * Et se tournant vers le roy, qui estoit encor jeune, la luy fit noter, et le grand honneur que ce luy estoit et à son royaume et règne 4 . »
Je doute fort que le trésor royal épuisé par les fêtes de Bayonne ait pu fournir le moindre subside à l'ambassadeur. Quant aux soldats, il n'y fallait pas songer, à cause de cette alliance « turquesque » qui nous avait été si utile dans nos guerres contre la mai-
son d'Autriche. Mais la noblesse, qui s'inquiétait peu des traités et ne pouvait supporter l'oisiveté, animée d'ailleurs par les récits de la défense héroïque des chevaliers, donna ce que le roi ne pouvait accorder. Pendant le séjour de la cour à Moulins 1 , il se forma, pour aller au secours de Malte, une sorte de société secrète* entre les jeunes gentilshommes avides, comme Brantôme et son frère d'Ardelay, de courir les aventures et de c mener les mains ; » et ce fut presqu'une petite armée qui se réunit pour franchir les Alpes, c Notre nombre, dit Brantôme, montoit à près de trois cens gentilshommes et plus de huit cens soldatz. Il y avoît M. d'Estrozze et de Brissac, auxquels defférions pour nostre bonne voglia, et non autrement, comme gens volontaires, et à nos despens chascun que nous estions, et tant qu'il nous plaisoit, et ne les recognoissions
pour nos généraux 3 . » c Notez, ajoute-t-il, qu'il
n'y avoit guières gentilhomme principal de nous autres qui n'eust emmené avec soy, à sa suitte et despans, quatre ou cinq gentilzhommes ou capitaines 4 . Enfin,
1. Elle y séjourna du 22 décembre 1565 au 23 mars 1566 (Journal de Jouan, p. 36).
2. « M. d'Estrozze et moy, et une vingtaine de gentilzhommes que nous estions, nous partismes de Moulins. M* d'Estrozze ne dist ny au roy, ny à la reyne, ny à aucun qui fust, qu'il allait à Malte, sçachant bien que Leurs Magestez l'empescheroient ; mais simplement leur demanda congé pour aller à Lyon mettre ordre à quelques affaires qu'il avoit d'importance, et de là en Provance veoyr son oncle le cardinal, et pour deux ou trois mois : ce que Leurs Magestés luy octroyarent librement. » (T. VI, p. 7.)
3. Il insiste encore ailleurs sur cette indépendance : < Nous estions tous à nous et à nos voulontez et à nos despens. » (T. VI, p. 129.)
4. Le capitaine La Rivière menait à ses frais une compagnie de cinquante arquebusiers.
ce fut une trouppe, pour estre petite, aussi bette, aussi bonne et si leste et aussi bien armée que jamais sortit de France pour aller contre les infidelles ; aussi par tous les lieux d'Italie où nous passions nous tenoient en ceste estime et nous admiroient estrangement ; car nous avions passé par Milan où nous nous estions accommodez d'habillements et d'armes si superbement qu'on ne sçavoit pour quelz nous prendre, ou pour gen tilzhommes , soldatz, ou pour princes, tant nous faisoit beau voir 1 . » Quant à l'itinéraire qu'ils suivirent, il nous en dit à peine quelques mots. Il séjourna probablement assez longtemps à Milan avec Strozzi qui, plusieurs mois avant son départ de France, avait fait la commande de deux douzaines de gros canons d'arquebuse à un armurier de cette ville, Gaspard, c qui a esté le meilleur forgeur et maistre qui sera
jamais Quand nous fusmes arrivez, M. d'Estrozze
les trouva tous faictz et en donna à ses amis dont j'en euz une et la garde encor dans mon cabinet 2 . »
2. T. VI, p. 75-76, Brantôme ajoute : « Voylà d'où premièrement ayons en l'usage de ces gros canons de calibre, que, quand on les tiroit, vous eussiez dict que c 'estaient mousquetades ; et un chascun nous admiroit partout où nous passions en Italie, et où nous faisions quelques salves. Mais il ne faut point doubter qu'il y en avoit plusieurs bien mouchez et ballaffrez, et par le nez et par les joues, d'autant que mesprisé et vilipendé estoit celuy grandement qui ne couchast en joue. Si bien qu'il y en eust eu plusieurs bien mouchez d'advantage, sans un honneste gentilhomme, que je ne nommeray point de peur de me gloriffier, qui trouva la façon à coucher contre l'estomach et non contre l'espaule, comnV estoit la coustume alors : car la crosse de l'harquebuz estoit fort longue et grossière, et n'estoit comm' aujourd'huy, courte et gentile et bien plus aysée à manier. » Un peu
La plupart de ces nouveaux croisés passèrent à Rome où était l'ambassadeur de France, Glutin d'Oisel, seigneur de Villeparisis, c un fort honneste gentilhomme et digne de sa charge. Il nous fit à tous faire la révérence à ce bon et sainct père, le pape Pie Quint, qui nous receut certes de grand coeur et
d'un fort amiable visage et ce bon père nous
donna à tous des Agnus Dei pour nous préserver des dangers 4 . »
De Rome ils gagnèrent Naples, où était le rendezvous général. Ils n'y restèrent que peu de temps, mais Brantôme n'avait pu oublier le charmant accueil que, six ans auparavant, à la suite du grand prieur, il avait reçu de la marquise del Gouast, et il ne manqua pas de s'enquérir d'elle. Ayant su qu'elle vivait encore, il s'empressa de se présenter à son palais : c Je fus aussitôt recogneu par un vieux maistre d'hôtel de céans, qui alla dire à madite dame que je luy voulois baiser les mains. Elle, qui se ressouvint de mon nom de Boutdei lie, me fit monter en sa chambre et la voir. Je la trouvay qui gardoit le lict, à cause d'un petit feu voilage qu'elle avoit d'un costé de joue. Elle me fit, je vous jure, une très bonne chère. Elle s'enquist fort à moy des nouvelles de feu M. le grand-prieur, et d'affection, et comme il estoit mort, et qu'on luy avoit dit qu'il avoit esté empoisonné, » ce dont il la détrompa. Elle avait conservé un profond souvenir de ce prince
plus loin, il nous donne des détails très intéressants sur l'introduction de Farquebuserie dans l'armée française et sur la fabrication dans notre pays des arquebuses, des corselets et des morions gravés et dorés (p. 72-77).
qui, de retour en France, avait chaïgé Ym de ses capitaines de galères, Beaulieu, d'aller la visiter de sa part elle et ses deux filles, et de leur porter « force présens de toutes les petites singularitez qui estoyent lors à la cour et au Palais 1 , à Paris et en France; car ledit sieur grand-prieur estoit la mesme libéralité et magnificence ; à quoi ne faillit le capitaine Beaulieu et de présenter le tout qui fut très bien receu, et, pour ce, fût récompensé d'un beau présent. Elle se ressentait si fort obligée de ce présent et de la souvenance qu'il avoit encor d'elle, qu'elle me le réitéra plusieurs fois 2 . Elle me pria cent fois de ne prendre autre logis que le sien, mais je ne le voulus jamais, n'ayant esté mon naturel d'estre importun ny coquin 3 . Je l'allois voir tous les jours pour sept ou huict jours que nous y demeurasmes et y estois très bien venu, et sa chambre m'estoit toujours ouverte sans difficulté. » A son départ, elle lui donna des « lettres de faveur » pour son fils, le marquis de Pescaire, général dans l'armée espagnole, et lui fit promettre qu'à son retour il ne prendrait autre logis que le sien 4 .
1. G 'est-à-dire dans les boutiques qui garnissaient la galerie du Palais de justice à Paris.
2. T. IX, p. 371-372. « Pour l'amour de luy, elle fit une courtoisie à un gentilhomme gascon, qui estoit lors aux gallères de M. le grand-prieur, lequel, quand nous partismes, demeura dans la ville malade jusqu'à la mort. La fortune fut si bonne pour luy, que, s'addressant à ladite dame en son adversité, elle le fit si bien secourir qu'il eschappa et le prit en sa maison et s'en servit, et que, venant à vacquer une capitainerie en un de ses chasteaux, elle la luy donna, et luy fit espouser une femme riche. » (T. IX, p. 372.)