‹ Bras d'acier (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

On était à la lin de novembre l.SiO. La saison des pluies forçant les mineurs à quitter momentanément ica plticeres , les chercheurs d'or arrivaient en foule à San-Francisco.

Bien que cette ville eût déjà pris un prodiyieu:?^ développement durant les deux années qui venaient de s'écouler, elle ne comptait encore que cinq ou six mille maisons et une trentaine de mille habitants tout au plus. Celte population s'augmentait chaque jour d'une multitude d'étrangers accourus de tous les points du globe. Malgré les tentes et les baraques en liois qui s'élevaient, comme par enchantement, autour de quelques maisons de briques ou de pierres , les étrangers et les mineurs affluaient en si grand nombre, qu'ils ne parvenaient qu'avec la plus grande dilïiculté à se procurer des logements. Composés pour la plupait, ainsi que les auîres maisons de la ville, d'un seul étage et d'un rez-de-chaussée , les hôtels étaient complètement remplis. Or, Dieu sait ce que voulait dire le mot rempli, à cette époque où un appartement fort modeste se louait de trois à quatre cents dollars par mois*. Peu de voyageurs

* Le dollar vaut environ 5 fr. 37.

— Ils y sont déjà une douzaine. Peut-ôtre, cependant, que...

— Voyons toujours! s'écrièrent les mineurs, qui poussèrent le garçon devant eux, et pénétrèrent dans une vaste pièce située à droite de l'entrée.

Une table en bois épais occupait la moitié environ de la longueur de cet appartement. Les rallonges de cette table, démontées et posées à plat sur le sol contre la muraille, servaient de lit à plusieurs individus qui dormaient déjà, roulés dans leurs couvertures, et la tête appuyée sur leurs bagages en guise d'oreiller.

Les mineurs se hâtèrent de se débarrasser de leurs pesants fardeaux. Joë Plum, le domestique de l'hôtel, posa sur la table des pièces de viande rôtie, du pain, des conserves au vinaigre, des pots de moutarde, des jambons, du vin, de la bière et de l'eau-de-vie. Au moment oi^i les mineurs s'asseyaient autour de la table, les uns sur des tabourets, les autres sur des bancs, un nouvel individu entra dans l'appartement.

C'était un homme de trente-cinq à quarante ans, d'une taille élevée et d'une assez belle prestance. Bien qu'il portât le môme costume que la plupart des autres mineurs, il y avait en lui quelque chose qui faisait deviner un individu appartenant à une classe plus élevée que la majorité des convives. Sa figure, qui avait dû être remarquablement belle dans sa jeunesse, portait l'empreinte des passions les plus désordonnées. Des, rides profondes creusaient son visage.

— Garçon de l'enfer, s'écria-t-il en s'adressantà Joë, pourquoi ne viens-tu pas lorsque je t'appelle?

— Je ne puis être partout à la fois, répliqua le garçon, Sans se préoccuper de la colère du voyageur.

— Tiens, c'est Vandeilles! exclama Ribonneau... bonjour, bonjour... cher.

— Bonjour Uibonneau, répondit Vandeilles en serrant la main du Provençal.

. — Est-ce que c'est là le duellisle, le joueur enragé, celui qui a tué James et Toby? demanda un des mineurs à son voisin,

— Précisément, répondit ce dernier, connu sous le surnom de John Craddie. J'espère bien qu'il trouvera son maître quelque jour.

Tandis que l'Américain formulait à demi voix ce souhait charitable, quelques autres mineurs vinrent tendre la main

liRAS D ACIER. 7

;ï Vandeilles, avec celte familiarité qui, dans la vie dos placerez, s'établit si vite entre les gens des conditiuns les plus différentes.

— Est-ce que vous arrivez aussi? demandèrent-ils au Français, dont les vêtements semblaient, comme les leurs, couverts de boue et ruisselants d'eau.

— A l'instant même... Eh bien, Joë, chien maudit, s'écria Vandeilles en arrêtant le garçon au passage, as-tu juré de nous laisser mourir de faim et de soif? Où sont les provisions que je t'avais commandé d'apporter dans ma^îhambre?

.Toë grommela une réponse, tout en distribuant du viu et de la bière aux mineurs.

— Restez donc à souper avec nous, Vandeilles, lui dirent quelques-uns des convives.

11 hésita un moment; puis, avec le geste d'un homme qui prend son parti, il dit tout bas quelques mots au garçon.

— Soyez tranquille, Monsieur, répondit celui-ci;, je vais porter h Madame tout ce qu'il lui faut.

— Tiens, s'écria le Provençal, vous avez donc votre...

— Ribonneau, interrompit vivement M. Vandeilles , vous oubliez trop souvent que je déteste les questions indiscrètes.

— C'est bien, c'est bien, répliqua son compatriote, un peu déconcerté, on se conformera désormais à vos ordres, Monseigneur.

— Je vous y engage, reprit Vandeilles d'un ton sec. Puis, s'asseyant à côté des autres convives, il attaqua

vigoureusement le rumpsteak, le jambon et les conserves au vinaigre. Pendant quelque temps, ou n'entendit que le cliquetis des fourchettes et des couteaux. Au bout d'une demiheure de cet exercice, qu'accompagnaient de fréquentes libations , un joyeux entrain commença à se répandre parmi les mineurs. Ils se livrèrent bientôt à tous les éclats d'une bruyante gaieté, sans se préoccuper des dormeurs couchés à côté d'eux. On prépara du punch et du grog. Ou alluma les pipes et les cigares. Avant que dix minutes se fussent écoulées , une quinzaine de voix s'élevèrent en même temps. Les uns chantaient, les autres racontaient des histoires de diggers * ou commençaient des plaisanteries d'un sel peu attique, qui s'éteignaient dans de formidables éclats de rire.

* Diggcr : chercheur d'or.

— Ah! si nous avions des caries! s'écria un mineur du Kentucky.

— Demandons-en au garçon, dit Vandeilles.

On réveilla Joë, qui dormait dans un coin. Il répondit par un refus péremptoire.

— Nous n'avons pas un seul jeu de cartes, ajouta t-il ; d'ailleurs, il n'est pas d'usage de jouer dans les hôtels à cette heure de la nuit.

Interrompu par un hourra de malédictions, Joë profila de ce que tout le monde lui parlait à la fois pour ne répondre à personne, et se sauva au plus vite.

— J'en ai bien, moi, des cartes, dit en se levant sur le coude un Mexicain couché au fond de la salle, que le tapage des nouveaux arrivés tenait' éveillé depuis quelque temps.

— Donnez t s'écrièrent cinq ou six mineurs en courant à lui.

— Six beaux jeux tout neufs que j'ai achetés ce matin, ajouta-t-il.

— Donnez donc ! reprit le chœur des mineurs.

— J'en veux deux cents dollars.

— Que Satan te torde le cou! lit Jeukins. Pour dix dollars, on en achèterait le double.

— Oui, si les boutiques étaient ouvertes. C'est à prendre ou à laisser.

En Californie, à cette époque, on pouvait fort bien tuer un homme, dans une querelle, sans avoir trop à redouter les rigueurs de la justice; mais, en revanche, la moindre atteinte à la propriété vous exposait à une pendaison immédiate. Personne ne songea donc à employer la force pour s'emparer des cartes du Mexicain.

— Cinquante dollars, hasarda Jenkins.

— Bonsoir, fit le Mexicain en ramenant sur ses épaules les plis de son zarape.

Vandeilles prit dans sa ceinture une poignée de poudre d'or, et choisit deux ou trois pépites qu'il soupesa dans la main.

— Que chacun fasse comme moi , dit-il. Voici une once et demie pour ma part. (L'once d'or, l'once américaine, valait alors 16 dollars ou 85 francs et quelques centimes.)

Les autres mineurs suivirent l'exemple du Français, avec plus ou moins de libéralité. Les deux cents dollars se trou-

nuvs d'aciku. 9

vèrent bientôt cumiiltHcs. Vandeilles, dans le chapeau (luquel se faisait la collecte, jeta au Mexicain la poudre d'or ainsi recueillie, et reçut en échange les paquets de cartes.

— Kn place! s'écria-t-il, en approchant de la tahle un grand escabeau de liois.

— Quel jeu allons-nous jouer? demanda Knii(|uez Mundiaz.

— Le poker, parbleu ! dit Jenkins.

— Non, non! s'écrièrent aussitôt plusieurs mineurs, qui soupçonnaient Jenkins d'appartenir à l'honorable corporation des Gamblers, ou Grecs Américains.

— C'est un jeu trop conmiode pour les Gamblers, ajouta crûment un Mexicain.

— Qu'est-ce que tu entends par là? demanda Jenkins d'un ton menaçant.

— Voyons! dit Bucolick, pas de querelles, jouons tranquillement.

— Une partie de monte *, proposa un Mexicain.

Ses compatriotes appuyèrent cette motion. Il n'en fallut pas davantage pour que les Américains persévérassent dans leur intention de jouer le poker.

— Je vais vous mettre d'accord, moi, dit Vandeilles, qui écoutait tranquillement la dispute, tout en battant les cartes pour les faire glisser plus facilement et mêler les couleurs. Nous allons jouer le lansquenet.

— Nous ne connaissons pas ce jeu, répliquèrent deux ou trois individus.

— Vous comprendrez bien vite. C'est absolument comme le monte. Faites vos jeux, Messieurs ; je prends la banque.

— Pourquoi serait-ce vous plutôt qu'un autre? réclama Jenkins.

Vandeilles haussa les épaules sans répondre, et versa sur la table une certaine quantité de poudre d'or, sur laquelle il posa son revolver à six coups.

— Je veux qu'on tire à qui fera la banque, moi, reprit Jenkins.

— Alors nous tirerons avec ceci, répondit Vandeilles, qui mit la main sur la poignée du long couteau de chasse suspendu à sa ceinture.

* Le monte est un j ii mexioaiii f|iii ressemble lieaticonii ,iii lansquenet.

— Pourquoi pas? répliqua Jenkins , on dégaînanl son bou'ie-knife.

— Voyons, Jenkins, veux-tu donc te faire écharper? dit à demi voix John Craddle, qui saisit le bras de son bouillant compatriote. James maniait le bowie-knife mieux que toi, tu le sais bien. Cela n'a pas empêché ce damné mangeur de grenouilles (sobriquet donné aux Français par les Anglais et les Anglo-Américains) de lui fendre la tête en moins de deux minutes de combat.

Après un instant d'hésitation, Jenkins finit par se rasseoir, tout en grommelant quelques menaces. Vandeilles leva les épaules d'un air méprisant, et commença sa banque, que personne n'essaya de lui disputer... Rien qu'à regarder cet homme manier l'or et les cartes, on devinait le joueur effréné, capable de tout sacrifier à sa terrible passion.

Muni d'une petite balance empruntée à l'un des mineurs, il versait successivement dans un des plateaux la mise de chaque joueur ; il repiplissait ensuite l'autre plateau d'un poids égal de poudre d'or, qu'il puisait dans le petit tas placé devant lui. Puis on vidait sur la table le contenu de chaque plateau en regard l'un de l'autre.

Le sort se déclara pour le banquier. En moins d'une demi-heure, Vandeilles eut accumulé devant lui plusieurs livres de pépites et de poudre d'or. A ce moment, on ouvrit violemment la porte, et trois nouveaux individus entrèrent dans l'appartement.

— Les Goliath ! murmurèrent quelques mineurs d'un air consterné.

— Tant mieux ! s'écria Jenkins. Je veux être pendu si Vandeilles et le gros Tom ne se prennent pas à la gorge avant qu'il soit une heure.

Par ce surnom de Goliath, aussi connu que redouté dans les placeres, on désignait deux frères américains, dont le vrai nom était Smilhson, et un de leurs cousins, Harry Kellow. L'aîné, Tom, auquel le surnom de Goliath s'appliquait particulièrement, avait une taille gigantesque (plus de six pieds), et des membres énormes (jui révélaient une force extraordinaire. Ues cheveux roux, coupés fort courts, se dressaient comme les crins d'une brosse au-dessus de son front bas et étroit. Une barbe de même couleur, aussi rude que la crinière d'un liison, couvrait jusqu'aux pommettes ses joues bouffies et violacées. Ses petits yeux, enfoncés

niiAS o'Acir.n. M

sons (l'épais sourcils et sillonnés de veines rougcâlres, sa Vi>ix raïKiue et lniisque, ses manières insolentes, tout en lui rovéiail la nioclianceté, l'orgueil de la l'urce brutale, linteinix-ranee et l'abruiissenient. Quant à IMiilii), le second des Smillison, il rcssemblail en tout à son frère, mais avec (les dimensions un peu moindres. Cus doux hommes, qu'on accusait tout bas de nombreux assassinats, étaient la terreur des placeres. Ils avaient pour compagnon et pour complice habituel leur cousin llarry, que sa taille, sa force, ses vices et sa cruauté rendaient le digne acolyte de ses sauvages parents.

— Place, vous autres! cria Tora, en promenant avec insolence autour de lui son regard sinistre et abruti.

Presque tous les individus qui se trouvaient réunis dans la salle étaient des hommes vigoureux, dans la force de l'âge, et dont les traits annonçaient l'énergie et la résolulion. Telle était cependant la réputation de violence et de férocité des Goliath, que chacun se dérangea pour livrer passage aux trois colosses, qui s'approchèrent de la table de jeu.

— Tiens, on joue donc ici? s'écria Tom. Tant mieux, je n'aurai pas besoin de courir jusqu'à Dupont-street pour perdre mes onces d'or. Allons, ote-toi de là, animal! continu^-t-il en s'adressant à un Mexicain qui, brisé par la lièvre, se tenait à demi couché sur la table.

Comme le pauvre diable ne se dérangeait pas assez vite au gré du géant, il le poussa si rudement qu'il l'envoya rouler à l'autre extrémité de la salle,

— Hé là-bas, tenez-vous donc tranquilles, s'écrièrent deux ou trois dormeurs, réveillés par ce projectile d'un nouveau genre.

— Allez au diable! las de coyotes*, répliqua Goliath insolemment; je recommencerai si cela me fait plaisir.

Un moment étourdi de sa chute, le .Mexicain lira son machete ** et se jeta sur son brutal agresseur. Tom saisit le bras du pauvre fiévreux, lui arracha le macheie, et le renversa de nouveau d'un coup de poing dans la poitrine. Cédant à une colère facile à comprendre, le Mexicain allait se précipiter une seconde fois sur Goliath et se faire probable-

* Loup lies prairies. — "** Sorte de couteau de cliasse ou sabre droit.

maut issaïamer, larsiÇtTinn aiaia viwiïxrnuBa^ Itf ^aat pa* Ufc iambe. Il se- petouma ftirieiix, mai&, t«t reeoTiiiasaanl L'Individu rai le reîenat, il laÏHia. éctiapner im. otl lie airpriife lit le juie.

— Hcas (f Aiïiearl (fifc-ii à fienii vois, «a: vayant fjoe le mnrrçau vjnu lui fiaisait ^ene le « taire.

Qiieiqiie bat '{iril eiit prononeé ae mot, dercnitnis indmdiis conciles a cdté le Im L'avaient entendiL Us ae (fresBèrent brasqoemeni sur le cirade et regardèrent sf^k une vive onnosité l'huninie itf'jn v^i^nait l'ioneier aimai.. Se vfiyanr r^ji^onmi. Bras i'Aîiiea* -ie leva ijris<|ueffleni. lï a^enveiopça <iami les pli» & îojl zacape. eA arrêta. ^fim aaae Les rmnenxs qni venaient avef: empressement lui tendre !a main. Tans lui r'ipundirent par nu iuyetix i^jiirire ^ gar ni iiirne le tête amicaL 'jomme pour lui grnmeî.tr'i le àienee & lui exprimear en même temps Le piaiar pie lenr oaiisait a -"- • -ve.

it su* sa Sgnre Le» larges h in5d& de ïon :iomijr?ri œ^iagnaL eEt peJeva juwpr au meniun. les plis de son lin zarape du Saitiilo ; puis, î'iQprjcliaiit le la laliie, d ai tint deiiout et alencieux dfscnei'e im ^ouge le mineur?.

Le personnage -a aélèfire 'Eans les piaueres le a L'aiiiorue^ «ffus le i)U7itim le Bras f .i*;ier, naît l'imii laiile moyenne,, mais admirai) lem eut bien propmîioTinH+^. Dans oe» atmirees,, oii l'on e^ si s;^iuvent aluii^éile eomlialtre pour « fbnmie et pour m vie, on apprend bien v!te i évaluer sa pmpKt &Tf:e, ainâ 'pie ceile lie i;iiaipie ludivrdu «pion rfini;onire&. Sous l'apparence, un peu fcèle peut-être au: premier aiirrafl^ de Pai)lo, un <eil exercé devinait onmntemimt une forfre proéliiiieuHe et one réastance inouïe a la faiirae. L éiasîicitédfr aes mouvements, et son reànt légèrement bronze par Ifee soleil, rappelaient le ereule espagnol. L impasainiitit 'le sa. physionomie formait un. contraste Hrange avec l'e^riat e^rauiviiuuir'i le -k^s ^iids yeux aoir?. ipu. itses et rêveurs

SOUS leurs cils un peu recourbés, semblaient ttnijours luntt-nipler une imago mystérieuse dans le nidUile loinlain des songes, l'n lui adressant la parole, ou rapprlau souvent par son prénom de l'ablo.

— José, demanda-t-il à demi voix au Mexicain, qui, debout près de lui. dardai! un regard plein de ressentiment sur l'aillé des Smillisoii, de (luel />/«(.(/■ vienueiU donc ces Goliath?

— Dieu le sait, répliqua José. Les bandiis ne restent pas longtemps dans le même endroit. Dès (ju'ils ont fait quelque mauvais coup, ils passent prudemment dans un autre placer pour y recommencer leurs brigandages. Croyez-moi, liras d'Acier, jamais vous uaurez rendu un plus grand service aux placeres que le jour où vous les débarrasserez de ces trois misérables.

Comme le Mexicain achevait ces paroles. Vandeilles, qui venait de perdre un coup important, frappa violemment sur la table en jurant comme un païen. Il racheta la banque de son voisin de droite et se mit à peser de nouvelles mises. Dans le mouvement qu'il lit pour élever la balance à poudre d'or, une bague en brillants, de forme singulière, qu'il portait au petit doigt de la main gauche, attira tout à coup l'attention de Bras d'Acier. Une expression de surprise douloureuse assombrit la figure, habituellement si impassible, de ce dernier. 11 se rapprocha brusquement des joueurs, les yeux fixés sur le chaton de celte bague.

Après quelques minuies d'un silencieux examen, il ouvrit la cartouchière qu'il portait a sa ceinture, en relira un petit sac en peau rempli de poudre d'or, et jeta sur la laMe un 'iii(/<j('t ' pesant au moins (|uatre livres.

— Diable! lit Vandeilles, en regardant d'un airétoiiui' le hardi joueur qui débutait ainsi par uu enjeu d'envirou cinq mille francs.

— Tenez-vous? demanda Ihas d'Acier.

— Sans doute! rt'pondit Vandeilles.

11 versa devant le nui/grl une égale quantilé de poudre d'or et retourna deux as.

— Ciagné, repril-il en ramassant les mises.

Bras d'Acier avamja un nouvel enjeu, plus considérable encore que le premier. 11 lu' fui pas plus lieureiix. Il perdit

* Grosse jn-pile (ninrccau d'or).

14 URAS d'acier.

successivement cinq à six parties sans que la nioindre trace (le dépit ni de contrariété se peignît sur sa'Tigure. Au septième coup, voyant que son sac à poudre d'or était presque vide, il le retourna complètement. Quelques onces seulement tombèrent dans sa main.

— Eh bien? demanda Vandeilles, en voyant que son adversaire ne mettait pas au jeu.

Tous les spectateurs, groupés autour de la table, regardaient Pablo avec une curiosité d'autant plus facile à comprendre, que quelques-uns d'entre eux croyaient le reconnaître,

— Attendez, dit Pablo en s'adressant à Vandeilles.

Il laissa tomber son zarape, jeta son chapeau sur la table et se tourna vers les mineurs.

— Bras d'Acier, Bras d'Acier ! s'écrièrent-ils avec une expression non équivoque de satisfaction.

Les voisins de Pablo s'empressèrent de lui tendre la main : les autres s'approchèrent vivement, ou montèrent sur leurs bancs pour le regarder et le saluer par un signe amical. Les Goliath eux-mêmes se levèrent précipitamment de leurs sièges et regardèrent longtemps Pablo en se parlant à voix basse.

— Ah çà, jouons-nous, ou ne jouons-nous pas? reprit Vandeilles, chez lequel la passion du jeu étouffait jusqu'à la curiosité.

— Qui veut me prêter de l'or? demanda Bras d'Acier. Vandeilles se mit ta rire. Les mineurs sont, comme la

fourmi de la fable, peu prêteurs. A sa grande stupéfaction, tous les bras se tendirent vers Pablo, qui n'eut que l'embarras du choix entre les bourses et les ceintures qu'on lui offrait.

— Merci, mes amis, dit ce dernier, sans paraître étonné d'un empressement si extraordinaire. Quels sont ceux d'entre vous qui ont été les moins heureux dans la campagne de cette année ?

— Moi, moi! s'écrièrent cinq ou six mineurs, parmi lesquels se trouvaient José Guérino, Craddle, Ribonneau et Bucolick.

— Passez-moi ce que vous avez d'or, leur dit Pablo.

Ils obéirent d'un air aussi satisfait que si Bras d'Acier eût annoncé l'intention de leur distribuer de l'or au lieu d'en demander.

lîRAS n'ACIER. 15

— Que diable est-ce que cela signifie? demanda Vandeilles à l'un do ses voisins. Le plus riche d'entre nous aurait demandé une livre d'or à son meilleur ami, avec promesse d'en rendre deux le lendemain, qu'il n'aurait pu l'obtenir; et c'est à qui jettera son or à cet homme qui vient de perdre tout ce qu'il possédait?

— - Je crois bien ! répliqua le mineur, tandis que Pablo versait sur la table l'or qu'on venait de lui remettre, sans même prendre la peine de le peser. Je donnerais volontiers tout ce que je possède pour être à la place de José. Les cinq ou six onces d'or qu'il vient de prêter à Bras d'Acier lui vaudront une fortune.

Vandeilles se disposait à lui adresser d'autres questions; mais à ce moment Pablo avança un nouvel enjeu, et la partie recommença. Le banquier tourna un sept pour lui et un valet pour Bras d'Acier; plusieurs caries se succédèrent sans amener de résultat.

— Sept! j'ai gagné, s'écria Vandeilles.

— Combien y a-t-il devant vous? demanda tranquillement Pablo.

— Soixante-douze livres et neuf onces *, répondit Vandeilles, au bout de quelques minutes employées à peser les pépites et la poudre d'or.

— Banquo, dit Bras d'Acier.

Sur un geste du créole, bourses et ceintures se tendirent de nouveau vers lui. Les Goliath même, après s'être concertés un moment, suivirent l'exemple des autres mineurs. Tom offrit au jeune homme un sac de peau qui devait contenir au moins une dizaine de livres d'or.

Pablo le repoussa du geste.

— Pourquoi nous refusez-vous ? demanda Goliath d'une voix irritée.

— Parce que cet or est le fruit du vol et de l'assassinat, répondit Pablo du ton le plus calme.

Un silence presque lugubre suivit ces paroles. Goliath grommela quelques injures; mais, avant que sa lourde intelligence eût trouvé une réponse, le jeu avait recommencé.

— Voyons, dit Vandeilles, réfléchissant k la somme énorme qu'il allait risquer, je ferais peut-être prudemment de passer la main.

* Près de 100,000 francs.

16 BitAs d'acier.

— Alors, je la prends, lit Pablo.

— Ma foi, non, reprit Vandeilles après un instant d'hésitation, j'irai jusqu'au bout... Un quatre pour moi, un neuf pour vous.

Puis, au milieu d'un profond silence, il abattit successivement un cinq, un sept, un autre sept, un deux.

— Neuf! s'écrièrent les mineurs, dont les voix ne formèrent qu'un seul cri.

— Enfer et malédiction ! fit Vandeilles, en frappant du poing la carte qui venait de donner la victoire à son adversaire.

— Je vous achète votre banque deux cents dollars, dit Pablo au mineur qui allait remplacer Vandeilles.

— Soit, repartit le mineur.

— Faites vos jeux, Messieurs, dit Bras d'Acier en mêlant les cartes.

C'était une chose si insolite de voir Pablo toucher à un jeu de cartes, que les mineurs se regardèrent comme pour se demander ce qu'ils devaient faire. Vandeilles, les yeux fixes et les sourcils froncés, jeta sur la table tout ce qui lui restait de poudre d'or; mais la chance avait tourné contre lui.

La banque gagna du premier coup.

— Rien, plus rien! s'écria-t-il, après avoir fouillé dans toutes ses poches avec la rage du joueur qui se sent dans l'impossibilité de se livrer à sa terrible passion.

— Vous avez des bijoux, observa Pablo, une montre, des bagues; je vous les joue contre cinq livres d'or *.

— Cette bague vaut à elle seule plus de mille dollars, répliqua Vandeilles, en montrant le bijou qui avait si vivement excité l'attention de Bras d'Acier.

— Mettons dix livres d'or, si vous voulez.

Une contraction des traits de Vandeilles révéla le violent combat qui se livrait dans son esprit.

— Non, dit-il avec effort.

— N'en parlons plus. Ç'etît été peut-être un moyen de vous rattraper... Vos jeux sont-ils faits, Messieurs?

Deux coups que gagna Bras d'Acier se succédèrent sur des enjeux peu considérables. A la fin, Vandeilles ne put y résister.

' La livre d'or valait à celte époque environ 4,300 francs.

«RAS d'aCIEK. l"

— Voulez-vous faire quinze livres contre ces bijoux et tM'lle liague ? deinanda-l-il à l'ahlo.

V — C'est plus qu'ils ne valent, répondit le créole; mais, n'importe, je les tiens.

Vaiideilles ota la Ijagiie de sou doigt et la jeta sur la table avec les autres bijoux.

— lùicore perdu! s'écria-t-il un instant après.

Il sortit en blaspliéniant, et UmwA la porte avec tant de violence que toute la maison eu retentit.

— Vous voilà donc devenu joueur, liras d'Acier? dit un vieux .Mexicain en se rapprochant de Pablo, qui continuait sa banque et retournait les cartes sans presque les regarder.

— Un caprice, fit liras d'Acier en haussant les épaules. J'en suis déjà ennuyé... Je passe la main.

Il se leva et fit signe à tous ceux qui lui avaient prêté de la poudre d'or de venir recevoir le montant de leur avance.

Une expression de désappointement se peignit sur la physionomie des mineurs, tandis que Pablo remettait à chacun d'eux une quantité d'or presque double cependant de celle qu'on lui avait prêtée.

— Ceci ne compte pas, dit Pablo, qui remarqua leur contrariété. J'ai pris vos noms à tous, et je me charge de votre première campagne. Vous formerez deux bandes.

Les mineurs auxquels s'adressaient ces paroles poussèrent un cri joyeux.

Les autres le félicitèrent, mais non sans un sentiment d'envie.

— Si tu veux me laisser partir à ta place, José, dit un des mineurs au Mexicain, je te donne tout de suite dix livres de pépites.

— Non, sur mon âme ! s'écria José. Dussé-je mourir en route, je ne manquerai pas une pareille occasion de faire ma fortune.

— Ce n'est pas notre faute si vous n'avez pas accepté notre or. Bras d'Acier, reprit le mineur en se tournant vers le créole ; nous vous l'olfrions de bon cœur.

— C'est juste, répondit Bras d'Acier après un instant de réflexion. Intéressée ou non, toute bonne volonté mérite une récompense. Vous êtes vingt-deux... sur lesquels quatorze ont déjà ma promesse... Eh bien, que les huit autres forment une troisième bande sous la direction de Jenkins.

— Vive Bras d'Acier! s'écrièrent les mineurs.

— Nous sommes vingt-quatre, dit une voix au fond de la salle.

— James et Pepe ne comptent pas, répliqua Bras d'Acier.

— Pourquoi cela, don Pablo? demanda James en s'avançant. Nous avons mis tout autant d'empressement que les autres...

— Vous savez fort bien le motif de votre exclusion, interrompit Pablo. Vous m'aviez promis tous les deux de réserver un tiers de vos fouilles au placer de San-Benito pour la veuve et les enfants de ce pauvre Lunilym. J'ai appris l'autre jour que vous aviez manqué k votre promesse. Vous n'obtiendrez jamais rien de moi désormais.

— Nous enverrons sa part à la veuve, murmura Pepe.

— Et vous la doublerez, répondit Pablo. Si demain, à midi, celte pauvre femme n'a pas reçu les deux tiers des trente-cinq livres que vous avez recueillies tous deux, c'est moi qui irai vous les réclamer de sa part,

— Alors nous pourrons partir avec les camarades? demanda James.

— Non, répliqua Bras d'Acier d'un ton ferme.

Les deux hommes baissèrent la tête et se retirèrent derrière les autres mineurs. Vandeilles rentra au même instant, tenant à la main un sac en peau de chamois, orné d'une broderie assez élégante, qui semblait contenir à peine quelques onces d'or. 11 se remit au jeu et regagna quelque argent. Lorsque son tour de tailler arriva, il avait devant lui cinq ou six livres de poudre d'or.

— 11 paraît que vous faites Charlemagne, Bras d'Acier? dit-il en élevant la voix pour être entendu de Pablo, qui était allé se recoucher.

— C'est l'usage ici, vous le savez, répondit Bras d'Acier. Au reste, je vous ai gagné une soixantaine de livres, et je suis tout prêt à vous les jouer d'un seul coup, si vous y tenez. Mais j'entends que ce coup soit le dernier, quel que puisse être le résultat.

— Je n'ai que dix livres et quelques onces. Les tenezvous? demanda Vandeilles.

— Volontiers...

Vandeilles retourna un roi. C'était la carte de son adversaire.

— Encore perdu 1 s'écria-t-il avec rage. L'enfer est ce soir contre moi.

— Gardez cet or si vous voulez, dit l'ablo en ropuussant les enjeux que lui offrait le Franrais. Je n'en ai que faire niaintonani; vous me le rendrez pins tard.

— Mais, si je perds? répliqua Vaudeilles.

— Vous me le rendrez après la prochaine campagne.

Vandeilles hésita un instant; mais l'amour du jeu possédait tellement le malheureux, qu'il n'eut pas le courage de résistera la tentation. Il halbulia un remerciement, et continua à jouer avec diverses alternatives. Il avait déjà presque tout perdu, lorsqu'une querelle s'éleva entre lui et l'aîné des Goliath, au sujet d'un coup douteux.

— On nous vole, s'écria grossièrement le colosse, toujours prêt h chercher des prétextes pour ne point payer.

— Tu en as menti, chien d'Yankee, répliqua aussitôt Vandeilles, qui avait en elïet joué fort loyalement.

— Vous avez triché : je reprends ma mise.

— Je te défends d'y toucher.

L'Américain haussa les épaules. Il étendit sa main large et velue sur le petit tas de poudre d'or qui faisait l'objet du litige, et le ramena de son coté.

Ke pouvant lui arrêter le bras, malgré tous ses efforts, Vandeilles, furieux, éparpilla d'un vigoureux revers de main les pépites que Tom allait remettre dans sa ceinture. La réponse de Goliath fut un coup de poing si rudement asséné que la tête du Français vint heurter violemment contre la table. Vandeilles se leva d'un bond, en saisissant son revolver; mais, au même instant, Tom lui prit le poignet et le mit dans l'impossibilité de se servir de son arme. Doué lui-môme d'une vigueur remarquable, que surexcitait encore la colère, Vandeilles faisait des efforts prodigieux pour échapper à l'étreinte de fer qui paralysait ses mouvements. De sa main gauche restée libre, il prit Goliath à la gorge. Ce dernier, portant aussitôt la main à sa ceinture, en retira un couteau à lame large et acérée, qu'il ouvrit avec les dents. Au moment où il allait en frapper son adversaire, Vandeilles se rua sur lui avec tant d'impétuosité que tous deux tombèrent ensemble en faisant trembler l'appartement du bruit de leur chute. Ils lutlèrent quelques instants, mais la force prodigieuse de Goliath Unit par l'emporter sur celle du Français. Il le renversa sous lui : puis, le maintenant avec le genou et la main gauche, il chercha à dégager sou bras droit, (juc Vandeilles serrait avec l'énergie du déses-

20 BRAS d'aCIEK.

puir. Lo Français était sans armes : en tombant, il avait laissé écliapptM' son revolver, que, d'un coup de pied, Goliath avait chassé sous la table.

Rangés en cercle autour des deux adversaires, les mineurs considéraient ce spectacle avec la môme curiosité que s'il se fût agi d'un combat d'animaux. Sans la célébrité des deux champions, personne ne se lut même dérangé pour venir regarder leur bataille : un autre joueur eût profilé de l'occasion pour s'emparer de la banque, et la partie eût continué sans qu'on se préoccupât des suites de la querelle.

Effrayé du danger que courait son compatriote, Ribonneau voulut à deux reprises lui porter secours; Philip et Harry, le frère et le cousin de Tom, se jetant au-devant du Provençal, le repoussèrent brusquement, avec des paroles de menace.

— Demandes-tu grâce, chien de Français? dit Goliath.

— Non, non! répondit Vandeilles avec énergie, quoiqu'il fût presque étouffé sous le poids énorme de son gigantesque adversaire.

Par une brusque secousse, Goliath parvint à dégager son bras droit, et leva son couteau en poussant un cri sauvage de triomphe.

Au môme instant, le groupe des mineurs s'écarta précipitamment devant Pablo. Ce dernier saisit la main du géant et lui arracha son couteau, qu'il envoya sous la table rejoindre le revolver de Vandeilles.

Tom poussa un rugissement de colère, tandis que Philip et Harry se jetaient sur Bras d'Acier. Le créole recula d'un pas, en roulant son zarape autour de son bras gauche pour s'en faire un boucher, et se tint prêt à recevoir ses deux ennemis. Quelques mineurs firent un mouvement pour prendre sa défense, mais il les écarta d'un geste amical. D'un bond pareil à celui d'un tigre, il vint tomber sur Philip, qui tendait déjà la main pour remettre un couteau à son frère, toujours étendu sur le malheureux Vandeilles, dont il meurtrissait la tôte contre le sol. En voyant Philip rouler à terre, Harry porta un coup de machete à Pablo. Celui-ci para du bras gauche et riposta par un coup du couteau qu'il venait d'arracher à Philip. Atteint en pleine poitrine, l'Américain fit encore deux ou trois pas comme un homme ivre et tomba roide mort.

Au môme instant, une balle passa, en sifflant, à quelques

ponces du front i\o Palilo. Il s'('(;iil liciirousoiiieni liaiss»'» en so vo\ant ajiisU' par IMiilii). S'élaucer sur ce dernier, lui arracher son pistolet et l'étendre à terre d'un coup de crosse appliqué au milieu du front, fut pour Pablo l'alTaire d'une seconde.

— Garde à vous, Bras d'Acier, lui crièrent les mineurs. Lâchant son adversaire évanoui, et renversant le pauvre

.Tosé, qui s'était bravement jeté au-devant de lui, Tom se précipitait sur Pablo. Avant que Bras d'Acier eût le tenqis de tirer son machele, le bowie-knife de l'Américain descendit sur lui avec la rapidité de la foudre : Pablo esquiva, par un hond de côté, ce coup terrible qui lui aurait fendu la tête, et dégaina son macliete.

— Que personne ne bouge ! cria-t-il aux mineurs. Ceux-ci obéirent. Ils se contentèrent de retenir Philip et

de l'empêcher de porter secours à son frère.

Dès les premières passes, Goliath, qui commençait à reprendre son sang-froid, comprit que, malgré sa force et son adresse à manier le bowie-knife, il ne pouvait lutter contre l'habileté supérieure de Bras d'Acier... Un coup de niachete, porté avec une rapidité inouïe, lui emporta la moitié de l'oreille et le blessa légèrement à l'épaule. Le géant poussa un cri de rage. Renouvelant la manœuvre qui l'avait si bien ser%i dans son combat avec Vandeilles, il saisit de la main gauche le bras droit de l*ablo. Ce dernier fit aussitôt le même mouvement. Tous deux se trouvèrent ainsi vis-à-vis l'un de l'autre, chacun chercliaul à dégager son bras droit en même temps qu'à maintenir immobile celui de son adversaire.

Au premier coup d'util jeté sur les deux antagonistes, il ne semblait pas que l'issue de cette lutté pût être mise en doute. Favorisé par sa taille gigantesque, Goliath [taraissait capable! (le bro\er sous sa large main le frêle poignet de son

22 15KAS d'acieiî.

ennemi. Ce dernier ne cédait pas d'un pouce cependant. Sa figure, toujours calme, ne traliissait nullement l'effort inouï qu'il devait faire pour résister à la pression du géant. Le visage de Tom, au contraire, s'empourprait peu cà peu. Ses yeux se gonllaient, La sueur coula bientôt à grosses gouttes sur ses joues violacées. Dominant Pablo de toute sa hauteur, il tenait d'abord fixés sur lui ses petits yeux abrutis et féroces. Le regard étincelant et implacable du créole finit par lui donner froid au cœur et le força de détourner les yeux avec le même sentiment de malaise que si ce regard eût été la pointe acérée d'un poignard. A deux reprises, le colosse, réunissant toutes ses forces, essaya de briser par une saccade la résistance qu'il rencontrait. Chaque fois, le bras de Pablo céda une seconde^ mais, comme un ressort d'acier, ce fut pour se tendre aussitôt avec plus de force. Bientôt la supériorité de Pablo devint évidente. La respiration précipitée et la contraction des traits de son adversaire révélaient déjà la roideur et la fatigue. Goliath le sentit lui-même. Se jetant en avant par un effort désespéré, il effleura de la pointe de son bowie-knife fépaule gauche du créole. Les mineurs poussèrent un cri ; mais Pablo avait déjà repris favantage. On voyait son machele se rapprocher de la poitrine du géant par une progression lente, continue, irrésistible.

Goliath était horrible à voir. Il écumait comme un sanglier aux abois. Une expression hideuse de rage, de honte et de frayeur décomposait sa figure, couverte de sueur et de sang.

Tl grinçait des dents et blasphémait à faire dresser les cheveux sur la tête. A quelques pas de lui, Philip, se débattant contre les mineurs qui favaient désarmé, s'épuisait en vains efforts pour venir au secours de son frère, dont il voyait la mort assurée. Ces deux frères, souillés de tous les vices et coupables de crimes affreux, n'avaient qu'un sentiment qui les rattachât à l'humanité; c'était l'affection qu'ils se portaient l'un à l'autre.

Un silence de mort régnait dans l'appartement ; chaque poitrine se soulevait péniblement sous le poids d'une émotion indicible.

— Grâce ! murmura enfin Goliath, qui sentait sou bras faiblir et voyait la pointe brillante du niachete à deux pouces de sa poitrine.

BRAS d'acieh. 23

— Non, répondit Bras d'Acier... ce serait un crime de laisser vivre un niiséialile tel que loi.

— Mais je ne vous ai jamais rien fait, Bras d'Acier? dit le géant.

— Tu as abusé de ta force pour voler, pour assassiner de pauvres mineurs isolés ou malades... Recommande ton âme à Dieu, si tu sais encore prier.

Goliath fit encore un effort pour échapper à son implacable ennemi ; mais Pablo le ramena et dégagea, par une secousse terrible, la poignée de son machete.

— Grâce, au nom du ciel ! s'écria tout à coup une voix de femme au fond de la salle.

Celte voix produisit un effet extraordinaire sur Pablo. Il lâcha son ennemi et se retourna brusquement.

— Qui a parlé? demanda-t-il avec une visible émotion, tandis que son regard étincelant se fixait tour, à tour sur chacun de ceux qui l'entouraient.

Personne ne répondit. Un des mineurs lui montra du doigt la porte qu'on venait de fermer et qui vibrait encore. Pablo l'ouvrit précipitamment, mais ses yeux explorèrent eu vain toute la longueur du corridor. Le bruit d'une seconde porte qui se fermait à l'autre extrémité de ce corridor lui apprit seulement que quelqu'un rentrait à l'instant même. Le premier mouvement du créole fut de s'élancer de ce côté, mais, remarquant que plusieurs mineurs l'avaient suivi, il se contint et rentra dans l'appartement. Chacun le regardait avec une sorte de stupéfaction qui prouvait combien peu l'on était habitué à le voir donner de pareils signes d'émotion. 11 se passa la main sur le front comme pour se rappeler à lui-même, et reprit en quelques secondes sa physionomie impassible.

— Goliath, dit-il au géant, occupé à étancher le sang qui coulait de sa blessure, pour aujourd'hui, je te fais grâce ; mais rappelle-toi bien ceci : au premier crime commis ^^£ ton frère ou par toi, je me mets à votre poursuite et je vous tue tous les deux, dussé-je parcourir toute la Californie pour vous rejoindre. Demande à tous ceux que tu vois ici; ils te diront que jamais Bras d'Acier n'a manqué à son serment... Lâchez cet homme, continua-t-il, en s'adressant aux mineurs qui tenaient toujours le second Smithson.

Ils obéirent avec un visible regret. Philip courut à sou frère. Tous deux échangèrent quelques paroles à voix basse.

Us sortirent de suite de la salle, en emportant le cadavre de leur cousin Harry.

— Nous nous reverrons! dit Tom, qui montra le poing au créole en ouvrant la porte.

Puis, cédant à un mouvement de rage, il prit son revolver et fit feu sur Bras d'Acier, qu'il manqua. Les mineurs s'attendaient à voir Pablo s'élancer sur le misérable, mais il ne bougea pas.

— Quel dommage que vous n'ayez pas tué ces deux brigands! dirent quelques mineurs avec un accent de désappointement; si vous saviez tous les crimes qu'ils ont commis !

— Qu'est devenu M. Vandeilles ? demanda Bras d'Acier, sans répondre à ce souhait peu chrétien.

Goliath avait si rudement frappé contre le sol la tête du malheureux Français renversé sous lui, et presque étouffé par le poids du gigantesque Américain, que Vandeilles était resté plusieurs minutes sans connaissance. Il commençait seulement à revenir à lui, et se tenait à demi couché sur un banc. En entendant prononcer son nom, il fit un effort pour se lever et se versa un plein verre de rhum. Ranimé par cet énergique breuvage, et s'appuyant contre la table, il s'avança jusqu'à Bras d'Acier. Il le remercia de son intervention avec un air contraint et embarrassé qui ne put échapper à l'œil pénétrant du créole.

— Mon père était Français comme vous, Monsieur, interrompit Pablo avec une politesse glaciale, et je ne pouvais laisser assassiner un compatriote. Je n'ai fait d'ailleurs rien de plus que tous ces Messieurs, ajouta-t-il en montrant les mineurs. C'est plutôt à eux qu'à moi que doivent s'adresser vos remerciements.

Vandeilles poussa un soupir comme un homme qui se sent dégagé d'une obligation pénible. Il gardait rancune à son heureux adversaire, et toute reconnaissance envers ce dernier lui eût semblé un pesant fardeau. Il s'empressa d'adresser aux autres mineurs quelques mots de remerciement que ceux-ci reçurent d'un air assez étonné. Excepté Ribonneau, aucun d'eux, en effet, n'avait bougé pour le défendre. Il sortit ensuite de l'appartement. Pablo le suivit des yeux et sembla deux ou trois fois sur le point de le rappeler. Il le laissa cependant partir sans lui avoir adressé de nouveau la parole.

Dès que le pas de M. Vandeilles eut cessé de retentir dans

n\{\i> d'acikr. 25

Je corridor, Bras d'Acier quitta la salle en faisant siytic aux mineurs de ne pas le suivre. Pendant les dix inimités que dura son absence, les mineurs, dont la curiosité semblait vivement excitée, se livrèrent, par petits groupes, à une foule de conjectures sur l'émotion inusitée que l'impassible Bras d'Acier venait de laisser paraître, et sur la grâce qu'il avait accordée à Goliath il'uiie manière si imprévue.

— Je parie, dit Craddle, que la personne qui a demandé grâce pour Goliath est le petit jeune homme qui a relevé Vaudeilles pendant que nous regardions le combat de Tom et de Bras d'Acier. Je suis bien sur aussi que c'est le même qui est sorti lorsque Bras d Acier a couru vers la porte, car, depuis ce moment, il m'a été impossible de le retrouver.

— C'est la voix d'une femme que nous avons entendue, et non pas celle d'un homme. Ht observer Enriquez Mundiaz.

— D'accord; mais cela pourrait bien être aussi une femme habillée en homme.

— Tiens ! s'écria Ribonneau, serait-ce...

Il s'interrompit en voyant entrer Bras d'Acier. Celui-ci salua les mineurs de la main; puis, sans adresser la parole à personne, il s'enveloppa dans son zarape, se jeta sur la table démontée qui servait de lit, et parut se disposer à dormir. José, qui s'était couché tout auprès, et que la lièvre empêchait de dormir, raconta cependant, le lendemain, que Bras d'Acier était resté éveillé presque toute la nuit.

En quittant la chambre où s'étaient passés les incidents qu'on vient de lire, Vaudeilles traversa toute la longueur du corridor. Arrivé à l'autre extrémité, il s'arrêta devant une porte, et frappa d'une manière particulière.

— Est-ce vous, Amédée? demanda une voix de femme.

— Eh oui, pardieu, c'est moi, grommel.i-l-il avec humeur. Une clef grinça dans la serrure. Vandeilles iiénéira dans

une petite chambre, ou, pour être plus exact, dans un cabinet si étroit qu'un matelas, une chaise et une sorte de commode le remplissaient tout entier. Une lampe de cuivre éclairait seule ce triste réduit, près duquel la mansarde d'une grisette parisienne eût semblé un palais.

Vandeilles jeta la porte derrière lui avec violence, et se laissa tomber sur la chaise, contre le dossier de laquelle il appuya son front endolori.

Une femme jeune encore, et d'une beauté remarquable, mais dont la ligure amaigrie révélait de cruelles épreuves, joignit silencieusement les mains et leva au ciel ses grands yeux bruns remplis d'une muette douleur.

— Que vous est-il arrivé, Amédée? demanda-t-elle après un instant de silence... Amédée? reprit- elle d'un ton suppliant, en voyant que Vandeilles se taisait.

— Ne le devinez-vous pas? dit-il enfin avec une rage coutenue... j'ai tout perdu, tout... tout I

Un torrent de malédictions se fît jour entre ses lèvres serrées par la colère, et son poing, violemment contracté, sembla menacer le ciel.

— Et ma bague, s'écria tout à coup la jeune femme, oij est-elle ? Vous ne l'avez pas jouée, au moins?

Vandeilles baissa la tète et resta silencieux.

— Qu'en avez-vous fait, Amédée?.. mais parlez donc, reprit-elle avec une sorte d'angoisse.

— Puisque je vous dis que j'ai tout perdu, répondit-il avec la colère bourrue d'un homme qui se sent dans son tort.

— Mais elle n'était pas à vous, cette bague, s'écria la jeune femme... Quand vous êtes venu tout à l'heure m'enlever notre dernière ressource, ces quelques onces d'or que j'avais gardées sur moi, je ne prévoyais que trop ce qu'elles deviendraient. Je savais d'avance que demain encore, comme tant d'autres fois, hélas! nous n'aurions plus un dollar pour payer notre gUe et nutre nourriture.

— Berlhe ! interrompit Vandeilles...

— Oui, conliuua-t-elle avec l'énergie du désespoir, je suis sûre qu'il ne vous reste pas une once de tout cet or que nous avions amassé au prix de tant de fatigues et de dangers. Vous l'avez sacrifié à votre amour effréné du jeu... Je savais qu'il en serait ainsi, et, pourtant, j'ai eu la faiblesse de vous livrer les faibles ressources que j'avais réservées pour

BUAS u'A(;iEn. 27

nous deux dans rallcnto d'un ôvûncmcnt qui ne s'est que trop réalisé. Mais cette Ijaguo, .Monsieur, cette bague, je ne vous l'avais pas donnée... vous n'aviez pas le droit d'en disposer... Oh ! c'est indigne ce que vous avez fait là !

— Ta, ta, ta ! voilà les grands mots qui conunencent, dit Vandeilles... j'ai été entraîné... j'espérais me rattraper, et sans une ebance infernale

Les sanglots déchirants de la pauvre femme interrompirent les excuses par lesquelles son m^yi cherchait à justihcr une action dont lui-niùrac ne sentait que trop l'indignité.

— Enfer et malédiction! s'écria-t-il enlin avec colère, vous y teniez donc bien, à celte satanée bague? Chez une femme qui se préoccupe aussi peu que vous de sa toilette, j'ai peine à comprendre un tel attachement à un malheureux bijou. La personne qui vous l'a donnée vous était donc bien chère ?

Une vive rougeur colora les joues de la jeune femme.

— Celte bague venait d'une amie de ma mère, répondit-elle.

— C'est du moins ce que vous m'avez assuré, reprit Vandeilles en fronçant les sourcils... Eh bien, je vous la rachèterai... je ne serai pas toujours malheureux, que diable, et...

Les élancements qu'il ressentait dans la tète devinrent si douloureux qu'il ferma les yeux et ne put achever. 11 porta les deux mains à son front et roula tout à coup sur le sol.

Berthe poussa un cri de terreur. Puis, oubliant ses trop justes griefs et sa propre douleur, elle s'agenouilla devant le blessé et lui prodigua les plus tendres soins.

Dans sa lutte avec Goliath, Vandeilles n'avait reçu aucune blessure sérieuse; mais, par suite de la pression exercée sur sa poitrine et des coups qu'il avait reçus sur le crâne, le sang lui portait à la tète avec tant de violence qu'il semblait sur le point d'étouffer. Sa femme, effrayée, se hâta de dénouer la cravate du malheureux joueur et de lui jeter de l'eau à la figure. Cela n'eût probablement pas suffi, mais une légère blessure, que Vandeilles s'était faite en tombant, saigna beaucoup et lui sauva peut-être la vie. Au bout d'un quart d'heure, il était sur pied et pouvait r(''pondre à Berthe, qui cherchait à lui inspirer un calme et des espérances que la pauvre femme était elle-même bien loin de partager.

— Je sijis un misérable et je devrais me faire sauter la cervelle, s'écria-t-il avec un désespoir qu'il éprouvait réelle-

ment, mais dont il exagérait peut-être un peu l'expression La pauvre femme eut encore la générosité de faire un effort pour justifier le coupable à ses propres yeux, et pour atténuer les torts dont elle souffrait si cruellement.

Avec cet empressement que chacun apporte à accepter les excuses, bonnes ou mauvaises, qui peuvent légitimer sa conduite, Amédée finit par se laisser convaincre. H se mil à développer cinquante moyens sur lesquels il comptait pour refaire sa fortune et parer aux difficultés si pressantes de leur situation. Bien qu'elle fût loin de partager les illusions de son mari, Berthe feignit de reprendre confiance dans l'avenir, et parvint à détourner ce pénible sujet de conversation.

— Que s'est-il donc passé? demanda-t-elle; ij me semble avoir entendu un coup de pistolet.

— En effet, répondit Vandeilles, c'est, je crois, un de ces brigands, un de ces Goliath, qui a tiré sur cet lionmie qu'on appelle Bras d'Acier. Je voudrais, pardieu ! bien savoir quel peut être cet individu. Il m'intrigue plus que je ne saurais dire.

— A-t-il été blessé? reprit la jeune femme^ dont la voix tremblait.

— Je ne le crois pas. En ce moment, j'avais à peu près perdu connaissance, de sorte que je ne sais trop ce qui se passait autour de moi. A propos, il me semblait avoir entendu ta voix... Tu n'es cependant pas entrée dans la salle? ajouta-t-il en voyant qu'elle baissait les yeux.

— Si, un instant, répondit la jeune femme après un moment d'hésitation.

— Je te l'avais pourtant bien défendu, fit-il avec humeur, en fronçant les sourcils.

— J'avais entendu un coup de pistolet, se hâta de dire la jeune femme... je te sais si violent, si querelleur... surtout lorsque tu perds... J'ai eu peur qu'il ne te fût arrivé quelque malheur*'. Cette crainte l'a emporté sur toutes les autres considérations... du reste, je me suis retirée dès que tu as commencé à revenir à toi; comme je suis presque habillée en homme, personne ne m'a remarquée.

— Je le désire plus que je ne l'espère, reprit-il avec celte injustice et cette rage de récriminer, commune à tous les jaloux... Ainsi, vous avez assisté au combat de Goliath et de Bras d'Acier... Que n'ont- ils pu se tuer tous les deux I... Je

BRAS t» ACIER. 2'J

les liais ces dt'n\ hommes, presque autant l'un que l'antre!.. (>'est ceHrastî'Acieiqui m'a gagné tout ce que je pussédais... Cet homme a un air d'autorité et un sang-fiuid inouï qui m'irritent et m'exaspèrent... 11 faudra (jue je sache son histoire... Fst-ce que vous n'avez jamais entendu iiarlerde cet homme, IJerthe?

Madame Vandeilles ne répondit pas. Soit qu'elle cédât à la fatigue, soit qu'elle vouliit éviter ce sujet de conversation, elle laissa tomber sa tète sur le paquet de couvertures qni servait d'oreiller à sa misérable couchette, et parut s'endormir.

Son mari la contempla quelques instants en silence, avec une expression mêlée de tant de sentiments divers, que nul peintre au monde n'aurait pu la rendre.

— Pauvre femme! murmura-t-il enfin. Quel malheur pour elle de m'avoir épousé ! Quelle triste existence je lui fais, mon Dieu ! Oh ! je jure de renoncer k cette funeste passion du jeu qui m'a perdu... Je veux devenir riche pour elle, pour entourer désormais sa vie de toutes les jouissances du luxe et de l;i fortune. Quand je songe que tout à l'heure, sans ce maudit neuf, je gagnais plus de deux cent mille francs... J'ai eu tort de ne point passer la main... oui, mais aussi, si j'avais gagné !.. C'est un jeu perfide que ce lansquenet... Le monte et le baccarat valent mieux... Une autre fois, je calculerai autrement...

Le malheureux venait de se jurer de ne pUis jouer, et il s'endormit en méditant de nouvelles combinaisons de monte et de lansquenet.

On a toujours peur d'être seul avi-c ceux envers qui l'on a eu des torts, même quand on les sait assez généreux pour ne point s'en plaindre. Vandeilles n'avait à craindre de Berthe aucune parole amère, aucun regard accusateur, mais il sentait bien qu'il serait embarrassé devant elle. Quand il se mit à penser, à peine éveillé, aux difficultés où le manque d'ar.

gent allait le jeter, il prit le parti d'échapper pour quelques heures à ses soucis, en fuyant celle dont la présence devait forcément les lui rappeler. Il sortit de la chambre en prenant toutes les précautions possibles pour ne pas troubler le sommeil de sa femme.

— Où diable allez-vous donc, mon cher? lui dit Ribonneau, qui le rencontra dans le corridor et lui prit le bras avec sa familiarité habituelle.

— Je ne sais, répondit Yandeilles... Je vais faire un tour dans la ville.

— Voulez-vous venir déjeuner avec moi ?

— Volontiers , dit Vandeilles, heureux de trouver quelque chose qui le détournât des sombres pensées qu'il roulait dans son esprit.

— Allons chez Delmonico*, reprit le Provençal.

Vingt minutes après, ils étaient assis devant une petite table, et le garçon leur apportait la carte du jour.

— Si nous mangions des œufs frais, dit le Provençal, des œufs qui viennent de France?...

— De France ! répéta Vandeilles en riant. Quelle plaisanterie !

— Voyez plutôt.

Et il fit passer à son voisin la carte sur laquelle on lisait : OEiifs frais de France à un dollar la pièce.

— Diable! fit Vandeilles, les omelettes coûtent cher dans ce pays-ci.

— Bah! qu'importe? s'écria gaiement Ribonneau, il n'y a rien de trop bon pour nous.

Il reprit la carte, et commanda un déjeuner somptueux.

— Ah çà, vous avez donc trouvé le Pactole à votre placer du Maladetto ? demanda Vandeilles.

— Ma foi, non !.. mais, puisque Bras d'Acier a bien voulu accepter mon or...

— Eh bien ?

— Eh bien, je suis un des six de la première expédition, et je ne donnerais pas ma part pour quarante livres, ni même pour soixante.

— Ah 1 parbleu, je suis bien aise que vous mettiez la conversation sur ce chapitre. Quel est donc cet homme mystérieux auquel tout le monde témoigne tant de déférence?

* Le premier restaurateur de San-Francisco à cette époque.

— Comment! est-ce que vous n'avez pas encore entendu parler (le liras d'Acier?

— Si, mais vagiiemcnl. C'est uu chorclieur d'or, n'est-ce pas, un gambiisino ?

— Oui, mais un gaml)Usino ainaUnir.

— - Voyons, racontez-moi donc l'iiistoire de ce Pablo. Vous ne pouvez vous figurer combien il m'intrigue.

— Dame, mon cher, je ne sais moi-même que ce que j'ai entendu dire do droite et de gauche. Je crois, du reste, que personne ne connaît bien la vie de Bras d'Acier, Ce qu'il y y a de certain, c'est qu'il s'appelle de son vrai nom Pablo de Verrières, et qu'il est fils d'un Français et d'une Liménienne. Son père, mort depuis longtemps, a été tué, m'a-ton dit, parles Indiens Kinklas. Pablo habitait une hacienda aux environs de la mission de San-José. Sa force, son adresse et sa bravoure l'avaient déj<à rendu célèbre dans toute la contrée. Il y a environ deux ans, je crois, quelque temps après la mort de sa mère, il a vendu toutes ses propriétés, sans qu'on pût deviner le motif de cette détermination. Puis il s'est mis à parcourir la Californie dans tous les sens, voyageant toujours seul, sans autre protection que sa carabine, ses pistolets et son machete. Il visitait chaque placer, et n'y passait qu'un jour ou deux, à moins qu'il n'eût quelque service à rendre aux mineurs. S'il rencontrait par exemple de pauvres diables manquant de provisions, ou bien inquiétés par un ours, par un jaguar ou par quelque bandit, il se mettait en campagne. Il ne repartait qu'après avoir ramené l'abondance par le produit de sa chasse, détruit la bête féroce ou tué le biish-ranger''. On prétend qu'à lui seul il a débarrassé le pays d'une vingtaine d'ours gris,

— Une vingtaine I fit Vandeilles d'un ton incrédule, ceci me paraît fort I

— Je suis de votre avis; mais, en admettant une exagéralion de moitié, nous aurons encore un chiffre, très-honnôte. Pour mon compte, j'ai vu, de mes propres yeux vu, Bras d'Acier tuer, à vingt pas de moi, un grand coquin de griziy " qu'il a laissé venir presque à bout portant avant de lui loger une balle au défaut Je l'épaule.

— L'ours est resté sur le coup ?

* Rôdeur des bois ; voleur. — ** Griziy : ours gris.

32 BBAS d'acier.

— Non, pas tout à fait ; mais deux coups de pistolet dans l'oreitle l'ont achevé en moins de temps que je n'en mets à vous le raconter.. . Et tout cela, mon cher ami, avec le même calme, la môme tranquillité que vous et moi nous mettrions à tuer une caille ou un perdreau.

— Je suppose qu'il doit se faire payer tous ces serviceslà un bon prix?

— Lui! allons donc! il s'en va sans même donner le temps de le remercier.

— Alors, il vit de son métier de gambusino ; il vend les placeres qu'il découvre ?

— Du tout... il les donne... C'est justement à cause de cela que je l'appelais un gambusino amateur.

— Mais d'oii lui vient donc cet or qu'il risque si lestement ?

— Dame, quand Pablo rencontre des crestones*... et l'on dit qu'il a un. talent tout particulier pour cela .. vous comprenez qu'il ne lui faut pas longtemps pour recueillir (pielques nuggets. 11 se contente de ce qu'il a pu détacher avec sa barreta **, puis il continue sa route après avoir recouvert le crestone, et pris les indications nécessaires pour être à même de l'indiquer plus tard aux mineurs malheureux qu'il rencontre.

— Alors il se réserve sa part ?

— Mais non, vous dis-je... seulement, il tient toujours en réserve ses plus belles découvertes pour les donner à l'occasion à ceux qui lui ont rendu quelque service. L'année dernière, un pauvre diable d'Anglais avait passé deux mois au placer des Trols-Buttes, récoltant à peine de quoi vivre. 11 en était réduit à vendre ses outils. Un jour qu'il coupait du bois dans la forêt avec sa hache , le seul outil qui lui restât, il eut la chance de rencontrer Bras d'Acier étendu tout sanglant auprès du cadavre d'un grizly. Il le releva, le soigna de son mieux, et lui donna, ma foi, sa dernière tasse de thé...

— Eh bien? dit Vandeilles, impatienté de voir Ribonneau faire une pause pour donner sans doute plus de solennité à son récit.

— Eh bien, trois mois après, le Goddem revenait à San-

* Crestones : crêtes ou saillies de terrain formées par des quartz aurifères. — ** Barreta : pique de fer à pointe trempée.

BRAS It'ACIER. .'(3

Francisco avec quatre-vingts livres d'or au moins, à ce que m'ont raconté Jenkins et Craddle, qui le connaissent.

— Je m'e\pli(iue niaintiînant jiourquui cliacun lui témoigne tant de déléience. Quel diable d'intérêt le pousse à voyager ainsi de placer eu placer comme le Juif errant ?

— "Voilà ce que personne ne peut deviner. Quand on essaye d'aborder ce sujet, il vous regarde avec ce que les mineurs appellent son œil de plomb. Je vous assure que l'on n'a plus envie de recommencer les questions.

— Mais, cependant, en -causant?...

— Il ne cause jamais, ne rit jamais... Une vraie statue de bronze, mon cher. Aussi a-t-on parlé toute la matinée, comme d'un événement extraordinaire, de ce que deux fois, hier soir, il a laissé paraître une certaine émotion.

— Bah I fit "Vandeilles, à quel propos ?

— That is the question, dit Ribonneau, qui, naturellement bavard, le devenait encore plus sous l'influence du vin et des liqueurs, dont Vandeilles et lui faisaient en ce moment une ample consommation. Ah! dites donc, au fait, de qui teniez-vous cette bague qu'il vous a gagnée?

— Cette bagne? répondit Amédée en fronçant le sourcil, pourquoi cette question?

— Parce qu'il l'examinait avec une attention extraordinaire... Jenkins et Mundiaz prétendent même que c'est en la remarquant à votre doigt qu'il est venu... Eb bien ! que diable avez-vous donc? s'écria le Provençal en voyant son ami poser son verre sur la table avec tant de violence que le cristal vola en éclats...

— Moi? rien... rien, murmura Vandeilles les dents serrées; je vous écoutais avec tant d'attention que j'avais oublié ce diable de verre. Après tout, le malheur n'est pas grand... Vous disiez donc que ma bague avait attiré son attention?.. Je me souviens, en efl'et, qu'il a beaucoup insiste pour... Mais vous parliez do deux instants d'émotion... Quelle était donc la cause du second?...

— Ahl ah! fit Robineau en riant bruyamment et en clignant de l'œil, ceci se comprend un peu mieux. Du moment qu'il y a une femme sous jeu...

— Bahl interrompit Vandeilles, qui se versa coup sur coup deux grands verres de rhum... De quelle femme voulezvous parler?

— Au moment où il allait expédier ce coquin de Goliath

dans l'autre monde, une voix de femme a crié « grâce ! » Cette fois-là, Bras d'Acier a paru aussi ému qu'un mineur qui tombe sur une bonanza *, et Tom a esquivé le coup de couteau qu'il méritait si bien, le brigand!...

— 11 y avait donc une femme parmi nous? demanda Vandeilles, dont la physionomie se contractait d'une manière effrayante.

— Il faut bien le supposer, mais elle n'est restée qu'un moment, paraît-il ; le temps de crier : Grâce! grâce!... tout comme Isabelle dans Robert le Diable... A propos de Robert le Diable, vous rappelez-vous la charge que chantait Levassor : Titi à Robert?... Eh bien! qu'est-ce qui vous prend donc? ajouta-t-il en voyant Vandeilles se lever brusquement et se diriger vers la porte.... Vandeilles! la bouteille de rhum n'est pas encore vide, et je... Eh bien, Vandeilles ! Vandeilles!... Attendez-moi donc!...

Il courut après son ami, qui, déjà dans la rue, s'éloignait à grands pas. Un des garçons du restaurant s'empressa de barrer le passage au Provençal, en réclamant le montant du déjeuner.

— Bien, bien, tout à l'heure! répliqua Ribonneau; mais il faut d'abord que je rejoigne...

—Fermez la porle,vous autres ! s'écria le garçon en s'adressant à ses camarades, qui s'empressèrent d'obéir... Et vous, Monsieur, avant de sortir, commencez par payer votre note.

— Eh ! que diable, croyez-vous donc qu'on veut vous voler? s'écria le Provençal avec colère... Voyons cette note; vite, vite donc!

— 28 dollars et 75 cents, dit le garçon, qui venait de pousser une reconnaissance jusqu'auprès de la table, pour voir s'il ne manquait aucun couvert.

Un des garçons se tenait devant la porte. Deux autres étaient venus se placer tout près du Provençal. Il se hâta de solder la note et sortit précipitamment. Sans bien se rendre compte de ce qui avait pu provoquer la brusque disparition de Vandeilles, il sentait une vague appréhension d'avoir commis quelque sottise.

— Maudit déjeuner, maudit homme, maudite langue 1 grommelait-il en courant de toutes ses forces pour rejoindre Vandeilles.

* Rirlirj filon.

BnAS d'acier. 35

L'appartement dans lequel avaient couché Bras d'Acier, Ribonneau et les autres mineurs, étant destiné à servir do salle à manger, force fut aux dormeurs de se lever dès la pointe du jour. Chacun d'eux roula sa couverture, la glissa dans un coin avec le reste de son bagage, et sortit pour faire un tour dans la ville et changer son or contre des dollars. Pablo, resté seul, s'assit dans une embrasure de croisée et se mit à examiner des papiers qu'il tira de son portefeuille. Au bout de quelques minutes, Joë enîr'ouvrit la porte et parcourut l'appartement d'un regard inquisiteur,

— Je suis seul, dit Bras d'Acier en se levant. Entre. Joë obéit et s'approcha de Pablo, dont la figure exprimait

l'impatience et l'attente.

— M. Vandeilles est parti, dit le garçon d'un ton mystérieux. Madame est toute seule...

— C'est bien, fit Pablo.

Puis il reprit, après un moment de silence :

— Joë, voici la livre d'or que je t'avais promise. Attends.. . Eu outre, si tu es discret, et si j'ai la certitude que tu u"as parlé de tout ceci à personne au monde, je t'en donnerai autant avant mon départ, et autant encore à mon retour.

— Soyez tranquille, Bras d'Acier, repartit le garçon, tout stupéfait d'une telle générosité.

— Mais, en revanche, continua Pablo, à la moindre indiscrétion de ta part, je le fais sauter la cervelle, dussé-je aller te chercher jusqu'au fond de l'Amérique.

— Comptez sur moi, dit Joë. On me couperait plutôt la langue que de m'arracher un mot hà-dcssus.

— Tiens-toi dans le corridor, cl, si lu entendais M. Vandeilles, accours me prévenir.

Bras d'Acier sortit alors de la salle et se dirigea vers la chambre de madame Yandeilles. Bendu à la porte, il s'arrêta. Deux fois, il leva la main pour frapper, et, deux fois, il la laissa retomber sans avoir pu s'y décider. Cet homme, si célèbre par son calme et par son énergie, tremblait comme un enfant. Son cœur battait aussi vivement que celui d'une jeune lille à sou premier rendez-vous. Au moment où il a'-

lait eiilin se déterminer à frapper, la porte s'ouvrit du dedans et Berthe parut sur le seuil.

— Monsieur de Verrières! s'écria-t-elle en reculant précipitamment.

— Seriez-vous' assez bonne pour m'accorder un instant d'entretien? murmura l'ablo d'un ton suppliant.

— Mon mari n'est pas là, balbutia la jeune femme, et je n'ose...

Visiblement émue, Berthe ne put achever sa phrase. Elle fit un mouvement pour refermer la porte.

— Il faut pourtant que je vous parle, reprit- il d'une voix triste et respectueuse.

— C'est impossible... retirez-vous... je vous en conjure!...

— Je partirai si vous l'exigez, Berthe; mais, au nom de notre ancienne amitié, laissez-moi causer avec vous un instant, ne fût-ce que cinq minutes.

Elle lit un geste négatif. Bras d'Acier hésita un moment... puis, prenant tout à coup son parti, il entra et referma la porte sur lui. Madame Vandeilles poussa un cri étoufïé, et se laissa tomber sur une chaise, la tête cachée dans ses deux mains.

D'un rapide coup d'œil , Pablo parcourut la petite chambre triste et nue dans laquelle il se trouvait.

— Pauvre femme! murmura-t-il tout bas.

Une larme brilla au bord de ses longs cils noirs. ..

— Madame, reprit- il enfin, pardonnez-moi d'être entré ici malgré votre défense. Je jure sur l'honneur qu'aussitôt que vous l'exigerez je quitterai cette chambre; mais, de grâce, écoutez- moi.

— Qu'avez-vous à me dire? demanda-t-elle enfin, vaincue par l'accent suppliant et respectueux du jeune homme. Hâtez-vous, je vous en conjure ; si mon mari arrivait maintenant, il nous tuerait tous les deux.

— S'il avait le malheur de porter la main sur vous, devant moi !... s'écria Pablo dont les yeux étincelèrent.

— Vous le tueriez, n'est-ce pas? interrompit Berthe. Alors que deviendrais-je, moi?

— Vous l'aimez donc bien ? demanda Bras d'Acier.

— C'est mon mari.

— Et vous l'aimez? reprit encore le créole.

— Oui, répondit-elle en raffermissant sa voix.

11 baissa la tète, et ses traits révélèrent une vive souf-

BRAS D'\r.lER. 37

franc»\ Une sensation iiulrliiiisscililc de joie mêlée de douleur traversa le neur de la jeune t'emnic.

— Vous aviez quelque chose à me dire? reprit-elle après un nouvel instant de silence.

— En elTet, dit Tahio en passant la main sur ses yeux comme pour rassembler ses idées... Berlhe, vous êtes malheureuse.

— Vous vous trompez, monsieur de Verrières.

— Le mot que j'ai employé rend peut-être mal ma pensée... On n'est jamais malheureux avec celui qu'on aime... je le sais. Je voulais dire que vous avez perdu votre fortune, que vous êtes ruinée.

La voix de Pablo tremblait en prononçant ces paroles. Son accent ému et l'expression de sa physionomie; révélaient une sympathie si vraie, une crainte si poignante de froisser l'amour-propre do la jeune femme, (pie Bcrthe, touchée jusqu'au fond du cœur, ne put répondre que par un signe affirmât if.

— J'ai appris indirectement, il y a deux ans, que vous étiez partie pour \esplaceres avec votre mari, qui était venu vous prendre à l'hacienda de San-Fernando quelques jours avant mon retour. .Malheureusement , j'ignorais que M. de Mareuil et M. Vandeilles fussent la même personne.

— Le désir bien naturel de cacher notre position a décidé mon mari à prendre ce nom de Vandeilles, en partant pour \es plai^eres.

— Voilà ce qui a dérouté toutes mes recherches. Durant les deux années qui viennent de s'écouler, j'ai parcouru la Californie dans tous les sens. Par une fatalité inouïe, la seule contrée peut-être que je n'aie pas visitée était celle où vous avait emmenée M. de Mareuil.

— Nous étions dans un pays inconnu, loin de tous les autres mineurs.

— Votre mari est jaloux, n'est-ce pas ?

Un geste involontaire de Berthe répondit pour elle.

— Je comptais repartir encore ces jours-ci, lors(iue le hasard... Vous m'aviez pourtant promis de conserver toujours cette bague, ajouta-l-il en montrant à Berthe la bague (]u'il avait gagnée la veille.

r.lle baiwssa les yeux et balbutia quelques mots d'excuse.

— Il vous l'aura demandée, n'est-ce pas? repiit-il avec une amertume involontaire. C'était pourtant le dernier sou-

venir de ma pauvre mère que je vous avais donné là, Berthe.

11 y avait une douleur si profonde et si vraie dans l'accent du jeune homme, que madame Vandeilles sentit son cœur se briser.

— Pardon, murmura-t-elle les larmes aux yeux.

— Je vous alflige, reprit-il; j'ai tort. Je m'étais promis de ne point vous parler de cela, mais, lorsque je suis près de vous, ma pauvre tête... Voyons, ne songeons plus à moi. Permettez-moi de vous parler comme un ami, comme un frère. Vous n'êtes pas faite pour la triste et périlleuse existence que vous menez, Berthe; mon cœur saigne lorsque je songe à tout ce que vous avez dû souffrir dans les jj/oc^res. Cet état de choses ne peut durer. Pour retourner en Europe, pour reprendre à Paris le rang qu'y occupait votre famille et celle de M. de Mareuil, pour être heureuse enfin, il ne vous manque qu'une seule chose, la fortune... Eh bien, Berthe, au nom de notre ancienne amitié, au nom de cet amour qui était ma vie et que vous avez brisé par votre indifférence, au nom de ma pauvre mère, qui vous portait tant d'affection, accordez-moi le droit de contribuer à votre bonheur. Prenez cette lettre, continua-t-il en lui tendant un pli cacheté, et promettez-moi de profiler des indications qu'elle contient.

Trop émue pour pouvoir répondre, Berthe repoussa de la main le papier que lui tendait le jeune homme.

— Ne craignez rien, reprit-il tristement, ceci ne vous engage môme pas à de la reconnaissance envers moi. Ce que je vous offre là, c'est le bien de Dieu. Il appartient au premier venu. Cette lettre ne contient que les détails nécessaires pour se rendre à un placer d'une grande richesse que j'ai découvert dans mon dernier voyage. Quelques jours suffiront à M. Vandeilles pour y recueillir plusieurs centaines de livres d'or. Si ma présence vous est à charge, je me contenterai de veiller sur vous de loin, et vous ne me verrez jamais... Si même la seule pensée de me savoir près de vous est un obstacle à ce que vous acceptiez l'offre d'un ami, eh bien, je vous donnerai pour guides, pour compagnons de voyage, deux hommes dont je suis sur et que je me charge ensuite de récompenser. Tout ce que je vous demande, c'est de me faire savoir, avant de vous embarquer pour l'Europe, que vos recherches ont réussi,, et que vous

BKAS d'\CIER. 3!>

l>artez pour voire pays riclic et heureuse. Alors je bénirai Dieu d'avoir pu vous être utile, et vous n'entendrez plus parler de moi.

— Vous me croyez donc bien ingrate? murmura la pauvre femme, qui n'osait regarder Pablo de peur qu'il ne lût dans ses yeux les pensées qui gonflaient son cœur et qu'ellemême n'osait avouer.

— Ai-je le droit de parler d'ingratitude, moi? reprit-il en baissant la tête. N'est-il pas juste que je sois puni par où j'ai péché ?

— Pauvre Rosina! fit Berthe avec un soupir. Ah! pourquoi suis-je venue porter le trouble et la désolation dans cette famille qui m'avait accueillie avec tant d'affection? Pourquoi m'avez-vous aimée, moi qui ne pouvais vous aimer?.. Ce qu'on m"a dit serait-il donc vrai?.. Rosina s'est noyée ?

— Oui, répondit-il d'un ton sombre; elle s'est jetée dans le lac qui est à côté de l'hacienda, et sur lequel nous nous sommes si souvent promenés en bateau tous les trois.

— Mon Dieu! mon Dieu! murmura Berthe en se couvrant la figure de ses deux mains. Que s'est-il donc passé après mon départ? quel motif a poussé la malheureuse enfant à cette affreuse extrémité?

— Lorsque vous êtes arrivée cà l'hacienda de San-Fernando, répondit Bras d'Acier d'une voix triste et morne, mon mariage avec Rosina était presque arrangé. Vous savez combien elle était jolie! Je croyais l'aimer. Comment en suis-je arrivé à vous aimer, moi, le fiancé de votre amie? Dieu le sait. Ce n'était certes pas de vou'e faute, car vous avez fait tout ce que vous pouviez pour m'éloigner. On disait que vous étiez veuve, et que vous aviez supporté avec un courage inouï tous les chagrins dont vous avait abreuvée votre mari. Tout le monde vous aimait à Thacienda. Quant à mui, je luttais en vain contre cet amour, qui est devenu ma vie et ma seule pensée. Un soir, nous nous promenions tous trois dans la forêt. Rosina s'était suspendue à mon bras. Moi, je vous regardais marcher devant nous, et je respirais avec ivresse l'air qui avait caressé vos traits et vos cheveux. Rosina, qui me voyait rêveur, me parla d'amour, de mariage, que sais-je enfin! Sa voix me donna froid au cœur. Ce jour-là, elle commença à se douter de la vérité. Un moment, je me suis follement bercé de l'espoir que vous par-

tagiez mon amour. Malgré la froideur de vos réponses, malgré l'affectation que vous mettiez à m'éviter, il me semblait que vos yeux répondaient aux miens et trahissaient votre cœur. C'est alors que ma pauvre mère tomba malade. 11 me fallut partir. J'étais bien triste. Des larmes remplissaient mes yeux. Vous eûtes pitié de moi, sans doute, car votre main répondit à. l'étreinte de la mienne, et votre douce voix murmura à mon oreille : « Du courage, Pablo; je prierai Dieu pour votre mère et pour vous ! » A l'entrée du bois, je rencontrai Rosina, qui m'attendait, « Pablo, me dit-elle au moment où je remontais à cheval, les yeux fixés sur l'hacienda oii je venais de vous laisser, Dieu punit les ingrats. Puisse-t-il sauver votre mère, et vous pardonner le mal que m'ont fait votre oubli et votre amour pour une autre ! » Je partis, l'âme oppressée de sombres pressentiments. Ma pauvre mère languit durant plus d'un mois. Dieu la rappela vers lui. Je me trouvai seul au monde. Je revins à San-Fernando. Mon premier mot fut pour demander où vous étiez.

— Le mari de Berthe n'était pas mort, comme on le croyait, me répondit Rosina. Il s'est échaipé des mains des sauvages qui le retenaient depuis le naufrage de son navire. Sachant que sa femme était ici, M. de Mareuil est venu l'y chercher. Berthe a voulu partir tout de suite avec lui.

— Elle est partie ! m'écriai-je.

— Depuis quinze jours.

— Pour quel endroit?

— Pour San-Francisco. Ils ne doivent y rester que deux ou trois jours.

— Où vont-ils?

— Anx placerrs.

11 me sembla qu'on m'arrachait le cœur de la poitrine et que le vide se faisait autour 'de moi. Je ne sais ce que je répondis à la pauvre Rosina, dont les yeux se remplirent de larmes. Je remontai cà cheval et je partis ventre à terre pour San-Francisco. Huit jours se passèrent en recherches inutiles... Un soir, en rentrant, je trouvai le majordome de San- Fernando, le vieux Stefano, qui m'attendait a l'hùtcl. H me tendit une lettre. Elle était de l'écriture de Rosina et ne contenait que ces mots : « Trop faible pour oublier, trop fière pour me plaindre, je vais mourir. Que Dieu te pardonne, Pablo. Puisse celle que tu m'as préférée t'aimer autant que t'aimait la pauvre Rosina ! »

— File est morte ! m'écriai-je. « uui, me répondit Stefano. Nous n'avons pas encore retrouvé le corps de la pauvre Nina, mais Pepe le vaqucro l'a vue de loin se dirij^er en courant du côté du grand lac. Puis, on a trouvé sur la petite table de sa chambre une lettre dans laquelle elle annonçait son intention de se tuer, cl priait sa sœur de vous faire parvenir le billet que je viens de vous remettre. Na * Rosina était l'orgueil et la joie de la maison. Que Dieu vous maudisse, don Pablo! » Je voulus lui demander d'autres détails, mais il s'éloigna sans me répondre.

11 y eut un moment de silence.

Bras d'Acier fixait à terre un regard sombre et morne. Berthe pleurait.

Tout à coup un bruit de pas retentit dans le corridor et fit tressaillir la pauvre femme. Elle devint pâle comme la mort.

— -Mou mari ! s'écria-t-elk avec angoisse.

C'était une fausse alerte causée par quelque mineur qui sortait d'une chambre voisine, et dont les pas se perdirent bientôt dans l'éloignement.

— Je ne veux pas vous exposer à de nouvelles inquiétudes, dit Pablo, ému de l'angoisse qui se peignait sur la figure de la jeune femme. Promettez-moi de faire ce que je viens de vous demander, et je pars à l'instant. En vous quittant pour jamais, laissez-moi du moins la pensée que j'ai pu contribuer à votre bonheur.

— C'est impossible, monsieur de Verrières, impossible!... Comment expliquer à mon mari une pareille générosité, et le décider à l'accepter?

— Dites-lui que c'est le dernier présent d'un ami qui va bientôt mourir.

— Ce serait un mensonge, fit-elle en faisant un effort pour sourire.

— Le jour où vous quitterez San-Francisco , je partirai pour la sierra de Las Cosnivas.

— Vous ne savez donc pas, s'écria-t-elle, que les Apaches ont attaqué une caravane, pillé les bagages, brûlé les chariots, égorgé les hommes, emmené avec eux les femmes et les enfants?

— On me l'a dit hier... Peut-être parviendrai-je à délivrer quelques-uns de ces infortunés.

* Abréviation de dona.

i'2 BRAS d'acier.

— Ou plutôt VOUS succomberez avec eux.

— Dieu le veuille!

— C'est une folie !

— C'est plutôt une expiation.

— En supposant que vous ayez quelques torts à vous reprocher, ce n'est jamais expier une faute que de prodiguer follement sa vie. Quelque jour vous serez assassiné par un de ces bandits que vous vous plaisez à provoquer, ou dévoré par quelque bête féroce.

— Je ne laisse derrière moi personne que la mort puisse affliger.

— Vos amis?

— Je suis seul au monde, et nul ne s'intéresse à moi.

— Vous êtes injuste, Pablo. Sous ce surnom de Bras d'Acier, je vous avais deviné. Bien souvent j'ai prié pour vous et j'ai frémi en entendant raconter quelques-uns de ces traits de folle bravoure qui vous ont rendu si célèbre.

-^ Aviez-vous deviné aussi pourquoi j'errais de placer en placer, secourant tous les mineurs et ne leur demandant, en échange de l'or que je leur faisais récolter, du sang que je versais pour eux, qu'une seule chose, la promesse de secourir à leur tour, de défendre, même au péril de leur vie, toute femme qu'ils rencontreraient exposée à quelque danger?..

— Oui, murmura- t-elle en baissant les yeux pour échapper au regard brûlant qui pénétrait jusqu'au fond de son cœur.

Tl y eut un instant de silence.

— Berthe! dit entîn Pablo avec un accent inexprimable de tendresse et d'amour, Berthe, reprit-il en saisissant la main de la jeune femme...

Elle l'interrompit par un geste de terreur. Quelqu'un arrivait en courant.

— Cette fois, c'est lui! s'écria-t-elle. Mon Dieu, ayez pitié de nous!

En voyant la terreur de la jeune femme. Bras d'Acier s'élança vers la porte et poussa le verrou.

— Ouvrez, ou j'enfonce la porte ! cria du dehors une voix étranglée par la colère.

Pablo saisit son revolver, et se jeta devant Berthe. Elle le repoussa avec l'énergie du désespoir.

— Non, dit-elle ; jurez-moi que, quoi qu'il puisse arriver,

IIRVS n'ATIER. 43

vous ne vous servirez pas de vos armes, fiU-Cf intime pour nie défendre. Jurez-le, l'ablo, reprit-elle en vu>anl qu'il licsitait, ou, par le Dieu vivant, je me plonge ce couteau dansle cœur.

— Je le jure, réponcMt Bras d'Acier après un instant de silence que troublaient seuls les coups furieux sous lesquels Vandeilles ébranlait la porte.

— Oh! vous êtes noble et bon! s'écria la jeune femme.

Il déposa silencieusement sur le lit son poignard, sou machete et sou revolver; puis il alla s'asseoir au fond de la chambre.

— Maintenant que Dieu nous protège ! murmura Bertlie en ouvrant la porte.

Vandeilles était déjà rentré à l'hôtel avant que Kibonneau, essoufflé, eût fait la moitié du chemin.

— Où allez-vous donc ainsi, Monsieur... Monsieur? cria un des domestiques de l'hôtel au Français qui entrait d'un pas précipité.

— Chez moi , répondit brusquement Vandeilles , sans s'arrêter.

Il achevait à peine ces paroles que Joë Plum, le garçon de table, sortit d'une chambre voisine. A la vue du Français, un air de consternation se peignit sur la figure du garçon. 11 prit sa course dans la direction que suivait Vandeilles. Ce dernier le rejoignit d'un bond, le poussa dans la première chambre qu'il trouva ouverte, ferma la porte et mit la clef dans sa poche. Puis, sans s'inquiéter davantage des cris et des malédictions du prisonnier, il reprit sa course vers la chambre où, le matin, il avait laissé sa femme endormie. 11 appliqua l'oreille contre la serrure, et distingua les voix de deux personnes qui causaient avec animation. D'une main, il saisit son revolver, de l'autre il essaya d'ouvrir la porte ; mais le verrou que Pablo venait de pousser l'en empêcha. Aussitôt que Berthe eut retiré ce verrou, Vandeilles, ivre de fureur, se précipita dans l'appartement;

44 BRAS d'\cier.

il s'élança sur Bras d'Acier, qui restait tranquillement assis, et lui appuya sur la poitrine les eanons de son revolver.

Berthe poussa un eri déchirant et saisit le bras de son mari.

— Vous elTrayez votre femme, Monsieur, dit Palilo de sa voix douce et calme.

Étouffant de colère et de jalousie , Vandeilles balbutia quelques par(».les incompréhensibles , et repoussa si brusquement la pauvre fenune qu'elle tomba sur le lit. Un éclair de fureur jaillit des yeux de Pablo, qui tit un mouvement pour se lever.

— Ne bouge pas, ou lu es mort! s'écria Vandeilles; que viens-tu faire chez moi?

— Je suis prêt à répondre à vos questions, dit Bras d'Acier, toujours impassible ; mais, auparavant, croyez-moi,

désarmez votre revolver Le moindre mouvement

pourrait le faire partir, et ce serait un assassinai, ajouta-l-il en montrant à Vandeilles sa ceinture dégarnie de tout instrument de défense.

— Amédée, s'écria madame Vandeilles, au nom du ciel, laisse-moi l'expliquer!

— Pourquoi cette perle se Irouvait-elle fermée ? interrompit Vandeilles.

— Parce que j'ai craint le premier mouvement de votre colère, répondit Bras d'Acier. Vous voyez que j'avais raison.

— Pourquoi avez-vous quitté vos armes?

— L'un de nous serait déjà mort. J'ai pensé que vous hésiteriez à assassiner un homme sans défense.

— Enfin, comment vous trouvez-vous ici? qu'y veniezvous chercher? demanda Vandeilles, qui, presque déconcerté par ce calme inouï, abaissait lentement son revolver... Mais parle-donc, toi, ajoula-l-il en s'adressant à Berthe.

— J'ai connu M. de Verrières à l'hacienda de San-Fernando , dit enfin la pauvre femme, qui tremblait encore au point de ne pouvoir s'exprimer. C'est un ami de celte bonne famille Bendigoa chez laquelle j'ai trouvé, durant ton absence, une si affectueuse hospitalité.

— Pourquoi ne me l'as-lu pas dit hier soir?

— J'ignorais que M. de Verrières et Bras d'Acier fussent le même individu, répondit Berthe, trop pâle et trop glacée de crainte pour que la moindre rougeur pùl trahir le mensonge qu'elle était forcée de faire.

BRAS i/acikk. 4S

— Mais celte bague, continua Amédée, reprenant toute sa colère au souvenir des paroles de Uilionneau, cette lj;isne qui le venait, in'as-tu dil, d'une anne de la mère, comment se fait-il que Bras d'Acier la connaisse et y attaclic tant de prix ?

— Celte bague aiipartenait à ma mère, Monsieur, répondit Pabio, qui vit une sueur glacée perler sur le front de la pauvre femme. Ma mère et celle de madame de Mareuil, votre femme, ont été élevées ensemi)lc à Paris.

— Eniin, Monsieur, veuillez me dire ce qui vous amenait ici.

l'ablo reprit la lettre qu'il avait inutilement présentée à Berthe et la remit à M. VandeUles. Ce dernier l'ouvrit précipitamment et parcourut d'un rapide regard le plan et les indications qu'elle contenait.

— Cette mine est donc bien riche ! s'écria-t-il, cédant à cet éblouissement que peuvent seuls comprendre ceux qui ont mené l'existence vertigineuse des placeres.

— C'est la plus riche que j'aie jamais rencontrée. Un seul coup de ma barreta m'a valu un nugget de onze livres.

Les yeux de Vandeilles étincelèrent, mais il éprouva bientôt conmie une sorte de honte de s'être laissé entraîné par ce mouvement de cupidité.

— Ceci ne m'explique pas le motif de votre présence, reprit-il d'un ton moins irrité, mais toujours bourru.

— Je n'ai jamais vendu mes placeres, vous devez le savoir, dit Pablo. Je les ai toujours indiqués gratuitement aux mineurs malheureux que je rencontrais. Trouvez-vous donc extraordinaire que j'aie eu la pensée de faire pour une compalriote, pour la lilie d'une amie de ma pauvre mère, ce que je fais chaque jour pour des étrangers?

— Nous ne sommes pas malheureux, que je sache, et nous n'avons pas besoin de l'aumône de personne, répliiiua sèchement Vandeilles, dans l'esprit duquel l'orgueil, la jalousie et la soif de l'or se livraient un rude combat.

— Ne vous ai-je pas gagné hier soir tout ce que vous possédiez?... Je ne vous donne rien d'ailleurs... je ne fais que vous mettre à môme de recueillir un trésor que le premier venu a le droit de s'approprier.

— Et que demandez-vous en échange de ces précieux renseignements' lit Vandeilles avec une sorte d'ironie.

— Avez-vous jamais entendu dire que Bras d'Acier se

46 BRAS i>'acier.

soit fait payer un service ? repartit Fablo d'un ton aussi hautain que celui de son interlocuteur.

Un moment de silence suivit ces paroles.

— Quel serait notre guide? demanda Vandeilles, supposant sans doute que Bras d'Acier allait se proposer lui-môme.

— Le plan et les renseignements que contient cette lettre suffiront pour vous conduire.

— Et vous ?

— Moi, je pars demain pour la sierra de Las Cosnivas.

— Ma femme et moi nous ne pouvons, à nous seuls, entreprendre un tel voyage, et surtout accomplir les travaux nécessaires à l'extraction de l'or,

— Adjoignez-vous deux ou trois autres mineurs.

— De vos amis, sans doute?

— Choisissez qui vous voudrez. Seulement , soyez prudent.

Comme il achevait ces paroles, la porte s'ouvrit brusquement, et Ribonneau se précipita dans la chambre d'un air tout eiiaré.

— Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Vandeilles avec humeur. Que voulez-vous?

— Moi?., rien... balbutia le Provençal, stupéfait de la tranquille altitude des deux individus qu'il comptait trouver en train de s'égorger. Je croyais... Vous m'avez quitté si précipitamment... de sorte que j'ai craint... Bonjour, Bras d'Acier, bonjour, continua-t-il en se tournant vers Pablo, auquel il tendit la main, tout heureux de trouver ce prétexte pour ne pas répondre aux questions de son bouillant compatriote.

Tandis que Bras d'Acier et le Provençal échangeaient quelques mots, Vandeilles s'approcha de Berthe, avec laquelle il s'entretint un instant à voix basse.

Le mari et la femme étaient en ce moment sous l'influence d'une vive préoccupation, causée par des motifs bien différents. Ebloui par les fauves reflets des nuggets que Bras d'Acier venait de faire briller aux yeux de son imagination, Vandeilles cherchait un prétexte pour endormir sa jalousie instinctive, ainsi que pour concilier son orgueil avec son ardent désir d'acquérir cette fortune qu'on mettait presque à ses pieds. Quant à Berthe, elle songeait à l'amour si profond et si dévoué de Pablo, amour que la pauvre femme partageait depuis longtemps. Elle pensait avec angoisse que, dès le lendemain, ce noble et courageux jeune homme al-

BRAS d'agi KR. 47

lait partir pour un périlleux voyage dans lequel il tUait presque certain de trouver la mort.

— Il n'est qu'un moyen de le sauver, murmurait tout bas le cœur de Berlhe, c'est de lui dire que nous avons besoin de lui pour nous guider et nous protéger.

Les paroles de la jeune femme se ressentirent sans doute de ses inquiètes préoccupations, car Vandeilles fut bientôt convaincu qu'il s'était comporté comme un fou, et que sa jalousie n'avait pas le sens commun. Comme la plupart des gens d'un caractère à la fois faible et violent, il passait assez facilement d'un extrême à l'autre; mais il avait besoin de l'avis des autres pour prendre un parti de sang-froid et pour se justifier en quelque sorte à ses propres yeux. Tout en engageant son mari à refuser les offres de Bras d'Acier, Berthe désirait du fond du cœur ne pas être écoulée. Presque à son insu, elle donnait de si faibles raisons à l'appui de son avis, que Vandeilles, dont cette résistance désarmait d'ailleurs les derniers soupçons, inclinait de plus en plus à accepter la fortune inespérée qu'on lui apportait,

— II faut que je consulte Uibonneau, dit-il enfin, cédant à ce besoin de justification envers lui-même dont nous parlions tout à l'heure. Puis-je parler de ceci à Monsieur? demanda-t-il à Bras d'Acier en lui montrant le Provençal.

— Sans doute, dit Pablo. Ce secret vous appartient désormais, et vous pouvez en disposer à votre guise. Dans le cas même où vous voudriez éviter les fatigues et les dangers inséparables d'une pareille expédition, et repartir tout de suite pour l'Europe, je vous autorise à vendre ce filon à qui bon vous semblera.

— Il faudrait encore trouver un acquéreur.

— Avec les renseignements que vous avez là, et que je confirmerais au besoin, vous trouverez d'ici à ce soir cinquante acquéreurs au lieu d'un.

— Combien l'achèterait-on? demanda Vandeilles.

— Je ne sais; 30 à 40,000 dollars peut-être.

— C'est bien peu à côté des trésors dont vous nous parliez tout à l'heure. Est-ce qu'il faudrait attendre le printemps pour entreprendre cette expédition?

— Non. Les crestones sont situées dans un endroit à l'abri des inondations. Puis, comme un des filons est presque à fleur de terre, un hasard, peu probable cependant, pourrait

e faire découvrir à quelque gambusino.

— Nos droits seraient antérieurs aux siens '. s'écria Vandeilles, qui en était déjà arrivé à considérer comme sa propriété le placer qu'il hésitait encore à accepter. Avant tout, Bras d'Acier, reprit- il, j'aurais quelques conditions à vous poser...

— Pardon, interrompit Pablo, qui replaçait à sa ceinture les armes qu'il avait jetées sur le lit, vous intervertissez singulièrement les rôles. Si l'un de nous avait à poser des conditions, ce serait moi, et non vous; car je vous livre le moyen d'acquérir une fortune, et je ne vous demande rien en échange, pas même vos remerciements, ni votre reconnaissance. Bonsoir, Messieurs.

Il prit son chapeau et salua Berthe respectueusement, tandis que Ribonneau, vivement intrigué, questionnait Vandeilles.

— Vous avez renoncé à vos folles idées de départ pour la sierra, n'est-ce pas? demanda Berthe au jeune homme, en s'efforçant de cacher sous un sourire l'inquiétude qui la dévorait.

— Non, certes, répondit-il. L'émotion du danger et la satisfaction de rendre service aux malheureux sont les seules choses qui puissent encore étouffer un instant d'autres pensées qui me torturent. Dieu permettra peut-être que j'enlève quelques victimes aux Apaches. Je partirai demain.

— Si j'avais besoin de vous, cependant?

— Alors je resterais.

11 y eut un moment de silence.

— Eh bien, ne partez pas encore, murmura la pauvre femme à bout de forces, et vaincue par le dévouement et la sublime abnégation d'un tel amour.

H serra silencieusement la main tremblante qu'elle lui tendait, et tit un pas pour s'éloigner.

— Attendez donc, attendez donc. Bras d'Acier! s'écria Ribonneau, qui écoulait avec une aiiimation toute provençale les explications que lui donnait Amédée. Vandeilles me raconte là des choses... Nous avons une foule de questions avons adresser.

— Dans une heure, je serai de retour à l'hôtel, dit Pablo. Si vous avez des exphcations à me demander, vous me trouverez dans le parloir.

Puis, s'inclinant de nouveau devant Berthe, et saluant les deux hommes avec cette politesse glacée qui le caractérisait, il s'éloigna lentement.

HUAS d'acier. i\i

— Ah çà, voyons, que sionilie votre hésitation? dcniamla Hibomieaii d)''s que Bras d'Acier eut refermé la porte.

— Venez avec moi faire un tour en ville, lui dit Vandeilles, et je vous expliciuerai tout cela.

H prit le bras du l'roVencal et l'emmena du côté des wharfs ou quais, tout on lui racontant, avec quelques variantes, la scène qui venait d'avoir lieu.

Malgré les détours et les rélicences de son compatriote, Ribonneau, complètement dégrisé, et déjà un peu mis sur la voie par l'incident du déjeuner, devina une bonne partie de ce qu'on ne lui racontait pas. Mais, aux mines plus que partout ailleurs, l'intérêt personnel passe avant tout, et la perspective du fameux placer ne pouvait manquer d'exercer son influence sur l'esprit du Provençal. Stimulé par l'espoir d'obtenir sa part de ces immenses richesses, il n'eut plus d'autre pensée que de faire cesser l'apparente hésitation de Vandeilles. 11 déploya toute son éloquence pour prouver à ce dernier que sa jalousie était absurde, et que jamais Bras d'Acier n'avait songé à Berthc. Vandeilles, déjà fort ébranlé, ne demandait pas mieux que de se laisser convaincre. Aussi la question de savoir si l'on devait, ou non, profiter des renseignements fournis par Bras d'Acier, fut-elle promplement et affirmativement résolue. Ribonneau attachait en outre une grande importance à ce qu'on obtînt de Pablo qu'il servit de guide à l'expédition jusqu'au placer. Là encore, les arguments ne manquaient pas au Provençal ; mais, bien que Vandeilles le désirât au fond du cœur presque aussi vivement que Ribonneau, il se lit longtemps prier. Ce ne fut qu'à force de raisonnements et d'instances que son compatriote lui arracha l'autorisation de prier Pablo de les accompagner. Cette dernière difficulté ainsi résolue, les deux amis rentrèrent à l'hôtel, bâtissant déjà maints châteaux en Espagne sur leurs futurs trésors et sur l'emploi qu'ils en feraient une fois de retour en Europe. Ribonneau se chargea d'aller trouver Bras d'Acier et de le prier de vouloir bien servir de guide à l'expédition.

— Attendez-moi dans cette chambre, dit-il à Vandeilles. Dès que j'aurai fait les premières ouvertures en mon nom, je vous amènerai notre homme pour que vous acheviez de le décider.

— Si j'allais plutôt avec vous? fit observer Amédée.

— Pour que nous soyons observés, écoutés par tous les

oO

mineurs qui se trouveront là, dit le Provençal en haussant les épaules. Lorsque Bras d'Acier va quelque part et qu'il se donne la peine de parler, c'est alors qu'on peut dire que los murs ont des oreilles. Il vaut mieux, croyez-moi, que nous causions dans votre chambre, à moins que vous n'ayez un nouvel accès de voire absurde jalousie.

— Ma foi, non! s'écria Vandeilles ; ma seule crainte maintenant, c'est que Bras d'Acier ne me garde rancune de mon emportement.

— Lui ! Ah je vous garantis qu'il n'y songe déjà plus. Rentrez chez vous, et, dans cinq minutes, je vous rejoins avec Bras d'Acier.

Soit que Vandeilles eût complètement oublié sa jalousie , soit, surtout, qu'il voulût faire croire aux autres qu'il avait entièrement renoncé à des soupçons qui auraient donné quelque chose d'odieux à sa conduite, il ne consentit même pas à ce que sa femme quittât l'appartement avant l'arrivée de Pablo, ainsi que Berthe en manifestait le désir. Ribonneau revint quelques minutes après avec Bras d'Acier, toujours calme et froid en apparence, quoiqu'il fût vivement ému au fond dn cœur. Au grand désappointement du Provençal, Pablo ne parut nullement disposé à servir de guide à l'expédition. Ce refus presque formel du créole fit évanouir les dernières hésitations de Vandeilles. Il insista beaucoup pour faire changer d'avis à Pablo, mais ce dernier resta inébranlable.

Assise à l'écart au fond de la chambre, et comprenant que Pablo n'attendait qu'un geste d'elle pour consentir à une proposition qu'il ne refusait que par une noble délicatesse, Berthe n'osait regarder Bras d'Acier. Malgré les cruels tourments que lui causait la seule pensée du voyage de Pablo au pays des Apaches, elle s'était juré de ne point accepter de M, de Verrières une protection dont elle ne sentait que trop les dangers pour elle-même. A deux ou trois reprises, son mari et Ribonneau lui reprochèrent de ne point les seconder dans leurs instances, mais, chaque fois, elle évita de répondre directement. Quand elle vit cependant Pablo sur le point de s'éloigner triste et résigné, quand elle songea qu'elle le voyait sans doute pour la dernière fois, la pauvre femme ne put résister au cri de son cœur. Sa voix se joignit à celles de Vandeilles et de Ribonneau pour prier Bras d'Acier de leur servir de guide. Craignant de réveiller encore.

BRAS d'acier. o\

par un consentement trop brusque, les soupçons de Vaudeilles, Pablo dissimula la joie profonde qu'il éprouvait et résista quelque temps; mais, ce que ne peut voir V(p\\ d'une femme, son eœur le devine. Sur la figure impassible de Bras d'Acier, madame Vandeilles lut tant de bonbeur et de reconnaissance qu'elle baissa la tête en rougissant, heureuse et troublée de la joie qu'elle venait de causer, et qui rejaillissait jusqu'à son propre cœur.

Ribonneau recommença de plus belle ses raisonnements. Cette fois, le succès récompensa son éloquence, car Pablo consentit enfln à ce qu'on lai demandait.

On se mit alors à causer des diverses mesures cà prendre pour assurer la réussite de l'expédition et du. nombre de personnes qui devaient la composer. Cette dernière question avait une grande importance, et deux heures se passèrent à la discuter. Évidemment Vandeilles et Ribonneau ne pouvaient suffire à eux seuls au pénible travail qu'exige l'extraction de l'or; mais l'adjonction de nouveaux associés, tout en doublant les chances de succès, avait aussi l'inconvénient de diminuer la part de chacun. Après y avoir réfléchi quelques instants, voici ce qu'on décida, sur la proposition de Bras d'Acier. Le secret du placer appartenant désormais à Vandeilles, celui-ci s'associait, pour l'exploiter, Ribonneau, Mundiaz, José Guérino et Craddle. Ce dernier devait son surnom à son habileté hors ligne dans le lavage de l'or. Vandeilles se réservait pour sa part la moitié des produits; l'autre moitié devait être partagée entre les quatre associés. En outre, pour assurer jusqu'au bout la coopération de ces derniers, Pablo se chargeait, une fois la première expédition terminée, d'indiquer un nouveau jj^acér aux quatre mineurs, qui en auraient seuls la jouissance. Quant au consentement des futurs intéressés, il était tellement certain qu'il ne fût pas même mis en question. Il fut seulement convenu qu'on ne leur en parlerait que deux ou trois jours avant le départ, quoique leur intérêt fût trop vivement en jeu pour qu'on eût à redouter leur indiscrétion.

Tout étant ainsi décidé, Pablo prit congé de M. et madame Vandeilles, et sortit avec Ribonneau. Dans l'élan de sa joie, le Provençal, naturellement un peu familier, laissa échapper deux ou trois mots relatifs à madame Vandeilles, mais il reçut pour réponse un regard si glacial et si dur, qu'il se jura de ne jamais aborder un pareil sujet.

o2 BRAS d'acier.

Quant à Vandeilles, quelque chose Iroublail encore la joie que lui causait l'avenir inespéré qui s'ouvrait devant lui. C'était le manque absolu d'argent pour acheter les objets indispensables à son voyage et payer sa dépense à l'hôtel. Tandis qu'il se creusait inutilement la cervelle pour trouver un moyen de se procurer les fonds nécessaires, un hasard, auquel Pablo n'était probablement pas étranger, vint faire cesser le cruel embarras de Vandeilles. Par suite d'une indiscrétion, dont on ne put découvrir l'auteur, Bucolick, l'ancien associé de Ribonneau, eut connaissance du projet d'expédition. Il vint trouver Vandeilles et le supplia de l'admettre au nombre des associés. Sur le refus du Français, il finit par lui offrir mille dollars comptant en échange de la faveur qu'il sollicitait. Cette proposition arrivait si à propos pour obvier à la dernière difficulté contre laquelle se débattait Vandeilles, qu'il accepta l'offre de l'Irlandais, sauf toutefois le consentement de Bras d'Acier. Ce dernier n'eut garde de refuser. Il ajouta môme qu'il connaissaitBucolickpour un homme brave et loyal. Vandeilles reçut les mille dollars, et, dès le soir même, Bucolick assistait, avec ses futurs associés, à la réunion qui eut lieu secrètement dans la chambre du Français.

La grosse part réservée à Vandeilles lit bien pousser quelques soupirs d'envie aux autres mineurs. Ils s'empressèrent néanmoins d'accepter les conditions, du moment où Bras d'Acier, dont la parole était un oracle pour tous, leur eut garanti qu'ils y trouveraient leur avantage. La promesse d'un second placer, dont l'exploitation devait être également partagée entre les cinq associés de Vandeilles, dans le cas où ils ne seraient pas satisfaits du résultat de leur première campagne, trancha les dernières hésitations. Chacun signa le traité dressé à l'avance par Vandeilles, sur les indications de Bras d'Acier. L'association se trouva définitivement composée des sept personnes suivantes : M. et madame Vandeilles, Ribonneau, Bucolick, Mundiaz, José Guérino et Craddle. Chacun jura de garder le silence sur l'organisation et le but de l'expédition. On convint de partir le lundi de la semaine suivante, ce qui laissait cinq jours aux mineurs pour faire leurs emplettes et leurs préparatifs.

BRAS d'aTIFR. 53

Ainsi qu'il arrive le pins souvent on pîUY^.ille circonstance, les préparatifs de départ altsorbèrent plus île temps qu'on ne l'avait supposé. Le placer s(^ trouvant daus une région fort éloignée et presque inconnue, à proximité de laquelle on ne devait rencontrer ni puehlo (village), ni rancheria (^réunion de fermes), la petite caravane était obligée d'emporter, outre les tentes et les outils nécessaires à l'extraction de l'or, des provisions suffisantes pour se nourrir durant trois ou quatre mois.

Les gens qui n'ont voyagé qu'en Europe, où l'on se procure tout avec de l'argent, peuvent difficilement se figurer l'importance du moindre prépaiatif d'une expédition dans un pays sauvage comme l'était alors la Californie.

Quoiqu'il ne parut nullement se mêler de ces divers détails, Pablo s'en occupait secrètement avec autant de prévoyance que d'activité. Il veillait à tout par l'entremise de Bucolick, dont il avait promptement apprécié les bonnes qualités. Stimulé par Bras d'Acier, le digne Irlandais s'était institué le pourvoyeur, le factotum de la caravane. Il s'acquittait de ses fonctions avec tant de zèle et de soins que, selon son expression, Ribonneau lui avait décerné à l'unanimité le titre de majordome en chef. José le secondait de son mieux, malgré quelques accès de fièvre, qui, du reste, devenaient déjà moins longs et moins fréquents.

Les instruments d'exploitation regardaient Craddie; Vandeilles et l'ancien vaquero Mundiaz devaient s'occuper d'acheter les chevaux et les mules. Quant à Ribonneau, chargé des vivres, il jouait un peu le rôle de la mouche du coche, et se préoccupait tant de la besogne des autres qu'il laissait toute la sienne à faire à Bucolick et à José.

Lorsque tous les préparatifs furent à peu près terminés, Bras d'Acier quitta San-Francisco pour pousser une reconnaissance sur la route et pour faire croire en même temps qu'il était parti pour une de ses lointaines expéditions. Il revint secrètement en ville trois jours après. Chacun lui

rendit compte du résultat de ses démarches. La'réunion des futurs associés eut lieu dans un endroit situé à deux milles environ de San-Francisco. Tout se trouvant en règle, il fut décidé qu'on partirait la nuit suivante, un peu avant le lever du soleil. Pablo fixa, à quelques milles de la ville, un nouveau rendez-vous auquel ses compagnons devaient venir le rejoindre par deux routes différentes.

— Si vous partiez ensemble, leur dit-il, cette coïncidence pourrait faire soupçonner la vérité, et d'autres mineurs arriveraient sur nos traces. Deux chemins conduisent à l'endroit que je viens de vous indiquer : M. et madame Vandeilles, Bucolick et José suivront le plus facile, celui qui longe la rivière ; Craddle , Mundiaz et Ribonneau prendront par le bois de pins et marcheront un peu plus vite, afin d'arriver en même temps âupenon (colline) de Juanito. Pour que tous ces départs attirent moins l'attention, Ribonneau, Mundiaz et Craddle feront bien de changer d'hôtel aujourd'hui et de se logera l'extrémité de la ville.

Après avoir bien clairement indiqué à chacun la route à suivre le lendemain, il congédia ses futurs compagnons de voyage, ne gardant avec lui que Craddle et Bucolick. Il entra à San-Francisco avec ces derniers, dont il examina les acquisitions avec un soin minutieux. Puis, laissant Craddle occupé à diviser en paquets propres à être portés à dos de mule les craddles, cribles, sébiles, pelles, pioches et autres ustensiles destinés à l'extraction de l'or, il emmena Bucolick chez un armurier.

— Tu sais manier un fusif? demanda Bras d'Acier à l'Irlandais.

— Certes, oui. Avant d'être empoigné par la presse, que Dieu confonde I j'étais un peu braconnier. J'ai tué plus de grooses et de coqs de bruyère que Mundiaz et Craddle n'ont pêche de truites dans leur vie.

Tout en écoutant Paddy Shanty (c'était le vrai nom de Bucolick), dont la figure s'animait au souvenir des chasses de sa jeunesse, Pablo examinait attentivement les armes qui garnissaient le magasin. Après en avoir essayé plusieurs, il mit de côté un revolver de Coït, un fusil double de Manton, un bowie-knife et un poignard dont la lame avait huit à neuf pouces de long. On lui demanda du tout huit cents dollars, prix énorme, qu'il paya sans marchander, en mettant toutefois pour condition que les batteries du revolver et du fusil

BRAS r>'\(;iF,«. 5S

seraient démontées et soigneusement examinées sous ses yeux. On se luila de lui obéir.

— Prends ces armes, Sliauty, dit Bras d'Acier à l'Irlandais, je les ai achetées pour toi... Oui, je te les donne, ajoutat-il en voyant que Paddy, stupéfait, restait la bouche ouverte et les yeux écarquillés.

Précieuse en tous pays, une bonne arme est un trésor inappréciable en Californie, oîi la vie dépend si souvent du bon état d'une carabine ou d'un revolver.

— Tout cela? le fusil, le revolver, le bowie-lvuife et le poignard, pour moi, pour Paddy Shanty ? dit l'Irlandais, qui doutait encore de la réalité de son bonheur.

— Oui, répondit Pablo, qui lui donna, en outre, une large cartouchière en cuir amplement garnie de munitions.

Bucolick balbutia d'abord quelques remerciements; puis, donnant l'essor à la joie qui l'étouffait, il entonna la chanson nationale de Paddy carey d'une voix de stentor qui flt trembler les vitres du magasin et qui eût ameuté les passants dans tout autre pays que San-Francisco.

Bras d'Acier , qui venait encore d'acheter un petit poignard mexicain et un autre revolver, le plus léger et le plus beau qu'il put trouver, fit signe à Bucolick de se taire.

— Allons, viens, dit-il à l'Irlandais, qui ne pouvait se lasser de faire jouer les batteries du revolver et du fusil avec •la naïve satisfaction d'un enfant.

Ils quittèrent le magasin et remontèrent le fleuve jusqu'en dehors de la ville.

— Jamais je ne me suis senti aussi heureux qu'aujourd'hui, s'écria Bucolick... Comment ferai-je pour m' acquitter envers vous. Bras d'Acier ?

— Je vais le l'apprendre, répondit Pablo. Cette dame qui doit faire le voyage avec nous est la fille d'une ancienne amie de ma mère. J'ai pour elle une vive affection, une amitié de frère. Comme je te connais pour un brave garçon, je veux te charger de veiller sur elle pendant toute la durée de l'expédition. Quoi qu'il puisse arriver, ne la quitte jamais d'un pas et ne t'occupe que d'elle seule. Si Dieu permet que la pauvre femme revienne sans accidents à San-Francisco, je me charge de ta fortune, et tu sais si Bras d'Acier tient ses promesses...

— Par saint Patrick ! s'écria l'honnête Irlandais, vous n'avez besoin de me rien promettre pour cela, Bras d'Acier. La

pauvre créature m'intéressait déjà. Puisque vous avez de l'amitié pour elle, je vous jure, foi de Paddy Shanty, de la protéger tout comme si c'était ma propre fdle.

— Bien, répondit Bras d'Acier, je compte sur toi. Un mol encore. Ne parle à personne, pas même à madame Vaudeilles, de la recommandation que je viens de te faire.

Bucolick promit d'être discret. Il serra une dernière fois la main de Pablo et revint à San-Francisco, chantant à tue-tête tous les airs irlandais que lui rappelait sa mémoire, et ajustant chaque mule, chaque cheval, chaque oiseau qu'il rencontrait afin de se familiariser avec la couche de son fusil.

Il était si heureux de la possession de ces belles armes et de la confiance ([ue venait de lui témoigner Bras d'Acier, qu'il resta plusieurs heures sans pouvoir s'endormir. Cela ne l'empêcha pas de se lever à trois heures du matin, afin d'aller réveiller M. et madame Vandeilles, qu'il trouva déjà sur pied et terminant leurs préparatifs. Tous trois descendirent en silence, et se firent ouvrir la porte par maître Joë, qu'ils avaient prévenu la veille au soir de leur projet de départ. Lorsqu'ils furent arrivés à une centaine de pas des dernières maisons, ou, pour mieux dire, des dernières tentes de la ville, Vandeilles siffla d'une manière particulière. Un autre coup de sifflet répondit à l'instant au sien, et témoigna de la présence de José Guérino, qui parut bientôt sur la route. Il conduisait trois chevaux par la bride et montait le quatrième.

— Craddle, Mundiaz et Ribonneau sont déjà partis, dit-il à Vandeilles. Ils ont emmené les deux mules chargées de bagages. Quoique leur route soit plus longue que la nôtre, ils m'ont dit qu'ils arriveraient les premiers au rendez-vous, afin que nous trouvions le feu allumé et le souper préparé.

— Et pour comble de chance, la pluie a cessé, s'écria Bucolick, qui s'occupait de la température bien plus pour ses armes que pour lui-même.

— Du moment où Bras d'Acier nous dirige, tout sera pour nous, dit José fort sérieusement.

Questionnés par Vandeilles, le Mexicain et l'Irlandais se mirent alors à raconter au sujet de Bras d'Acier une série d'histoires merveilleuses dans lesquelles le faux et le vrai se confondaient, ainsi qu'il arrive presque toujours en pareil cas. M. et madame Vandeilles les écoutaient avec un intérêt facile à comprendre.

BttAs k'aciku. 57

Grâce ;i cette coqucllerie naturelle, instinctive, dont est douée la femme la plus modeste, la moins désireuse de plaire, lîertlie avait trouvé moyen de donner quelque cliose de gracieux et d'élégant aux vêtements de grosse étoiîe qu'elle portait. Un chapeau de feutre à larges bords protégeait son visage contre le soleil ou la pluie. Ses beaux cheveux noirs descendaient en boucles sur le corsage d'une sorte d'amazone de drap brun, dont la jupe un peu courte laissait apercevoir un pantalon du même drap el des bottines en cuir de Cordoue à fortes semelles. Bien que ce costume n'eût rien de gracieux par lui-même, il allait admirablement à madame Vandeilles. La physionomie de Berthe rayonnait d'ailleurs, en ce moment, de cette beauté indéfinissable qui vient du cœur et que donne à toute femme qui aime la pensée qu'un amour profond et dévoué veille sur elle avec une tendre et constante sollicitude. Lorsqu'elle était auprès de Bras d'Acier, Berthe osait à peine le regarder, et l'émotion quelle éprouvait avait quelque chose de douloureux. Loin de lui, au contraire, elle laissait son imagination se reporter sur le noble cœur dont elle savait être la seule pensée. Mille petits détails auxquels le cœur d'un amant pouvait seul avoir songé, et que le cœur de la femme aimée pouvait seul deviner, venaient d'ailleurs à chaque instant rappeler à Berthe l'attentive sollicitude de Pablo.

Vandeilles s'était, on le sait, réservé l'achat des chevaux. 11 n'avait pas trop mal réussi dans ses acquisitions. La jument que montait Berthe n'offrait rien de bien remarquable au premier abord comme beauté de forme ; mais son allure était si douce, sa tête si légère à la main, et son obéissance si complète, que, dès la première lieue, madame Vandeilles, habituée à monter à cheval, eut immédiatement l'idée que Pablo devait être pour quelque chose dans l'acquisition d'une monture si parfaite.

— Vraiment, dit-elle à Bucolick, qui, fidèle à sa mission, cLjvauchait toujours à ses côtés, il faut convenir que mon mari a eu la main heureuse dans ses achats. Bita vaut bien les quatre-vingts piastres qu'elle a coûté*.

Un joyeux sourire glissa sur les lèvres de l'Irlandais, que Berthe observait furtivement. C'était lui, en effet, qui, moyennant une gratification de vingt dollars, avait envoyé

* La [liasUc vaut de S fc. 'SI ii 6 tr. 40.

un marchand de chevaux présenter cette jument à Vandeilles, au prix de cent piastres. Pablo venait de l'acheter une heure auparavant à la femme d'un ranchero pour le prix, inouï dans ces contrées, de trois cents piastres.

Le sourire du digne Irlandais suffit pour changer en certitude les soupçons de madame Vandeilles. Elle passa doucement la main sur l'encolure de Rita, dont les précieuses qualités n'étaient déjà plus le principal mérite aux yeux de la jeune femme.

En arrivant au rendez-vous, Berthe trouva ses futurs compagnons installés dans les ruines d'une posada abandonnée et terminant les apprêts du souper.

— Avez- vous vu Bras d'Acier? demanda Vandeilles.

— Oui, répondit Mundiaz; il nous attendait ici. Il est reparti tout de suite pour voir si les chevaux pourraient passer par le gué des Palétuviers, ou si l'on serait obligé de faire le tour du bois. Il a promis d'être de retour avant le lever du soleil... Tenez, c'est lui qui nous a donné ces quatre belles truites que Craddle dévore déjà des yeux.

Avec la confiance aveugle qu'avaient les mineurs dans l'habileté de leur chef, ainsi que dans le succès de l'expédition, ils ne pouvaient manquer d'être en bonnes dispositions pour faire gaiement honneur au souper. Quelques couvertures maintenues par de grosses pierres formèrent une sorte de toit au-dessus des murs dégarnis de la posada, et l'on soupa joyeusement sous cet aJjri improvisé.

A l'exception de Vandeilles, et peut-être de Ribonneau, tous les mineurs étaient des gens du peuple, aux manières naturellement brusques et communes. Telle est pourtant sur tous les hommes l'influence d'une femme jeune, belle et digne de respect, que chacun se montrait rempli d'attentions et d'égards pour Berthe, et ne savait quel moyen employer pour lui témoigner un alîectueux intérêt. Craddle lui-même, égoïste comme un Américain qu'il était, Craddle interrompit plusieurs fois son repas afm d'aller attiser le feu, de peur que la petite dame n'eût froid. Les naïves attentions de ces hommes, si grossiers, si bourrus entre eux, touchaient jusqu'aux larmes madame Vandeilles. Elle se trouvait d'ailleurs dans cette disposition d'esprit oii la sensibilité, vivement tendue, éclate à la moindre émotion.

Lorsque vint l'instant de se livrer au repos, les mineurs abandonnèrent à M. et madame Vandeilles la partie de la po-

BRAS 0 ACIEK.

sada à l'abri de laquelle ils venaient de prendre leur repas. IMundiaz et Bucolick se chargèrent de veiller à tour de rôle à la sûreté coninmne et d'entretenir le feu.

Au moment où l'Irlandais, réveillé par Mundiaz, relevait ce dernier de sa t'aolion et bourrait philosophiquement sa pipe en rapprochant du pied les tisons pétillants, il entendit dans le sentier voisin un pas Terme et rapide, qu'il reconnut aussitôt pour celui de lîras d'Acier. Le créole, en eiïet, apparut un instant après dans le cercle rougeàtre que décrivait la lueur du brasier, et vint s'asseoir à côté de Paddy, qui lui raconta tout ce qui s'était passé depuis qu'on avait quitté San-Francisco.

Quelques heures après, aux premiers rayons du jour, les mineurs achevaient un déjeuner composé de mouton froid et de thé , attachaient leurs couvertures sur le devant de leurs selles, et se mettaient en course dans la direction de Feather's-river (rivière de la plume).

Les premières lieues se firent sans tr.op de fatigue ; mais, à mesure que l'on remontait le long des hords dviSacramentu, la route devenait plus difficile. Des penons ou collines escarpées et couvertes d'arbres de tout genre obligeaient souvent les voyageurs à faire de longs détours. Dans d'autres endroits, et principalement dans les vallées, le sol, détrempé par les pluies et par les débordements de diverses petites rivières, ressemblait à un lac. Les pauvres chevaux enfonçaient dans la boue jusqu'au poitrail. Quelquefois même, il fallait abandonner complètement les bords du fieuve, et cheminer à traveis des bois épais, sans aucune route tracée, au milieu d'un labyrinthe d'arbres gigantesques et d'un fouillis inextricable de plantes grimpantes et d'arbustes épineux.

Bras d'Acier marchait toujours en avant , à une assez grande distance de ses compagnons, auxquels il désignait la route à prendre au moyen de diverses indications parucu^ lières aux chasseurs. Tantôt c'étaient des branches cessées et tournées dans la direction à suivre; tantôt des morceaux de bois plantés en terre et servant de jalons au mili( i d'uue interminable prairie, ou bien encore une entaille faite de certaine façon sur le tronc de quelque arbre remarquable par sa dimension ou par sa position isolée. Les deux Mexicains et Bucolick, habitués à la vie des bois, déchiffraient promptement les hiéroglyphes de leiju: guide, et la petite ca-

60 B«\.s d'acier.

ravane, se conformant aux indications de Pablo, raareliail hardiment en avant.

Lorsque Bras d'Acier rencontrait quelque endroit convenable pour la halte du soir, il allumait un grand feu, près duquel il attendait les mineurs en faisant rôtir les pièces de gibier qu'il avait tuées dans le courant de la journée. Des faisans, des perdrix, des tourterelles ou des ramiers, des lièvres, des oies, des canards, quelquefois même un quartier de chevreuil ou de daim, offraient un repas succulent aux voyageurs fatigués et ménageaient les provisions emportées de San-Francisco. D'autres fois encore, tandis qu'on dessellait les chevaux et les mules, Pablo prenait une ligne et s'éloignait avec Craddle et Mundiaz. Tous trois ne tardaient guère à revenir apportant divers poissons d'eau douce , et principalement de magnifiques truites saumonées.

Dès que le gibier était cuit à point, et le poisson suffisamment grillé, on transportait le feu un peu plus loin. Le foyer primitif devenait la place du festin, qu'arrosaient quelques tasses de thé, auquel les hommes ajoutaient une notable quantité de rhum ou d'eau-de-vie. Le repas, terminé, on passait quelque temps à causer en fumant, ou bien à écouter quelques histoires de diggings * , racontées par Craddle ou par Mundiaz. Mais les voyageurs étaient généralement trop fatigués pour que ces causeries se prolongeassent bien longtemps. Quand le sommeil commençait à se faire sentir, on dressait la tente de madame Vandeilles sur remplacement déjà réchauffe. Suivant l'état de la température, les hommes élevaient une autre tente, ou, se roulant simplement dans leurs couvertures, ils s'endormaient, la tète appuyée sur leur selle, autour du brasier, que chacun d'eux entretenait à tour de rôle.

Aux premiers rayons du soleil, souvent même auparavant, le mineur de garde éveillait ses compagnons. Chacun faisait une rapide toilette au ruisseau le plus voisin et prenait sa part d'un déjeuner composé de viandes froides et de thé. Puis, on pliait les lentes, on replaçait les selles et les bagages sur les chevaux et sur les mules, et la caravane continuait à suivre la route que lui traçait Bras d'Acier, parti deux ou trois heures auparavant.

Comme on le voit, les compagnons de Pablo voyageaient

* Exploitation des mines d'or.

HUAS n'AClElt. fil

en syliarites. Cotte expédition ne resscmlilait guùre à toutes celles (jii'ils avaient laites jusqu'alors. .Mais Bras d'Aeier songeait avant tout à éviter la moindre fatii^ue, la plus légère privation à madame Vandeiiles, qui, déjà lialjituée à l'existunee des placeras [)2LVld campagne précédente, élait à même d'apprécier à sa juste valeur le hien-èlre relatif (|u'elle devait à l'ingénieuse et constante sollicitude de Pablo.

H fallait véritaliiement que le créole eût un corps d'acier pour résister aux fatigues qu'il s'imposait. Dormant à p(Mne quelques heures, marchant toujours à pied, obligé de revenir continuellement sur ses pas alln de chercher et d'indiquer la meilleure route à suivre, il trouvait encore moyen de faire des échappées de deux qu trois milles à la poursuite du gibier, déjà moins abondant à cette époque qu'avant la découverte des mines d'or.

Profondément touchée d'un tel dévouement, mais désolée de voir Pablo s'épuiser ainsi de fatigue, Berthe essaya plusieurs fois de retenir Bras d'Acier et de le décider à se ménager davantage. Il ne lui répondait que par ce doux et triste sourire, qui seul animait quelquefois sa ligure de marbre. Puis il repartait le lendemain à la même heure pour s'exposer aux mômes fatigues.

Madame Vandeiiles avait quitté San-Francisco fort effrayée de la pensée du long voyage qu'elle allait faire avec ce jeune homme qui l'aimait si passionnément et qu'elle-iiiéme aimait aussi. Elle s'était déjà promis de se montrer toujours froide et indilîérente envers Pablo, et d'arrêter par un maintien glace, par un front sévère, la première parole d'amour qu'il oserait lui adresser. Par suite de la réserve de Bias d'Acier, tout ce luxe de précautions devint inutile. Berthe se trouva dans la position d'un général qui, après avoir minutieusement arrêté toutes ses dispositions de combat contre un ennemi qu'il croit prêt à fondre sur lui, commence à penser que l'attaque n'aura pas lieu. Les deux premiers jours, madame Vandeiiles fut vivement reconnaissante du respect et de la délicatesse que révélait la réserve du jeune homme. Après la satisfaction vint l'étonnement, puis l'impatience, puis les interprétations les plus contradictoires et les plus absurdes. Au bout de la première semaine, elle s'affligea siTieusenient de cette persistance à la fuu', et se persuada ((ue Pablo avait quelque motif inconnu de lui en vouloir.

Berthe avait du sang créole dans les veines; en certains moments, la vivacité naturelle de son caractère l'emportait au delà des bornes qu'elle s'était imposées. Energique et patiente contre la souffrance et le malheur, elle ne pouvait supporter longtemps l'incertitude et l'anxiété. Dès le soir même, la halte ayant eu lieu de meilleure heure que d'habitude, elle parvint à se trouver pendant quelques minutes seule avec Pablo. Elle lui demanda, avec un sourire qui déguisait mal son anxiété, pourquoi il s^obstinait à ne jamais rester avec ses compagnons de voyage. Au moment où Bras d'Acier allait répondre, Vandeilles se rapprocha des deux jeunes gens, et passa familièrement le bras autour de la taille de Berthe. Un tressaillement, imperceptible pour tout autre regard que celui d'une femme, passa comme un éclair sur la physionomie de Pablo. Il reprit sa carabine qu'il venait de suspendre aux branches d'un mezquite (gommier) et s'éloigna silencieusement.

— Quel drôle de corps ! fit Vandeilles en le suivant des yeux... S'il pouvait nous rapporter quelques faisans comme ceux d'avant-hier , ce serait un fameux supplément à notre souper!

Berthe poussa un soupir et fit une réponse insignifiante, sans trop savoir ce qu'elle disait. Elle commençait à se rendre compte de la conduite de Pablo, mais il y a des choses que les femmes veulent toujours éclaircir, quitte à couper court dès le premier mot à l'explication qu'a provoquée leur curiosité, et que redoute leur faiblesse.

Bien qu'on se fat arrêté longtemps avant le coucher du soleil, afin de se reposer un peu pour gravir le lendemain les pentes escarpées du Rinalto, la nuit couvrait déjà la vallée depuis plus d'une heure, lorsque Bias d'Acier reparut enfin au milieu de ses compagnons, qui se disposaient déjà à se liver au sommeil. 11 portait sur l'épaule une boule mforme et sanglante, couverte d'une peau noire et rude.

iiRAS d'aciek. C3

— Dmnn my eyeft! (damnés soient mes yeux !). s' écria Craddle, qui jouissait du précieux avantage de jurer en trois ou quatre langues, c'est une bosse de bison! Quelle fameuse totemada nous allons préparer î

— Et demain, dit José Guérino, notre petite dame fera un déjeuner comme elle n'en a jamais fait, même en Kurope. Voyons, Rilionneau, à l'œuvre, gros fainéant!

Le Provençal, étendu sur sa couverture à côté du feu, se leva nonclialanunent et vint seconder Bucolick et José. Ceux-ci creusaient dans la terre, avec leur couteau, un trou de trois pieds environ de profondeur, sur une largeur et une profondeur égales.

— Venez avec moi, Vandeilles, dit Mundiaz; nous allons leur apporter du bois.

Tous deux s'éloignèrent de quelques pas, tandis que Ribonneau s'approchait des deux autres mineurs, auxquels il demanda tant d'explications, et raconta tant d'anecdotes de chasse et de cuisine que la besogne se trouva finie sans qu'il se fût donné grand'peine. Bon et serviable pour tout le monde. Bucolick ne s'aperçut même pas de l'inaction du Provençal ; mais José, fort paresseux lui-même, aimait assez qu'on le secondât dans son travail.

— Dites donc, Ribonneau, s'écria-t-il en s'essuyant le front, si vous parliez moins et si vous travailliez davantage? Passez-nous donc le bois que Mundiaz vient de jeter là.

— J'aimerais mieux m'en passer, répondit Ribonneau, dont personne ne comprit le calembour.

Pendant que les trois mineurs remplissaient de menues branches le fossé qu'ils avaient creusé, Craddle, son couteau à la main, préparait la bosse de bison et l'entourait d'herbes aromatiques rapportées par Bras d'Acier.

— Vous avez donc tué le bison du premier coup? demanda t-il à Pablo, qui venait de s'asseoir sur un tronc d'arbre à quelques pas de lui .

— A quoi voyez- vous cela?

— Dame ! nous n'avons entendu qu'un seul coup de fusil. Y avait-il beaucoup d'autres bisons ?

— Deux ou trois cents.

— Il est bien extraordinaire que celui-là soit resté sur le coup. Les bisons ont la vie si dure !... Tiens, vous êtes blessé, Bras d'Acier!

— Ce n'?st rien, répondit le créole en ramenant sur son

bras gauche les plis de son zarape. 11 m'a fallu achever le bison avec mon machele, et ses cornes m'ont un peu déchire; le bras.

— Pourquoi diable aussi ne pas recharger votre carabine, ou vous servir de vos pistolets?

— J'avais besoin de frapper, dit Pablo, dont l'accent fit frissonner l'Américain.

Assise quelques pas plus loin, Berthe suivait des yeux tous les mouvements de Pablo. Dans le geste qu'il fit pour ramener son zarape, la jeune femme remarqua le sang qui couvrait le bras du créole.

— Vous êtes blessé, Pablo? s'écria- t-elle en accourant, pâle et tremblante.

— Une égratignure, répliqua Bras d'Acier d'un air contraint.

— Laissez-moi voir^ reprit-elle en lui prenant le bras.

— Ce n'est rien, dit-il encore en retirant son bras avec une sorte de brusquerie.

Madame Vandeilles avait déjà le cœur gros, et ses yeux se remplirent de larmes.

— Pardon ! murmura Pablo, mais, si vous saviez ce que je souffre...

— Alors laissez-moi panser votre blessure, méchant entêté que vous êtes! dit la jeune femme, souriant à travers ses larmes et feignant de se méprendre sur le sens des paroles de Bras d'Acier.

Pablo lui abandonna cette fois sans résistance son bras gauche, profondément entamé par la corne du bison. La jeune femme se mit en devoir d'appliquer sur la blessure une compresse d'oregano pilé entre deux pierres.

— Pourquoi nous avez-vous quittés si brusquement cette après-midi? denianda-t-elle. Nous n'avions nul besoin d'un supplément de provisions. Je ne puis comprendre quel plaisir vous trouvez ta exposer ainsi votre vie.

Il baissa la tête et ne répondit pas.

— Voyons, Pablo, reprit Berthe, de grâce, parlez-moi franchement... En quoi vous ai-je offensé?... qu'avez-vous contre moi? et d'oii vient?..

Les larmes que la jeune femme comprimait depuis si longtemps et qu'elle n'avait plus la force de retenir lui coupèrent la parole. m

— Berthe I s'écriale créole, ému de cettedouleur, Berthe!..

buas i>"a( iiK. 6S

l*nis, n'tonmit par un suprôiiu' clt'oi! l'avnu qui allait lui éclia|iper, il ajciula d'une voix éloutlV'c ;

— Si J't'tais ii'sli' une minute de plus cette après-midi, j'aurais tué M. Vandeilles...

— Ah ! lii-elle avec une de ces inflexions de voix que nul ne saurait drlinir.

— Kcoutez, reprit-il avec une émotion contenue, je vous aime et vous ne m'aimez pas. Quand je suis près de vous, quand j'entends le son de votre voix, ([uaiid vos yeux rencontrent les miens, je sens s'évanouir et ma raison et la réserve que je me suis imposée à votre égard. Au moment où votre fortune et votre vie, ainsi que celles de votre mari, sont presque à ma discrétion, vous parler de. mon amour serait une lâcheté. Si vous ne pouvez m'aimei', je veux du moins (jue vous m'estimiez, je veux que vous j^ardiez un hon souvenir du pauvre Pahlo, lorsque, grâce à lui, vous retournerez riche et heureuse dans votre pays... Comprenez-vous maintenant pourquoi...

— Kh bien, Herthe, viens-tu voir comment se fait une totemada? dit Vandeilles en s'approchant.

Berthe laissa retomber le bras de Pablo, qu'elle avait senti tressaillir â la voix de "Vandeilles. Elle suivit sou mari sans oser regarder le créole, de peur que ce dernier ne lût dans ses yeux humides l'aveu que son cœur nuumurait tout bas.

Bras d'Acier ne manquait ni d'esprit ni de pénétration. Il se fût agi de toute autre femme que de Berthe, (lu'il eût découvert depuis longtemps l'amour qui répondait secrètement au sien. L'exaltation et la sincérité de sa passion lui enlevaient toute clairvoyance et l'empêchaient de lire dans le cœur de Berthe. Si parfois un espoir enivrant traversait son âme, il le repoussait aussitôt et retombait dans sa morne tristesse.

Ce jour- là, pourtant, la profonde émotion de Berthe frappa son attention et lui fit entrevoir tout un horizon de bonheur.

— Mon Dieu, mon Pieu, m'aimerait-elle! murmura-t-il en suivant des yeux madame Vandeilles.

Arrivée près du groupe des mineurs, elle ne put s'empêcher de se détourner pour jeter sur le créole un furtif regard.

Les yeux des deux jeunes gens se rencontrèrent et tous deux tressaillirent.

6fi liRAS P'aCIEB.

— Qn'as-tu donc? demanda Vandeilles à sa femme, dont il avait senti le bras trembler sur le sien.

— Rien, j'ai froid, murmura-l-elle sans trop savoir ce qu'elle répondait.

— Alors, approchons-nous du feu, dit-il en l'amenant à deux pas de la fosse dont nous avons parlé, et que remplissait déjà un brasier ardent surmonté de grosses pierres qui tombaient au fond du trou en même temps que les branches enflammées sur lesquelles on les avait posées.

Lorsque ce four primitif fut suffisamment chauffé, on enleva la braise ardente qui remplissait le fond, et l'on plaça sur les pierres brûlantes la bossé de bison enveloppée dans sa peau et entourée d'herbes aromatiques. On étendit pardessus une couche de cendres chaudes, puis les charbons enflammés, et l'on recouvrit le tout d'un lit de branches vertes dont les interstices furent soigneusement bouchés avec de la terre détrempée. Cette opération terminée, les mineurs laissèrent à la nuit le soin d'achever la cuisson du mets délicat dont Craddle et les mineurs s'entretinrent toute la soirée.

Le lendemain matin, au moment de déterrer la fameuse totemada, les mineurs cherchèrent Pablo, qu'ils avaient suppli é de rester pour en prendre sa part. A leur grand désappointement. Bras d'Acier, fidèle à ses habitudes, était déjà parti pour continuer son pénible métier d'éclaireur.

Les gens heureux croient facilement au bonheur. Aussi, malgré les nombreux mécomptes inséparables de toutes les espérances humaines, réussissent-ils fréquemment, par suite de la conliance qu'ils apportent à leurs entreprises. Les gens malheureux, au contraire, découragés par de continuelles déceptions, sont persuadés d'avance que tout rayon d'espoir va s'éteindre aussitôt qu'ils étendront la main pour le saisir. Plus ils désirent, moins ils espèrent. Leur défiance d'euxmêmes et de la fortune leur fait perdre souvent les joies fugitives qui auraient pu devenir leur partage.

Pablo était du nombre de ces derniers. La catastrophe qui avait terminé les jours de M. de Verrières, la mort récente de sa mère, la disparition soudaine de Berthe, la fin déplorable de la pauvre Rosina, enfin les périls de sa vie aventureuse, et son existence si triste et si isolée depuis deux ans, tout avait contribué à développer chez lui ce fond naturel de mélancolie qu'il tenait de son père.

Avec moins d'amour pom' madame Vandoilles, il eût découvert depuis longtemps la place qu'il occupait dans le cœur de la jeune fonuiie; mais, de même que la fièvre empêche un malade d'apprécier l'état des objets qui l'environnent, de même l'ardente passion qui dévorait le créole troublait ses facultés morales et lui enlevait toute la rectitude, toute la perspicacité de son jugement. Être aimé de Berthe lui semblait un bonheur tellement au-dessus de la félicité humaine, que son esprit se refusait à croire ce que son cœur pressentait par instants.

— Berthe ne m'aime pas, se disait-il en marchant d'un pas rapide au milieu des arbres et des rochers... Non... Elle est bonne et se chagrine de me voir souffrir, voilà tout. Puis la reconnaissance... Si elle était encore riche et heureuse, je pourrais lui parler de mon amour, mais, en ce moment... D'ailleurs, à quoi bon...

Tandis que sa raison cherchait ainsi à étouffer la faible lueur d'espoir qui s'élevait de temps en temps de son cœur, ses compagnons de voyage achevaient les préparatifs de leur repas du matin. La bosse de bison venait d'être retirée de dessous les cendres dans un tel état de carbonisation, que Vandeilles et Ribonneau s'écrièrent qu'elle n'était bonne qu'à jeter.

— Allons donc! dit Craddle, vous n'y connaissez rien. Vous allez voir tout à l'heure.

Sans se laisser rebuter par les appareoces, l'Américain fendit la peau noire et informe, sous laquelle parut bientôt une chaire rose et savoureuse. Tout à coup, deux coups de fusil partirent à la fois de derrière les arbres. Une balle traversa le chapeau de Vandeilles; une autre atteignit José à l'épaule et le blessa légèrement. Les mineurs sautèrent aussitôt sur leurs fusils et s'élancèrent dans la direction des agresseurs. Le premier mouvement de Bucolick fut de suivre ses amis; mais, esclave de la parole qu'il avait donnée à Pablo, il revint sur ses pas et resta debout, l'œil et l'oreille au guet, à côté de la jeune femme vivement effrayée de cette alerte imprévue. Au bout d'une heure environ, les mineurs revinrent sans avoir rien trouvé, sauf des traces de gros souliers ferrés indiquant évidemment des Européens.

Vandeilles s'était tellement éloigné, qu'il se perdit dans le labyrinthe inextricable des jungles. Peut-être n'eùt-il jamais pu retrouver ses compagnons, si Bucolick, voyant son re-

tard, n'avait eu la précaution de tirer de temps en temps quelques coups de fusil pour lui indiquer la position de la caravane.

Presque au même instant, on vit arriver Bras d'Acier, dont le premier regard fut pour Berthe.

— Que s'est-il donc passé? demanda-t-il à Bucolick.

— On vient de tirer sur nous, et une balle a traversé mon chapeau, répliqua Vandeilles, en ilxant sur le créole un regard soupçonneux. Pablo y répondit par un regard si calme et si transparent que Vandeilles se sentit rougir de sa mauvaise pensée.

Il se hâta de raconter à Bras d'Acier tous les détails de l'agression. Celui-ci l'écouta sans dire un seul mot. Puis il s'éloigna, pour aller visiter les traces que Mundiaz avait découvertes à l'endroit d'oîi étaient partis les coups de fusil.

— Ce sont les deux Goliath, dit Bras d'Acier en revenant de son inspection.

— Vous avez donc déjà vu le pied des Goliath? demanda Craddle.

— A l'hôtel de l'Etoile seulement : mais il est facile de reconnaître l'empreinte qu'a dû faire celui de Toni.

— Comment diable ont-ils pu savoir notre chemin? dit Ribonneau.

— Je crains plutôt que ce ne soit nous qui marchions sur leurs traces, et qu'ils n'aient le même but de voyage que nous.

— Comment ? s'écria Vandeilles. Connaîtraient - ils le •placer?

— Je ne crois pas qu'ils sachent précisément l'endroit où se trouve la mine ; mais ils pourraient bien avoir quelques données sur son existence. Ce placer m'a été révélé par un pauvre diable de Mexicain que je trouvai, il y a deux mois, au fond d'un ravin, sur le point d'expirer. Deux balles lui traversaient la poitrine. Tandis que je me penchais sur le malheureux pour lui faire boire un peu de rhum, il me montra du doigt un peiîon voisin, en balbutiant quelques mots inintelligibles. Le rhum lui ayant rendu un peu de force, il me raconta que, la veille, à deux milles environ de l'endroit où nous nous trouvions, il avait découvert des pépites assez grosses dont les arêtes encore aiguës révélaient la proximité d'un filon. Il s'était hâté de revenir chercher ses outils à l'endroit où il avaitlaissé sa tente sous lagarde de son associé.

un A s d'à en: II. 69

Tandis qu'il faisait pari à ce dernier de son importante déconverti', deux lirigands tirèrent sur eux. Le eunipagiion de Juaiiitu toinlia roide mort. Juanilo, lui, (iu()i(iue blessé, parvint à s'échapper, mais, dans sa fuite, il reçut une seconde blessure. Épuisé par la perte de son sany et par la rapidité de sa course, il avait j^lissé sur le versant du penon, et son corps élait venu se briser sur les rochers du ravin. Il expira dix minutes après notre rencontre.

— Kli bien, dit Ribonneau, je ne vois rien dans tout cela qui ail pu révéler aux brigands dont vous parlez l'existence du placer.

— Les iiuggets trouvés par Juanilo étaient restés entre les mains de son compagnon et tombèrent par conséquent au jtouvoir des salteadores (voleurs). Ceux-ci n'auront pas manqué de faire, à propos de ces pépites, les mêmes remarques (ju'avait faites le pauvre Juanilo et d'en tirer les mêmes conclusions.

— Mais pourquoi ne sont-ils pas restés en cet endroit?

— Peut-être n'auront-ils pas réussi à trouver le tilon, fit observer Mundiaz; puis ils pouvaient manquer de vivres ou d'instruments d'exploitation. D'ailleurs, si ce sont les Goliath qui ont fait le coup, ces damnés Yankees n'auront eu rien de plus pressé que de venir dépenser le fruit de leur vol dans quelque ville.

— Je n'ai aucune certitude à cet égard, dit Pablo; mais je ne sais pourquoi je suis disposé à soupçonner les Goliath de cet assassinat. A propos, tâchez donc de retrouver les balles qui vous ont été lancées tout à l'heure.

— Voici toujours la mienne, dit José, qui, dépliant un petit paquet soigneusement enveloppé, en retira une balle de fort calibre.

Pablo lira de sa cartouchière un tout petit sac en peau contenant deux balles qu'il mit à côté de celle que venait de lui donner José Guérino.

— Qui de vous, demanda Pablo, a remarqué les armes des deux Goliath, et pourrait me dire si leurs rifles sont de même calibre?

— Le calibre du rifle de Philip est plus petit, répondit aussitôt Bucolick : celui de Tom fait tout au plus huit balles à la livre.

— Alors la balle qui a frappé José vient probatilement du fusil de Philip... et celle-ci aussi, ajouta- t-il en montrant

70 BRAS o' ACIER.

l'une des deux balles qu'il venait de retirer du sac de peau; elles sont exactement pareilles. Quant à l'autre balle que j'ai retirée du corps de ce pauvre Juanito, cette grosse que voici, elle doit avoir été lancée par le ritle de ïom. Tâchez donc de retrouver la seconde balle, M. Yandeilles. Je suis sûr que c'est Tom qui a tiré sur vous.

Tout le monde se mit à l'œuvre pour cette recherche, mais la balle s'était perdue bien avant dans le bois. On ne put la retrouver.

— Cette malheureuse rencontre ne nous empêchera pas de continuer notre route, n'est-ce pas? demanda Craddle,

— Certes non! s'écrièrent tous les mineurs.

— Il nous faudra seulement prendre plus de précautions désormais, dit Pablo, et ne jamais nous écarter les uns des autres. Deux d'entre nous marcheront un peu en avant pour éclairer le chemin. La nuit, on montera la garde à tour de rôle. Puis, le soir, je recommande à chacun d'éviter autant que possible de se tenir dans le cercle de lumière du foyer, afin qu'on ne puisse en profiter pour l'ajuster.

A partir de ce moment, en effet, les voyageurs n'avancèrent qu'avec les plus grandes précautions. Dans les prairies, on cheminait encore hardiment, parce que la vue s'étendait au loin; mais, dès qu'on atteignait les défilés et les bois, qu'on évitait pourtant le plus possible, chacun descendait de sa monture, dont il se faisait un rempart. Mundiaz, Bucolick, Craddle et José, plus habitués que les Français à la vie des bois, servaient tour à tour d'éclaireurs. Leurs yeux exercés interrogeaient avec une minutieuse attention le sol, les branches inférieures des arbres, et les liges des arbustes. Un roseau brisé, une plante foulée par le passage d'un daim ou d'un coyote, tout devenait l'objet d'un scrupuleux examen.

Au milieu de toutes ces inquiétudes, Berthe n'avait pu s'empêcher d'éprouver un secret sentiment de joie en songeant que désormais Pablo serait forcé de rester auprès d'elle pour la proléger. Son espoir fat encore déçu cependant. Pablo ne parut pas au déjeuner. Cette absence sembla d'autant plus extraordinaire à la jeune femme, que, jamais peutêtre, la protection de Bras d'Acier n'avait été aussi nécessaire à la petite caravane. On venait, en effet, d'entrer dans un étroit défilé, bordé des deux côtés par deux collines couvertes d'arbres épais et de broussailles inextricables. Le sol, détrempé par la pluie, enfonçait à chaque instant sous le

HUAS i»'a(;ii;«. 71

pied des voyageurs. On élait souvent oliliyô de sonder les flaques d'eau avec de grandes perches avant de s'y risquer. Mundiaz et Ribonneau marchaient on éciaii'eurs. L'oreille au guet et la carabine armée, Craddle et Vandeilles se tenaient à quelques pas en arrière.

Tout à coup, Bucoiick, qui, fidèle à sa mission, cheminait à côté de madame Vandeilles, crut entendre à une cinquantaine de pas sur la droite un craquement de branches brisées. Il passa doucement la bride de son cheval autour de son bras, afin de conserver l'usage de ses deux mains; puis il se tint prêt à épauler sa carabine, les yeux toujours fixés sur le sillage presque imperceptible qu'un corps inconnu décrivait au milieu du bois. Vandeilles, qui portait les yeux de tous côtés, finit par remarquer la préoccupation de Bucoiick. La direction des yeux de ce dernier indiqua au Français le mouveihent dont se préoccupait si fort le brave Irlandais. Avec son impétuosité ordinaire, Vandeilles s'élança de ce côté. Profitant d'un moment oîi l'agitation des branches lui indiquait d'une manière plus précise la position de l'ennemi inconnu, il épaula sa carabine et tira au jugé. On entendit aussitôt un craquement de branches brisées ainsi qu'un épouvantable rugissement qui fit pâlir les plus intrépides mineurs.

— Damnés soient vos yeux! s'écria Craddle, vous venez d'attirer sur nous un grizlijt

Comme il achevait ces paroles, un ours gris montra son énorme tète au-dessus d'une toufi'e de cactus, et courut sur les voyageurs en faisant claquer ses nicâchoires avec tant de force qu'on les entendait résonner à plus de cinquante pas de distance. Ce qui rendait plus critique encore la position des mineurs, c'était la terreur des chevaux. Ils renâclaient avec une indicible épouvante et cherchaient à, s'enfuiri Obligés d'employer toutes leurs forces pour retenir leurs montures elfrayées, les mineurs ne pouvaient se servir de leurs armes contre le terrible animal. 11 s'approchait rapidement. Il n'était déjà plus qu'à trente pas de la caravane, lorsque Ribonneau lui envoya une balle qui laiteignit en plein corps et ne fit pourtant qu'accélérer sa marche. Bucoiick l'ajusta à son tour avec plus de sang-froid; mais, au moment où il pressait la détente, la jument de madame Vandeilles, dont il avait passé la bride autour de son bras, se dressa brusquement à pic, et fit un écart si brusque et si vio-

liKAS 1) ACIEH.

lent, qu'elle brisa les rênes. Puis, se jetant sur la gauche dans la direction du torrent, elle partit à fond de train, malgré les efforts de Bucolick, qui l'avait ressaisie par le licou et se laissait héroïquement traîner sur les cailloux sans làcher prise. Un moment indécis, l'ours lit tout a coup volteface et se dirigea du même côté. Vandeilles s'élança pour barrer le passage au terrible animal. José, tout faible, tout blessé qu'il était, se jeta résolument au-(lovant du griziy, qu'il tira presque à bout portant. L'ours poussa un rugissement, arracha des mains de José le fusil, qu'il brisa en un clin d'œil, et continua sa course, malgré les lialles que lui envoyaient les mineurs. Dix pas le séparaient à peine de madame Vandeilles, dont la jument venait de s'abattre. Berthe avait saisi le revolver que lui avait donné Pablo. Pâle et muette, elle attendait avec courage la mort presque inévitable qui la menaçait. ♦

— Pablo regrettera de s'être éloigné, se disait la pauvre Berthe, avec cette constante préoccupation de l'objet aimé qui n'abandonne jamais certaines femmes, même dans les circonstances les plus terribles.

Trop éloignés pour barrer le passage à l'ours, Mundiaz, Vandeilles et Craddle se hâtèrent de tirer; mais leurs balles, comme celle de José, ne firent qu'ajouter encore à la terrible fureur du griziy, dont Berthe sentait déjà l'haleine brûlante.

Soudain un coup de feu partit de l'autre côté du torrent et vint frapper le griziy entre l'œil et l'oreille. L'animal poussa un rugissement de douleur, et s'arrêta une seconde, étourdi par le coup. Au même instant, une seconde balle l'atteignit au défaut de l'épaule, puis un homme franchit le torrent par un bond prodigieux, et vint tomber entre l'ours et madame Vandeilles presque évanouie.

— Pablo! s'écrièrent les mineurs d'une seule voix. Puis il y eut un silence de mort. L'ours venait de se jeter

sur Bras d'Acier.

Bucolick, revenu à lui, voulut courir à Pablo.

— Éloigne madame Vandeilles, lui cria le créole de cette voix à laquelle nul n'aurait osé résister.

Réunissant toutes ses forces, il enfonça son large poignard dans le ventre de l'ours, qui avait déjà jeté ses deux pattes gigantesques autour du cou du jeune homme. Malheureusement pour Pablo, par suite du mouvement qu'il venait de

BU A s u'ACIERi ■ 73

faire pour parler à Bucolick, il se trouvait mal posé pour frapper. Son poignard yiissa sur une cùlc du griziy. Renversé par la violence du choc de son terrible adversaire, Pablo tomba, entraînant dans sa chute l'ours, qui perdait une énorme quantité de sang.

Un cri de terreur s'échappa de toutes les poitrines. Bucolick, qui avait à peine eu le temps d'emporter Berthe à quinze pas de là, épaula précipitamment sa carabine pour ajuster le griziy étendu sur le corps du gambusino. Il pressait la détente, lorsque deux balles, tirées du côté opposé au torrent, vinrent, l'une, effleurer le bras de l'Irlandais, l'autre, frapper le canon de son fusil à deux pouces des batteries et faire dévier ainsi sa propre balle qui passa bien loin de l'ours. Bucolick poussa un cri de rage. Laissant tomber son arme inutile, il saisit son revolver et se jeta bravement sur le griziy, qui se débattait déjà dans les convulsions de l'agonie. Berthe suivit l'Irlandais. Avec un courage inouï, elle appuya son revolver sur l'oreille du terrible animal et fit feu en même temps que Bucolick. L'ours poussa un dernier hurlement, se souleva de quelques pouces, puis retomba lourdement à terre. 11 était mort.

Aidés de Craddle et de José, Berthe et Bucolick réussirent à déplacer le corps gigantesque du griziy, sous lequel ils croyaient retrouver Bras d'Acier. A leur indicible élonnement, Pablo avait disparu. Son poignard, enfoncé jusqu'au manche dans le cœur du griziy, prouvait assez qu'il avait triomphé de son terrible ennemi. Comme la lutte avait eu lieu à deux pas du torrent, sur le bord duquel reposait la tête du griziy, le premier mouvement de Bucolick fut de jeter un regard inquiet sur les flots rapides qui bouillonnaient entre deux rives escarpées.

— Pablo! Pablo t s'écria Berthe éperdue.

Si Bucolick ne l'eût saisie à bras-le-corps, elle se fût précipitée dans le torrent.

— Au nom du ciel, calmez-vous, Madame, lui disait l'honnête Irlandais, qui, malgré son sang-froid, commençait luimême à perdre la tête et cherchait vainement à découvrir quelques traces de Bras d'Acier.

Heureusement pour la pauvre femme, son mari, accompagné de Mundiaz, s'était élancé dans la direction d'où venaient de partir les deux coups de fusil tirés sur Bucolick. Quant à Craddle et à José, tous deux suivaient eu sens con-

7i BR\S U ACILR.

tiaire les bords du torrent, dans l'espoir de rencontrer quelques traces de Pablo. Leurs gestes, leur air de consternation et les cris qu'ils échangeaient ne prouvaient que trop l'inutilité de leurs recherches.

Brisée par toutes les émotions qu'elle venait d'éprouver, Berthe n'avait plus conscience de ses paroles. Elle répétait machinalement: « Pablo! Pablo ! » avec un accent si singulier que Bucûlick craignit un moment qu'elle n'eût tout à fait perdu la raison. Maintenant madame Vandeilles d'une main, il se pencha sur le bord du torrent pour y puiser un peu d'eau, qu'il jeta à la figure de la jeune femme. On aurait pris Berthe pour une morte, sans le mouvement convulsif de ses lèvres, qui murmuraient des mots inintelligibles. Le coniact de cette eau glacée ranima un peu la pauvre femme. Elle se leva brusquement.

^-- Venez, dit-elle à Bucolick, venez... il faut que nous le trouvions.

Et, saisissant le bras de l'honnête Irlandais avec une force qu'on n'eût jamais attendue d'une si faible créature, elle l'entraîna rapidement le long des bords du torrent.

Pendant ce temps, Mundiaz, Vandeilles et Ribonneau pénétraient dans le iDois. Examinant tour à tour avec un soin minutieux le sol, la cime des herbes et les branches brisées des arbustes, chacun d'eux cherchait à découvrir la trace de leurs mystérieux ennemis. Grâce à Mundiaz, plus habile rastreador (chercheur de piste) que les deux Français, tous trois marchaient avec une certaine rapidité. Dans un endroit humide, ils trouvèrent l'empreinte du pied des fugitifs. Mundiaz n'eut besoin que d'un instant pour la reconnaître.

— Ce sont les Goliath, dit-il à voix basse.

La poursuite continua; mais, au bout d'un quart d'heure, ils perdirent complètement les traces.

Arrivés à une sorte de clairière à laquelle aboutissaient trois sentiers formés par le passage des bêtes fauves, les deux Français et le Mexicain tinrent conseil. Il fut convenu que chacun prendrait un des sentiers et l'explorerait soigneusement. Le premier qui rencontrerait des traces se replierait sur le carrefour pour y attendre ses compagnons. Une fois la piste retrouvée, tous trois se remettraient à la poursuite des assassins.

Un des sentiers pénétrait au milieu du fourré. Ce fut celuilà que suivit Mundiaz. Les Français prirent les deux autres.

KKA? d'à Cl EU. 7o

Une heure environ après leur séparatiun, un coup de lusil retentit dans le fourré. Vandoilles et Ribonneau, qui n'avaient encore rencontré aucun indice, revinrent précipitamment sur leurs pas jusqu'au lieu fixé pour le rendez-vous. N'y trouvant pas le Mexicain, ils se hâtèrent de suivre ses traces et s'enfoncèrent résolument dans le fourré. Après avoir fait un mille environ, ils arrivèrent à une autre clairière assez large, qu'entouraient de magnifiques cyprès californiens. En jetant les yeux autour de lui, Vandeilles aperçut tout à coup le corps de Muudiaz étendu à l'endroit où le sentier débouchait sur la clairière. Les deux Français coururent k leur mallieureux camarade. Mundiaz n'était plus qu'un cadavre. Une balle, tirée par derrière, lui traversait le dos, à trois ou quatre lignes de l'épine dorsale.

Vandeilles et Rihonneau creusèrent une fosse au pauvre Mexicain avec leurs bowies-knifes, et la recouvrirent de branches et de pierres pour la protéger contre les bêtes fauves,

— Qu'allons-nous faire maintenant? demanda Vandeilles,

— Le diable m'emporte si j'en sais rien! répondit Ribonneau. Je crois pourtant qu'il serait bon de retourner au camp.

— Voyons d'abord si nous trouvons quelques traces de ces brigands, répondit Vandeilles.

La nuit, qui commençait à répandre ses ombres sur la forêt; rendait leurs recherches de plus en plus dil'ûciles. Il leur fallut bientôt y renoncer et songer à rejoindre leurs compagnons.

Vandeilles et Rihonneau avaient à peine fait à cinq cents pas, qu'ils entendirent un coup de feu immédiatement suivi d'un second. Les deux détonations parlaient de la clairière même qu'ils venaient de quitter. Ils se hâtèrent d'y courir de nouveau, mais ils n'y trouvèrent personne.

xAlalgré l'obscurité, presque complète déjà, ils reconnurent facilement dans le fourré les traces du passage de plusieurs individus. Ils aperçurent aussi des traces de sang à deux endroits différents de la clairière.

Leur première idée à tous deux fut de suivre encore la nouvelle piste qui s'offrait à eux, mais l'obscurité, de plus en plus profonde, les arrêta bientôt complètement. (Is furent obligés de revenir sur leurs pas et de se diriger au plus tôt vers le camp où ils avaient laissé leurs amis; encore eurentils beaucoup de peine à retrouver leur route.

76 vtKAS d'acier.

Au moment où ils arrivaient dans la zone éclairée par le brasier, deux personnes accoururent au-devant d'eux. C'était Berthe et le fidèle Bucolick.

— Au nom du ciel, Madame, contenez-vous, disait le bon Irlandais.

Heureusement pour Berthe, Vandeilles attribua la pâleur et l'air inquiet de la pauvre femme aux inquiétudes qu'elle venait d'éprouver pour lui. Elle ne fit rien cependant pour le confirmer dans son erreur. Son premier mot fut pour demander si l'on avait des nouvelles de Pablo.

— Non, répondit Vandeilles, à moins pourtant que ce ne soit lui qui ait tiré ces deux coups de fusil que nous avons entendus.

Vandeilles et Ribonneau racontèrent à leurs compagnons la mort du pauvre Mundiaz. Devenue indifférente à tout ce qui ne concernait pas Bras d'Acier, Berthe se laissa tomber sur l'herbe. Des larmes brûlantes gonflaient son cœur et ses yeux, mais elle ne pouvait pleurer.

Tout à coup le pas d'une créature humaine fit bruire les feuilles sèches du sentier. Les mineurs sautèrent sur leurs armes.

— C'est moi, dit la voix calme et douce de Pablo. Berthe tressaillit des pieds à la tête. Elle se leva d'un bond,

et s'élança vers Pablo. Bucolick eut à peine le temps de lui saisir la main pour l'empêcher de se jeter dans les bras du jeune homme.

— Madame, lui dit précipitamment l'honnête Irlandais, prenez garde... pour lui et pour vous I

Madame Vandeilles s'arrêta et baissa la tête. Elle rougissait déjà du mouvement qui avait failli l'emporter.

— Il vit! mumura-t-elle ; mon Dieu, soyez béni et pardonnez-moi I

Elle essuya précipitamment les larmes qui inondaient son visage, et fit un effort surhumain pour dissimuler sa profonde émotion.

— Où donc est madame Vandeilles? demanda Pablo, tandis que les mineurs le pressaient de questions et de félicitations.

— Me voici, don Pablo! répondit la jeune femme, en s'avançant vers Bras d'Acier. Je suis heureuse de vous voir de retour sain et sauf.

Un sourire amer glissa sur les lèvres du créole en enten-

BRAS 1) ACIEn. Il

danl ces paroles, prononcées d'une voix en apparence si froide et si inditTérenlc.

A bout de forces, et n'osant parier, de peur de se tratiir, la pauvre femme prit la main de Pablo et la serra dans les siennes. Blessé au cœur par l'apparente indifférence de Berlhe, Bras d'Acier retira sa main et s'éloigna silencieusement. Les mineurs se groupèrent de nouveau autour de Pablo pour savoir ce qui lui était arrivé.

— Au moment oîi le grizly se précipitait sur moi, raconta Bras d'Acier, j'ai entendu deux coups de fusil. J'ai pensé que si les Goliath me croyaient mort, ils se sauveraient moins vite, et que j'aurais peut-être le temps de leur couper la retraite. Je me suis dégagé de dessous le grizly en rampant au milieu des herbes, et je me suis laissé glisser dans le torrent, que j'ai traversé à la nage. Les arbustes qui bordent l'autre rive m'ont permis d'aborder sans être aperçu. Alors, j'ai pénétré dans le bois en faisant un grand détour, afin de prendre les Goliath entre vous et moi. Malheureusement, ils étaient déjà bien loin. Au moment où j'allais déboucher sur la clairière où vous avez trouvé le cadavre de Mundiaz, j'ai aperçu ce pauvre garçon courbé à terre et cherchant probablement à se rendre compte d'une empreinte. Comme je m'avançais vers lui, une balle tirée du haut d'un arbre l'a frappé au milieu du dos. Il est tombé la face contre terre et n'a plus bougé. J'espérais que son meurtrier descendrait pour venir prendre le fusil. Je me suis caché dans le bois, mais les Goliath se doutaient probablement que Mundiaz n'était pas seul, et sont restés immobiles. Au moment où vous avez débouché sur la clairière, un d'eux a fait un mouvement, sans doute pour épauler son fusil. Le bruit et le mouvement des branches m'ont indiqué sa position. J'ai voulu appuyer sur la gauche afin de mieux les apercevoir, mais un lièvre qui a déboulé sous mes pieds a attiré de mon côté l'attention des Goliath: ils ont deviné la présence d'un ennemi et n'ont pas bougé. Après votre départ, j'ai attendu encore assez longtemps sans qu'ils fissent un seul mouvement. Cela m'a prouvé qu'ils se doutaient de ma présence. Après avoir inutilement essayé de les apercevoir entre les branches et de les tirer au jugé, j'ai pris le parti de me montrer. Comme je le prévoyais, celui qui se trouvait de mon côté s'est empressé de tirer sur moi. La flamme de son coup de fusil m'a servi de guide, et j'ai fait feu immédiatement. IMiilip a dégringolé de branche

en branche, mais les buissons de mimosas ont amorti sa chute. Tom s'est laissé glisser au bas de l'arbre. II a pris son frère sur ses épaules et s'est enfui avec lui.

— Et vous ne les avez pas poursuivis? demanda Craddle.

— Je n'ai pu les rejoindre, répartit Bras d'Acier.

— Vous étiez donc blessé, dit José en s'approchant du créole... Eh oui, caramba, vous êtes blessé! s'écria-t-il en remarquant le bourrelet que formait à deux pouces au-dessus du genou de Pablo un bandage placé en dessous de son pantalon.

~ Vous êtes blessé, don Pablo? demanda Berthe avec anxiété.

— Ce n'est rien, répondit le créole, rien du tout.

— Voulez-vous que je vous prépare une compresse d'ore- </ano.^ reprit la jeune femme.

— Je n'ai besoin de rien.

— Laissez-moi du moins visiter votre blessure et vous arranger une ligature.

— Je vous remercie. Madame, répondit-il encore, sans amertume, mais avec une profonde tristesse.

L'apparente indifférence de Berthe lui avait fait un mal affreux. Cette indifférence ne diminuait ni son amour ni son dévouement, mais il souffrait cruellement.

11 jeta son zarape à terre et se coucha entre Bucolick et Craddle.

Madame Vandeilles ne comprit que trop ce qui se passait dans le cœur du créole. En ce moment, elle eût donné tout au monde pour se trouver quelques instants seule avec lui et pour se justifier. Les yeux de la jeune femme se remplirent de larmes, mais l'obscurité ne permit pas à Bras d'Acier de les apercevoir.

Tous deux passèrent une nuit sans sommeil. Comme toujours, Pablo partit avant le lever du soleil. 11 rejoignit ses compagnons un peu plus tôt que d'habitude. H avait l'air soucieux et préoccupé,

— Avez-vous retrouvé la piste des Goliath? lui demanda Vandeilles.

— Oui. Je l'ai suivie assez longtemps, répondit Bras d'Acier. Elle m'a conduit à d'autres traces qui me préoccupent beaucoup. Nous avons devant nous une troupe de plusieurs personnes.

— Des blancs ou des Indiens? dit Craddle.

iîu\s d'acier. 79

— Des blancs. Us sont à cheval, .l'ai trouvé les pieds do trois hommes et de deux femmes, Peut-t^tre même sont-ils plus nombreux.

— Quelle direction suivent-ils?

— La même que nous jusqu'à présent. Ils ont dû passer la nuit à cet endroit et se sont remis en route ce matin.

Une de ces femmes a un pied que j'aurais juré reconnaître si je n'avais été certain de la mort de la personne à laquelle je pensais. Il faudra maintenant marcher avec plus de précaution que jamais, jusqu'.à ce que nous sachions quels sont les individus qui nous précèdent.

— Si nous prenions un détour pour les éviter? dit Ribonneau,

— Impossible, répliqua Pablo ; le chemin que nous suivons en ce moment est le seul praticable,

— Bah ! fit Vandeilles; après tout, ce sont peut-être des mineurs comme nous,

— Probablement, répondit Bras d'Acier; mais, aux mines, il faut toujours se tenir sur ses gardes. On est exposé à rencontrer à chaque instant des bandes de salteadores et de bushrangei's, et la vallée que nous suivons offre une foule d'endroits propices à une embuscade. Ainsi, soyons tous aux aguets.

En achevant ces paroles, Bras d'Acier jeta sa carabine sur son épaule et partit en avant, après avoir échangé quelques mots avec Bncolick. Celui-ci reprit son poste auprès de madame Vandeilles, et la petite caravane se remit en route aux premiers rayons du soleil.

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