‹ Bras d'acier (volume 2)Chapitre 6 sur 17 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Les voyageurs dont Bras d'Acier venait de parler à ses compagnons se trouvaient en effet à cinq milles environ de ces derniers.

Dans l'après-midi du jour où Pablo avait vu le grizly et poursuivi les Goliath, deux femmes étaient assises au soleil devant une sorte de hutte construite à la hâte avec des bambous et de larges feuilles d'arbre. L'une d'elles, charmante créature de dix-neuf ans à peine, semblait douée de toutes les séductions que Dieu a départies à la créole et dont la Liménienue est le type le plus parfait. Petite, mignonne, svelte et souple comme un roseau, elle avait une taille qu'on eût tenue entre dix doigts. Ses longs cils, plus noirs encore que son opulente chevelure noire, ne pouvaient éteindre la flamme de ses grands yeux aux prunelles de velours.

Une chemise couverte de broderies et fort courte des manches trahissait les charmants contours de son corsage. Elle avait laissé tomber ses souliers. Son pied, d'une extrême petitesse, chaussé de bas de soie, semblait prendre sa part d'air et de soleil. Une ceinture, formée d'un magnifique crêpe de Chine rouge, serrait, au-dessus des hanches de la jeune femme, un jupon de soie un peu fanné par la route, et terni par le soleil.

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Fort gracieux, mais fort peu approprié aux nécessitis du voyage, ce costume, qui avait d'ailleurs beaucoup perdu de sa primitive fraîcheur, contrastait singulièrement avec le paysage ainsi qu'avec la situation de la jeune femme.

A côté d'elle, dormait un enfant de deux ans environ, qu'elle venait d'ôter de dessus ses genoux pour le poser sur un lit de gazon. Afin de le protéger contre le soleil, elle avait suspendu au-dessus de lui son rebozo, ou longue écharpe de soie noire.

Un rosaire, aux grains d'ébène incrustés d'or, s'enroulait autour du poignet frêle et arrondi de la jeune femme.

De la main gauche, aussi petite que celle d'un enfant de douze ans, elle tenait une mandoline; de temps en temps, elle en tirait machinalement quelques sons.

Cette jeune femme semblait plongée dans une profonde rêverie. Ses yeux ne tardèrent pas à se remplir de larmes. Elle jeta sa mandoline de côté, saisit son rosaire et se mit à prier.

L'autre femme, qui restait couchée sur le gazon comme une couleuvre au soleil, se leva nonchalamment et s'approcha de sa compagne.

— Ktes-vous malade, dona Rosina? demanda-t-elle.

— Non, Cypriana.

— Vous avez quelque chagrin?

— Non.

— Cependant...

— J'ai envie de pleurer, interrompit Rosina, avec une sorte d'impatience douloureuse... et je pleure, ajouta-l-elle en se cachant la figure dans les deux mains.

Cypriana haussa imperceptiblement les épaules et s'agenouilla devant l'autre jeune femme.

Cypriana avait du sang mêlé dans les veines. C'était une de ces métisses au teint doré, à la démarche provoquante, aux yeux ardents, aux lèvres de pourpre, dont la voix, le regard, et tous les mouvements respirent les passions et la volupté... Sans être très-belle, elle devait avoir un grand charme pour une certaine classe d'hommes dont la nature sensuelle et violente était en harmonie avec la sienne.

Simple suivante de Rosina au début du voyage, elle n'avait pas lardé à devenir la compagne et quelquefois la confidente de la créole.

Elle continuait à la servir, mais comme par complai-

sance, et par égard pour la nature plus frêle et moins robuste de Rosina.

— Est-ce l'absence de Benito qui vous attriste? demanda Cypriana, en interrogeant les yeux de sa maîtresse.

Rosina ne répondit pas.

— 11 va revenir, reprit la suivante.

— Ce n'est pas cela qui me fait pleurer, murmura Rosina.

— Vous pensez toujours à don Pablo ?

— Hélas, oui, ma pauvre fille.

— Vous l'aimez encore?

— Je ne sais, mais, lorsque je songe à lui, je ne puis m'empêcher de pleurer.

— Pourquoi ne reiournez-vous pas à l'hacienda de San- Fernando ?

— Benito ne le voudrait pas ; moi non plus. Il me tuerait plutôt que de m'y ramener. Comment oseraisje y retourner et revoir mes parents, moi qui suis devenue la femme d'un métis, d'un simple capataz de mon père ?

— Vous l'aimiez donc bien, ce Benito? reprit Cypriana, qui paraissait décidée à obtenir les confidences de sa maitresse.

— Moi ! grand Dieu, moi !.. Ah! si tu savais, ma pauvre Cypriana!..

— Quoi donc, seilora?

Il est des instants oij la femme, même la moins confiante, éprouve le besoin de parlager avec quelqu'un le secret qui pèse sur son cœur. La créole surtout, avec son caractère ardent et expansif, peut bien rarement se passer de confidente.

Rosina jeta sur l'autre jeune femme ce regard indécis d'une personne qui hésite encore avant de commencer un aveu embarrassant.

— Eh bien, seiiora? reprit la china (grisette mexicaine).

— Eh bien, ma pauvre lille, tu sauras...

Elle s'interrompit en entendant le galop de plusieurs chevaux qui approchaient rapidement.

— Benito 1 dit-elle avec un singuher mélange de crainte et d'intérêt.

— Et Domingo ! fit Cypriana, qui se leva d'un bond; voyons s'ils ont fait bonne chasse.

Presque aussitôt quatre cavaliers parurent à l'entrée de la

clairière. L'un d'eux, (|ui semblait être le chef, portail un dolnian de drap brodé de soie, et de larges calzonerus ornées de boutons brillants. Ses grandes bottes vaqueras, en cuir jaune, étaient garnies d'énormes éperons dont les molettes avaient bien deujc ou trois pouces de diamètre. Recouvert d'une enveloppe cirée, son chapeau à larges bords se campait hardiment sur une forêt de cheveux noirs. Son teint olivâtre, et sa barbe noire un peuclair-semée,le rellet bleuâtre du blanc de ses yeux, et la coupe anguleuse de ses traits, révélaient un homme dans les veines duquel coulait un sang mêlé. Un Européen nouvellement arrivé n'aurait fait cependant aucune différence entre cet homme et le premier venu des blancs au teint bronzé qu'il aurait vus autour de lui. Une créole, au contraire, n'aurait eu besoin que d'un regard pour reconnaître tout de suite un métis.

Le cavalier au dolman montait un fort beau cheval, qu'il maniait avec une remarquable habileté. Il le faisait caracoler avec l'intention bien évidente d'attirer le regard de la jeune femme.

Le noble animal, enlevé huit jours auparavant à une bande de chevaux sauvages, subissait avec peine la pression du mors et les atteintes de l'éperon. De temps en temps, il se cabrait avec rage et lançait des ruades furieuses. Immobile sur sa haute selle, le cavalier ripostait aussitôt par des saccades de la bride ou par de terribles coups d'éperon.

Les trois hommes qui suivaient le chef menaient, ou, pour mieux dire, traînaient en laisse un cheval sauvage dont le cou était encore entouré du lazo avec lequel on venait de le capturer.

Un bozal ou longue corde en crin formait un nœud violemment serré autour de la lèvre supérieure du prisonnier. Au moyen de ce cavecon, on le forçait de suivre les autres chevaux. Ceux-ci étaient couverts d'écume. La sueur ruisselait sur leurs membres nerveux.

— Attachez ce cheval à un arbre, dit le cavalier qui marchait en tête. Je le dompterai tout à l'heure...

11 descendit de cheval et ôta la selle et la bride, qu'il posa à terre. Puis il entrava sa monture au moyen d'une corde qui lui prenait la jambe droite de derrière et la jambe gauche de devant. Sans s'occuper davantage de l'animal, il le laissa ensuite s'éloigner et chercher sa pâture dans le bois. Les autres cavaliers en firent autant à l'égard de leurs montures.

S4 BRAS d'acier.

— Eh bien, chère âme de ma vie, dit Benito en s'asseyant à côté de Rosina, vous avez eu tort de ne pas nous accompagner. Quelle belle troupe de chevaux nous avons rencontrée !.. Ce bavard de Domingo a manqué un étalon magnifique, un alezan brûlé qui aurait fait honneur à un vice-roi.

En parlant ainsi, il embrassait la jeune femme. Elle fit machinalement un geste pour le repousser.

11 fronça ses épais sourcils. Sa figure prit aussitôt une expression de colère .

— Caramba! s'écria-t-il , est-ce ainsi qu'on me reçoit? Regardez-moi bien en face, Rosina. Vous venez encore de pleurer... Sang du Christ! ajouta-t-il en épanchant sa colère sur un tronc d'arbre, qu'il cingla violemment de sa cuarta (sorte de cravache).

— N'ai-je donc plus le droit de pleurer? répliqua la jeune femme, en relevant brusquement la tète, et d'un ton hautain.

— Non, dit-il avec une sourde colère; car je ne devine que trop le motif de ces larmes ; vous pensez encore à ce jeune homme de San-Fernando. Oh! ce créole maudit, je donnerais dix ans de ma vie pour le tenir deux heures entre mes mains. Je lui arracherais la peau lambeau par lambeau; je le frapperais de cette cuarta, jusqu'à ce que le sang ruisselle sur son corps!

11 se remit à frapper le malheureux tronc d'arbre avec une rage indicible.

Epouvantée de cet accès de fureur, mais trop fière pour laisser paraître son effroi, Rosina soutint hardiment le regard du capataz. Un sourire de défi erra sur ses lèvres crispées.

— Oses-tu me braver! reprit- il avec un redoublement de colère. Je te dis que je l'écraserai comme un ver, ce blanc maudit ! et qu'il ne pourra soutenir mon regard, le lâche ! le brigand!. .

Et il lança contre son rival une série d'épithètes injurieuses que nous nous garderons bien de reproduire ici. Rosina haussa les épaules et ne répondit rien.

— Oui, c'est un lâche! reprit encore Benito; son bras tremblerait si nous nous trouvions en face l'un de l'autre un machete à la main.

— Il est brave, dit la jeune femme, et ne craint personne au monde.

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— Voto (i Dios! hurla le capataz, tu osos me dire cela en face à moi! à moi, qui te pulvériserais d'uu seul coup de cette cuarta.

Au geste qu'il fit pour lever sa cravache, la jeune femme se leva d'un bond, les yeux étincelants et les narines palpitantes.

— Chien de métis! s'écria- t-elle avec une lière indignation et les yeux fixés sur ceux du capataz, si tu as le malheur de me frapper, je m'enfonce ce couteau dans le cœur.

En parlant ainsi, elle appuyait sur sa poitrine frémissante la pointe d'une navajà qu'elle venait de prendre à sa ceinture. Elle était vraiment belle à voir ainsi, avec sa taille fièrement cambrée, sa jolie tête rejetée en arrière, ses yeux brillants et ses lèvres gonflées par une hautaine expression d'audace et de défi.

Benito fit un pas en arrière et la contempla silencieusement avec une sorte d'admiration qui éteignit bientôt sa colère.

Par un brusque mouvement, il jeta sa cuarta loiu de lui. Puis, honteux de sa violence, il se croisa les bras sur la poitrine et resta immobile, les yeux fixés à terre d'un air sombre et mécontent.

Quant à Rosina, elle se laissa retomber sur le gazon et se couvrit la figure de ses deux mains par un geste de désespoir. Quelqu'un les lui écarta doucement. C'était Benito, qui venait de se mettre à genoux devant elle.

— Pardon, cHère âme de ma vie, lui disait-il avec une émotion réelle, mais avec cette emphase naturelle à l'homme du sud. Pardon, ma bien-aimée Rosina. Je t'ai offensée... Ce n'était pas mon cœur qui parlait. La jalousie me rendait fou. Je sais que tu as aimé un autre homme... que tu l'aimes peut-être encore... Chaque fois que je te vois pleurer, je me figure que tu songes à lui. J'ai tort, n'est-ce pas? tu penses à ta famille, à tes amis...

Les sanglots de Rosina l'interrompirent. Il se frappa le front avec une colère qu'il tournait maintenant contre luimême.

— Rosina, ma bien-aimée, reprit-il, oublie ce que je t'ai dit. C'est ton indifférence qui me rend fou. Tiens, prends celte navajà et enfonce-la-moi dans le cœur, si tu m'en veux encore; mais, au moins, regarde-moi. Dis-moi que ce n'était pas à lui que tu pensais... n'est-ce pas... Rosina?.. Rosina?..

Elle ne retira plus sa main, que le capataz avait saisie, mais elle ne répondit pas.

— Dis-moi au moins que tu ne l'aimes plus et que tu n'aimes que moi, qui t'entoure de soins et d'adoration, comme si tu étais un ange du paradis... Rosina, réponds donc, continua-t-il avec une colère croissante, qu'il s'efforçait en vain de contenir, je veux que tu m'aimes, entendstu... je le veux... et j'en ai le droit... Après tout, ne suis-je pas le père de ton enfant?..

— Oses-tu bien rappeler ce souvenir? dit la jeune femme en tournant vers le métis son visage baigné de larmes et couvert d'une rougeur brûlante . Tu veux que je t'aime, distu!., est-ce donc par la force qu'on prend l'amour d'une femme comme moi? Suis-je une china, dont on achète l'amour par un cadeau ou par un coup d'épée?.. Je te l'ai dit souvent, Benito, chaque fois que tu viendras, la menace à la bouche, exiger un amour auquel tu n'as pas droit, je te dirai comme tout à l'heure, en le montrant ma poitrine : « Tu peux me tuer, mais non me forcer à t'aimer. » Crois-moi, Benito, ce n'est pas par ce moyen que tu te feras pardonner le crime que tu as commis.

La colère du métis tomba de nouveau. Avec cette fougue et cette mobilité d'impressions et de gestes communes à presque toutes les races passionnées du sud, il se jeta de nouveau aux genoux de Rosina. Il se roula à ses pieds en la suppliant de lui pardonner et de l'aimer.

Il y avait chez cet homme tant de passion, sauvage peutêtre, mais vraie et profonde, que Rosina fut touchée de ses prières et de son désespoir.

— Lève-toi, Benito, dit-elle en lui tendant la main. Pardonne-moi à ton tour. Je te fais souffrir, mais aussi c'est la faute. J'ai des jours de tristesse où il faut que je pleure. Pourquoi m'en demander les raisons? Elles ne feraient que nous attrister tous deux. Pourquoi surtout me menacer? Tu ne le sais que trop... je me ferais tuer plutôt que d'obéir à de pareilles exigences !

Les dernières paroles de Rosina faisaient sans doute allusion à quelque scène du même genre, terminée d'une manière plus lra;^Mque, car Benito baissa la tête.

— Tu as raison, dit-il, je suis un fou, mais je t'aime tant que je ne puis supporter l'idée de partager ton cœur avec un autre. Il faut que je t'aime bien, va, pour te laisser prendre

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sur moi un pareil empire. Toule autre feuiine, vois-tu, aurait déjà été Ijrisée par uioi comme ce grain de verre, ajoutat-il en écrasant entre ses doigts une des perles de sa lofjuilla.

— Je sais bien que tu m'aimes, reprit la jeune femme, et je te suis reconnaissante des soins que lu me prodigues. Dieu m'est témoin que je voudrais t'aimer aussi... Mais...

— Eli bien ?

— Mais le souvenir de cette horrible nuit...

— Tais-toi, interrompit-il en lui fermant précipitamment la bouche, tais-toi, ne réveille jamais ce souvenir dupasse. Parlons de l'avenir.

Rosina soupira et promena 'involontairement son regard autour d'elle.

— Oh ! je sais bien que notre situation actuelle n'est pas brillante, mais, tu le verras bientôt, une fois sur cette terre de l'or, je saurai récolter des trésors pour toi. Nous serons riches; nous irons demeurera Mexico, à Lima, où tu voudras, enOu. Nous aurons de belles voitures et des harnais couverts d'or et d'argent. Nous donnerons les plus belles fêtes du pays.

— Qui voudra y venir? murmura Rosina presque malgré elle.

— Qui? reprit-il, qui?.. Tous, car je me couvrirai d'or, s'il le faut, pour qu'on ne voie plus le peu de sang mêlé qui coule encoi'e dans mes veines. Tiens, Rosina, je donnerais vingt ans de ma vie pour quelques livres d'un sang pur comme le tien ! Tu m'aimerais alors, et notre vie à tous deux ne serait plus un enfer.

Comme il achevait ces paroles, il tressaillit et tendit l'oreille comme quelqu'un qui écoute.

— Qu'y a-t-il? demanda Rosina.

11 lui fit signe de se taire.

— Continue toujours à parler comme si j'étais encore à côté de toi, lui dit-il.

Il prit son lazo, posé sur le gazon, et se mit à plat-ventre, puis il se glissa sous bois en rampant comme une couleuvre.

Rosina, surprise, regardait autour d'elle, en cherchant à s'expliquer le motif de cette brusque disparition. Tout à coup elle aperçut, à trente ou quarante pas, un homme qui se glissait à terre sur la lisière du bois. Cet homme s'approcha

en rampant des deux chevaux qui broutaienlquelquesjeunes pousses d'arbres. Arrivé à côté d'eux, il leur mit précipitamment les brides qu'il venait de ramasser un instant auparavant. Au moment où le voleur s'élançait sur un des chevaux, un lazo lancé avec adresse vint entourer son buste et ses deux bras. Le cavalier excita son cheval de la voix et des jambes, et se roidit contre l'étreinte du terrible lazo; efforts inutiles. 11 fut renversé sur le gazon avec violence. Avant qu'il eût le temps de se relever, un homme bondit sur lui et lui mit le genou sur la gorge.

Ce dernier était Benito.

En un clin d'oeil, il eut garrotté le voleur de manière à lui rendre toute résistance impossible. Cette opération terminée avec toute l'adresse d'un homme qui en a l'habitude, Benito prit sa navajdj dont il appuya la pointe sur la poitrine du voleur de chevaux.

— Réponds maintenant, dit Benito. Qui es-tu? que vienstu faire ici?

L'individu, qui n'était autre que notre ancienne connaissance, Tom Smithson, ne répondit d'abord que par un grognement accompagné d'une terrible secousse, mais les liens du lazo restèrent tout aussi serrés qu'auparavant.

— Ah I c'est ainsi, reprit le métis. Eh bien, je vais répondre pour toi. Tu es un brigand et tu venais voler mes chevaux. Par mon saint patron, tu n'en voleras pas d'autres!

— Grâce ! au nom du ciel, s'écria Tom, qui sentait la pointe de la navajà pénétrer dans les chairs.

— Non.

— Grâce ! et pour sauver ma vie je vous donnerai une fortune.

— Une fortune! et où la prendrais-tu, chien de Yankee ?

Le bandit hésita un instant; mais, voyant que Benito levait de nouveau la terrible navajâ, il prit son parti et répondit précipitamment :

— Je connais une bonanza d'une immense richesse, et je vous y conduirai.

Les yeux de Benito étincelèrent. Il haussa les épaules, mais sa nature impressionnable lui représentait déjà des monceaux d'or étalés devant lui.

— Toute ton histoire n'a pour but que de sauver ta vie, dit-il à l'Américain.

— Je vous jure.,.

BKAS u'acikii. 89

— Alors, explique-toi plus clairement. Où se trouve ce lilon ? Dans quelle direction:* Comment en connais-tu l'existence? Parle; n'essaye pas de me tromper, surtout; car, par l'ànie de mon père, à ton premier mensonge je t'enfonce ce couteau dans la gorge.

— Eh bien, dit Tom, cette mine est à dix ou douze journées de marche d'ici tout au plus. Son existence m'a été révélée par un mineur que j'avais rencontré il y a quelques mois. 11 était blessé à mort.

— Comment?

— Un accident de cheval, répondit Tom d'une voix un peu embarrassée. Avant d'expirer, le pauvre diable me confia sa découverte. 11 me montra en même temps plusieurs pépites qu'il avait trouvées dans le torrent. Leurs arrêtes algues prouvaient qu'elles venaient d'une mine peu éloignée.

— Attends, dit Benito, qui semblait rétléchir depuis quelques minutes en considérant Goliath; ne serais-tu pas un des Smithson, un de ces Américains qu'aux mines on appelle les Goliath?

Peu satisfait de cette découverte de son identité, Tom marmotta cependant une réponse affirmative.

— Qui me garantit la vérité de tes paroles? reprit Benito en fronçant les sourcils. Peut-être cherches-tu à nous attirer dans quelque guet-apens?

— Seigneur!..

— Tu comprends que je ne puis me fiera un drôle de ton espèce.

— Je resterai près de vous, dit Tom après un instant de réflexion. Si j'ai menti, vous pourrez me tuer. Puis j'amènerai ici mon frère Philip. Ce sera encore un otage de plus, et un otage bien sûr, car mon pauvre frère est blessé.

— Où l'as-tu laissé?

~ Ici près, dans le bois; c'est pour lui que je voulais un cheval.

— Vraiment !

— 11 m'a fallu le porter pendant près de huit milles sur mes épaules.

— Vous vous sauviez donc?

— Oui, murmura Tom d'une voix irritée. Mon frère est grièvement blessé.

Benito lui lit sur la situation de la mine diverses ques-

itO iir.As d'à Cl Elu

lions auxquelles le géant répondit d'une manière assez satisfaisante.

— Il faut s'y rendre le plus tôt possible , reprit l'Américain.

— Pourquoi ?

— Nous avons derrière nous une bande de mineurs qui m'ont tout l'air de voyager dans la direction de ma bonanza.

— Les connais-tu?

— Oh ouil voilà bientôt quinze jours que je les suis. C'est leur chef, ce Bras d'Acier, que Dieu confonde I qui a blessé mon frère.

— Bras d'Acier ! s'écria Benito,qui, comme tout le monde, avait entendu parler du fameux gambusino.

— Lui-même, senor, reprit Tom. Il m'a déjà échappé deux fois, mais , par l'enfer, qu'il prenne garde à la troisième!...

— Prenons les devants, alors, dit Benito.

— Ce sera difficile, reprit le géant. Ils s'en apercevront et trouveront moyen de nous dépasser encore.

— Nous marcherons rapidement.

— N'importe. 11 n'y a pas un homme dans toute la Californie qui connaisse les chemins comme ce damné Bras d'Acier. Il faudrait trouver un moyen de le forcer de rester en arrière ou de différer son départ.

— Cela me paraît impossible.

— Peut-être y a-t-il uu moyen, pourtant?

— Lequel?

— Je vais y réfléchir et je vous le dirai ; mais, pour l'amour de Dieu, laissez-moi retourner auprès de mon pauvre frère. Il doit me croire mort ou prisonnier. Vous m'aiderez à le transporter ici. En route, je vous dirai mon moyen.

Benik) chercha des yeux les trois cavaliers qui l'accompagnaient quelques instants auparavant. Il ne put les voir, mais il entendit les échos bruyants de leurs voix et de leur gaieté.

Groupés autour d'un brasier, ils faisaient griller sur les charbons ardents des tranches de cecina (lanières de viande sèche) qu'ils dévoraient ensuite à belles dents. Assise à côté d'eux, Cypriana prenait sa part du repas et de la conversation. Quant à Bosina, elle était restée auprès de son enfant sur la clairière. Benito ne pouvait la voir.

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— Raiiioû, (lit le mcHis en appelant un des trois hommes, vonez avec moi.

Le vaquera se leva aussitôt, rajusta les plis de sa ceinture et suivit Benito. Ce dernier relâcha un peu les nœuds du lazo qui emprisonnait les membres de Goliath. Celui-ci put alors, non pas courir , mais marcher de manière à suivre ses compagnons.

— Conduis-moi, dit le métis à i'.Américain. Rappelle-toi qu'au premier soupçon de trahison, je t'enfonce mon couteau dans la poitrine. Et toi, Ramon, ne le perds pas de vue. Tue-le comme un chien s'il fait un seul mouvement pour s'enfuir.

Une heure après environ, Ramon revint en courant à la clairière, 11 appela Domingo et lui dit quelques mots à voix basse. Celui-ci se hâta de seller son cheval. Il mit ensuite dans une sorte de bissac quelques tranches de cecina et de la farine de maïs. Ramon en fit autant de son côté. Leurs préparatifs terminés, ils remontèrent à cheval.

— Où vas-tu donc, Domingo? demanda Cypriana. Ramon fit signe à son camarade de se taire.

— Nous allons voir les poissons voler, et les oiseaux nager, répondit Domingo en riant. Sois tranquille, pr^ciosifa de mi aima, je serai bientôt de retour.

Puis tous deux s'éloignèrent au galop.

Benito ne revint qu'à la nuit. 11 était accompagné de Tom et de Philip. Celui-ci marcliait péniblement, appuyé sur le bras de son frère, qui le portait de temps en temps.

Lorsqu'on se remit en route, le lendemain matin à la pointe du jour, Ramon et Domingo n'avaient point reparu.

On mit Pbilippe sur le cheval le plus doux d'allure et le mieux dressé. Tom Smithson comptait marcher à côté de son frère pour le soutenir au besoin, mais Benito l'en empêcha.

— On reconnaîtrait la trace de vos pieds, lui dit le capataz.

— C'est juste, répondit l'Américain; donnez-moi un cheval alors.

Il enfourcha un malheure>ux cheval qui pliait sous son poids et se mit auprès de Philip.

On fit 06 jour-là une trentaine de milles, malgré les difficultés du terrain. La nuit seule força les voyageurs de s'arrêter.

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— Benito, dit Goliath en s'adressant au métis, il est probable que Bras d'Acier aura cherché ce matin à retrouver mes traces et celles de mon frère. Peut-être se sera-t-il douté que je me suis joint à votre bande, et nous aura-t-il suivis. Il vaut mieux que nous ne restions pas ensemble cette nuit, et surtout auprès du même feu.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'il viendrait probablement rôder autour de votre campement.

— Eh bien?

— D'abord, il voudra s'emparer de mon frère et de moi.

— Nous vous défendrons.

— Ils sont plus nombreux, et, d'ailleurs, deux de vos hommes vous manquent. Puis, Bras d'Acier pourrait se douter que je vous conduis aux mines.

— En effet... mais... c'est que si je vous laisse seuls...

— Avez-vous peur que nous nous échappions? Vous nous auriez bien vile rattrapés. Vous savez bien dans quel état est mon frère. D'ailleurs, quel intérêt aurais-je à me sauver maintenant? Je ne suis pas capable d'explorer la mine tout seul.

— Allons, soit. Je vous enverrai des vivres par Pepe Nieto, qui restera avec vous. Nous allons chercher un endroit pour votre halte, afin que je sache où vous retrouver.

Les trois hommes s'éloignèrent.

Nieto et Cypriana, restés avec Rosina, commencèrent à s'occuper des préparatifs du souper. Quant à Rosina, elle se promenait autour du campement avec une agitation singulière. Sous l'impression d'un de ces pressentiments inexplicables, que chacun de nous a éprouvés quelquefois dans sa vie, la jeune femme ne pouvait rester en place.

Au moment où, s'écartant du brasier, elle tournait le dos à la lumière rougeâlre des branches amoncelées, un homme parut dans le cercle lumineux tracé par la flamme.

Rosina se retourna. Deux cris de surprise et de joie partirent en même temps.

— Pablo! s'écria la jeune femme.

— Rosina ! dit le créole, qui osait à peine en croire ses yeux.

Il la saisit dans ses bras et l'embrassa avec une vive effusion de joie.

— Dieu soit loué ! dit-il enfin. Vous vivez!

liitAs irAcii. n. !••"<

Trop émue pour pouvoir parler, la jeuuo foiiune rcslait la tôle appuyée sur la poitrine de Bras d'Acier. Il la conduisit doucement près d'une sorte de siège naturel formé par les racines d'un arbre, et s'assit à côté d'elle.

— Que je suis heureux de vous revoir! lui dit-il. L'idée de votre mort empoisonnait ma vie. Que de fois j'ai pleuré en songeant à vous !

— Est-ce bien vrai, Pablo? dit Rosina en fixant ses beaux yeux noirs sur ceux du créole.

— Vous en doutez, Rosina?..

— Vous avez donc toujours quelque affection pour moi?

— Oui, Rosina; une affection bien sincère et bien profonde. Mais qu'êtes-vous donc devenue? Que vous est-il arrivé? Pourquoi cette lettre qui m'a brisé le cœur?.. Et tous ces indices qui faisaient croire à votre mort?.. Votre famille...

-— Ma famille me croit morte, Pablo, dit la jeune femme.

— Et vous ne l'avez pas détrompée?

— Plus tard, mon ami. En ce moment, cela m'est impossible... Je vous expliquerai cela plus tard. Mais vous-même, comment vous trouvez-vous ici?

— Depuis trois ans, je parcours la Californie.

— Dans quel but? Seriez-vous donc cet homme dont j'ai si souvent entendu parler, et qu'on appelle Bras d'Acier?

— En effet, Rosina.

— Je l'avais deviné... Vous seul étiez capable de tous ces traits de bravoure et de générosité qu'on m'a si souvent racontés. Que cherchiez-vous donc dans le pays des mines? Quelle était cette femme pour laquelle vous demandiez aide et protection à tous ceux que vous secouriez? Aviez-vous donc appris que je vivais encore, et que je voyageais moimême dans ces contrées si dangereuses?

Bras d'Acier ne se sentit pas le courage de détruire l'illusion de la jeune femme, en lui révélant la vérité. 11 fit une réponse ambiguë, que, dans son exaltation, Rosina interpréta à son avantage.

— Comme vous êtes changé, Pablo! dit-elle en écartant de la main les longs cheveux qui voilaient le front du Mexicain. Ces trois années vous ont vieilli de dix ans. N'importe, vous êtes toujours le même, vous avez toujours vos beaux cheveux et vos yeux si doux et si tiers. Ainsi, c'est moi que vous cherchiez?... Mais comment avez-vous retrouvé mes traces jusqu'ici^

Oi HUAS u'aCIEK.

— Le hasard seul a guidé mes pas, répondit le créole.

— Le hasard?

— Oui, Rosina. Pouvais -je prévoir une pareille rencontre... car... Enfin, à votre tour, dites-moi donc comment vous vous trouvez dans ce pays désert, au milieu de cette forêt? Vous n'êtes pas seule, pourtant?

— Oh ! non ! répondit la jeune femme en baissant la tête pour cacher sa rougeur. Plusieurs personnes m'accompagnent- Elles sont là qui préparent le souper.

— Quelles sont ces personnes, Êosina?

— Vous le saurez plus tard, murmura-t-elie.

Puis, ne pouvant résister plus longtemps aux douloureuses pensées que les questions de Pablo venaient de lui suggérer, elle cacha son visage entre ses deux mains, et se mit à pleurer avec une profonde amertume.

Quoiqu'il n'éprouvât désormais aucun amour pour la jeune créole, Pablo avait toujours conservé une sincère affection pour la compagne de son enfance. A cette affection se joignait encore cette reconnaissance que l'amour d'une femme inspire toujours à l'homme qu'elle aime. Enfin, le sentiment de ses torts envers elle, et les reproches qu'il s'était si souvent adressés, tout se réunissait pour l'émouvoir vivement en faveur de Rosina. Touché de sa douleur, il lui prit affectueusement la main et lui demanda la cause de ses larmes.

Rosina fit signe qu'elle ne pouvait répondre.

— Dites-moi au moins si vous êtes malheureuse, et ce que je puis faire pour vous consoler ou pour diminuer vos chagrins.

La jeune femme pleurait toujours et ne répondait que par des signes de tête négatifs à toutes les suppositions de Bras d'Acier. Enfin, cédant aux élans de sa nature passionnée, elle jeta ses deux bras autour du cou de Pablo, et lui dit d'une voix entrecoupée :

— Emmène-moi, Pablo; au nom du ciel, emmène-moi d'ici!

Comme il allait répondre, l'enfant, qui venait de se réveiller et de quitter son. lit de mousse, sortit de dessous les arbustes qui l'abritaient. En voyant pleurer sa mère, il courut à elle et se jeta sur les genoux de la jeune femme. Rosina fit un cri et saisit l'enfant dans ses bras. Elle le contempla un instant avec une de ces expressions de physionomie que nul ne saurait définir. Puis, elle l'enleva de terre

ffUAs u'Acitn. '•^■!

ol l'omlirassa avec iiiu! olîusion qui avait (juoique clul^c ilc si brusque ot de si violent, que l'enfant se mit à crier :

— A qui est cet enfant? demanda Pablo, qui s'était levé eu môme temps que la jeune femme.

Elle baissa les yeux. Une rougeur brûlante couvrit sa figure.

— A moi, dil-elle enfin.

— A vous, Rosina, vous êtes donc mariée? s'écria-t-il avec une sorte de joie que trahissaient sa voix et son regard.

Kosiua pâlit, comme si on lui avait enfoncé un poignard dans le cœur.

— Qu'est devenue Bcrlho de Mareuil? dit-elle en fixant un regard perçant sur le Mexicain. L'avez-vous retrouvée?

Comme il hésitait à répondre, il vit tout h coup un mouvement de terreur sur la physionomie de Rosina. Elle venait d'apercevoir, à cinquante pas tout au plus, Benito, qui arrivait en courant.

— Qu'y a-t-il? demanda Pablo en répondant au regard effrayé de la jeune femme.

— C'est Benito, murmura-t-elle d'une voix brisée... Voyez là-bas dans ce sentier.

— Quel est ce cavalier?

Rosina baissa la tète et ne répondit pas. Seulement son regard se porta sur l'enfant, et se leva ensuite vers Pablo avec une expression indicible de honle, de douleur et de prière.

— Son père? dit le créole à demi voix. Elle fit signe que oui.

— Xe m'interrogez pas, Pablo, ajouta-t-elle précipitamment. Plaignez-moi, ayez pitié de moi, car je suis bien malheureuse!

— Est-ce que cet homme vous maltraite ?

— Oh! non, il est très-bon pour moi; il me comble de soins et de prévenances, mais... tenez, je n'ai pas le temps de vous dire cela aujourd'hui. Plus tard... peut-être; mais aujourd'hui, je vous en conjure, n'ayez pas l'air de me connaître. Qu'il ne sache jamais que vous êtes venu à San-Fernando !

— Pourquoi?

— Je ne puis vous le dire. Qu'il ignore aussi votre vrai nom... Cette précaution est peut-être inutile, mais je vous supplie de l'observer...

96 BKAs d'acier.

— Aurait-il quelque motif de m'en vouloir?

— Vous saurez tout plus tard, mais, de grâce, ne dites pas que vous me connaissez... Trouvez un motif pour justifier votre présence. Dites... Je ne sais pas, moi... ma pauvre tête n'y est plus. Mais vous trouverez un prétexte.

Une seconde après, Benito arrivait auprès des deux jeunes gens.

Ses sourcils froncés et ses traits contractés révélaient assez sa colère et sa jalousie. Il se mit entre le créole et Rosina.

— Quel est cet homme? demanda-t-il à la jeune femme, que veut-il?

— Cet homme est un caballero, senor, répondit Bras d'Acier d'un ton froid et hautain.

Benito haussa les épaules.

— Que venez- vous chercher ici?

— Deux assassins.

— Capa de Dios, seiior, est-ce une insulte? s'écria le métis en portant la main à la poignée de son machele.

— Nullement. Il ne s'agit ni de vous ni de ceux de votre bande. Je parle de deux brigands américains.

— Je n'ai pas d'Américains dans ma bande.

— Cependant...

— D'ailleurs, qui êles-vous?

— ■ On m'appelle Bras d'Acier.

— Ah 1 fit d'un ton surpris Benito, qui, d'après le récit des prouesses du célèbre gambusino, s'attendait à voir un tout autre homme que ce .créole à la taille mince et souple... et que vous ont fait ces hommes que vous poursuivez?

— Ils ont assassiné un de mes compagnons et tiré plusieurs fois sur moi.

— Je ne connais pas ces hommes, et je ne les ai pas vus.

— J'ai pourtant suivi leurs traces jusqu'à votre dernier campement.

— Ils y seront venus après notre départ. Pablo secoua la tête d'un air de doute.

— Combien avez-vous de personnes dans votre bande ? demanda-t-il.

— Trois hommes et deux femmes.

— Où sont les hommes?

— Un d'eux est là près de ce feu dont vous apercevez la lueur à travers ces arbres. 11 prépare le souper. Les deux

BUAS d'acier. ''7

aulres ramassent du bois pour la nuit. Leurs chevaux paissent à deux pas d'ici.

— Je crois bien, cependant, que ces deux Américains ont rejoint votre bande, reprit Bras d'Acier. 11 faut que je m'assure...

— Oseriez-vous mettre en doute la parole d'un caballero comme moi? s'écria Benito, qui trouvait naturellement plus facile de soutenir une querelle qu'une explication. Si ma voix ne suffit pas à convaincre Votre Seigneurie, mon machete sera peut-être plus heureux.

Le regard méprisant que Pablo laissa tomber sur le métis semblait si bien exprimer à ce dernier la distance qui existait entre eux, que Benito bondit de rage.

— Valga me Diost s'écria-t-il, en tirant son machete.

— Benito ! dit la jeune femme en cherchant à le retenir. 11 la repoussa durement.

Un éclair passa dans les yeux de Pablo. 11 fit un pas vers le métis, mais un regard suppliant de Rosina le retint.

— En vous demandant si vous avez vu ces deux brigands américains qu'on appelle les Goliath, reprit le créole, je ne fais qu'user du droit qu'ont tous les honnêtes gens de questionner en pareille circonstance les personnes qu'ils rencontrent. Aujourd'hui, c'est moi que ces bandits attaquent; demain , ce sera peut-être vous.

— Encore une fois, je ne les ai pas vus.

— C'est bien, dit Pablo, qui eut pitié de l'inquiétude et des transes de Rosina. Je me retire. Que Dieu protège la senora et lui donne un heureux voyage !

— Merci, seiior caballero, murmura la jeune femme d'une voix émue, merci de votre bonté !

Elle eût donné tout au monde pour glisser quelques mots à Bras d'Acier; mais, au premier mouvement qu'elle fit pour s'approcher du créole, elle rencontra le regard dur et jaloux de Benito.

Bras d'Acier salua Benito avec une politesse hautaine qui fit bouillir le sang du métis. Un instant après, il avait disparu dans l'épaisseur du bois.

— Que tous les démons de l'enfer te tordent le cou, Espagnol maudit! s'écria Benito en montrant le poing au cavalier qui s'éloignait... retourne à ton camp, val.. Tu y trouveras de mes nouvelles.

— Que veux-tu dire, Benito? demanda Rosina.

â8 tJRAS u'aCIER.

— Kieu que tii aies besoin de savoir, répondit-il durement. Cet étranger t'a-t-il donc promis quelque chose pour lui livrer mes secrets?

— Benito!

— Caramba! tu causais avec lui d'un air si animé !.. Estce parce qu'il a la peau un peu plus blanche que moi qu'il te plaît déjà, ce fils de l'enter?

Tandis que le métis, exaspéré par la dédaigneuse inditférence du créole, épanchait sa colère en faisant une scène de jalousie à sa pauvre femme, Pablo retournait vers ses compagnons.

La rencontre soudaine et inespérée de Rosina l'avait bouleversé. Elle lui enlevait le remords incessant qui, depuis si longtemps, tourmentait ses jours et ses nuits. 11 avait hâte de raconter celte heureuse découverte à madame Vandeilles, car il savait que celle-ci se reprochait presque autant que lui-même la mort de la pauvre Rosina.

— Quelle joie, quel soulagement pour Berthe! se disait-il, eu marchant avec rapidité. Comme ses beaux yeux vont se lever vers le ciel!.. Si nous nous trouvons seuls, peut-être me serrera-t-elle la main pour me remercier de cette bonne nouvelle.

Les deux camps étant fort éloignés l'un de l'autre, il fut obligé de marcher toute la nuit pour rejoindre ses compagnons.

En arrivant à l'endroit désigné pour la halte, il fut étonné de trouver tout le monde sur pied. Le soleil n'étant pas encore levé, il se demanda d'oili venait cet empressement inusité. Une vague inquiétude lui traversa le cœur, et lui fit instinctivement hâter le pas. Bientôt il crut remarquer un air de consternation sur les visages de deux de ses compagnons qu'il apercevait déjà, et qu'éclairait la flamme du brasier. Il chercha des yeux madame Vandeilles, et ne la vit pas. En deux bonds, il fut au milieu du cercle. Bucolick courut à lui. La figure de l'honnête Irlandais était bouleversée.

BHAS n'A(.lEK. 93

— On a enlevé madame Vandeillcs, dit Bucolick d'une voix étranglée par rémollon.

Tablû ne répondit rien. Il concentrait toutes ses forces pour cacher sa douleur aux yeux qui l'observaient.

Vandeilles surtout ne le quittait pas du regard. Pablo fut sublime d'éneîgie. Son effrayante pâleur aurait pu seule le trahir, mais la lueur vacillante du brasier empêchait de la remarquer.

— Comment cela est-il arrivé? demanda-t-il d'une voix presque calme.

— Voici comment, dit Ribonneau, toujours prêt à prendre la parole...

— Laissez donc parler Bucolick, interrompit Craddle. C'était lui qui se trouvait à côté de la jeune dame. Il sait mieux que personne ce qui s'est passé, et il le racontera plus simplement.

— Qu'entendez-vous par là? s'écria le Marseillais d'un ton mécontent.

— Que vous nous racontez à tout moment un tas d'histoires dont nous ne croyons pas un mot.

— Est-ce à dire que je suis un menteur? s'écria Ribonneau.

Tandis que le Provençal et l'Américain se disputaient en criant, Pablo s'éloigna de quelques pas avec Bucolick.

— Parle maintenant, dit-il à ce dernier en s'asseyant à terre, la ligure cachée entre ses deux mains.

— 11 n'y a pas de ma faute, je vous jure, dit l'honnête Irlandais, qui tremblait conmie une feuille. Et pourtant je donnerais ma vie pour que cela ne fût pas arrivé.

— Raconie-moi tout,

— Eh bien, don Pablo, en cheminant dans le bois, nous avons vu passer une bande de chevaux sauvages, de mustangs, comme les appelait ce pauvre Mundiaz. 11 y avait une belle jument baie qui traînait un lazo et qui ne pouvait galoper bien vite. Tout le monde s'est lancé après ce cheval,

iOO BRAS d'acier.

excepté madame Vandeilles. Alors, moi, je suis resté pour veiller sur elle, comme je vous l'avais promis en partant. Nous marchions au pas à côté l'un de l'autre. Tout à coup j'aperçois, à deux cents pas dans le bois, un cerf qui semblait brouter des feuilles d'arbre. C'est-à-dire, je ne voyais pas le cerf, mais je voyais sa tête qui passait à travers les arbres. Il avait des bois superbes. Je me glisse à plat- ventre pour m'approcher de l'animal. Il ne bouge pas d'abord. Au moment où je vais pour l'ajuster, il s'éloigne de quelques pas. Naturellement, je le suis. Il fait le même manège cinq ou six fois; enfin, cela me paraît suspect. Je cours dessus, mon fusil à la main. Il disparaît encore. J'arrive à l'endroit oij il était... Je cherche... je trouve des pie'ds d'homme... puis tout à coup j'aperçois, sur une touffe de mimosas, une tête de cerf... mais une tête séparée du corps de l'animal... Alors je me doute d'un piège. Je songe à madame Vandeilles; je cours comme un fou à l'endroit où je l'avais laissée... Rien... Je regarde; je cherche partout... je l'appelle... Rien... J'étais fou, Bras d'Acier, fou de désespoir, que mes oreilles en tintaient et que mes dents claquaient comme si j'avais eu la fièvre !.. Je me roulais sur la terre en criant de rage!.. Enfin je me suis levé. J'ai recommencé mes recherches. J'ai trouvé les pieds de deux hommes.

— Les as-tu reconnus?

— Non, dit Bucolick. Il faisait déjà bien sombre; seulement, je puis vous garantir que ces empreintes sont beaucoup plus petites que celles des Goliath. Vandeilles et les autres sont arrivés. Nous avons recommencé nos recherches avec des branches enflammées. Tout le monde l'aimait tant, cette pauvre dame... Craddie lui-même, qui est dur comme une pierre à fusil, eh bien ! il en était tout bouleversé. Tout ce que nous avons pu voir, c'est que les deux hommes étaient montés à cheval à cinq cents pas d'ici. Ils avaient sans doute emporté madame Vandeilles jusque-là. Tenez, voilà Craddie et José, qui vous diront comme moi que nous ne nous sommes pas couchés.

— Il faut la retrouver, dit Pablo. Je ne te fais pas de reproche, Bucolick, car je vois combien tu es malheureux en ce moment... Dans une heure, il fera jour, dit-il en élevant la voix pour s'adresser aux autres mineurs qui étaient venus peu à peu se grouper autour de lui. Reposez-vous un peu jusque-là. Nous aurons probablement une rude journée.

BRAS d'aCIKR. un

— Fl VOUS, don Pablo?

— Vous savez bien que moi je n'ai pas besoin de sommeil. Aux premiers rayons de soleil, je vous réveillerai lous.

— Je vous tiendrai compagnie, Pahlo, dit Vandeilles. Il me sérail impossible de fermer l'œil dans l'état d'inquiétude où je suis... La pauvre Bertbe!.. où est-elle en ce moment?.. Qui l'a enlevée? Dans quel but? Ah ! c'est à en devenir fou !

Fablo ne lui répondit pas. 11 s'assit au pied d'un arbre, la carabine entre ses genoux, appuya le front sur ses deux mains, et resta ainsi jusqu'au lever du soleil.

Quant à Vandeilles, vaincu par la fatigue, il avait fini par s'endormir.

Dès que les premiers rayons du soleil eurent jeté quelque lumière sur la cime des forêts, Pablo réveilla ses compagnons.

Un quart d'heure après, les mineurs, divisés deux par deux, commençaient leurs recherches. Sous la direction de Bras d'Acier, qui leur inspirait une aveugle confiance, ils se croyaient certains de réussir. Il se fût agi de découvrir un filon d'or pur, que ces braves gens n'auraient pu mettre plus de zèle et de soin à leur exploration. La beauté, le courage et la résignation de Berthe avaient fait sur ces hommes à demi sauvages une vive impression. Tous la respectaient et l'aimaient. C'eût été pour eux une grande honte et un profond chagrin de ne pas retrouver leur compagne de roule.

Nous ne raconterons pas ici les divers incidents de cette poursuite. Comment, en effet, pourrions-nous entrer, sans ennuyer le lecteur, dans tous les détails nécessaires pour expliquer, pour faire comprendre les émotions profondes, les cris de joie et les cris de désappointement auxquels donnaient lieu les détails en apparence les plus futiles. Une branche cassée, une tige d'herbe foulée, un caillou dont le côlé humide se trouvait en l'air, au lieu d'être encore enfoui dans la terre, une flaque d'eau plus ou moins trouble que sa voisine, et mille autres observations de ce genre, trop minutieuses pour que nous en puissions parler, voilà quels étaient les seuls renseignements sur lesquels devaient se guider les amis de madame Vandeilles.

La jeune femme avait été enlevée le mercredi soir, c'està-dire le lendemain du jour où Pablo l'avait sauvée en tuant le grizly.

Le premier jour de recherches, le jeudi, se passa sans incident. Tout en perdant fréquemment les traces, on finissait

102 RlîAS u'aC. lEK.

uiujours par les retrouver. Dans la nuit du jeudi au vendredi, les voyageurs furent réveillés par un bruit sourd et nienarant. On eût dit le mugissement lointain de la tempête à travers une immense forèl, ou la voix affaiblie de l'Oeéan.

A partir de ce moment, jusqu'au lever du soleil, les mineurs entendirent passer près d'eux, dans le bois, des bandes d'animaux qui se dirigeaient du sud-ouest au nord-est. Comme tous suivaient à peu près la même direction, c'està-dire du côté opposé au bruit inexplicable qu'on venait d'entendre, il était probable que ces animaux fuyaient devant quelque danger dont les mineurs ne pouvaient encore deviner la cause.

Dès qu'il til assez clair pour qu'on distinguât quelque chose à terre, les compagnons de Pablo recommencèrent leur pénible exploration.

Vers dix benres du matin, ils arrivèrent aux terrains marécageux qu'ils avaient côtoyés deux jours auparavant. Par malheur, aux abords m-imes de ce marécage, il se trouva un endroit où les pieds des chevaux des ravisseurs se confondaient complètement avec ceux d'une troupe de mustangs Plusieurs pouces d'eau couvrant le sol, cela contribuait encore à rendre les recherches plus difificiles. A partir de cet endroit, les rastreadores ne purent retrouver d'indices certains.

Depuis plusieurs heures, les pauvres gens marchaient le corps plié en deux et le front courbé vers la terre. Ils n'avaient encore rien mangé de la journée. Leurs forces étaient à bout. Le découragement leur enleva le reste d'énergie qui les soutenait seul depuis quelque temps. Ils se laissèrent tomber à terre au pied d'un arbre et déclarèrent qu'ils ne pouvaient aller plus loin.

Jusque-là, Pablo avait laissé travailler ses compagnons. Il s'était contenté de les aider chaque fois qu'il les voyait rester quelque temps sans retrouver les traces. Le créole s'était prudemment ménagé. Dès qu'il vit ses amis à bout de forces, il continua tout seul ses recherches. Pendant près de trois heures, il fouilla inutilement les abords de l'immense marécage, les roseaux et les îlots de verdure. Kien, toujours rien.

Pâle et sombre, les yeux ardents et les traits contractés, Pablo marchait toujours, le front courbé à terre.

Après avoir réparé leurs forces par un peu de nourriture

BRAS d'aiikk. 103

et par deux heures de repos, les mineurs rejoignirent Bras d'Acier. Sachant qu'il serait superflu de chercher après lui, ils marchèrent en droite ligne, et ne lardèrent pas à le rattraper, i'ahlo n'avait encore rien trouvé.

Un peu avant le coucher du soleil, ils découvrirent des terrains inondés qui s'étendaient à perte de vue devant eux.

— La Hinis's-river (rivière des Oiseaux) est débordée, s'écria José. Brute que je suis de ne pas l'avoir deviné plus tôt. Voilà d'où venait le bruit que nous avons entendu cette nuit.

Au bout d'une autre demi-heure de marche, il devint évident que José av-ait raison. La Birds's-river couvrait de ses eaux fangeuses un immense espace de terrain. Sans les cimes de quelques arbres qui se dressaient au-dessus des ondes, et le remous violent des eaux, on aurait cru qu'un lac immense fermait le passage aux voyageurs.

— Mon Dieu, mon Dieu! dit José en levant les yeux au ciel, ayez pitié de cette pauvre dame !

Pablo voulut voir s'il était possible à un cavalier de traverser la rivière débordée. 11 prit un des chevaux et le força d'entrer dans l'eau. Le pauvre animal ne tarda pas à trébucher contre les racines d'arbre et les troncs d'arbustes renversés et cachés par l'inondation. Il s'abattait à chaque instant. Bientôt il perdit pied et faillit être entraîné par le courant avec son cavalier. Bras d'Acier fut obligé de revenir sur ses pas.

Vingt fois, Pablo renouvela cette tentative. Vingt fois elle eut le môme résultat. L'entreprise était d'autant plus insensée que la rivière roulait dans ses eaux rapides des troncs d'arbre et des débris de tout genre qui auraient renversé l'imprudent cavalier. Entraîné par le courant, il n'eût pu éviter une de ces masses mouvantes que pour en rencontrer une autre.

— Alors, je passerai à la nage, dit Bras d'Acier en commençant à se déshabiller.

— Don l'ahlo, s'écria Craddle, laissez-moi vous faire une observation.

— Parlez.

— Vous allez vous exposer h une mort certaine, et sans motif raisonnable... Ecoutez-moi donc... Qui vous dit que les ravisseurs de madame Vandeilles sont de l'autre côté de la rivière?

— C'est probable, du moins.

— Non pas. D'abord, il se peut que ces brigands aient été surpris par l'inondation, car vous savez que ces crues d'eau provenant des torrents des montagnes se produisent avec une rapidité extraordinaire.

— En efïet.

— Peut-être ont-ils traversé la rivière auparavant; mais, alors ils sont en sûreté sur l'autre bord et bien loin de nous maintenant...

— Ohl nous les retrouverons néanmoins, fit Pablo.

— Ou bien encore, et c'est le plus probable, ils ont été forcés de rebrousser chemin. Traverser les terrains inondés ne servirait donc qu'à nous éloigner de madame Vandeilles.

— Tu as raison, dit Pablo, je vais suivre une ligne parallèle à la rivière en dehors de l'eau. S'ils sont revenus sur leurs pas, je trouverai bien le retour. Attendez-moi tous ici et reposez-vous pendant ce temps-là,

— Et vous, Pablo ?

— Moi, je ne suis pas fatigué. Tenez, reprenez ce cheval. Au bout d'une heure environ. Bras d'Acier découvrit

enfin ce qu'il cherchait, c'est-à-dire les traces des deux cavaliers. Il les suivit quelques instants et s'assura qu'elles se dirigeaient en sens contraire à l'inondation et retournaient à peu près vers leur point de départ. Il courut annoncer à ses compagnons cette bonne nouvelle, qui leur rendit toute leur ardeur.

Les ravisseurs croyaient sans doute avoir complètement dépisté ceux qui auraient voulu les rejoindre , car ils ne prenaient plus aucune précaution pour dissimuler leurs traces. On les suivait facilement. Soutenus par l'espoir de retrouver madame Yandeilles, les mineurs avançaient rapidement sous la conduite de Bras d'Acier. Bien qu'il fût à pied, Pablo marchait avec une telle rapidité que ses compagnons à cheval pouvaient à peine le suivre.

nilAS 11' A CI Eli. UV.i

Pendant trois jours, les mineurs avancèrent ainsi à marche forcée. Le troisième jour, les traces des deux cavaliers se mêleront à celles do plusieurs autres individus. Pablo examina longtemps ces dernières empreintes,

— Je les reconnais, dit-il. Ce sont les pieds que j'avais rencontrés non loin de notre campement, mardi dernier, ot dont je vous avais parlé... Les ravisseurs de madame Vandeilles faisaient-ils donc partie de cette bande?

Il tomba dans uue profonde rêverie. 11 songeait à Rosina et se demandait si la jeune femme était pour quelque chose dans l'enlèvement de sa rivale.

— En route, dit-il enfin. Nous sommes maintenant bien certains d'avoir suivi la bonne piste. A tout prix, il«faut rejoindre la caravane qui nous précède.

Quoique brisés de fatigue, les mineurs se remirent courageusement en marche. Dès le soir, on s'aperçut que l'autre caravane avançait aussi à marche forcée. Il était facile de s'en convaincre à la distance qui séparait les divers endroits où elle avait fait halte et allumé du feu.

Les forces humaines ont des bornes, et les mineurs durent encore une fois s'arrêter pour prendre' un peu de repos. Malgré l'incroyable résistance à la fatigue des chevaux cali forniens, les pauvres mustangs étaient sur les dents, despeados, comme on dit en Californie. Le fouet et l'éperon parvenaient à peine à leur faire presser le pas.

Bras d'Acier jeta un regard de désespoir sur ses compagnons, qui venaient de s'étendre autour du feu. Malgré son impatience, il comprenait que ces malheureux étaient hors d'état de continuer plus longtemps.

Ribonneau surtout et le pauvre José étaient littéralement forcés.

Quant à Pablo, la fièvre qui empourprait ses joues, d'habitude si pâles, et qui précipitait les battements de son cœur,

soutenait de son feu dévorant celle puissante et nerveuse oiganisalion.

— Je pars en avant, dit-il enfin. Vous me suivrez dès que cela vous sera possible. Je laisserai des marques pour vous indiquer ma route. Adieu, mes amis, à bientôt.

Il leur serra la main et s'éloigna de ce pas ferme et élastique particulier aux Indiens, qui peuvent, grâce à lui, parcourir d'énormes dislances avec une incroyable rapidité.

Pendant deux jours, Pablo suivit les traces de la caravane de licnilo. Malgré toutes ses invcsligalions, il lui fut impossible do trouver un indice qui lui révélât la présence de Ikrllio. Il rencontra doux ou trois fois des pieds qu'il reconnut i)our ceux des (Jolialb, mais ces derniers semblaient marcher en avant de la caravane.

Une autre chose qui faisait encore supposer que les Américains ne voyageaient pas de concert avec les compagnons de Rosina, c'est que leurs haltes de nuit étaient toujours séparées. En ce moment du reste , Bras d'Acier songeait à peine à ses ennemis. Toutes ses pensées étaient concentrées sur madame Vandeilles.

Tl rencontra beaucoup de gibier sur sa route. Des animaux sauvages de tout genre passaient à côté de lui. Il vit aussi plusieurs bandes de chevaux sauvages. Tous ces animaux se dirigeaient dans un sens inverse à celui que suivait Hras d'Acier. Pablo supposa qu'ils regagnaient les environs de la IJirds's-river, dont l'inondation les avait chassés quelques jours auparavant. Il y avait cependant dans l'allure de ces animaux et dans la rapidité effarée de leur course quelque chose (pie Pablo ne pouvait s'expliquer. Cette fois encore ou eilt dit qu'ds fuyaient devant quelque danger. Un soir enfin, Pablo rencontra un sanglier à demi mort, dans le corps duquel étaient encore plantés les tronçons de plusieurs flèches,

— Quelque parti d'Indiens serait-il en chasse de ce côté? se demanda Pablo avec inquiétude.

Malgré l'épaisement de ses forces, il précipita encore sa marche. Veis le soir du sixième jour, Bras d'Acier aperçut enfin un feu qui flambait à travers les arbres; son cœur l)attit avec violence. Il se dirigea promptement de ce côté, en ayant soin de se tenir dans l'ombre. Arrivé à cinquante pas du brasier, il se cacha dans le fourré.

Autour du feu étaient couchées ou assises six personnes.

HUAS d'à Cl tR. 107

parmi lesquelles Bras d'Acier reconnut aisémenl Kosiiia ei Benito. Les autres étaient Cypriana, Pepe Nieto et Domingo Salazar. Du côté opposé à Bras d'Acier, une sorte de haute barricade, formée de pieux et de claies en feuillage, protégeait le campement. Elle empêchait en mt'iTie temps la lumière du foyer de se projeter dans celle direction.

En dehors de cette barricade, se tenait Bamon Cazillas, qui semblait être de faction. De temps en temps, ce dernier passait la tête par-dessus la haie improvisée et jetait un regard d'envie sur les tranches de tasajo qui cuisaient sur les charbon».

Bras d'Acier avait déjà remarqué que la distance entre cette halte et celle de la veille était beaucoup moindre que celle qui existait entre les deux haltes précédentes. Les précau-tions inusitées prises pour le campement achevèrent de prouver au gambusino que les campagnons de Bosina redoutaient quelque danger.

— Ils auront sans doute rencontré quelques traces d'Indiens, se dit Pablo.

Mais cette idée ne fit que traverser son cerveau. Toutes ses pensées se concentraient sur un seul point : l'absence de madame Vandeilles. Jusque-là, il s'était presque regardé connue certain de trouver Berthe au milieu de la bande de Benito. Maintenant, il lui fallait renoncer à cet espoir, et retomber dans de nouvelles incertitudes.

Depuis huit jours. Bras d'Acier n'avait pas fermé les yeux. Pendant ce temps, il avait marché presque constamment, et presque toujours dans une position horriblement fatigante, c'est-à-dire le corps plié en deux et la tôle penchée à terre. La fièvre, qui seule le soutenait, lui a^ ail complètement ùlé l'appétit, de sorte que, depuis quatre ou cinq jours, il avait à peine mangé quelques bouciiées de biscuit.

Quelque grande que fût l'excitation de Pablo, et malgré son habitude à supporter des fatigues presque surhumaines, ses forces étaient enfin épuisées. Jusque-là, l'espérance de trouver madame Vandeilles au bivouac de Benito avait encore rendu quelque énergie au créole, mais celte énergie factice tomba tout à coup sous le poids de la déception qu'il rencontrait.

Une sorte de torpeur s'empara insensiblement de tous ses membres. Ses tempes ballirent avec violence. Des bourdonnements inouïs martelèrent son cerveau; ses idées devinrent

108 BKAS d'aCIEK.

plus confases et plus pénibles. En vain essaya-t-ilde se lever et de lutter contre la maladie par laquelle il se sentait envahir. En vain, ne pouvant déjà plus marcher, se traînat-il, en rampant, autour du bivouac pour tâcher de découvrir quelques traces, quelque renseignement qui pussent le guider et lui faire découvrir le sort de la jeune femme. Sa tête se perdait peu à peu.

— Mon Dieu, mon Dieu! murmura-t-il en pressant convulsivement son front brûlant entre ses deux mains déchirées. Mon Dieu! ayez pitié de moi. Laissez-moi mes forces et ma raison, ne fût-ce que pour quelques heures!...*. Je ne veux pas succomber... non... non... J'ai besoin de vivre encore... je veux savoir ce qu'elle est devenue, et la sauver.

Vains efforts! Lutte impuissante de la volonté contre le mal.

Une heure après son arrivée auprès du bivouac, Pablo gisait étendu sur le sol. Par suite de la lutte suprême que cette admirable nature soutenait encore pour conserver sa raison, le malheureux, en proie à de cruelles douleurs, passait tout à coup d'un délire épouvantable à une sorte d'affaissement qui en faisait presque un cadavre. Ce qu'il y avait de plus affreux dans sa situation, c'est que, durant ses intervalles lucides, il sentait le délire le gagner peu à peu.

L'homme n'a pas été créé pour vivre seul. Lorsqu'il est malade surtout, son instinct naturel le porte à réclamer le secours et la présence de ses semblables. Dans certaines circonstances, il se livrerait à son plus cruel ennemi plutôt que de rester seul et sans appui contre sa douleur.

Par suite de l'affaiblissement de ses facultés, Pablo éprouva un moment le désir ou plutôt l'impulsion instinctive de se traîner auprès du bivouac et d'y demander du secours.

Se montrera Benito, cependant, c'était avertir ce dernier qu'on le soupçonnait d'avoir enlevé madame Vandeilles; c'était le mettre sur ses gardes et lui donner le moyen de faire disparaître la jeune femme, peut-être par un nouveau crime.

Dans son état d'anéantissement, Pablo ne pouvait pas faire ce raisonnement, mais il en avait, il eu ressentait pour ainsi dire la perception confuse. La conclusion surtout restait toujours présente à sa raison chancelante, comme l'idée fixe qui s'est établie dans la cervelle d'un homme ivre ; alors il se cramponnait au tronc d'arbre près duquel il était tombé,

i!H\s II" vi.ii;i;. 1(1!)

et se roidissait coiilre le désir de rccluiner le secours de ses semblables, que lui sugj^érait la nature humaine.

Au bout de quelques heures de cette lutte affreuse, Pablo perdit complètement l'usage de ses sens.

Lorsqu'il revint à lui, lorsque ses yeux purent distinguer quelque chose, et sa raison s'en rendre conq)te, il aperçut, à ses côtés, ses compagnons de voyage. La première pensée de l'alilo fut pour Berthe. Au milieu de ce dcmi-sonmieil dans lo(iuel llottail encore son esprit affaibli, il ouvrit la bouche pour demander ce qu'était devenue la jeune femme; mais, en même temps, une vague idée du mystère dont il devait entourer son amour surgit aussi dans son cerveau. Tandis que le pauvre malade ffottait entre ces deux pensées encore confuses, Bucolick vint remplacer Ribonneau, qui tenait la tète de Pablo sur ses genoux.

l'endant ce temps Yandeilles frottait les jambes du malade avec des morceaux de drap que Craddie chauffait à mesure devant un énorme brasier.

— Bucolick! murmura Bras d'Acier à demi voix.

— Dieu soit béni! s'écria l'honnête Irlandais avec un mouvement de joie qui faillit faire retomber à terre la tête du créole. Il m'a reconnu!.. Hourra!., hourra! mes amis!

Tous s'approchèrent avec des marques de la joie la plus profonde.

— Je vous disais bien que ce verre de Aviskey lui remel-trait le cœur au ventre, reprit Bucolick ; il n'y a rien comme cela, voyez-vous! Je vais lui en faire avaler un autre.

— Garde-t'en bien ! s'écria Bibonneau.

— Allons donc! lit l'Irlandais, vous allez voir.

— Bucolick, dit encore Bras d'Acier au moment où l'Irlandais présentait aux lèvres du malade un flacon rempli de wiskey, l'a-t-on retrouvée?

Bucolick lit tristement un signe négatif.

— Mon Dieu, mon Dieu! murmura Pablo, dont les yeux se fermèrent de nouveau.

Celte fois, pourtant, il reprit connaissance assez promptement.

A peine eut-il conscience de ses mouvements (pi'il saisit le flacon de wiskey que Bucolick lui tenait sous les narines depuis cinq minutes. 11 en but une ample gorgée.

— Prenez garde, Bucolick! s'écria Yandeilles. Il y a de (|uoi tuer un malade.

HO HUAS d'acier.

— Jamais, répondit Bucolick. Le wiskey est l'ami de r il y il; me.

En ce moment pourtant, Y ami de l'homme, comme l'appelail poétiquement l'Irlandais, briiiait horriblement la poitrine du créole. Telle était la souffrance qu'endurait Pablo, que de grosses gouttes de sueur perlaient sur son visage contracté. L'énergique breuvage ranima néanmoins pour un moment les forces du créole.

— Aide-moi à me lever, dit-il à Bucolick.

On le mit sur ses pieds, mais il chancela comme un homme ivre.

— Appuyez-moi coulre un arbre, reprit-il.

— Mais, don Pablo... dit José.

— Appuyez-moi contre un arbre, répéta le créole entre ses dents serrées.

On lui obéit.

— Le wiskey? dit- il.

VandeiUes et Ribonneau s'interposèrent encore. 11 ne répondit pas à leurs observations, car il n'eu avait pas la force,] mais il répéta de sa voix creuse et morne :

— Du wiskey !

Bucolick lui tendit la gourde, mais, cette fois, à contre cœur.

Pablo but silencieusement. Tout son corps tremblait. La sueur ruisselait sur son visage.

— Il y avait des hommes là, reprit-il ; que sont-ils de-jj venus?

— Ils sont partis, répondit VandeiUes.

— Quand?

— Hier matin, je suppose, reprit José, car les cendres d^ leur feu étaient encore chaudes quand nous sommes arrivé.' hier au soir.

— Hier?

— Oui, don Pablo. Voilà quinze heures au moins que nom sommes là près de vous.

— Ah! fit Pablo... Et madame VandeiUes?

— Nous n'avons rien découvert.

— Vous êtes sans doute reposés maintenant?

— Un peu.

— Alors, en roule.

— l^n route... et vous?

— Qu'on me mette sur un cheval.

riRAS ii'.\r.u:u. Itl

— Vous ne pourrez jamais vous y tenir.

— Alors, qu'on m'y attache.

Toutes les représentations de ses amis se brisèrent contre la volonti' du gainbusino. On le mit sur le cheval de madame Yancleilies.

Pahlo faisait pitié à voir. Peu à peu, cependant, son énergie reprit le dessus. La volonté vainquit encore une fois la nature. Au bout de trois milles, il se tenait en selle sans le secours do personne, et pouvait parler cà ses compagnons. Lorstpi'on lit halte à la brune, on envelon^a le créole de manteaux et de couvertures et il dormit un peu. Le lendemain il allait beaucoup mieux. On se mit en roule à la pointe du jour.

Vers deux heures de l'après midi, Craddle et José, qui marchaient en tête, s'arrêtèrent tout à coup.

Une troupe d'hommes venait de paraître devant eux au détour du sentier.

— Qui vive? cria José.

— CiCHte de paz, répondit Renilo.

Bras d'Acier reconnut la voix du capataz. 11 redressa brusquement son corps aflaissé sur sa selle et lança sa jument en avant.

— Laissez-moi leur parler, dit-il à ses amis.

Au même instant, toute la bande de Benito sortit du bois. Pablo reconnut les deux Goliath parmi les compagnons du métis.

A la vue du créole, les deux bandits portèrent la main sur leurs carabines.

— Ordonnez à ces hommes de se tenir tranquilles, dit Bras d'Acier s'adressant au métis et désignant les Américains. J'ai à vous parler.

— Que voulez-vous? demanda Benito après avoir fait un sigue d'intelligence aux Goliath.

Les deux Ijandes étaient égales en nombre. Chacune comprenait six hommes; seulement, les compagnons de Pablo étaient mieux armés, et cela fit réfléchir le métis.

— Deux de vos hommes ont enlevé une jeune femme qui faisait partie de notre troupe, dit Pablo... la femme de Monsieur, ajouta-t-il, en désignant Vandeilles.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua Benito en haussant les épaules.

— Je SUIS certain de ce que j'avance, reprit Bras d'Acier.

BlîAS D ACl EJ;

— Quelle preuve en avez-vous?

Toujours calme et froid en apparence, mais les yeux étincelants sur son visage de marbre, Pablo expliqua les divers motifs sur lesquels il basait ses soupçons.

Le métis haussa de nouveau les épaules.

— Pourquoi aurais-je enlevé cette jeune femme? dit-il, qu'en aurais-je fait?.. Vous voyez bien d'ailleurs qu'elle n'est pas avec nous, et cependant vous nous avez pris à l'improviste.

— Les pieds des chevaux de ses ravisseurs nous ont conduits jusqu'à votre dernier campement, s'écria Vandeilles.

— Qu'est-ce que cela prouve? Ces hommes suivent la même roule que nous, voilà tout. Du reste, puisque vous avez suivi leurs traces depuis si longtemps, vous devez être à même de les reconnaître. Voici tous nos chevaux; les marques de leurs pieds sont encore toutes fraîches dans ce sentier... Voyez si vous retrouvez celles que vous avez si soigneusement observées.

Pablo fit un mouvement pour aller vérifier le fait, mais José le retint.

— Ce n'est pas la peine, dit-il à Bras d'Acier, je viens d'y regarder... Cet homme a raison.

— N'importe, dit Pablo, je veux vérifier la chose moimême.

Tandis qu'il cherchait sur le sol du sentier les empreintes laissées par les chevaux, une discussion (rès-vive s'engageait entre Vandeilles et Benito.

Cédant à sa violence naturelle, le Français arma son revolver. Les compagnons de Benito apprêtèrent aussitôt leurs lazos.

— Bras d'Acier, s'écria Craddle.

Le créole accourut et se jeta entre les deux adversaires.

— Eh bien, senor? dit Benito à Bras d'Acier.

— Je ne retrouve pas les traces, répondit Pablo.

— Vous voyez bien.

— Un mot encore, reprit Bras d'Acier... Comment ces deux hommes (il désignait les Goliath) se trouvent-ils dans votre bande? Vous m'aviez juré que vous ne les aviez pas vus.

— Ceci est la vérité, répondit elfiontéinent Benito. Us ne se sont joints à moi que plus lard.

HRAS d'acier. 113

— Et VOUS les avez accueillis, sachant que vous aviez affaire à des assassins?

— Caraniba! senor, vous ne savez donc pas dans quelle I)Osiiion nous nous trouvons?.. Il y a devant nous une bande d'Indiens de plus de deux cents hommes.

— Vous les avez vus?

— Non, Dieu merci, sans quoi je ne serais pas ici à causer avec Votre Seigneurie, mais nous avons vu leurs traces, et c'est ce qui nous a forcés de rebrousser chemin. D'un moment à l'autre, ces coquins peuvent nous tomber sur le dos, et deux carabines comme celles des Goliath ne sont pas à dédaigner en pareille circonstance.

Eu égard aux mœurs exceptionnelles des placeres, il n'y avait rien à répondre à cela.

— Tenez, don Pablo, reprit le métis, soyez raisonnable. Nous voici douze hommes bien armes. En restant unis, nous pouvons aisément résister à toute une bande d'Apaches... Si nous nous séparons, au contraire, il y a toutes les chances du monde pour que nous soyons écrasés l'un après l'autre. Réunissons nos forces et restons ensemble jusqu'à ce que nous ayons esquivé le danger auquel nous sommes exposés en ce moment. Une fois hors de péril, nous reprendrons chacun noire route. Si vous avez quelque affaire à régler avec les Goliath, vous pourrez alors vous expliquer tous les trois.

Pablo resta un instant silencieux.

Au fond, la proposition de Henito était raisonnable. Divers indices qu'il serait trop long de rapporter ici avaient déjà fait supposer à Bras d'Acier qu'une bande d'Indiens devait en effet se trouver en chasse dans les environs.

— Il faut que je consulte mes compagnons, dit enfin le créole.

— C'est tout naturel, répondit Benito.

Les deux clK'fs s'éloignèrent au pas l'un de l'autre.

— Cet homme a quelque arrière-pensée, j'en suis certain, dit Pablo à ses compagnons. .le crois pourtant que nous devons accepter sa proposition.

— Frayer avec de pareils bandits! s'écria Vandeilles, avec ces assassins de Goliath !

— C'est le seul moyen d'obtenir quelques renseignements sur le sort de madame Vandeilles, répondit Pablo. En outre, une attaque des Indiens est fort probable, et nous ne serons pas trop de douze pour les repousser.

H4 BRAS d'acier.

— Bras d'Acier a raison, dil Cracidle. Pour le moment, nous n'avons d'autre parti à prendre que de nous joindre aux liommes de Cenito; nous en serons quittes pour nous ternir sur nos gardes aussi bien contre eux que contre les Indiens.

— Quels renseignements espérez-vous donc obtenir? reprit Vandeilles. Tout semble prouver que ces hommes ne sont pour rien dans l'enlèvement de ma pauvre femme.

— Je ne me rends pas si vite que cela, dit Fablo, et je persiste à les en croire coupaldes. Au reste, d'ici à peu de temps, je compte savoir la vérité.

— Comment cela?

— Fiez-vous-en à moi.

Pendant que Pablo se concertait avec ses compagnons, Benito causait avec les siens, et leur racontait sa conversation avec Bras d'Acier.

— Me suis-je assez moqué d'eux! disait-il en roulant une cigarette entre ses doigts. Devinez- vous pourquoi je tâche d'amener la réunion de nos deux bandes?

— Pas trop, lit Goliath en fronçant les sourcils.

— Eh bien, voici pourquoi. D'abord, d'après ce que j'ai entendu dire à tout le monde depuis longtemps, et même à vous tout récemment, ce Bras d'Acier est l'homme qui connaît le mieux le pays où nous sommes.

— C'est vrai, répartit Philip.

— Eh bien, si quelqu'un peut nous tirer des mains des Indiens et nous faire parcourir sans danger ces maudites plaines de la Calleja, Pablo le fera. Une fois délivrés des Apaches, nous trouverons bien quelque moyen honnête de nous débarrasser de ces compagnons inutiles...

— Et gênants, interrompit Domingo.

— Et gênants, que nous sommes forcés d'accepter pour le moment. Qu'en dites-vous ?

— Vous avez peut-être raison, Benito. Seulement ce démon de Bras d'Acier est bien difficile à surprendre.

— Bah! nous essayerons toujours.

Au bout d'un quart d'heure environ de pourparlers , les deux bandes se rapprochèrent de nouveau. Il fut convenu qu'on marcherait de concert jusqu'au jour oîi l'on serait délivré de toute crainte à l'égard des Indiens.

Bras d'Acier et Benito convinrent ensemble de diverses précautions à prendre tant pour se garder contre les Apaches

qno pour prott''g'er cliaqui' irmipt^ nintre los snrpriso- do l'autre.

l'onr que i'égalilé du nombre subsistât toujours, il fut convenu que les fonctions de sentinelles, d'cîclalreurs, etc., se feraient deux par deux, en réunissant un individu de chaque bande.

José fut associé à Philip , dont la blessure coramençait à se cicatriser ; Craddle â Domingo , Ribonneau à Ranion, et Bueulick à Pepe Nieto.

Bras d'.-Vcier et Tîenito se trouvèrent naturellement placés sur la même ligne, mais Pablo lit observer, avec assez de raison, qu'il serait à désirer qu'un des chefs se trouvât toujours avec le gros de Texpédilion. D'aprrs cet avis, que Benilo appuya aussi, ce dernier eut Vandeilles pour compagnon d'expédition, tandis que Pablo jouissait de l'aimable compagnie de Tom Smitbson.

Le but de Pablo, en provoquant cet arrangement, avait été de se ménager le moyen de rester de temps en temps seul avec Bosina, de laquelle il espérait obtenir quelques révélations sur le sort de Berthe. Il craignait, en outre, que quelque discussion ne s'élevât entre Goliath et M. Vandeilles. Quant à Benito, un sentiment de jalousie l'avait poussé à consentir à son association avec le Fraiiçais.

Il avait remarqué qu'à diverses rofirises, Rosina s'était approchée de ce demie;" comme si elle avait voulu lui parler. De son côté, Vandeilles regardait de temps en temps la jeune femme, qu'il cherchait évidemment à reconnaître. Rosina s'était hâtée de ramener sur sa figure les plis de son rebozo, mais Vandeilles, frappé d'un souvenir confus, reportait fréquemment ses yeux sur la jolie Espagnole.

Dans la soirée, Rosina profita du moment où Benito dessellais son cheval pour s'approcher furtivement de U. Vandeilles.

— M. de Mareuil, lui dit-elle à voix basse.

A ce nom, qu'il avait cessé de porter depuis son départ de San-Fernando, le Français sentit tout à coup ses souvenirs se raviver.

— Comment, c'est vous, dona Rosina? s'écria-t-il.

— Silonce, pour l'amour de Dieu! reprit-elle ; n'ayez pas l'air de me connaître...

— Pourquoi donc?

— .le n'ai pas le temps de vous l'expliquer, mais, au nom

iH't r.nAs d'ac.ikr.

(1(3 tout ce que vous avez de plus cher au monde, ne parlez à Benito de rien de ce qui s'e^l passé à San-Feruando. Vous seriez cause de ma mort.

— Il me passerait sur le corps auparavant, s'écria Vandeiiles... je vous jure...

llosina s'éloigna tout à coup par un brusque mouvement. Elle venait de suprendre le regard de Benito fixé sur elle. Le métis jela sa selle sur le gazon, et, sans prendre le temps d'entraver son cheval, comme d'habitude, il accourut près de Rosina.

— Que disiez-vous à ce Français? demanda-t-il d'un ton mécontent.

— Il me demandait si nous avions déjà rencontré des Indiens ces jours-ci, répondit la jeune femme.

— C'est bien, reprit Benito. S'il a des questions de ce genre à faire, dites-lui que c'est à moi qu'il doit les adresser désormais.

— Votre jalousie est absurde, Benito ; vous savez bien que jM. Vandeilles est marié, puisque c'est sa femme que ces voyageurs viennent vous réclamer.

— N'importe, je te défends de causer avec ces hommes. Si l'un ou l'autre essayait de te questionner, rappelle-toi bien que les Goliath ne sont avec nous que depuis hier, et qu'aucun des hommes de la bande n'a fait d'absence.

— Mais, cependant, Bamon et Domingo...

— Je ne veux pas qu'on le sache. Révéler cette circonstance serait nous mettre immédiatement les armes à la main les uns contre les autres.

— Je me tairai, dit Rosina, qui songeait à Pablo. Contenant l'impatience qui le dévorait, et feignant de ne

s'occuper que de la route à suivre, Bras d'Acier examinait tout autour de lui. Les circonstances les plus insignifiantes étaient notées dans sa mémoire.

La caravane n'avait pas encore fait deux milles, que Pablo s'était aperçu que Ramon et Domingo montaient des chevaux à peine domptés. Pour se défendre, comme ils le faisaient, contre leurs habiles cavaliers, il fallait que ces chevaux eussent été enlevés tout récemment à leur vie de liberté.

BKAS II' ACIER. 11'

Secrètement poussé par le orc'ole, Craddle se mit à plaisanter Domingo, dont le cheval, bel étalon bai brun, à l'a^il sauvage et méchant, se cabrait sans vouloir avancer et répondait par des bonds épouvantables aux coups d'éperon de l'ancien vaquero.

— Je crois que nous ne ferions pas mal d'allumer du feu, et de mettre sur les charbons quelques morceaux de tasajo (chair de bœuf séchée au soleil), dit Craddle. Ils auraient le temps de cuire avant que vous ayez bougé de place.

— Carambal je voudrais bien vous y voir, vous! s'écria Domingo avec humeur. Ce cheval est possédé du démon.

— Bah! reprit Craddle, nous autres Américains nous ne connaissons pas tous ces démons-là. Nos éperons les mettraient bien vite à la raison.

— Capa de Dios! je donnerais bien quelque chose pour rencontrer un Yanki-e qui brisât un cheval aussi promptemeut que moi.

— Aussi proraptement, dites-vous?.., répéta Craddle d'un ton railleur. Boni... encore un écart... Vous avez failli renverser ce gros sapin. Avant la fin de la journée, je serai obligé de vous repêcher au sommet de quelque arbre où vous aura lancé votre cheval.

— Que tous les diables de l'enfer vous tordent le cou, à ce damné animal et à vous! s'écria Domingo exaspéré. Le premier mustang que nous attrapons, je vous le donnerai, et nous verrons comment il sera quebrantado (brisé) au bout de deux jours.

— Tiens, je le crois bien! Vous avez le vôtre depuis quinze jours au moins.

— Depuis quinze jours !... On voit bien que vous vous y connaissez comme un Yankee, vous! Je l'ai pris avant-hier, en même temps que celui de Haaion.

C'était tout ce que voulait savoir Craddle, mais il n'en continua pas moins ses plaisanteries, afin d'occuper Domingo.

Mi^ i;r\s d'acier.

Ce dernier semblait déjà regretter ce qu'il venait de dire, et cherchait évidemment à voir si Craddîe en avait pris note. Mais, avec son air lourd et ilegmatique, l'Américain feignit de n'attacher aucune importance à cette réponse, et changea bientôt de sujet de conversation.

Quelques minutes après, en passani, comme par hasard, à côté de Bras d'Acier, il lui dit précipitamment, et à voix basse :

— Vous aviez raison. Les chevaux ont été pris avant-hier.

Au bout d'une demi-heure de marche, Fablo, qui conduisait les deux bandes réunies, changea brusquement de direction.

— Nous allons retomber sur la route que j'avais suivie, et qui m'a conduit auprès des Indiens, dit Beuito en accourant au galop.

— 11 n'y a pas moyen de faire autrement, répondit Pablo. Nous changerons tout à l'heure.. . Au reste, laissez-moi aller en avant.

— Goliath va vous accompagner.

— Non... Philip étant blessé, mes hommes sont de force avec les vôtres, même en mon absence. Je suis le seul de nous tous qui puisse approcher des Indiens sans risquer de leur donner l'éveil. Qu'on fasse halte et qu'on m'attende ici.

Ce projet déplaisait évidemment à Benito, mais, évidemment aussi, il ne pouvait en dire le véritable motif, Pablo s'éloigna sans l'écouter.

Il resta absent pendant près de trois heures.

— Eh bien? lui dit Benito lorsqu'il revint.

— J'ai vu les pieds des Indiens. Ce sont des Apaches... Vous voyez ce cerro (pic) qui se dresse là-bas, à trois milles sur notre gauche? Eh bien, il nous faut le gagner au plus vite. Au pied du penon se trouve une longue canada (ravin) entourée de bois. Nous la suivrons. Après-demain, nous aurons mis entre les Indiens et nous les précipices qui bordent ce penon, et nous serons en sûreté pour quelque temps.

— Vous avez raison, s'écria Benito, que les paroles de Bras d'Acier avaient paru soulager d'un grand poids. C'est le meilleur parti que nous puissions prendre.

— Partons tout de suite, alors, fit Ribonneau.

— Non, dit Pablo en fronçant les sourcils. Il est trop tard, Demain, aux premiers rayons du soleil.

m; A s !i'\(ii:h. 119

— Fh bien, don PaMo, doinanda VandeilK^s on s'avanrant vers le ganihnsino, vous n'avez recueilli aucun indice sur le sort de ma pauvre femuie?

— Aucun, répondit à haute voix Bras d'Acier en serrant la main du Français.

A sa grande surprise, ce dernier sentit que le créole venait de lui glisser un billet. 11 craignit un moment que Benito, qui se trouvait tout près d'eux, n'eût vu le mouvement, mais il n'en était rien. Le métis avait tourné la tète au moment où Pablo répondait négativement à la question de Vandeilles.

Au l)out de quelques minutes, ce dernier resta un peu en arrière de ses compagnons, sons prétexte d'arranger sa bride. Il ouvrit précipitamment le billet et lut ces mots, tracés avec le jus de baies sauvages :

1 Ce sont deux de ces hommes qui ont enlevé madame Vandeilles. J'en ai la preuve maintenant... J'ai trouvé les cadavres des deux chevaux qu'on a tués à coups de machete et enterrés dans le bois. Éloignons-nous d'abord des Indiens, pour qu'ils n'entendent pas les coups de fusil. La canada du Rosariû est fort étroite et fort escarpée. Il faudra descendre de cheval pour la suivre. Nos ennemis perdront ainsi leurs avantages. Tenez-vous prêts. Quand je crierai : Dieu soU eu aide au bon droit, jetez-vous sur l'homme qui se trouvera près de vous. Épargnez Benito, Ramon et Domingo. Nous avons besoin de leurs révélations pour retrouver madame Vandeilles. Faites passer ce billet, et pas d'imprudence. Je me charge de prévenir Bucolick et José, qui ne savent pas lire. B

Pendant les apprêts du repas, Vandeilles exécuta les instructions de Bras d'Acier.

Dans la position singulière faite à ces deux bandes ennemies, par suite de leur rapprochement forcé, chacun s'oliservait avec une attention facile à comprendre. En écrivant' ce billet, Pablo avait voulu éviter qu'on ne le vît parler successivement à chacun de ses compagnons ou tenir avec eux une sorte de conseil. Il n'en aurait pas fallu davantage pour mettre les ennemis sur leurs gardes.

Tout se passa fort bien sous ce rapport, mais, le lendemain, au moment ofi l'on allait se mettre en marche, Ribonneau faillit tout gâter. Il y avait chez le Provençal une rage de produire de l'efTet, de/jostr, comme on dit dnns le p^u-

iW HRAS n'ACiEr.

l^le, qui lui faisait tout oublier. Prévoyant un combat, il prenait les airs à la fois sombres et belliqueux d'un conspirateur. 11 fronçait les sourcils, et parlait à mots mystérieux. Puis il caressait ses moustaches et les poignées de ses pistolets.

lîras d'Acier s'aperçut bien vite que Benilo, observateur comme tous les hommes de sa race, remarquait le manège du Provençal.

Le créole parvint à s'approcher de Ribonneau et lui fil comprendre toute la maladresse de ses poses théâtrales. Ribonneau promit de s'observer davantage, mais il promettait l)liis qu'il ne pouvait tenir. D'ailleurs, le mal était fait.

Bras d'Acier s'aperçut à son tour que Benito faisait quelques recommandations à ses compagnons. A partir de ce moment, ceux-ci redoublèrent évidemment de circonspection et de vigilance.

Les deux troupes ennemies ne tardèrent pas néanmoins à s'engager dans l'étroit ravin dont avait parlé Bras d'Acier.

Dix minutes après, chaque homme, tenant son cheval par la bride, marchait à la file l'un de l'autre. Pablo était en tête et toujours un peu en avant; Goliath le suivait. Venaient ensuite Ribonneau et Ramon, Vandeilles et Renito. Ce dernier veillait sur Rosina et sur son enfant, après lesquels cheminaient Cypriana, Domingo et Craddle, Thilip Smithson et José. Pepe Nieto et Rucolick fermaient la marche.

Il faut maintenant revenir sur nos pas pour connaître le sort de la pauvre Berthe Vandeilles.

On se rappelle que Tom Smithson avait promis à Benito de lui indiquer un moyen pour retarder la marche des compagnons de Pablo. Ce moyen était assez adroit. Soit en écoutant la conservation des mineurs, à vingt-cinq pas desquels il s'était trouvé plus d'une fois depuis quinze jours, soit en observant les soins dont on entourait madame Vandeilles, Tom avait deviné l'intérêt que Bras d'Acier portait à la jeune femme. Il s'était dit qu'en enlevant Berthe, on forcerait les mineurs de retourner sur leurs pas, et que, pendant ce temps, Benito et les siens gagneraient une grande avance.

On avait chargé Ramon et Domingo de cette expédition, en leur recommandant de profiter du moment où Pablo se trouverait absent.

Ainsi que nous l'avons vu, les deux vaqueros étaient partis dans la soirée du mardi. Diu^aiit toute la journée du mer-

UHAs n'ACirr., l?!

credi. ils avaient suivi à (listanco les mineurs, qiio Vandcilles conduisait on l'absence de lîras d'Acier. Xuus avons vu aussi par quelle ruse ils avaient trouvé moyen d'éloigner le pauvre Uucolick, qui restait seul cà côté de madame Vandeilles. A peine le fidèle Irlandais avait-il perdu de vue la jeune femme, que les deux vaqueros, se glissant a plat-ventre à travers bois, s'étaient élancés sur madame Vandeilles. Ils lui avaient entouré la tète avec une /««/(^/a (sorte de manteau mexicain), et l'avaient emportée en courant jusqu'à l'endroit où se trouvaient leurs chevaux.

Une fois à cheval, Ramon avait mis devant lui la jeune femme solidement garrottée. Puis les deux handits étaient partis au galop dans une direction opposée à celle de leurs amis. Suivant les reconmiandaiions de Benito, ils avaient voyagé une bonne partie de la nuit. Puis, après quelques instants de repos, ils avaient, au lever du soleil, repris leur course, toujours dans la môme direction.

Le jeudi soir seulement, quelque temps après avoir franchi le marécage, ils avaient profité du voisinage de la rivière et d'un bouquet d'arbres épais pour faire une halte de quelques heures. Ils avaient dessellé leurs chevaux, et s'étaient hâtés d'allumer du feu pour préparer \eiiY pinole, et faire cuire leurs tranches de cecïna. Quant à Berthe, comme il n'était guère à craindre qu'elle cherchât à s'échapper dans cet immense désert inconnu d'elle, les vaqueros lui avaient ôté une partie de ses liens : elle pouvait ainsi marcher à côté d'eux, et reposer un peu ses membres brisés par cette traite de plusieurs milles, accomplie dans la position la plus incommode.

— Ah çà, dit Ramon, qu'allons-nous faire de cette petite femme, maintenant?

— Tu sais ce qu'a recommandé Benito, répondit Domingo.

— Je trouve cela cruel.

— Bah! dit Domingo, tu as des scrupules maintenant!

— Je n'aime pas à tuer des femmes.

— Surtout quand elles sont jolies, n'est-ce pas?

— Sans doute.

— Vois- tu, Domingo, cette femme-là me plaît.

— Ah ! ah !

— Cela t'étonne?

— Pas le moins du nuuide. Klle me plaît aussi, à moi, et

I^'I BRAS u'AfllER.

je ne parlais de la liier que pour savoir ce que tu en pensais.

— Et Cypriana?

— Cypriana est fort loin. Laissons-la tranquille.

— Caramba I ceci se complique, dit Ramon en fronçant le sourcil.

— Voyons, dit Domingo, laisse donc Ion machete tranquille. Je te fais une proposition : jouons la senora.

— A quel jeu?

— J'ai mes dés.

— Hum !

— Tu te défierais de moi, amigo?

— Et pour cause, amigo.

— Ram oui

— A ton tour, tiens-toi tranquille ; montre-moi les dés, que je les examine.

— Non, dit Domingo avec humeur. Tes soupçons m'ont blessé dans mon honneur de caballero.

— Comme tu voudras, répondit Ramon, qui savait à quoi s'en tenir sur l'honneur de son compagnon.

— Jouons-la au monte, dit Domingo après un instant de silence.

— Soit; j'ai mes cartes.

— Et moi les miennes.

— Très-bien; commençons alors. En combien d'alburs la jouons-nous?

— Cinq, si tu veux.

— J'y consens. Voyons, qui va donner?

Deux minutes après, les deux bandits se livraient à toutes les émotions du monte, si puissantes chez les Mexicains.

Au commencement de la partie, ils jetaient de fréquents regards sur madame Vandeilles, qui gisait étendue sur l'herbe à quelques pas d'eux. Mais bientôt l'enivrement du monte leur (it oublier jusqu'à la pauvre créature qui leur servait d'enjeu. Berthe profita de leur distraction pour s'éloigner peu à peu, et disparut bientôt dans le bois.

— Capa de Dios ! s'écria tout à coup Ramon, qui venait de perdre un albur, où donc est passée la Française?

— Elle n'est pas bien loin, sois en sûr, dit Domingo en riant; elle aurait trop grand'peur de rester seule pour s'exposer à nous perdre.

— Cependant...

— Chut! écoute donc...

RRAs d'acick. 1*23

On pnlenilait un luuil soiud, (jui alkil toujours croissaul, et (lui seniijlail s'approcher rapideiiiont.

— Quel est doue ce grondement? demanda Ilanion. H n'y a pas de tenip(Me, pourtant. Conimo cela s'approclie!

— Volo al Donionio! s'écria Domingo, je parie que les torrents de la sierra Mazitta auront fait déborder la Birds'sriver.

Us se levèrent précipitamment, s'élancèrent à cheval et galopèrent jusqu'au bord de la rivière.

— Caramba! lit Ramon, tu as raison. Vois comme la rivière augmente de hauteur et de rapidité. Il est temps de nous sauver.

— Je crois bien !... 11 s'agit de rattraper notre prisonnière auparavant.

Kt ils appelèrent madame Vandeilles de toutes leurs forces.

Us la cherchèrent inutilement de tous côtés.

De temps en temps, ils s'arrêtaient pour l'appeler encore.

— Hâtez-vous, criaient-ils; dans quelques heures le terrain va être inondé... La rivière déborde... Si vous tenez à la vie, revenez au plus vite.

— Qu'elle aille au diable, à la fin ! s'écria Domingo. Je n'ai pas envie de me noyer pour ses beaux yeux, moi. Dans quelques minutes, nous serons cernés. A cheval, et jouons des éperons.

En achevant ces paroles, il rendit la bride à son cheval et partit au galop, liamou le suivit, après avoir jeté un dernier regard autour de lui.

Cachée dans un massif de jeunes bouleaux et de îulas (sorte de roseaux), à deux ou trois cents pas de ses ravisseurs, madame Vandeilles avait entendu leurs voix et leur sinistre prédiction. Quoique glacée de terreur par l'annonce de l'inondation, dont le bruit l'avait déjà frappée, la pauvre femme était restée blottie dans sa retraite. Les regards et les propos de Ramon, tandis qu'il la tenait sur son cheval pendant la route, lui avaient fait concevoir de telles craintes que tout lui paraissait préférable au danger de retomber entre les mains des vaqueros.

Dès qu'elle se crut enfin certaine de leur éloignement, elle sortit avec précaution de sa cachette.

Après avoir longtemps regardé autour d'elle, pour s'assurer du départ des Mexicains, Rerlhe se mit à courir le plus vite possible afin de s'éloigner de la rivière. Malheureuse-

y-H BRAS d'acier.

ment, il était déjà trop tard. Les eaux se répandaient autour d'elle avec une effrayante rapidité. L'inondation arrivait, nonseulement par le lit naturel de la rivière, mais aussi par le terrain plat qui bordait la rive sur laquelle se trouvait madame Vandeilles.

Au bout de quelques minutes, Berlhe avait de l'eau jusqu'à la ceinture. Par bonheur, le courant n'était pas rapide eu cet endroit comme dans le lit de la rivière.

L'inondation qui arrivait sur cette plaine provenait d'une immense nappe d'eau que la Birds's-river avait déversée à deux lieues de là dans une sorte de vallon dont la pente la renvoyait parallèlement à la rivière. Cette nappe d'eau s'agrandissait encore des ondes que le fleuve lançait hors de ses rives dans tout son parcours.

Bientôt madame Vandeilles se vit au milieu d'un lac immense dont les flots ia soulevaient déjà et lui faisaient perdre pied. La malheureuse fut même entraînée assez loin. Elle ferma les yeux et recommanda son àme à Dieu.

— '■ Pablo , je t'aime! murmura- t-elle. Maintenant, du moins, je puis le dire sans crime.

Le courant, de plus en plus rapide, qui entraînait la jeune femme, la jeta contre un tronc d'arbre. Berthe tendit les mains, rencontra une branche, et s'y cramponna avec l'énergie du désespoir.

Habituée à braver le danger par suite de la triste existence qu'elle menait depuis trois ans, la jeune femme ne manquait ni de courage ni de sang-froid. Elle parvint à saisir une branche plus élevée, puis une seconde, et s'éleva ainsi à deux ou trois pieds au-dessus des eaux, qui montaient toujours. Bientôt Berthe se vit obligée de grimper encore. C'était uue entreprise bien pénible pour une femme. Par bonheur, l'arbre que Berthe avait rencontré était un

itiiAS ii\\(.ii:k. 12!)

ahuehuelt. A celte hauteur du tronc, la disposition régulière de ses hranclics rendait plus facile la pénible ascension de madame Vandeilies.

Des animaux de toute espèce passaient centinuellement à côté de la jeune fennue. Les uns nageaient et luttaient inutilement contre le courant ; les autres se cramponnaient à quelques arbres déracinés par les tlots.

Entre autres animaux, madame Vandeilles vil passer deux jaguars. L'un d'eux se tenait accroupi entre les branches d'un cyprès, dont les racines effleurèrent en passant l'arbre sur lequel était madame Vandeilles. Le jaguar, qui paraissait fort mécontent et fort effrayé de son excursion nautique, tu un mouvement pour s'élancer sur l'ahueliuelt. Le cyprès ayant tourné par suite du mouvement de l'animal , celui-ci manqua son élan et tomba dans la rivière. Quelques minutes plus tard, Berthe le perdit de vue.

La nuit vint augmenter encore les terreurs, déjà si cruelles, de la jeune femme. Dans la crainte de succomber au sommeil, madame Vandeilles s'attacha au tronc de l'arbre avec sa ceinture. C'était une précaution inutile. En dépit de sa fatigue, la pauvre Berthe ne put fermer les yeux.

A chaque instant, des troncs d'arbre et des débris de tout genre heurtaient le cèdre qui lui servait d'asile et qui pliait sous ce choc. Puis, aux sourds mugissements des eaux débordées, se mêlaient les cris effrayants des bêtes fauves qu'emportait le courant ou qui rôdaient sur le rivage. De temps en temps aussi, Berthe voyait scintiller dans l'obscurité deux points lumineux qui jaillissaient des yeux de quelque animal sauvage que la rivière emportait dans sa course. Alors Berthe fermait les yeux et priait avec ferveur.

Le lever du soleil fut un moment de soulagement et de joie pour la pauvre créature. Le spectacle qui s'offrit à ses yeux était pourtant bien désespérant.

Autour d'elle s'étendait un lac immense, au milieu duquel on reconnaissait le cours de la rivière à la rapidité du courant ainsi qu'à l'écume qui jailli^sait au-dessus des rives ensevelies sous les ondes.

Vers le soir, Berthe commença à ressentir les atteintes de la faim. La pauvre femme n'avait rien pris depuis trente-six heures. Elle mourait de soif et nosait descendre pour puiser un peu d'eau. Elle craignait avec raison d'être entraînée par le courant, et surtout de ne jjouvoir remonter.

car elle sentait que ses forces s'affaiblissaient de plus en plus.

La nuit du vendredi au samedi fut moins cruelle que la précédente. Vaincue par la fatigue, liertlie dormit quelques heures, malgré la pénible position dans laquelle elle se trouvait. Elle se réveilla brisée de fatigue, glacée de froid et mourant de faim. La soif surtout la faisait tellement souPTrir qu'elle ne put y résister plus longtemps. l'.Ue descendit de branche en branche ; puis, se cramponnant à l'arbre qu'elle entourait du bras gauche, elle puisa un peu d'eau de la main droite. Madame Vandeilles voulut ensuite remonter au sommet de l'arbre, mais la force lui manqua. Deux ou trois l'ois, elle faillit tomber à l'eau.

Tout à coup, au moment où elle priait Dieu, en pleurant, de lui donner la force de défendre sa vie encore quelque temps, Berlhe entendit dans le lointain le son d'une voix humaine.

La pauvre femme tressaillit de la tête aux pieds. Par un effort désespéré elle remonta de quelques branches et promena autour d'elle ses yeux remplis d'anxiété. Pendant quelques minutes, elle ne vit rien. Les larmes obscurcissaient sa vue. Enfin, elle distingua, dans le lointain, une sorte de canot ou de tronc d'arbre sur lequel un homme était assis. Cet homme paraissait essayer de traverser la rivière en amont de madame A^'andeilles. Soit que la voix de cet homme ne parvînt point aux oreilles de la jeune femme, soit qu'il gardât le silence en ce moment, Berthe n'entendait plus rien. Madame Vandeilles cria de toutes ses forces, agita son mouchoir, et fit tout ce qui dépendait d'elle pour attirer l'attention du hardi voyageur. Ce dernier continua sa route sans retourner la tête. Evidemment il ne voyait ni n'entendait rien .

Bientôt sa voix s'éleva de nouveau. A la grande surprise de Berthe, elle reconnut qu'il chantait. Le vent, qui empêchait l'inconnu d'entendre la voix de madame Vandeilles, apportait à celle-ci le chant du jeune homme.

Les paroles étaient françaises, mais il les prononçait avec un accent étranger dont Berthe ne pouvait se rendre compte.

Ces paroles devenant de plus en plus distinctes, madame Vandeilles s'aperçut bientôt que le chanteur approchait d'elle peu à peu. Cela tenait au courant, qui drossait insensible-

URAS n'ACIEK. i-2~

mont le ranot en oral et lui faisait ainsi traverser la rivit-rc par une longue lipne oblique.

Berlhe essaya de nouveau de crier, mais sa voix épuisée s'éteignit sur ses lèvres. File résolut de se ménager et d'attendro le moment où le canot se trouverait le plus rapproché de lahuclmelt.

Le voyageur chanlait toujours, d'une voix rude et inculte, mais empreinte d'un certain charme.

¥.n achevant le dernier couplet, il se leva pour regarder aulour de lui. Madame Vandeilles s'aperçut alors que son bateau était tout simplement un tronc d'arbre évidé des deux bouts et creusé dans l'intérieur en forme de canot.

En ce moment, le chanteur se trouvait à trois ou quatre cents pas environ de madame Vandeilles. Celle-ci agita de nouveau son mouchoir blanc, qu'elle avait mis au bout d'une branche, et réunit tous ses efforts pour pousser un cri suprême. Cette fois, enfin, le son de sa voix parvint jusqu'au voyageur. Il fit un geste de surprise et se mit à regarder autour de lui. Malheureusement, il cherchait toujours au niveau de l'eau et ne songeait pas à regarder au dessus.

Un moment Berthe crut qu'il allait la dépasser sans l'avoir aperçue. Elle fit une courte prière et tenta un nouvel effort. La pauvre femme était tellement à bout de force, que ce dernier cri put à peine se prolonger durant quelques secondes.

L'homme au canot leva enfin les yeux et remarqua le mouchoir. Puis il aperçut madame Vandeilles . qui se penchait en dehors du feuillage, au risque de tom.ber.

Un instant, l'inconnu resta immobile comme s'il se consultait sur le parti à prendre. Puis il se rassit et reprit les rames qu'il avait abandonnées pour regarder autour de lui.

— Queva-t-il faire? se demanda Berthe en voyant qu'il ramait comme s'il eût voulu continuer à traverser directement la rivière.

La jeune femme fut bientôt rassurée.

Entraîné par le courant, le canot s'approchait de l'ahuehuelt. L'homme ne ramait évidemment (lue pour guider son embarcation et pour rester toujours maître d'éviter les troncs d'arbre et les débris de tout genre qui flottaient à la surface des eaux.

Au moment où le canot arrivait à cinq ou six pieds de l'aluiehuelt, il rencontra la racine d'un autre arbre cachée

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sous l'eau et fil un brusque demi-lour. Puis, emporté par le courant, il dépassa l'ahueliuelt. Berlhe poussa un cri de désespoir. L'homme au canot se leva en faisant tournoyer de sa main droite une pierre à laquelle était attachée une longue corde dont il retenait l'autre extrémité dans sa main gauche. Lancée par un bras vigoureux, la pierre atteignit le cèdre, autour duquel la corde s'enroula plusieurs fois.

Alors l'inconnu, se halant sur cette corde, ramena son canot. Cette opération terminée, il grimpa de branche en branche jusqu'à madame Vandeilles. C'était un jeune homme de vingt ans tout au plus et d'une taille un peu au-dessous de la moyenne. De longs cheveux châtains, séparés au milieu, retombaient de chaque côté de sa tête sur sa capote de matelot en toile cirée de couleur jaunâtre. Il portait un petit chapeau rond, en feutre noir,à bords très exigus. Autourdu fond de ce chapeau, s'enroulait, en guise de rubans, un de ces cordons en chenille de nuances bigarrées dont les paysans du Finistère et du Morbihan parent volontiers leur coiffure les jours de fête. Deux ou trois médailles en plomb et une petite croix en argent étaient solidement attachées à cet ornement.

Sous ce chapeau, dont le triste état révélait les longs services, apparaissait une figure douce et calme, des yeux bleus d'une limpidité extraordinaire, des traits assez réguliers, et surtout une bouche fraîche et rose comme celle d'un enfant.

Il y avait dans cette tête de chérubin campagnard un singulier mélange de douceur et de fermeté, de naïveté crédule et d'exaltation, de courage et de timidité.

Arrivé auprès de madame Vandeilles, il ôta son petit chapeau.

— Bonjour, Madame, dit-il à la jeune femme avec une gravité bienveillante et timide qui excluait toute idée de mauvaise plaisanterie.

Surprise de ce singulier début, et glacée d'ailleurs par la terreur et le froid, madame Vandeilles balbutia quelques mots.

— Vous avez faim, pauvre femme, dit le jeune homme, qui devina plutôt le geste de madame Vandeilles qu'il n'entendit ses paroles. Tenez, voici du biscuit de mer. Je n'ai que cela malheureusement.

Il lui tendit en même temps un morceau de biscuit qu'il venait de retirer d'une carnassière suspendue à ses épaules.

i;kas h'acii. h. j •^'.I

— J'ai soit', oiicure, murmura madame Vandeiiles.

— Je vais chercher de l'eau.

— Non, dit-elle, tcâchons d'abord de gagner la terre.

— Je crois qu'il vaut mieu\ atleiuirc encore quelque temps, dit le jeune honnnc. J'avais déjà bien de la peine à mener le bateau. Avec deux personnes, ce serait impossible.

— Au nom de votre mère, ne m'abandonnez pas!

— Non, certes! s'écria-t-il. Loïc Kermainguy n'a jamais abandonne un chrétien en danger de périr. Nous nous sauverons tous les deux, ou nous périrons ensemble, si telle est la sainte volonté de Dieu.

— Si le courant emporte votre bateau, pendant que vous êtes ici?

— J'espère que non... Voyez-vous, Madame, reprit-il d'un air tout honteux, je ne suis pas très-fort, moi; mes bras sont fatigués, et je ne pourrais ramer bien longtemps, désormais, avant d'avoir pris un peu de repos.

— Attendons alors, dit tristement madame Vandeilles.

— Je vais attacher le bateau plus solidement, et je vous apporterai de l'eau.

Tout cela était dit avec un calme et une tranquillité inouïs, dans la situation périlleuse où se trouvaient le jeune homme et madame Vandeilles.

Au bout de cinq minutes, Loïc remonta près de Berthe. Il apportait un peu d'eau dans une sorte d'écuelle de bois, et un mauvais manteau, tout troué, qu'il jeta sur les épaules de la jeune femme.

Il prit dans sa carnassière une petite gourde contenant de l'eau-de-vie, et en versa quelques gouttes dans l'écuelle.

— Buvez, dit-il à madame Vandeilles. C'est de l'eau-de-vie. La fenmie chez laquelle je logeais à San-Francisco m'a donné ceci au moment de mon départ... et le manteau aussi- J'ai gardé cela pour le cas où je rencontrerais quelque pauvre malade.

Un peu ranimée par le triste repas qu'elle venait de faire, madame Vandeilles demanda à son compagnon de captivité quel était son projet.

— Dans une heure, je serai reposé, dit Kermainguy. Vous descendrez avec moi dans le bateau; puis, nous essayerons de gagner le rivage.

— Kspércz-vous que nous réussissions? demanda la jeune femme avec anxiété.

— Dieu seul le sait; que sa volonté soit laite.

— Vous ne craignez donc pas la mort? dit madame Vandeilles, frappée de cette admirable sérénité.

— .Te tiens à la vie, Madame; je ne voudrais pas surtout mourir maintenant, parce que j'ai un devoir à accomplir auparavant. Mais, si telle est la volonté de la Providence, à quoi me servirait de me révolter contre elle?

Il levait en même temps vers le ciel ses yeux, d'un bleu si clair et si limpide qu'ils semblaient transparents. Une sorte d'exaltation mystique rayonnait sur sa figure sans lui rien enlever de son cahne.

Outre la curiosité naturelle à toute créature humaine, Berthe se sentait poussée à, questionner le jeune homme par le désir bien légitime de connaître le nouveau guide entre les mains duquel elle allait mettre sa vie et son honneur. Elle commença par lui expliquer comment elle se trouvait ainsi au milieu de l'inondation, et lui raconta une partie de ses aventures. Puis elle lui fit à son tour quelques questions. Kermainguy lui apprit son nom : il lui dit qu'il était né à Douarnenez, dans le Finistère, et qu'il se rendait aux mines.

— Tout seul? dit madame Vandeilles.

— Oui, Madame.

— Sans outils, sans bagages, sans provisions?

— Je n'avais pas assez d'argent pour acheter tout cela.

— Et vous avez eu le courage d'entreprendre un pareil voyage dans de telles conditions?

— J'avais confiance en Dieu et en notre bonne sainte dame d'Auray.

— Vous avez donc bien envie de faire fortune?

— Oh ! oui, sans cela Je n'aurais pas quitté mon clocher et mes bons vieux parents.

— Alors, c'est pour eux que vous venez chercher la fortune ?

— Pour eux aussi; mais c'est surtout à cause d'une autre personne.

— D'une jeune .fille, peut-être? demanda Berthe, qui, comme toutes les femmes, était disposée à voir de l'amour dans toutes les belles actions.

— Oh! non. Madame, répondit le Breton en rougissant, et d'un air mécontent.

Berthe comprit qu'il ne voulait pas s'expliquer davantage,

HUAS 1) ACIK.U.

ol cessa de le questionner. Klle lui demanda seulement ce que faisait son père.

— Mon père et ma mère sont morts, dit le jeune homme.

— Vous ]iarliez tout à l'heure de vos vieux parents.

— Je parlais (le mon grand-pèic et de ma grand'mère. Mon graiul-pùro est jardinier chi'Z le marquis de Tregastel, que Dieu bénisse, lui et sa famille.

Une chose qui avait frappe madame Vandcilles, c'était la manière dont ce jeune honune s'exprimait. Il employait des tournures de phrase et des mots d'un langage élégant, poétique même, auxquels il mêlait des expressions de paysan et souvent des fautes de français. Cette anomalie intriguait vivement madame Vandeilles, qui ne pouvait se rendre compte d'une manière bien certaine de la classe de la société à laquelle appartenait son compagnon. Diverses circonstances lui faisaient supposer que Loïc était un simple paysan, mais la manière dont il s'exprimait déroutait un {leu la jeune femme.

Quant au Breton, il s'était mis à califourchon sur une grosse branche et surveillait son bateau, que des débris do tous genres heurtaient à chaque instant.

— 11 est temps de partir, dit-il enfin au bout d'une demiheure de silence.

Il aida la jeune femme à descendre. Pour l'empêcher de tomber à l'eau, il fut obligé de la recevoir dans ses bras lorsqu'elle sauta dans le bateau. Le pauvre garçon devint rouge comme une lleur de snchil, et baissa les yeux sans oser regarder la jeune femme. Cette timidité paraissait plus étrange encore à madame Vandeilles qu'à bien d'autres femmes, à cause du milieu dans leciuel elle avait vécu depuis quelques années.

Berthe s'assit avec précaution à l'arrière du bateau. Loïc se mit en face d'elle et prit les avirons grossièrement façonnés avec de longues branches de sapin. Au moment oii il commençait à ramer, Berthe s'aperçut qu'il avait les mains tout en sang.

— Pauvre garçon, comme vous devez souffrir! s'écriat-elle.

— Notre divin Sauveur a souffert davantage pour nous, répondit le iiolit Breton.

Berthe remarqua qu'il passait quelquefois dans les yeux du jeune homme une sorte de tueur mystique qui lui causa

quelque iiiquiélude sur la raison de son nouveau guide. Ce dernier mumura une prière, lit le signe de la croix, et se mit à ramer avec plus de vigueur et d'énergie qu'on ne l'aurait attendu de sa faible apparence.

Au milieu des difficultés qui se reproduisaient à chaque instant, Loïc conservait un calme inouï. Plusieurs fois, le bateau fut entraîné par le courant, que certains coudes de la rivière rendaient plus ou moins fort. Alors Kermainguy laissait ses avirons et se tenait debout dans le bateau. Dès qu'il apercevait un arbre à sa portée, il lançait son lazo de corde; puis il halait le bateau au moyen de cette amarre improvisée.

Au bout d'une heure d'efforts et de danger, Loïc et madame Vandeilles parvinrent enfin à traverser la rivière et le terrain inondé.

Aussitôt sur le rivage, Berihe se jeta à genoux et remercia Dieu de l'avoir sauvée. Nous n'oserions pas assurer cependant que la pensée de revoir Pablo ne fut pas pour quelque chose dans les larmes brûlantes qui inondaient la figure de la jeune femme.

Elle remercia Loïc avec effusion et voulut panser les mains du jeune Breton. Elle eut beaucoup de peine à l'y faire consentir. Le pauvre garçon devait beaucoup souffrir cependant, mais il ne laissa pas échapper une plainte. Il semblait bien moins préoccupé de la douleur que lui causait sa blessure que de l'embarras qu'il éprouvait en sentant ses mains entre celles de Berthe.

Cette timidité, dont la jeune femme n'aurait pu s'empêcher de sourire dans toute autre occasion, rassurait beaucoup madame Vandeilles en ce moment.

Aussi se mit-elle en route avec son compagnon sans éprouver le moindre sentiment de crainte ou de défiance.

Berthe s'aperçut bientôt que Loïc faisait un triste guide. C'était vraiment un miracle qu'il eût pu voyager si longtemps dans ces immenses solitudes sans s'égarer, ou sans devenir la victime de quelque accident.

— Quelle direction comptiez-vous suivre au moment oii vous m'avez rencontrée? lui demanda-t-elle.

— Je ne sais trop, Madame, En partant de San-Francisco, on m'a dit que les mines étaient au nord-nord-est; j'ai toujours marché dans ce sens. Les premiers jours, je rencontrais de temps en temps des gens qui m'indiquaient la roule

liKAS It'MMKR. 133

il proiidre; plus tard, je trouvais les Iracos d'autres mineurs et je les suivais; mais depuis quatre jours, je n'avais plus rien pour me guider. Je conunençais à être bien embarrassé, quand le bon Dieu vous a mise sur mon chemin.

— Alors, peu vous importe où aller, pourvu que vous arriviez aux mines?

— Oui, Madame; mais il faut d'abord que nous tâchions de retrouver vos amis.

— Us se rendent aux mines ; ainsi, de toutes les manières, nous ne pouvons mieux faire que de les rejoindre.

— Connue vous voudrez, Madame.

Heureusement pour les deux voyageurs, ils avaient débarqué tout près de l'endroit où Bras d'Acier avait retrouvé la trace de Ramon et de Domingo. Depuis deux ans qu'elle parcourait avec son mari les solitudes de la Californie, Berthe commençait à savoir se guider au milieu des bois. D'un autre côté, les deux bandes de Benito et de Bras d'A rier, n'ayant plus aucun motif pour dissimuler leur route, avaient laissé derrière elles des traces faciles à reconnaître.

L'ardent désir de se retrouver au milieu de ses compagnons de voyage, de revoir son mari et surtout de retrouver Pablo, donnait à madame Vandeilles une force étounante. l'our toute nourriture, la pauvre femme n'avait cependant que le biscuit de mer que Loïc partageait avec elle ; encore fallait-il se rationner sur la quantité de cet aliment si dur et si peu substantiel, car la provision du petit Breton tirait à sa fin. Avec son admirable conliance dans la Providence, Loïc semblait à peine s'inquiéter de cette menaçante perspective. 11 n'en était pas de môme de Berlhe, quoique la foi de son petit compagnon réagît sur elle et la soutînt contre le désespoir.

Elle songeait avec effroi au lendemain, et précipitait encore sa marche, déjà si rapide, pour rejoindre ses compagnons de voyage.

i34 BRAS d'acieu.

Malgré son habitude de la vie périlleuse des placeres,dans laquelle il faut lutter de ruse avec des ennemis que n'arrête aucun scrupule, Pablo se sentait toujours retenu par un-e sorte de loyauté chevaleresque qui lempêchait de frapper des adversaires avant de les avoir mis sur leurs gardes. Bien qu'il fût certain de la mauvaise foi de Benito, et qu'il le soupçonnât de quelque trahison, il ne pouvait se décider à donner le signal de l'attaque.

Deux ou trois fois déjà, il s'était retourné pour lancer le mot d'ordre tant attendu, mais sa bouche s'était refermée sans l'avoir proféré.

Bientôt, cependant, il fallut prendre un parti. On arrivait à l'extémité de la canada ; quelques minutes plus tard, les voyageurs allaient atteindre une sorte de plateau assez large. Une fois là, les compagnons de Benito pouvant remonter à cheval, la tt-oupe de Pablo perdait tous ses avantages. Bras d'Acier songea à madame Vandeilles, et se retourna vers les ennemis qui le suivaient, avec l'intention bien arrêtée cette fois de donner enfin le signal si longtemps différé.

Son regard perçant examina tour à tour la position de chaque individu et se promena un instant de tous côtés pour s'assurer qu'aucun autre danger ne paraissait à l'horizon.

Tout à coup, il fit un mouvement si brusque que Goliath, effrayé, porta vivement la main à sa carabine.

Pablo venait d'apercevoir, bien loin derrière les mineurs, deux personnes qui marchaient dans le même sens que ces derniers. Bientôt des sons étranges, d'une mélodie rude et sauvage, mais non sans charme, parvinrent aux oreilles des mineurs étonnés. Ils s'arrêtèrent et tournèrent la tête vers l'endroit d'oii provenait cette musique singulière.

Ils aperçurent alors les deux personnes que Pablo contemplait depuis un iuslaul. Elles étaient encore &i loin

qii'ollos n'apparaiss.iiont qno coninn' deux points noirs ;i rexlri'mit('' de la sonthro canada.

— Ce i\e sont pas des indiens, dit Bcnilo, dont la vue élail plus perçante que celle des autres voyag'eurs.

Le ravin était tellement étroit, surtout à cotte place, que lieux i>crsonnes ne pouvaient y marcher de front. Néanmoins, Bras d'Acier ne put résister à son impatience. 11 ordonna de faire halte. Puis, se cramponnant tantôt aux aspérités des rochers, tantôt aux branches et aux troncs des arbres, il longea la caravane, et revint à 1 arrière-garde.

— Où allez-vous don(;? lui demanda Vandeilles.

— Voir ce qui nous arrive, répondit le créole.

— Je vous suis, s'écria le Français. Quelque chose me dit que je vais avoir des nouvelles de ma pauvre Berthe.

Pablo songea que c'était une imprudence de leur part de s'éloigner ainsi tous les deux à, la fois de leurs amis. La bande de Benito pouvait, en effet, profiter de sa supériorité en nombre pour les attaquer à l'improviste. Mais comme Vandeilles aurait pu riposter à l'observation de Pablo par un argument du même genre, le créole se tut et laissa le Français passer devant lui.

— Dieu du ciel! s'écria bientôt Vandeilles, c'est Berthe elle-même !

Bras d'Acier avait depuis longtemps reconnu la jeu-ie femme. 11 eût donné tout au monde pour courir à elle, et pour laisser déborder cà ses pieds la joie profonde qui gonflait sa poitrine : les battements de son cœur étaient si violents et si rapides qu'il s l'empêchaient d'entendre et retentissaient jusque dans son cerveau. 11 eut néanmoins le courage, non-seulement de se contenir, mais encore de laisser Vandeilles prendre les devants, tandis que lui-même restait à deux ou trois portées de fusil du gros des mineurs.

11 vit Berthe se jeter dans les bras de son mari, qui la tint longtemps serrée sur son cœur. Malgré son égoïsme, sa violence et sa brutalité, Vandeilles aimait sa femme autant que sa nature lui permettait d'aimer une autre personne que luimême; seulement, il l'aimait à sa manière, c'est-à-dire pour lui : l'habitude et l'égo'isme entraient pour beaucoup dans l'affection qu'il portait à la jeune femme, que ses désordres et ses violences avaient rendue si malheureuse.

F.n embrassant son mari, Berlhe baissait les yeux comme une coupable. La jeune femme pensait à Pablo et compre-

13fi liKAS d'acier.

nait ce que devait souffrir le créole, qui la voyait dans les bras d'un autre, tandis que lui-même n'osait approcher.

— Pauvre Pablo, pensait-elle, lui qui m'aime tant!

Elle s'avança vers Bras d'Acier et lui tendit la main. Elle ne lui dit rien, mais elle serra la main de Pablo et le regarda comme si elle avait voulu faire passer dans cette étreinte et ce regard toutes les pensées de reconnaissance et d'amour que sa bouche ne pouvait exprimer tout haut.

— Comme vous êtes changé I murmura-t-elle d'une voix dont l'accent ému et inquiet descendit comme une caresse jusqu'au fond du cœur du créole.

— J'ai été un peu malade, répondit-il ; mais je ne souffre plus maintenant.

Toute sa physionomie rayonnait d'une joie si profonde, que des larmes d'attendrissement montèrent jusqu'aux yeux de Berthe.

Elle aussi était bien changée. La fatigue, l'inquiétude et l'insomnie avaient creusé ses traits et rougi ses paupières.

Les autres mineurs avaient aussi reconnu madame Vandeilles. Ils accoururent auprès d'elle. Bucolick arriva le premier et se jeta aux genoux de Berthe en pleurant comme un enfant.

— Levez-vous, mon brave Bucolick, lui dit la jeune femme, en lui tendant la main que l'Irlandais osait à peine toucher. Il n'y a nullement de votre faute dans ce qui m'est arrivé. Une reine ne pouvait être entourée de plus de soins et de sollicitude que je ne l'ai été par vous tous, mes bons amis. Aussi suis-je bien heureuse de vous revoir.

Eu parlant ainsi, son regard cherchait involontairement celui de Pablo, qui la contemplait avec une émotion con-' tenue. Le cœur du créole débordait de joie et de reconnaissance en voyant l'affection que tous ses compagnons témoignaient à la jeune femme. En ce moment, il eût donné dix ans de sa vie pour pouvoir les enrichir tous.

Tandis que Berthe racontait à ses amis les divers incidents de son enlèvement, et leur présentait Loïc Kermainguy, Bénite et Goliath tenaient conseil avec leurs compagnons.

— Au diable tous nos projets maintenant, s'écria Benito. Cette maudite femme va tout raconter à ses amis. Elle reconnaîtra Ramon et Domingo... Misérables brutes! reprit-il avec colère, en s'adressant aux deux vaqueros, pourquoi ne pas l'avoir tuée comme je vous l'avais ordonné ?

— Nous la oroyiaiis noyéo, répondit Domingo. Commonl diaLilt." a-l-ulle lait pour se sauver?

— Voyons, Benito, dit Philip Sinithson, en arrêtant le métis qui éclatait eu reproches et eu injures contre les deux vaqueros, laissons de côté ce qui est fait, l'uisque malheureusement cette Française est vivante, il ne faut pas chercher ce que nous aurions fait si elle était morte. Quel parti prenons- nous? '■

— Il faut attendre, dit ïom.

— Je ne crois pas, moi, fit Domingo. La bande de Bras d'Acier est plus nombreuse (jue la nôtre, ils vont tout à l'heure nous tomber sur le corps : avec leurs fusils et leurs pistolets, ils auront l'avantage sur nous.

— Aujourd'hui, ils hésiteraient à s'en servir, dit Benito.

— I^our(juoi cela?

— A cause des Indiens.

— Les Indiens sont loin. Le danger présent est toujours celui dont ou s'occupe le premier.

— Mou avis, reprit Benito, est de proliter du moment où tous ces imbéciles sont occupés de cette jeune femme et ne songent pasànous.Nousen tuerons toujours bien un ou deux avant qu'ils soient sur leurs gardes. Après cela, nous serons maîtres des autres.

— Soit, dit le géant. Moi je me charge de Bras d'Acier; une fois celui-là mort, nous aurons bon marché du reste.

— Faites marcher les femmes en avant, dit Philip; cela donnera moins de défiance, et nous pourrons les attaquer à l'improviste.

— Non pas, s'écria Benito : elles n'auraient qu'à recevoir quelques balles. Elles resteront au contraire derrière nous.

— Alors laissez-moi passer devant, fit Tom avec humeur.

Tout absorbé par la joie que lui causait le retour de madame Vandeilles, Pablo avait oublié les ennemis dont il était entouré. Craddle , toujours calme et prudent, veillait heureusement sur ses compagnons.

Il se glissa entre les jambes des deu\ mineurs qui le précédaient et parvint jusqu'à Bras d'Acier.

— Méfiez-vous, lui dit-il tout bas. Voici Benito et les Goliath qui s'approchent.

Kn face du péril, Pablo reprit à l'instant son sang-froid.

— Que personne ne bouge de jtlact>, dii-ii aux di'iix mi-

138 liius h'aciku.

neurs qui se trouvaient le plus près de lui. Transmellezvous mes paroles de l'on à l'autre, sans tourner la tète. On va nous attaquer. Que chacun de vous s'occupe de l'homme près duquel il marchait tout à l'heure. Quant à vous, Madame, coDtinua-t-il en s'adressant àlajèune femme, restez un peu en arrière, je vous en conjure, et ne bougez pas de derrière les chevaux; à l'abri de ce rempart vivant, vous n'aurez rien à craindre.

— Que va-î-il se passer? demanda-t-elle avec anxiété.

— Un combat que votre arrivée n'avait fait que différer.

— Mon Dieu! mon Dieu! fit-elle avec angoisse, en levant les yeux au ciel.

— Pouvez-vous d'ici reconnaître les deux hommes qui vous ont enlevée?

— Oui, répondit-elle. Ce sont les hommes que vous voyez derrière Philip Smithson. Le premier des deux est celui qui me tenait sur son cheval.

Le souvenir des paroles que lui avait adressées Ramon et du sort dont il l'avait menacée fit monter une rougeur brûlante au front de madame Vandeilles.

— 11 vous a insultée? dit Pablo d'une voix frémissante.

Elle détourna la tête pour cacher sa rougeur et sa confusion qui ne répondaient que trop à la question de Bras d'Acier.

Un éclair traversa les yeux de Pablo, dont les lèvres se contractèrent violemment. Il prit son élan, et saisit une forte Ijranche de chêne qui pendait à huit ou dix pieds au-dessus du ravin. Puis, par un brusque mouvement de reins, il se lança en avant, et vint retomber entre Craddle et José, qui se trouvaient les plus rapprochés de la bande de Benito.

Au moment où les pieds de Pablo touchaient la terre, Goliath se jeta sur Craddle, qu'il renversa d'un coup de crosse de fusil dans la poitrine. Le géant épaula aussitôt son arme pour tirer à bout portant sur Bras d'Acier. Celui-ci se jeta à plat-ventre, passa comme une couleuvre à côté de l'Américain stupéfait, et se précipita sur Ramon. Il lui porta un coup de machete, asséné avec tant de force, ou, pour mieux dire, avec tant de rage, que le fer pénétra de plusieurs pouces dans le crâne du vaquero. Ramon étendit les bras et tomba comme une masse.

L'arme de Bras d'Acier était tellement enfoncée dans le crâne du malheureux, que, pom' ïa dégager, tl fut obligé

un AS n'AciKR. IH*^'

fl'nppnyer le pied sur la tr-te du cadavre. Pepe N'ielo prolita de co momout pour jeter son Inzo sur T^ras d'Acier, qui se senlit tout à ruiip les deux bras Olreints le hing du busle par le terrible lueiid coulant. Il se rua aussitôt sur Nieto. Le choc fnt si violent qu'ils tombèrent tous les deux. INieto se trouvait dessous, mais il n'avait point lâché le lazo, et paralysait ainsi tous les mouvements de lîras d'Acier.

— A moi ! cria le bandit. Un bon coup de couteau entre les deux épaules de ce coyote. Il n'y a pas de danger... 11 ne peut pas bouger les bras.

Renito et Domingo ne l'entendirent pas. Tons deux s'étaient jetés à travers bois et se glissaient en rampant dans le fourré pour prendre de flanc et à l'improviste les compagnons de liras d'Acier.

Il n'y avait derrière Pepe Nieto que Philip Smilbson, qui se disposait à frapper le créole. Au moment où l'Américain levait son buirie-knife. Bras d'Acier donna une telle secousse à son adversaire que tous deux changèrent de position, et qu'il se trouva sous Nieto, dont le corps lui servait ainsi de bouclier.

— Goddem! s'écria Philip, dont l'arme avait failli rencon- !rer la tête du vaquero.

— Tenez le lazo, lui cria Nieto... Bon... Tournez-le aulour d'un arbre... Tendez bien la corde pour que ce coyote ne puisse bouger... Tendez-la donc, demonio!

— J'ai beau la tendre, Bras d'Acier avance toujours vers l'arbre... Cela relâche la corde.

— Passez par-dessus nous alors, et prenez-lni les pieds... Comme cela il ne pourra bouger... Y ètes-vous?

Maintenant du genou et du poids de son corps Bras d'Acier, que les forces en sens contraire de Philip et du lazo empêchaient désormais de remuer, Nieto porta la main à sa ceinture pour y prendre sa fidèle navnjd.

A ce moment, une femme se pencha au-dessus des deux combattants. Pablo sentit le nœud coulant se relâcher tout à coup.

Ilosina venait do couper le lazo.

— Damn your eyes! (damnés soient vos yeux) hurla Philip, qui ajusta la jeune fenmie.

Bras d'Acier avait déjà saisi Nieto à la gorge et à la ceinture. H l'arracha de dessus lui, et du même coup le jeta sur Sinithson. Ce dernier trébucha, et sa balle se perdit en l'air.

140 liRAS r>'A( IFlt.

Il laissa tomber sa carabine pour reprendre son bowie-knife, mais Palild ne lui en donna pas le temps. Un eoup de pistolet en pleine poitrine renversa le bandit, qui tomba celle fois pour ne plus se relever.

Quant à Nieto . qui arrivait la navajâ à la main, un coup de mache4e qu'il ne put parer le renversa expirant sur le cadavre de Philip.

— Merci, Rosina! murmura Pablo, en faisant un geste de reconnaissance à la jeune femme, à laquelle Cypriaua parlait avec vivacité en ce moment.

Puis, sautant par-dessus les corps de ses adversaires, Bras d'Acier s'élança au secours de ses compagnons.

A l'autre extrémité de la canada, la bande de Beuito avait l'avantage, grâce à la force prodigieuse de Goliath. Celui-ci avait déchargé sa carabine sur José, mais le Mexicain s'était baissé assez promptemont pour que la balle passât au-dessus de sa tète. Alors Tom, saisissant son arme par le canon, s'en était servi comme d'une massue. Du premier coup, il avait renversé le malheureux José, dont le machele venait de le blesser légèrement à la cuisse. Puis il avait culbuté Ribonneau qu'il allait achever d'un second coup, lorsque Vandeilles, mettant le pied sur le corps de son compatriote, se jeta entre lui et l'Américain.

Celui-ci était trop près de Vandeilles pour pouvoir désormais se servir de sa carabine. 11 la laissa tomber et saisit son bowie-knife. Malheureusement pour Vandeilles, Ribonneau fit un brusque effort pour le lever, et faillit renverser son compatriote.

De l'autre côté du Français, Bucolick, le fusil à l'épaule, cherchait vainement à ajuster Goliath, que lui masquait Vandeilles.

Quant à Loïc Kermainguy, auquel on avait confié la garde des chevaux, il contemplait ce combat acharné avec une singulière expression de physionomie. On voyait que sa douceur naturelle et ses idées de religion et de mansuétude luttaient contre les inspirations belliqueuses du vieux sang kyinri qui commençait à bouillonner dans ses veines.

Il était pâle et tremblait de tous ses membres. Ce n'était pas de peur, cependant, car il restait en avant des chevaux, derrière lesquels il lui eût été facile de s'abriter. Ses yeux, si doux d'habitude, étincelaient en ce moment.

A côté de lui se tenait madame Vandeilles, à laquelle ses

IIRAS U'UIF. R. 141

angoisses avaient fait oublier les priKienles recoiurifainJatioiis de Hras d'Acier.

Au moment où Vandeilles se baissait pour éviter un couii (fiie lui |)ortait Goliath, en même temps que pour permettre à Bucolick d'ajuster le géant, Benito et Domingo sortirent du fourré. Leurs vêtements étaient en lambeaux, et le sang couvrait leurs ligures et leurs mains déchirées par les buissons.

Souples et agiles comme des chats sauvages, tous deux avaient rampé jusqu'auprès de Bucolick à travers les arbres et les arbustes épineux. Tous deux fondirent à la fois sur l'Irlandais. Un cri perçant de madame Vandeilles avertit ce dernier du danger qui le menaçait. 11 se retourna précipitamment, mais il était déjà trop lard. Le machete de lienito s'abattit sur Bucolick sans que celui-ci eût le temps de parer le coup. Le mouvement que l'Irlandais avait l'ail pour se détourner lui sauva la vie. Au lieu de l'atteindre entre les deux épaules, le machete lui entama seulement le bras gauche en effleurant les côtes.

Malgré sa blessure, Bucolick saisit son adversaire à bras le corps. Domingo s'élança au secours, de son compagnon. Vandeilles et Ribonneau réunirent leurs forces contre Goliath.

— Laisscrez-vous donc assassiner un honnête homme, un chrétien, par deux misérables? murmura Berthe à l'oreille de Kermainguy. Si vous avez peur, laissez-moi passer.

— Feur! répéta le petit paysan, qui rougit jusqu'aux oreilles, et dont les yeux se mouillèrent de larmes de honte.

Puis, cédant à l'impulsion contre laquelle il luttait depuis longtemps, il s'élança sur Domingo. Ce dernier se détourna en levant sa navajii, mais il reçut au milieu de la poitrine un coup de tête à la bretonne qui l'envoya rouler entre les jambes de Benito.

Une fois lancé, Kermainguy s'abandonna au penchant batailleur que l'on retrouve chez le paysan le plus pacihquedu sol armoricain.

— Garde à vous, cria-t-il à Benito, qu'une sorte de loyauté chevaleresque l'empêchait d'attaquer par derrière.

Le vaquero se détourna, para le coup de tète que lui portait Lo'ic et saisit le paysan par ses longs cheveux. Au moment de tomber, Loïc. jeta ses deux bras autour du corps de lienilo, et s'y cramponna de toutes ses forces pour ne pas

être terrassé. Obligé de se défendre contre Biicolick, le va,quero ne pouvait, heureusement, frapper le petit Breton de son machete.

— Tenez bon, Benito, cria tioliath, je viens à vous.

Puis, renversant de deux coups de crosse Ribonneau qui tomba sans connaissance, et Vandeilles, qu'il ne fit que blessera l'épaule, Goliath s'élança sur Bucolick.

Au même instant, Pablo arrivait au secours de ses compagnons. Goliath jeta un rapide regard autour de lui et vit que la partie était perdue pour ses amis. De toute la bande, Benito et Domingo restaient seuls en état de combattre. Ils n'étaient donc plus que trois pour faire face à Pablo, Craddlo, Bucolick, Kermainguy et Vandeilles, car ce dernier se relevait déjà.

XVÏ

D'un coup d'œil, Goliath se rendit compte de la situation.

Il prit son élan et se précipita en avant avec une telle furie qu'il renversa du même coup Bucolick et Benito. Ce dernier entraîna naturellement Loïc dans sa chute. Puis le bandit s'élança d'un bond sur madame Vandeilles et lui appuya son bowie-knife sur sa poitrine.

— Si vous faites un mouvement contre moi, je la tue, s'écria-t-il.

— Arrêtez I dit Pablo à ses amis d'une voix frémissante... Laissez-moi passer, ajouta-t-ii.

Il se glissa en rampant sur les flancs du ravin jusqu'à ce qu'il se trouvât en face de Goliath.

— Ah! ahl je suis le maître maintenant, dit l'Américain avec un rire insolent et cruel. Dites à vos compagnons de se tenir à distance, Bras d'Acier, et surtout qu'on ne touche pas aux fusils; car, par le Dieu vivant, cette femme mourra avant moi.

Pablo éprouvait une telle angoisse qu'il pouvait à peine parler.

— Que veiix-Ju? demanda-t-il à l'Américain.

— Jo veux que tu uous laisses partir, mon frère et inoi, sans nous inquiéter.

— Promets-tu de ton côté de ne plus nous attaquer?

— A quoi vous servirait la parole d'un brigand comme moi? répliqua le bandit en ricanant, .le veux qu'on me rende aussi ma carabine, qui est tombée là, à côté de cet animal d'Irlandais.

— Pour que tu t'en serves contre nous?...

— Je le veux.

— Soit, dit Pablo, qui songea que la carabine était vide, et qu'il aurait le temps de tirer sur le géant si ce dernier essayait de la recharger. Tu as ma parole... Maintenant lâche celte dame.

— Non pas... mon frère et ma carabine d'abord.

— N'acceptez pas cette condition, Bras d'Acier, dit Craddle; Goliath vous en imposerait alors de nouvelles.

— Tu entends? dit Pablo. Conlente-toi de mu parole. Dans toute la Californie, il n'est pas un homme qui osât la mettre en doute.

— C'est possible, mais, moi, je m'en niélie... Allons, ne bougez donc pas, vous, dit-il brutalement à madame Vandeilles, que son bras gauche serrait à l'étouffer.

— Vous faites mal à cette jeune dame, dit Pablo, qui était pâle comme un mort.

— Kah I ce sera bien pis si vous refusez de consentir à mes conditions. .Mon bowie-knil'e entrera jus(ju'au manche dans sa poitrine, je vous le jure.

— Écoule, dit Bras d'.-Vcier, devant Dieu et sur le salut de mon âme, je jure que, s'il arrive malheur à. madame Vandeilles, je vous couperai par morceaux ton frère et toi, et je vous ferai rôtir à petit feu!

Il y avait un tel accent de résolution et de fureur concentrée dans la voix de Pablo en prononçant ces terribles paroles, que Goliath se sentit froid jusque dans la mocile des os.

— Si j'accepte votre parole on échange de la liberté de cette femme, reprit le bandit d'un ton hargneux, qui me garantit que vos compagnons ol)serveront les conditions que vous aurez acceptées?

— .Moi... mui, car jo brûlerais la cervelle au premier qui chercherait à l'attaquer.

144 BKAS d'acilu.

— Vous nous laisserez nos chevaux, nos armes el nos provisions ?

— Je te le promets.

Tom hésita encore un moment. Puis, prenant enfin son parti , il abaissa son bowie-knife et Ificha madame Vandeilles.

— Merci, Pablo, dit la jeune femme, vivement touchée de l'angoisse profonde qu'elle avait lue sur les traits du créole, mais, tout attristée des suites de son imprudence.

Si elle avait suivi, en eiïet, les prudentes recommandations de Pablo en se tenant à l'abri derrière les chevaux, le créole aurait eu le temps d'arrêter Goliath avant qu'il n'arrivât jusqu'à elle.

— Passez derrière moi, lui dit Pablo, dont les yeux élincelaient de joie, et tâchez de rester au milieu de nous.

— Mon frère? dit Goliath, auquel Pablo tendait sa carabine.

— On va vous l'envoyer, lui dit Craddle.

Puis il ajouta tout bas, en s'adressant à Vandeilles.

— Prévenez Bras d'Acier que Philip est mort. Qu'il se tienne sur ses gardes au moment oij Goliath verra le cadavre.

Un instant après, le corps de Philip Smithson passait de main en main jusqu'à Bras d'Acier. Celui-ci ignorait que le bandit eût déjà succombé à sa blessure. Mis sur ses gardes par l'avis de Craddle, il passa silencieusement le corps de Philip à l'aîné des Smithson,. en ayant soin de tenir sa carabine prèle.

Tom posa son frère sur le sol et s'agenouilla près de lui. Voyant qu'il restait immobile , il mit sa main sur la poitrine de Philip. Le cœur ne battait plus. Philip n'était qu'un cadavre.

Tom se leva d'un bond en poussant un rugissement de fureur.

— Mort! s'écria-t-il, mort! vous l'avez tué.

Puis, saisissant son fusil par le canon, il s'élança sur Pablo.

Ce dernier le tenait déjà en joue.

— Un pas de plus, et tu es mort, dit-il à l'Américain.

— Tu m'as trompé.

— J'ignorais (juc ton frère fût mort. D'ailleurs {-du...

— Oh! je vous tuerai tous, inlenompit Goliath, qui se

HUAS r> Ac. ii;ii. 1 îo

tordait lis liras dans lo Iranspurt do sa rago impuissanlc. Mon frère, mon panvro frère I...

Il se jeta sur le corps de Philip et se remit à l'embrasser en pleurant.

Quoique ces deux hommes fussent des misérables souillés de tous les crimes, le désespoir de Tom était si profond et si vrai qu'il émut jusqu'à ses ennemis. Us restèrent inmiobilos et silencieux, respectant la douleur de ce bandit, dont l'alTeclion pour son frère était peut-être le seul sentiment humain.

— Veux- tu qu'on t'aide à creuser une fosse pour l'enterrer? dit Bras d'Acier au géant.

— Non, répondit celui-ci d'une voix farouche, je ne veux rien de vous! Soyez tous maudits!

Il jeta sa carabine en bandoulière, chargea le cadavre de son frère sur ses épaules et s'éloigna lentement.

Pablo et Bucoliok le suivirent, dans la crainte qu'il ne dispersât les chevaux. Effrayés du tumulte et des coups de feu, ces animaux s'étaient réfugiés à deux cents pas de là, dans un endroit un peu plus large de la canada.

(iciliath s'approcha du mustang que lui avait donné Benito. Il mit en travers sur la selle le cadavre de Philip, qu'il assujettit avec une courroie; puis, enfourchant lui-même une autre monture qui pliait sous son poids énorme, il poussa devant lui le cheval do Philip, à la bride duquel il avait attaché un lazo, et qu'il conduisait ainsi conmie avec de longues guides.

— Soyez maudits, maudits! s'écria-t-il encore en se retournant sur sa selle pour jeter cette imprécation à ses ennemis.

Bras d'Acier et Bucolick le suivirent des yeux jusqu'à cinq ou six portées de fusil; puis ils rassemblèrent les chevaux. Ils se disposaient à les ramener vers le gros des mineurs, lorsqu'ils virent ceux-ci revenir vers eux.

— Qu'y a-l-il donc? demanda Pablo en courant au-devant de ses compagnons.

— Bien de nouveau, répondit Craddie, qui marchait en tète. Seulement, nous avons pensé que nous serions plus à l'aise ici pour interroger les prisonniers et pour en finir avec eux. Là où nous étions, il n'y avait pas moyen de se tenir deux de front.

— Combien avons-nous de prisonniers? demanda Pablo.

— Deux, sans compter les femmes, répondit Craddle, qui parlait avec difûculté.

Pablo s'aperçut alors que l'Américain crachait le sang à chaque mot.

— Ce n'est rien. Bras d'Acier, dit Craddle, qui prévit la question que Pablo allait lui adresser. Ce damné Goliath m'a donné dans la poitrine un coup de crosse qui aurait brisé une charpente moins solide que la mienne; mais j'en ai reçu bien d'autres, allez!

— Et José? demanda Bras d'Acier, qui cherchait vainement le Mexicain parmi ses compagnons.

— Le pauvre garçou est mort, ou peu s'en faut, répondit Vandeilles; ma femme est près de lui en ce moment.

— Laissez-moi passer, dit Pablo, il faut que je les voie... Nous nous occuperons plus tard des prisonniers.

Les mineurs se rangèrent pour lui faire place et le suivirent jusqu'à l'endroit où l'on avait couché le pauvre Mexicain .

Madame Vandeilles et Loïc Kermaingny étaient agenouil» lés auprès du moribond. Berlhe tenait la îète de José sur ses genoux. Loïc soutenait le corps du blessé, et murmurait des prières.

— José! dit Pablo en s'agenouillant aussi auprès du Mexicain, dont il prit la main.

José entr'ouvrit ses yeux, déjà fixes et éteints, et fit un effort pour regarder le créole.

— Bras d'Acier, murmura-t-il.

— Oui, José, oui, c'est moi, mon pauvre ami. Que puis-je faire pour toi?

José secoua faiblement la tête,

— Rien, dit-il. Je me connais en blessures... dans une heure...

Il n'acheva pas; mais Pablo ne comprit que trop bien sa pensée. •

— Espérons encore, reprit le créole d'une voix émue.

— Non, dit le blessé. Vous ferez dire des messes pour moi, n'est-ce pas?

-^ Je te le promets. La moitié de la part que je t'avais promise dans l'expédition y sera consacrée, à moins que tu ne laisses quelqu'un à qui la remettre.

— J'ai un enfant, Pablo.

— Où est-il?

BRAS d'.VCIER. I i7

— A loluiantepec, clioz si laïUe, la sœur de ma feniiuc.

— Le iiDiu do cette sœur'/

— .Tuanita Osorio.

— Bien. Je lui forai remettre ce que je t'ai promis. Quant aîix messes je me cliarge de les payer. N'as-tu rien de pins à me demander?

— iNon, l'ablo... Donnez mon maciiete et mon cheval à ce

Il ne put achever, mais son regard désigna Loïc Kermainguy, qui venait de lui donner un petit crurillx et qui priait et pleurait auprès de José.

Il y eut un moment de silence. Le blessé faisait des efforts inouïs pour parler, mais la vie s'éteignait rapidement.

On l'entendit, ou plutôt, on le vit murmurer :

— Mon Dieu, ayez pitié de moi! pardonnez-moi...

Il appuya le petit crueitîx sur ses lèvres, balbutia encore deux ou trois mots, qu'on ne put entendre, et poussa un profond soupir, qui fut le dernier.

Il était mort.

— Pauvre José, dit Pablo en se couvrant la figure de ses deux mains. 11 était brave et dévoué. Que Dieu lui fasse paix! Prions pour lui !

Les mineurs s'agenouillèrent avec un profond recueillement.

Quoique malheureusement trop disposés à tourner en ridicule tout ce qui concernait la religion; Vandeilles et Ribonneau sentaient si bien leur faiblesse devant la sombre et majestueuse pensée de la mort, qu'ils courbèrent humblement la tête comme leurs compagnons. Au milieu du silence général, Loïc éleva la voix et récita quelques prières.

Lorsqu'il eut achevé, on creusa une fosse dans laquelle fut déposé le corps du pauvre Mexicain. On recouvrit ensuite le cadavre de branches et de pierres, pour le mettre à l'abri des bètes féroces.

Celte triste cérémonie accomplie, Craddle fit observer à ses compagnons qu'il leur restait un devoir d'un autre genre à remplir.

— Maintenant que nous avons enterré le pauvre José, dit Craddle, il faut faire justice de ses assassins.

— Attendons encore, répondit Bras d' .Acier. Nous sommes trop à l'écart ici, et nous ne pourrions y bivouaquer cette nuit. Uu mille plus loin, nous trouverons un endroit plus

large où nous pourrons nous réunir en cercle et dresser nos tentes.

— Allons-y tout de suite, alors, s'écria Ribouneau.

— Veillez sur les prisonniers, dit Pablo.

— Soyez tranquille, je réponds d'eux, répliqua Craddle. On se mit en marche pour gagner l'endroit indiqué par

Bras d'Acier. C'était une sorte de demi-cercle formé par une échancrure naturelle du revers gauche de la canada .

— Nous passerons la nuit ici, dit Pablo. Qu'on prépare tout pour le souper.

— Savez-vous que si les Indiens nous attaquaient en cet endroit, nous serions pris comme dans une cave, fit observer Craddle.

— Il n'y a pas moyen de faire autrement, répliqua Bras d'Acier. 11 nous faut au moins six heures de marche pour sortir de ce défilé. Nos blessés sont incapables de faire ce trajet. Quant aux autres, la fatigue les en empêcherait aussi.

— C'est vraij fit Craddle, mais je donnerais bien quelque chose pour être hors de ce maudit ravin.

— Et moi donc ! s'écria Ribonneau.

— Si nous commencions par nous débarrasser des brigands qui ont assassiné ce pauvre José? dit Bucolick.

— Il faut les pendre ! s'écrièrent Craddle et Vandeilles.

— Jugeons-les d'abord, dit Pablo.

Les mineurs s'assirent sur l'herbe. Adossés à l'escarpement du ravin, ils formaient ainsi une sorte de demi-cercle et se trouvaient rangés comme les membres d'un jury. Au milieu se tenait Bras d'Acier, dont le front soucieux révélait de graves préoccupations.

On amena Benito et Domingo, que Craddle et Bucolick avaient solidement garrottés à la fin du combat, et qu'ils avaient fait marcher devant eux non sans leur administrer maints coups de crosse de fusil à chaque mouvement suspect.

Benito était pourtant hors d'état de s'enfuir, non-seulement à cause de ses hens, mais encore par suite de ses blessures.

A l'instant oij Goliath avait pris la fuite, le capotas, resté presque seul contre plusieurs de ses adversaires, et déjà blessé d'un coup de sabre, avait essayé de se jeter dans le fourré. Bucolick lui avait alors asséné sur les jambes un tel coup de crosse de fusil que Benito était tombé en criant qu'il avait la jambe cassée.

HUAS u'acikh. 149

Quoique l'aorulont filt moins î,'rave qu'on ne le supposait, le métis avait le i^enou tellement enllé (ju'il lui eût t'ié coniplétement impossible de marcher durant un quart d'heure, il avait en outre perdu beaucoup de san;,' par suite de son autre blessure, et son énergie seule le soutenait. Ce fut néanmoins le front haut et l'air arrogant qu'il parut devant ses juges.

Quant à Domingo, blessé aussi, mais très-légèrement, il avait pris un air tout contrit.

Bras d'Acier se doutait déjà du motif de l'enlèvement de madame Vandeilles; il songeait à l'etTet que produirait sur Vaudeilles les paroles de Benilo si celui-ci répondait, comme cela était probable :

« J'ai fait enlever madame Vandeilles parce qu'elle est aimée de Bras d'.\cier, votre chef; j'espérais prendre l'avance pendant que vous resteriez à chercher cette jeune femme. »

Cette réflexion fit tressaillir Bras d'Acier. Rien qu'en examinant le sourire insolent et railleur de Henito. le créole pressentait la réponse de ce dernier, enchanté de jeter le trouble pamii ses vainqueurs. Mais comment empêcher cette réponse?

Pablo se creusait en vain l'imagination pour trouver un moyen de sortir de cette position difficile. Il n'y en avait qu'un : faire sauter la cervelle au métis avant qu'il eût le temps de s'expliquer. Pablo y avait songé dès le premier moment, mais il lui répugnait de frapper un ennemi désarmé, et surtout de tuer le mari de Rosina.

— .l'ai déjà causé tant de douleur à cette pauvre femme, se disait-il; ce serait la récompenser bien mal de m'avoir sauvé la vie tout à l'heure.

Tandis qu'il hésitait ainsi et restait la tête cachée dans ses deux mains, au grand étonnement des autres mineurs, Cypriana parlait à sa compagne de route avec une vivacité incroyable de gestes et de paroles.

— Allons, disait-elle, allons, dona Rosina; c'est à vous de les sauver. Demandez leur grâce. Ce Bras d'Acier vous doit bien cela.

— Peut-être ne voudra-t-il m'accorder que la grâce de Benito, répondit Rosina.

— 11 faut que la vie de Domingo soit aussi épargnée, s'écria Cypriana d'un ton impérieux; oui, dona Rosina, il le faut... ou bien...

ISO URAS d'aciek.

— Ou bien?..,

— Ou bien je dis à Benito que je vous ai vue couper le lazo qui enlaçait Bras d'Acier, et sauver ainsi le chef de nos ennemis. 11 laudra bien alors que vous laissiez Benito périr avec Domingo; car, si on lui laissait la vie, le premier usage qu'il ferait de sa liberté serait de vous poignarder à l'instant.

— î^lùt à Dieu que sa navaja fût levée sur mon sein, dit Rosina en couvrant de ses deux mains ses yeux remplis de larmes. Je consentirais à mourir à l'instant, si cela pouvait sauver les jours de Benito sans que je fusse obligée de demander sa grâce à Bras d'Acier.

— Pourquoi cela?

— Que t'importe...

— Voilà Bras d'Acier qui se lève, reprit Cypriana. Au nom de la Sainte Vierge, dona Rosina, sauvez Benito et Domingo.

Bosina poussa un soupir et s'avança vers Pablo en passant derrière les autres mineurs ; arrivée auprès du créole, elle lui posa doucement la main sur l'épaule.

Il se retourna brusquement.

— Rosina, murmura-t-il.

— Benito est le père de mon enfant, dit la jeune femme. En vous sauvant la vie, j'ai causé sa perte. S'il meurt, je le suivrai dans la tombe. Pablo, je vous en conjure...

Les larmes lui coupèrent la parole.

Bras d'Acier prit la main de la jeune femme et la serra doucement.

— Je vous promets d'épargner la vie de Benito, lui dit-il.

— Et celle de Domingo aussi?

— De Domingo?

— 11 le faut, don Pablo. Je vous jure qu'il le faut, à cause de moi. Ne me demandez pas pourquoi, mais croyez- en ma parole.

— Domingo aussi vivra, dit Bras d'Acier.

— Merci, dit l'Espagnole, qui s'éloigna en relevant sonrebozo, dont elle se couvrit presque entièrement la figure.

HUAS 1> ACIKU.

— Eh bien? dit Vandeilies, surpris des hésitations du chef, que dccidons-nous enfin?

— Je viens de promettre d'épargner la vie de ces deux hommes, répondit Bras d'Acier.

11 y eut un murmure de mécontentement. Pablo promena autour do lui son regard calme et impérieux. Tout le monde se tut.

— En partant pour cette expédition, dit Pablo, chacun a fait ses conditions, stipulé quelques avantages pour sa propre personne. Moi seul, moi qui vous conduis à un trésor que je pouvais garder, je n'ai rien demandé, rien voulu. Est-ce trop de réclamer pour ma part la vie de ces hommes?

— Non, répondirent enfin les mineurs, m.algré leur évidente contrariété.

-- Qu'en ferons-nous, alors? dit Craddle.

Là se présentait encore un grand embarras.

Abandonner Benito et Dommgo blessés comme ils l'étaient, cétait les livrer à une mort presque certaine, eux et Rosina, qui ne les aurait certainement pas quittés. D'ailleurs, ils pouvaient tomber entre les mains des Indiens et donner ainsi à ces derniers des renseignements qui mettraient les sauvages à même de rejoindre les mineurs. Les emmener offrait aussi plus d'un inconvénient. C'était les initier à la route que devaient suivre les compagnons de Bras d'Acier et les mettre au courant de leurs projets. Lorsque viendrait le moment de les relâcher, on aurait encore tout à craindre de leur indiscrétion, et même de leurs entreprises, s'ils trouvaient quelques autres mineurs pour les seconder.

— Eh bien? répéta encore Vandeilies.

— Qu'on les éloigne un peu, dit Bras d'Acier, et qu'ils ne puissent entendre notre conversation... Bien,.. C'est assez loin... qu'ils restent là... Maintenant, écoulez-moi. Du moment où nous ne tuons pas ces deux hommes, nous n'avons qu'un seul parti à prendre à leur égard.

— Lequel? fit Uibonneau,

— Les associer à notre expédilion.

— A nos profits? s'écrièrent à la fois tous les mineurs avec indignation.

— La diminution de vos parts ne sera pas aussi grande que vous paraissez le supposer.

— Comment cela? demanda Vandeilles avec humeur.

— Ce pauvre Mundiaz étant mort et ne laissant ni femme ni' enfant, sa part serait à donner.

— Nous l'aurions partagée entre nous, s'écria Craddle.

— Et Kermainguy? dit Bucolick.

— Il aura une part aussi, répliqua Bras d'Acier.

— Et la demi-part que vous avez promise au fils de José? demanda Craddle.

— C'est une dette sacrée. Elle sera payée avant les autres.

— Alors il ne restera plus rien pour nous, grommelèrent les mineurs.

— Vous ne pensez qu'au résultat, reprit Bras d'Acier, et vous oubliez les moyens d'y parvenir. Songez donc que nous avons déjà deux hommes de moins dans notre bande. En outre, vous êtes presque tous blessés. Plusieurs d'entre vous sont hors d'état de travailler et de combattre avant quinze jours au moins. Si les Indiens nous attaquent, cependant, comme cela n'est que trop à craindre après tous ces coups de fusil, ne vaut-il pas mieux n'avoir qu'un septième ou un dixième du trésor que de succomber au moment oîi nous sommes sur le point de réussir?

11 parla ainsi durant quelques minutes. Craddle, qui ne manquait pas de bon sens, se rendit le premier. Bucolick et Vandeilles furent les plus difficiles à persuader. L'Irlandais ne pouvait pardonner au vaquero le meurtre du brave Josée Le second avait sur le cœur l'enlèvement de sa femme. A la fin, cependant, ils se rangèrent à l'avis général, mais ce fut de mauvaise grâce. Bucolick déclara môme qu'il n'était nullement convaincu de i'importunité de la mesure, mais qu'il y consentait pour faire plaisir à Pablo.

D'après les conditions qu'il avait faites à ses compagnons au moment du départ. Bras d'Acier aurait pu leur imposer tout simplement sa volonté sans en discuter ainsi les motifs; mais, dans les occasions importantes, il préférait ramener chacun à son avis par la persuasion. Dans cette circonstance surtout, il tenait à ce que la grâce accordée aux deux va-

HUAS n'Acir. u, 153

qiu^ros ne vint pas de lui seul el ne donnât pas naissance à une foule de eonjectures. A force de cliercher, en (!(fet, Vandeilies aurait pu souixjonner un des motifs de la clémence qui guidait en ce moment la conduite du gambusino.

Lorsque tout le monde fut d'accord, Pablo ordonna de ramener les deux prisonniers.

— Demandez-leur donc pourquoi ils ont enlevé madame Vandeilles! dit le Français avec humeur.

Fablo lit semblant de n'avoir pas entendu, et se hâta de prendre la parole pour annoncer aux Mexicains le pardon qu'on leur accordait et la faveur qu'on y ajoutait.

Tout lié, tout blessé qu'il était, Domingo lit un bond de joie à celle conclusion inattendue.

— Vive Bras d'Acier! s'écria-t-il. Que Dieu conserve le roi des placeres!

Benito accueillit plus froidement les paroles de Pablo. Méliant et jaloux, il cherchait à deviner quel pouvait être le motif secret de cette indulgence. 11 pensait bien que la crainte qu'éprouvait Pablo d'entendre raconter devant Vandeilles le motif de l'enlèvement de la jeune femme était pour (luelque chose dans la résolution de Bras d'Acier, mais il s'étonnait, en même temps, que ce dernier n'eût pas pris le parti, beaucoup plus simple, de se débarrasser à jamais de toute révélation par un coup de pistolet ou de machele. A la place du créole, Benito n'eût certes pas hésité un instant à mettre en usage ce moyen expédilif.

Malgré toutes les suppositions du capalaz, la vie lui semblait pourtant une assez bonne chose pour qu'il se résignât à l'accepter, n'importe à quel risque. Il remercia Bras d'Acier avec cette dignité qui se trouve parfois chez le dernier mendiant espagnol ou mexicain.

— Un mot encore, reprit Pablo. La seule chose que nous demandions à vos C(jmpagnons et à vous, en échange du pardon que nous vous accordons, c'est la promesse de vivre avec nous en fidèles camarades et de vous conformer comme les autres à ma volonté. Le jurez-vous?

— Des deux mains, fit Domingo en levant les hras, de ces deux mains, dans chacune desquelles je voudrais bien avoir en ce moment un bon morceau de cecina ou de tasajo.

— Kl vous, Benito?

— Moi aussi, répondit avec plus de circonspection le ca-

pataz, moi aussi, pourvu que vous en usiez avec nous commp on doit le faire envers des caballeros.

En entendant cette orgueilleuse réponse sortir du métis, Pablo réprima un sourire méprisant.

— Benito, dit-il en regardant fixement le capataz, que tout soit oublié. Qu'il ne soit plus question de ce qui s'est passé avant aujourd'hui, du temps où nous étions ennemis. L'union entre nous tous est nécessaire pour que nous réussissions dans notre périlleuse entreprise. Nous touchons au but de nos efforts. Que rien ne vienne désormais troubler notre bonne intelligence et mettre le désaccord parmi nous.

— Vous avez raison, don Pablo, répliqua le capataz en répondant par un regard d'intelligence au regard perçant de l'Espagnol. Pour ma part, du moins, il ne sera question de rien.

Tandis que Bras d'Acier enrôlait ainsi dans sa troupe Benito et Domingo, Berthe parvenait enfin à s'approcher de Rosina. Depuis qu'elle avait reconnu la jeune Espagnole, madame Vandeilles avait cherché à lui parler, mais Rosina s'était toujours arrangée de manière à éviter son ancienne amie.

A la fin, cependant, Berthe, marchant à elle, lui avait pris la main .

— Vous ne m'avez donc pas reconnue, Rosina? dit madame Vandeilles avec douceur.

L'Espagnole murmura quelques mots en tenant les yeux baissés pour ne pas rencontrer le regard de la Française.

— Pourquoi me fuir, alors? reprit Berthe. Rosina ne répondit pas.

— Voyons, reprit madame Vandeilles, asseyez-vous ici près de moi, et causons. Ne détournez pas ainsi vos yeux, ou vous me ferez croire que vous êtes fâchée contre moi.

Cédant malgré elle à la séduction de cette voix affectueuse, Rosina s'assit en silence à côté de madame Vandeilles.

— Qu'êtes-vous devenue depuis que j'ai quitté l'hacienda de San-Fernando? demanda Berthe. Que de fois j'ai pensé à vous et à votre famille ! Je n'oublierai jamais l'accueil si amical de vos parents et toutes les bontés qu'ils ont eues pour moi.

Rosina poussa un soupir, mais ne répondit pas davantage.

— Comment se porte votre mère? demanda IJerlhc. D'après ce que lîras d'Acier lui avait raconté à S.m-Fran-

cii^i-'o. Berthe connaissait une partie dos événements survenus à San-Fernando depuis son départ, mais elle préférait que Rùsina ignorât celte circonsiance. Cela pormetlai à l'Espagnole de ne raconter de son histoire que ce qu'il lu plaisait d'eu dire et ne l'exposait pas à rougir devant sa rivale.

— Vous ne voulez pas me parler, Rosina? reprit encore madame Vandeilles, après un instant de silence; que vous ai-je donc fait?

Les yeux de Berthe se mouillèrent de larmes. Cette fois, sa voix émue parvint jusqu'au cœur de l'Espagnole. Rosina fondit en larmes.

— Je suis bien malheureuse! dit-elle en serrant la main de madame Vandeilles.

Puis, ne pouvant résister à son émotion, elle appuya sa tête sur l'épaule de Berthe.

— Votre mari se conduit mal envers vous? demanda madame Vandeilles.

— Mon mari ! fit la jeune femme en levant les yeux au ciel.

— Ce Benito n'est-il pas votre mari?

Rosina releva la tête, et regarda un instant madame Vandeilles avec une sorte de sentiment de défiance; mais, à l'aspect de celte figure qui exprimait tant d'intérêt et de compassion, l'Espagnole oublia tous ses soupçons jaloux. Depuis longtemps, elle n'avait pu causer à cœur ouvert avec une autre fennne de sa condition. Son secret lui brûlait les lèvres. Puis elle sentait le besoin de justifier devant Berthe ce que sa position près de Benito avait d'étrange et de blâmable,

— Je suis bien à plaindre, ma pauvre Berthe, dit enfin l'Espagnole. Dieu m'a punie cruellement d'avoir cédé à un mouvement de désespoir. Je vais tout vous raconter. Laissez votre main dans la mienne, mais ne me regardez pas, car je no pourrais continuer mes tristes aveux.

Berthe passa un bras autour de la taille de l'Espagnole, qui commença son récii d'une voix émue et tremblante.

— Vous savez, dit Rosina, que je devais épouser M. de Verrières... Je l'aimais de toute mon âme, et je croyais qu'il

partageait mon affection... Je suis sûre qu'un moment lui aussi m'a aimée. . . avant votre arrivée, Berthe... Que de fois je vous ai maudite!...

— Vous savez pourtant, Rosina...

— Je sais bien qu'il n'y avait pas de votre faute, interrompit l'Espagnole en lui fermant la bouche. Mais je souffrais tant! fl ne regardait plus que vous... Il vous suivait partout... Quand je voyais ses grands yeux fixés sur vous avec cette expression si tendre, si passionnée!.. Oh! tenez, Berthe, il me prenait des envies de vous tuer!... Je devenais folle. Je pleurais toutes les nuits... Je doutais encore, cependant; je voulais douter malgré l'évidence, car je sentais bien que la certitude me briserait le cœur.

Un jour, Pablo fut obligé de partir pour se rendre auprès de sa mère, qui se mourait. Berthe, j'ai honte de le dire, mais moi qui aimais tant madame de Verrières, eh bien, j'étais presque heureuse de cette absence de Pablo. J'espérais qu'à son retour il vous aurait oubliée. Quelques jours après, votre mari vint vous chercher : avec quelle joie...

— Vous me vîtes partir, n'est-ce pas? acheva madame Vandeilles, en voyant que l'Espagnole s'interrompait tout à coup. Dites-le, Rosina; je ne comprends que trop ce qui devait se passer dans voire cœur. Vous deviez haïr l'étrangère qui avait récompensé votre hospitalité en brisant tous vos projets de bonheur.

— J'attendais avec impatience le retour de Pablo, reprit la jeune femme. Tous les matins, j'allais prier à la chapelle et faire brûler des cierges pour obtenir que M. de Verrières oubliât son affection pour vous et revînt à son premier amour.

Un jour, enfin, je le vis arriver. Il était bien loin encore... Que j'étais heureuse ! Je remerciais Dieu. Il montait son beau cheval gris... Il arriva comme la foudre devant l'hacienda.

« Ma pauvre mère est morte ! » me dit-il,

Nous le consolâmes de notre mieux. Chacune de ses larmes me tombait sur le cœur. J'aurais voulu être sa femme pour pouvoir essuyer ses pleurs avec mes lèvres.

Tout en nous parlant, il i^egardait autour de lui.

« Oîi donc est madame de Mareuil? demanda-t-il enfin.

— Elle est partie, répondis-je; son mari est venu la chercher. »

Il devint pâle comme un mort.

liUAS l>' ACIER. 137

« Son mari! répéta-t-il.

— Oui, M. de iMureuil.

— Je la croyais veuve.

— Son mari l'avait quittée pour courir les placeres; on le croyait mort, mais c'était une erreur, d

11 ne dit plus rien, mais il se leva presque aussitôt. 11 avait l'air tout éperdu et ne savait plus ce qu'il faisait. Ma mère et moi, nous nous regardâmes tristement. 11 sortit. Je n'osai le suivre. Je me jetai en pleurant dans les bras de ma mère. Tout à coup, j'entendis le galop furieux d'un cheval. Je m'élançai à la fenêtre. Pablo disparaissait déjà au détour de la route. Stefano, qui venait de lui parler, le suivait des yeux d'un air tout stupéfait.

I Où va-t-il? demaudai-je à Stefano.

— Dieu seul le sait, me répondit-il. Je crois que la mort de sa mère l'a rendu fou.

— Qu'est-ce qu'il t'a dit?

— 11 m'a demandé quelle route avaient prise M. et madame de Mareuil.

— Tu le lui as dit?..

— Sans doute... Alors il m'a jeté une pièce d'or. Puis il a mis son cheval au galop, et il est parti ventre à terre. »

Je ne sais pas ce que je répondis à Stefano; ma pauvre tète était perdue. Dieu m'avait abandonnée. Je montai dans nu chambre, j'écrivis à Pablo un petit billet que je laissai sur ma table; puis, dans ma folle douleur, oubliant ma pauvre mère et Dieu, je courus me jeter dans le lac sur lequel Pablo et moi nous avions si souvent navigué ensemble.

Elle s'arrêta brusquement. Berthe, qui la serrait dans ses bras, la sentit trembler de tous ses membres.

— Ah! pourquoi ne suis-je pas morte ce jour-là, mon Dieu! reprit tout à coup l'Ivspagnole dans un désespoir qui avait quelque chose de sauvage... Ne me regardez pas, continua-t-elle; laissez-moi achever ainsi la tète cachée dans vos bras.

II y avait dans la maison de mon père un capataz qu'on appelait... qu'on appelait... Benito.

— Benito?

— Oui, Benito... J'avais souvent remarqué qu'il me regardait avec des yeux singuliers et que je le rencontrais plus souvent que cela n'aurait dû être... mais à peine y faisais-je attention. Pouvais-je supposer qu'il était amoureux

158 Buàs d'acier.

de moi?... Un métis!... un métis, répéta-t-elle avec une sorte de colère méprisante.

Il y eut un moment de silence.

— Benito m'avait vue me jeter dans le lac, reprit l'Espagnole. 11 se jeta après moi. 11 me sauva... me sauva!... répéta-t-elle encore avec une sombre ironie... Il parait que je restai quelque temps sans connaissance. Lorsque je revins à moi... je...

Elle s'arrêta encore.

— Non, dit-elle, non. Je ne puis achever, Berthe.

— Je comprends tout, pauvre malheureuse enfant, dit madame Vandeilles, eu étreignant la jeune femme contre son cœur. Oh! le misérable!

— Pendant plusieurs mois, je restai comme folle, reprit Rosina. A peine ai-je souvenir de ce qui s'est passé durant tout ce temps. Benito m'avait emmenée chez sa mère du côté de Monterey. 11 m'entourait de soins et de tendresse. Peu à peu, la raison me revint. Je compris toute l'étendue de mon malheur. Oh! que j'aurais voulu mourir!

Benito se jeta à mes pieds... je le repoussai. 11 pleura. Je ne répondis à ses prières, à ses supplications, que par mes reproches et par mes larmes; je voulais sortir. Je ne sais trop où le désespoir m'aurait conduite. Benito crut sans doute que j'allais me tuer. 11 me saisit dans ses bras. Nous étions dans la hutte de sa mère, une pauvre métisse, qui m'avait soignée pendant ma longue maladie.

Elle s'approcha de moi et me dit tout bas :

« 11 faut vivre, Rosina. Dieu vous l'ordonne, sinon pour vous, du moins pour votre enfant.»

Je ne sais quelle révolution se fit dans mou cœur à ces paroles. Je m'assis et me mis à pleurer silencieusement. Sur un signe de sa mère, Benito nous laissa seules. Cinq mois après, je donnai le jour à une pauvre petite créature. N'est-ce pas, qu'il est joli, mon fils? conlinua-t-elle en montrant du regard l'enfant qui dormait près de là dans un petit berceau. Pauvre enfant ! Savez-vous quel nom je lui ai donné, Berthe ?

— Non, dit la jeune femme, qui pressentait pourtant quel devait être ce nom.

— 11 s'appelle Pablo, murmura l'Espagnole, Pablo... Il me semblait que ce nom me faisait encore aimer davantage ce pauvre petit ange. Tout mon cœur se trouvait ainsi concentré sur lui.

l'.llAS [i'aciiu. 1K9

A peine étais-jo rétablie que la mère de Benilo mourut. Elle avait été bonne pour moi, et sa mort me lit un grand vide. Henilo nio voyait déiu'iir ; il crut (iiic (•'(Hait l'ennui et le clKigrin de vivre dans une posili(Ui niiséialilc. H songea aux mines d'or. Tout m'était indilîérent, à moi, et je consentis à ce qu'il voulut.

Quelques jours aprt^^'S, nous partîmes pour les placeres, mais nous avions mal clioisi noire direction. H fallut revenir sur nos pas. Chemin faisant, Benito s'associa avec trois vaqueros et un matelot déserteur que nous rencontrâmes dans une posada. Ce matelot a été tué par un cheval sauvage qu'il voulait monter. Deux des trois vaqueros, Ranion et IS'ieto, ont été tués par vos amis. Domingo était le troisième.

Il y eut un long silence. Rosina pleurait, la tète appuyée sur l'épaule de madame Vandeilles. Celle-ci fixait à terre ses yeux mouillés de larmes.

Dire ce qui se passait dans l'esprit de la jeune femme serait impossible. En ce moment, si le sacrilice de sa vie avait suffi pour rendre à Rosina le repos et l'honneur, elle y aurait consenti de bon cœur et sans hésitation. Si on lui avait demandé pourtant le sacrilice de son amour pour Pablo, peut-être aurait-elle balancé davantage. Jamais elle n'avait aussi bien compris à quel point elle aimait M. de Veirières qu'en ce moment. Au milieu de la sincère et profonde compassion que lui inspirait Rosina, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir une sorte de contentement égoïste de ce que la position de Rosina rendait inutile le sacrifice de son propre amour pour Pablo. Berthe ne savouait pas cette pensée, qu'elle repoussait avant de l'avoir complètement perçne, mais elle la sentait poindre au fond de son cœur assez pour se la reprocher.

ICO BRAS d'acier.

Depuis quelques instants, Benito rôdait autour des deux jeunes femmes, qu'il observait d'un œil inquiet et jaloux. On voyait qu'il se tenait à quatre pour ne pas interrompre leur entretien.

— Benito vous attend, dit tout bas madame Vandeilles à Rosina.

Celle-ci fit un geste d'impatience et de dédain.

— Il est blessé, reprit Berthe avec douceur, et puis, enfin, c'est le...

Elle n'osa achever.

Rosina releva la tête et fixa ses grands yeux noirs sur la figure de madame Vandeilles.

Par une susceptibilité que n'excusaient que trop ses tristes confidences, elle craignait toujours un reproche, une humiliation, une raillerie. Cette lois encore, elle sentit toutes ses mauvaises suppositions se dissiper sous le regard affectueux et franc de sa compagne.

— C'est le père de" mon enfant, n'est-ce pas? murmurat-elle lentement... Vous avez raison, Berthe. Et lui, ajoutât-elle après un instant de silence ; il vous aime toujours, n'est-ce pas?

Ce fut au tour de madame Vandeilles de baisser les yeux.

— Je l'ai bien vu tout à l'heure, reprit lentement Rosina. Tandis que Goliath appuyait la pointe de son bowie-knife sur votre poitrine, Pablo tremblait de tous ses membres. Puis, il vous regarde par instants!.. Vous n'êtes pas la maîtresse d'un métis, vous, Berthe, ajouta-t-elle avec amertume.

— Je suis la femme d'un autre, murmura Berthe.

— Qu'importe? Du moins, il ne peut vous mépriser. Ahl vous êtes bien heureuse !

— Heureuse, moi, murmura Berthe, heureuse! Ah! Rosina, moi aussi. J'ai de cruels chagrins.

BRAS U'ACItK. 461

— Des chagrins... et il vous aime!.. Vous ne l'aimez donc l>as, (jue vous vous pri-occupez du reste?... Il vous parle souvent de son anutur, n'est-ce pas?

— Jamais.

— Jamais?., litllosina surprise, ce n'est pas possible, Berthe; vous me trompez...

— Je vous jure que, depuis notre départ de San-Francisco, il ne m'a pas adressé un seul mot d'amour.

— Quand vous êtes seuls tous deux, cependant?

— Nous ne le sommes jamais. Pablo me parle à peine.

— Il ne vous aime donc plus? s'écria l'I-lspagnole.

Un éclair de tendresse orgueilleuse traversa les yeux de madame Vandeilles. Rosina comprit que sa compagne se sentait toujours aimée.

— Vous autres Européennes, vous ne savez pas aimer, murmura l'Kspagiiole avec une sorte de dédain douloureux.

— Rosina! dit Benito, qui s'approchait en marchant péniblement.

Rosina fronga les sourcils. Néanmoins, elle quitta Berthe après lui avoir fait jurer de garder un secret absolu sur ce qu'elle venait de lui raconter.

Elle rejoignit aussitôt le capataz.

Ce dernier s'était assis sur l'herbe et entourait d'un linge sa blessure, dont il venait de déranger l'appareil.

— Que racontiez-vous donc à cette Française? demanda le capataz d'un air mécontent.

— Je lui racontais ma vie, dit-elle avec calme, en s'asseyant près de lui.

Soulagée par la confidence qu'elle venait de faire, par les pleurs qu'elle avait versés et par l'affectueuse compassion de madame Vandeilles, Rosina avait le cœur moins gontlé et moins aigri.

En même temps, cependant, elle en voulait plus que jamais à Benito, parce que, i)lus que jamais aussi, elle se rendait compte de la triste position que lui avait faite le crime du métis.

Obéissant néanmoins, et comme malgré elle, à ce sublime instinct de charité que Dieu a mis dans le cœur de la femme, Rosina se mit en devoir de panser la blessure de Benito. 11 repoussa avec humour la main de la jeune fenune.

— A quoi bon? dit Benito avec amertume. Laissez; je panserai tout seul ma blessure. Une blanche comme vous

i(i2 BRAS d'acier.

fait un trop grand sacrifice en daignant panser un malheureux métis, môme lorsque ce métis est son mari.

— Ne me parlez pas ainsi, Benito, dit-elle, vous voyez que je ne vous fais aucun reproclie, moi, et que je viens de mon plein gré.

— Demonio ! s'écria un instant après la capalaz, qui ne pouvait venir à bout d'arranger le bandage.

— Voulez-vous que je vous aide? demanda en s'approchant Kermainguy, qui regardait de loin les efforts maladroits du capataz.

— Mêlez-vous de ce qui vous regarde, vous! répondit brutalement le métis sans le regarder,

Loïc ne sourcilla pas. Comme s'il n'avait rien entendu, il s'agenouilla devant Benito, lui prit le bras et se mit à tourner la bande de linge avec toute la dextérité d'un infirmier.

Benito regardait avec surprise cette tête douce et calme, qui faisait un si étrange contraste avec les figures rébarbatives de la plupart des mineurs.

— On dirait que vous avez passé votre vie à panser des blessures, murmura le capataz d'un ton radouci.

— J'ai souvent accompagné la vieille femme de charge du marquis dan^ ses tournées de malades, répondit Loïc. Bien souvent aussi, j'ai porté le panier des sœurs de charité de Douarnenez,

— Qu'appelez-vous des sœurs de charité? demanda Benito.

Kermainguy le lui expliqua en quelques mots.

— Ces femmes-là ne sont donc pas comme les autres? dit Benito en regardant Rosina, qui secondait silencieusement le petit Breton. Elles soignent les pauvres comme les riches, les paysans comme les hidalgos?

— Elles sont au service de Dieu, et, devant le Seigneur, il n'y a ni rang, ni fortune.

— Si c'était un nègre ou un Indien, cependant?

— Qu'importe à Dieu la couleur de celui qui souffre I répondit Loïc.

— Mais un ennemi?

— Tout à l'heure, vous étiez le mien. Cela ne m'eiît pas empêché de vous rendre service. Voilà qui est terminé. Bonsoir, Monsieur, bonsoir, Madame.

Au moment où il se levait, ses yeux rencontrèrent les grands yeux noirs de Rosina, qui le regardait avec un mé-

HUAS 11 ' AT. 1 En. i63

lange (Je surprise, de raillerie et d'admiration. 11 devint rouge comme une cerise et resta tout intonlil.

— Bonsoir, répéta- 1- il de nouveau d'une voix qui tremblait un peu.

Puis il s'éloigna tout d'une pièce sans oser retourner la tête.

— Quel singulier garçon ! murmura Benito, qui le suivait des yeux... A quoi songes-tu donc? demanda-l-il au bout d'un instant à l'Kspagno.k?, qui restait toute pensive... As-tu entendu ce qu'a dit ce jeune Français?

— Oui, il a le cœur bon et généreux.

— Il sait pardonner, lui.

— 11 n'aime pas et moi j'aimais, murmura Rosina, si bas que Benito ne put l'entendre.

— Que dis-tu?

— Bien.

— Tu connaissais donc cette dame Vandeilles, que tu lui as ainsi révélé nos secrets.

— Oui.

— Où l'as-tu vue?

— A San Fernando.

— Comment se fait-il, alors, que tu n'aies pas connu son mari ?

— Je l'ai vu aussi à San-Fernando.

— Capa de Dtos/ pourquoi m'iis-tu dit le contraire?

— Pour ne pas exciter ta jalousie. Maintenant que tu le vois avec sa femme, il ne le fera plus ombrage.

— Mais lui aussi m'a soutenu qu'il ne te connaissait pas.

— Je l'avais prévenu.

— F.l l'autre, ce Bras d'Acier?

— Je le connais aussi... Son véritable nom est Pablo de Verrières.

— Pablo de Verrières! s'écria Benito^ qui se leva d'un bond. Celui que tu aimais?

— Oui... Oij vas-tu?

^ Où je vais, Caramba ! je vais enfoncer ma navajâ dans la poitrine de ce maudit.

— 11 est plus fo,rt que toi. répondit Rosina. D'ailleurs, à. quoi bon le frapper... 11 ne m'aime pas, il aime madame Vandeilles.

— Tu mens!

— Demande-le à tous ses compagnons.

104 BUAS d'acier.

— N'importe, reprit Benito en se rasseyant, un de nous deux est de trop dans ce monde. Dès que j'aurai la force de tenir mon machete, je tuerai ce Pablo.

Rosina ne répondit rien.

— Voto al Demonio ! s'écria le métis après un instant de silence, en frappant la terre de son poing fermé. Ainsi vous étiez tous d'accord pour me tromper?

— C'est moi qui les avais priés de se taire.

— Pourquoi me l'apprends-tu maintenant?

— Le mensonge me pèse, dit la jeune femme. Il me faudrait le soutenir pendant tout le reste du voyage, et je ne pourrais m'y décider.

— Sais-tu que j'ai eu envie de te tuer lorsque tu m'as appris que tu étais d'accord avec ce Pablo pour me tromper?

— Je l'ai vu dans tes yeux.

— Et tu n'as pas bougé?

Elle haussa doucement les épaules.

Il y avait dans ce geste et dans l'expression de sa figure un tel renoncement à la vie que la colère de Benito se brisa devant cette indifférence, il baissa la tète, et, comme d'habitude, un retour s'opéra dans son esprit mobile et passionné.

— Puisqu'elle m'a dit tout cela, pensa-t-il, c'est qu'elle ne veut pas me tromper. Je l'ai bien mal récompensée de sa franchise.

Cinq minutes après, il était aux genoux de la jeune femme et la suppliait de lui pardonner sa violence.

Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, les mineurs sortirent enfin de ta caiiada et se trouvèrent en rase campagne.

Autour d'eux s'étendait une plaine immense. En avant, à l'horizon lointain, se dressait une chaîne de montagnes.

— Voilà la sierra del Zatecas, dit Pablo. C'est de l'autre côté de ces montagnes que se trouve le placer.

Les mineurs poussèrent un joyeux hourra.

— Ne vous réjouissez pas trop, reprit Bras d'Acier, nous n'y sommes pas encore. Il nous faut au moins quatre jours pour gagner le pied de la sierra et pour la gravir. C'est l'endroit le plus périlleux de notre voyage.

— Pourquoi cela? demanda Craddle.

— Il n'y a pas de roule, et le terrain est très-mauvais pour les chevaux.

UHAS d'acikii, 16o

— Nous lei soutiendrons, dit Ribonueau.

— Puis, s'il y a des Indiens dans les environs, c'est évidemment de ce côté qu'ils se tiendront en embuscade.

— Bah! fit Vandeilles, nous sommes trop près du port pour ('chouer désormais. Maintenant que j'ai là devant les yeux l'endroit où se trouve la fortune, il me semble que cinq cents Indiens ne m'empêcheraient pas d'y parvenir.

— Ni nous non plus! s'écrièrent les autres mineurs. Pablo ne répondit qu'en donnant le signal du départ. Il

était loin de [lartager le confiance générale. Ce qui l'inquiétait surtout, c'était la composition de sa petite troupe et le manque d'union entre les hommes qui la composaient. Un mot suffisait pour tout bouleverser. Un accès de jalousie de Rosina ou de Benito, une maladresse de Ribonneau ou de Bucolick, un moment de colère de Vandeilles, une querelle entre les deux vaqueros et leurs anciens ennemis, il n'en fallait pas davantage pour leur mettre les armes à la main.

Et que serait-ce donc aux mines, une fois qu'on aurait arraché l'or des entrailles de la terre et que les fauves reflets du précieux métal auraient allumé le feu de la convoitise et de la cupidité? Malgré leur obéissance aux ordres de Pablo, et malgré le serment qu'ils avaient prêté au départ, les autres mineurs ne voyaient pas sans jalousie la part énorme attribuée à M. Vandeilles. Oubliant a quelle condition ils avaient été admis dans l'expédition, ils ne songeaient plus qu'au résultat et se regardaient comme frustrés de tout ce que Vandeilles avait en plus que ses compagnons.

Bras d'Acier connaissait trop les hommes pour ne pas prévoir ce résultat, mais il n'y pouvait rien. Il fallait acce|jter les hommes avec leurs défauts, et se contenter de se tenir toujours sur ses gardes contre les divisions de ses amis aussi Lien que contre les attaques de ses ennemis.

D'un autre côté, si les Indiens étaient en campagne, ils devaient tôt ou tard rencontrer les traces du passage des Européens. 11 fallait alors s'attendre à les voir accourir auprès de ceux-ci. Toute la question était de savoir si l'on aurait affaire à des tribus amies ou hostiles. Ce dernier cas semblait, malheureusement, le plus probable.

Enfin, si Goliath parvenait soit à regagner San- Francisco, soit à rencontrer sur sa route quelques-uns de ces aventuriers, de ces gens de sac et de corde dont fourmille la Californie, la vengeance et la cupidité se réuniraient jiour déci-

lOG BiiAb d'aculiî.

der rAméricaiii à conduire ses nouveaux alliés au placer del Desierto.

Malgré toutes ces gTaves préoccupations, la pensée de Berthe restait toujours maîtresse absolue du cœur de Bras d'Acier.

Par un sentiment plein de délicatesse et de générosité, il s'étudiait néanmoins plus que jamais à dissimuler l'intérêt qu'il portail à la jeune femme, afin de ne pas blesser le cœur de la pauvre Rosina.

Celle-ci ne quittait plus madame Vandeillcs. Tantôt elle la couvrait de caresses et pleurait dans ses bras; tantôt elle la repoussait et la maudissait au fond de son cœur.

De son côté, Berthe était inquiète et troublée. Elle se tourmentait de la persistance de Pablo à se tenir éloigné d'elle. Quelquefois, elle le remerciait au fond de l'âme de cette réserve, dont elle comprenait la générosité. Mais, quelquefois aussi, elle se laissait aller à l'accuser d'indifférence et d'oubli. Elle en venau même à se demander si la présence de Rosina n'était pas pour quelque chose dans cette froideur. Alors, cédant à une impression nerveuse plus forte que sa volonté, elle versait des larmes amères el parlait froidement à sa compagne de route. Cela ne durait que quelques instants, et son caractère généreux reprenait bieu vite le dessus. Mais c'en était assez pour la faire souffrir et pour alliser encore l'amour qui dévorait son cœur. 11 suffisait désormais d'un mot pour faire éclater cet amour el pour révéler à M. de Verrières la passion qui, depuis si longtemps, répondait à la sienne.

Quant à Cypriana, déchue de son rôle de confidente depuis l'arrivée de madame Vandcilles, elle s'ennuyait et maudissait ia Française. Elle en était même arrivée k lui vouer une haine profonde et n'attendait qu'une occasion de la lui prouver.

iieniio caressait la môme pensée de vengeance à l'égard de Bras d'Acier. Assez mal vu par les autres mineurs, à cause du sang mêlé qui coulait dans ses veines, il se tenait d'habitude à côté de Domingo, et quelquefois de Loïc Kermainguy. Celui-ci, que Bucolick avait pris en grande amitié, cheminait toujours de compagnie avec l'Irlandais. Comme ce dernier ne quittait jamais madame Vandeilles, près de laquelle était constamment Rosina, Loïc voyageait le plus souvent à côté des deux dames. Malgré leurs ennuis et leurs

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Iristes pensées, celles-ci causaient de temps en lenips avec le petit Breton : sa naïveté, sa franchise et son caractère original les amusaiont.

H leur chantait des nocis hrcluns et leur racontait des histoires de saints, à la grande joie de Bucolick , qui aurait pass(' la nuit à écouter les légendes.

L'Irlandais ne s'occupant que de madame Vandeillos, dont il guidait le cheval dans les endroKs difficiles, Loïc s'élait trouvé tout naturellement le protecteur habituel de Rosina. Le premier jour, la jeune fonunc fat obligée de lui demander son aide, car il demeurait tranquillement à cùlé d'elle, sans penser à lui porter secours, perdu qu'il était dans ses rêveries, qui touchaient un peu à l'illuminisme. Insensiblement pourtant, Loïc avait suivi l'exemple de Bucolick. Cha(|ue fuis que son secours pouvait être utile à Rosina, il se présentait de lui-même. Dès le second jour, il était devenu le cavalier attentif et fidèle de la jeune Espagnole.

— Est-ce que par hasard vous seriez devenu amoureux de ma femme ? lui dit Benito, un soir que Loïc aidait Rosina à descendre de cheval,

— Moi! s'écria Kermainguy, qui rougit jusqu'aux oreilles, suivant sa constante habitude, moi ! . ..

11 lâcha la bride de la jument que montait Rosina, et s'éloigna furieux. Benito courut après lui.

— Nigaud, lui dit-il, je plaisantais. Reste à côté d'elle tant que tu voudras. Tu me feras plaisir même en ne la quittant pas. Allons, donne-moi la main, et va rejoindre Rosina, qui me bouderait toute la nuit sans cela.

Loïc se fit longtemps prier. 11 fallut que Benito le menât presque de force auprès des deux jeunes femmes.

— Tu n'es donc pas jaloux do celui-là? dit le soir Rosina à Benito, qui racontait en riant cet incident.

— Non, je sais trop bien quel est celui que tu aimes. Je garde pour lui toute ma jalousie, et je...

— Et... quoi? demanda-t-elle en voyant qu'il s'interrompait brusquement.

— Rien, répondit-il en étouffant les paroles de haine et de vengeance qu'il allait prononcer.

Le huitième jour, à midi, on arriva au pied de la sierra Zatecas.

11 fut convenu (juc l'on s'arrêterait a cet endroit pour se

reposer, et qu'on commencerait l'ascension le lendemain à la pointe du jour.

-- Demain soir, dit Pablo, autour duquel se pressaient les mineurs, si Dieu nous permet de gravir la montagne sans accident, demain soir nous apercevrons l'emplacement du rio del Desierto et les rochers qui renferment les filons d'or. Prions Dieu de veiller sur nous jusque-là!

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