QUATRIÈME PARTIE
XXYIII
Neuf jours s'étaient écoulés depuis que l'espion inconnu avait été tué par Craddle. Le samedi soir, après une laljorieuse journée, les mineurs, assemÎDlés dans la grande cabane, achevaient leur repas. Le dimanche étant pour eux un jour de repos, ils prolongeaient la veillée un peu plus que d'habitude.
Durant les quatre derniers jours, on avait fait jouer la mine, dont l'emploi avait donné de magnifiques résultats. La veille, cependant, on s'était vu obligé de renoncer à ce moyen si expéditif par suite d'un singulier phénomène. Quoiqu'on n'eût fait jouer la mine que sur la surface seule du plateau, l'action de la poudre avait produit une perturbation extraordinaire sur les flancs de la montagne à l'endroit où les deux branches de la sierra Zatecas se réunissaient pour former le coude à l'abri duquel on avait construit les cabanes. Sans qu'on pût s'expliquer la cause de ce phénomène, des crevasses s'étaient produites entre les rochers; des pièces énormes de quartz, sortant de la masse terreuse qui les unissait, restaient suspendues au-dessus du plateau. Comme il y avait un certain espace vide entre les cabanes et le sommet de l'angle formé par les deux montagnes, la chute de ces portions chancelantes de terre et de rochers ne menaçait pas d'une manière imminente la sûreté des mineurs.
BKAS d'acier. 245
Pablo, qui était pan'enu à grimper, au péril de sa vie, jusqu'à l'eiulroit où s'était opéré la plus forte convulsion, avait remarqué néanmoins le peu de consistance qu'olïrait ce terrain, en apparence si solide. Sous la voûte de terre, durcie par le soleil et par l'action du temps, qui lui formait une sorte d'enveloppe, existaient do iiou)ijrcuses crevasses. F.n beaucoup d'endroits même, la roche, composée d'éléments hétérogènes et mal agrégés, se brisait sous la main comme une motle de terre desséchée. Cette nature de terrain expliquait la formation de l'immense caverne qui avait servi de retraite aux Indiens Horses'sThievesdans l'autre branche de la sierra.
En revenant de cette exploration, dont le résultat semblait l'inquiéter beaucoup, Pablo trouva les mineurs occupés à peser les quantités d'or recueillies pendant la semaine. Ce produit était magnifique et montait à près de (J2 livres d'or, valant environ 16,0UU dollars ou 80,000 francs. Cette somme, jointe à celles recueillies précédemment, portait la part de Vandeilles à 200,000 francs environ et celle des autres mineurs à 28,000 francs.
Lorsqu'on eut pesé les pépites et les nuggets, le tout fut mis dans des sacs en peau de daim que Pablo, Vandeilles et Ribonneau scellèrent avec de la cire et qu'on enfouit ensuite sous le sol de la grande tente.
— IMaintenant, mes amis, dit Bras d'Acier lorsqu'on eut terminé celte dernière opération, maintenant il faut faire tous nos préparatifs pour partir la semaine prochaine.
— A la fin de la semaine? s'écria Craddle.
— Au commencement, répondit Pablo d'une voix ferme. Le plateau est épuisé, et nous ne pouvons y travailler désormais avec succès que par l'emploi de la mine, que la nature de la montagne rendra bientôt fort dangereux. D'ailleurs, je crains toujours que les explosions n'attirent de ce côté quelques-unes de ces troupes de maraudeurs, blantrs ou Indiens, qui errent dans ces contrées. Dès demain nous commencerons nos préparatifs, et lundi nous nous mettrons en route.
Excepté Domingo, Bucolick et Loïc, chacun se récria de nouveau.
— Vous êtes insatiables, dit Bras d'Acier avec un sentiment de tristesse et de dégoût qu'il ne put dissimuler entièrement.
— 5,600 dollars après tant de fatigues et de dangers, c'est bien peu, dit Craddle.
— Cela vaut toujours mieux que la mort entre les mains des bush-rangers ou des Apaclies, répliqua Pablo. D'ailleurs, songez-y bien, ce voyage n'est que le premier. Vous savez que j'ai promis une seconde expédition à ceux d'entre vous qui feraient partie de celle-ci, entreprise principalement dans l'intérêt de M. Vandeilles. Le placer del Desierto n'est pas le seul que je connaisse. Comme, pour l'autre expédition, vous diviserez le produit en portions égales, votre part, jointe aux 28,000 francs que vous avez déjà, vous donnera une certaine somme. Quant à M. Vandeilles, il me semble qu'avec 200,000 francs il peut vivre partout.
— Un capital de 200,000 francs ne rapporte guère, en France, que 7 à 8,000 francs de revenu, fît observer Vandeilles ; c'est peu pour vivre à Paris.
— Nous irons vivre en province, dit Berlhe, révoltée do celte égoïste cupidité.
— Merci, répliqua vivement Vandeilles. J'aime autant alors recommencer pendant quelque temps l'existence des placeres, dussé-je courir quelques risques de plus.
— Si vous étiez seul, je comprendrais cela. Monsieur, répondit Loïc. Cette vie aventureuse de la Californie peut avoir quelques attraits pour un homme, mais elle est trop pénible pour une femme; madame Vandeilles y succomberait tôt ou tard.
— Écoutez- moi, tous, dit Pablo après un instant de silence. Pesez bien chacune de mes paroles, et réfléchissez avant de me répondre.
11 y eut un profond silence.
Tous les yeux étaient fixés sur Pablo; toutes les oreilles se tendaient de son côté.
— La passion de l'or, reprit Bras d'Acier, est une de celles que la possession ne fait qu'accroître. Plus vous aurez de pépites, plus vous en demanderez. Fixez d'avance le chiffre auquel vous consentez à borner votre ambition... Je parle, bien entendu, d'un chiffre raisonnable, et non d'une fortune fabuleuse.
Un instant de silence suivit encore cette question. Chacun faisait ses calculs et se consultait. Puis, tout le monde se mit à parler à la fois.
L'un voulait 20,000 dollars, l'autre 100,000, un troisième
BRAS u'acilh. 2i7
oO,000, Bcnilo et Domingo dcmaudaicnl île l'or plein leur chapeau.
— Eh bieu, dit enfin Pablo, avez-vous fixé un chiffre? Tant s'en fallait. Ils avaient beaucoup discuté et fort peu
décidé. A la lin, cependant, ils réussirent k se mettre d'accord, grâce à Craddle, qui avait proposé de voter sur la question soumise par Bras d'Acier et d'indiquer à celui-ci le chiffre fixé par la majorité.
Après un débat Tort orageux, le scrutin, pour lequel le chapeau de Loïc servait d'urne, donna le chiffre de 80,000 dollars (150,000 fr.).
— Ce chiffre est l)ien arrêté? dit Bras d'Acier. Vous me promettez de n'y rien changer? et vous me jurez aussi do partir dès que nous aurons réalisé cette somme?
— Nous le jurons, répondit le chœur.
— C'est bien, reprit le gambusino. Vous pouvez alors commencer les préparatifs de départ dès ce soir.
— Comment? s'écrièrent-ils, stupéfaits d'une conclusion si inattendue.
— Lundi, quelques heures avant le lever du soleil, je vous aurai mis à même de recueillir plus de ce-nt-vingl livres de nuggets!
H y eut un hourra de joie, car les paroles de Pablo n'excitaient jamais le moindre doute. Puis les questions commencèrent à pleuvoir sur le gambusino, mais il refusa d'y répondre.
— Lundi vous saurez tout, leur dit-il. D'ici là, oc(;upezvous de vos préparatifs.
Chacun se mit à l'œuvre avec une joyeuse activité. On prépara de grands sacs en peau de buffle pour loger les petites poches de poudre d'or. D'autres sacs furent cousus à l'avance pour les nuggets que Pablo venait de promettre. Benito, Domingo et Vandeilles travaillèrent à raccommoder l'équipement des huit chevaux que possédaient encore les mineurs, et qui paissaient dans les vastes prairies situées au pied du plateau. Craddle et Bucolick s'occupèrent des tentes et des gros objets qu'on jugea nécessaire d'emporter. Comme il était important de s'encombrer le moins possible de bagage, il fut convenu qu'on abandonnerait sur le plateau les craddies et une partie des outils les plus lourds.
Secondées par Loïc et par Ilibouneau, les trois femmes se hâtèrent d'emballer les objets de petite dimension, et de
réparer les vêtements dont les mineurs avaient besoin pour le voyage.
Quant à Paljlo, il allait de l'un à l'autre, dirigeant et surveillant tout, et portant à chacun les conseils que lui suggérait son expérience de la vie des placeres et des forêts.
Malgré l'excitation générale, la fatigue prit bientôt le dessus. Vers dix heures, c'est-à-dire au moment où commencent nos soirées cà Paris, mais où les travailleurs des placeres dorment depuis longtemps, Pablo donna le signal de la retraite. Lui seul ne partageait pas la joie générale. Il semblait oppressé par un sombre pressentiment.
— Redoutez-vous quelque danger ? lui demanda Craddie, en lui disant adieu.
— Pas plus que les autres nuits; mais j'ai vu tant de preuves de la vanité des espérances humaines, que c'est toujours au moment où le succès semble le plus proche que je crains quelque catastrophe imprévue. Enfin, je ne sais pourquoi, mais, ce soir, je ne suis pas tranquille. Je voudrais que nous eussions quitté ce plateau, et pourtant Dieu sait si jamais...
Si jamais je retrouverai le bonheur que j'ai goûté ici, allait-il dire, mais il n'acheva pas.
— Qui fait le guet pendant les premières heures? demanda-t-il brusquement.
— Moi, répondit Ribonneau.
— Puis Bucolick, n'est-ce pas?
— Oui, don Pablo.
Un quart d'heure après, tout le monde dormait dans les cabanes, excepté Bras d'Acier et Ribonneau. Le premier, qui couchait toujours tout habillé sur une peau de bison, ne pouvait s'endormir. Quant cà Ribonneau, il se promenait de long en large devant la cabane pour combattre le sommeil qui commençait à le gagner en dépit de tous ses efforts. En vain se frottait-il les yeux, en vain précipitait-il le pas et se livrait-il aux mouvements les plus désordonnés, ses yeux se fermaient peu k peu. Bientôt il fut plongé dans une sorte de somnambulisme, qu'on observe fréquemment chez les officiers de marine qui font le quart de nuit sur la dunette de leur bâtiment. Il marchait les yeux complètement fermés, et son intelligence s'affais?ait tout à fait sous le poids du sommeil, qui semblait n'avuir épargné que les jambes de la sentinelle iuattcnlive.
A cent cinquante pas de lui, cependant, quelques objets, dont l'obscurité profonde de la nuit eniprchait de distinguer la forme, s'approchaient insensiblement. De temps en temps, ces objets mystérieux s'arrêtaient et restaient complètement immobiles. Puis, dès que le pas de Ribonneau leur semlilait plus éloigné, ils continuaient leur marche lente clpradeiiic. bientôt, ils restèrent immobiles, excepté celui qui marchait eu tôle. Ce dernier, couché sur le ventre, s'avançait, au moyen des mains et des genoux, avec autant de patience que d'habileté.
Arrivé tout près de la piste que suivait Ribonneau dans sa promenade machinale, l'homme en question s'aplatit littéralement derrière un rocher qui pouvait avoir un pied de haut tout au plus.
Au moment où Ribonneau, revenant à son point de départ, passait à coté de l'homme embusqué, celui-ci bondit comme un tigre sur le malheureux Provençal. De la main gauche, il le saisit à la gorge, tandis que de la droite, il lui enfonçait son couteau dans la poitrine. Frappé au cœur, Ribonneau tomba en poussant un cri étouffé. Le meurtrier lui donna encore plusieurs coups de' couteau jusqu'à ce (ju'il fût bien sûr de sa mort. Puis il se replia vers les siens.
Heureusement pour les mineurs, le bruit de la chute du pauvre Ribonneau était parvenu jusqu'aux oreilles de Bras d'Acier. Le gambusino sauta sur son fusil et sortit avec précaution de la cabane. Après avoir inutilement cherché à percer du regard l'obscurité de la nuit, il se dirigea du côté oîi il pensait trouver Ribonneau. Surpris de ne pas entendre le retentissement des pas du Marseillais, Pablo pressentit quelque malheur. 11 se baissa prudemment, et n'avança qu'en rampant lui-mùme avec une précaution infinie. Bientôt ses mains rencontrèrent un corps humain. 11 les retira pleines de sang. Alors il s'arrêta, colla son oreille sur le sol et retint son haleine. Un frôlement, imperceptible pour tout autre qu'un Indien ou qu'un homme habitué à. la vie des bois comme l'était Pablo, parvint aux oreilles du gambusino. 11 revint vers les cabanes, toujours en rampant, et révoilla les mineurs. Puis, tandis que Domingo allait avertir Benitu, Rosina et Cypriana, et que Craddle en faisait autant pour M. Vandeilles, Pablo donna précipitamment quelques ordres.
— Ce sont des blancs, dit-il à voix ba^se. J'ai vu briller
des canons de fusil. Ils marchent vers les cabanes. Que les femmes se retirent dans l'angle formé par les deux montagnes. Couchez-vous derrière le banc de rocher qui se trouve en cet endroit. Pas un mot, pas un mouvement avant mon signal. Loïc et vous, Bucolick, allez avec les femmes. Que les autres me suivent avec précaution; ni souliers, ni chapeau... les fusils dans la main droite et rasant la terre... Ne tirez que lorsque je dirai : feu.
Chacun obéit sans répliquer.
Une minute après, les mineurs faisaient halte tout près de l'endroit oii gisait le corps du malheureux Ribonneau. Outre l'obscurité de la nuit, ils étaient encore protégés par l'ombre des cabanes. Sans prononcer une seule parole, Pablo appuya sa main sur l'épaule de Vandeilles, qui marchait, ou plutôt rampait après lui; puis il lui montra du doigt une petite lueur, à peine visible, à trente pas d'eux tout au plus.
Celle lueur devait provenir d'un canon de fusil ou d'un I sabre dégainé. Vandeilles fit à l'égard de son voisin de droite le même geste, qui fut transmis jusqu'au mineur qui fermait la marche de ce. côté.
Un instant après, Pablo appuya ses lèvres presque contre l'oreille de Vandeilles, et lui dit :
— Vous, Loïc et Domingo, vous allez tirer à mon premier signal. Bucolik, Craddle et moi nous tirerons après sur la lumière des coups de feu de nos ennemis. Vous autres, visez au point brillant que je vous ai montré. Un genou en terre dès que vous aurez tiré.
Vandeilles transmit l'ordre de Pablo avec la même précau- ( tion qu'avait employée ce dernier. Une minute, qui sembla ■: un siècle, s'écoula encore. Le point brillant qui s'arrêtait de ' temps en temps et près duquel paraissait quelquefois d'autres lueurs plus faibles, n'était plus qu'à vingt pas tout au plus des mineurs.
— Feu! cria Pablo d'une voix tonnante.
Trois coups de feu partirent à la fois du côté des mineurs. Dix-huit détonations y répondirent presque aussitôt dans le camp de leurs ennemis. Mais, au moment même, Pablo, Bucolick et Craddle tirèrent sur les adversaires que le feu des amorces leur avait permis d'apercevoir une seconde.
Pendant ce temps, les trois autres mineurs saisissaient des fusils chargés que leur apportaient Benito et Cypriana.
Bn\s r)V\ciER. 281
Celle-ci tendit aussi trois autres rifles aux mineurs qui avaient tiré les dorniors.
Dos pas rapides résonnôrenl sur le rocher, et des formes humaines, que l'obscurité empêchait de compter, surgirent à quelques pas des mineurs.
— Feu, cria de nouveau Bras d'Acier.
Cinq coups partirent à la fois. On entendit des cris de douleur et de rage. Quelques-uns des assaillants tombèrent à terre; les autres firent halte. Deux seulement s'f'dancèrcnt en avant. Pablo, qui n'avait pas tiré, arrêta le premier d'une balle en pleine poitrine. Vandeilles se jeta à. plat-ventre sur le chemin du second, qui le heurta dans l'obscurité et tomba en laissant échapper sa carabine. .Avant qu'il eût eu le temps de faire un mouvement, Pablo le cloua à terre d'un coup de machete.
Déconcertés par cet accueil, les assaillants battirent précipitamment en retraite. Quant aux mineurs, ils s'étaient hâtés de recharger.
— Je crois que nous voilà tranquilles pour cette nuit, dit Craddle. Les coquins ne savent plus où ils en sont.
— Oui, dit Vandeilles, mais demain...
— A la grâce de Dieu ! répondit Craddle.
— Que faire maintenant? demanda Vandeilles à Bras d'Acier, qui restait immobile.
— 11 nous faudrait quelques prisonniers, dit Pablo. Domingo?...
— Senor, fit le vaquero.
— Suis-moi. Ton couteau d'une main, ton lazo de l'autre. Il faut lacer quelques-uns de leurs blessés et les amener ici.
Une ou deux minutes s'écoulèrent. Puis on entendit un cri étoulTé et le bruit d'une lutte. Bientôt Pablo et Domingo reparurent, traînant après eux deux prisonniers. Celui do Domingo, évanoui et couvert de sang, n'avait pas dû lui donner beaucoup de peine à prendre. Celui de Pablo, serré à la gorge par le poignet de fer du gambusino, était à moitié étranglé. L'un était un Anglais; l'autre un Mexicain espagnol.
— Don Pablo, dit tout bas Bucolick, l'homme que vous avez traversé d'un coup de machete respire encore.
— Bien, ne le tuez pas... Domingo, Craddle et Bucolick, restez là et prévenez-moi au moindre bruit. Loïc, va me chercher, dans la grande cabane, les huit livres d'or qui restaient après avoir formé les sacs de dix livres.
Kn -'H',hnV''i.fit. '.<■-!-. \>:it'(i\i;-:, l':i\i\ii >\i:'-:':i:rr,x \'i\UiM vivant 'l<'- Sfi«', (loin'-- ''l ff.'i'lil l-'i f'î.'Vpinilifni il. y.iiii prinonnicr. (,<:iii( <i<î Udidiiigo, fjn« Vaf)()»;ill<!Ravfi(l Rolid'-.mont {/'•rnHtr''!, couimcnr^ftit aussi ft ff-prcndi': r-ofiri.'iJv.-.arir.*!,
— An \tt'iuiU:f f.ri, (.(i 'tn morl» <li), liras rl'Ar'i'îr à l'horfifrio qu'il Icriîiit.^ en loi apituyanl wi n;iv;ij/i si/r l;i |)'»ii.f iix;,
1)0 gon cf>lé, V;in(](!illf5S faisait à iim pré» la fnftrn« timtiHcn il son (iti''.'»nni<'.r.
^ /',(;ont(', reprit l';il»lo 'n lr;iHi;inl. ;■.'(() iihiiuii'; itltir. linii, prmr <fu« lo Mfîxicain de, Vande.iJle» no pCd c.uU'juim la r/s* pdusf; «1*! sofi coftipat/n'iri rrinrortdne; lu vois (w, sa<; ; il r,rjf)' lient liNit livres de pépites. ;)i tu »ne répond.; la vérité, il pcra pour toi. Si lu mens, je, t'rail'onee à l'itr-Jant mon vintleaii dans lo m^tir. C'est ii«,\ qu'on aifpelli-, liras d'Acier, ajoiit;i t-il l'.erlain de, l'cIT»! (jnf, jirodfiirait <■(•, nom ^.ur l'.'i- Vonluiier. I)ifa;; tu la vérité?
— . Oui, réjpondii II \,Um(}f qui (>arlait ave,e peine.
-- SotiK'i M'"'- vous Ate?i rjetix pri'.oririie.rs, Si lO inons, je le saurai tout de suile. (Jo/nl;ie,n èler>vouft7
■—- ViiiKl trois.
— Jo n'ai entendu (pie quinze ou mhf) coup» de fusil,
— Six d'entre, ii()ii;; irarrivril i]ii(: dr-tnain. «= I»oun|uoi/
-= On les a onvoyés rcf^onnaUre le» trace» rpii pénétraient à droite darif. la niontat/ne,,
— Il y a ne,nf joiH!;, nf»u;; avon:. lu<; un liornnic qui rodait autour de notre earnp, a[)paitenailril à votre troupe,'/
— Un i^ros lironY
— Avec urie liarlic IréK-épaiss*;, dr;» yeux hleu^î, une cicalrif'e, a la tempe droite. <:l on morceau de la lèvre emporta?
— ('/est Jolin l'oker, du Massa(;liusettH. On r.ivaii envoyé en éclaireur.
— Oiravez-vou» pensé do sa diwparilnm?
— ()u'il avait été dévoré par <|im l'ini! K'''zly, on luen découvert e,t fiinillé par voiim.
— Oui voiiK a conduit.'^ ici?
•— Ooliatli l'Américain.
— VmiK venif;/. pour nous piller et |ioiif nous aKHaHWiner'/' reprit l'ablo... Voyonr., réponde/,/
— Oui, senor, miirnuira l)ie»i lias l(! (lanvnîdiahle, — . OonniKiii I : I. ' i.iiiposéc votre bande?
— Il y a '!' -^ lîTidas de toQtes les niions : Anglais, Ani'ficiiiu^, l .
— (jjtùbien de FraDr;ai»?
— Un, s^nor.
— Fl puis?
— Neof talteadoret (Tolears de grands ebemio») de la bande de Manaelito.
— (jQf:\ e.«t le chef aclael de votre bande?
— Manaelito ; rnaU Goliath a d^ja pins d'aatoril« qac loi... Maintenant sortoat, on l'écootera bien rnieax encore. Go lialh ne voulait pa^ qa'on voos attaqoât cette nait. Il dirait qu'il ne fallait paâ espérer de von« surprendre. r>u Nfannelilo qai a tout décidé.
— Qu'aurait vonio foire Golj*aii '1
— Il voulait d'abord qu on attendit le retour des six hommes absents. Il disait de se eaeber jusque-la dans le bois, et d'épier le moment où vous iriez a la citasse pour tomber sur les antres mineurs.
— Croyez-vous qu'on nous attaque de nouveau celte nuit?
— Je ne crois pas?
— Combien de vos ' ',on5 pensez-vous que nos balles aient mis hors de c ....... '
— Cinq ou six, au moins.
— Vous m'avez bien dit la vérité? Avant que j'aille interroger votre compa^on, songez encore a l'alternative que je voos ai annoncée.
— J'ai dit la vérité, senor.
— y-yM^ allons voir. Craddle, veillez sax cet borome. S'il reste tranquille, qu'on ne le maltraite pas ; s'il bouge, tuez-le à l'instant.
Bras d'Acier savan^;a vers le priS'Vnnier de Domingo, qui avait repris eonnais^anee, mais dont la vie s'écbappait par une affreuse blessure. On ne put tirer que quelqoes mois de ce malbeurenx, qui expira quelques instants après. Il en dit assez, cependant, pour prouver la véracité de r.4ngtais, Dick Bontell.
Maibeoreosement pour ce dernier, se laissant prendre à U rase de Craddie, qui feignit de s'endormir, il fit une lenlalive pour s'enfuir, tout lié et tout garrotté qu'il était.
Avant qu'il se fâ; éloigné de trois pas , le bowie-knife de Craddle loi fembit la tête.
— Un ennemi 'Je rnoin^ et une demi>livre d'or de plo*,
2o4 BRAS d'acier.
murmura l'Américain en essuyant son arme sanglante sur l'habit de son adversaire.
Puis il s'en alla tranquillement rendre compte de cette exécution à Bras d'Acier. Celui-ci resta cinq ou six minutes plongé dans une profonde préoccupation. Chacun attendait qu'il parlât, avec une anxiété facile à comprendre. On sentait, en effet, que de lui seul dépendait le salut de tous.
— Mes amis, dit-il enfin, nous n'avons qu'un seul parti à prendre. Demain nous serons attaqués par quinze ou seize hommes bien armés, et pour la plupart bons tireurs. Nous ne pouvons espérer de leur résister, maintenant que nous ne. sommes plus que sept combattants; puis ce serait exposer les pauvres femmes que nous accompagnons. 11 faut profiter de la nuit pour quitter le plateau.
— Où irons-nous? demanda Benito.
— Dans la caverne qui servait de refuge aux Indiens. Il nous sera facile de nous y défendre. Puis, nous pourrons fuir par la vallée qui s'étend de l'aulre côté de la montagne, aussitôt que nous nous serons procuré des chevaux.
— On nous verra partir, dit Craddle.
— Non ; la nuit est sombre et les cabanes masqueront nos préparatifs.
— On s'apercevra bien vite qu'il n'y a plus personne dans notre camp.
— Un de nous y restera, répondit Pablo. Qui veut se dévouer pour le salut de ses compagnons?
— Moi, dit Bucolick en se grattant l'oreille avec fureur, ce qu'il ne manquait jamais de faire chaque fois qu'il lui fallait prendre une prompte décision.
— Moi aussi, fit Loïc, tout honteux de se mettre ainsi en avant.
— Moi aussi, ajouta Vandeilles, mais avec une visible hésitation.
BRAS D'ACIEn. 255
Ce n'était pas qu'il eût peur. Sa témérité dans la g:rottG le justifiait assez de ce reproche ; mais il lui en coûtait de ro noncer à la vie au moment où il allait jouir des trésors qu'il rêvait depuis si loiifîlcmps.
— Vandeilles s'est dévoué l'autre jour, dit Pablo ; c'est maintenant au tour d'un autre.
— Je suis le plus jeune et le plus faible, fit observer le petit Breton. Bucolick vous est plus utile que moi. Je dois rester.
— C'est vrai, dit Pablo.
Bucolick et Vandeilles voulurent réclamer, mais Bras d'Acier leur imposa silence.
— C'est décidé, leur dit-il, et nous n'avons pas de temps à perdre en discussions. Vous, Bucolick et Benito, vous allez déferrer les sacs d'or et les porter jusqu'au bas du plateau. On les attachera sur la selle d'un des chevaux. Allez. Que les femmes descendent avec vous dans la vallée en emportant les objets les plus indispensables. Prenez autant de vivres et de munitions que vous pourrez en porter. Si vous avez le temps, vous ferez plusieurs voyages.
— Nous avons encore environ cinq heures de nuit devant nous, dit Craddle.
— Vous, Craddle, avec Domingo, vous allez creuser dans le rocher, juste au-dessus de l'endroit où nous sommes, des trous que vous chargerez avec la poudre de mine qui nous reste ; faites le moins de bruit possible.
— Ce sera difficile, dit Craddle.
— Moins que vous le supposez. Le rocher est très-friable, Loïc vous rejoindra tout à l'heure. J'ai à lui parler.
Les deux mineurs s'éloignèrent. Ils allèrent prendre des outils dans la grande cabane et se mirent à l'ouvrage. Bientôt, cependant, Craddle cessa d'entendre le bruit du travail de son compagnon. Au bout de quelques minutes, l'Américain quitta sa place pour voir ce qu'était devenu le vaquero. Ce dernier n'était plus à son poste. Comme on le savait paresseux au point do rester oisif même en face du danger le plus pressant, Craddle pensa qu'il allait revenir et se remit à l'ouvrage. Au bout d'un quart d'heure, cependant, il descendit de dessus le rocher dans l'intention de chercher de nouveau le .Mexicain. A peine avait-il fait dix pas sur le plateau, qu'il aperçut Domingo qui arrivait du côté opposé.
— D'où viens-lu donc? lui demanda-t-il.
— J'avais oublié un de mes outils, dit le vaquero.
Puis il grimpa sur le rocher et se mit à travailler avec une ardeur extraordinaire chez lui, même dans les circonstances les plus critiques.
— Il y a quelque chose là-dessous, murmura le soupçonneux Américain en hochant la tête.
11 ne se trompait pas. Domingo n'avait oublié aucun outil. 11 avait seulement abandonné son travail pour écouter la conversation de Loïc et de Bras d'Acier. Grâce à l'obscurité, il avait pu se traîner en rampant jusqu'à cinq ou six pas du gambusino et n'avait perdu que les premiers mots de la conversation suivante, dont le drôle avait pressenti l'intérêt.
— Ainsi vous êtes bien décidé? avait demandé Bras d'Acier au jeune Breton,
— Tout à fait;
— Je vous préviens que c'est la mort qui vous attend et que vous n'avez pas une chance sur mille d'y échapper.
— N'importe.
— Alors, écoutez-moi avec attention, car j'ai bien des recommandations à vous faire. Le ruisseau qui coule à vos pieds et qui descend du sommet de l'angle formé par les deux branches de la sierra renferme un énorme dépôt d'or. Cet amas se trouve précisément à l'endroit oii l'eau tombe sur le plateau et prend son cours horizontal. Cet or, arraché aux flancs de la montagne et accumulé par les siècles à cet endroit, forme une sorte de bloc. Peut-être cependant sont-ce des nuggets réunis sous la môme gangue. Enfin, peu importe ! il y a là un dépôt de cent cinquante ou deux cents livres d'or; peut-être plus. Je l'avais découvert, il y a plusieurs jours, et je l'avais gardé pour une circonstance que je prévoyais. Si je l'avais révélé de suite, ce nouveau trésor n'aurait fait qu'accroître encore la soif insatiable de nos compagnons; aussi ai-je eu soin de le couvrir de pierres. Maintenant, même, je ne leur en parle pas. Ils ne pourraient se décider à l'abandonner, et cela relarderait notre départ. D'une heure de plus ou de moins peut dépendre la vie des trois femmes que nous accompagnons.
— Pauvres femmes! murmura Loïc avec une profonde tristesse.
— Dans une demi-heure , tout sera prêt pour notre départ, reprit Pablo avec le calme inouï qui le caractérisait. Si
mus u'acieh. -57
Dieu nous permet de voyciger sans oncombrc jusqu'à la {^rollc, nous y serons avant le lever du soleil. Four vous, mon ami, voilà ce que vous avez à faire. D'après ce que m'ont dit les prisonniers, je ne crois pas que l'ennemi attaque le camp avant le jour. Notre silence même lui paraîtra une ruse de plus. Néanmoins, faites du bruit de temps en temps. Je vais vous laisser trois longues mèches et de quoi les allumer. Disposez-les, dès que nous aurons quitté le plateau. A l'instant où nos ennemis se précipiteront sur les cabanes, réfugiez-vous à l'angle de la montagne et tirez quelques coups de fusil pour les attirer. Je vais faire porter à cet endroit tout ce que nous devons laisser ici, et même une dizaine de livres de pépites. Les salteadores se précipiteront de ce côté. Mettez alors le feu à la mèche. Tandis que les brigands se disputeront notre dépouille, la mine éclatera et fera tomber sur leurs têtes les rochers qui surplombent cet endroit. Je les ai examinés de près l'autre jour, et la moindre commotion déterminera leur chute. Quant à vous, mon ami, puissiez-vous échapper à ce désastre. Je n'ose vous dire que je l'espère, et pourtant j'ai confiance en Dieu, qui récompense le courage et le dévouement. Si la Providence perme (]ue vous ne soyez pas atteint, venez nous rejoindre à la grotte des Indiens. Pour nous avertir de votre présence, vous pousserez trois fois le sifflement que je vous ai montré l'autre jour. Un de nous restera toute la journée et toiUe la nuit aux aguets à l'entrée de la grotte pour vous attendre. Maintenant, un mot encore au sujet des nuggets du ruisseau. Couvrezles de nouvelles pierres, car il est à craindre que la violence de l'explosion ne les fasse surgir au-dessus du sable. Que nous puissions ou non revenir les chercher, il ne faut pas que ces misérables en profitent. M'avez-vous bien compris?
— Parfaitement.
— Et vous êtes toujours décidé?
— Toujours.
Bras d'Acier contempla un instant le petit Breton, dont la voix ferme et assurée révélait la détermination inébranlable. Le gambusino était vivement ému. 11 prit la main de Loïc et la serra avec une énergie qui en disait plus que bien des paroles.
Puis il reprit au bout d'un instant :
— A votre tour, n'avez-vous aucune recommandation à me faire ?
— Envoyez au marquis de Trégastel la part de pépites qui
me sera attribuée, et faites dire des messes pour le repos de mon âme.
Pablo lui serra la main.
— Devant Dieu, qui nous entend, répondit le créole, je jure de remplir votre dernier vœu, dussé-je faire le voj^age de France dans ce seul but.
A ce moment, Bucolick vint chercher Pablo pour quelques dispositions à prendre.
— J'y vais, répondit le gambusino.
Puis, lorsque l'Irlandais fut parti, il se retourna vers Loïc et lui prit la main :
— Vous êtes un brave et noble cœur, lui dit-il. Embrassons-nous, et que Dieu vous protège !
Les deux hommes se jetèrent dans les bras l'un de l'autre- Tous deux avaient les yeux mouillés de larmes.
— Adieu! don Pablo, reprit enfin Loïc, puissiez-vous être heureux ! Dites à madame Vandeilles et à la seiïora Rosiua de prier Dieu pour moi.
— Tout est prêt, don Pablo, dit Benito en s'approchant de Bras d'Acier.
Bras d'Acier serra encore la main de Loïc et courut passer une dernière inspection.
Chacun vint prendre congé de Loïc. Les femmes pleuraient. Le sentiment qui remplissait les cœurs était trop profond, trop poignant pour qu'on parlât beaucoup. Les hommes lui serrèrent la main en silence: les femmes l'embrassèrent en pleurant.
— Vous prierez pour moi, dit Loïc à Rosina, qu'il retint sur son cœur uu peu plus longtemps que les autres.
— Tous les jours de ma vie, répondit-elle en étouffant ses sanglots.
Ce fut un cruel moment pour chacun des mineurs que celui où ils s'éloignèrent du noble jeune homme qui se dévouait à une mort certaine. Craddle lui-même, tout égoïste qu'il était, se sentait les larmes aux yeux.
En arrivant au bas du plateau, les trois femmes montèrent à cheval. Benito avait pris un quatrième cheval et partit en avant avec elles.
Pablo, Vandeilles, Bucolick, Craddle et Domingo formaient l'arrière -garde et protégeaient la retraite.
Ils arrivèrent sans encombre à la caverne et trouvèrent Benito, qui les attendait à l'entrée.
HUAS d'acier. ti.ïO
— Et Domingo? demanda Cypriana, en cherchant du rc- {jard le vaque ro.
Domingo avait disparu. Son absence parut inquiéter vivement Bras d'Acier.
— Il se sera peut-être égaré, ditBucollck.
— Non, répondit Paiilo; un rastreador tel que lui ne se trompe pas ainsi. D'ailleurs, il était avec nous tout à l'heure; son absence m'inquiète.
— Craignez-vous qu'il ne lui soit arrivé quelque accident? demanda Vandeilles.
— Je crains plutôt quelque trahison, répondit Pablo. l'.nfin, nous ne pouvons qu'y faire; malgré toute notre inquiétude, il faut attendre.
— Que vont devenir nos chevaux? demanda Craddle.
— Nous allons leur attacher des petits fagots de mimosas à la queue et les lancer dans la vallée, répondit Bras d'Acier après un instant de réflexion. Aiguillonnés par les épines, ils ne s'arrêteront que lorsqu'ils tomberont de fatigue. Si, par bonheur, la bande de Goliath pouvait s'y tromper et les suivre, cela nous donnerait quelques jours de plus.
Tout en parlant, Benito, secondé par Bras d'Acier et par Craddle, préparait les fagots de mimosas. Un les attacha solidement à la queue des huit chevaux; puis on tourna la tête des pauvres animaux du côté de la vallée et on leur appliqua quelques coups de fouet, qui les firent partir au galop. Quelques secondes après, ils avaient disparu dans la profonde obscurité de la nuit; mais, pendant une dizaine de minutes, on entendit le retentissement lointain de leur course furieuse.
Les mineurs écoutaient d'un air attristé le bruit de leur fuite. On s'attache à ces nobles animaux, compagnons de nos fatigues et de nos dangers. Chacun regrettait son cheval. Berthe pleurait silencieusement la perte de la pauvre Rita, qu'elle aimait tant; mais il n'y avait pas moyen de faire autrement que ne l'avait conseillé Bras d'Acier. 11 était impossible, en effet, d'introduire des chevaux par l'étroite ouverture de la caverne. D'un autre côté, les laisser à l'entrée, c'était livrer aux ennemis le secret de la retraite des mineurs.
— Maintenant, dit Pablo, reposez-vous pendant le reste de ia nuit. Demain, il faut à tout prix que nous trouvions la trace de quelque cavallada incslcna, aiHn de nous procurer d'autres chevaux.
— Je suis certain qu'il doit y en avoir dans la vallée qui s'étend de l'autre côté de la montagne, répondit Benito.
— Je le crois aussi : vous viendrez demain avec moi faire quelques recherches.
— Si Domingo est de retour, nous ferons bien de l'emmener, dit le capataz. Il a un talent tout particulier pour trouver des aguages (abreuvoirs) de chevaux sauvages.
— Je ne crois pas que nous revoyions Domingo, dit Bras d'Acier en secouant mélancoliquement la tête. Plaise à Dieu qu'il ne nous ait pas quittés pour nous trahir!
— Alors, nous sommes perdus, dit Bucolick.
— En tout cas, reprit Craddle, il faut essayer autant que possible de dissimuler les traces de notre entrée dans cette caverne.
Pablo n'avait garde d'oublier cette précaution. Tandis que les trois femmes se reposaient dans la caverne sous la garde de Bucolick, Benito, Craddle et le gambusino travaillèrent à masquer l'ouverture de la grotte ainsi qu'à détruire les traces de leur passage jusqu'à une certaine dislance du pied de la sierra.
Ainsi que l'avait révélé le malheureux Anglais tué par Craddle, la bande de Goliath se composait d'aventuriers de toute nation. Ce qu'il y aurait eu de difficile à rencontrer parmi eux, c'eût été un honnête homme. Tous ces bandits, expatriés pour la plupart à la suite de quelque forfait, ne vivaient que de brigandage et n'avaient d'autres liens que le crime. Aussi Goliath commençait-il à jouir parmi eux d'une autorité qui menaçait de détruire bientôt celle de Manuclito, le chef des salteadores. Il n'est pas besoin d'ajouter que ces deux hommes se haïssaient cordialement. Chacun d'eux n'attendait qu'une bonne occasion pour se défaire de son rival.
BRAS u'ACIEn. 261
Ouant au moyen, peu leur importait lequel, pourvu qu'il réussît. Us avaient la conscience fort large à cet égard.
Le mauvais résultat de l'attaque nocturne, tentée contre l'avis de Goliath, avait naturellement augmenté le crédit de ce dernier.
Quelques heures avant le lever du soleil, les six salieadorcs envoyés en exploration dans la montagne rallièrent le gros de leurs compagnons. On leur apprit les événements de la nuit. Sur les dix-sept combattants qui avaient attaqué le camp des mineurs de Bras d'Acier, neuf étaient morts, prisonniers ou grièvement blessés. 11 ne fallait donc plus compter que sur quatorze combattants.
Assis dans le bois, sur le revers de la montagne et à sept ou huit cents pieds au-dessus du plateau, les bandits tenaient conseil.
Craignant de provoquer le mécontentement de ses hommes s'il décidait à lui seul la marche à suivre, Manuelito demandait à chacun son opinion sur le parti qu'il conviendrait de prendre.
— Et vous ? dit-il en s'adressant à Goliath, quel est votre avis?
— Je n'en ai pas, répondit l'Américain.
— Allons donc! fit un autre Américain. ïu es le seul qui sache à qui nous avons affaire. Parle.
— A quoi bon! fit le géant en haussant les épaules, à quoi bon, puisqu'on ne m'écoute pas?
— C'est vrai , murmurèrent deux ou trois bush-rangers.
— Parce qu'une fois on n'a pas voulu céder à votre volonté, ce n'est pas une raison pour qu'on ne vous écoute pas lorsque vous avez un bon avis à donner, dit iManuelilo avec humeur.
— Il me semble que celui que j'ai donné hier soir n'était pas si mauvais, répliqua aigrement Smithson.
— Nous savons ce qu'il nous en a coûté pour ne pas l'avoir suivi, répondit un des Américains.
— C'est possible, reprit le salteador, mais il s'agit du présent, et non du passé.
— Voyons, voyons , dit un des bush-rangers, ne perdons pas notre temps en querelles. Maintenant que nous voilà tous réunis, faut-il tenter une nouvelle attaque?
— Et non, pardieu! dit Goliath, nous sommes encore moins nombreux que lorsque nous avons fait notre pre-
mière attaque, et cette fois nos ennemis sont sur leurs gardes.
— C'est juste, dit Manuelilo. Nous attendrons jusqu'au lever du soleil. iMais alors que ferons-nous?
Comme il achevait ces paroles, on entendit du hruil à cinq cents pas du cercle formé par les brigands. Un instant après, deux hommes qui faisaient le guet autour du camp amenèrent un prisonnier qu'ils venaient de faire.
Ce prisonnier, qui n'était autre que maître Domingo, ne paraissait nullement inquiet et regardait trauquilleraent les figures patibulaires qui l'entouraient.
— Que venais-tu faire ici? demanda Manuelito d'une voix rude. ^
— Éies-vous le chef? dit Domingo.
— Oui, répondit le salteador.
— Non, s'écrièrent quelques voix.
— Et qui donc? fit Manuelito en dégainant son machete.
— Goliath! répondirent les mêmes voix.
11 s'ensuivit une longue discussion, que Domingo écouta le plus tranquillement du monde. Goliath y coupa court eu tuant d'un coup de pistolet le chef des salteadores, qui lui tournait le dos en ce moment.
— Voilà la chose décidée, dit le géant, en poussant du pied le cadavre de son rival. C'est moi qui suis définitivement le chef. N'est-ce pas, camarades?
Des acclamations lui répondirent. Les anciens partisans de Manuelito criaient plus haut que les autres pour se faire pardonnerleur opposition passée. Goliath promena autour de lui son regard abruti, et reprit l'interrogatoire du prisonnier.
— Qui es-tu, toi? lui dit-il. 11 me semble que ta voix ne m'est pas inconnue... Eh ! pardieu! c'est Domingo.
— Lui-même.
— Tu t'es donc laissé prendre, brute que tu es?
— Non pas. Je suis venu de mon plein gré. —-Tiens! Et pourquoi ce désir de te faire pendre?
— Je viens ici pour vous apporter de bonnes nouvelles.
— Parle donc, alors, chien.
— Je ne veux parler qu'au chef, senior. Puisque vous l'êtes maintenant, ordonnez à ces nobles caballeros de nous laisser seuls un instant.
— Vous entendez, dit Goliath avec un gros rire. Allons, reculez-vous tous, et plus vile que ça.
niiAs o'acikr. 263
— l'.loignons-uous nous-mêmes, dit Domingo, ce sera plus silr.
lis firent quelques pas et ne s'arrêtèrent qu'à une dizaine d'yurds des autres salleadores.
— Eh bien?
Doniingo réfléchissait.
Le drôle avait entendu une grande partie de la conversation qui avait eu lieu entre Loïc et Bras d'Acier. Depuis ce moment, il n'avait qu'une seule pensée : s'emparer du bloc d'or et le garder pour lui. Il fallait pour cela se débarrasser de Bras d'Acier et de ses compagnons, il fallait aussi faire en sorte que Goliath et sa bande ne missent pas la main sur le trésor. Le vaquero avait bien songé un moment à laisser les bandits attaquer le camp abandonné, afin que Loïc mit le feu à la mine ; mais ce projet, qui souriait à Domingo sous plus d'un rapport, offrait aussi beaucoup d'inconvénients. D'abord les salleadores pouvaient découvrir le bloc d'or. Puis, si Loïc tombait entre leurs mains, il chercherait probablement à se tirer d'affaire en révélant le secret de ce trésor. Enfin, ce qui était encore plus important peut-être, c'est que la troupe de Goliath, une fois diminuée par les ravages de la raine, ne serait plus de force à lutter contre les amis de Bras d'Acier.
— Parleras-tu? dit le géant avec colère.
— Voici, dit Domingo, qui prit son parti et révéla à l'Américain le secret de la caverne,
— Courons-y tout de suite I s'écria Goliath, nous allons les y enfumer comme des chacals.
— Un moment ! reprit Domingo.
— Quoi?
— Vous supposez bien que ce n'est pas pour vous rendre service seulement que je suis venu vous raconter cela?
— Je m'en rapporte à toi.
— 11 me faut une part du trésor que vous trouverez dans la caverne.
— Vous avez donc recueilli beaucoup d'or?
— Oui.
— Combien?
— Pour 60 ou 70,000 dollars, répondit le vaquero, qui jugea prudent de ne pas révéler toute la vérité.
— Oh! oh!... Eh bien! qu'est ce qu'il le faut pour la part ?
— Un tiers.
— Oui-da... el si je le payais la traliison avec ceci, lit Goliath en montrant au vaquero la crosse de ses pistolets.
— Vous ne trouveriez pas la caverne, voilà tout ! répondit Domingo, fort peu rassuré néanmoins.
— Et si je te faisais rôtir un peu, pour obtenir ta confiance? reprit Goliath.
Domingo fit un bond et disparut dans l'obscurité.
— Reviens donc, animal, lui cria l'Américain désappointé, je plaisantais.
Domingo revint lentement, en regardant autour de lui d'un air soupçonneux.
— Aurai-je le tiers du butin?
— Oui.
— Vous le jurez?
— Certainement.
— C'est que je voudrais quelque chose de plus certain.
— Insolent I
— Caramba! ne nous fâchons pas. Nous nous connaissons trop bien tous les deux pour nous offenser de ces petites précautions.
— Eh bienl voyons, quelle autre garantie veux-tu que je te donne?
Domingo n'en savait trop rien lui-même.
— Bah 1 dit-il enfin, j'ai mieux que toutes vos promesses.
— Quoi donc?
— Votre intérêt. Me croyez-vous donc assez niais pour vous avoir tout appris? Non pas ! Je sais trop bien ce qui se passe en pareille circonstance. Appelez vos compagnons et dépêchons-nous.
A la voix de Goliath, les salteadores se trouvèrent bientôt autour du géant. 11 voulut leur raconter ce que lui avait dit Domingo, mais celui-ci s'aperçut que le colosse s'embrouillait singulièrement. Aussi lui coupa-t-il effrontément la parole pour exposer lui- môme le plan d'attaque de la caverne.
On se hâta de faire les paquets, et trois quarts d'heure avant le lever du soleil la bande des salteadores se mit en marche.
Arrivés à quelque dislance de l'ouverture, les bandits se mirent à ramper. Le soleil commençait à paraître à l'horizon, et il était important pour eux de profiter de la demi-
bRAS d'acikr. 265
obscurilu qui régnait encore. Ils alteijïnirent l'entrée de la j^rotle sans avoir rien aperçu qui put leur faire supposer (lu'on les avait découverts.
— 11 s'agit d'entrer, maintenant, dit Domingo, qui se souciait fort peu d'ouvrir la marche.
— Passez le premier, répondit le géant.
— Pourquoi cela?
— Pourquoi? Eh! jiardieu ! parce que votre apparition n'excitera aucune défiance. On croira que vous venez retrouver vos compagnons. Nous autres, nous marcherons derrière vous et nous profiterons du tumulte que causera votre arrivée pour faire notre entrée sans danger.
Domingo eut beau se débattre, il lui fallut obéir à l'Américain. Ce dernier le poussa en avant dans l'étroite ouverture et le suivit, le revolver au poing et le couteau entre les dents.
Les autres bandits en. firent autant, et tous disparurent bientôt dans l'humide et sombre passage.
Il faut maintenant que nous apprenions à nos lecteurs ce qu'étaient devenus les compagnons de Bras d'Acier.
Leur premier soin avait été de prendre toutes les dispositions nécessaires pour repousser une attaque de leurs ennemis.
Pablo commença par faire creuser dans le passage même, à droite et à gauche, des excavations assez grandes pour qu'un homme pût y tenir, en &e pelotonnant un peu. Bucolick et Craddle, sur le sang-froid desquels Pablo pouvait compter, furent placés dans ces excavations. Voici ce qui fut convenu : Aussitôt qu'un certain nombre d'ennemis auraient pénétré dans la grotte, Bras d'Acier devait tirer un coup de pistolet en criant : « En avant les mineurs. » A ce signal, Bucolick et Craddle sortiraient de leur poste et barreraient le passage aux autres bandits. Ils empêcheraient en même temps la retraite de ceux qui seraient déjà entrés. On leur fabriqua pour cela deux espèces de lances dont la poignée formait un angle droit avec le manche. L'obscurité la plus complète régnant dans le passage, il suflTisait aux deux sentinelles de tendre brusquement leurs lances, l'une en avant, l'autre en arrière, pour arrêter d'un côté les fuyards, de l'autre les assiégeants. La longueur de leur arme les metlait à l'abri des bowie-knifes comme des macheles, et les excavations dans lesquelles ils étaient blottis leur rendaient
le même service à l'égard des coups de pistolet. Leurs mains seules risquaient d'être atteintes.
On chargea à l'avance tous les fusils et tous les pistolets, qui furent posés sur un rocher à portée de la main des mineurs. Ceux-ci se collèrent contre la muraille de la caverne, à l'angle formé par le passage, qui avançait de deux pieds environ dans la grotte, dont la forme était presque circulaire de ce côté.
Benito, qu'on avait mis en sentinelle dans le passage, tout près de l'ouverture, se replia bientôt vers ses compagnons en annonçant qu'il avait entendu du bruit au pied de la montagne.
Chacun prit son poste.
Quelques minutes s'écoulèrent. Enfin on entendit un frôlement, imperceptible pour tout autre que pour des gens prévenus.
Bientôt le bruit devinl plus fort, bien que les arrivants fissent évidemment leur possible pour l'étouffer. De temps en temps, les bandits écoutaient avant d'aller plus loin. Puis, rassurés par le silence absolu qui régnait autour d'eux, ils reprenaient leur marche dans les ténèbres.
Enfin une tête d'homme parut à l'orifice intérieur du passage. Ne voyant rien autour de lui, cet homme sortit tout à fait du couloir et se dressa d'un bond. Un autre homme le suivit, puis un troisième et un quatrième. Au moment oi!i le cinquième débouchait à son tour dans la caverne, Pablo bondit sur les deux premiers en poussant le signal convenu.
Leur connaissance des lieux et la surprise des ennemis, étourdis encore de leur trnjet, donnaient un immense avantage aux mineurs. Domingo fut la première victime. Le sabre de Vandeilles lui fcnditla tête. Quant à Goliath, atteint d'une
BKAS d'acier. 267
lialle au Las ventre, il se jeta sur Hras crAcicr en essayant do le frapper do son bo^vie-knifo. Son élan avait été si impétueux qu'il renversa le créole sous son énorme masse. Tous deux se roulèrent quelques instants sur le sol. IN'espéranl plus échapper à la mort, Goliath ne songeait qu'à tuer son ennemi. H ne cherchait pas à parer et se contentait de frapper avec une rage aveugle. La fureur et le désespoir décuplaient encore la force extraordinaire du géant. Pahlo no pouvait s'en rendre maître. Plusieurs fois déjà, Goliath avait saisi à pleines mains l'arme du créole, qui n'était parvenu qu'avec peine à l'arracher aux doigts ensanglantés de l'Américain. Les poings, les ongles, les dents, Goliath employait tout contre son ennemi. Le colosse rugissait comme une bête féroce et accompagnait chaque coup d'une malédiction.
Par un effort désespéré, Bras d'Acier parvint à se mettre sur ses pieds, en enlevant Goliath, cramponné à sa ceinture. l\Ialheureusement pour Pablo, ses pistolets étaient tombés dans sa chute. Goli8.'.h mit la main dessus par hasard et poussa un cri de triomphe. Pablo ht un bond en arrière et se trouva ainsi à cinq ou six pas du géant. Tandis que ce dernier s'avançait avec précaution et cherchait à le distinguer dans l'obscurité, Pablo ôta précipitamment sa veste et la mit au bout de son machete, en l'élevant d'une main, tandis que lui-même se couchait à terre tout de son long. En apercevant les boutons de la veste qui brillaient dans l'obscurité, Goliath fit feu immédiatement. La détonation du pistolet retentissait encore que Pablo bondissait à son tour sur le colosse. Avec la rapidité de l'éclair, il lui porta deux coups de machete en pleine poitrine. Blessé à mort, Goliath s'élança en avant comme un taureau qui charge son ennemi. Mais Pablo s'attendait à ce mouvement de désespoir. Il étendit son machete, qui pénétra jusqu'à la garde dans la poitrine du géant. Goliath poussa une dernière malédiction, et tomba eu proférant les plus alîreux blasphèmes. Quelques secondes après, il n'était plus qu'un cadavre.
Aucun des compagnons de Bras d'Acier n'avait pu lui porter secours. Chacun d'eux avait un salteador à combattre. Ainsi que nous l'avons raconté, Vandeilles s'était élancé sur Domingo et lui avait ouvert le crâne d'un coup de sabre . Mais lui-même s'était senti prendre à la gorge par un bush-ranger, dont la force égalait au moins la sienne. Sans l'avantage que lui donnait la connaissance du terrain sur lequel il combat-
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tait, Vandeilles eût probablement succombé. Heureusement pour lui, le bush-ranger trébucha contre une roclie. Au mument oîi il portait la main en avant pour se retenir, Vandeilles le repoussa rudement et tomba sur lui comme la foudre. Étourdi par sa chute, le bandit ne put parer les coups que lui portait le Français, qui l'acheva d'un coup de poignard à la gorge.
Pendant ce temps, Bucolick et Benito s'escrimaient aussi de leur mieux contre les trois autres ennemis et contre deux salteadores qui étaient sortis du passage pendant le combat.
Au moment où tombait le dernier des neuf salteadores qui avaient pénétré dans la grotte, Craddle sortit du passage et montra à Bras d'Acier sa lance, dont le bois venait d'être coupé à quelques pouces du fer.
— Les salteadores me suivent de près, dit-il à Pablo.
On se hâta de rejeter les cadavres dans un coin de la grotte, puis chacun des mineurs reprit sa position à l'entrée de la caverne.
Dès que cinq autres bandits furent sortis du passage, Bras d'Acier donna le signal. Les mineurs tombèrent sur les assaillants et les taillèrent en pièces.
Tout à coup, Pablo crut voir quelque chose qui se glissait à terre en se dirigeant vers l'entrée. Il se jeta au-devant et saisit le fuyard par les jambes, mais ce dernier avait déjà donné l'alarme à ceux de ses compagnons qui rampaient encore dans le souterrain. Pablo l'arracha du passage, en dépit de ses efforts pour se cramponner aux rochers, et le jeta dans la caverne, où Craddle l'acheva d'un coup de bowieknife.
Puis Bras d'Acier déchargea précipitamment tous les coups de son revolver dans le passage. Des cris de rage et de douleur succédant immédiatement aux détonations firent supposer aux mineurs que les balles avaient atteint quelques salteadores,
— 11 faut les poursuivre, s'écria Pablo, suivez-moi.
11 s'élança dans l'étroit passage et se mit à ramper pour rejoindre les bush-rangers, qui fuyaient devant lui. Deux cadavres couchés dans le couloir le retardèrent un peu, car il n'y avait de place que pour une seule personne. 11 lui fallut les pousser dans les excavations pratiquées par Bucolick et par Craddle avant de pouvoir continuer sa route. Lorsqu'il
arriva <à l'orifico extérieur du passap^o, il apcrrut los saltoadores assemblés à une centaine de pas de la inonlagno et probablement occupés à tenir conseil.
Les bandits n'étaient plus que sept.
Voyant les mineurs sortir un à un de la galerie, ils saisirent leurs fusils et tirèrent précipitamment sur eux.
Les compagnons de Pablo s'attendaient à cette réception. Avant que la crosse de chaque fusil fût appuyée à ré|)aulc des salleadores, les mineurs s'étaient jetés à plat-ventre derrière quelque rocher. Comprenant les dangers de leur position, les bandits coururent à toutes jambes vers quelques arbres qui se trouvaient à cinquante ou soixante pas.
Trois d'entre eux seulement furent arrêtés dans leur fuite par les balles de Bras d'Acier, de Craddie et de Bucolick. Quant aux quatre qui restaient, ils comprirent l'inutilité d'une plus longue résistance, et se sauvèrent de toute la vitesse de leurs jambes. On les poursuivit pendant quelque temps, mais ils disparurent bientôt dans les profondeurs de la forêt.
Bras d'Acier et Benito auraient été assez agiles pour les attraper à la course, mais le premier avait reçu à la jambe une blessure qui, bien que légère, l'empêchait de déployer sa vitesse habituelle.
Quant à Benito, il semblait assez peu soucieux de serrer seul et de trop près les bandits armés de rifles et de carabines.
— - Vous pouvez les laisser partir, dit-il à Bras d'Acier. Je vous garantis qu'ils ne reviendront pas nous tourmenter. Ils sont capables de gravir la montagne et de s'en retourner par où ils sont venus.
— Alors revenons à la grotte, dit Craddie; j'ai un appétit d'enfer.
— Hàtons-nous, dit Pablo; il faut que nous allions voir ce qu'est devenu ce pauvre Loïc.
Les mineurs revinrent à la caverne. Une sentinelle resta à l'entrée du passage pour veiller à ce qu'on ne risquât pas d'être surpris par le retour des salteadores ou de quelques nouveaux ennemis.
Berthe et Rosina accoururent au-devant des mineurs. Elles apprirent avec des transports de joie faciles à comprendre la victoire complète de leurs compagnons.
Ceux-ci n'avaient reçu que de légères blessures. Craddie
était le plus maltraité; il avait reçu un coup de bowieknife qui lui avait fait une profonde entaille à l'épaule.
— Et Cypriana? demanda Bras d'Acier.
— Elle s'est jetée sur le corps de Domingo en criant et en pleurant, dit Rosina. Maintenant elle semble plus calme.
— N'a-t-elle pas proféré quelque menace contre nous, quelques serments de vengeance?
— Si, répondit Rosina; mais il faut pardonner aux premiers moments de sa douleur.
— Sans doute, reprit Pablo. Néanmoins, il est bon de veiller sur elle.
— Que va-t-on faire de tous ces cadavres, demanda Vandeilles en montrant les corps des salteadores réunis dans un coin de la caverne.
— R faut les jeter dehors. Hâtons-nous de débarrasser la caverne des corps de ces malheureux.
Les mineurs portèrent les cadavres vers l'ouverture de la grotte située du côté opposé au petit passage, et les jetèrent en bas des rochers. Dans leur empressement de courir au secours du pauvre Loïc, ils furent obligés de remettre au lendemain le soin de rendre les derniers devoirs à leurs ennemis.
Ils se hâtèrent de prendre quelques alim-ents, et partirent pour leur ancien campement, laissant dans la caverne Bucolick et Benito, placés en sentinelles à chaque extrémité, et Cypriana qui roulait dans sa tête des projets de vengeance contre les meurtriers de son amant. R était évident, cependant, que les mineurs n'avaient fait qu'user d'un droit légitime en tuant le traître qui venait les attaquer; mais Cypriana détestait, par instinct, tous ses compagnons de voyage, excepté Loïc et Benito, et se complaisait trop dans ses projets de vengeance et de méchanceté pour se laisser convaincre même par l'évidence.
On trouva Loïc au poste que lui avait assigné Bras d'Acier.
Nous n'avons pas besoin de dire avec quels transports de joie il fut accueilli par ses compagnons qui avaient si longtemps tremblé pour lui. On s'occupa ensuite de suivre les traces des salteadores, derniers débris de la troupe de Manuelito. Benito et Pablo se convainquirent que les fugitifs avaient pris le chemin de la montagne ainsi qu'on l'avait supposé, et qu'ils cherchaient sans doute à regagner au plus
BRAS d'acieu. 271
vite la vallée située de l'autre côté de la sierra Zatccas.
Pablo se décida alors à révéler à ses compagnons le secret du dépôt d'or accumulé au pied de la montagne. Il fut décidé que Vandeillcs et Bucolick seraient chargés d'extraire et de transporter l'or. Pendant ce temps, Bras d'Acier etlîenito devaient s'occuper de trouver quelque aguar/e et de chercher les traces d'une cavallada meslena. Ou laissait dans la caverne Craddle et Loïc avec madame Vandeilles, Rosina et Cypriana.
Le lendemain, avant le lever du soleil, les mineurs partirent pour leurs diverses missions.
L'extraction du dépôt d'or amassé au pied de la montagne, et le transport des gros bagages abandonnés sur le plateau, demandèrent deux jours. Les mineurs recueillirent, dans ce seul endroit, près de cent soixante-dix livres d'or, c'est-àdire une valeur de 44,000 dollars ou de 2-20,000 francs.
Bras d'Acier et Benito avaient moins de chance que leurs compagnons dans leurs recherches. Ce ne fui qu'au bout de cinq jours qu'ils parvinrent à découvrir un aguage, autour duquel ils rencontrèrent enlîn des indices certains de la présence habituelle de chevaux sauvages.
Cette nouvelle fut accueillie avec des transports de joie, car une grande distance séparait les mineurs de San-Francisco, et les chevaux sont une précieuse ressource dans ces contrées lointaines.
Malheureusement, les compagnons de Pablo étaient bien peu nombreux pour la chasse qu'ils projetaient. 11 aurait fallu une vingtaine d'hommes au moins, et les mineurs n'étaient plus que six, encore tous ne pouvaient-ils quitter la grotte en môme temps.
— II n'y a qu'un moyen, dit Benito. Bouchons complètement l'entrée de la grotte du côté du plateau avec des blocs de rocher et de la terre. Nous laisserons les femmes dans la caverne. Après notre départ, elles tireront à elles l'échelle qui nous aura servi à descendre. Elles seront alors dans une véritable forteresse.
— Il faudrait qu'un homme restât avec elles, dit Bras d'Acier.
— Alors nous ne serons jamais assez nombreux pour pousser les chevaux dans le corral.
— C'est vrai, dit Vandeilles, Benito a raison.
— Eh bien, dit Berthe, il y a encore un autre moyen.
Nous marchons toutes trois assez bien, et nous vous accompagnerons jusqu'à Vaguaye. Il vous faudra d'ailleurs quelqu'un pour préparer vos repas.
— Sans doute, dit Benito, d'autant plus que nous mettrons au moins deux ou trois jours à construire le corral.
— Raison de plus pour que nous vous suivions, reprit madame Vandeiiles; n'est-ce pas, Rosina?
— Certainement, s'écria l'Espagnole.
— Et que ferons-nous de tous les bagages? demanda Craddle,
— Nous les laisserons dans la caverne.
— Allons, soit, dit Pablo après quelques instants de réflexion. Faisons nos préparatifs dès ce soir.
— Que faut-il emporter? demanda Craddle.
— Des haches, des cordes, des éperons, des bozals (sorte de caveçons en crin), des reatas (longes) et des lazos de rechange.
— Et les selles? demanda Loïc.
- — Elles sont ici, répondit Vandeiiles. Nous avions eu soin d'enlever à nos pauvres chevaux leurs brides et leurs selles avant de les lâcher dans la vallée.
— Si nous commencions par aller à leur recherche? s'écria Bucolick.
— Comment les faire passer de l'autre côté de la montagne? répliqua Pablo. Il faudrait plus de quinze jours pour cela. D'ailleurs, ils ne pourraient jamais gravir les rochers de la sierra.
— Et des provisions? demanda Craddle. Qu'emportonsnous?
— De la farine pour faire le pinole, répondit Pablo, du thé, de l'eau-de-vie et du sel.
— C'est peu nourrissant, murmura Craddle.
— Il faut nous charger le moins possible de bagage. D'ailleurs, nous trouverons du gibier.
— Il faut que Craddle qui est blessé reste dans la grotte, dit Bras d'Acier, pour enlever l'échelle, et pour nous la jeter à notre retour.
— J'y resterai aussi, si vous le voulez, dit Cypriana.
— Très-bien, s'écria Vandeiiles. Occupons-nous tout de suite de nos préparatifs.
Le lendemain, à la pointe du jour, les mineurs quittèrent la caverne, et descendirent un à un dans la vallée. Avant de
liRAS k'acier. 273
partir, Pablo avait ou la pr('t'aution d'enfûnir les sacs de poudre d'or daus un endroit dont il no nivela le secret qu'à Vandeilles, a Bucoliek et ù Loïc, qui l'avaient aidé dans ce travail.
Le premier jour presque tout entier fut employé à se rendre à Vaguaye découvert par Benito. Pendant la seconde journée, on abattit à coups de hache les troncs d'arbre nécessaires pour former le corral. On appelle ainsi une sorte d'enceinte en forme d'ellipse qui s'établit aux environs de Vaguage. On commence par observer la route que suivent habituellement les chevaux pour se rendre à l'abreuvoir. De chaque cùlé de cette roule, on plante des troncs d'arbres, qu'on enfonce solidement dans la terre et qu'on relie entre eux au moyen de cordes, de courroies et de fortes branches. A l'extrémité du corral se trouve ce qu'on appelle Vestero, sorte d'étranglement ou passage plus étroit qu'on peut fermer assez rapidement au moyen de longues et solides traverses en bois qui unissent l'un cà l'autre les deux côtés de chaque estero. Aussitôt que les chevaux sont engagés dans le corral, des hommes postés à chaque extrémité ferment précipitamment les barrières des esteros. Dès lors, il ne s'agit plus que de prendre aulazoles prisonniers, qu'on laisse s'épuiser quelque temps en efforts superflus pour recouvrer leur liberté.
Dans les chasses, telles qu'elles se font d'habitude au Mexique, de nombreux domestiques, pions, vaqueros, etc., recrutés de tous côtés, viennent aider les chasseurs. Ils font des battues qui forcent le gibier à se rabattre sur le corral- Puis par leurs clameurs et leurs poursuites, ils obligent ces animaux, souvent indécis, à pénétrer dans le passage qui s'ouvre en apparence devant eux.
Cette fois les mineurs avaient à peine la vingtième partie du monde nécessaire pour une chasse de ce genre. Ils man<iuaient en outre de montures, ce qui est indispensable
pour obtenir ua bon résultat. Enfin Bras d'Acier et Benito étaient les seuls qui connussent parfaitement la marche à suivre et les précautions à prendre.
Quanta Vandeilles, qui aimait passionnémentles chevaux, il était fort bon cavalier et jetait le lazo avec une habileté fort rare chez un Européen, mais bien inférieure encore à celle du vaquero le moins adroit.
Les préparatifs durèrent trois jours. On avait soin de rentrer dans le bois et de se tenir assez loin de Vaguage aux heures oij les chevaux venaient habituellement se désaltérer. Au lieu d'un seul corral. Bras d'A(;ier en avait fait construire deux, reliés entre eux par un étroit passage. Nous verrons pourquoi tout à l'heure.
Pablo craignait beaucoup que les chevaux ne devinassent la présence des chasseurs et ne prissent la fuite avant le moment décisif. Aussi avait-il recours à des précautions inouïes pour qu'ils ne pussent remarquer les travaux du corral. Grâce à ces précautions, qui prolongèrent la besogne de plusieurs heures, les chevaux continuèrent à venir à leur abreuvoir.
Pour mieux les rassurer, les mineurs quittèrent pendant deux jours les environs de Yaguage.
Vandeilles et Bucolick profitèrent de ce moment pour retourner à la caverne. Ils en rapportèrent un supplément de provisions. Les opérations ne devant désormais durer qu'un jour ou deux, ils ramenèrent avec eux Craddle.dont la blessure était déjà presque tout à fait guérie.
En apprenant que Cypriana était restée seule dans la caverne, Bras d'Acier parut vivement contrarié.
— Vous avez eu tort de quitter votre poste, dit-il à l'Américain.
— Est-ce que vous redoutez quelque danger pour notre or?
— Je me défie de Cypriana.
— Seule, que peut-elle faire contre nous?
— Il est toujours possible de faire le mal, repartit Bras d'Acier; mais laissons cela. Demain, l'un de nous fera une pointe jusqu'à la caverne. Maintenant, occupons-nous de notre chasse.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, les chasseurs avaient entrepris une tâche fort pénible et fort difficile. Ils ne pouvaient réussir qu'à force d'adresse, de ruse et d'activité.
Pendant toute la matinée, Pablo, Benito et Bucolick bat-
tirent les environs pour rejeter les chevaux sauvages du côté de l'abreuvoir. Craddle et Kennainguy furent placés en sentinelle ;'i chaque estcro, avec mission de les fermer aussitôt que la cavallada se serait engagée dans le corral.
Quant aux deux femmes, on leur lit, entre les maîtresses branches de deux ahneliuelts, une sorte d'estrade élevée à douze ou quinze pieds de terre, d'où elles pouvaient tout voir sans danger.
Vers une heure de l'après-midi, les cris des quatre traqueurs commencèrent à se rapprocher. Bientôt on entendit dans le bois un bruit pareil à celui de l'orage le plus violent. La cavallada arrivait à fond de train en brisant tout sur son passage. Des hennissements furieux déchiraient de temps en temps les airs. On entendait aussi de loin le bruit que faisaient les arbustes écrasés , les branches brisées et le sol martelé par le sabot furieux des mustangs.
Bientôt la cavallada se trouva dans l'avenue, encaissée par les mineurs, qui conduisait au corral. C'était le moment décisif. Les chevaux n'avançaient plus qu'avec une sorte de répugnance. Ils semblaient se défier de quelque piège.
A la vue des vaqueros, les sauvages animaux reprirent leur course; mais, en arrivant à cent pas du corral, les étalons qui marchaient en tête levèrent en l'air leur naseaux fumants, dressèrent leurs oreilles inquiètes et s'arrêtèrent.
Évidemment, ils sentaient la présence de l'homme et se disposaient à faire volte-face. Aussitôt les vaqueros s'élancèrent vers eux, en faisant claquer leurs fouets et en poussant des cris furieux.
La cavallada se précipita en avant avec l'impétuosité d'un torrent débordé. Une minute après, elle entrait tout entière dans le corral.
Malheureusement, Loïc, qui n'avait pas l'habitude de ce genre de chasse, ne sut pas refermer à temps la barrière do son estera. Avant qu'il eût placé la dernière barre, une douzaine de chevaux bondirent par-dessus la barricade incomplète et furent bientôt hors de vue.
Bien d'autres que Loïc eussent perdu la tète au milieu de ces auimaux furieux qui se ruaient autour de lui, mais le petit Breton ne manquait ni de sang- froid ni de courage. Il acheva bravement sa tâche, et la cavallada se trouva définitivement emprisonnée.
Il y avait là trente à quarante chevaux qui hennissaient,
criaient, bondissaient, mordaient la palissade , la frappaient du pied, renâclaient, se cabraient, se mordaient entre eux et se livraient à d'incroyables transports de fureur et de rage. Quelques-uns essayèrent de franchir l'enceinte du corral ; mais, quelle que fût la puissance de leur élan désespéré, ils retombèrent dans le corral sans avoir pu franchir la palissade, qui s'élevait à neuf ou dix pieds de terre.
Les chasseurs n'ayant pas de chevaux, il était fort dangereux pour eux de pénétrer dans le corral pour y lasser les captifs qu'ils voulaient garder. On avait calculé que dix-huit chevaux suffiraient pour le voyage : neuf serviraient de montures; cinq autres porteraient les bagages; les quatre derniers seraient là pour remplacer ceux auxquels il arriverait quelque accident. En attendant, on les emploierait aux excursions des chasseurs, ainsi qu'au transport des chevreuils, daims, etc., que tueraient les pourvoyeurs de la bande.
Le tout était de se rendre maître des farouches animaux. Comme il eût été impossible aux six cavaliers de briser chacun trois chevaux (en supposant même que Bucolick, Loïc et Craddle fussent capables d'en dresser chacun un), on était convenu de ne prendre d'abord que six chevaux. Quant aux autres, on les laisserait dompter à demi par la faim et par le manque de sommeil. Une fois affaiblis, on en aurait meilleur marché. Pendant ce temps, on s'occuperait du dressage des six autres.
— Comment diable pénétrer là-dedans? dit Bucolick en montrant du doigt l'enceinte du corral.
— Le chevaux vont tout à Iheure se masser dans un coin, répondit Benito, et ils s'y tiendront entassés comme des enfants en pénitence.
— Oui, mais comment leur jeter le lazo, alors?
— Il y a un moyen, repartit Bras d'Acier, qui réfléchissait depuis quelques instants; Benilo, Bucolick, Vandeilles et moi, nous allons grimper avec nos lazos en dehors du corral. Nous enfoncerons dans les troncs d'arbre des morceaux de bois disposés en échelons, de manière à ce qu'en nous dressant sur le dernier nous dominions la palissade de toute la hauteur de notre buste. Dès que nous serons installés à notre poste, en ayant soin d'abord de nous cacher, Craddle et Loïc monteront sur la palissade à l'endroit où se trouveront les chevaux. Ils les effrayeront par leurs cris et les repousseront de notre côté. Nous pourrons alors les lasser de
notre place. Nous les ferons ensuite passer par force ou par ruse dans le jielit corral. On formera aussitôt le passage qui le sépare du grand. Nous n'aurons plus alors qu'à seller les chevaux.
— Je comprends maintenant pourquoi vous nous avez fait construire un double corral, ditCraddle.
IJn (juart d'heure après, sept chevaux se trouvaient mis à part dans le petit corral de l'entrée. Les chasseurs descendirent auprès d'eux. Les futurs cavaliers portaient une selle et un bozai, ou caveçon en crin. Les prisonniers furent saisis l'un après l'autre à l'aide du terrible lazo que Hras d'Acier et Henito maniaient avec une adresse prodigieuse, et dont Vaudeilles se servait déjà fort habilement.
Aussitôt qu'on tenait un captif, on lui jetait sur les yeux une épaisse frazada (couverture). Il restait alors immobile et tremblait de tous ses membres. On lui mettait sur le dos la lourde selle mexicaine avec son pommeau élevé. Puis on lui nouait autour des naseaux le bozal, qui devait servir en môme temps de bride et de caveçon.
Deux chevaux, cependant, se débattirent tellement qu'il fallut les abattre, ce qui se lit en un instant au moyen de deux lazos qui prenaient, le premier leurs deux jambes de devant, le second celles de derrière, et que l'on tirait brusquement en sens contraire. Les deux récalcitrants reçurent à terre le bozal, et la selle qu'on sangla dès qu'il se furent relevés. Bras d'Acier et Beiiito, plus experts que les autres à tous ces équipements , aidèrent leurs compagnons à se mettre en selle. Puis ils montèrent sur les chevaux qu'ils s'étaient réservés. On avait décidé que Craddle resterait auprès de Perihe et de Rosina pour veiller à leur sûreté.
Ce fut lui qui leur ouvrit la barrière du petit corral, qu'il se hâta de remettre en place dès que les cavaliers furent sortis.
Furieux de sentir leurs reins comprimés par le poids de la selle et du cavalier, irrités par le frôlement des étriers, par les morsures de l'éperon et par l'étreinte du bozal, les chevaux se précipitèrent hors de l'enceinte avec la rapidité de la foudre. Quelques-uns prirent aussitôt leur course vers la forêt en faisant des bonds prodigieux. D'autres restèrent à la môme place hennissant, renâclant, ruant et se cabrant tour à tour. Tantôt, ils cherchaient à heurter contre un arbre leur cavalier, qui les en détournait avec l'aide du caveçon et
de l'éperon ; tantôt, ils donnaient d'effrayants coups de reins qui faisaient plier comme des roseaux le corps souple et vigoureux du dompteur.
Presque tous essayaient de mordre les jambes de leurs cavaliers, qui ripostaient par de formidables coups de leurs lourds étriers, et les attaquaieut ensuite de leurs énormes éperons.
Celui que Pablo s'était réseiTé, le plus beau, mais le plus féroce de toute la bande, se roulait à terre en poussant de véritables rugissements de rage impuissante. Debout près de l'animal furieux, dont il tenait toujours le bozal, Pablo attendait que le mustang se relevât. A peine le cheval s'étaitil replacé sur ses jambes nerveuses et pliait-il les jarrets pour prendre son élan, que Bras d'Acier se retrouvait de nouveau en selle.
A la fin , cependant, le mustang, meurtri par la cuarta et déchiré par l'éperon, prit le parti de suivre ses sauvages compagnons. 11 fit cinq ou six Ijonds accompagnés chacun d'une ruade épouvantable, et se lança à fond de train vers la forêt.
Berthe et Rosina avaient assisté à cette chasse avec un intérêt facile à comprendre.
Habituée à ces luttes entre les cavaliers et les chevaux sauvages, qu'elle voyait se reproduire chaque année aux herraderos des haciendas de sa famille, Rosina éprouvait une inquiétude moins vive que madame Vandeilles. Celle-ci était pâle comme une morte et respirait à peine.
— Leurs chevaux les tueront contre quelque tronc d'arbre ou contre quelque rocher, murmura la jeune Française en joignant les mains.
— Non, repartit l'Espagnole avec un certain orgueil; vous ne connaissez pas encore les cavaliers de noire pays, Berthe. Peut-être les autres se laisseront-ils désarçonner, mais
je réponds bicc que Bras d'Acier cl Benito ramoneront leurs chevaux complôleraent quebrantadus (brisùs).
— Mais mon mari ?
— Il monte fort bien pour un Français, répondit Rosina. Le moins habile est Bucolick, mais il a tant de sang-froid et il est si robuste, qu'il parviendra peut-être à ne pas tomber.
— Combien de temps vont-ils rester absents? demanda Berlhe.
— Deux ou trois heures; peut-être plus. Cela dépendra de la vigueur des chevaux et du train dont chacun les aura poussés. D'ailleurs ils ne resteront pas ensemble, croyez-le
bien. Ils reviendront un à un et dans quel étal!... Tout
déchirés par les branches et par les ronces^, excepté pourtant Bras d'Acier. Je ne sais comment il se penche sur sa selle, mais il trouve toujours moyen de se préserver la figure. Benito passait pour le premier dompteur de chevaux de la contrée, mais Pablo est encore plus fort que lui.
— Est-ce que les autres chevaux ne vont pas tenter de s'enfuir?
— Ils l'essayeront certainement; mais comment voulezvous qu'ils renversent des palissades comme celles-ci , qui ont le double d'épaisseur de celles des corrals ordinaires ?
^ Mon Dieu, que j'ai hâte de les voir de retour! dit madame Vandeilles après un instant de silence.
Les chasseurs arrivèrent entin l'un après l'autre, ramenant leurs chevaux couverts de sueur et sillonnés de coups d'éperon. Benito parut le premier. Bras d'Acier seul ne venait pas.
En attendant Pablo, dont on ne pouvait s'expliquer le retard, Benito transporta sa selle sur le dos de l'un des chevaux qui restaient dans le petit corral. L'intrépide capataz se proposait de briser encore cette nou-velle monture avant de retourner à la caverne. Au moment où il allait se mettre en selle, on aperçut Pablo qui arrivait ventre à terre.
Le gambusino lit halte à deux pas des mineurs, en arrêtant court son cheval ruisselant de sueur. ~ — Je suis poursuivi par une bande d'Indiens, dit- il précipitamment. Courez bien vite à la caverne et tenez-vous y renfermés. Je suis parvenu à dépister les Indiens et à gagner quelques moments d'avance sur eux. Mais ils re-
trouveront ma trace; ils l'ont même sans doute retrouvée, et se mettront à ma poursuite. Ainsi partez sans perdre uu instant,
— Quels sont ces Indiens ? demanda Vandeilles.
— Des Apaches, les plus cruels de tous, dit Bras d'Acier. Prenez votre femme en croupe. Benito sera chargé de la senora Rosina. Partez. Une fois à la caverne, vous lâcherez les chevaux, qui rejoindront leur cavallada : mais gardez les selles. Adieu; partez vite.
— Et vous, don Pablo ? dit Bucolick.
— Je vais lâcher de retrouver les Indiens, afin de me faire poursuivre et de les emmener dans une autre direction, avant qu'ils aient vu le corral et rencontré vos traces.
— Vous reviendrez ensuite à la caverne?
— Oui. Je pousserai trois glapissements de chacal pour vous avertir de ma présence et vous prévenir de me jeter une corde.
— Les Indiens se diviseront peut-être en deux bandes, comme ils le font souvent, dit Benito. Vous devriez emmener quelqu'un avec vous pour vous aider ou pour vous remplacer si par malheur il vous arrivait un accident.
— Vous êtes déjà si peu nombreux I répondit Pablo, qui rajustait les sangles de sa selle et lavait avec de l'eau fraîche les naseaux fumants de son cheval.
— Laissez-moi vous accompagner, Bras d'Acier, s'écria Loïc. Pour cela, du moins, il n'y a pas besoin de force, et je puis me rendre utile tout comme un autre.
— Soit, mon ami, répondit Pablo, qui comprenait la noble émulation du petit Breton. Viens avec moi et courbe-toi sur ta selle pour ne pas avoir la iigure déchirée par les épines. Adieu, mes amis.
Il jeta un dernier regard sur madame Vandeilles et partit au galop avec Loïc Kermainguy, qui résistait vaillamment aux bonds de sa sauvage monture.
Tout en parlant à Bras d'Acier, les mineurs avaient fait leurs préparatifs de départ. En même temps que le gambusino disparaissait dans la prairie, ses compagnons tournaient bride vers la caverne. Benito avait pris Rosina en croupe, et Berthe était avec son mari.
Le difficile fut de lancer dans la direction voulue les chevaux, qui se défendaient avec fureur et qui ne cédèrent qu'après une longue résistance aux volontés de leurs intré-
BRAS h'acikr. 281
pidcs cavaliers. Une fois en route, on ne Ht qu'un temps de galop jusqu'à la caverne.
Arrivés au pied de la montagne, les mineurs appelèrent à grands cris Cypriana, qui avait i)romis de se tenir toujours à l'entrre do la protte.alin d'ôtrc jinHeà jeter l'échelle à ses amis. Klie larda quehiuos instauis à paraître.
— Hâtez-vous donc, fille de l'enfer, lui dit Craddie de sa voix de stentor. Nous sommes poursuivis par les Indiens.
Comme il achevait ces paroles, Cypriana avança la tète au-dessus du rocher.
— Ah! les Indiens vous poursuivent? répéta la métisse avec un accent singulier.
— Dépèche-toi donc de nous jeter l'échelle, s'écria Vandeilles.
— Reste à savoir s'il me plaît de vous la donner, répondit Cypriana en se reculant un peu.
— Que veux-tu dire, impertinente pécore? s'écria Vandeilles.
— Je veux dire que depuis assez longtemps je supporte vos injures et vos mépris. Je veux dire que vous avez tué
mon Domingo et que je vais le venger Chacun son
tour.
— Cypriana, dit Bcnito, en retenant Vandcilles qui allait répondre, Domingo était un traître qui sacrifiait ses amis et vous-même à sa cupidité. La mort n'a été que la juste punition de sa trahison. C'est lui, d'ailleurs, qui est venu nous attaquer.
Ce raisonnement était fort juste, mais Cypriana se trouvait dans un de ces états d'exaspération oij l'on n'écoute môme pas les objections de ses amis. Depuis la mort de Domingo, elle n'avait pas un seul instant cessé de rouler dans sa tête des projets de vengeance dans lesquels l'orgueil froissé jouait un plus grand rôle que son affection pour le vaquero. En se voyant seule dans la caverne, elle avait eu un vagu pressentiment qu'elle pourrait enfin trouver un moyen de mettre à exécution ses sinistres projets.
En vain essaya-t-on de lui faire comprendre qu'elle se vouait elle-même à la mort, et que, seule dans ces solitudes, elle n'avait d'autre perspective que de mourir de faim, d'être dévorée par les bêtes féroces, ou de devenir la proie des Indiens.
Exaspérée par ses rêveries solitaires cl par sa haine si long-
temps concentrée, la métisse trouvait un sauvage plaisir à savourer sa vengeance, même au prix de sa vie. Les supplications de Bertlie et de Rosina échouèrent devant son obstination, de même que les raisonnements et les menaces des mineurs.
La première pensée de ceux-ci fut naturellement de cherclier à gravir le rocher, mais les parois en étaient tellement à pic et tellement lisses qu'on dut y renoncer.
— Que faire? dit Craddle en accompagnant cette question d'une série de jurements.
Chacun donna son avis. Malheureusement, aucun de ces avis ne fournissait le moyen de parer à la difficulté. Chaque minute était précieuse, cependant. Les Indiens pouvaient arriver d'un moment à l'autre. Pris comme dans une impasse, les mineurs ne pouvaient manquer d'être égorgés s'ils restaient à cet endroit.
Tandis qu'ils se consultaient, on entendit le galop rapide d'un cheval qui s'approchait de la caverne. Les mineurs saisirent leurs armes et se tinrent sur la défensive. Bientôt Bras d'Acier arriva tout près de ses compagnons.
— Que faites-vous là? s'écria-t-il. Hàtez-vous donc. Les Indiens me suivent. Ils seront ici dans dix minutes.
On lui expliqua précipitamment la trahison de Cypriana. Il jeta un regard d'angoisse sur madame Vandeilles et resta un instant silencieux.
— 11 y a un moyen, s'écria tout à coup Craddle.
— Parlez vite, dirent les autres mineurs en se rapprochant de l'Américain.
— Nous avons des haches. Coupons bien vite les trois sapins les plus élevés que nous trouverons; nous en assemblerons deux ensemble par un bout de manière à ce qu'ils soient croisés et réunis par l'extrémité la plus mince, tandis
que l'autre sera enfoncée dans la terre Tenez, comme
une échelle double ou comme le support d'une balance. Quant au troisième, nous le fixerons à l'extrémité des deux autres.
— Atteindrons-nous ainsi soixante-dix pieds de hauteur? dit Vandeilles.
— Oui. Hâtons-nous de commencer.
— Comment grimper jusqu'au sommet? demanda Bucolick.
— On appuyera les arbres contre le rocher, puis ou y fera des entailles pour poser le pied.
— Craddio a raison , dit Bras d'Acier. Dôpèchcz-vous d'exécuter son projet.
— Loïc est-il revenu? denianda-t-il pendant que, malgré l'obscurité, les mineurs se mettaient à l'ouvrage avec une précipitation facile à comprendre.
— Non, répondit Berlhe.
— Le malheureux enfant se sera laissé prendre. Il a été atteint tout à l'heure au bras par une flèche. Je crains qu'il n'ait pu guider son cheval.
— Vous avez donc rencontré les Indiens?
— Oui, Ils nous ont envoyé une volée de flèches. Loïc m'a suivi quelque temps, mais il m'aura perdu. Peut-être son cheval aura-t-il été blessé. Il faut que je coure à sa recherche.
— F.t si les Indiens arrivent avant que les senoras soient en sûreté dans la caverne? dit Benito.
— Pauvre Loïc ! murmura tristement Bras d'Acier.
Il y eut un moment de silence lugubre, que troublait seul le retentissement des coups de hache.
— Écoutez ! dit tout à coup Bras d'Acier. Ne frappez plus... Silence.
On entendit dans le lointain le galop de plusieurs chevaux.
— Ce sont lei Indiens, dit Pablo. S'fl viennent jusqu'ici nous sommes perdus!
— Que faire? murmura Benito.
— 11 faut tout risquer, dit Pablo; je vais essayer de les détourner.
Il s'élança sur le cheval qui lui parut le moins fatigué cl s'éloigna au galop après avoir recommandé de garder pendant quelque temps un profond silence et de ne se servir que de la scie pour abattre les arbres.
Il y eut un moment d'anxiété terrible. Pendant deux ou trois minutes, le galop des chevaux des Indiens continua à se rapprocher. Les mineurs, immobiles, retenaient leur respiration et n'osaient faire un mouvement. Bientôt, cependant, le bruit parut s'éloigner et les mineurs se remirent au travail avec une ardeur flévreuse.
Malgré l'obscurité, ils parvinrent à terminer assez promptement l'espèce d'échelle proposée par Craddle, qui montrait autant d'adresse que d'invention pour les travaux de ce genre.
Ainsi disposés, les trois sapins représentaient assez bien
un grand arbre soutenu par deux étais obliquement placés écartés du bas et se réunissant du haut. Seulement l'arbre du milieu ne descendait pas jusqu'à terre et ne commençait presque qu'à la jonction des deux autres.
On les dressa contre le rocher en faisant le moins de bruit possible pour ne pas éveiller l'attention de Cypriana, qui ne donnait plus signe de vie. Benito, le plus léger, le plus souple et le plus agile de tous, monta le premier en se servant des entailles faites alternativement à droite et à gauche sur les arbres. Au moment oij il arrivait au sommet, il s'aperçut qu'il s'en fallait encore de trois pieds environ que l'échelle ne touchât le niveau de la grotte. 11 appuya les deux mains sur le rebord, enfonça ses ongles dans la pierre et s'enleva à la force des poignets.
Jusque-là l'obscurité avait empêché Cypriana de s'apercevoir de la tentative des mineurs. Le frôlement des pieds de Benito le long du rocher excita l'attention de la métisse. Elle se pencha à l'entrée de la grotte et se trouva face à face avec le capataz, qu'elle ne reconnut pas. Par un mouvement instinctif, elle repoussa Benito, qui faillit tomber à la renverse et ne se soutint que par un effort inouï. La malheureuse, éperdue et consternée, voulut frapper de sa navajâ le capataz, dont les genoux venaient de toucher le sol de la caverne et qui se relevait précipitamment. La main de Cypriana, troublée par la surprise et par la frayeur, ne porta qu'un coup mal assuré, qui déchira seulement l'épaule du métis. Il se releva furieux et s'élança sur Cypriana, qu'il tua d'un seul coup de couteau. Puis il se mit à chercher à tâtons l'échelle de corde, qu'il trouva par bonheur tout près de l'entrée. Cinq minutes après, les mineurs étaient en sûreté dans la caverne.
Tous étaient épuisés de fatigue. Ils se hâtèrent de manger un morceau et de se jeter sur leurs couches de feuilles sèches. Chacun fut chargé de faire le guet à son tour pour épier la venue des Indiens et le retour de Bras d'Acier et de Loïc.
Au moment oi^i Vandeilles, qui s'était proposé pour le premier quart de deux heures, allait réveiller Bucolick, il entendit au pied du rocher les trois glapissements de chacal convenus avec Bras d'Acier. 11 se hâta de jeter l'échelle au gambusino.
nRAS n'AciER.' 28K
-- El Loïc? demanda l\al)lo en niellant le pied dans la grotte.
— Pas de nouvelles.
— Alors je ne me trompais pas. Le malheureureux enfant a été pris par les Indiens. T)u reste, nous allons prohalilement savoir ce qui en est, car les Apaclies vont arriver. Ils m'ont perdu de vue, il y a longtemps; mais je connais assez leur talent de rastreadores pour être certain qu'ils sauront retrouver mes traces.
— Et votre cheval?
— Je viens de le lâcher. Il galope maintenant à fond de train pour rejoindre la cavallada. Àla selle est cachée dans un buisson de mimosas.
— N'y a-t-il pas quelque moyen de porter secours à ce pauvre Loïc? Ne puis-je descendre dans la vallée le chercher?...
— Vous ne trouverez pas Loïc, répondit Bras d'Acier, et vous livrerez le secret de notre retraite.
— Qu'allons-nous faire? demanda Craddie.
— Nous fuirons par l'autre entrée de la grotte.
— Mais, alors, nous...
— Chut, interronipit Bras d'Acier avec un geste impérieux... Écoutez.
Chacun prêta l'oreille. On entendit le galop de plusieurs chevaux.
— Les Indiens, murmura Pablo.
Il se coucha cà l'entrée de la grotte, de manière à ce que son front seul dépassât le rebord du rocher.
Dix minutes après, les sauvages arrivèrent au pied de la montagne. L'obscurité était si profonde qu'on ne pouvait, du fond de la grotte, distinguer ni chevaux ni cavaliers, mais Palilo se rendait compte de leurs mouvements d'après les bruits divers qui montaient de la vallée.
Il entendit les Indiens descendre de cheval et lâcher leurs mustangs, qui se mirent à paitre dans les environs.
286 BKAS d'acier.
Une partie des sauvages allumèrent un grand feu à sept ou huit cents pas de la caverne. D'autres, munis de branches enflammées, se mirent à chercher les traces de leurs ennemis. Ils arrivèrent bientôt au pied du rocher. A la lueur des brandons qu'ils tenaient à la main, on les vit se courber vers le sol, puis regarder autour d'eux comme pour se demander ce qu'étaient devenus les blancs dont ils avaient trouvé la trace jusque-là. Ils passèrent plus d'une heure à examiner les flancs de la montagne, espérant y découvrir quelques traces d'escalade, mais les mineurs avaient pris leurs précautions pour cela.
A ce moment, le brasier, qu'on alimentait sans cesse avec du bois mort, commença à jeter une flamme plus vive, qui projetait sa brillante clarté jusqu'à vingt-cinq ou trente pas de son foyer.
— Loïc est prisonnier, dit Pablo en touchant de la main le bras de Vandeilles, couché près de lui.
Le Français suivit la direction du doigt de Bras d'Acier, et aperçut en effet Kermainguy couché auprès du feu des Indiens. Le pauvre garçon paraissait solidement garrotté. Grâce à la clarté de la flamme qui donnait en plein sur sa figure, on pouvait distinguer jusqu'à l'expression de sa physionomie. 11 avait le visage couvert de sang, et ses yeux à demi fermés révélaient sa fatigue et son épuisement.
Bientôt un des Indiens, celui qui semblait être le chef, s'approcha du petit Breton. 11 lui enleva une partie de ses liens, le força à se lever et parut le questionner avec vivacité. Tantôt il avait l'air de lui faire des promesses, tantôt il levait son machele sur le front du jeune homme avec des gestes de fureur et de menace. Loïc restait impassible.
— Ils veulent savoir de Loïc ce que nous sommes devenus, dit Pablo. Tenez, ils l'emmènent au bas du rocher, à l'endroit probablement où ils auront trouvé la dernière trace.
Les Indiens, en effet, conduisirent le petit Breton au pied de la sierra. Kermainguy refusa sans doute de leur donner aucun renseignement, car ils le ramenèrent auprès du brasier.
Deux d'entre eux coupèrent un arbre d'un pied environ de diamètre et l'enfoncèrent en terre à quelques pas du foyer. Puis on dépouilla le petit Breton de tous ses vêtement et on l'attacha à cet arbre.
— Que vont-ils faire? demanda Vandeilles.
BRAS n'ACir.R. 287
— Us vont soumoltro le pauvre enfant à quelque torture pour le forcer de révéler notre retraite, dit l'ablo, dont la voix tremblait.
— iSous ne pouvons le laisser périr ainsi, dil Vandeillcs; il faut...
— Silence, reprit Tablo; écoutez-moi. Craddie, Vandeilles et Benito, vous allez déblayer l'entrée par laquelle nous avons pénétré dans la grotte l'autre jour. Dès que vous serez sur le point de terminer, prévenez-moi; nous enverrons les femmes en avant sous la conduite de deux d'entre nous. Puis, les autres et moi, nous ferons tout ce qui sera humainement possible pour sauver ce pauvre Loïc.
— Mais ce travail demandera plusieurs heures, s'écria Bucolick avec désespoir, et, d'ici là, le pauvre enfant aura souffert mille morts.
— Dieu m'est témoin, que je donnerais ma vie pour arracher ce pauvre enfant aux supplices qu'il va endurer, mais, pour un seul, je ne puis sacrifier sept personnes.
— Je descendrai seul, alors, ditBucolick.
11 prit une corde qu'il se mil en devoir d'attacher en dedans de la grotte. Pablo la lui retira avec cette fermeté grave et mélancolique qui le caractérisait; puis il entraîna l'Irlandais vers l'endroit oii Berthe et Rosina s'étaient retirées d'après le conseil du gambusino.
— Regardez, dit Bras d'Acier en lui montrant les deux femmes qui cherchaient vainement à dissimuler leurs angoisses. Voulez-vous que, dans une heure, ces pauvres créatures soient entre les mains des Indiens? Leur sort serait encore plus affreux que celui de Loïc,
— J'irai seul, murmura l'Irlandais.
— A vous seul croyez-vous pouvoir sauver Loïc?... Non! Que résultera-t-il de votre folle tentative? On se demandera d'où vous venez, et les sauvages devineront bien vite notre retraite. Quant aux conséquences, songez, je vous le répète, au sort qui attendrait ces deux pauvres femmes dont nous avons juré d'être l'appui.
Bucolick laissa tomber sa tête sur sa poitrine et se couvrit les yeux de ses deux mains.
Quant à Pablo, il s'approcha de Berthe et de Rosina.
— Nous allons être obligés de quitter encore cet asile, leur dit-il. Préparez bien vite les provisions que nous devons emporter. Chacun de nous prendra aussi dans sa ceinture la
part d'or qui lui revient, car nous pouvons être séparés d'un moment à l'autre.
11 leur expliqua ce qu'elles avaient à faire et les quitta pour retourner à l'entrée.
Kermainguy, complètement dépouillé de ses vêtements, était attaché à un poteau tout près du brasier, dont la flamme devait le faire cruellement souffrir. En ce moment, les Indiens s'amusaient à lui lancer des flèches en cherchant à les faire passer le plus près possible de son corps sans le toucher. Quelques maladroits avaient sans doute effleuré de trop près la malheureuse victime, car quelques taches de sang marbraient le visage et le corps de Loïc. De temps en temps, le chef faisait un signe pour arrêter les tireurs, et s'approchait de Kermainguy. Il lui parlait tantôt d'un air insinuant, tantôt d'un air de menace. Chaque fois, Loïc répondait par un signe de tête négatif.
Pablo n'eut pas de peine à deviner que l'Indien demandait au prisonnier de lui révéler la retraite des autres blancs, et que Loïc refusait héroïquement de racheter sa vie aux dépens de celle de ses compagnons.
Ses persécuteurs se lassèrent bientôt de cette torture inutile. Ils cherchèrent quelque autre supplice. Quelques-uns d'entre eux prirent dans le feu des charbons embrasés et leS promenèrent légèrement sur diverses parties du corps de Loïc. Bras d'Acier voyait tout le corps du pauvre enfant frémir et se tordre de douleur.
Cet aflreux spectacle causait une telle impression au créole, que lui-môme sentait ses nerfs se crisper et tout son corps frémir chaque fois qu'un Indien approchait son brandon de Loïc.
De temps en temps, malgré son empire sur lui-même, Pablo était forcé de détourner les yeux. Alors il allait voir où en étaient les travaux de ses compagnons occupés à déblayer l'entrée du côté opposé.
Trois quarts d'heure, qui semblèrent un siècle au créole, se passèrent ainsi.
Au moment où Pablo allait encore retourner à l'autre entrée, il entendit marcher derrière lui. Il se hâta de se retourner et reconnut Benito.
— Est-ce fini? demanda Bras d'Acier.
— Non, Dieu merci ! répondit le capataz.
— Comment, Dieu merci?
BKAS u'a(.ii.k. 289
— Il y a dos InditMis de ce cùlé coinine de celui-ci.
— Des liuiieiis ! vuus on êtes bien sûr?
— Oui, nuillieureusenient.
— Connnent le savez-vuus i'
— 11 y avait nne petite crevasse au-dessus du rocher (|ue nous avons mis dans le passage. J'ai enfoncé ma pifjue dans cette crevasse afin de voir ce que nous avions encore de terre à enlever. Comme j'avais ajouté un long- bâton au manche de ma pique, elle a traversé complètement. Par le trou qu'elle avait fait, il m'a semblé distinguer la lueur d'un feu. J'ai agrandi le trou avec précaution et j'ai reconnu que je ne m'étais pas trompé. Plusieurs hommes étaient assis autour de ce feu. D'autres passaient et repassaient. Nous n'avons pu les compter, mais ils sont très-nombreux.
Malgré son courage et sa force d'âme, Pablo resta un instant écrasé sous le poids de ce nouveau malheur.
— Ainsi, nous sommes cernés! murmura-t-il enfin... Allons, visitez vos armes, prenez votre or et quelques provisions, et puis que Dieu nous protège!
Dix minutes après, les mineurs étaient prêts à partir. Pablo et Bucolick avaient pris sur eux une partie de l'or destiné a Vandeilles. Ce dernier n'en portait que soixante livres. Berthe en avait uiy; vingtaine. Chacun des autres mineurs portait sa propre i)art.
La partie la plus difficile de toute l'entreprise était de descendre le long des rochers sans éveiller l'attention des Indiens.
Ceux-ci, par bonheur, avaient momentanément renoncé à torturer le pauvre Loïc. Vaincus par la fatigue et le sommeil, ils avaient probablement remis au lendemain le spectacle, si doux pour les Indiens, des souffrances de leur ennemi. Ils avaient cessé d'alimenter le brasier, qui brûlait toujours, mais qui ne jetait plus de lueur et dont la cendre étouffait en partie la llamme. Les sauvages se rallièrent autour du feu et s'endormirent presque aussitôt. Quelques sentinelles seules veillaient de chaque côté du camp. On n'avait heureusement mis personne au pied de la sierra, dont la hauteur et l'escarpenient avaient rassuré les Indiens. Quant à Loïc, ses bourreaux l'avaient laissé attaché à son poteau après lui avoir fait avaler de force quehjues aliments. Le malheureux enfant restait là, tout nu, couvert de saug et tremblant de fièvre, de douleur et de froid.
290 ^ BR\s d'acier.
Lorsque Pablo se fut rendu parfaitement compte de la situation des ennemis, il se retourna vers les mineurs et leur fit signe de l'écouter.
— Convenons bien de nos faits, leur dit-il. Les chevaux des Indiens sont là, à droite, contre le petit bouquet d'arbres dont vous connaissez la situation. Craddle, Bucolick et moi nous allons nous précipiter vers Loïc et faire tout au monde pour délivrer ce pauvre enfant. Vous autres, profitez du tumulte pour courir au petit bouquet de bois derrière lequel paissent les mustangs des Apaches. Tâchez d'en prendre quelques-uns et fuyez ventre à terre dans la direction du corral de Vagaage. Suivez ensuite le cours de la rivière et ne vous arrêtez que lorsque vos chevaux tomberont de fatigue. Ayez bien soin de chasser devant vous tous les mustangs, afin que les Indiens ne puissent les trouver pour vous poursuivre. Laissez Beuito vous devancer un peu. Il s'emparera du plus de chevaux possible, quatre au moins, et lesconduira vers nous dès que nous aurons enlevé Loïc,
— Comment le saurai-je? demanda Benito; on n'y voit pas à dix pas.
— J'imiterai trois fois le cri du coyote, répondit Bras d'Acier.
— Mais si je suis pris ou tué?
— Fuyez aussitôt que vous verrez paraître les Indiens.
— La difficulté sera de descendre sans être aperçu, dit Craddle. Ces damnés sauvages ont des yeux de chat.
— Leur feu commence à se couvrir de cendre, dit Pablo, et le rocher n'est plus éclairé par la flamme.
— Comment descendrons-nous? demanda Vandeilles.
— Les hommes avec des cordes à nœuds que j'ai fait préparer; les femmes au moyen de l'échelle.
— Hâtons-nous, dit Beuito qui était retourné jeter un dernier coup d'œil à l'autre entrée. Je ne sais si les Indiens de la vallée del Desierto ont entendu le bruit de nos travaux, ou bien s'ils ont aperçu quelque lumière, mais ils sont en train de creuser le passage. On entend distinctement les coups de leurs outils. Par bonheur, ils n'ont pas pris un bon endroit.
— Partons, reprit Pablo. Mais, avant de nous lancer dans cette tentative, si périlleuse, serrons-nous une dernière fois la main et prions Dieu de nous proléger.
Lesmineurs s'embrassèrent avec une silencieuse effusion. Ces hommes de bronze étaient violemment émus par la solennité de ces adieux.
Berthe elle-même s'avança vers I5ras d'Acier et lui présenta son beau front, sur lequel le gambusiuo appuya ses lèvres tremblantes.
— Songez à ceux qui vous aiment, Pablo, murmura la jeune femme à son oreille, et conservez-vous pour eux.
— Pablo, dit un instant après Rosina, qui profita de l'obscurité pour effleurer de ses lèvres celles du créole, Pablo, je voudrais mourir avec toi.
Bras d'Acier la serra, en soupirant, sur son cœur, et donna le signal du départ. Pablo et Henito descendirent les premiers afin de tenir le pied de l'échelle pour faciliter la descente de Berthe et de Rosina. Celles-ci se hâtèrent de les suivre, car on entendait distinctement la voix des sauvages qui allaient pénétrer par l'autre extrémité de la grotte.
Se croyant parfaitement en sûreté du côté du rocher, les Apaches qui faisaient le guet concentraient toute leur attention sur les prairies et sur le petit bouquet de bois, du coté opposé à la sierra. Cette circonstance permit aux mineurs de descendre sans être aperçus,
— Prenez sur la droite et rampez le plus loin que vous le pourrez, dit Pablo à Vandeilles. Quand vous croirez imprudent d'avancer davantage, poussez deux fois le glapissement du chacal; ce sera le signal pour que je coure à Loïc. Alors, tapissez-vous dans l'herbe et attendez. Dès que vous entendrez les hurlements des Indiens et que vous nous verrez dans la lumière du feu, courez aux chevaux. Si Dieu vous permettait de tourner complètement le bivouac des sauvages et d'arriver aux mustangs sans être aperçus (ce que vous pourrez peut-être faire, grâce à la hauteur des herbes), poussez trois cris de chacal aussitôt que vous serez en selle. Partez, et que Dieu veille sur vous. Faites le détour aussi grand que possible, car l'ondulation des herbes vous trahira, malgré l'obscurité.
Vandeilles, Bucolick, Berthe et Rosina s'éloignèrent en suivant Benito, qui s'était chargé de les conduire. Craddie et Pablo restèrent blottis au pied de la sierra qui les couvrait de son ombre protectrice. Une heure, dont chaque minute semblait une journée, s'écoula lentement. Aucun bruit ne troublait le silence de la vallée.
Enfin, trois glapissements de chacal retentirent de l'autre côté du bivouac.
— Dieu soit loué! Elles sont sauvées! murmura Pablo. A Loïc maintenant I
— Fxoutez, dit Craddie en posant la main sur le bras du gambusino.
On entendait un léger frôlement le long du rocher.
— On remonte l'échelle et les cordes.
— Les Indiens de l'autre vallée ont pénétré dans la caverne, reprit Pablo, Ils auront vu les Apaches et craignent sans doute d'être attaqués. Il me vient une idée : éloignezvous et gagnez en rampant sur la gauche ; puis courez à Loïc aussitôt que je tirerai un coup de pistolet.
7\umême instant, les sentinelles indiennes poussèrent un cri d'alarme et se précipitèrent vers le petit bouquet de bois. Les sauvages venaient d'entendre le galop précipité des mustangs qu'emmenaient les compagnons de Bras d'Acier.
Eu moins d'une minute, tout le camp fût sur pied.
Cet instant avait suffi à Pablo pour attacher aux franges des zarapes quelques poignées d'herbes sèches.
11 y mit le feu en tirant deux coups de revolver. Puis, se jetant à plat ventre au milieu des hautes herbes, il rejoignit Craddie au moment où ce dernier se levait pour s'élancer vers Loïc.
Tandis qu'une partie des Indiens courait après les mustangs; les autres, dont l'attention venait d'être attirée du côté de la montagne par les deux coups de revolver, se précipitaient vers les ouvertures que la llamme leur avait un instant permis d'apercevoir le long du rocher. Habitués aux ruses des autres peuplades indiennes, les Apaches se figurèrent presque tous que la fuite des chevaux était une ruse pour détourner leur attention du rocher. L'échelle de cordes dont ils distinguaient le mouvement leur prouvait en ellet assez clairement que des ennemis étaient cachés dans cette partie de la montagne.
Pablo et Craddie profitèrent de cet instant de tumulte, de confusion et d'indécision pour s'élancer vers Loïc, auquel les sauvages ne pensaient plus en ce moment. En un clin d'oeil ils eurent tranché les liens du pauvre garçon. Pablo le prit dans ses bras et se mit à courir, précédé par Craddie.
BUAS li'AClEtl. 29^3
Le gambusino lança lo signal convenu avec Bcnito, qm répondit aussitôt et accourut vers ses amis avec deux chevaux sans compter le sien. Ces animaux, que la présence des blancs effrayait à un pointextraordinaire, n'avaient, niallieureusement, pas de brides ; mais Pablo avait tout prévu. Chaque mineur portait en ceinture un bridon qu'il passa précipitamment dans la bouche du mustang. Avant que cette opération, que la résistance des chevaux rendait fort dilticile, fût complètement terminée, une douzaine d'Indiens s'é« lancèrent sur les mineuis.
— Benilo ! cria Bras d'Acier, prenez Loïc devant vous et partez.
Tandis que le capataz se btâtait d'obéir, Craddie et Bras d'Acier déchargeaient leurs revolvers sur les sauvages. Cinq Indiens roulèrent à terre. Un d'eux, blesse à mort cependant, saisit Pablo par la jambe et faillit le renverser. Bras d'Acier lui fendit le crâne d'un coup de crosse de revolver et s'élança sur l'un des mustangs.
— En avant! cria Pablo dès qu'il vil que ses compagnons étaient prêts.
Craddie déchargea son revolver et ses pistolets sur les Indiens qui accouraient pour les retenir, et les trois chevaux partirent au galop. Un Indien était parvenu à. grimper sur la croupe du cheval de Pablo, mais ce dernier lui saisit le bras, l'arracha des arçons et le jeta à terre la tète la première. Quelques sauvages s'élancèrent après les fugitifs, mais, quelle que fût leur vitesse, ils n'étaient pas de force à suivre le galop des chevaux.
Occupé à protéger ses compagnons, Pablo n'avait pu brider son propre cheval, qu'il ne maîtrisait que par la puissante action de ses jambes. Il lui mit la bride tout en galopant, et passa devant ses deux amis. Les chevaux de ceuxci se défendaient de temps en temps contre leurs cavaliers, dont ils ne reconnaissaient ni l'odeur, ni les mouvements, ni la voix.
11 rejoignit bientôt Benito, dont le mustang était retardé
par son double fardeau, puis les trois coursiers galopèrent de conserve.
— Comment va Loïc? demanda Pablo.
— Je crois qu'il a perdu connaissance, répondit Benito. Le malheureux enfant est dans un état affreux. Il n'en réchappera pas. Peut-être môme est-il déjà mort.
— Donnez-le-moi, reprit Bras d'Acier; votre cheval doit être fatigué. Chacun de nous prendra Loïc à tour de rôle.
— Eh bien! demanda Craddie au gambusino, qui avait mis Loïc devant lui et qui posait sa main sur le cœur du petit paysan.
— Il vit, répondit Pablo, mais d'une voix si triste que chacun se sentit froid au cœur.
Au premier ruisseau qu'on rencontra, Pablo descendit de cheval et jeta un peu d'eau à la figure de Kermainguy, qui reprit enfin connaissance.
— Comment vas-tu, mon pauvre Loïc? lui demanda le gambusino.
— Moi, je suis perdu, répondit-il avec une douceur résignée ; mais les autres? Madame Vandeilles et la senora Rosina?
— Elles sont devant nous, mon ami.
— Rejoignons-les 1 s'écria Loïc. Je ne veux pas mourir
Pablo comprit ce qui se passait dans le cœur du Breton, qui voulait revoir Rosina avant de mourir.
— A chevall s'écria- 1- il.
Au moment où les mineurs se remettaient enroule, ils entendirent le galop de cinq ou six chevaux qui venaient du côté de la caverne.
— Quelques mustangs nous auront échappé dans l'obscurité, dit Benito, et ces damnés Indiens s'en seront emparés.
— Galopons toujours, répondit Bras d'Acier; nous sommes. Dieu merci, de force à leur résister.
Vers cinq heures du matin, au moment où le soleil paraissait à l'horizon, les mineurs se trouvèrent non loin du corral.
— Arrêtons-nous un instant, dit Bras d'Acier, dont le cheval commençait à s'épuiser sous son double fardeau, car Pablo n'avait pu se décider à confier à d'autres le pauvre Loïc.
Celui-ci, le bras passé autour du cou du gambusino, et le
corps enveloppé dans la manga de ce dernier, appuyait sur la poitrine du créole sa tête endolorie et son visag^e couvert de brûlures et de sillons sanglants.
— Qu'allons-nous faire? demanda Craddie.
— Attendons d'abord les Indiens qui nous poursuivent, afin qu'ils ne puissent rejoindre nos amis. Puis nous irons au corral.
— Cela nous prendra bien du temps!
— Oui, mais nous aurons des chevaux frais, et surtout nous lâcherons ceux que nous ne pourrons emmener, et (lui, sans cela, tomberaient entre les mains des Indiens.
— Vous avez toujours raison, Pablo, dit Craddie. Attendons.
Dix minutes après, sept Indiens, lancés à fond de train et courbés sur leurs selles de bois, apparurent dans le lointain. Chacun d'eux était armé d'un sabre ou d'un macana, d'un arc et de cinq ou six flèches. N'apercevant pas les blancs cachés dans le bois, les sauvages continuèrent à presser de nouveau l'allure de leurs mustangs. Au moment oii ils arrivèrent à quarante pas des mineurs, Pablo commanda le feu. Quatre coups de carabine retentirent. Un des Indiens tomba à terre. Deux autres se cramponnèrent à la crinière de leurs chevaux, que leurs mains défaillantes ne pouvaient plus guider. Le premier tomba au bout de quelques minutes. L'autre allait disparaître, lorsqu'une balle, lancée par Bras d'Acier, atteignit le cheval et le fit tomber sur les genoux. Le pauvre animal se releva, fit quel bonds désordonnés qui désarçonnèrent son cavalier, et roula bientôt sur le gazon avec le cadavre de son maître.
Pendant ce temps, les quatre autres Indiens se lançaient sur les mineurs en poussant des hurlements furieux. Craddie, toujours calme, en laissa approcher un à dix pas et lui envoya deux balles de revolver qui lui traversèrent la poitrine. Un cinquième, plus adroit, Ht cabrer son cheval au moment ofi l'Américaiu rajustait : la balle se perdit dans l'encolure du mustang. Avant que Craddie ptit tirer un second coup, l'Indien lui décocha une flèche qui lui déchira la joue droite à quelques millimètres de l'œil en glissant sur l'os de la pommette. La commotion fut si forte et si douloureuse que l'Américain se renversa en arrière et fut sur le point de perdre connaissance. Heureusement pour lui, l'Indien gouvernait avec peine son cheval, rendu furieux par la blessure
2!1fi BRAS d'acier.
que lui avait faite la balle de Craddle. Au moment où le sauvage levait son sabre pour frapper son ennemi, Craddle lui tira, à bout portant, un troisième coup de revolver. Au même instant, Pablo assénait un coup de machete au sauvage. Atteint à la fois de deux blessures mortelles, l'Indien tomba sur le cou du cheval, dont les ruades l'eurent bientôt renversé.
Quant aux deux autres Apaches, l'un avait été lassé et jeté à bas de son cheval parBenito. Le capataz avait ensuite poignardé son ennemi, déjà à moitié étranglé.
Enfln le septième Indien avait péri sous le machete de Pablo.
— Vite au corral, dit ce dernier. Prenons leurs chevaux, qui sont moins fatigués que les nôtres et dont les selles pourront nous servir, quoiqu'elles soient bien incommodes.
— Et nos chevaux? dit Craddle.
— Il faut leur couper le jarret, répondit Pablo. Sans cela, ils retourneraient à la caverne et pourraient servir aux Indiens. Gardons le meilleur de la bande pour celui qui portera Loïc.
Cette cruelle, mais nécessaire opération terminée, les mineurs se hâtèrent de gagner le corral. Les trois autres mineurs se mirent en devoir de lasser trois chevaux. Ils auraient bien voulu pouvoir en emmener davantage, mais ils savaient qu'il leur serait impossible de guider à la fois deux de ces sauvages animaux. A peine même chacun d'eux pouvait-il diriger sa nouvelle et indocile monture.
Grâce à l'habileté extraordinaire de Pablo etdeBenito, on eut bien vite lassé les trois mustangs, qui furent sellés et bridés comme nous l'avons raconté plus haut.
Au bout d'une demi-heure de lutte, les captifs se résignèrent à suivre la direction que voulaient leur donner leurs énergiques cavaliers. Dans l'état de surexcitation oi!i se trouvaient les mineurs, chacun de ces hommes, naturellement fort et énergique, sentait sa vigueur et son courage doublés par les dangers de la situation.
Pendant que Pablo et Benito s'occupaient à faire boire les chevaux sauvages, qae la soif dévorait, Craddle avait lavé et pansé de ses mains les affreuses blessures de Loïc Kermainguy. Ce dernier avait supporté ces soins douloureux avec un admirable courage.
— Avez-vous encore besoin de quelques instants de re-
iiRAS n'AriF.n. J'.n
pof;':' demanda Jîras d'Acier en revenant auprès du iielil l?rcloM, ditnl il serra les mains avee une profonde émotion.
— Non, don Pablo ; parlons, je vous en conjure.
— Vous souffrez cruellement, mon pauvre jj^arf-on?
— Un peu, mais n'importe, partons.
Les mineurs se hâtèrent d'ètancher leur soif et de tremper leurs visages dans les ondes de l'aguage. Cinq minutes après, ils galopaient de nouveau dans la direction qu'avaient suivie leurs amis quelques heures plus tut.
Vers huit heures du matin, les mineurs aperçurent devant eux la rivière que Bras d'Acier avait engage Vandeilles à côtoyer.
— Avant une heure, nous aurons rejoint nos amis, dit Pablo. Je vois aux empreintes que leurs chevaux sont épuisés de fatigue. Un d'eux s'est même abattu, là, sur celte butte. 11 n'ira pas loin désormais.
Une demi-heure après, en effet, les mineurs rencontrèrent Vandeilles, Bucolick, Berthe et Rosina, qui les attendaient au bord de la rivière que leur avait indiquée Bras d'Acier.
Celle rivière, connue sous le nom de Horses's-river, à cause du grand nombre de chevaux sauvages qu'on rencontre sur ses bords, avait plus d'un quart de lieue de largeur en cet endroit. Au milieu, se trouvait un roc escarpé, couvert de bois et de plantes touffues.
Les mineurs se serrèrent la main avec l'effusion de gens qui viennent d'échapper par miracle aux plus terribles dangers. Leur joie eût été complète sans l'aftreux état dans lequel se trouvait le pauvre Loïc. Ce dernier, qui avait toujours refusé de s'arrêter, avait fini par perdre connaissance, il respirait à peine lorsqu'on le descendit au bord de la rivière.
Tandis que Berlhc et Bosina, les larmes aux yeux, s'empressaient autour de leur petit compagnon, Pablo interrogeait Bucolick.
— Que sont devenus les mustangs que vous chassiez devant vous? demanda Bras d'Acier.
— Ils m'ont presque tous échappé.
— C'est malheureux, car ils seront retournés au camp des Indiens.
— Je le sais bien, don Pablo, mais je n'ai pu mieux faire. Tant que le terrain les a forcés de rester en bande je les ai gardés devant nous; mais, en arrivant à une grande dai-
298 BBAS d'acier,
rière que vous avez dû traverser, il y a deux heures environ, les maudits animaux se sont dispersés malgré tous nos efforts.
— Qu'allons-nous faire maintenant? demanda Benito, qui avait fini par se soumettre complètement aux ordres du gambusino, qu'il continuait cependant à haïr comme auparavant.
— Je vais étudier le terrain, dit Pablo. Je crois qu'à deux milles d'ici se trouvent des marécages qu'il est impossible de traverser.
— Alors il faudrait passer la rivière maintenant, reprit Benito.
— Donnez-moi le cheval le moins fatigué. Je vais pousser une reconnaissance vers l'endroit oij je crois que commencent les marécages. En attendant mon retour, commencez les préparatifs d'un radeau, si vous en avez la force.
Quoique harassés de fatigue et se soutenant à peine, les mineurs se mirent aussitôt à couper du bois pour faire un radeau.
Pendant ce temps, Berthe et Rosina cherchaient à calmer les cruelles douleurs qu'endurait le pauvre Loïc. Le malheureux enfant souffrait horriblement. De douloureux élancements crispaient à chaque instant ses membres' brisés et faisaient tressaillir tout son corps. Il avait pris la main de Rosina et la tenait appuyée sur son cœur. L'Espagnole sanglotait et couvrait de baisers la main du petit Breton, qu'elle avait prise dans les siennes.
— Vous penserez quelquefois à moi, n'est-ce pas? disait Loïc en la regardant avec ses grands yeux bleus, dont les paupières brûlées et sanglantes pouvaient à peine se soulever.
— Mon pauvre Loïc! mon pauvre Loïc! répétait Rosina en sanglotant. C'est pour nous sauver que vous vous êtes laissé torturer ainsi.
— Tout autre aurait fait comme moi, répondit Loïc. Mais, au milieu de toutes mes tortures, j'étais bien heureux de penser que je souffrais pour vous. Vous prierez pour moi quelquefois, n'est-ce pas, seiiora?... Tenez, laissez-moi vous donner ce chapelet. 11 n'est pas beau, mais ce sera un dernier souvenir de votre pauvre compagnon de route.
— 11 ne me quittera jamais, dit Rosina en baisant le chapelet que lui tendait le petit Breton.
BRAS d'acier. 2fl9
— Que j'ai soif! murmura Loïc que la fièvre dévorait. Rosina fit un mouvement pour aller lui chercher de l'eau.
il la retint doucement,
— Ne me quittez pas, dit-il. Si j'allais mourir pendant que vous ne serez pas là!
Berihe revint avec Bucolick, qui apportait de l'eau dans son chapeau, au fond duquel il avait mis quelques grandes feuilles d'arbre. Loïc le remercia affectueusement et but à longs traits.
— Comme vous souffrez ! mon ami, lui dit Berthe avec émotion. Oh ! pourquoi êtes-vousvenu dans cet affreux pays?
— Je ne me plains pas de mon sort. Si j'étais resté en Bretagne, je ne vous aurais pas connue, murmura-l-il tout bas à l'oreille de Rosina. J'aune mieux mourir ainsi, la tête sur votre épaule, que de vivre n'importe où.
— Tu m'aimais donc bien, mon pauvre Loïc? dit Rosina, émue jusqu'au fond du cœur.
— Oh! oui ! Je le sens bien maintenant. Aussi je regarde ma mort comme une juste punition de ce que j'ai oublié près de vous le vœu que j'avais fait de me consacrer à Dieu. Les tourmeuts que j'ai supportés m'obtiendront peut-être^ mon pardon.
— Que Dieu te conserve la vie, mon pauvre Loïc, interrompit Rosina avec élan, et je fais vœu de couper mes cheveux pour les suspendre à l'autel de la Sainte-Vierge!
— Vous feriez ce sacrifice pour moi ! dit Loïc avec une joie profonde.
— Certes oui, et de grand cœur. Tu ne sais donc pas combien je t'aime, mou pauvre Loïc?
Il sourit doucement.
— Oui, dit-il tout bas, mais ce n'est pas comme cela que vous aimez don Pablo?
Rosina baissa les yeux et rougit.
— Vous voyez bien qu'il vaut mieux que je meure, reprit Loïc avec douceur. Depuis que j'ai commencé à vous aimer je ne suis plus le môme. Je serais devenu jaloux, méchant... Mon Dieu, mon Dieu, que j'aurais voulu trouver un prêtre ici pour me confesser. Si l'abbé Lemarec était là, comme il aurait de la peine à me reconnaître. Je n'oserais plus le regarder en face... et le marquis, il me dirait...
Le délire conuuençalt à s'emparer ci a pauvre garf^on. Bientôt il battit complètement la campagne. 11 prenait Bucolick,
300 BRAS D \ClliU.
tantôt pour le marquis de Trégaslcl, lanlôt pour Bras d'Acier, auquel il demandait pardon de sa jalousie. Lorsque Pablo revint auprès de lui, cependant, il eut une lueur de raison et reconnut le gambusino, qu'il embrassa avec effusion en le remerciant de toutes les bontés qu'il avait eues pour lui. Pablo pleurait à cbaudes larmes, ainsi que les autres mineurs, groupés autour du pauvre enfant, que tous avaient pris en affection. ''
Connaissant la confiance aveugle que Loïc avait dans ses paroles, Bras d'Acier essaya de lui faire comprendre qu'il se chargeait des 70,000 fr. du marquis de Trégastel et de l'avenir du grand-père de Loïc. Kermainguy sembla comprendre, car un sourire^de joie glissa sur sa pauvre tigure déchirée, mais il ne répondit pas et continua de déraisonner. Il parlait de son pays, de son grand-père, de son biniou, de ses poésies; puis il joignait à tout cela le nom de ses compagnons de voyage, et surtout celui de Rosina, qui revenait à chaque instant. Il reconnut aussi Bucolick, pour lequel il avait une affection toute particulière, et lui tendit la main en même temps qu'à madame Vandeilles.
, Enfin, au bout d'un quart d'heure d'une affreuse agonie, le malheureux enfant rendit le dernier soupir dans les bras de Rosina. Pablo s'en aperçut le premier. 11 posa la main sur le cœur de Loïc et dit d'une voix profondément émue ;
— Loïc est mort, mes amis. Prions pour lui.
Les mineurs se laissèrent tomber à genoux. Jamais aucun d'eux n'avait été aussi vivement impressionné que par la mort de ce courageux enfant, si bon, si affectueux et si aimé d'eux tous. Craddle lui-même, qui se faisait presque gloire de son égoïste insensibilité, détournait la tête pour essuyer ses larmes.
L'enfant de Rosina, que Loïc portait presque continuellement et pour lequel il était d'une bonté charmante, sanglotait en voyant les autres pleurer, et voulait absolument réveiller son ami, que le pauvre petit croyait endormi. Sa mère fut obligée d'employer la force pour le retirer de dessus le corps de Kermainguy.
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— Il faul lui crouscrunc fosse, dit Riicolick.
— Cela nous est impossible en ce moment, répondit Pablo. Notre temps est pi-écieiix. Achevons le radeau. Nous emporterons le corps de Loïc, et nous l'enterrerons dans l'îlot.
— Nous y allons donc décidément? demanda Vandeilles.
— Oui, répliqua Bras d'Acier.
— Et les chevaux? demanda Benito,
— Il faut les chasser dans les marécages, répondit Vandeilles.
— Non, dit Pablo. D'abord ils nous sont indispensables pour notre fuite. Ensuite les Indiens les trouveraient immédiatement, et devineraient facilement ce que nous sommes devenus.
— Ils nous suivront à la nage, et nous les attacherons à la remorque du radeau.
— Le courant les entraînera.
— Essayons toujours, dit Benito, car, si nous nous retrouvons encore sans montures, notre situation ne sera guère améliorée.
— Attendez, dit Pablo, je vais aller porter une corde à l'îlot. Je lui ferai faire un tour sur quelque arbre solide, et j'en rapporterai ici l'extrémité. Nous ferons ensuite marcher le radeau en le halant du rivage avec la corde.
Il exécuta la manœuvre qu'il venait d'annoncer, et revint ensuite auprès de ses compagnons. Ceux-ci s'embarquèrent sur le radeau, après lequel ils attachèrent les chevaux.
Quant à Pablo, il se réserva le rùle le plus dangereux, celai de rester le dernier sur l'îlot, alin do défendre le càble roîUrn les Indiens si ceux-ci essayaient de le couper avant que le radeau fût parvenu à sa destinalion.
Les mineurs venaient à peine de quitter la rive, lorsque Bras d'Acier entendit les feuilles et les branrhagcs du bdis craquer sous des pas prt'cipités.
— IlAtez-vous, voici les Indiens! cria-il à ses amis, tout
en armant son fusil et eu préparant son revolver, qu'il prit entre les dents.
Les mineurs se cramponnèrent au câble de toutes leurs forces pour résister au tourbillon qui commençait à attirer leur esquif. Malgré leurs efforts désespérés, la puissance du courant était si grande, que presque toutes les amarres du radeau se rompirent. Une minute de plus et tout sombrait. Les mineurs parvinrent cependant à gagner le bord; mais le radeau était si démembré, qu'il se divisa en cinq ou six morceaux en touchant le rivage.
Pendant ce temps, Bras d'Acier tenait tête aux Apaches qui venaient de déboucher près de lui. Il tira successivement deux coups de carabine et quatre coups de revolver. Chaque balle tua un homme. Les Indiens s'arrêtèrent un moment. Us étaient une vingtaine, cependant; mais leurs flèches ne pouvaient lutter contre les armes terribles du créole.
Aussitôt que ce dernier vit que ses amis avaient gagné le rivage, il coupa le câble, et se jeta à la nage pour les rejoindre. Tout à coup, soit que la force lui eût manqué, soit qu'il eût heurté quelque tronc d'arbre ou quelque rocher, soit que la fatigue lui eût donné une crampe, soit enfin qu'il eût été blessé, il se débattit un instant comme un homme qui se noie, et disparut dans les roseaux qui s'avançaient jusqu'à dix à douze pieds de l'Ilot.
Les mineurs poussèrent un cri de détresse, auquel les Indiens répondirent par des hurlements de joie.
— Sauvez Pablo ! s'écrièrent en même temps Berthe, Rosina et Bucolick.
— Il est mort, répondit Benito, nous ne pouvons plus rien pour lui.
— Peut-être va-t-il reparaître, s'écria Berthe. Attendez encore un instant.
— Non, dit Benito; voici déjà trois ou quatre minutes qu'il a disparu. Son sort est maintenant certain, et ce serait folie que de vouloir lui porter secours. Voici les Indiens qui se jettent à la nage pour nous rejoindre. Songeons à nous, et partons.
Il s'élança sur un cheval, prit sa femme et son enfant dans ses bras, malgré la résistance de Rosina, et s'éloigna au galop.
— Venez, Berthe, dit Vandeilles , en cherchant à entrai-
PI\A8 d'acier. 303
ner la jeune femme, qui, pâle, immobile et muette, semblait frappée de stupeur et d'engourdissement. Venez-vous? reprit-il avec colère.
Elle passa la main sur son front, et regarda Vandeilles comme si elle n'avait ritMi entendu.
Voyant qu'elle restait toujours immobile, le Français suivit l'exemple de Benilo, qui galopait déjà le long de la rivière. Il monta à cheval, prit Berlhe dans ses bras, et partit ventre à terre.
Craddie et Bucolick restèrent seuls.
— Partez, dit Bucolick en montrant à l'Américain le cheval qu'on leur avait laissé.
— Et vous?
— Moi, je reste. Peut-être Bras d'Acier vit-il encore. Je vois des Indiens plonger à l'endroit oîi il a disparu. Dites à madame Vandeilles que je ne m'éloignerai d'ici que lorsque je serai certain du sort de Pablo. Dites-lui aussi que, s'il vit encore, je le sauverai, ou que je mourrai avec lui.
Les deux hommes échangèrent une poignée de main silencieuse, et Craddie s'éloigna de toute la vitesse de son cheval, qui, moins chargé que les autres mustangs, eut bientôt rejoint ses camarades.
Quant à Bucolick. qui s'était caché dans une touffe de plantes aquatiques, en se couvrant la tète de leurs larges feuilles, il épiait tous les mouvements des Indiens qu'il voyait courir sur le rivage.
D'autres Apaches continuaient à plonger pour retrouver le gambusino.
Au bout de deux ou trois minutes, un desïndiens poussa un cri de joie et leva au-dessus de l'eau la tète de Bras d'Acier. Les autres sauvages vinrent à son secours, et dégagèrent les pieds du créole, qui s'étaient pris dans les roseaux. Bucolick comprit alors pourquoi Bras d'Acier avait enfoncé si promplement. Pablo paraissait complètement inanimé, et sa tète pendait inerte sur l'épaule des Indiens qui le portaient.
A l'exception des sauvages qui traversaient en ce moment la rivière à la nage, tous les Indiens firent volte-face et rentrèrent dans le bois.
Bucolick resta près d'une demi-heure sans rien voir et sans rien entendre. Au bout de ce temps, il aperçut une pirogue montée par douze indiens, qui traversait la rivière à
304 ^ BRAS d'acieu.
deux ou trois porlccs de fusil de lui. Au milieu des rameurs, Bucolick reconnut Bras d'Acier couché à l'arrière du bateau. La barque aborda bientôt. Bucolick attendait ce moment avec anxiété pour savoir dans quel état se trouvait Pablo. Autant qu'il pouvait en juger à cette distance, le gambusino descendit à terre d'un pas assez ferme, quoiqu'il fût solidement garrotté.
Les Indiens sautèrent sur le rivage, à l'exception de deux d'entre eux, qui restèrent sur la barque et retournèreni vers l'autre bord. Quatre sauvages restèrent sur la rive avec Pablo, tandis que les six autres suivaient la trace des mineurs le long de la rivière. '
Toute l'attention des quatre gardiens étant concentrée sur leur prisonnier et sur leurs camarades qui s'éloignaient, Bucolick put se glisser au milieu des arbres et se rapprocher peu à peu du gambusino. Comme il était assez maladroit à ce genre d'exercice, il n'avançait que très-lentement, et, de plus, il était obligé de faire des haltes fréquentes. Son intention était d'attaquer les Indiens qui gardaient Bras d'Acier; mais il attendait pour cela que les autres se fussent éloignés.
Une centaine de pas le séparaient encore du gambusino, lorsqu'il vit reparaître la pirogue. Celte fois, elle contenait quatorze Indiens. Ceux-ci étaient obligés de conserver l'immobilité la plus complète pour ne pas faire sombrer leur esquif, qui n'était destiné à porter que sept ou huit personnes tout au plus.
Bucolick se blottit de nouveau dans les roseaux, et attendit que les Indiens eussent débarqué. Deux fois encore, la liarque fit le même voyage. Au dernier trajet, elle revint moins chargée. L'Irlandais compta en tout trente-quatre sauvages, en y comprenant les gardiens de Bras d'Acier.
Aussitôt réunis, les Indiens partirent en courant dans la direction qu'avaient déjà suivie quelques-uns de leurs camarades. Bientôt il ne resta plus que Bras d'Acier et deux Indiens. Ceux-ci portèrent leur prisonnier dans la pirogue, prirent les pagaies et suivirent la rivière en longeant le rivage.
Pendant ce temps, le gros de la bande continuait à chercher à terre la trace des blancs ; mais la barque les eut bientôt perdus de vue. Malgré sa fatigue, Bucolick réunit toutes ses forces pour suivre la pirogue. Il ne put la rejoindre qu'à la nuit.
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11 eût été (lanftoronx de voyager dans l'obscurité sur nette rivière, qui charrie continuelieiiienl des troncs d'arbre, et présente à chaqiK^ instant des ol)slaclcs contre lesquels viendraient se briser les bateaux. Aussi les Indiens s'étaientils arrêtés et avaient- ils attaché leur pirogue à un arbre du rivage.
Un d'eux descendit à terre pour chercher du bois mort, afin d'allumer du feu et de faire cuire leur repas.
Épuisé parla rapidité de sa course, l^ucolick fut obligé de s'arrêter à une quarantaine de pas de renil)arcation pour reprendre haleine. Lorsqu'il se fut enhu reposé, il s'approcha, en rampant, de la pirogue : ses chaussures en corde, assez semblables à celles des montagnards de certaines parties de ri'-spagne, lui étaient d'un grand secours, parce qu'elles faisaient beaucoup moins de bruit que des chaussures ordinaires. Son costume aussi, composé d'une g amusa (sorte de blouse ou de chemise), en peau de daim, le servait merveilleusement et se confondait avec la terre.
Malgré toutes les précautions de Bucolick, l'ouïe subtile de l'Indien distingua le bruit des branches froissées par les mains de l'Irlandais. 11 poussa un cri d'alarme et se précipita vers l'endroit où se trouvait Bucolick. Ce dernier comprit que la ruse était désormais inutile et se jeta à l'eau, son revolver entre les dents, en nageant de toutes ses forces, aliu de gagner la pirogue. L'Indien, qui s'était douté de son intention, y arriva avant lui. Au moment où Bucolick posait la main gauche sur l'embarcation, il reçut en même temps un coup de sabre qui lui coupa presque le poignet gauche, et un coup de macana qui lui aurait fendu la tête, si la main de son ennemi n'avait été en partie détournée par Bras d'Acier. Hors d'état de remuer les pieds, et les mains garrottées de manière à faire jaillir le sang, Pablo s'était laissé couler entre les jambes de l'Indien, qu'il avait fait trébucher au moment où l'Apache levait le bras pour frapper Bucolick.
Malgré son poignet brisé, celui-ci eut le courage de ne pas lâcher la barque. 11 tira un coup de revolver sur le jeune indien, et le tua. Une seconde balle de revolver, tiri'e presque au hasard, cependant, lit justice du vieil Apache qui fut ensuite jeté par-dessus le bord.
Mais déjà les sauvages, attirés par les cris de leurs compagnons et par la détonation des revolvers, accouraient en toute hâte vers la pirogue.
Bucolick se hâta de trancher les liens de Pablo .
— Coupez l'amarre et prenez les pagaies, lui dit-il précipitamment : les forces m'abandonnent...
— Je ne puis faire un mouvement, lui répondit Pablo. Les Indiens m'avaient tellement serré, que mes bras et mes mains sont maintenant comme ceux d'un cadavre.
L'Irlandais, qui venait de se laisser couler au fond de la pirogue, se releva à demi sur les genoux et se mit à couper l'amarre. Déjà les Indiens n'étaient plus qu'à, une portée de pistolet tout au plus des deux mineurs. Enfin l'amarre se rompit. Pablo ne pouvant encore bouger, Bucolick fit un effort désespéré pour éloigner la pirogue du rivage. Au même instant, les Indiens arrivaient sur le bord. Quelques-uns se jetèrent à la nage; d'autres tendirent leurs arcs et lancèrent une grêle de flèches sur la pirogue, dont le remous leur indiquait la position.
— Voici deux Indiens qui nous arrivent à droite, dit Bucolick. Prenez garde, Pablo... Tenez, un d'eux lève la main pour saisir le bord de la pirogue.
Pablo fit un effort désespéré et se jeta sur le sauvage, dont il écrasa les doigts d'un coup de ses deux poings fermés. Mais déjà cinq ou six autres sauvages surgissaient de chaque côté de la pirogue.
Galvanisé par l'imminence du danger, Pablo saisit les pagaies et parvint à s'éloigner du bord. Au bout de deux ou trois minutes, il avait repris la liberté de ses mouvements, et, sous ses bras robustes, la pirogue vola rapidement sur le fleuve.
— Où sont nos amis? demanda-t-il à Bucolick.
— Je crois qu'ils ont suivi le rivage, répondit l'Irlandais. Malgré tous les dangers que présentait la navigation du
fleuve pendant la nuit, Bras d'Acier se vit forcé de continuer son trajet. La tâche qu'il entreprenait était d'autant plus difficile, que la pirogue, faite pour quatre rameurs au moins, était fort difficile à mener pour un seul individu, quelles que fussent sa vigueur et son adresse. Or, la blessure que Bucolick avait reçue au poignet le mettait hors d'état de rendre aucun service à son compagnon.
Plusieurs fois, l'embarcation rencontra des troncs d'arbre et des rochers. 11 fallut toute la présence d'esprit et toute l'adresse de Pablo pour échapper à ces dangers sans cesse renouvelés.
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Pendant ce temps, Craddie galopait sur la trace des autres mineurs. Les chevaux de Vandeilles et de Benito ayant à porterun double fardeau, son mustanfr les eut bientôt rejoints.
En voyant arriver l'Irlandais, Berthe et Rosina se précipitèrent vers lui pour demander ce qu'était devenu Bras d'Acier.
Les deux pauvres femmes faisaient pitié. Rosina pleurait et maudissait Benito, qui l'avait entraînée de force. Berthe ne disait rien, mais on lisait la douleur et l'angoisse sur sa figure décomposée. Quant à Vandeilles et Benito, leurs sourcils froncés et la rudesse de leur parole trahissaient assez la jalouse colère qui les dévorait.
Craddie raconta son entretien avec Bucolick et la détermination qu'avait prise ce dernier de rester pour sauver Pablo ou pour mourir avec lui.
— Noble cœur! murmura Berthe.
•— Allons, ne nous arrêtons pas, dit Vandeilles; chaque minute est précieuse.
— Ainsi, vous allez laisser périr celui à qui vous devez tout? fit Berthe avec indignation.
— Nous ne pouvons faire autrement, répondit Benito. Qu'il soit mort ou prisonnier, notre présence ne lui servirait à rien. Ce seraient quelques victimes de plus pour ces brigands de peaux rouges.
— D'ailleurs, reprit Vandeilles, Pablo lui-même uous a toujours recommandé de partir sans l'attendre, quel que fût le danger auquel il parût exposé. Seul, il sait toujours se tirer d'affaire.
— Il fait bien, en effet, de ne pas compter sur vous, dit Berthe avec amertume.
— Taisez-vous, interrompit durement Vandeilles à demi voix, votre désespoir de tout à l'heure ne m'a que trop révélé quelle était la reconnaissance que je devais à ce Pablo, que l'enfer maudisse.
— C'était avant d'accepter ses bienfaits qu'il fallait penser à cela, répondit la jeune femme, folle d'inquiétude et d'angoisse.
— Oh ! VOUS ne sauriez désirer plus que moi qu'il soii encore de ce monde, dit Vandeilles. Dès que vous serez en sûreté, vous et mon trésor, j'irai à la recherche de Bras d'Acier. Plaise à Dieu que je parvienne à le trouver! Nous serons quittes, alors, et nous aurons un autre compte à régler.
Une scène analogue, mais plus vive encore, se passait entre Benito 'et Rosina. Depuis la mort de Loïc, liosina, tout entière au souvenir du pauvre petit Breton, semblait avoir oublié son amour pour Bras d'Acier, dont elle s'était beaucoup moins occupée depuis quelques jours. Mais l'héroïque dévouement du gambusino et le sort terrible dont elle le voyait menacé avaient, en un instant, ravivé toutes les passions qui couvaient au fond du cœur de l'Espagnole.
Furieuse de la lâcheté de Benito, elle accablait ce dernier de reproches sanglants qui faisaient bondir le métis de colère et de jalousie.
Quant à Craddle, il galopait en avant et ne se mêlait en aucune manière de ces querelles conjugales.
En réalité, les trois mineurs étaient moins à blâmer qu'on aurait pu le croire au premier abord. Comme l'avait bien dit Vandeilles, leur présence vis-à-vis de l'îlot les aurait exposés à une mort certaine, sans être d'aucune utilité à Bras d'Acier. Celui-ci, d'ailleurs, avait déjà échappé à tant de dangers, qu'il pouvait fort bien se soustraire encore une fois à la mort qui semblait le menacer.
Vandeilles se répétait cela pour justifier sa conduite à ses propres yeux, mais, au fond du cœur, il était mécontent de lui-môme. N'eût été sa jalousie, il serait retourné sur ses pas pour rejoindre Bucolick, dont la conduite lui semblait un reproche.
Les mineurs galopèrent presque toute la nuit. Tout à coup, cependant, ils durent s'arrêter brusquement. Une montagne à pic commençant à la rivière, et pénétrant fort avant dans les terres, semblait leur barrer complètement le passage.
Ils avaient cru d'abord qu'il serait possible de gravir la montagne, mais ils en reconnurent bien vite l'impossibilité. De même que la plupart des roches volcaniques de cet endroit, le revers do la montagne semblait coupé dans un bloc immense et n'olîrait aucun moyen d'ascension, même au piéton le plus intrépide.
Benito lança son cheval au galop et s'éloigna de la rivière
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l'n liyno pLM'pondioulairo, en longoant, par oonsL'i]uenl, le pied de la niuntagne.
Pendant ce temps, Craddle et Vandeilles descondirent do cheval et cherchèrent a découvrir un défilé, un passage qui leur permît de tenter l'ascension.
Au bout d'une demi-lieure de recherches inutiles, ils virent revenir 15enito, qui n'avait pas été plus heureux qu'eux-mêmes. La montaj^ne se prolongeait toujours à perte de vue. Klle décrivait même une sorte d'arc qui semblait emprisonner les mineurs dans un cercle infranchissable.
Il n'y avait que deux partis à prendre : ou suivre la montagne, ce qui rejetait les mineurs sur les Indiens, qui devaient connaître cette disposition du terrain et s'être dirigés en conséquence ; ou traverser la rivière, qui avait à cet endroit une largeur et une rapidité eirrayanlos.
Comme on le voit, ces deux moyens étaient presque aussi impraticables l'un que l'autre.
En supposant même, ce qui n'était guère probable, qu'un radeau put affronter le courant, on n'avait ni le bois, ni les liens, ni surtout le temps nécessaire pour le construire, quelque informe et quelque incomplet qu'il pût être.
— L'enfer est contre nous, s'écria Vandeilles avec rage. Nous sommes perdus. 11 ne nous reste qu'à attendre la mort, ou plutôt à nous tuer nous-mêmes pour échapper aux tortures que nous réservent ces scélérats de peaux rouges.
Berthe ne répondit rien. Depuis qu'elle avait perdu l'espoir de revoir l'ablo, tout lui était devenu indilférent. A demi couchée sur le sol et la tête dans ses mains, elle restait immobile et silencieuse, ne demandant à Dieu que de l'envoyer le plus tôt possible rejoindre celui qu'elle aimait. Uosina, que son enfant rattachait seul à la vie, priait le Seigneur de protéger la pauvre petite créature, qu'elle couvrait de baisers et de larmes.
Quant à Benito, cédant à sa nature sauvage et violente, il rugissait de colère. Tantôt il blasphémait tous les saints du paradis, tantôt il leur promettait de riches offrandes. Par suite de ce besoin inné chez les hommes de rejeter leur malheur sur quelqu'un, le capataz s'en prit à Vandeilles de leur situation, et lui reprocha amèrement de s'être obstiné à suivre le cours de la rivière.
Une querelle, la vingtième au moins depuis un mois, allait encore s'engager entre ces deux hommes, aussi violents
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l'un que l'autre , lorsque Craddle appela ses compagnons.
— Écoulez, leur dil-il, voici un bateau qui arrive.
Les mineurs se hâtèrent d'interrompre leur conversation et se blottirent derrière les buissons.
Bientôt une barque lancée rapidement passa comme une flèche à une demi-portée de pistolet du rivage. Une ou deux minutes après, on entendit retentir les trois cris de chacal au moyen desquels Pablo avait l'habitude d'annoncer sa présence lorsqu'il revenait durant la nuit au camp des mineurs.
*- Pablo ! s'écrièrent à la fois Berlhe et Uosina.
— C'est impossible, fit Benito.
— C'est Bras d'Acier, vous dis-je, reprit Berlhe ; répondez donc à son signal.
— Si ce sor\t des Indiens, comme tout doit nous le faire supposer? répliqua le capataz.
— Non; j'ai reconnu le signal de don Pablo, dit Rosina.
— Les Indiens l'auront imité, repartit Vandeilles.
— C'est PablOj j'en suis certaine, s'écria Berlhe.
Puis, cédant à la joie immense qui gonflait sa poitrine, elle éleva la voix pour appeler Bras d'Acier.
— Imprudente ! fil Vandeilles en lui fermant la bouche. Le bruit des pagaies et l'eau qui jaillissait sous la proue
ne tardèrent pas à révéler le retour de la pirogue. Bras d'Acier, car c'était lui, répéta son signal.
Celte fois, ce fut Vandeilles qui répondit.
Deux minutes après. Bras d'Acier était au milieu de ses amis. Les mineurs l'accueillirent avec des transports de joie. Malgré leur jalousie, Vandeilles et Benito n'osèrent empêcher leurs femmes de se jeter dans les bras de l'homme courageux et dévoué qui venait encore leur sauver la vie et l'honneur.
— Mon Pablo bien-aimé ! murmura Berlhe à l'oreille du gambusino, qui la pressait sur son cœur avec un profond attendrissement.
Rosina aussi l'embrassa tendrement, mais avec ce sentiment de tristesse et de découragement que la jeune femme apportait maintenant à tout.
On pressa Bras d'Acier de questions pour savoir comment il avait pu échapper aux flots et aux Indiens, mais il n'eut pas Je temps de répondre.
— LesApaches! s'écria tout à coup Bucolick, dont une flèche venait d'effleurer la joue.
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— Vite ;i la pirogue, dit Pablo en saisissant dans ses bras madame Vandeilles, qu'il emporta vers l'embarcation.
D'un bond, Bras d'Acier s'élança dans la pirogue, que deux Indiens allaient déjà pousser au large. Mais Benito avait devancô le gambusino. Au moment où ce dernier mettait le pied sur la pirogue, un des Indiens tombait à l'eau, et le second alla l'y rejoindre quelques secondes plus tard, le ventre ouvert d'un coup de navajiî. l'ablo n'eut alors qu'à prendre les pagaies pour rapprocher la pirogue du rivage.
On se hâta d'embarquer, car d'autres Indiens accouraient déjà à travers bois. Fuis Vandeilles, Craddle, Bucolick et Benito prirent chacun une pagaie, tandis que Bras d'Acier se servait dune cinquième pagaie à l'arrière pour gouverner et pour godiller.
On navigua ainsi le reste de la nuit, c'est-à-dire près de trois heures, au milieu de dangers de tout genre.
Au lever du soleil, les mineurs se trouvèrent tout près d'une colline élevée dont l'abord paraissait assez facile. Pablo descendit à terre avec Benilo alin de jeter un coup d'œil sur le pays. Soit que les Indiens eussent abandonné la poursuite, soit qu'ils fussent encore bien loin, le gambusino et son compagnon n'aperçurent rien qui fût de nature à donner de l'inquiétude.
Autour d'eux s'étendaient de vastes prairies coupées çà et là de petits bouquets de bois.
Les rameurs, épuisés par un travail incessant, prirent un peu de repos. 11 était temps, car leurs bras fatigués pouvaient à peine tenir le manche de leurs pagaies. On partagea les provisions, qui se réduisaient à quelques morceaux de biscuit et à quelques poignées de farine de maïs. Puis un des mineurs fut placé en vedette sur le rocher le plus élevé pour veiller à la sûreté de ses compagnons, qui prirent un instant de sommeil. Mais leur repos fut de courte durée, car Pablo se déliait toujours des ruses indiennes et craignait que la sentinelle, quelque habile qu'elle fût, ne tombât dans quelque piégo. Au bout de deux heures de halte, on se remit en marche. Celte fois, deux rameurs seulement prirent les pagaies, tandis que les autres dormaient au fond de la pirogue, en attendant le moment de remplacer leurs camarades .
On avait arrangé à l'arrière, avec des zarapes, une sorte de lit sur lequel Berlhe el Rosina s'élendireul à tour de
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rôle. Puis Bras d'Acier avait suspendu sur leur lôte un autre zarape pour les garantir du soleil.
Quelques heures avant le coucher du soleil, Bras d'Acier aperçut un troupeau de bisons qui se désaltéraient dans une mare aux bords du fleuve. Il fit arrêter la barque et descendit avec Craddle. Au bout d'une demi-heure, ceux qui étaient restés sur la pirogue entendirent deux coups de fusil, suivis de quatre autres détonations à un certain intervalle. Puis Bras d'Acier grimpa sur un petit arbre qui dominait la prairie, et fit signe à ses amis d'avancer. Bucohck et Vandeilles reprirent les pagaies, et se dirigèrent en toute hâte vers l'endroit où se trouvait Bras d'Acier.
— Nous avons tué un bison, leur cria le gambusino; venez nous aider à le dépecer et à l'emporter.
Bucolick et Benito ne se firent pas répéter l'invitation et sautèrent sur le rivage. C'était, en effet, une précieuse acquisition pour les pauvres gens que la chair de ce bison.
En moins d'une heure, l'animal fut écorché et dépecé. On porta sur la pirogue les meilleurs morceaux, ainsi que la peau, qui pouvait servir à une foule d'usages.
— Caramba! s'écria joyeusement Benito, ce bison est venu se faire tuer juste à point pour notre dîner.
Toute crainte d'attaque immédiate de la part des Indiens ayant disparu par suite de la dislance qu'avait parcourue la pirogue, les mineurs amarrèrent leur embarcation, dont ils eurent soin, pourtant, de ne pas s'éloigner. Puis on alluma du feu, sur lequel on mit les tranches encore sanglantes du bison.
Les pauvres voyageurs, exténués par trois jours de fatigue et de privations, firent enfin un bon repas qui leur rendit des forces et du courage.
— Je crois que les plus grands dangers sont maintenant passés, leur dit Bras d'Acier. Celte nuit nous allons amarrer notre pirogue et nous reposer. A partir de ce rocher que vous voyez là-bas, à 300 yards de nous, il devient impossible de suivre la rivière. Demain nous descendrons à terre. Deux ou trois jours nous suffiront, je l'espère, pour rejoindre la route que suivent d'habitude les mineurs qui se rendent ânxplaceres en partant du fort Sutter.
— Si nous allions, ce soir, jusqu'au rocher oij la navigation de la rivière devient impossible? ditVandeilles.
— Non, répondit Pablo . D'abord, vous avez tous besoio,
iinAif! d'acieiî. ni.'i
d'un peu de repos. Tuis, en cas d'une attaque, nous y serions moins avantageusement placés pour nous défendre.
La nuit se passa tran(iuilieiMent. Pour la première lois depuis plusieurs jours, les mineurs goûtèrent entin quelques instants de repos.
Ou apprit plus lard que les .\paelies avaient renoncé à la poursuite des mineurs pour se mettre à la recherche des autres Indiens qui avaient pénétré dans la grotte par la vallée du plateau del Desierto.
Ces derniers étaient des horses's-thieves, de même que les premiers Indiens qui avaient attaqué les mineurs sur le plateau.
Moins nombreux et moins belliqueux que les Apaches, les voleurs de chevaux avaient pris la fuite devant leurs ennemis, mais ceux-ci les avaient rejoints et les avaient presque tous massacrés.
Tous ces détails ne parvinrent que longtemps après à Bras d'Acier, et lui furent rapportés par des mineurs auxquels il avait indiqué l'existence du plateau del Desierto et l'or qu'on devait encore y trouver.
Tandis que les Apaches montaient à la caverne pour poursuivre les /to/'ses's-i/iteyt'*', les mineurs continuaient leur route à travers d'interminables prairies.
Le soir du cinquième jour, ils rencontrèrent une caravane de vingt-deux chercheurs d'or en route pour les placeres. Plusieurs d'entre eux connaissaient Bras d'Acier. Ils coururent à lui et le prièrent de leur indiquer quelque placer qui pût les enrichir.
— Soit, leur dit Pablo ; mais, celte fois, j'y mets une condition.
— Laquelle ? s'écrièrent les chercheurs d'or.
— Vous avez plusieurs chariots et un grand nombre de chevaux, de bœufs et de mules. Vous allez nous céder un de ces chariots, huit bœufs et six chevaux. Nous vous les payerons le double de ce qu'ils vous ont coûté au fort Sutter. Si ce chariot et ces animaux vous sont tout à fait indispensables, je m'engage à vous les faire conduire au plateau del Desierto aussitôt après notre arrivée à San-Francisco. Pour vous récompenser de ce service, je vous indiquerai de plus la route du plateau del Desierto.
La proposition fut accueillie avec des transports de joie. Telle était la renommée de Bras d'Acier, que s'il avait dois
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mandé tous les chevaux pour prix de ses indications, les chercheurs d'or les lui eussent accordés sans difficulté. Aussi l'arraugement fut-il promptement conclu.
Les deux troupes soupèrent ensemble autour d'un énorme brasier, et la soirée se passa gaiement au milieu des récits des uns et des projets des autres. Au point du jour, les deux caravanes se mirent en marche dans des directions opposées, et ne tardèrent pas à se perdre de vue.
Grâce aux moyens de transport qu'on leur avait procurés, les compagnons de Bras d'Acier firent de longues journées de marche. Bientôt ils se trouvèrent dans des parages fréquentés et rencontrèrent des habitations. A partir de ce moment, ils n'avaient plus à redouter que des hommes de la même race qu'eux-mêmes, car les Indiens mansos (soumis) étaient les seuls qui s'offrissent désormais à leurs regards.
Malgré les longues traites qu'ils faisaient chaque jour, ils reprirent promptement leurs forces. Qu'était-ce, en effet, qu'une pareille fatigue pour des gens qui venaient de mener une existence si occupée, si remplie de travaux pénibles, de dangers et de privations.
Benito, Craddie, Bucolick et Vandeilles voyaient avec bonheur approcher le moment tant désiré de se reposer et de jouir du fruit de leurs travaux. Pablo seul devenait plus sombre à mesure que l'on approchait de San-Francisco.
Encore quelques jours, et il lui faudrait se séparer de Berthe et dire adieu pour jamais cà cette existence qu'il avait trouvée si douce jusque dans ses dangers, puisqu'il les partageait avec celle qu'il aimait. Chaque jour, chaque minute s'écoulait pour le créole avec une rapidité désespérante.
H ne comprenait pas qu'il pût vivre encore lorsqu'il ne verrait plus madame Vandeilles. Il lui semblait qu'en lui enlevant la présence et le doux sourire de la jeune femme, on allait lui arracher le cœur et l'air qu'il respirait.
UKAS d'acier. 31.'i
Berlhe ne devinait que trop ce qui se passait dans le cœur de Bras d'Acier. Son regard attristé répondait à celui du créole. Kilo non plus ne coniiirciiait pas la vie loin de 1 ami qui lui avait montré tant de dévouement et tant d'amour. Elle passait les nuits à pleurer. Bien souvent, elle n'osait même plus prier, de peur qu'une pensée coupable ne se glissât p;uiiii les prières qu'elle adressait au Seigneur.
Sans se rendre compte de ce qui se passait dans le cœur des deux amants, Vandeilles sentait qucBerthc aimait M. de Verrières. Froissé dans sa vanité plus encore peut-être que dans son affection pour sa femme , Vandeilles avait des accès de rage qui le rendaient fou. Par instants il eut presque souhaité que Bertlie fût coupable pour avoir le droit de la punir, elle et son complice. .Mais que faire, que dire à une femme dont la conduite ne donne prise à aucun blâme, et dont le cœur seul est coiy)able? Malgré l'injustice commune à chacun lorsqu'il s'agit de sa propre cause, Vandeilles ne pouvait se dissimuler ni le courage et la vertu de sa femme, ni la noble et loyale conduite de Bras d'Acier. Ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, il cherchait à amoindrir le dévouement de son rival ; mais, au fond du cœur, il était forcé de le reconnaître. Loin de lui en savoir gré, il lui en voulait davantage, de cette noblesse de sentiments, sous laquelle lui-même se sentait écrasé.
Dans certains moments, il eût été capable de se faire tuer pour Pablo;dans d'autres, il l'aurait tué de sa propre main. Aussi aspirait-il avec impatience au moment d'arriver à San-Francisco et se promettait-il de partir aussitôt pour la France, afin de rompre ses relations avec Bras d'Acier. Dans ses fréquents moments d'emportement, il lui échappait souvent de faire allusion à ce projet de départ, que Berthe ne connaissait que trop et qui désespérait la pauvre femme.
Quant à Benito, cinq ou six jours avant d'arriver à San- Francisco, il annonça sa résolution de se séparer de ses compagnons et de gagner Monterey. Bosina s'y opposa formellement.
— Non, dit-elle au capataz, il faut continuer jusqu'à San- Francisco. Notre situation à tous deux offense les lois de Dieu, et nous devons y mettre ordre. 11 faut qu'un prêtre consacre notre union.
— Dis-tu vrai? s'écria Benito. Tu consens à être ma femme devant Dieu?
316 liRAS d'acier.
— Oui, Benito.
— Toil... mais non, c'est impossible; c'est une ruse, un prétexte pour rester plus longtemps avec cet homme, que je hais autant que je t'aime.
— Non, Benito, je l'ai dit vrai.
— Tu me jures qu'en arrivant à San-Francisco tu deviendras ma femme?
— Je le jure.
— Mais à Montcrey aussi, on peut bénir notre union.
— .le veux être mariée à San-Francisco. A Monterey il y a des amis de ma famille, et je ne veux pas...
— Tu ne veux pas qu'on sache que lu épouses un métis, n'est-ce pas? interrompit le capataz avec colère... Voto al Demonio ! si une fois à San-Francisco tu allais revenir sur la promesse et demander à retourner chez tes parents!...
— Et mon fils? dit-elle avec celle tristesse résignée qui faisait depuis quehjue temps le fond de son caractère.
— Jure-moi sur ton crucifix, reprit le métis, qui doutait encore.
Rosina prit le petit crucifix que lui avait donné Loïc, et qu'elle avait toujours porté depuis la mort du petit Breton, et renouvela son serment. Un peu tranquillisé par cette promesse solennelle, Benito consentit à continuer jusqu'à San- Francisco.
Les derniers jours du voyage furent fort tristes. Bucolick lui-même était tout chagrin de la pensée qu'il lui faudrait bientôt se séparer de Bras d'Acier, qu'il révérait comme uu dieu, ainsi que de madame Vandeilles et du petit garçon de Rosina, près duquel il avait remplacé le pauvre Loïc. Craddle était peut-être le seul qui parût complètement heureux d'arriver, quoique, malgré l'égoïsme dont il se faisait gloire, il éprouvât pour Bras d'Acier et pour Berthe plus d'affection qu'il ne s'était cru capable d'en ressentir pour personne au monde. Ce fut un moment solennel que celui oii les mineurs, arrivés au sommet d'une colline, aperçurent, pour la première fois depuis leur départ, les maisons de San-Francisco. Berthe et Pablo échangèrent un indicible regard. Puis, par une touchante sympathie, ils tournèrent les yeux en même temps vers la pauvre Rosina, qui les regardait avec une tristesse navrante.
Berthe s'approcha d'elle et lui prit la main comme pour l'associer à leurs pensées et à leurs regrets. Rosina laissa
- BRAS i>'.\(;ir.n. .{17
lonibor sa lêlc sur l'opaulc de la jeune femme, et toutes deux mêlôreni leurs sanglots en dépil do tous leurs efforts pour se contenir.
— Que le dialile emporte les femmes et leurs pleurniolicries ! s'écria Yandeilles avec colère. Tant qu'il y a eu du danger, elles n'ont pas versé une larme; maintenant que nous voilà hors d'atïairc et sur le point de jouir du fruit de notre expédition, elles commencent à geindre et à larmoyerl
Beniio ne dit rien, mais il courut à Rosina et la prit par le bras. l'^lle se laissa entraîner sans résistance, et ne répondit pas aux reproches du capataz, qui l'accusait de pleurer à cause de Bras d'Acier. Elle l'écouta silencieusement et rejoignit Berthe dès que Benito eut cessé de gronder et de menacer.
— Qu'allez-vous faire, ma pauvre Rosina? lui demanda madame Yandeilles. Vous retournerez sans doute auprès de votre famille?
— Non.
— Alors vous suivrez Benito?
— Oui; en arrivant à San-Francisco, jevais faire consacrer notre union.
Berthe ne répondit pas, mais l'Espagnole surprit dans son regard un sentiment de compassion que madame Yandeilles cherchait vainement à dissimuler.
— Yous me plaignez, n'est-ce pas? lili dit-elle. Consolezvous, Berthe; quelque chose me dit que je n'aurai pas longtemps à souffrir. C'est pour cela que je désire que notre mariage soit consacré, alin que mon pauvre enfant ait un nom et qu'il puisse se présenter en enfant légitime devant jncs parents. Le sang de son père sera toujours une tache pour lui, mais ma mère est bonne, et je suis sûre qu'elle aura pitié du pauvre orphelin et qu'elle me remplacera auprès de lui.
— Yous remplacer, Rosina? Comptez-vous donc abandonner votre enfant ?
— Oh! non! répondit Rosina; non, certes, tant que je vivrai; mais un pressentiment me dit que désormais je n'ai plus longtemps à vivre.
— Quelle idée ! Chassez cette crainte.
— Celte crainte, répéta tristement l'Espagnole, Dieu m'est ir-moin, Berthe, que sans mon pauvre enfant la mort serait mon plus ardent désir.
— Vous voulez mourir!
— Je ne veux plas vivre; je ne m'en sens ni la force ni le courage.
— Pauvre Rosina, dit Berthe en lui serrant la main, vous aimez toujours don Pablo?
— Oui, Berthe ; mais ce n'est plus comme autrefois. Je n'ai de force désormais ni pour aimer ni pour haïr, et je ne sais si son amour même me donnerait maintenant le courage de vivre. Comme le voyageur fatigué de la route aspire au repos du sommeil, moi, j'aspire au repos de la tombe. J'ai si bien abandonné tout espoir de bonheur en ce monde, que je ne puis désormais rien espérer, ni même rien désirer. Oh I tenez, je voudrais être morte avec Loïc !
— Vous commenciez peut-être à l'aimer? dit Berthe.
— Je ne crois pas. S'il avait vécu, il me semble que je n'aurais jamais eu pour lai que l'aiïection d'une sœur, et maintenant, pourtant, maintenant qu'il est mort, j'y pense à chaque instant. Comme il m'aimait, le pauvre enfant!.. Tenez, Berthe, c'est à lui que je dois de m'être résignée et de voir votre bonheur sans amertume et sans envie. Le dévouement et l'abnégation de Loïc m'ont fait rougir de mon amour égoïste. Oh ! si un autre avait pu m'aimer ainsi!
Elle s'arrêta brusquement et cacha sa tête dans les bras de Berthe, qui l'embrassa en pleurant.
Deux heures après, les mineurs arrivèrent au milieu des tentes établies aux environs de San-Francisco. Elles formaient une sorte de faubourg. De tous côtés, ils apercevaient des gens se hâtant de se diriger vers les placeres qu'euxmêmes venaient de quitter.
Il fut décidé qu'on descendrait au même hôtel. Vandeilles et Benito seuls élevèrent quelques objections à cet arrangement, mais Craddle fit observer qu'il fallait bien se trouver réunis pour une foule de petites choses qui restaient encore à régler. Cet avis l'emporta, et les mineurs descendirent à l'hôtel Graham.
Ils dînèrent ensemble pour la dernière fois. Le repas fut triste, malgré quelques éclats de bruyante gaieté de la part de Craddle et de Bucolick, qui avaient bu un peu plus que de raison.
A la fin du dîner, Craddle proposa de porter un toast à Bras d'Acier, l'organisateur, le chef et le sauveur de l'expédition. Cette proposition fut accueiUie avec enthousiasme.
Fablo imposa silence à ses compagnons par un geste grave et solennel.
— Non, mes amis, leur dit-il; avant de me remiTcicr, nous avons tous un\devoir plus sacré ci remplir. Buvons à la mémoire des amis que nous avons perdus; à Mundiaz, à José, ta Ribonneau. Buvons surtout à celui qui a sacrifie sa vie pour sauver la notre, à Loïc Kermainguy.
A ces mots, prononcés d'une voix émue, chacun leva son verre et le heurta contre celui de son voisin. Un morne silence régna pendant quelque temps dans l'appartement. Les paroles de Bras d'Acier venaient de réveiller de tristes et cruels souvenirs. Au milieu des dangers sans cesse renaissants qu'ils affrontaient chaque jour, et des fatigues qui les accablaient, les mineurs avaient à peine eu le temps de songer à ceux de leurs com[)agnons qui étaient morts durant le voyage. Maintenant qu'ils se voyaient tranquilles et en sûreté, ils pouvaient enlin détourner leur attention d'euxmêmes et donner une larme aux amis qu'ils ne devaient plus revoir.
Les hommes repoussèrent loin d'eux la bouteille qu'ils commençaient à utiliser un peu trop ; les femmes se mirent à pleurer.
Bras d'Acier profita de ce moment d'émotion où les cœurs attendris devaient être moins égoïstes et plus disposés à la conciliation, pour parler du partage des trésors recueillis et de la portion réservée à la famille des morts.
On demanda des balances. Puis on ferma soigneusement la porte, et les ceintures remplies d'or furent placées sur la table, après que chacun eut visité l'amorce de ses pistolets et de son revolver.
Ainsi qu'on l'a vu dans un autre chapitre, la part de Vandeilles montait à 230 livres d'or, c'est-à-dire à près de 300,000 francs. Chacun des autres mineurs avait 32 livres, environ 11,000 francs. Kn outre, déduction faite de la part de Loïc, que les Indiens avaient enlevée au petit Breton, il restait encore cà distribuer : 1" une somme de 23,000 francs destinée aux héritiers de José et de Mundiaz, en supposant que ce dernier en eût laissé ; 2" deux parts de 32 livres chacune devenues libres par la mort de Domingo et de Ribonneau.
— Avant tout, dit Bras d'Acier, il convient de retirer de ceci les 2,300 dollars destinés au fils do José. Je me charge
de les lui faire parvenir. Quanta la même somme revenant aux héritiers de Mundiaz, on la versera entre les mains du consul mexicain, qui se chargera de faire les recherches nécessaires. Dans le cas où l'on ne pourrait retrouver la famille de Mundiaz, ces 2,300 dollars seront employés en bonnes œuvres et en messes pour lui et pour José. Ribonneau n'ayant pas laissé d'héritiers, il nous restera sa part el celle de Domingo, soit 82,000 francs.
— A partager entre nous, dirent Craddie et Benito.
— Non, répondit Bras d'Acier. Cette somme doit être consacrée à payer la dette sacrée que nous avons tous contractée envers Loïc. 70,000 francs seront envoyés à la famille de Trégastel, et les 12,000 francs restant aux parents de notre pauvre petit Lo'ic.
— C'est beaucoup trop ! s'écrièrent Craddie et Benito.
— Non, certes, dit Pablo ; nous leur devons bien cela. Oubliez-vous donc que, sans eux, vous seriez en ce moment ou morts, ou prisonniers des Indiens? Laissez au moins à notre pauvre ami la part qu'il a payée de tout son sang, et n'offensez pas sa mémoire par une égoïste ingratitude.
Benito voulut répliquer, mais Bras d'Acier lui ferma la bouche par un geste écrasant de hauteur et d'indignation.
— Assez, lui dit-il; ce serait une honte pour nous que d'élever une discussion à ce sujet.
— Mais vous-même, don Pablo, dit Bucolick, vous ne vous réservez donc rien?
Il sourit tristement.
— Non, mon ami, lui répondit-il. J'ai peu de besoins, et les 2^é}ntas que je recueille dans mes excursions me suffisent amplement. Il est probable que je repartirai bientôt pour quelque autre expédition. Une fois hors des villes, ma carabine et mon machete ne me laisseront manquer de rien.
A ces mois, prononcés avec une tristesse involontaire, Berthe leva les yeux sur le gambusino. 11 y avait désormais une telle communion de pensées entre madame Vandeilles et Pablo, qu'elle comprit immédiatement toute la sublime délicatesse de son ami.
Quoiqu'elle se fût répété bien souvent qu'une séparation était indispensable, et qu'elle se fût juré d'être la première à la provoquer, Berthe se sentit sans force et sans courage.
lui A s h'ACIbK. 321
lorsque ces paroles de Bras d'Acier lirent surj^'ir pour ainsi dire devant elle le spectre de celte séparation. H lui sembla «jue son conir se lirisait. Elle sentit que les larmes la ya- ^'naient et se Iifita de baisser ses yeux humides pour qu'on ne pût y lire toute sa douleur.
Vandeilles Ini-mènie comprit la noblesse et la grandeur du sacritice de Hras d'Acier, et fut sur le point d'aller lui serrer la main pour l'en remercier. IMais une mauvaise honte le retint. Cet homme avait eu dans l'origine quelques nobles qualités que la débauche, le jeu et d'indignes sociétés avaient flétries et viciées. 11 en conseivait encore le germe. Malheureusement, il vivait dans une atmosphère si corrompue que chaque bonne pensée qui naissait dans son cœur était presque aussitôt étouffée.
— I\Iaintenant que tout est décidé, nous n'avons plus qu'a nous séparer, dit-il. Pour mon compte, je tombe de sommeil, et j'avoue que je me sens tout heureux de la pensée de coucher ce soir dans un lit.
— "Vous saveZj Bras d'Acier, reprit Craddle, que vous nous avez promis d'indi(iuer un autre placer à. ceux qui, comme Bucolick et moi, n'ont eu qu'une petite part dans la première expédition?
— Je tiendrai ma promesse, répondit le gambusino, et, dès demain, vous aurez les renseignements nécessaires.
— Oh! nous voulons nous reposer un peu avant de partir, dit Craddle.
— Je veux en être aussî, moi, s'écria Benilo.
— Non pas, répliqua Craddle, vous n'étiez pas encore avec nous quand Pablo nous a fait cette promesse.
Une querelle faillit s'élever à ce sujet, mais Bras d'Acier y coupa court en déclarant que Benito ayant partagé leurs dangers, il entendait qu'il fit partie de la nouvelle expédition, s'il le désirait.
Ce dernier point réglé, les mineurs se séparèrent, et chacun se retira dans sa chambre.
Malgré son empire sur elle-même, Berthe eut à peine la force de monter l'escalier. Elle eût donné tout au monde pour être seule durant quelques moments afin de laisser éclater les sanglots qui l'étouffaient. Son mari lui parlait, mais elle l'entendait à peine et lui répondait tout de travers. La pauvre femme souffrait horriblement et n'avait plus la tête à clic. Vandeilles s'en aperçut et n'en devina (lue trop faci-
322 BRAS u'ACIEK.
lement le motif. Cela le mit dans un incroyable état d'exaspération. Il poussa Berilie dans la chambre avec tant de force qu'elle trébucha et faillit tomber. Honteux lui-même de sa brutalité, et sentant qu'il allait se laisser entraîner à quelque violence, il prit le parti de s'éloigner.
— Je sors, dit-il à sa femme, car vous commencez à m'exaspérer avec votre ligure de mater dolorosa. Tâchez que vos jérémiades soient finies lorsque je rentrerai, car toutes vos grimaces me fatiguent. Je vous préviens que nous partirons la semaine prochaine pour la France ; j'espère pour vous et pour lui que votre don Quichotte d'adorateur n'essayera pas devons y suivre. Diles-le-lni de ma part.
Il sortit en jetant la porte avec violence, sans trop savoir oi^i aller à celte heure si avancée de la soirée. A peine eut-il mis le pied dans la rue que ses instincts de joueur reprirent le dessus.
— Voilà trois mois que je n'ai joué, se dit-il. Peut-être aurai-je du bonheur! Cela arrive toujours après une longue interruption. Au reste, je ne jouerai que 1,000 dollars; si je les perds je rentrerai immédiatement.
Le malheureux ne rentra qu'au jour, après avoir perdu 2,800 dollars.
Furieux contre lui-même de ce triste début, et certain qu'il n'aurait pas la force de renoncer au jeu tant qu'il serait à San-Francisco, Vandeilles s'occupa le jour même de chercher un navire qui fît voile pour la France ou l'Angleterre.
La chose était d'autant plus difïicile à trouver à cette époque que la moitié des équipages, en proie à la yellow minerai fcver (la fièvre jaune métallique), déserlaient leurs navires pour courir aux placeres.
II rencontra enfin un capitaine avec lequel il convint de son passage et de celui de sa femme. Malheureusement, le navire ne devait partir que quinze ou vingt jours plus tard. Cela contrariait un peu Vandeilles, mais, comme il n'y avait pas moyeu de faire autrement, il fallut bien se résigner.
Quant à Benito, lui aussi désirait ardemment quitter San- Francisco. Mais il était obligé d'attendre divers papiers nécessaires pour la célébration de son mariage avec Rosina. Aussi joueur que Vandeilles, il passait son temps à courir les cabarets et les maisons de jeu.
Sur ces entrefaites, Paljlo tomba nialailo. Oiiclle que fût radniii;il»le cDUSliliilioii du f;aiiibusiiio, il devait fût ou lard se res^fiilii' des laligaes inouïes tiu'il avait supportées et qui étaiciii réellement au-dessus des forces humaines. Tant que le danger avait duré, tant que Pablo s'était senti nécessaire au salut de ses compagnons, il avait continué à marcher, soutenu par sou énergie et par l'amour immense qui doublait ses forces et sou courage. Mais, lorsque la caravane fut en sûreté, lorsque Pablo n'eut plus cette pensée qui galvanisait tout sou être, qu'il réiiondail de la vie de madame Vandeilles, lorsqu'il cessa de voir la jeune femme, qu'une indisposition retenait aussi dans sa chambre, Bias d'Acier éprouva à son tour une sorte dalTaissement. Privé de la vue de celle qu'il aimait, il lui sembla que tout se brisait dans son existence et qu'il en était de ses facultés physiques et morales comme d'une gerbe de blé qui s'éparpiile aussitôt qu'on a coupé le lien qui en retenait les épis.
Un soir, en rentrant à l'hôtel Graham, il tomba dans l'escalier et resta plusieurs heures sans connaissance. On le porta dans sa chambre et l'on courut prévenir Bucolick, qui logeait dans le même hôtel ainsi que Craddle. Quant à Vandeilles et à Benito, tous deux avaient déménagé; l'un habitait l'hôtel Murphi; l'autre une maison tenue par un Mexicain à l'entrée de la ville.
Durant les premières années de la découverte des mines d'or, le savant le plus célèbre, le plus grand politique, ou le ministre le plus influent de n'importe quel État aurait pu séjourner deux ou trois ans à San-Francisco sans exciter la moindre curiosité. Personne n'aurait fait attention à sa présence. Brasd'Acier était peut-être le seul homme dont les faits et gestes eussent quelque importance pour les mineurs. Il n'était guère de chercheur d'or, même à sa première ex» pédition, qui n'eût entendu parler du célèbre gambusino, de ses prodiges d'adresse et de bravoure, de sa générosité
et des services qu'il avait rendus. 11 va sans dire que la renommée, comme toujours, grossissait le tout, et que l'individu auquel Pablo avait indiqué un placer, ayant rapporté SO livres d'or, passait pour avoir trouvé 3 ou 400 livres du précieux métal.
L'expédition de Vandeillesavaitd'ailleurséveillérattention publique, et tous les mineurs pariaient des trésors immenses recueillis par les heureux compagnons du gambusino.
Aussi le bruit de la mort de Pablo se propagea-t-il avec une rapidité extraordinaire dans toute la ville. En moins d'une heure, il vint plus de soixante mineurs demander des nouvelles de Bras d'Acier.
Ce dernier avait repris connaissance , mais il était encore trop faible pour qu'il lui fût possible de se lever. Enveloppé dans son zarape , il restait étendu sur une sorte de chaise longue que le maître de l'hôtel s'était empressé de lui faire apporter. Pablo était certes le seul de tous les locataires pour lequel un habitant de San-Francisco fût capable d'une pareille attention; mais la présence de Pablo était une fortune pour l'hôtel, dont les mineurs louaient les chambres à tout prix dans l'espoir de se rencontrer avec le célèbre gambusino.
En voyant l'intérêt que sa maladie excitait dans toute la ville, Pablo craignit que cette nouvelle ne parvint aux oreilles de Berthe et de Rosina avec l'exagération qui se produit presque toujours en pareilles circonstances. La chose était d'autant plus à craindre que, dans sa chute, causée par une sorte d'étourdissement, le front du gambusino avait porté sur la rampe de l'escalier, de sorte que Pablo était tout couvert de sang lorsqu'on l'avait emporté dans sa chambre. Aussi, presque tous les mineurs qui venaient s'informer de son état demandaient-ils si Bras d'Acier était mort ou vivant.
Toujours préoccupé de madame yandeilles, Pablo pria Bucolick de se rendre chez elle et chez Rosina, ahn de les prévenir de ce qui était arrivé.
— Tu leur diras que mou état n'a rien de dangereux, ajoula-t-il, et tu leur feras comprendre qu'il serait imprudent de venir me voir, à cause de tous les gens qui remplissent l'escalier.
C'était un grand sacrilice que faisait là Bras d'Acier, car il aurait donné tout au monde pour avoir près de lui, en ce
BRAS d'acikh, 325
momcnl, la fommc qu'il aimait avec lanl do passion. 11 lui semblait qu'il cùi cessé de soull'rii- rieu qu'eu la voyaut. rien (Ju'imi stMilant dans sa maiu la main Ireinhlante de la jeune femme. Mais ce noble cœur, liabilué à vivre de i^acrilices et de dévouemeul, oubliait celle fuis encore si)n piupro bonheur pour ne songei' qu'au repos de celle qu'il aini.iil.
Il y avait à peine dix minutes que lîucolick avait quitté riiùlel, quand Pablo entendit tout près de sacliauiLre le frôlement d'une robe de soie. Puis, une main tremblante frappa deux ou trois coups à la porto.
— Entrez, dit Pablo dont le cœur battait avec violence, car il songeait à madame Vandeilles.
Au lieu de Berthe, ce fut Rosina qui entra. Elle courut à Bras d'Acier. Quel que fut l'empire de ce dernier sur luimême, il ue put déguiser compléteuioiit la déception qu'il venait d'éprouver. Un homme s'y fût trompé , mais non pas une femme aimante et jalouse.
— Ce n'est que moi, dit-elle avec une tristesse résignée et sans amertume. Je viens d'apprendre que vous étiez mourant, et je suis accourue.
La pauvre femme tremblait do tous ses membres. Sa voix altérée et sa ligure décomposée décelaient assez toutes ses inquiétudes et toutes ses souffrances. Pablo fut ému jusqu'au fond du cœur de la touchante résignation avec laquelle Rosina avait prononcé ces mots : « Ce n'est que moi. »
Il tendit la main à la jeune femme et attira Rosina sur son cœui" par un mouvement rempli d'affection et de reconnaissance. Elle fondit en larmes et se laissa tomber aux genoux du gambusino, connue pour le remercier de cette marque d'affection.
— Relevez-vous, Rosina, lui dit-il d'une voix émue, relevez-vous, de grâce. Si l'un de nous doit être à genoux devant l'autre, c'est moi, moi qui vous ai abreuvée de chagrin et qui suis cause de tous vos malheurs. Pauvre Rosina! vous avez un bon et noble cœur... oh! pourquoi le ciel ni'a-t-il mis sur votre route? La pensée des malheur* dont je suis la cause empoisonnera toujours ma vie.
— "Vous avez tort de vous faire des reproches, Pablo, lui dit-elle avec douceur ; moi je vous pardonne de tout nu)n cœur, mon ami. Je ne sais que trop qu'on n'est pas maître de son amour. Berthe est plus belle, plus instruite que moi; elle vous rendra heureux... car elle vous aime... mais
moi, je vous aimais bien aussi ! ajouta la pauvre femme qui ne pouvait plus se contenir et dont les sanglots étouffèrent la voix.
— Je le sais, Rosina, reprit tristement le gambusino; je le sais, mon amie , et c'est là ce qui cause mes remords. Dieu m'est témoin que j'ai pour vous la plus profonde affection et que je donnerais ma vie pour vous voir heureuse.
Trop émue pour pouvoir parler, Rosina lui fit signe de se taire. Elle s'assit près de lui, en essuyant ses yeux remplis de larmes. Pablo prit la main de l'Espagnole, et tous deux restèrent à côté l'un de l'autre, n'osant se regarder et pleurant silencieusement.
Tout à coup, Pablo tressaillit et laissa tomber la main de Rosina, qu'il avait gardée dans les siennes. Au même instant, on ouvrit la porte, et Rerthe parut sur le seuil de la chambre. En apercevant Rosina, elle eut une de ces expressions de physionomie que nul pinceau ne saurait rendre. Il y avait de la surprise, de la crainte, de la jalousie, de tout enfin dans le regard rapide dont Berlhe enveloppa les deux jeunes gens.
— Il se trouve mal, s'écria Rosina, qui vit Pablo retomber sur sa chaise, les bras pendants.
A ce cri, Berthe oublia tout. Elle referma précipitamment la porte et courut à Bras d'Acier.
Malgré son indulgence, sa bonté et son entière confiance en l'honneur de Pablo, Berthe éprouva un de ces moments d'irritation nerveuse qui font tant de mal aux femmes, et qui rendent injustes et méchantes pendant un instant des anges de douceur et de bonté. Elle fut obligée de se faire violence pour ne point parler durement à Rosina, et pour ne pas la repousser brusquement. 11 lui semblait que celle-ci lui volait son bien et la blessait cruellement en osant toucher le créole et appuyer ses lèvres sur le front décoloré de Pablo. Malgré ses efforts pour se contraindre, il y avait dans sa voix un tel tremblement, que Rosina devina ce qui se passait dans le cœur de sa rivale. Elle relira vivement son bras passé autour du cou de Pablo, qui enlr'ouvrit les yeux; puis elle poussa doucement Berthe devant elle.
— Prenez ma place, Berthe, lui dit-elle avec une douceur angélique; il vaut mieux que ce soit vous que ses yeux rencontrent la première. Cela lui fera plus de bien.
dette abnégation de Rosina toucha proCondément madame
DRAS d'acier. SJT
Vandeilles, et la ût rougir de son mauvais mouvement. Si elle n'avait eu à soutenir la tête de Pablo, clic se fût jetée aux genoux de Rosina pour lui demander pardon.
— Berthe, dit le créole eu revenant à lui, Berthe, que je suis heureux de vous voir !
— Je ne suis pas seule, lui dit-elle, en attirant doucement Hosina qui s'était cachée derrière le fauteuil. Rosina était ici avant moi. 11 faut la remercier aussi, car elle est meilleure que moi, l'aijlo.
Puis, cédant au généreux repentir qui gonflait son cœur, Berthe mit la main de Rosina dans la main de Pablo, et passa elle-même ses deux bras autour du cou de l'Espagnole, qu'elle embrassa en pleurant.
— Pardon, Rosina, lui dit-elle, pardon. 3'ai été ingrate et méchante, et Dieu sait pourtant que c'est moi qui devrais...
— Chut! interrompit Rosina, en comprimant avec un courage surhumain les sanglots qui l'étouffaient; ne parlons pas de tout cela aujourd'hui. En ce moment, nous ne devons nous occuper que de notre malade.
— Vous êtes deux anges 1 s'écria Pablo, en leur prenant la main avec une profonde émotion ; deux anges du ciel, et je ne sais comment vous exprimer toute ma reconnaissance et toute mon affection !
— Que vous est-il donc arrivé? lui demanda Berthe.
— Un étourdissement m'a pris tout à coup dans l'escalier.
— Qu'a dit le médecin?
— Rien de précis. Il doit revenir ce soir.
— .Mais pourtant, q"ue craint-il?
— Je vous assure qu'il n'a rien précisé. Peut-être ne sera-ce rien... l'effet de la fatigue et d'une tension d'esprit continuelle.
— Vous dites cela pour nous rassurer.
— Je vous jure que c'est la vérité ; depuis que je voiis vois là, toutes les deux, près de moi, il me semble que je vais déjà mieux. ÎN'êtes-vous pas mes deux anges gardiens?
Comme il achevait ces paroles, on entendit le pas rapide d'un homme qui gravissait l'escalier de toute la vitesse de ses jambes.
Oubliant sa faiblesse et son état de souffrance, Pablo s'élança vers la porte pour la fermer. iMalheureusement il n'y avait pas de verrou, et la clef se trouvait en dehors.
— Cachez-Vûus dans le cabinet de toilelte qui est à droite, s'écria Bras d'Acier en entr'ouvrant la porte pour reprendre la clef.
Les deux femmes s'étaient déjà réfugiées dans le cabinet, que masquaient d'épais rideaux de tapisserie. Avant que Pajjlo eût le temps de refermer la porte, quelqu'un la repoussa brusquement et entra dans la chambre malgré la résibiance de Bras d'Acier.
— C'est vous, monsieur Vandeilles, dit le créole en reprenant tout son sang- froid. Que voulez-vous?
— Ma femme est ici, s'écria Vandeilles.
— Qui vous l'a dit? répondit Pablo avec hauteur.
— Je causais avec Davys au coin de votre rue; je venais savoir de vos nouvelles. J'ai vu une femme, enveloppée dans un manteau noir, qui entrait précipitamment à l'hôtel. 11 m'a semblé reconnaître ma femme. Je suis accouru; j'ai dit que je venais rejoindre la dame qui était montée chez vous; on m'a indiqué votre numéro. Où est Berthe?
— Vous vous êtes trompé, répliqua Bras d'Acier, ce n'est pas..
— Oh! n'essayez pas de me tromper, interrompit Vandeilles, dont les dents grinçaient de colère et dont la violence naturelle reprenait le dessus. Oii est-elle, celte malheureuse ?
11 pénétra plus avant dans la chambre et regarda autour de lui comme un tigre qui cherche sa proie.
— Oh! dans ce cabinet s'écria-t-il eu s'élauçant vers la porte de tapisserie.
Pablo se jeta au-devant de lui.
— Vandeilles, lui dit-il avec fermeté, je suis ici chez moi, et je suis malade. Je vous défends d'aller plus loin.
— Je veux voir la femme qui se cache dans ce cabinet, dit Vandeilles au comble de la colère.
Puis, éclatant en grossières injures contre sa femme, il s'élança de nouveau vers le cabinet.
Pablo le saisit à bras-le-corps pour l'empêcher de passer.
Malheureusement, le gambusino, affaibli par le sang qu'il avait perdu, ne pouvait en ce moment luitcr contre un homme dont la colère doublait les forces.
— Vandeilles ! s'écria le créole poussé à bout, si vous avez le malheur de mettre la main sur ces rideaux, je vous tiens pour un misérable et pour un lâche.
— Tcnoz-moi pour tout co que vous voudrez, répondil Vandeilles qui se tléballait avec fureur, mais j'entrerai.
11 repoussa violeninient le ganibusino, dont sa main, volontairement ou non, cineura la joue, (le dernier, di'jà exaspéré, devint d'une p;\ieur livide, et asséna sur la ligure de son adversaire un souflletqui retentit d'un bout delà chambre à l'autre .
Au même instant, Rosina sortit du cabinet, enveloppée dans une mante noire, et se jeta entre les deux adversaires.
— C'est moi que vous avez vue entrer, dit-elle à Vandeilles, sur la rage duquel sa présence opéra une heureuse diversion.
— C'est bien, dit le Français, dont les dents claquaient de colère et qui pouvait à peine parler. Je m'étais trompé; mais vous m'avez soulUeté, don piblo... En ce moment vous êtes malade et dans l'impossibilité de vous battre... sans cela, oh ! sans cela je vous aurais déjà tué!... Un soufflet I... un soufflet à moi!... oh!... Dès que vous serez rétabli...
La colère le suiïoquait tellement qu'il ne put en dire davantage. Il sentait que, s'il restait un moment de plus, il allait se laisser entraîner à quelque violence qui serait une lâcheté dans l'état oh se trouvait 13ras d'Acier.
Enfin, ne pouvant y résister, il brisa d'uu seul coup la chaise qu'il tenait à. la main, et sortit comme un fou de la chambre.
Dès qu'il fui sorti. Bras d'Acier barricada la porte et courut à madame V^andeilles. La pauvre femme avait perdu connaissance. Rosina et Pablo eurent beaucoup de peine à la ranimer.
— Mon Dieu, mon Dieu, qu'allons-nous devenir? dit-elle en passant ses deux bras autour du cou de M. de Verrières. Oh! mon ami, qu'avez-vous fait?
— Pardon, Rerlhe, murmura-t-il en se mettant à genoux devant la jeune femme, qu'on avait assise dans le grand fauteuil, et dont il avait pris la main, qu'il couvrait de baisers; mais, quand je l'ai entendu insulter la noble femme qui avait tout sacrifié pour lui, quand j'ai senti sa main effleurer mon visage, j'ai perdu la tête et j'ai frappé.
— Ma bonne Rosina, reprit Bcrthc en embrassant l'Espagnole, comme vous vous êtes noblement vengée de mon injustice ! Sans vous j'étais perdue. Dieu m'est témoin que ce n'était pas pour ma vie que je craignais en ce moment.
.'j30 BRAS d'acier.
Je l'aurais donnée avec joie pour éviter cette querelle entre M. Vandeilles et don Pablo : mais, si mon mari m'avait trouvée ici. ahl il aurait tué M. de Verrières I Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi suis-je venue ! C'est mon imprudence qui est cause de tout.
— Peut-être feriez-vous bien de retourner chez vous? dit llosina. Si M. Vandeilles est allé vous y cliercher...
— Et que m'importe, maintenant, s'écria Bertlie, qu'il me trouve ou non, si ce duel... Oh! mon ami, jurez-moi de ne pas vous battre avec lui.
— Je le promettrai si vous l'exigez, Berthe, répondit le gambusiuo, qui devint pâle comme un mort, mais je...
— Parlez, parlez donc!...
— Mais je serai déshonoré.
— Et il se tuera, ajouta Rosina, qui comprit la pensée que le gambusino n'osait avouer de peur d'alarmer madame Vandeilles.
— Oh ! non, non, s'écria la jeune femme. Vous tuer, Pablo, et que deviendrais-je alors, moi?... Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de nous. Si vous tuez mon mari...
Elle s'arrêta.
« Un abîm.e éternel nous sépare! » pensait- elle, mais elle n'osa continuer, et ses paroles se perdirent dans un torrent de larmes.
— Calmez-vous, Berthe, reprit Bras d'Acier, je vous jure d'épargner la vie de votre mari.
— Mais alors il vous tuera, lui... et je ne veux pas que îu meures! s'écria-t-elle en jetant ses deux bras autour du cou de Pablo, agenouillé devant elle.
— Écoutez, Berthe, lui dit-il, ma pauvre tête est si faible en ce moment et je suis moi-même tellement bouleversé par votre douleur que je ne sais à quoi m'arrêter. Laissez-moi réfléchir un peu et peut-être trouverai-je un moyen.
Elle secoua tristement la tête.
— Vous voulez calmer mes craintes, dit-elle. Oh! je sais bien que, s'il y avait au monde un moyen d'éviter ce combat, vous l'emploieriez, mais je sais aussi qu'il n'y en a pas.
— Nous verrons, dit-il encore. En attendant, rentrez chez vous... Je tremble que Vandeilles ne retourne vous y chercher. Que nous nous battions ou non, Vandeilles et moi, il faut que votre nom ne soit pas prononcé. Adieu, mon ange
liieu-aimé, rentrez chez vous. Que Dieu vous protège, et (ju'il m'envoie quelque l)onne inspiration.
Bertlie s'enveloppa dans sa mante, dont elle rabattit le capuchon sur sa ligure.. Puis, après avoir offert son front brûlant aux lèvres du gambusino, qui la serra une dernière fois sur son cœur, elle entrouvrit doucement la porte de sortie.
Malheureusement, la scène qui avait eu lieu entre Vandeilles et Hras d'Acier et le tapage qui en était résulté avaient excité la curiosité des nombreux locataires de l'hôtel. Quelques-uns d'entre eux avaient vu Vandeilles descendre l'escalier comme un furieux, jurant, blasphémant et se répandant en injures et en menaces contre Pablo. Par suite de la célébrité de ce dernier, cette nouvelle avait en un in» stant circulé de bouche en bouche. Plus de cinquante personnes étaient déjà réunies sur le palier de l'escalier et dans les corridors; les unes pour causer, les autres pour voir sortir la femme dont on soupçonnait vaguement la présence chez Bras d'Acier.
En apercevant tout ce monde, Berthe se bâta de refermer la porte et rentra précipitamment.
— 11 est impossible de sortir en ce moment, dit Bras d'Acier lorsqu'il eut appris ce dont il s'agissait. Il faut attendre.
— Et mon mari! murmura la pauvre femme avec angoisse; s'il est rentré!...
— Attendons quelques moments seulement, reprit Bras d'Acier, après un instant de réflexion. Tout à l'heure, je sortirai et je parlerai à deux ou trois personnes^, en me plaignant de tout le bruit qui se fait dans l'hôtel et qui me fatigue. Je suis persuadé que chacun rentrera dans sa chambre. Cinq minutes après, vous pourrez sortir.
— Mais vous pouvez à peine marcher, s'écria Berthe. Je ne veux pas que vous sortiez.
Il la rassura doucement.
— Votre présence à toutes deux et vos bons soins m'ont presque guéri, dit-il en souriant. Ne craignez rien.
11 se leva en chancelant et fit quelques pas dans la chambre. Berthe et Rosina se précipitèrent vers lui et chacune lui offrit son bras. Soutenu par les deux charmantes femmes dont le cœur lui appartenait tout entier, Pablo fit cinq ou six tours de chambre.
— Que vous êtes bonnes et que je vous aime toutes deux,
murmura- t-il, le cœur gonflé de reconnaissance pour ces deux nobles créatures qui risquaient pour lui leur vie et leur honneur. Comment m'acquitterai-je jamais envers vous, mes deux anges gardiens?
— Vous avez pris l'avance depuis longtemps envers moi, répondit Bertlie ; c'est à Rosina que nous devons tous deux une profonde reconnaissance.
— Ma bonne Rosina ! murmura Pablo en tendant la main à l'Espagnole.
Emportée par l'élan de son cœur, celle-ci prit la main de Pablo et la porta à ses lèvres.
Sans voir la figure de Berthe, Pablo sentit que madame Vandeilles avait p^li à cette caresse qu'elle avait devinée au mouvement que l'Espagnole avait fait pour se baisser. Mais Berthe rougit aussitôt de ce petit élan de jalousie et se jeta dans les bras de Rosina, qu'elle embrassa avec effusion comme pour lui demander pardon.
— Maintenant, je puis sortir^ dit Bras d'Acier. Entrez dans le cabinet de toilette. Ne craignez rien. Je marcherai bien seul.
Elles se retirèrent en hésitant et suivirent d'un œil inquiet le gambusino, qui marchait vers la porte en s'appuyant contre la muraille. ,
11 leur lit un signe de la main pour les rassurer, et ouvrit la porte . Elles l'entendirent parler à quelqu'un sur le palier et s'éloigner en causant.
Au bout d'une dizaine de minutes, il rentra dans la chambre et se laissa tomber sur un fauteuil.
Voyant que ses forces étaient à bout, les deux femmes accoururent à lui.
— C'est fait, leur dit-il; seulement je suis resté plus longtemps que je ne croyais. II m'a fallu parler à tout le monde. Maintenant qu'on est rassuré et que j'ai dit que le bruit me fatiguait, on vase retirer. Donnons seulement à chacun le temps de rentrer chez soi et de sortir de l'hôtel.
— Vous souffrez! lui dit Berthe avec anxiété.
— Non... un peu d'étourdissement...ce n'est rien.
Il fut cependant sur le point de perdre de nouveau connaissance; mais les soins empressés des deux femmes le ranimèrent. Toutes deux, agenouillées à côté de lui, soutenaient, l'une son bras droit, l'autre son bras gauche, qu'elles avaient passés autour de leur cou. Puis, par un mouvement
un.vs d'acikr. 333
charmant do gràoo cl d'aiïoctneuso roconnaissancc, Bcrilie prit la main de Uosina et la garda dans la sienne.
Leurs deux mains réunies reposaient ainsi sur les genoux du .uambnsino, dont le creur débordait de reconnaissance, d'amour et de compassion; car il comprenait ce que devait souiïrir la pauvre Rosina, malgré sa courageuse abnégation.
Oh ! qu'il eût désiré pouvoir s'endormir ainsi entre ses deux anges gardiens! Ses paupières, alourdies par la faiblesse et la fatigue, se formaient peu à peu; mais il fit un elîort sur lui-môme, et se redressa sur son fauteuil.
— Allons, dit Pabio, il faut nous séparer. Partez, mes deux anges, et que Dieu vous conduise.
L'affectueuse bonté de Berthe et de Pablo, et la délicatesse avec laquelle tous deux associaient l'Espagnole à leurs pensées, et presque à leur amour, avaient profondément touché Rosina. Ne pouvant plus, ne voulant plus haïr, son âme mobile et passionnée avait besoin d'un autre sentiment pour épancher la surabondance de vie et d'affection qui bouillonnait en ce moment dans son cœur. Elle eût donné tout au monde pour pouvoir se faire tuer pour Berthe et pour Fablo, et pour graver ainsi son souvenir dans le cœur de l'homme qu'elle avait tant aimé !...
— Attendez, dit-elle à liras d'Acier, laissez-moi descendre la première. Si je rencontre du monde, je remonterai, et vous attendrez encore; si, au contraire, vous ne me voyez pas reparaître au bout de cinq à six minutes, Berthe pourra sortir.
— Mais c'est vous exposer vous-même, Rosina 1 s'écria madame Vandeilles. Je ne veux pas.
— Laissez-moi sortir la première, je vous en prie, dit Rosina d'une voix suppliante.
— Nous descendrons ensemble.
— Non, reprit encore l'Espagnole. Ne m'enlevez pas le seul bonheur qui me soit permis , Berthe , celui de me dévouer pour vous deux. Vous avez son amour, vous; laissezmoi au moins avoir sa reconnaissance et la vôtre.
Bcrlhc et Bras d'Acier avaient trop bien eux-mêmes les délicatesses du cœur pour ne pas comprendre qu'ils froisseraient la pauvre Rosina, en lui refusant ce qu'elle demandait. Quoique cela les contrariât d'accepter celte nouvelle preuve de dévouement, ils embrassèrent Rosina avec clTii,tiion et la Jîiissèrent sortir,
Néanmoins, à peine avait-elle ouvert la porte, que Berthe et Pablo, poussés par une sorte de pressentiment, s'élancèrent en même temps pour la retenir. Elle les repoussa doucement et courut vers l'escalier, malgré leur résistance.
Alors, appuyant l'oreille contre la porte, ils écoutèrent avec anxiété le bruit des pas de la jeune femme qui s'éloignait. Tous deux avaient le cœur serré.
Tout à coup on entendit au dehors un bruit de voix, suivi d'un cri déchirant.
Pablo saisit ses armes, et s'élança vers l'escalier avec la force qu'un homme de son énergie sait trouver dans les grandes circonstances, fût-il à son lit de mort.
— Restez ici, Berthe, je vous en conjure, dit-il en repoussant la porte sur Berthe, qui voulait sortir avec lui.
Mais madame Vandeilles avait reconnu la voix qui avait poussé le cri déchirant qu'elle venait d'entendre, et rien au monde n'aurait pu l'empêcher de suivre Bras d'Acier.
Malgré les obligations que Vandeilles avait à Bras d'Acier, et peut-être même à cause de ces obligations, il avait de tout temps haï le gambusino. Aussi eût-il été parfaitement heureux du duel qui venait d'être convenu entre eux, sans la position toute spéciale dans laquelle il se trouvait vis-à-vis de Bras d'Acier. Ce dernier lui avait sauvé la vie; il ne pouvait, de plus, se dissimuler que c'était à Pablo qu'il devait sa nouvelle fortune. En vain cherchait-il à se faire illusion à cet égard. En dépit de tous ces raisonnements, sa conscience lui criait qu'avant de se battre avec Bras d'Acier, il devait lui rendre l'or que ce dernier lui avait si généreusement donné.
D'un autre côté, renoncer à cette fortune, acquise au prix de tant de fatigues et de dangers, au moment même où il allait en jouir, ce sacrifice était au-dessus des forces de Vandeilles.
Harcelé par ces pensées contraires, il prit un parti quj
n'était que trop en rapport avec son caractère de }oueur.
Il avait malheureusement sur lui une grande partie de ses pépites, qu'il allait porter chez un changeur pour avoir de l'or français et des mandats sur Paris. Au lieu d'entrer chez le changeur, il entra dans une maison de jeu.
■— Si je gagne, s'était dit le malheureux, je rendrai à Bras d'Acier tout l'or que je dois à son intervention. Puis je pourrai me battre avec lui, sans que personne y trouve à redire. Si je perds, eh bien ! je n'aurai plus rien à lui, et notre combat sera encore parfaitement excusable.
iXous n'avons pas besoin de faire remarquer en quoi péchait ce raisonnement. La chose est trop évidente pour que nous nous y arrêtions. Mais ce n'en fut pas moins avec la sincère persuasion d'agir fort raisonnablement que Vandeilles se mit à une table de trente et quarante.
Au bout d'une heure, il avait perdu 128,000 fr.
Furieux de ce qu'il regardait comme un acharnement de la fortune à le poursuivre, il quitta le jeu quelques minutes pour se reposer et pour changer la veine. Tandis qu'il se rendait au buffet et s'y faisait verser de l'absinthe, Benito vint boire du refino de Catalogne à côté de lui.
Ces deux hommes avaient l'un pour l'autre une aversion profonde. L'orgueil de Vandeilles lui rendait la familiarité du métis de plus en plus déplaisante, et Benito s'amusait exprès à traiter toujours Vandeilles en camarade. Le métis, de son côté, haïssait profondément le Français et ne pouvait lui pardonner la part énorme qu'il avait recueillie dans leur expédition.
Pour comble de malheur, tous deux venaient de perdre au jeu, et leur humeur irascible se ressentait de leur mauvaise fortune.
— Eh bien, que fais-tu, Vandeilles? demanda "Benito.
— Je perds, répondit sèchement l'autre, très-froissé du tutoiement du métis.
— Combien?
— Je ne sais pas.
— Cararaba!... tu es si riche!... moi aussi je perds... 500 piastres au moins.
Vandeilles haussa les épaules d'un air dédaigneux.
— Ah! je sais bien que oOO piastres sont fort peu pour loi, dit Benito, choqué de l'air méprisant du Français, qui venait de lui tourner le dos; mais je n'ai pas de gambusino
336 BRAS d'acikr.
qui me porle assez d'intérêt, à moi ou aux miens, pour me faire gagner 50 ou 60,000 dollars, par amour pour mes beaux yeux.
Le ton dont Benilo avait prononcé ces paroles déplut à Vandeilles, déjà exaspéré par sa querelle avec Bras d'Acier et par la perte qu'il venait de faire.
Il fixa le métis d'un air hautain et lui répondit d'une voix mordante :
— Peut-être auriez-vous plus de chance avec un gambusino de sang mêlé comme vous, répondit-il.
— Vous croyez? répliqua Benito, qui pâlit à cette injure, la plus cruelle de toutes celles qu'on pût lui adresser.
— Parbleu! Bras d'Acier n'a dans les veines que du sang noble et pur. 11 est tout naturel qu'il s'occupe de ses compatriotes avant de songer à des fils d'Indiennes et d'aventuriers.
— Est-ce pour m'insulter que vous dites cela? s'écria Benito, qui brisa son verre sur le comptoir.
— Je parle en général, répondit Vandeilles en haussant les épaules.
— Si vous cherchiez bien, reprit Benito, peut-être Irouveriez-vous un autre motif pour la bienveillance toute spéciale que Bras d'Acier vous témoigne. Mais il n'y a de .pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.
— Voilà la seconde fois que vous me dites celte phrase, fit Vandeilles en s'élancant sur le métis. Qu'cnlendez-vous par là?
— Vous le savez bien, repartit Benito, encouragé par l'altitude des spectateurs, composés pour la plupart de Mexicains, généralement fort mal disposés pour Vandeilles, qui se faisait haïr par son insolence et sa brutalité.
A ce moment, un Mexicain qui s'était trouvé parmi les curieux de l'hôlel Grahani lorsque Vandeilles était sorti de la chambre de Bras d'Acier s'approcha de Benito et lui dit quelques mots à l'oreille.
Benito se mit à rire et lança en espagnol quelques sarcasmes que Vandeilles ne put entendre, mais qui excitèrent l'hilarité do la foule.
— Qu'as- tu dit? s'écria le Français en s'approchant de Benito. Répète-le devant moi, si tu oses.
— J'ai dit que (i0,o00 dollars étaient une jolie somme, répartit Benilo d'un air railleur, mais qu'il était bien gênant^
BUAS d'acier. 337
lorsqu'on avait besoin do sa femme, d'èlro obligé d'aller la chercher chez un autre.
A cette allusion à la visite do Vandoillcs à l'hôtel Graham, de grossiers Oclats de rire tirent retentir l'appartement.
— C'est sans doute pour cela que tu restes ici et que tu laisses tranquillement tallosina chez Bras d'Acier, répliqua Vandeillos d'une voix mordante.
— Uosina! s'écria Benito, qui devint livide de jalousie; tu mens !
— Fils de louve I s'écria Vandeilles en s'élançant sur le métis le machete à la main.
Celui-ci avait aussi dégainé et s'était mis en garde. Les spectateurs s'écartèrent prudemment et formèrent un cercle autour des comballants.
— Courage, Benito! s'écrièrent quelques Mexicains; soutiens l'honneur du pays.
— Allons, Vandeilles! dirent à leur tour les Américains, donne une leçon à ce mal blanchi.
Les deux adversaires n'avaient pas besoin d'excitations pour ranimer leur colère, lis s'attaquaient avec fureur et se portaient des coups terribles qui se succédaient avec une rapidité inouïe.
Vandeilles, qui maniait admirablement le sabre et l'épée, avait une grande supériorité sur Benito, quoique ce dernier passât pour l'un des plus habiles tireurs de machete de la Californie.
Incapable de lutter de pied ferme contre le jeu net et serré de son adversaire, Benito ne se tirait d'affaire que par son agilité et par les bonds au moyen desquels il évitait les coups qu'il ne pouvait parer avec son machete : tantôt il se courbait à terre et se tenait presque accroupi comme un chat tigre qui va s'élancer; tantôt il bondissait sur Vandeilles, faisait pleuvoir sur le Français une grêle de coups et se rejetait en arrière avant que Vandeilles pût riposter.
Malgré la prodigieuse agilité du métis, l'avantage restait toujours du côté de Vandeilles, et Benito avait déjà rem plusieurs blessures. Voyant qu'il allait succomber, le mélis rassembla toutes ses forces et s'élança sur Vandeilles. ("c der- > nier détourna.le coup de Benito par une parade si rudement exécutée, qu'il fit sauter le machete de la main de Benito.
— Bamassc ton machete, fils de louve ! lui cria le Fran»
çais, qui, malgré sa colère, hésitait à frapper un ennemi désarmé.
Ivre de rage, Eenito saisit le revolver qu'un de ses compatriotes venait de lui mettre sournoisement dans la main, et lira deux fois sur Vandeilles.
Atteint à la poitrine, ce dernier laissa retomber son machete déjà levé sur la tôte de Benito, et fil deux ou trois pas en chancelant. Puis il tourna sur lui-même et tomba dans les bras de quelques curieux qui s'étaient élancés vers lui.
Tout le monde se précipita de son côté pour voir s'il respirait encore. Benito profila du tumulte et de la confusion pour s'élancer hors de l'appartement.
Les paroles de Vandeilles tintaient encore aux oreilles du métis. Tout entier à sa jalousie, à peine songeait-il au meurtre qu'il venait de commettre.
Tenant à la main le revolver avec lequel il pouvait encore tirer quatre coups, il se dirigea en courant vers l'hôtel Graham.
Une sorte d'ivresse furieuse causée par tout ce qui venait de se passer et par la triple excitation de la jalousie, de la~ colère et du sang versé, faisait bouillir son sang. Avec ses yeux égarés et sa figure décomposée, il ressemblait plutôt à une bête féroce qu'à un homme.
Le malheur voulut qu'en arrivant à la porte de l'hôtel Graham, il se trouvât face à face avec Rosina qui sortait. 11 se jeta sur elle et la renversa d'un coup de revolver tiré à bout portant. Craignant de l'avoir mauquée, il la frappa de nouveau avec sa navajâ. La malheureuse femme avait déjà reçu trois coups de poignard avant que les employés de l'hôtel eussent pu venir à son secours.
Ils s'élancèrent sur Benito, mais celui-ci se redressa comme un tigre, en les menaçant du canon, fumant encore, de son terrible revolver. En même temps, il reculait vers la porte, qu'il allait atteindre, lorsque Bras d'Acier parut sur l'escalier.
— Rosina! s'écria le gambusino en se précipitant vers la jeune femme.
— Elle est morte, répondit une des femmes de l'hôtel, qui était bravement accourue auprès de l'Espagnole.
Le métis ne manquait pas de bravoure, on le sait, et la fureur doublait encore, en ce moment, son courage habituel.
Néanmoins, il so sentit tressaillir des pieds à la tète en rencontrant le regard implacable de Bras d'Acier, lîlaoé par une terreur inouïe, il se retourna pour fuir, mais on avait prolilide ce moment pour former la porte d'entrée,
— Uangez-vous tous! dit liras d'Acier avec un accent qui lit passer un frisson dans les veines de toutes les personnes présentes.
Chacun se hàla de lui obÇir. Bras d'Acier et Benito se trouvèrent alors en face l'un de l'autre, aune distance de huit ou dix pas tout au plus. Debout sur l'une des premières marches de l'escalier, Pablo dominait la scène. Benito s'était adossé conire la porte de sortie, il tenait son machete de la main gauche et son revolver de la main droite. Un nuage de sang couvrait ses yeux. On eût dit que le regard de Pablo le fascinait. Un silence de mort régnait autour des deux ennemis. Chacun retenait son souffle et se sentait le cœur serré par une angoisse indicible.
En voyant Bras d'Acier faire un mouvement pour descendre, Benito passa rapidement la main sur ses yeux comme pour chasser le nuage qui obcurcissait sa vue. Puis, ajustant le gambusino, il lâcha la détente. Le bruit de la détonation retentissait encore que le métis roulait déjà sur le sol.
D'un seul bond, Bras d'Acier s'était élancé sur son ennemi et l'avait frappé d'un coup de poignard. Le coup avait été porté avec tant de force et de précision, que non-seulement la lame du couteau avait pénétré tout entière, mais que la garde môme avait creusé son empreinte sur la poitrine meurtrie du métis.
Ce coup est resté célèbre à San-Francisco et revient dans la conversation chaque fois qu'on parle de duel et de navajâ.
Benito tomba comme un homme foudroyé. Le poignard lui avait traversé le cœur. ^
Laissant l'arme vengeresse plantée dans la poitrine du métis, Pablo courut à Rosina, dont la tète décolorée reposait sur les genoux de madame Vandeilles.
Le gambusino prit la pauvre enfant dans ses bras et la transporta dans la salle la plus voisine. Malgré la curiosité des spectateurs, personne n'osa suivre le gambusino, excepté Bucolick, qui venait d'arriver.
Rosina respirait encore, mais elle ne put parler. Envoyant Berthe et Pablo, qui pleuraient à côté d'elle, la pauvre en-
340 BKA.S d'aciek.
fant leur sourit avec une douceur angélique. Elle parvint à prendre la main de Berthe et la mit dans celle de Pablo. Puis elle leur montra le petit chapelet que Loïc Kermainguy lui avait donné à son lit de mort et leva en môme temps les yeux vers le ciel.
— Je vais aller rejoindre Loïc, semblait-elle leur dire, et prier Dieu pour vous avec lui.
Un prêtre qu'on avait envoyé chercher en toute hâte arriva en ce moment. Soutenue par Berthe, Rosina se leva sur son séant. Tout espoir de la sauver étant complètement perdu, on lui fit prendre un cordial qui la soutint un peu et lui donna la force d'achever sa confession. Comme on venait de lui administrer les derniers sacrements, Bucoliclc entra, portant dans ses bras le petit Pablo, l'enfant de Rosina, qu'il était allé chercher à son hôtel. Le pauvre Irlandais avait couru si vite, qu'il était hors d'haleine et pouvait k peine parler. Rosina le remercia par un doux sourire et lui tendit sa petite main, que Bucolick couvrit de larmes.
Effrayé de la ligure attristée de tout ce monde et du sang qu'il voyait sur les vêtements de sa mère, le petit garçon se mit à pleurer. Rosina voulut le prendre; mais elle n'en eut pas la force. Berthe, que l'enfant aimait beaucoup, le saisit dans ses bras et le calma par ses baisers et ses douces paroles. Malgré sa frayeur, le petit reconnut Br-as d'Acier, qu'il adorait, et lui tendit les bras sans quitter ceux de madame Vandeilles. Un nuage passa sur la figure de Rosina.
Comme pour chasser toutes les mauvaises pensées qui venaient de surgir dans son cœur, elle baisa plusieurs fois le crucifix qu'elle tenait à la main. Puis, levant sur Berthe et sur Pablo son regard, redevenu calme et pur, elle leur sourit comme auparavant et leur montra l'enfant d'un regard inquiet et suppliant. Bras d'Acier mit la main sur la tête du petit Pablo :
— J'adopte cet enfant, dît-il, et je jure de veiller sur lui comme si c'était mon propre fils.
— Et s'il arrivait malheur à M. de Verrières, je fais le même serment I s'écria Berthe en embrassant le petit garçon.
Cette fois encore Rosina eut un tressaillement, mais elle regarda de nouveau le crucifix et reprit sa sérénité. On mit l'enfant à côté d'elle pour qu'elle pût l'embrasser. Quelques minutes après, la pauvre femme rendit le dernier soupir, la
LRAS u'acikî;. .^'ll
tùlû appuyi'O sur lo scia de Btnllio, les yeux lixés sur l'aliln, (jui plfurait, cl le bras autour du cou de son enfanl.
(Quoique la mort de Vandeilles lïit déjà connue de presque! tous les Jubilants de riiûtcl, personne n'avait osé l'annoncer à sa fenune. Dès que llosina eut rendu le dernier soupir, Hucolick s'approcha de Bras d'Acier et l'attira un peu à l'écart.
— Vandeilles est mort, lui dit-il à voix basse.
— Mort! s'écria le gambusino.
— Benito l'a tué.
— Kt comment? Pourquoi?
— Williams, qui était présent à leur bataille, vous expliquera mieux que moi ce qui s'est passé, répondit l'Irlandais.
— Où est-il?
— Dans le corridor.
Pabio courut à l'homme que lui indiquait Bucolick, cl qui était un Américain de Boston. Williams raconta le duel dont il avait été témoin, et la lin tragique du Français.
— Qu'a-t-on fait de Vandeilles? demanda le gambusino,
— On l'a porté dans sa chambre, répondit Williams; mais ce n'est plus qu'un cadavre.
Tablo laissa tomber sa tète dans ses deux mains. Tandis qu'il cherchait un moyen d'annoncer cette affreuse nouvelle à madame Vandeilles, il entendit la jeune femme pousser un cri et se précipiter vers l'escalier.
Un de ces officieux, comme on en rencontre partout, venait d'annoncer à la malheureuse femme la mort de M. Vandeilles.
— Courez près d'elle, mon père, dit Pablo en s'adressant s.\ipadre, qui priait encore auprès de Rosina.
Il essaya de suivre l'ecclésiastique, mais ses forces, épuisées par tant de secousses réitérées, le trahirent tout à coui>. 11 tomba à la renverse et resta près de trojs heures sans connaissance. Tout le monde le croyait mort!
Il revint à lui, cependant, mais avec une lièvre épouvantable.
Pendant plus d'un mois, il eut le délire. Puis il lui prenait par instants des transports si furieux qu'il fallait huit ou dix hommes pour le tenir et pour l'empOclier de se jeter par la fenêtre.
l^endaut quelques jours, un sentiment facile à comprendre empêcha madame Vandeilles de venir chez Bras d'Acier. La
scène de la maison de jeu et les paroles de Benito mettaient la jeune femme dans la situation la plus cruelle vis-à-vis du seul ami qui lui restât au monde.
Ce n'était pas la crainte du blâme public qui l'arrêtait. Indépendamment de l'amour qu'elle avait pour Bras d'Acier, ce dernier lui avait donné tant de preuves de dévouement que, ne fût-ce que par reconnaissance, elle eût bravé pour lui l'opinion publique et toutes les autres considérations. Une seule chose retenait la pauvre femme : c'était une sorte de respect pour la mémoire de son indigue mari. Néanmoins, lorsque Bucolick vint lui annoncer qu'on desespérait de Bras d'Acier, et qne, dans son délire, il appelait sans cesse Berlhe auprès de lui, le cœar de la pauvre créature ne put y résister davantage. Elle courut chez Pablo et ne quitta plus sou chevet.
Dieu eut enfin pitié d'elle, et Pablo revint à la santé. Mais sa convalescence fut très-longue, car la lièvre avait épuisé le gambusino, déjà affaibli par la fatigue excessive de l'expédition. Dans son état de faiblesse, il eût été incapable de supporter une rechute. Aussi les premiers jours de sa convalescence furent-ils remplis d'inquiétudes et d'angoisses pour la pauvre femme qui veillait à son chevet.
Pendant trois mortelles semaines, Berlhe passa toutes ses nuits auprès de Pablo. INi instances ni prières ne purent lui faire abandonner son poste.
Tenant les mains du malade dans les siennes, elle couvrait Pablo de son regard passionné, comme pour le disputer â la mort et le réchauffer au feu de son cœur.
Comment celte pauvre femme, épuisée déjà par tant de fatigues, de luttes et de douleurs, put-elle résister à de pareilles épreuves? Dieu seul pourrait le dire. Dieu qui donne aux mères la force de passer des mois entiers au chevet de leurs enfants.
Ce fut seulement lorsque les médecins eurent déclaré Pablo hors de tout danger, que Berthe consentit à prendre un peu de repos et se laissa remplacer par Bucolick, qui, lui aussi, avait tenu fidèle compagnie au gambusino.
Ainsi qu'il arrive souvent en pareille circonstance, madame Vandeilles tomba malade elle-même, lorsque Pablo fut complètement rétabli; mais cette maladie, causée par la fatigue, ne fut pas de longue durée. Kst-il nécessaire de raconter la lin de cette histoire? On
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la devine assez. Berlhe et Pablo avaient acheté leur bonheur au prix, de tant do dangers, d'amour, de souffrances et de dévouement, que personne n'aurait eu le courage de le leur reprocher.
A l'expiration de son deuil, Berthe épousa celui qu'elle aimait. Ils quittèrent le pays où tout rappelait à la jeune femme de cruels souvenirs, et partirent pour la Havane. C'est là qu'ils habitent maintenant avec le fils de Rosina, qu'ils élèvent comme leur propre enfant. Ceux-ci l'appellent mon frère, et l'œil le plus observateur ne découvrirait aucune différence entre les soins prodigués aux fils de M. de Verrières ou au petit orphelin.
Cet enfant sera riche un jour. Ni Berthe, ni Pablo, n'ont voulu toucher aux 170,000 francs qui restaient encore à M. Vandeilles au moment de sa mort. Ils ont placé cet argent sur la tète du fils de llosiiia, qui se trouvera, lors de sa majorité, à la tête d'une somme de 3 ou 400,000 francs au moins.
Quant aux enfants de madame de Verrières, ils ont la fortune personnelle de Pablo, qui a vendu ses propriétés de Californie pour acheter une habitation à la Havane. Bueolick a renoncé à tenter une nouvelle expédition aux placeres, et demeure avec Bras d'Acier. C'est le favori des enfants, qu'il aime de tout son cœur, et auxquels il raconte souvent les hauts faits du célèbre gambusino.
Pour ne laisser personne de côté, nous ajouterons que Craddle a fait fortune en Californie et qu'il demeure maintenant près de New-York dans une superbe usine qui lui appartient. Tous les deux ans, il fait une visite à M. et à madame de Verrières, les seuls vtres, dit-il, dont il se soil donué la peine de conserver le souvenir.