TROISIÈME PARTIE
Knlre la rivière des Daims (Deer's- river) et celle du Moulin (.Mill's-river), qui se jettent toutes deux dans le Sacramento, la sierra Zalecas étend ses hauteurs couronnées d'épaisses forêts de pins. A peu près vers le milieu de sa longueur, cette montagne change de direction et décrit une sorte d'angle obtus dont l'ouverture regarde le Sacramento. Kn cet endroit, des rochers de forme étrange et d'un aspect triste et sombre surgissent de la terre au milieu des arbres. Une centaine d'yards plus loin, en marchant vers le fleuve, se trouve le peiion del Desierto.
On dirait que quelque épouvantable convulsion de la nature a arraché cette colline des lianes de la montagne, et l'a jetée en avant.
Le versant du pefion opposé au coude de la montagne n'olTre d'autre végétation que des broussailles et des chênes rabougris qui poussent çà et là entre des rochers de quartz et d'ardoise. De l'autre côté, au contraire, des arbres de tout genre, et surtout des pins magnifiques, élèvent vers le cie' leurs cimes verdoyantes. La vallée, qui commence au pied du pefion et s'étend le long de la sierra, est arrosée par de nombreux cours d'eau qui, pendant l'hiver, descendent de la montagne en torrents fougueux. Un de ces fdets d'eau part du sommet de la sierra Zatecas, précisément à l'angle
I~0 BRAS d'acier.
dont nous avons parlé, descend sur le plateau et le contourne en suivant les sinuosités de la base de la montagne. Il retombe ensuite dans la vallée et se joint aux autres ruisseaux.
Le passage par lequel on descend de la sierra dans cette vallée est tellement encaissé entre des rochers et des arbres gigantesques, qu'on n'aperçoit le penon qu'en arrivant au bas de la montagne.
La route (il faut bien lui donner ce nom, faute d'un autre terme), la route débouche dans la vallée en avant du penon. Pour arriver au plateau dont nous avons parlé, il faut, par conséquent, prendre sur la droite et gravir le versant du penon pour redescendre ensuite de l'autre côté.
Huit jours après la mort de Philip et du pauvre José, les mineurs, conduits par Bras d'Acier, débouchèrent enfin dans le vallon.
— Voilà le penon del Desierto, dit Pablo en leur montrant la colline.
A ce nom, chacun oublia sa fatigue. On se hâta de gravir le penon. Un quart d'heure après, on aperçut le plateau.
— Faites halte et reposez-vous un instant, dit Pablo.
— Nous reposer! s'écria Vandeilles, quand nous sommes à deux pas des trésors que vous nous avez promis.
— Attendez-moi quelques instants, du moins. 11 faut que j'aille reconnaître le terrain.
— Je vous accompagnerai, dit Vandeilles.
— Non, je veux être seul.
11 descendit lentement vers le plateau. Une fois qu'il y fut arrivé, il jeta les yeux autour de lui comme s'il cherchait à reconnaître un endroit. Bientôt il sortit de son immobilité et marcha droit à un petit rocher de quartz dont la pointe seule perçait le sol.
Au bout de cinq minutes, et sans autre outil que sa barreta, Pablo eut creusé un trou d'un pied ou deux environ autour du rocher. A cette profondeur, la terre, rougeâtre jusque-là, prenait une teinte grise rappelant un peu celle de la cendre. Bras d'Acier examina quelque temps le rocher, puis il l'attaqua vigoureusement avec sa barrela. Au troisième coup, il fit tomber un éclat de quartz. îl le releva et le mit dans sa poche. Puis il resta quelque temps immobile, appuyé sur sa barreta et les yeux fixes comme s'il était plongé dans une profonde rêverie.
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— A quoi pense-t-il donc? se dumandaient les mineurs, qui suivaient tous les mouvemenls ilu ganibusino avec une anxiété facile à eompiendrc.
Enfin, Pablû secoua la tête en passant la main sur son fionl comme un homme qui veut chasser des idées pénibles. Il jeta un long et dernier regard autour de lui et revint lentement vers ses compagnons.
— Eh bien? lui crièrent à la fois Hibonneau, Vandeilles et Domingo.
-- La boaanza est devant vous, répondit Pablo d'un Ion presqiie solennel.
— Vive Bras d'Acier! s'écrièrent les mineurs en poussant des hourras de joie.
Dans leur enthousiasme, ils jetèrent leurs chapeaux en l'air et s'embrassèrent en riant comme des enfants.
— Le morceau de quartz (lue vous avez détaché tout à l'heure conlient-il de l'or? demanda Craddle.
— Oui, répondit le gambusino.
11 se tourua en même temps vers madame Vandeilles. Otant son chapeau par un geste plein de grâce et de dignité, il fléchit le genou devant la jeune femme et lui offrit le morceau de quartz, que constellaient un assez grand nombre de paillettes d'or.
— Madame, dit Pablo, permettez-moi de vous offrir les prémices de ce placer. Puisse- t-il être aussi riche que je le désire et vous dédommager de tous les dangers et de toutes les fatigues que vous avez eues à braver pour arriver jusqu'ici !
— Je vous remercie, don Pablo, murmura Berthe, vivement émue.
— Attendez ! s'écria Bras d'Acier, en arrêtant les mineurs, qui s'élançaient déjà vers le plateau, la barreta ou la pioche à la main. Avant d'arracher cet or des entrailles de la teire et, pour ainsi dire, de lui donner la vie, remercions Dieu de nous avoir conduits jusqu'ici. Demandons-lui de bénir nos travaux et de nous accorder un heureux retour. Prions-le aussi pour ceux de nos pauvres compagnons qui ont succombé avant d'arriver au but de leur voyage.
Les mineurs ôtèrent leurs chapeaux et s'agenouillèrent sur le rocher, mais leur prière ne fut pas longue; dévorés d'impatience et de curiosité, ils ne quittaient pas des yeux le terrain aurifère que venait de leur montrer Pablo.
Tlienlôt tous s'élancèrent dans la direction du placer.
Après un instant d'hésitation, provenant d'une lutte entre son orgueil et sa curiosité, Loïc finit par suivre ses compagnons; mais avec lenteur, et tout en conservant une certaine dignité.
Cypriana avait suivi Rosina, que Benito avait entraînée, ou pour mieux dire emportée, afin de lui montrer les monceaux d'or qu'il rêvait pour elle depuis si longtemps.
Berthe et Pablo restèrent seuls. Un triste sourire errait sur les lèvres du créole en voyant les mineurs se précipiter à la curée de l'or comme une meute affamée. Il se retourna pour regarder Berthe, et surprit les yeux de la jeune femme tîxés sur les siens avec une profonde expression de reconnaissance. Tous deux échangèrent un long regard. Berthe tendit silencieusement sa main amaigrie au créole, qui la serra dans les siennes avec une vive émotion.
— Merci, Pablo, lui dit-elle à voix basse, merci.
— Je suis bien payé, répondit-il en souriant avec un profond sentiment de bonheur.
Tl y eut un moment de silence.
— Comment m'acquitterai-je jamais envers vous? reprit enfin madame Vandeilles.
Pablo ne répondit à la jeune femme que par un regard passionné qui pénétra jusqu'au fond du cœur de madame Vandeilles.
Elle baissa les yeux et appuya sa main sur sa poitrine haletante, comme pour comprimer les élans tumultueux de son cœur.
Poussé par son amour, mais retenu par la crainte de réclamer le prix du service qu'il venait de rendre, Pablo contemplait toujours madame Vandeilles.
Dans cette circonstance presque solennelle, il mourait d'envie de laisser déborder tous les trésors d'amour qui gonflaient son cœur depuis si longtemps, et de savoir quels étaient les sentiments de Berthe <à son égard. Enfin, il ne put résister davantage aux élans de son cœur.
— Berthe, s'écria-t-il en saisissant la main de madame Vandeilles, qui ne fit qu'un bien faible mouvement pour la retirer, Berlhe !...
Au môme instant Rosina, qui était revenue sur ses pas, accourut vers les deux amants.
Elle s'assit à côté de Berthe, et se mit à parler à ma-
dame Vandeilles, qui ne l'écoutait guère, et dont toutes les pensées étaient ailleurs.
Pressant son front hrûlanl entre ses deux mains, Paljlo regardait les deux jeunes femmes d'un œil rêveur,
— Ohl si je pouvais lire dans le cœur de madame Vandeilles comme dans celui de Rosina! se disait le créole. Kstce lamour ou la reconnaissance qui brillait tout à l'heure dans ses yeux?
Sur le plateau les mineurs s'escrimaient à l'envi, de la pioche et de la barreta, et poussaient de temps en temps des cris joyeux.
En levant les yeux vers le ciel, Pablo s'aperçut que le soleil avait déjà parcouru les deux tiers de sa carrière.
— Si vous êtes reposées, voulez-vous que nous descendions maintenant sur le plateau? dit-il à Berthe et à Rosina.
Toutes deux le suivirent.
Au moment où Pablo tendait la main à madame Vandeilles pour laider à franchir un passage difficile, elle lui dit à voix basse :
— Donnez donc la main à cette pauvre Rosina.
— Tout à l'heure, répondit-il sur le même ton ; vous d'abord.
— Non, reprit Rerthe, elle d'abord... à cause de moi... ajoula-t-elle encore plus bas avec un sourire et un accent qui firent tressaillir le coeur de Bras d'Acier.
— J'obéis, murmura Bras d'Acier en s'arrêtant pour attendre Rosina.
Celle-ci repoussa d'abord le secours tardif de Bras d'Acier; mais, comme il insistait avec douceur, elle finit par l'accepter. Puis, au lieu de s'appuyer simplement sur la main que lui tendait le créole, elle se laissa pour ainsi dire glisser dans ses bras comme brisée de fatigue et ne pouvant [dus se soutenir. Pablo fut obligé de la porter durant deux ou trois minutes. Elle avait jeté ses deux bras autour du cou du jeune homme, et ses grands yeux noirs plongeaient dans ceux de Pablo. Berthe, qui se détourna pour regarder ses deux compagnons, devint toute pâle en voyant Rosina dans les bras de Pablo. Ce dernier ne pouvait voir madame Vandeilles, mais Rosina remarqua le mouvement de contrariété de la Française, et rapprocha encore sa jolie tête du visage de Pablo, dont ses longs cheveux effleuraient le front et les joues.
En arrivant auprès de madame Vandeilles, Pablo fut frappé de sa pâleur.
— Qu'avez- vous donc? demanda-t-il avec une profonde inquiétude. Vous êtes blessée peut-être?
— Ce n'est rien, répondit-elle en souriant. Je me suis heurté le pied contre une racine d'arbre.
— Vous souffrez encore ?
— Non, don Pablo, c'est fini.
La voix et le regard inquiets de Bras d'Acier avaient en effet dissipé comme par enchantement la sensation douloureuse que Berthe avait éprouvée en voyant Bosina dans les bras de Pablo. Néanmoins, sans avoir le temps de se rendre compte du motif de son action, elle prit le bras du créole et ne le quitta qu'en arrivant sur le plateau.
Les mineurs accoururent vers Bras d'Acier pour lui montrer divers morceaux de quartz au milieu desquels brillaient des paillettes d'or. Plus observateur et plus expérimenté que les autres, Craddle avait déjà recueilli un certain nombre de pépites. Un de ses nuggets pouvait peser trois ou quatre onces. Surexcités par un si brillant résultat, les mineurs travaillaient avec une ardeur fiévreuse,
— C'est assez pour aujourd'hui, leur dit Bras d'Acier.
— Nous avons encore quatre heures de jour, s'écria Bibonneau.
— Oui, répondit Bras d'Acier, mais nous devons en profiter pour un travail plus pressé que la recherche de l'or.
— Lequel? dirent les mineurs, qui cessèrent un momont de frapper le rocher de leurs pioches.
— Il faut que nous élevions une maison. Où renfermerions-nous notre or et nos provisions? A chaque instant nous pouvons être découverts par les Indiens. Dans un ou deux mois, les mineurs vont arriver aux placeres, et les bushrangers (voleurs de grande route) paraîtront en même temps qu'eux. Une maison demandera sept ou huit jours de travail tout au plus.
On commença aussitôt les travaux.
Les cabanes furent adossées à la montagne qui les défendait contre le vent du nord. On coupa des jeunes chênes pour en faire des pieux, qu'on enfonça profondément dans le sol, de manière à décrire un rectangle allongé. On planta ensuite une seconde rangée de pieux parallèlement à la première, et à deux pieds environ de celle-ci. De fortes bran-
IIRAS n'Af.lFR. i7."i
clios furent placées horizonlalemenl en travers des troncs d'arbres, de manière à former une sorte de cloison. Entre le Ueillage exléri"^ur et le treillaye intérieur, un mit de grosses pierres jusqu'à hauteur d'homme. D'autres branches, serrées les unes contre les autres et recouvertes de feuilles, servirent de toit. Deux peaux de bul'lle lurent en outre étendues et clouées par-dessus les couvei tures de la cabane de M. et madame Vandeilles. L'habitation de Benito et de Rosina, adossée à celle des deux Français, était construite de la môme manière, mais avec moins de soin. Quoique Bras d'Acier eût veillé à ce que rien n'y manquât, ses compagnons, qui éprouvaient tous pour Berthe autant de respect que d'affection, avaient montré beaucoup plus de zèle pour arranger l'habitation de la jeune femme que pour celle de Benito.
La cabane qui devait servir aux autres mineurs fut placée à la suite de celle du couple mexicain. Quant à Pablo, il se construisit avec quelques perches et trois peaux de buffle une sorte de loigwam en face de la maison de madame Vandeilles, dans laquelle nul ne pouvait ainsi pénétrer à son insu. Il prit avec lui Loïc Kermaingny, que Ribonneau, Craddle et les deux Mexicains tourmentaient quelquefois, el qui n'accueillait pas toujours fort bien leurs plaisanteries sur sa dévotion et sur ses naïves réponses.
Une fois ces travaux terminés, on se livra complètement à la recherche de l'or.
Les cinq ou six premiers jours, les produits furent énormes. On trouvait l'or presque à fleur de terre. En moins d'une semaine, et, malgré l'inexpérience des travailleurs, on recueillit près de soixante livres du précieux métal.
Encouragés par ce succès inespéré, les mineurs travail-
i'd BRAS d'acier.
laient avec une ardeur incroyable. La fièvre de l'or, la fièvre jaune, comme on dit aux placeres, les dévorait.
On eut bientôt épuisé cependant ces richesses, jetées, pour ainsi dire, à la merci du premier venu. Il fallut se livrer aux travaux, plus pénibles, d'une exploitation régulière.
Les procédés employés pour l'extraction de l'or varient selon la nature du terrain sur lequel on opère. Pour l'extraction à sec, on écrase tous les fragments de pierre aurifère et de terre argileuse. On les fait ensuite sécher au soleil pour les pulvériser de nouveau. Lorsque cette opération est terminée, on met la poussière qui en provient dans une sorte de crible ou de van qu'on agite au-dessus d'une couverture placée à terre. Le vent emporte la terre, tandis que •l'or, plus pesant, tombe presque perpendiculairement aux pieds du gold-finder (trouveur d'or).
Quant à l'extraction de l'or par le lavage, voici quels sont les procédés les plus généralement employés.
On remplit aux deux tiers une batea (sébille en bois) de la terre aurifère qu'on vient de recueillir. Puis on plonge cette sébille dans une eau courante, en l'agitant avec rapidité jusqu'à ce que la terre soit assez délayée pour être emportée par l'eau. L'or se dépose au fond de la batea en même temps qu'un sable noir composé de fer oxydulé et de quelques parties terreuses. On fait sécher au soleil le résidu de la batea, et le sable est séparé de l'or par le procédé du vannage.
H faut une certaine habitude pour manier la batea. Les débutants surtout perdent beaucoup d'or qu'ils laissent emporter par le courant.
Quant à l'appareil appelé craddle, dont nous avons déjà parlé, nous allons en donner une courte description :
Qu'on se figure une sorte de pirogue ou de berceau de cinq à huit pieds de long, supporté par une bascule dans le genre de celles des chevaux de bois. La partie supérieure est garnie d'une grille sur laquelle on jette le sable aurifière et qui empêche les pierres de pénétrer dans l'intérieur du craddle. A sa partie inférieure se trouve une sorte de filtre qui laisse passer l'eau et la terre détrempée, tandis que l'or et le sable noir, plus pesants, retombent dans le fond du craddle.
Le résidu est ensuite séché au soleil et vanné comme celui des bateas.
Quatre hommes suffisent habituellement au service d'un craddle de moyenne dimension. Le premier creuse la terre
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ou le sable; le second l'apporte au craddle et le jette sur la prille supérieure; le troisième fait mouvoir la hasciile; enfin le quatrième puise de l'eau qu'il verse couslaniment sur le craddle.
Durant les premiers jours, lorsqu'il suffisait de creuser un peu la terre pour se procurer le précieux métal dont on rencontrait quelquefois do fort j^ros nuggels, chacun travaillait avec une ardeur liévreuse. A peine songeait-on à boire et à manger. 15ientùt cependant, lorsqu'il fallut vanner la terre et la pierre pulvérisées, on commença à se plaindre des maux de gorge et d'yeux causés par l'absorption de la poussière.
Travaillant pour son propre compte, cliacun se fût montré plus courageux, mais la grosse part réservée à Vandeilles rendait les autres mineurs beaucoup moins laborieux.
Vandeilles lui-même leur donnait le mauvais exemple. Son naturel paresseux commençait déjà à reparaître. 11 regardait tranquillement travailler les autres, en fumant sa pipe, absolument comme s'il eût été désintéressé dans le résultat des travaux. Cela produisait le plus mauvais efl'et.
— Nous prend-il donc pour ses domestiques? disait souvent Craddle avec humeur.
Le poids du travail reposait surtout sur l'Américain, qui s'entendait mieux qu'aucun de ses compagnons à manier la pioche, et surtout à manœuvrer l'instrument dont il avait tiré son surnom. Bucolick l'aidait de son mieux, mais il n'était pas adroit. Benito et Domingo étaient peu laborieux de leur nature et ne pouvaient rester deux heures de suite à l'ouvrage. Quant à Ribonneau, il travaillait par quintes, et ne manquait jamais de venir causer avec Vandeilles aussitôt que ce dernier quittait la besogne.
Par suite de la nature du terrain et de la dureté de la roche, il devint bientôt fort difficile d'exploiter le premier gîte indiqué par Bras d'Acier. 11 est vrai que cette bonanza avait déjà produit près de 20,000 dollars en fort peu de temps.
— Il faudra maintenant employer la poudre, dit Craddle; cela ira bien plus vite.
— Attendons au dernier moment pour cela, dit Pablo. Les détonations pourraient attirer les Indiens de notre côté.
— Et d'ici là, demanda Vandeilles, faudra-l-il donc nous croiser les bras?
— Ah ! pour ce travail-là, il n'y a personne qui s'y entende aussi bien que vous! s'écria Craddle d'un ton aigredoux.
— Du moment que cela me convient, répondit Vandeilles avec hauteur.
— Mais cela conviendrait aussi à tout le monde, reprit rAméricain. Croyez-vous donc que ce soit pour mon plaisir que je m'éreinte à travailler?... pour ce qui m'en reviendra surtout. Si quelqu'un doit travailler, c'est vous, et, damnés soient vos yeux, vous regardez faire les autres comme s'ils étaieut vos domestiques.
— Je fais ce qui me plaît, dit Vandeilles, et vos observations m'ennuient.
— Assez, interrompit Pablo de sa voix impérieuse, taisezvous et écoutez-moi. La bonanza que nous venons d'exploiter n'est pas la seule richesse du ponon. Au pied de la montagne, à l'endroit où le torrent vient tomber sur le plateau, il doit avoir déposé uùe certaine quantité de pépites arrachées aux flancs de la sierra. Il nous sera facile de recueillir, par le lavage au craddle, cet or, que recouvre une couche de sable. De celte manière vous éviterez également les inconvénients du vannage à sec, et les dangers que présente l'emploi de la poudre.
Un murmure joyeux accueillit cette communication de Bras d'Acier. Les mineurs se précipitèrent aussitôt vers le ht du torrent, mais Pablo les arrêta.
— Cette fois, dit-il, je veux que le travail soit organisé régulièrement et que chacun ait sa tâche fixée à l'avance.
— Bravo! s'écrièrent Craddle, Bucolick et les Mexicains-
— Il faut quatre hommes au craddle, reprit Bras d'Acier. Chacun y passera à son tour. On se relayera deux par deux : Vandeilles, Ribonneau, Bucolick et Domingo commenceront. Craddle et Benilo prendront ensuite la place des deux premiers, qui, deux heures après, viendront à leur tour remplacer Bucolick et Domingo. Toutes les deux heures, on changera.
— Et Lo'ic? demanda Craddle.
— Loïc n'a pas encore la force de faire un travail suivi, répondit Pablo ; mais il vous secondera autant qu'il le pourra, j'en suis bien certain. Moi je chasserai, car nos provisions sont fort justes, et quelques quartiers de gibier ne feront pas de mal à notre ordinaire.
i!U\s u \(:ii:it. 17!)
— Certes, non, lit Hibonncaii. J'avoue que je commence à m'eiinuyer du bœuf runu; cl du jambou que nous maageons depuis noire arrivée ici.
— Vous èlcs encore bien faible pour vous remettre en chasse, don Pablo, dit Bucobck.
— Quand vous ne serez plus là, qui apaisera les querelles? ajouta Bertlie à demi voix.
Pablo baissa la tète, car il sentait toute la justesse de cette observation.
— Eh bien, dit- il, Bucolick et Vandeillcs, qui sont les meilleurs tireurs de nous, chasseront à tour de rôle.
— El qui fera la cuisine? demandèrent Craddle et llibunneau, que cette question intéressait vivement.
— Cypriana, répondit l'ablo; Loïc lui coupera du bois, la secondera dans les gros ouvrages, et soignera les chevaux.
Le lendemain était un dimanche. En dépit de Vandeilles et de Ribonnoau, tous deux systémaliquement opposés à ce qui provenait d'un sentiment religieux, il fut décidé qu'on se reposerait le jour du Seigneur. Bras d'Acier tenait d'autant plus à ce qu'on adoptât cette habitude, qu'il savait l'heureuse influence d'un jour de repos sur la santé des travailleurs.
Vandeilles et Ribonneau prirent leurs fusils et partirent pour la chasse avec Bucolick. Encore affaibli par les suites de son indisposition, Bras d'Acier ne put les accompagner.
Partagé entre son amour pour la chasse et sa jalousie, Benilo finit par rester au bivouac. Quant à Domingo, la paresse dominait trop chez lui pour qu'elle eût à lutter contre tout autre sentiment. 11 s'empressa de profiter du dimanche pour dormir sur le gazon et pour fumer des cigarettes.
Vers deux heures de l'après-midi, cependant, Craddle étant retourné à la pèche, celte occupation sans fatigue tenta le vaquero.
liassuré par le peu d'attention que Pablo témoignait à Rosiua, Benilo se décida aussi à suivre ses deux compagnons avec l'intention bien arrêtée de revenir de temits en temps voir ce qui se pasoail sur le plateau. Comme on péchait à cinquante yards tout au plus du bivouac, la chose était facile.
Cypriana ayant suivi Domingo, il ne resta sur le plateau que Bertlie, Rosina, Bras d'Acier et Loïc Kermainguy.
Toujours distrait et perdu dans les nuages, ce dernier s'é-
180 BKAS u'aCIER.
tait donné sur le pied gauche un coup de pioche qui le mettait hors d'état de marcher pour quelques jours.
Pablo s'était assis à l'écart à l'une des extrémités du plateau; il contemplait de loin le groupe formé par Loïc et Rosina. Berthe ne perdait pas de vue M. de Verrières. Elle remarqua qu'il étanchait fréquemment avec son mouchoir la sueur qui ruisselait sur son front, et qui provenait bien plutôt de son état de faiblesse que de la chaleur.
Pendant dix minutes au moins, elle chercha un prétexte pour se rapprocher de Pablo. Après bien des hésitations, elle alla prendre dans sa cabane un petit flacon de quinine, médicament dont les mineurs ne manquent jamais de se munir; puis elle s'avança vers Pablo.
— Vous avez encore la lièvre, j'en suis sûre, dit-elle au créole, en essayant de prendre un air enjoué.
— Non, répondit-il machinalement, plus occupé de contempler les traits de celle qu'il aimait que de songer à son propre état.
— Mais si, reprit-elle. Voyons, donnez-moi votre bras. Puisque nous n'avons pas de médecin, je m'institue la sœur de charité de toute la bande. Vous savez bien que j'ai déjà guéri Craddle avec ma petite pharmacie.
— Je sais que vous êtes un ange de bonté, répondit Pablo, et que votre affectueux intérêt suffirait à lui seul pour soulager un malade.
— Bon, bon, vous me ferez des compliments plus tard. Commencez par obéir à mon ordonnance. Donnez-moi votre bras.
Il lui tendit sa main amaigrie, dont une femme eût envié la petitesse et l'élégance.
— Je savais bien que vous aviez la lièvre, dit la jeune femme, votre pouls a plus de cent pulsations à la minute.
IIKAS It .\(.IKI(. li^l
Allons, soyez docile jusqu'au hmit et pronc/, ma ((niiiiiic. Pablo lie répondit pas. Ses yeux, altacliés sur le doux visage de Bertlie, conleniplaient la jeune femme avec une, ivresse passionnée. Sous le feu de ce regard, (|u'elle sciitail. à travers ses paupières abaissées, madame Vandeilles sentit bientôt son co'ur battre avec tant de violence qu'elle fut obligée de s'appuyer contre un arbre.
— Vous soulîrez, lui demanda Pablo, qui la vit pfilir.
— Non, dit-elle en souriant; mais j'attends que vous m'obéissiez.
— Donnez, dit le jeune homme; ce serait du poison que je serais (;ncore heureux de le prendre de vos mains.
— Si c'était du poison, répondit-elle avec un de ces élans par lesquels son cœur se trahissait quelquefois... l'autre moitié...
Elle s'arrêta brusquement en rougissant.
— L'autre moitié serait pour moi, avait-elle été sur le point d'ajouter.
— Eh bien? demanda Pablo.
— L'autre moitié serait pour Bucolick, dit-elle eu essayant de sourire, car il me tuerait certainement k son retour- Tl vous est si attaché, ce brave garçon !
— Ah ! c'était là votre pensée, dit tristement Bras d'Acier.
— Oui, Monsieur, répondit Berthe, dont l'enjouement affecté masquait mal l'émotion.
Il baissa la tête et ne répondit rien. Cet homme, si clairvoyant lorsqu'il s'occupait des autres, perdait sa pénétration dès qu'il s'agissait do lui-même. Comme la fièvre modifie toutes nos sensations physiques, l'amour faussait son jugement et lui faisait douter de la voix intérieure qui lui disait qu'il était aimé.
— Comment allez-vous maintenant? demanda Berthe au bout de quelques minutes de silence.
— Bien, ré[)ondit-il en levant sur la jeune femme ses yeux tristes encore, mais brillants de reconnaissance et d'amour, tout k fait bien depuis que vous êtes là.
— Vous ne soulîrez plus ?
— Oh! non! .le suis heureux!
— La présence du médecin produit toujours cet elîet-Jà, reprit-elle en souriant. Maintenant que vous voilà guéri, je vous laisse à vos réflexions et à vos rêveries.
— Vous aie quittez déjà? fit le créole, qui ue pouvait se décider à lâcher la petite maiu qu'il seutait trembler dans les sieuaes.
— On m'attend, dit-elle en montrant du regard Rosina, qui les examinait de loin. Tenez, on vient me chercher.
Ne pouvant se contenir plus longtemps, Rosina s'avançait en effet vers les deux jeunes gens.
Pablo fit un geste d'impatience, et Berthe lut dans son regard l'ennui que lui causait cette interruption de leur têteà-tête.
— Pauvre Rosina, dit la Française, avec cette affectueuse compassion qu'une femme ressent aisément pour une rivale dédaignée, elle vous aime tant ! 11 faut être bon pour elle, don l'ablo. On doit être si malheureuse d'aimer sans être aimée.
— Ohl oui, murmura Pablo, mais peut-être le doute est-il encore plus cruel. Suspendu entre le ciel et l'enfer... on...
— Il faut toujours croire au ciel, interrompit vivement madame Vandeilles, emportée par son émotion.
Puis, toute confuse des paroles qui venaient de lui échapper, et dont sa conscience lui exagérait encore l'importance, elle dégagea vivement sa main de celle de Pablo. Néanmoins, quelque rapide qu'eût été son mouvement, nous n'affirmerions pas que ses jolis doigts n'aient pas rendu la pression de ceux de Bras d'Acier.
Elle détourna la tête pour fuir le regard de Pablo, qui rayonnait d'amour et de bonheur.
L'arrivée de Rosina empêcha Pablo de répondre.
— Loïc va vous jouer un air de biniou, dit l'Espagnole, dontla voix tremblait d'une jalousie mai dissimulée. Je l'ai prié de se placer à l'autre extrémité du plateau, pour ne pas trop nous écorcher les oreilles. Cela vous distraira un peu.
Madame Vandeilles et Bras d'Acier répondirent à Rosina du ton le plus aimable et le plus affectueux, mais aucun d'eux n'avait bien nettement conscience de ce qu'ils disaient. L'Espagnole s'en aperçut. Un sourire plein d'amertume glissa sur ses lèvres rouges comme la fleur du grenadier.
Plus Berthe se sentait heureuse de l'amour de Pablo, plus il lui semblait être coupable envers la pauvre Rosina. Elle en éprouvait une sorte de remords et de compassion affectueuse qu'elle ne savait comment témoigner à l'Espagnole.
— Asseyez-vous là, dit-elle, en montrant à Rosina une
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place à côlé de Pablo. Vous aurez le dus appuyé conlro le rocher, et vous serez plus à l'aise.
— El vous? demanda Hosiiia, dans le cœur de laquelle l'iujuslice inséparable de la jalousie luUait conlre la voix affei'lueuse do madame Vandeilles.
— Mui je me mcltrai de l'autre côlé de vous, dil Berthe. Rosina se trouvait ainsi entre Bras d'Acier et madame
Vandeilles. Celle-ci sélait placée un peu en arrière. De cette manière, elle pouvait regarder Pablo sans rencontrer les yeux du créole et sans être remarquée par Rnsina.
Ces petites ruses féminines, qui se reproduisent chaque jour dans le monde, peuvent échapper à des honmies, mais non pas à des femmes, et surtout à des rivales. Aussi Rosina devina-t-elle bien vite le calcul instinctif que Berlhe ne s'avouait pas a elle-même.
A ce moment, Loïc, caché derrière une des cabanes, à l'autre extrémité du plateau, commença à jouer quelques airs bretons sur son biniou. Cet instrument, qui ressemble beaucoup à la cornemuse écossaise, ainsi qu'au plfferare italien, a des sons étrauges qui agaceraient les nerfs et feraient rire dans un salon, mais qui impressionnent singulièrement lorsqu'on les entend dans les bois à une certaine distance. Il ne faut pas non plus voir le musicien qui est forcé d'enfler les joues et de faire maintes grimaces. Comme on s'était souvent moqué de Loïc, à cause de celte circonstance, il n'avait garde de se montrer et continuait à rester caché derrière la grande cabane.
Le petit Breton jouait avec sentiment de son rustique instrument, et ses mélodies simples et naïves devenaient charmantes à cette distance. Il faut ajouter aussi que ses auditeurs étaient dans un étal d'esprit qui les prédisposait singulièrement à l'émotion. Au bout de quelques minutes, des larmes roulèrent dans les yeux des deux jeunes femmes. Les yeux lixés à terre, Rosina pleurait avec amertume. L'émotion de Berlhe était plus douce. Elle se sentait aimée, et c'étaient surtout les cordes de reconnaissance et d'amour que les sauvages mélodies de Kermainguy faisaient résonner dans sou cœur. Quant à Pablo, que son état de faiblesse rendait plus impressionnable encore que d'habitude, il se couvrait le front de ses deux mains, à travers lesquelles il lui semblait toujours apercevoir les traits de celle qu'il aimait.
Au moment où Loïc finissait son morceau "par une de ces notes bizarres et prolongées qu'affectionnent les joueurs de biniou, Fablo leva brusquement la tète en se retournant un peu. Son regard rencontra celui de Berthe, fixé sur lui avec une telle expression de tendresse, que Pablo tressaillit de tout son corps. Berthe rougit et détourna la tête, mais, un instant après, ses yeux se reportèrent malgré elle sur M. de Verrières. Les deux amants échangèrent un long regard ; sans Rosina, qui les séparait, leurs mains se fussent rencontrées comme leurs yeux. Enfin, Berthe abaissa ses paupières comme pour protéger sa raison contre l'enivrement qui commençait à s'emparer de tout son être. Puis, afin d'échapper aux pensées qui précipitaient les battements de son cœur et empourpraient ses joues, elle se mit à parler avec une vivacité fébrile à Loïc qui était venu s'asseoir à côté d'elle, après avoir déposé son biniou. Le petit Breton la regarda d'un air si étonné qu'elle reprit son sang-froid et continua la conversation d'un ton plus calme :
— Vous m'avez promis de me raconter votre histoire, lui dit-elle. Vous devriez bien tenir votre promesse aujour-. d'hui.
Il rougit et fit un signe négatif.
— Pourquoi cela?
— Je n'ai pas d'histoire.
— Dites-nous du moins les motifs qui vous ont conduit en Californie.
— Cela ne vous intéresserait pas beaucoup, fit Loïc, de plus en plus embarrassé. Vous vous moqueriez de moi, comme ils l'ont tous fait à bord du navire.
— Vous êtes injuste, Loïc, dit madame Vandeilles avec vivacité. Je ne me moque jamais de personne, vous le savez bien, et ne commencerai pas par celui à qui je dois la vie.
— Vous n'avez pas peur de moi non plus, je l'espère, dit Pablo de sa voix douce et grave.
— Oh ! non, répondit Loïc, qui avait la plus grande vénération pour le créole, et qui savait aussi que ce dernier lui portait beaucoup d'affection. Vous êtes si bon pour moi, don Pablo, que je ne sais vraiment comment vous témoigner ma reconnaissance.
— Tu ne me dois aucune reconnaissance, mon ami, reprit Pablo en regardant Berthe : c'est moi, c'est nous tous qui t'en devons, au contraire, pour avoir sauvé madame Van-
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deilles. Aussi, sois tranquille, puisque c'est la fortune que tu es venu chercher en (lalil'ornie, je me charge de te la faire trouver.
— ("est qu'il me faut bien de l'argent, murmura le petit Hreton.
— Combien?
— Soixante-dix mille francs.
— Si je t'en faisais gagner soixante mille?
— Ce ne serait pas assez, don Pablo, dit Loïc, dont l'accent révL'lait une détermination bien arrêtée.
— Et si je t'en faisais trouver quatre-vingt mille?
— Je n'ai besoin que de soixante-div mille.
— N'importe, tu es très-ambitieux!
— Oh ! ce n'est pas pour moi !
— Et pour qui?
11 baissa la tète et ne répondit pas.
— Quelque jeune fille qu'il aime là-bas, dit Rosina en souriant malicieusement.
— Comment pouvez-vous supposer cela? dit Loïc d'un air désolé.
— Alors racontez-nous voire histoire, reprit Rosina, qui sentait tout sou pouvoir sur le petit Breton, et qui en abusait quelquefois. Voyons, Loïc, conlinua-t-elle, en fixant ses grands yeux noirs sur ceux de Kermainguy, vous qui êtes toujours si gentil, si complaisant, me refuserez-vous ce que je vous demande?
Loïc balbutia une réponse, mais le pauvre garçon ne put achever, tant il était troublé par le regard de Rosina.
— Comme vous voudrez, dit Kermainguy, qui était devenu rouge comme une cerise. Après tout, il n'y a rien de mal dans ce que j'ai fait, et je veux bien vous le raconter, si vous y tenez Mais alors, ajouta-t-il, avec cette crainte de la raillerie qui fait le fond du caractère breton, promettez-moi de ne pas vous moquer de moi. Je ne sais pas bien raconter, et, si je vous vois rire, je ne pourrai plus continuer.
L'Espagnole prit sa voix la plus douce pour le rassurer et n'eut pas de peine à y parvenir.
Pablo fronça les sourcils. Quelque innocente que fût la coquetterie de Kosina, il n'aimait pas à la voir jouer avec le cœur de cet enfant. Dès le premier jour, il avait jugé Kermainguy. De tous ses compagnons, c'élait celui pour lequel il se sentait le pins de sympathie et d'alTection. La pensée
que Loïc avait sauvé madame Vandeilles entrait sans doute pour beaucoup dans cette prédilection, mais le caractère du petit Breton eût été, même sans cela, apprécié à sa juste valeur par le créole. Aussi n'était-ce pas par un sentiment de curiosité, mais bien avec la pensée de lui être utile, que Pablo désirait connaître l'histoire de Kermainguy et le motif qui lui faisait désirer avec tant d'ardeur cette somme de soixante-dix mille francs.
— Nous écoutons, Loïc, dit Rosina.
Par un sentiment tout féminin elle se complaisait un peu à faire parade de son pouvoir sur Loïc devant le créole qui la dédaignait.
— Eh bien ! dit enfin Loïc, qui n'osait lever les yeux, mon père et ma mère sont morts alors que j'étais encore un tout petit enfant. Mon grand-père me recueillit chez lui avec mon frère et ma sœur. Il faut vous dire que mon grand-père, qui s'appelait Ivon Kermainguy, avait servi longtemps chez le marquis de Tregaslel-Kerlo, qui habitait le château de Tregastel, auprès de Douarnenez. Quand mon grand-père atteignit ses soixante ans, le marquis lui donna un lopin de terre et une petite maison, dans laquelle le bonhomme vint demeurer avec sa femme. Mon père aussi avait été garde-chasse du marquis. Tout le temps de sa maladie, madame de Tregastel lui avait envoyé tous les jours du bouillon, de la viande et des remèdes qui coûtaient bien cher, dit-on, et qu'elle fournissait pour rien aux pauvres du pays. Mais, quand la volonté de Dieu est là, il faut s'y soumettre. Tous les médecins et tous les remèdes du monde n'empêchent point un homme de subir sa destinée, et mon pauvre père mourut.
Le marquis lui-même vint à l'enterrement de mon père. 11 tenait un des coins du poêle, comme mon grand-père me l'a raconté bien souvent. Aussi vous comprenez combien nous l'aimions. Dans notre famille, nous nous serions tous fait tuer pour lui, voyez-vous.
Mon frère Jobic était un gars fort et hardi. Il aidait mon grand-père à faire valoir ses champs; ma sœur tenait la maison avec la bonne femme. Moi j'étais tout petiot, et, pendant longtemps même, on a cru que je resterais contrefait. J'avais quasiment l'air d'un innocent *. Je n'étais pas bon à grand'chose dans la maison; puis j'étais paresseux et j'aimais
* Expression bretonne voulant dire insensé, idiot.
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niionx lire des liistoires au coin du fou ol rnurir i^ar los champs ou bien au bord de la mer (lue de piocliei la (erre el de sarcler le blé. Cela mettait mon grand-père en colère, et il me battait quelquefois. 11 avait raison, aiirès tout, mon pauvre grand-père ; quand on est pauvre, il faut bien gagner sa vie.
Le ménétrier du village, le Sonneiix, comme on dit chez nous, m'avait pris en amitié parce qu'il avait remarqué que je le suivais partout el que je l'écoutais avec une grande attention. 11 m'apprit à jouer du biniou et de la bombarde, et il disait que je deviendrais un fameux musicien. C'est lui aussi qui m'a montré à faire des vers en breton, et même en français, mais je crois qu'il n'était pas bien fort pour les vers français, le père Donmienech.
Tout cela ne faisait point l'affaire d'ivon Coz (ïvon le vieux). Un jour que j'avais laissé courir k travers un champ de blé les vaches qu'il m'avait donné à garder, le bonhomme se fâcha tout à fait. Il empoigna une gaule et il se mit à me corriger. J'étais dans mon tort ; et je recevais les coups sans crier et sans me débattre, quand le marquis vint à passer.
— Eh bien, Ivon, dit-il à mon grand-père, pourquoi frappez-vous cet enfant?
— C'est un fainéant, répondit le bonhomme; il ne veut pas gagner le pain qui le nourrit, et passe son temps à griffonner du papier ou bien à me casser les oreilles avec son maudit biniou.
Le marquis, qui était la bonté même, me questionna doucement. J'avouai tout. Je dis que mon grand-père était dans son droit de me corriger, mais que c'était plus fort que moi, et que, quand je voyais un livre ou un biniou, j'oubliais tout le reste. Le marquis causa quelque temps avec moi. H me fit lui montrer mes vers, qu'il emporta avec lui.
Le lendemain, l'abbé Lemarec, le chapelain du château, vint me chercher de la part du marquis. Quoique mon grandpère fût quelquefois un peu dur pour moi, je ne voulais pas d'abord le quitter, mais le bonhomme ne comprenait pas que l'on pût résister à la volonté du marquis, et je dus obéir. L'abbé Lemarec me fit habiller de neuf des pieds à la tête et il m'emmena au château. A cette époque-là, je savais lire el écrire tant bien que mal. Le maître d'école m'avait montré aussi à calculer, mais je n'étais pas bien fort en arithmétique.
188 BRAS d'agi EH.
II me semble que je vois encore le grand salon dans lequel me conduisit l'abbé Leinarec.
Le marquis lisait dans un coin. La marquise cousait des vêtements pour les pauvres gens. Elle passait sa vie à cela.
M. de Tregastel me frappa sur la joue eu ra'appelant gros chérubin. 11 me dit que je servirais de secrétaire à la marquise et à l'abbé, et que j'irais porter les secours aux malades et aux pauvres de leur part.
Comme vous pensez bien, je n'avais pas grand'chose à faire au château. M. Lemarec, qui voyait que je n'étais guère instruit, se mit à me donner des leçons. Il me demandait toujours ce que je comptais devenir. Je n'en savais trop rien, moi. Il me demanda si je ne me sentais pas de la vocation pour me faire prêtre.
Dans notre pays, c'est un grand honneur pour un pauvre paysan que d'embrasser l'état ecclésiastique. Je dis à l'abbé que j'étais trop pauvre pour cela.
— Bah ! me dit-il, le bon Dieu y pourvoira.
Le lendemain, il m'annonça que le marquis se chargerait de toutes les dépenses si je me décidais plus tard à entrer au séminaire. A partir de ce jour-là, M. Lemarec me donna des leçons de grec, auquel je ne mordais guère, et de latin, que j'apprenais assez facilement. Mon professeur était assez content de moi, mais il poussait de gros soupirs chaque fois qu'il me voyait jouer du biniou ou composer des vers. Quand c'était sur des sujets religieux encore, il ne disait trop rien, mais lorsqu'il trouvait des sônes (poésies bretonnes), où il y avait le mot amour, il tournait sa calotte sur sa tête avec impatience et finissait par jeter mes vers au feu.
— Vous étiez donc amoureux, dit Rosina, que vous faisiez ainsi des vers sur l'amour?
— Non, senora, non. Dieu m'en est témoin. Je n'avais d'amour pour aucune femme, je vous jure. Pourtant, lorsqu'en me promenant sur le bord de la mer ou dans les grands bois de sapins, je rencontrais quelque jeune lille causant avec des jeunes garçons, cela me rendait tout triste. Je me demandais ce qu'ils pouvaient se dire, et, sans m'en apercevoir, je me racontais toute la conversation que je supposais ({u'ils tenaient. La plupart du temps même, je m'identiliais tellement avec eux que, dans les rêves que je faisais tout éveillé, c'était moi qui devenais le jeune homme.
— Et la jeune lille? demanda Berthe en souriant.
lin \ ^ II' vr I Kii. 189
— Kli liioii ! ('riait taniôt rmu\ liuilnt l'uiUre, ou pliilùtce n'était ni l'une ni l'autre; tenez, vous allez couiprciuire la chose. J'ai vu au cliàtoau un grand peintre (jui composait de l)eaa\ tableaux. Il Taisait des t(Hes qui ne resseinhlaient à personne et qu'il tuait de sa propre iniagiiuition. \:\\ hieni moi, je taisais comme cela. Alors, je ne puis vous dire toutes les folies qui me passaient par la tète. Je me i'a|)pclle (ju'uu jour, l'aljljé Lemaree, qui me cherchait depuis longtemps, me trouva assis sur un rocher devant la mer et pleurant à chaudes larmes.
— Qu'as-tu, mon pauvre garçon? me demanda-t-il.
J'étais si ahuri, absolument comme un homme (ju'on réveille en sursaut, que je répondis à l'abbé, sans avoir conscience de mes paroles, que je pleurais Jeannic, qui venait de se noyer. M. Lemarec eut grand'peur d'abord, puis il me demanda quelle était cette Jeannic? Je fus forcé de lui avouer qu'elle n'avait jamais existé que dans mon cerveau. Il commença par rire, puis il me gronda bien fort et me dit que je deviendrais fou si je continuais à rêver ainsi tout éveillé. Je lui promis de ne plus recommencer, mais c'était plus fort que ma volonté. Alors je me mettais à composer des vers ou bien à jouer au hasard des airs sur mou biniou : sans cela, il me semblait que mon cœur eût éclaté. Ce que je vais dire vous fera peut-être rire; mais, quand je chantais mes vers ou que je tirais des sons de mon pauvre biniou, c'était comme si j'épanchais mon cœur dans le cœur d'un ami.
— Vous n'aviez donc pas de camarades? demanda Pablo.
— Non, Je me serais fait tuer de bon cœur pour le marquis, pour son fils, ou pour l'abbé Lemarec, mais ils étaient trop au-dessus de moi pour que je pusse les considérer comme des amis...
— Pauvre garçon! murmura Berthe.
— Depuis quelque temps, reprit Loïc, M, et madame de
•fOO BRAS d'acier.
Tregastel devenaient tout tristes. Je voyais souvent des larmes dans les yeux de la marquise... Je remarquai bientôt que cela se reproduisait toutes les fois qu'elle recevait des lettres de son fils, le comte Maurice, qui était toujours à Paris, ou en voyage. D'après ce que j'entendais dire autour de moi, je compris que le comte faisait beaucoup de chagrin à ses parents. 11 paraît qu'il était devenu amoureux d'une... d'une... d'une actrice, dit entin Loïc en baissant les yeux avec un naïf embarras. 11 dépensait beaucoup d'argent avec cette créature, comme l'appelait M. Lemarec. Un jour, le vieux marquis me fit appeler dans son cabinet. Il me demanda si je voulais toujours me faire prêtre. Je répondis affirmativement, et pourtant, je ne sais pourquoi, j'avais le cœur bien serré.
« Prends garde, mon enfant, me dit le marquis. Réfléchis bien cà ce que tu veux faire. »
Je le vois encore, le noble seigneur, assis dans un grand fauteuil, avec ses longs cheveux blancs et sa belle figure calme et imposante.
« Prends garde, répéta-t-il. Si tu ne te sens pas la vocation nécessaire, il vaut mieux ne pas prendre les ordres. Tout le monde ici a de l'affection pour loi, et nous voudrions te voir heureux. H en est temps encore; tu peux choisir une autre carrière. Quoique ma fortune soit bien diminuée par suite d'événements que tu n'as pas besoin de connaître, je te mettrai à même de faire ton chemin.
— Monsieur le marquis, lui dis-je tout honteux, qui vous fait croire que je ne veux plus être prêtre.
— Ta tristesse, mon garçon; puis les vers que tu fais et dans lesquels le mot d'amour revient bien souvent. Voyons, es-tu amoureux de quelque jeune fille? Tu es bien jeune encore pour te marier, mais enfin nous verrions à arranger cela pour plus tard. )^
J'eus bien de la peine à persuader au marquis que je n'étais pas amoureux.
« Alors où diable as-tu pris tout ce que tu as écrit? » me dit-il.
Je le lui expliquai de mon mieux.
« Allons, me dit-il, la marquise l'avait bien deviné. Ta tête court trop vite, mon pauvre garçon. Dieu veuille que cela ne te rende pas malheureux. Enfin, veux-tu, oui ou non, entrer au service de Dieu? Si tu es bien décidé, je l'en-
nn.\s n' AT. 1ER. 191
viM'rai an séminaire, où je payerai ta pension : mais il faudra dire adieu pour toujours à tes vers et ;^ton biuiou. Clioisis. »
Les paroles de M. de Tregastel nie causèrent une telle émotion que je ne pus répondre. 11 me semblait qu'en consentant au sacritice que me demandait le maniuis, et dont j'étais le premier à sentir la nécessité, c'était absolument comme si je m'enterrais tout vivant. J'eus bonté de moimême et je me mis à pleurer.
« Ne te désole pas, mon pauvre enfant, me dit le mar- (luis, je me suis chargé de toi devant Dieu et je ne manquerai pas à mon devoir. Nous te trouverons quelque occupation ((ui convienne à ton caractère, et tu vivras près de nous. »
.le me jetai cà ses pieds en le remerciant. J'avais le cœur si plein que j'aurais voulu pouvoir me faire tuer devant lui pour lui prouver ma reconnaissance et mon dévouement. ÎNous autres, Bretons, voyez-vous, nous haïssons bien, mais nous aimons de môme. Le mal et le bien, nous n'oublions pas plus l'un que l'autre. Au moment où je remerciais M. de Tregastel, la marquise entra dans la chambre. EWe avait l'air désolé , et de grosses larmes roulaient dans ses yeux. Kilo me lit signe de sortir. Je m'éloignai tout inquiet. Je sentais un malheur dans cette noble maison. Quelques jours après, je sus la vérité. Le comte Maurice avait mis le pied dans un endroit maudit qu'on appelle la Bourse. Je n'ai jamais bien compris ce que c'est que cet endroit, mais il parait que beaucoup de gens s'y ruinent. Le comte de Tregastel y avait perdu plus de 400,000 francs qu'il ne pouvait payer. Son père partit tout de suite pour Paris. D'après ce que j'ai entendu dire aux hommes de loi qui sont venus plus tard pour la vente, il paraît que le marquis n'était pas forcé de payer ces 400,000 francs, mais c'était un gentilhomme qui tenait avant tout à l'honneur de son nom. Il fit mettre en vente tous ses biens. Les métairies et les renies furent vendues aux enchères. Quant au château, un négociant de Saint-Malo, M. Boninet, Tacheta à l'amiable. 11 ne voulut le payer que 60,000 francs, avec le parc et la tenue, parce qu'on avait stipulé dans l'acte de vente que pendant trois ans le marquis aurait le droit de rentrer en possession du cbcâtcau en remboursant à M. Boninet les •10,000 francs avec les intérêts.
102 BRAS D'ACIKH.
— Alors c'est pour gagner cet argent que vous êtes venu en Californie? dit Uosijia, étonnée de la singularité de cette histoire sans incident et sans amour.
— Oui, seiîora.
— Mais comment l'idée vous en est-elle venue, demanda Pablo.
— Vous pensez bien que j'avais été plus malheureux que personne de la ruine de la noble famille à laquelle je devais tant. Je me disais quelquefois que c'était moi qui avais attiré le malheur sur mes bienfaiteurs. La terrible nouvelle n'était-elle pas arrivée juste au moment où je venais de refuser de me consacrer au service de Dieu? Cette pensée me tourmentait jour et nuit. Je me creusais la cervelle pour trouver un moyen de venir en aide à mon protecteur, et je ne trouvais rien.
Un matin, je trouvai la marquise occupée à emballer ellemême tous ses bijoux. Elle les envoyait à Paris pour les y faire vendre.
Je voulus l'aider.
« Merci, mon pauvre Loïc, me dit-elle, tous ces bijoux me rappellent quelques doux souvenirs. Au moment de m'en séparer pour jamais, c'est à moi seule de les toucher. Il me semble que je serre encore une fois les mains des parents et des amis qui me les ont donnés. »
Du coin où je m'étais mis, je voyais ma bonne maîtresse prendre tous ces bijoux l'un après l'autre et les mettre dans la caisse. De grosses larmes roulaient dans ses yeux. Elle me fendait le cœur. Dans ce moment-là, voyez-vous, si l'on m'eût dit qu'en me jetant dans le feu, je pouvais rétablir la fortune de mes bienfaiteurs, je vous jure que je l'aurais fait sans hésiter.
Ce qui me tourmentait surtout, c'était de penser que le marquis et sa femme seraient obligés de quitter le château s'ils ne parvenaient pas à se procurer les 00,000 francs dans le délai fixé. Or, ils ne l'espéraient déjà plus, car un de leurs parents, sur l'héritage duquel ils comptaient un peu, s'était fâché contre eux à cause de M. Maurice.
Je savais bien que mes pauvres maîtres mourraient de chagrin le jour où il leur faudrait quitter le château, où leur famille demeurait depuis deux ou trois cents ans.
« Mon Dieu, dis-je tout bas, mon Dieu, vous qui faites tant de miracles, inspirez-moi le moyen de sauvermes bien-
iîn\s it'ACir.ii. 103
faitcnrs ot de leur conserver au moins leur château. Si vous m'exauctv.. je jure île vous dévouer ma vie et de me faire prêtre, moine ou missionnaire, suivant ce que me conseillera l'évèquc de notre diocèse. »
Je n'avais pas encore achevé ces paroles qu'on apporta une lettre du cumie .Maurice. 11 me vint tout de suite à l'idée que Dieu m'avait entendu et qu'il m'envoyait l'inspiration que je lai avais demandée. Le comte .Maurice écrivait de Londres. Il annonçait qu'il partait pour la Cahrornie dans l'espoir de faire fortune aux mines d'or, et donnait beaucoup de détails sur les placeres. Il envoyait môme plusieurs journaux anglais qui contenaient de longs détails là-dessus. L'abbé Lemarec, qui parlait très-bien l'anglais et l'italien, traduisit au marquis et à sa femme les détails que donnaient ces journaux. .Moi, j'écoutais de toutes mes oreilles. C'était évidenmient le bon Dieu qui m'envoyait toutes ces informations; aussi, je n'hésitai pas à partir. Malheureusement, il fallait de l'argeRt, et je n'avais que vingt écus dans ma bourse. Je quittai un soir le château sans rien dire et je me mis en route pour Sainl-.Malo. Là, on me dit qu'il faudrait aller jusqu'à Nantes pour trouver des navires en destination pour la Californie. .le revins à ïregastel.
Il y avait à Douarnenez un petit caboteur qui devait faire voile pour Nantes vers la fin de la semaine. Je m'arrangeai avec le capitaine. Il fut convenu que je servirais à bord comme matelot pour payer mon passage, et que je lui donnerais ensuite cinq écus.
Cela me faisait bien du chagrin de quitter mon pays et mes parents, je vous assure. Je pleurais toutes les nuits. Enfin, le capitaine me lit prévenir qu'il allait mettre à la voile. Je partis sans dire adieu à personne. On se serait moqué de moi, voyez-vous, et l'on m'aurait empêché de m'embarquer. Les autres ne pouvaient pas entendre, comme moi, la voix qui, (lu fond de mon cœur, me criait : >< Suis l'inspiration que le bon Dien t'a envoyée. »
J'écrivis à tout le monde, au marquis, à la marquise, à l'abbé Lemarec, au recteur (curé) de Douarnenez, à mou grand-père et à ma grand'mère, à mon frère et à ma sœur. Je donnai les lettres à un aubergiste de Douarnenez qui me promit de ne les faire porter au château qu'après mon départ.
En arrivant à Nantes, le capitaine, qui était un bien brave
liomme quoiqu'il jurât comme un païen toute la sainte journée, me mena chez un capitaine au long cours qu'il connaissait. Le frère de ce capitaine commandait un trois-mâts, qui allait partir pour San-Francisco. 11 était du pays, lui aussi, et quand il me vit arriver avec^mon biniou, il me donna une bonne tape sur l'épaule et m'engagea tout de suite. Là aussi, je devais payer mon passage en travaillant à bord. C'était une grande faveur que me faisait le capitaine Gourio. Je n'avais pas la force d'un matelot et je n'avais jamais navigué que sur des barques de pèche, mais, je vous l'ai dit, M. Gourio était un pays. Puis, comme il avait plusieurs Bretons à bord, il disait que mon biniou leur donnerait plus de cœur dans les moments dilïiciies qu'une double ration de vin.
Une fois à bord, j'ai fait de mon mieux pour gagner ma vie. Dans les premiers temps, les vieux matelots me malmenaient souvent parce que je n'étais pas assez leste, et que je m'affalais quelquefois tout de mon long sur le pont. Peu à peu, je suis devenu plus fort et plus adroit. Puis, Jann Toulhéry, et Fauche Lekaèr, deux gars Saint-Pol qui étaient à bord et qui aimaient à m'entendre jouer du biniou, ont pris mon parti. A la fin du voyage, j'étais si bien avec tous les matelots que chacun m'a fait un petit cadeau en me quittant. Toulhéry et Lekaèr sont venus me mettre à terre dans la yole. Ils ne pouvaient pas se décider à me laisser partir.
J'avais déjà été bien étonné, bien ahuri en arrivant à Nantes, mais ce fut bien pis à San-Francisco. Souvent je me demandais si j'étais bien éveillé et si je n'avais pas le cerveau détraqué. Les premières nuits, j'ai couché en plein air, car les logements étaient trop chers pour ma bourse. Puis, une pauvre femme que j'avais défendue contre des ivrognes et dont le mari venait d'arriver des mines avec quelque argent, me donna une place dans sa lente. Son mari m'indiqua les objets qu'il me faudrait acheter pour mon voyage, mais, avec quatorze écus qui me restaient en comptant ceux que mes pays avaient glissés dans ma poche en me quittant, je ne pouvais pas faire toutes ces emplettes-là. Je demandai seulement au mineur qu'il m'indiquât la route à suivre, et je partis en me conflant à la Providence. Vous voyez bien que j'avais raison de compter sur elle. Le bon Dieu sait bien que ce n'est pa.s pour moi que je veux de l'or, et j'espère qu'il ne m'abandonnera pas.
nn.\s d'acifr. lOn
— Vous î'tos im bravo ot honnête garçon, Loïc, dit l*al)lo en tondant la main an petit Hrotoii. Si Dieu permet que nous réussissions dans notre expédition, je ferai on sorte que vous atteipfnioz le but de votre pieuse entreprise.
l)orti)o lui témoi.^na de son côté tout l'intérêt que lui inspiraient sa courageuse résolution et son dévouement à ses bienfaiteurs. Rosina le félicita aussi; mais il était évident qu'avec son caractère romanesque, elle avait été un peu désap-pointée par ce récit sans amour et sans incident dramatique.
Tant qu'avait duré son récit, le petit Breton, emporté par sa narration, avait parlé sans embarras et sans confusion. JMais, dès qu'il eut terminé, et surtout dès qu'il entendit Berthe et Rosina le complimenter, il balbutia, rougit et n'osa plus lever les yeux.
— Alors, lui dit Berthe, c'est sans doute à bord du navire que vous avez fait la chanson que vous chantiez quand vous êtes arrivé si à propos pour moi à la Birds's-river?
— Oui, Madame.
— Quelle est donc cette chanson? demanda Rosina.
— liriez Loïc de vous la chanter, dit madame Vandeilles.
Berthe éprouvait ce sentiment de bonheur calme et confiant qu'une femme ressent auprès de l'honune qu'elle aime, lorsque la présence d'autres personnes lui ôte toute crainte d'avoir à lutter contre sa passion et contre la voix de son propre cœur.
LUe aurait voulu que quelqu'un parlât toujours, afin que toute l'attention se concentrât sur lui et qu'elle pût savourer son bonheur sans être remarquée ni distraite. Il en était de même de Pablo et de Rosina, quoique pour des motifs un peu différents.
A l'insu du petit Breton, Rosina avait acquis trop d'empire sur lui pour qu'il fût capable de résister aux désirs de la, séduisante Californienne.
Après un instant de silence et, pour ainsi dire, de recueillement, il chanta les couplets que Berlhc avait déjà entendus; mais, ainsi qu'il arrive à la plui)ail des poètes et des chanteurs de campagne, il fallait que ses chants fussent un peu à l'unisson des pensées qui remplissaient son cœur pour qu'il les dit de manière à. faire plaisir. Un barde incomplet et rustique comme l'était Kermainguy ne peut, en effet, émouvoir ses auditeurs qu'en obéissant lui-même à une vive émotion. Malgré
ion BRAS d'acier.
les souvenirs si poignants que ce chant de Loïc rappelait à madame Vandeiiles, elle ne put s'empêcher de faire remarquer au petit Breton que sa voix n'avait plus la même énergie, la même ardeur que lorsqu'elle résonnait au-dessus des grondements de la rivière débordée.
Pablo jouissait de la précieuse faculté de comprendre promptement les caractères de chacun jusque dans leurs moindres détails. 11 devina ce qu'éprouvait Loïc.
— Chantez-nous autre chose à votre choix, lui dit-il. -Comme toutes les Espagnoles, Rosina adorait la musique. Elle appuya la motion de Pablo et prit sa mandoline pour accompagner le petit Breton. Ce dernier, habitué à chanter sans accompagnement, fut quelque temps à s'y habituer, mais, comme il avait l'oreille musicale, il se remit assez promplement. Au milieu des gorges de la sierra Zatecas, sa voix, un peu rauque et traînante, impressionnait plus vivement que ne l'eussent fait les fioritures de grands chanteurs à roulades.
l'aubépine*.
Un seatitir qui part du village ^
Conduit au manoir du seigneur.
Là, sous une voùle d'ombrage.
Sur un sentier penchant sa fleur.
Est l'aubépine au vert feuillage
Qu'aime tant le tils du seigneur.
Je voudrais èlre l'aubépine.
Pour qu'il me cueillît de sa main.
De sa main plus blanclie et plus fine Que la blanche fleur du jasmin; Je voudrais ûtre l'aubépine ;
Four que le seigneur
Me mit sur son cœur.
'Cette chanson est imitée d'un petit chant breton dont M. de La Villemaniué a donné la traduction dans son excellent ouvrage sur les chants populaires de la Bretagne.
{Note de l'auteur.)
r>K\s 1) m:ii:h.
lyi
Pour Paris quittant la Brota^rne, Oiiaïul l'Iiiver entre t;n la maison, Il revient à notre campagne- Avec la nouvelle saison.
L'hirondi'lle qui l'accompaij'ne Nous ilit le retour du haron.
Ah ! je voudrais que riiirondelle, Que mes yeux vont toujours diercher, Ne quittât jamais, infidèle, Nos pauvres toits, notre rlocber.
Retenant chez nous l'hirondelle, Puisse le printemps Fleurir plus longtemps !
Quand marguerites, pâquerettes, Parfument les bords du ruisseau, Quand pinsons, linots'el fauvettes Chantent gaiement le temps nouveau, Il vient assistera nos fêtes...
Et tout alors me semble beau !
Je voudrais voir les pâquerettes Dans nos prés refleurir toujours, Les pinsons, linots et fauvettes Chanter sans cesse leurs amours.
Je voudrais qu'on donnât des fêtes.
Qu'on eût des pardons
En toutes saisons.
Au moment où Loïc allait chanter le (juatrièmo couplet, Pablo se leva d'un bond en saisissant sa carabine.
— Caspita ! ne tirez pas, s'écria Bcnilo, qui sortit du bois, tout pâle de cette frayeur que les armes à feu ont, le privilège d'inspirer aux gens de sa race, quelque braves qu'ils soient par ailleurs.
— Que faisiez-vous là ? demanda Bras d'Acier.
i'.enito raconla tout une hisloiie poiu^ motiver sa présence
et son arrivée, mais ni Pablo ni Rosinan'en furent la dupe.
Bras d'Acier se rassit en liaussanl les épaules. Quant à l'Espagnole, elle tourna le dos à Benilo et se mit à causer avec Kermainguy.
Heureusement pour le métis, qui commençait à être embarrassé, malgré sa rare impudence, les chasseurs arrivèrent cinq minutes après lui. Quoiqu'ils fussent partis avec leurs chevaux, tous trois revenaient à pied. Leurs physionomies exprimaient la fatigue et le dépit. Nous verrons tout à l'heure ce qui leur était arrivé. Il faut auparavant que nous disions un mot de la conversation qui avait eu lieu entre Benito, Domingo, Craddle et Gypriana, et par suite de laquelle Benito était venu se cacher dans le bois pour épier Bras d'Acier et Rosina.
Craddle s'entendait presque aussi bien à la pêche qu'à l'extraction de l'or. Comme le poisson, et principalement la truite saumonée, abondent dans les rivières de la Californie, l'Américain eut bientôt rempli son panier. Quoique moins habile que Craddle, Benito était assez heureux de son côté. Quant à Domingo qui s'était étendu à plat-ventre pour pêcher avec moins de fatigue, il n'avait guère tardé à s'endormir. Une grosse truite, qui lui emportait sa ligne sans plus de cérémonie, réveilla le vaquero par la secousse qu'elle lui donna.
— Caramba ! s'écria Domingo, en se frottant les yeux d'une main et en menaçant de l'autre la truite qui se sauvait avec le courant.
— Cours après, muchacho, lui dit Benito en riant.
— La route qu'il suit est trop humide.
— Appelez-le, dit Craddle.
— 11 ne comprend pas l'espagnol, repartit Domingo. A ses manières d'agir, vous voyez bien qu'il est Américain.
— En effet, dit Craddle, c'est pour cela qu'il se moque de vous.
— Bah ! fit Domingo, il en a plus qu'il ne pourra digérer. Il sera mort avant dix minutes.
— Ah çà I dit tout à coup Craddle, frappé d'une idée, où avez-vous donc pris votre hameçon?
— Je l'ai trouvé dans une boîte que j'ai rencontrée...
— Dans mon coffre, n'est-ce pas? riposta Craddle avec humeur. C'est bien la peine de me voler (aux mines on emploie volontiers les mots énergiques) un hameçon tout neuf pour le perdre ainsi. -
HUAS h'aciku. <99
— Ce n'est pas ma faute.
— C'est la faute du poisson, u'esl-co pas? A-t-on jamais vu un liomino se niottie à plat-ventre pour pêcher, comme un lézard au soleil?
— Tiens, je suis fatigué.
— 11 faut convenir que nous faisons un rude travail, dit Benito, qui eût accompli sans se plaindre une traite de soixanle lieues à franc élrier, mais qui ne pouvait s'habituer aux travaux suivis des placeres.
— Un rude travail, certes, oui, répéta Domingo en s'allongeant de nouveau au soleil aux pieds de Cypriana, qui s'était approchée peu à peu de ses compagnons.
— Encore si l'on travaillait pour soi, reprit lienito, poursuivant son idée du jour précédent.
— Cela vaudrait mieux, dit Craddle de sa voix tranquille.
— Bien mieux, répéta Domingo avec un soupir.
— Bien mieux, murmura aussi Cypriana, qui finit peu à peu par se mêler à l'entretien.
Une fois la conversation entamée sur ce chapitre intéressant, elle continua, surtout entre Benito et Domingo.
Plus réservé, à cause de son caractère d'abord, et puis parce qu'il craignait quelque trahison qui l'exposât à la colère de Pablo, Craddle ne disait pas grand' chose en commençant. Ce ne fut guère qu'à la tin qu'il se livra un peu.
Au bout d'un quart d'heure de cet entretien, qu'une méfiance réciproque continuait à prolonger, tout le monde se trouva d'accord pour reconnaître que Yandeilles était de trop dans la bande.
— Or, dit Domingo avec beaucoup de logique, quand vous avez quelque chose de trop, vous le supprimez.
— Voilà, dit Benito.
— Voilà , répéta la voix flùtée de Cypriana.
— Voilà, voilà, répéta Craddle en haussant les épaules, voilà votre décision! Mais les moyens de la mettre à exécution?
— Bah ! fit I5enito, ce Français n'est pas si redoutable, après tout.
— H est brave et résolu, dit Craddle ; mais ce n'est pas lui que je crains.
— Qui donc?
— Bras d'Acier, parbleu!
— Nous sommes trois contre lui déjà.
— Oui, mais il aurait de son cùté Bucolick.
— Un imbécile, dit Benito.
— Ribonneau.
— Un bavard.
— Et Loïc.
— Un enfant.
— Imbécile, bavard et enfant, tant que vous voudrez; cela n'empêche pas que tous les trois se battraient fort bien. Avec l'appoint de Pablo et de Vandeilles par là-dessus, ils seraient certainement plus forts que nous.
— La ruse vaudrait mieux, reprit Benito en regardant sournoisement Craddle.
— Sans doute.
— Si l'on pouvait susciter une querelle entre Vandeilles et Pablo.
— Bah! l'autre jour nous avons essayé, et cela n'a pas réussi.
— Il faudrait trouver un motif plus sérieux. En provoquant par exemple la jalousie de Vandeilles contre Pablo,
— Qui s'en chargera?
11 y eut un moment de silence. C'était toujours l'histoire du grelot. Nul ne se souciait d'encourir la colère du terrible gambusino,
— Bah ! fit Cypriana, qui semblait méditer profondément depuis quelques instants, est-ce que la jalousie existe aux placeres? La passion de l'or éteint toutes les autres. Voyez Benito, qui était si jaloux de sa femme, maintenant il la laisse en têle-à-tête avec deux jeunes gens.
— Loïc est un enfant, répondit Benito.
— Oui, mais Bras d'Acier...
— 11 aime madame Vandeilles.
— Pablo est à moitié Français, dit Domingo, et ces Français, on assure qu'ils sont bien capables d'aimer deux femmes à la fois.
— Allons donc, dit Benito en haussant les épaules.
Malgré l'assurance affectée du capataz, les paroles de Domingo et de Cypriana lui avaient monté la tète. Un rien suffit, en effet, pour éveiller les inquiétudes d'un jaloux. Sans l'amour-propre qui le retenait, le métis eût couru immédiatement auprès de sa femme . Au bout de cinq minutes, il ne put y résister davantage. Il prit pour prétexte que sa ligne était cassée et s'en retourna au bivouac. Mais, au lieu
un\s i)A(;ii;i',. ^^01
(le se niontrui', il se caeha dans le bois ainsi (lue nous l'avous vu plus haut.
A peine eut-il tourné lès talons que Cypriana et Domingo se mirent à rire.
— Nous en voilà débarrassés, dit Domingo. C'est cela que tu voulais, n'est-ce pas, Cypriana? Parle maintenant, quel est ton moyen?
— Le voici : Uosina est folle do Pablo" et jalouse de madame Vandeilles.
— Oh! oh ! lit Craddle, est-ce bien sûr?
— Oui; il faut que ce soit Rosina qui pousse Vandeilles contre Pablo.
— C'est une bonne idée.
— Oui, dit Craddle, qui n'avait jamais l'air de bien comprendre, afin de laisser les autres s'engager; mais comment ?
— Quelque jour que Rosina sera bien animée contre Rerthe, elle peut révéler devant M. Vandeilles quelque secret de nature à éveiller la jalousie et la colère du Français.
— Bah ! fil Craddle, et quoi donc?
— Je l'ignore ; mais un jour que dona Rosina était en colère contre madame Vandeilles, elle a dit devant moi, en parlant de la Française et de Pablo : «Qu'ils prennent garde tous deux, et surtout que Berthe ne me raiile jamais ! Je veux bien me taire par bonté ; mais, si on me pousse à bout, je raconterai à son mari tout ce qui s'est passé à San-Fernando entre elle et Pablo. Cinq minutes après, Vandeilles aura quitté notre bande ou se sera battu avec Bras d'Acier. »
— Tu parles d'or, ma fille, dit Domingo.
— .Malheureusement, dit Craddle, madame Vandeilles est si bonne pour tout le monde, et surtout pour dona Rosina, que celle-ci n'aura jamais l'occasion de se fâcher sérieusement.
— Bah ! dit Cypriana avec un sourire malicieux et rusé, ne suis-je pas là pour pousser à la roue?
— Ah çà ! vous en voulez donc à Bras d'Acier ou à madame Vandeilles? demanda Craddle.
— A Pablo?.., pas beaucoup; mais quant à la Française, je la hais de tout mon cœur!
— Pourquoi cela?
— Je la hais! Depuis qu'elle est avec nous, on dirait que nous ne sommes tous que ses domestiques : jusqu'à cet itn-
20"2 BK.vs d'acier.
bécile de Domingo , qui est allé l'autre jour lui cueillir un bouquet.
— Tu es jalouse? preciosita de mi aima, fit Domingo eu tordant ses longues moustaches d"un air conquérant.
— Crois -tu qu'elle fasse attention à toi? Elle est trop fière pour cela. Tu n'avais pas plus tôt le dos tourné qu'elle a jeté ton bouquet.
— Ce n'est pas vrai, s'écria Domingo, qui, malgré la galanterie prétentieuse de son discours , conservait au fond toute la Ijrulalité du vaquero à demi sauvage,
— Je te dis que si, moi, reprit Cypriana en se levant avec colère.
— Silence, fit Domingo; ta jalousie m'ennuie; si tu ne te lais pas à l'instant...
— Eh bien? dit-elle d'un air de défi.
— Eh bien ! je te calmerai avec ceci, répondit Domingo, en montrant le mauche de sa gaule de pêche.
Cypriana, furieuse, se jeta sur lui. Il la repoussa, et, d'un coup de poing vigoureusement appliqué, il l'envoya rouler à cinq ou six pas de lui.
Elle se releva comme une lionne blessée et fondit sur le vaquero la navajâ à la main. Domingo, qui riait aux éclats, saisit le bras de la jeune fille et le tordit si violemment que Cypriana, vaincue par la douleur, poussa un cri et laissa échapper son arme.
Domingo prit la navajâ, la mit dans sa poche et alluma tranquillement une cigarette. Il est bon de dire qu'il avait assez l'habitude des scènes de ce genre, et que c'était bien la vingtième fois depuis le départ que les deux amants se disputaient ainsi.
— Maintenant que votre petite explication est terminée, dit Craddle, qui les avait regardés faire, sans bouger et d'un air impassible, parlons un peu raison. Le plan de Cypriana a du bon. J! faudra que nous y songions. Il me semble que...
— Hombre! interrompit Domingo, voici les chasseurs. Que diable ont-ils donc fait de leurs chevaux?
— Allons voir, dit Craddle en se hâtant de mettre en ordre tout son attirail de pêche.
Quelques minutes après, les pêcheurs rejoignaient sur le plateau les chasseurs, qui expliquaient à Bras d'Acier pourquoi ils revenaient à pied. Tandis que Vandeiiles et Bucolick poursuivaient un chevreuil blessé, on avait volé les trois che-
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vaux laissés sous la garde do llibonncau, qui s'élail eiidornii.
— Et vous n'avez rien vu, Riijonneau? dit Eras d'Acier.
— Rien du tout, don l'aldo.
— Vous n'avez [)as suivi les traces?
— Je vous demande pardon, dit Vandoilles; mais en arrivant au pied de la montagne nous les avons perdues tout à coup. Ku vain sommes-nous restés plus de deux heures à cet endroit, il nous acte impussible de retrouver aucun indice.
— Ils auront gravi la montagne, dit Craddle.
— En cet endroit la sierra est à pic, et je défie bien, nonseulement un cheval ou un mulet, mais uue chèvre même de gravir la pente que nous avions devant nous. Un singe n'y parviendrait pas.
— Il fait trop sombre maintenant pour que nous puissions reconnaître aucune piste. Ilemettuns cela à demaiu. Eu attendant, faisons bonne garde cette nuit..
Malgré sa fatigue, Bucolick, toujours complaisant, courut aider Cypriana à presser les apprêts du repas. Loïc le suivit ainsi que Berthe. Quant à Rosina, elle resta auprès du groupe des mineurs.
— Quelle est votre opinion sur nos voleurs? demanda Vandeilles eu s'adressant à Pablo.
— Ce sont probablement des Indiens. Si nous étions plus au nord, cela me semblerait tout naturel, car, de ce côté, il ne manque pas d'Indiens horses's-thieves, connue on les appelle, parce qu'Hs volent'les chevaux pour les manger.
-- Et les hommes, dit Vandeilles, est-ce qu'ils ne les attaquent pas aussi?
— Les hacenderos, dont ces brigands ravagent les querencias (pâturages) leur font naturellement une guerre acharnée. Aussi les Indiens horses's-thieves* s'empressent-ils de leur rendre la pareille. Néanmoins, j'aimerais mieux avoir affaire à des horses's-thieves qu'à des Apaches.
— Est-ce que les Apaches viennent jusqu'ici? demanda Craddle.
— Quelquefois. Ils ont des tribus qui font de longs voyages pour chasser et pour piller. Dieu nous préserve de les rencontrer, car leur cruauté est affreuse.
— Alors, dit Vandeilles en liant, je suis d'avis que nous soupions aiin de prendre des forces pour demain.
* Voleurs de clievaux.
Grâce à la pêche de Craddle et de Beiiilo, le dîner fut somptueux. Les truites saumonées de la Californie sont délicieuses, et Craddle en avait péché une qui pesait trois livres et demie. Tout en dînant, ou plutôt en soupant, car il était près de huit heures quand on se mit à table, on régla l'emploi de la journée du lendemain.
Il fut convenu que Bucolick, Craddle et Ribonueau resteraient au camp, tant pour le garder que pour travailler à l'extraction de l'or. Pablo emmènerait avec lui Benito et Domingo, les deux meilleurs rastreadores de l'expédition. Vandeilles les accompagnerait pour montrer l'endroit où se trouvaient les chasseurs lorsqu'on leur avait enlevé les chevaux.
Les mineurs fumèrent une pipe ou deux au coin du foyer; puis on fit ses préparatifs pour la nuit. Les deux couples rentrèrent dans leurs cabanes. Restés seuls dans la grande cabane, ils étendirent sur le sol, les uns leur zarape, les autres la dépouille de quelque bête fauve, et se jetèrent tout habillés sur ce lit peu moelleux. Cinq minutes après, tous dormaient du plus profond sommeil.
L'obscurité la plus profonde couvrait encore la vallée lorsque Bras d'Acier et ses compagnons se mirent en route.
Au moment où le soleil commençait à dorer la cime des montagnes, Pablo et les trois mineurs arrivaient à l'endroit où les chevaux étaient à paître la veille lorsqu'ils avaient si subitement disparu.
Pablo choisit une clairière voisine comme point de ralliement. Parlant de ce centre commun, chaque mineur devait explorer un espace déterminé de terrain et prévenir ses compagnons par un signal aussitôt qu'il aurait trouvé quelque indice important.
Ce signal, qui était un sifflement aigu, devait être répété par le rastreador le plus voisin, de manière à parvenir successivement jusqu'au plus éloigné.
A cet appel, chacun avait pour consigne de revenir sur ses pas jusqu'à la clairière, afin de s'y réunir à ses compagnons.
Au bout d'une heure et demie environ, Benito donna le signal, que répétèrent Vandeilles et Pablo, qui se trouvaient à la gauche et à la droite. Domingo, toujours paresseux, était resté fort loin en arrière, et l'épaisseur du bois l'em-
BUAS i)*\(:ii-:n. 203
pèclia (l'entendre le signal ; aussi n'arriva-t-il à la clairière que longtemps après les autres.
XXITI
Le métis conduisit ses compagnons jusqu'à l'endroit où il avait commencé à découvrir des traces. Entre cet endroit et la clairière oi!i paissaient les chevaux lors de leur disparition, se trouvait une fourré inextricable précédé d'un petit tertre. Le sol pierreux et desséché de ce tertre rendait toute recherche inutile.
— Il n'y a qu'une chose à faire, dit Benito, prendre le contre-pied.
Cette piste, suivie avec une patience et une sagacité inouïes, conduisit bientôt les mineurs au bas de la montagne. Là, le terrain devenant sec et rocailleux, ils perdirent de nouveau toute espèce de trace.
— Lxaniinons un peu ces rochers, dit Pablo ; j'ai remar- ([ué que les terrains de ce genre contiennent souvent des excavations.
Benito avait décidément la chance ce jour-là. Au bout d'un quart d'heure tout au plus, il appela Bras d'Acier.
— Voyez, dit-il, en lui montrant une étroite ouverture habilement masquée par des pierres et du feuillage.
— Les chevaux n'ont pu passer par là, fit observer Pablo. 11 faut qu'on les ait tués et dépecés auparavant.
— Bras d'Acier, dit Domingo un instant après, voici un endroit où les chevaux, en se débattant, ont rayé le rocher avec la pointe de leurs fers.
— On dirait aussi que le sable est humide, fit Pablo. Le vent vient cependant du côté opposé et n'a pu en porter à cet endroit.
— Le rocher a été lavé, dit Vandeilles qui venait den-
206 BRAS d'acie'r.
lever avec son mouchoir le sable collé aux parois d'un bloc de quartz.
— Et voici des taches de sang, ajouta Domingo. Quelques autres découvertes de ce genre suffirent pour
prouver aux chasseurs que leurs chevaux avaient péri à cet endroit.
— 11 n'y a qu'une chose à faire, dit Vandeilles, qui rachetait ses nombreux défauts par une bravoure poussée jusqu'à la témérité, il faut pénétrer dans cette ouverture.
Benito et Domingo échangèrent un regard.
II se fût agi de tout autre individu, que Pablo l'eût probablement laissé s'engager dans cette tentative périlleuse, mais presque nécessaire. Néanmoins, en songeant à sa position vis-à-vis de Vandeilles, Bras d'A cier eut peur de la terrible responsabilité qu'il allait encourir vis-à-vis de Berthe.
Il fit son possible pour retenir le Français, mais inutilement. En vain lui objecta-t-il qu'il ne connaissait pas assez les ruses des Indiens, qu'il n'avait ni la souplesse ni la vue perçante de Benito et de Domingo, Vandeilles persista dans son intention. Il est vrai que Benito avait une manière d'offrir de le remplacer qui eilt suffi pour décider Vandeilles à le refuser, lors même qu'il eiît été disposé à céder aux conseils de Pablo.
— Si Vandeilles craint d'exposer ses os dans cette circonstance, disait le métis d'un air moqueur, je suis tout disposé à le remplacer.
— Va-t'en au diable, mal blanchi! s'écria Vandeilles. Quand il s'agit dun danger à braver, je ne demande à personne de me remplacer.
— Je passerai le premier, alors, dit Pablo.
— Je ne le souffrirai pas, dit Vandeilles. S'il vous arrivait malheur que deviendrait notre expédition ?
— Qui maintiendrait l'ordre dans notre bande? ajouta Benito. Songez que nous avons trois femmes avec nous et pour plus de 60,000 dollars d'or. Cinq minutes après votre mort, nous serions tous en train de nous égorger pour posséder l'or et les femmes.
Bras d'Acier connaissait trop bien ses compagnons pour qu'il lui fût possible de méconnaître la justesse de l'observation de Benito, quelque intéressée qu'elle pùî ôlre.
Tandis qu'il hésitait entre tous ces sentiments divers, Vandeilles s'engagea dans l'ouverture ; comme elle était fort
BRAS n'ATIER. 207
étroite, il fat oMigr de ramper comme un serpent pour se glisser ontro les rocliors.
Au moment où il allait disparaître, Pablo lui mit dans la main le bout dn lazo de Domingo.
— Écoulez, lui dit- il, dès que vous serez en face de quelque danger, donnez une secousse à cette corde, dont Domingo tiendra l'extrémité.
— Oui, répondit Vandeilles dont on ne voyait déjà plus que les pieds, et qui se déliait avec raison des deux Mexicains, mais j'aimerais mieux que la corde restât entre vos mains, don Pablo.
— Soit, dit Bras d'Acier ; mais, de grâce^ arrêtez-vous dès que vous verrez le moindre danger.
Cinq minutes s'écoulèrent. La corde que Bras d'Acier iilait à mesure, restait toujours à demi-tendue. Tout à coup, Bras d'Acier sentît qu'elle se relâchait. 11 la tira doucement à lui. Elle suivit l'impulsion qu'il lui donnait.
— Vandeilles reviendrait-il? se dit le créole.
Il lira plus fort et plus vite. Le lazo, au bout duquel on avait atlaehe une corde pour en augmenter la longueur, n'olîrit aucune résistance. Bientôt, son autre extrémité parât à l'entrée de la caverne. Le cuir du lazo avait été coupé tout prés de la main de Vandeilles, ainsi que le prouvait la petite quantité de tresse qui manquait.
Au même instant, on entendit dans le lointain quatre coups de fusil qui venaient du coté du campement. Un d'eux avait retenti plus fort que les autres.
— On se bat sur le plateau, dit Benito, ce dernier coup vient du rifle de Craddle, je le jurerais sur ma tête.
— Courons au campement, dit Domingo.
— Et Vandeilles, dit Bras d'Acier avec angoisse, nous ne pouvons l'abandonner ici.
— En ce moment on égorge peut-être ma femme et mon enfant, reprit Benito. Venez, Bras d'Acier, venez !
— Songez au sort alfreux que les sauvages réservent à leurs prisonniers, reprit Domingo.
Le malheureux créole n'y songeait que trop. 11 lui semblait déjà voir Berthe se débattant entre les bras d'un sauvage. Une sueur glacée coulait sur son front.
— Nous ne pouvons abandonner Vandeilles, murmura-t-il encore.
Il s'aiiprocha de l'ouverture et se mit à appeler Vandeilles
de toute la force de ses poumons. 11 n'obtint aucune réponse.
Il écouta et n'entendit aucun bruit.
— Voilà que la fusillade recommence, dit Benito. Au nom de Dieu, Bras d'Acier, ne laissez pas égorger ces trois pauvres femmes !
— Mon Dieu, mon Dieu ! reprit Pablo en se déchirant la poitrine de ses ongles crispés par une affreuse angoisse.
S'il se fût agi de tout autre que de Vandeilles, Bras d'Acier n'aurait pas hésité à tout abandonner pour courir au secours de celle qu'il adorait. Mais, précisément parce que Vandeilles était le seul obstacle qui s'élevait entre Berthe et le créole, ce dernier hésitait à abandonner son rival.
Malgré les représentations et les supplications des deux Mexicains, Bras d'Acier s'engagea à son tour dans l'étroite ouverture. Au bout de cinq ou six pas faits dans l'obscurité et le calme le plus profond, il se sentit tout à coup saisir par les pieds.
— C'est moi, don Pablo, lui dit Domingo. On voit de la fumée et des lueurs rougecàtres au-dessus du campement. On aura mis le feu aux cabanes. Au nom du ciel, venez! ou Benito et moi nous partons.
Il n'y avait pas à balancer.
Pablo appela plusieurs fois encore M. Vandeilles d'une voix dont l'anxiété doublait la puissance. Le silence le plus complet lui répondit.
Il revint à reculons sur ses pas.
— Domingo, dit-il au vaquero, tu vas rester ici.
— Caramba! don Pablo, non bien certainement. Je veux...
— Tais-toi et obéis. Si tu bouges d'ici avant mon retour, foi de Pablo, je te fais sauter le crâne. Surveille l'entrée par laquelle a disparu Vandeilles, et, si tu le voyais sortir, porte-lui secours en cas de besoin.
Depuis longtemps, les mineurs avaient reconnu qu'il ne fallait pas essayer de résister au gambusino. Tout en murmurant avec colère, Domingo prit le parti d'obéir et se hâta de grimper sur un chêne, dans le feuillage duquel il se cacha de son mieux.
Quant à Bras d'Acier et à Benito, ils partirent en courant avec une telle vitesse qu'un cheval aurait eu peine à les suivre. Néanmoins, malgré l'agilité du capataz, ce dernier fut bientôt devancé par Bras d'Acier, qui courait avec une
nu vs n'AriKR. 200
rapidité inoiiïo ot qui disparut aux yeux do son compagnon déjà ossouiné.
Laissons-les voler au secours de leurs amis et voyons ce qu'était devenu M. Vandeilles.
Après avoir rampé sur le ventre et sur les mains durant l'espace de cinquante à soixante pieds, le Français s'était senti frappé au visaj^e par une Jjoutîée d'air Irais. Pressentant avec raison qu'il allait bientôt atteindre (|uolquc ouverture plus larj^o, Vandeilles avait continué à s'avancer.
Tout à coup, on le saisit à la gorge. Avant qu'il eût le temps de pousser un cri, on lui envelû[)pa la lète avec une peau de loup qu'on lui fixa autour du cou de manière à ce qu'il lui fût impossible de faire entendre un seul son. Puis, deux lionmies le prirent par les pieds et par la tète et le jetèrent dans un coin contre le rocher.
Au bout d"un quart d'heure, qui lui parut un siècle, il sentit qu'on dénouait les liens au moyen desquels on avait fixé la peau de loup autour de son cou. 11 était temps, car le pauvre diable commençait à étoutîer.
Le sang lui portant à la lète, au point de le faire chanceler comme un homme ivre, on lui jeta de l'eau à la figure. Lorsqu'il fut un peu revenu à lui, il reconnut qu'il était dans une grutte assez spacieuse, tapissée de stalactites. Près de lui, se tenaient trois Indiens armés de viacanas ou cassetête qu'ils lui monliaient d'un air mcnaranl. 11 voulut faire un pas, et s'aperçut alors qu'on lui avait attaché les jambes. Il se baissa pour oter ses liens, mais, aussitôt, un des sauvages leva son viacana de manière à lui faire comprendre qu'il devait se résigner à conserver ses entraves.
On lui mit un bâillon et on le rejeta dans un angle de la grotte. A huit ou dix pas de lui, les Indiens causaient avec vivacité. Un d'eux, que Vandeilles n'avait pas encore vu, semblait raconter (juclque chose. A la pantomime animée qui accompagnait le récit de cet Indien, Vandeilles crut comprendre que cet homme annonçait une nouvelle importante. Bientôt, cet homme sortit de la gruttc avec (jualre autres Indiens. Deux sauvages seulement restèrent avec le Français, dont ils eurent soin de visiter et de resserrer les liens.
La patience n'avait jamais été la qualité dominante de Vandeilles, qui, pour le moment, étouffait de colère et de rage. Ses liens lui faisaient, en outre, un mal affreux, et
ce n'était qu'avec de grands efforts qu'il pouvait changer de position.
Au bout d'une heure, il parvint à se débarrasser un peu de son bâillon. Puis, à force de tendre les jambes et de roidir les bras, il relâcha les cordes qui le garrottaient, de manière à pouvoir faire quelques mouvements.
Ses yeux commençaient à s'habituer à l'obscurité. Il lui sembla bientôt distinguer quelque chose qui brillait sur le sol au fond de la grotte. Il mit près d'une demi-heure à se traîner jusqu'à cet objet.
Ses deux mains toujours liées s'en emparèrent. C'était un couteau. Vandeilles eut un mouvement de joie indicible. 11 appuya sur le tranchant du couteau les liens qui entravaient ses poignets, et manœuvra ses bras de manière â scier pour ainsi dire la courroie de cuir qui lui réunissait les deux mains.
A peine avait-il commencé, que deux Indiens arrivèrent en courant dans la grotte. Ils semblaient essoufflés par une longue course et poussaient des cris de rage et de désespoir. Les autres Indiens leur adressèrent la parole avec vivacité. Les nouveaux venus commencèrent un récit fréquemment interrompu par les hurlements et les lamentations d'une douzaine de squaws (femmes sauvages) qui étaient accourues du fond de la grotte.
Lorsque les Indiens eurent terminé leur narration, il y eut une explosion de cris et de hurlements. Puis deux des sauvages élevèrent la voix comme pour proposer aux autres une motion qui sembla être accueillie avec enthousiasme.
Quoiqu'il n'entendît pas un mot de la langue de ces Indiens, Vandeilles devina qu'on parlait d'une vengeance à accomplir sur des prisonniers. Aussi, appuya-t-il plus fortement encore ses poignets sur le couteau, au risque de se blesser les mains. Enfin, ses deux poignets se trouvèrent libres. A ce moment, les squaws se jetèrent sur lui. Une d'elles, une vieille au visage hideux, le prit par les cheveux pour le trahier au milieu de la grotte. Elle poussa un cri de triomphe, bientôt suivi d'un cri de détresse, car un formidable coup de poing la jeta à la renverse.
Les Indiens se précipitèrent à son secours.
Au même instant, Vandeilles coupa la longue lanière de cuir qui lui entourait les jambes, et s'élança vers l'étroite
nnAS d'acier. 211
ouverture de la srullo, suivi par les Indiens, qui braiulisi^aieul leurs sabres et leurs indranas. Par bonheur pour le lugilif, l'Indien qui fourait en tèle tiébuclia contre une femme qui venait de tomber et roula entre les jambes de ses compagnons.
A l'instant où Vandeilles se jettait à plat-ventre pour sortir de la grotte, une tète de sauvage se dressa devant lui. Par un mouvement prescjne instinctif, Vandeilles leva le bras et frappa de son couteau l'Indien ([ui lui barrait le passage. Celui-ci se rejeta eu arrière en hurlant de douleur.
Si quelque observateur voulait se rendre compte de ce que la nature humaine peut supporter de fatigue et fournir de travail, il n'aurait qu'à passer quelques jours aux placeres de la Californie. Stimulé par la soif de l'or, chaque mineur travaille avec acharnement et n'abandonne guère sa tâche que lorsqu'il est brisé de lassitude.
Aussi, dès le lever du soleil, Craddle, Bucolick, Loïc et Kibonneau étaient-ils sur pied. Plus matineuse que Cypriana, Berthe leur servit un déjeuner composé de viandes froides, de biscuit et de thé.
— Quelle bonne créature ! dit Craddle en suivant des yeux la jeune femme, qui marchait dans la tente en souriant aux mineurs de son doux et mélancolique sourire. Tandis que ces damnées .Mexicaines dorment sur les deux oreilles, elle est ici a nous servir, elle, qui pourrait se croiser les bras toute la journée si elle le voulait.
— Dona Kosina est bien bonne et bien aimable aussi, dit Loïc en rougissant jusqu'aux oreilles.
912 BRA8 d'acier.
— Ah! je ne dis pas le contraire, mon jeune coq, repartit Craddle en riant; mais, aux mines, voyez-vous, une bonne ménagère vaut mieux que la beauté la plus parfaite du Kentucky. Toutes ces Espagnoles, iVlexicaines , Californiennes, etc., c'est bon pour danser et faire l'amour.
Nous adoucissons ici les paroles de Craddle, dont la triviale énergie choquerait singulièrement les oreilles de nos" lectrices.
Révolté d'entendre ainsi traiter Rosina, Loïc prit la parole avec l'impétuosité maladroite d'un homme timide qu'on a poussé à bout.
Au milieu de sa harangue, et comme l'animation commençait à lui donner plus de hardiesse et de facilité, Ribonneau l'interrompit par une plaisanterie qui fit rire tout le monde. Fier et susceptible, comme un Rreton qu'il était, Kermainguy s'arrêta aussitôt. Il se leva, prit un morceau de biscuit et de viande froide, et sortit de la cabane sans écouter Rucolick et Ribonneau, qui cherchaient à le retenir.
— Pourquoi tourmenter ce pauvre garçon? dit le bon Irlandais avec humeur.
— Pourquoi se fàche-l-il d'une plaisanterie ? riposta Ribonneau.
— Il n'aime pas à plaisanter. C'est vrai, enfin ! A-t-on vu un bon à rien, un fainéant, un bavard comme cela qui s'en vient tourmenter d'honnêtes garçons qui ne demandent qu'à rester tranquilles. Oh! vous n'avez que faire de rouler de gros yeux. Je me moque pas mal de votre colère.
— Rucolick!
— Oui, Rucolick, qui vous corrigera si vous recommencez à nous ennuyer... car enfin...
- Puis, la patience échappant tout à tout à l'Irlandais, il tremina sa phrase par un coup de poing à l'adresse de Ribonneau. Ce dernier, qui connaissait la péroraison habituelle des harangues pacifiques de l'Irlandais, se tenait heureusement sur ses gardes. Il sauta en arrière et répondit à la gourmade de Rucolick en lui lançant son outil à la tête. Il s'ensuivit un pugilat en règle dans lequel Ribonneau finit par avoir le dessous. Quant à Craddle, les mains croisées sur la table, il regardait le combat avec une superbe impassibilité, et applaudissait consciencieusement à chaque coup bien porté. Pendant ce temps, Loïc s'installait sur un tertre non loin de la cabane de dona Rosina.
i;u\s i>'\('. iF. R. 2['.\
Ct'lle-ci apoiviU le petit Breton et vint s'asseoir à vn[(: de lui.
La jolie Kspagnole aimait beaucoup la conversation de Kerniain,t;uy. (le n'était pas qu'elle ressentit i)our lui aucun sentiment d'amour. Non; elle éprouvait seulement pour lui ce sentin)ont aiïi'ctueux et reconnaissant que la plupart des femmes lénioignent à l'homme dont elles devinent l'amour et le profond dévouement. Puis, ces deux natures, si opposées en apparence, avaient plusieurs points de ressemblance. De toute la tiande, Loïc était celui avec lequel Rosina causait le plus facilement. Avec lui, elle n'avait pas à redouter le scepticisme de Vaudcilles, les grosses plaisanleries de Ribonneau. l'indifférence méprisante de Craddle, la jalousie de Benito ou les mensonges de Domingo.
Enfin la voix qui parle d'amour résonne toujours agréablement à l'oreille d'une femme, lors même que cette voix ne trouve pas d'écho dans son cœur.
Bien que Loïc n'eût jamais dit un mot d'amour à Rosina, ses yeux et son timide embarras ne trahissaient que trop son secret.
— F.h bien! Loïc, qu'avez-vous donc ce matin? lui demanda l'Espagnole en souriant. Vous voilà sombre comme Domingo quand on lui donne un travail à faire.
— Mais non, balbutia le petit Breton, qui ne manquait jamais de rougir jusqu'aux oreilles chaque fois que Rosina lui adressait la parole.
— Est-ce que vos camarades vous ont rais en pénitence?
— Oh! non ! fit Loïc en secouant la tète.
— Vous vous serez cfuerellé avec eux?
— Non, dona Rosina.
— Est-ce pour me montrer que ma présence vous déplaît que vous me répondez toujours : non. el non, dit l'Espagnole en le regardant en dessous.
— Oh! non!
— Là... encore.
— Oh! seiîora...
— .Te m'en vais alors, dit-elle en faisant mine de se lever. 11 la regarda d'un air si triste et si suppliant qu'elle n'eut
pas le courage de le tourmenter davantage.
— Je vous jure, dona Rosina... lui dit-il.
— Ne jurez pas, interrompit-elle.
— Mais pourtant...
214 BR\s d'acier.
— C'est inutile, je plaisantais. Voyons, vous avez eu une querelle avec vos camarades?
Pour rien au monde Loïc ne l'eût dit à la jeune femme. D'abord, il aurait craint de l'affliger; puis, dans sa loyauté scrupuleuse, il eût regardé cela comme une sorte de dénonciation. 11 suffisait que lui-môme eût pris la défense de Rosina pour qu'il n'en voulût pas parler à la jeune femme.
— Eh bien! dit Rosina en frappant la terre de son petit pied, eh bien?...
— Eh bien ! senora, dit Cypriana, qui s'était approchée silencieusement, eh bien, ces brutes d'Anglais (elle parlait de Craddle et de Bucolick), ont dit que nous n'étions bonnes à rien, et ce bon Loïc a pris notre défense, c'est-à-dire la vôtre, dona Rosina.
— Comment sais-tu cela?
— J'écoutais un peu.
— Est-ce vrai, Loïc? demanda Rosina.
»- Oui, dit le petit Breton en baissant les yeux comme un coupable.
— C'est bien, cela. Donnez-moi la main, mon ami... Qu'avez-vous donc? vous tremblez?
Cypriana se mit à rire et s'éloigna en haussant les épaules.
Complètement hors de lui, Loïc balbutia une réponse que Rosina ne put entendre; mais il la regarda d'un air si doux et si tendre qu'elle se sentit tout émue et laissa retomber la main de Kermainguy.
Si Loïc avait été plus hardi, s'il lui avait parlé de son amour, elle l'aurait probablement arrêté dès le premier mot. Pourquoi donc, alors qu'il se taisait, le forçait-elle pour ainsi dire à parler en ramenant la conversation sur ce sujet? Ceux qui ont étudié le cœur de la femme, et surtout celui de la créole, comprendront ce sentiment, si complexe que nous ne pouvons ni l'analyser, ni même lui donner un nom.
— Pourquoi vous taquinent-ils toujours ainsi à mon sujet? reprit l'Espagnole.
— Je ne sais pas, seiïora; ils disent...
— Quoi?
— Je n'oserais point vous le répéter.
— Enfant! dit Rosina, qui prenait souvent un air protecteur et maternel envers ce jeune homme, sans songer que leur âge à tous deux était à peu près le même. Voyons.. .
— Ils disent...
BH.\s d'acier. 21B
— Ils disent"... Allons donc, Loïc, fit la petite despote en fnilipanl ses deux mains l'une contre l'autre avec une certaine impatience.
— Kli bien! ils disent que je suis amoureux de vous, dit Loïc tout d'une haleine.
Après ce terrible aveu, il baissa la tùte sans oser regarder l'Espai^nole.
Pour un rien, il eût pleuré.
Uosina se mit à rire.
— Quelle sottise I dit-elle... Et que leur répondez-vous, Loïc?
— Moi? rien... je m'en vais.
— Poltron! pourquoi ne pas leur répondre?
— Je ne pourrais pas.
— Allons donc! Vous parlez pourtant avec plus de facilité que cette brûle d'Américain et que ce grand nigaud d'irlandais.
— Peut-être bien, dona Rosina; mais, quand on prononce voire nom, je perds la tète et je ne trouve plus rien à répondre.
— Vraiment!... Et pourquoi cela?
— Je ne sais pas... Il suffit que j'entende parler de vous, même lorsqu'on ne m'adresse pas la parole, pour que cela me produise un effet extraordinaire... Mon cœur se met à battre si fort, si" fort, que je ne puis plus respirer et que je n'entends plus rien. C'est comme maintenant... Tenez, voyez plutôt.
Il saisit la main de Rosina, qui souriait, et l'appuya sur sa poitrine.
— Pauvre garçon ! murmura l'Espagnole, devenu tout à coup sérieuse.
— Eh bien! seùora, rien que de penser à vous, cela me produit le même effet. Quand je suis avec les autres, je n'ose même pas dire votre nom, tant il me semble que tout le monde va me regarder aussitôt.
— Pourquoi donc?
— Je ne sais pas. .. et pourtant j'aime tant à le prononcer, ce nom, que je me le répète souvent à moi tout seul. Tenez, dona Rosina, je ne puis vous dire ce qui se passe en moi; mais, dès que je suis à côté de vous, je suis si heureux que mon cœur se gonfle comme si je souffrais. Enfin... tenez... Vous ne vous moquerez pas de moi, n'e.st-ce pas?... parfois
21G BRAS u'aciek.
cela m'étouffe lellement que je sens les larmes me venir aux yeux.
El il levait sur Rosina ses yeux inondés de larmes.
•— Pauvre enfant I répéta dona Rosina, vivement touchée de ce naïf amour.
'Puis, cédant à un mouvement de compassion, de reconnaissance, que sais-je, enfin, elle saisit son mouchoir et le passa avec une sorte de brusquerie caressante sur les yeux du Breton.
— Petit nigaud 1 lui dit-elle en souriant, pour cacher sa propre émotion, si l'on vous voit pleurer, on va croire que je vous ai grondé. Allons, ne parlons plus de cela et causons d'autre chose.
— ^Yous n'êtes pas fâchée contre moi, au moins, dona Rosina? demanda-t-il d'un air tout craintif.
— Non, sans doute, mon pauvre Loïc. Seulement il ne faut pas penser si souvent à moi.
— J'y pense toute la journée. '
— Vous avez tort, Loïc; vous savez bien que je ne vous aime pas autrement que comme un ami, moi, et que vous ne devez pas non plus m'aimer autrement.
— Pourquoi cela?
— Je suis la femme de Benito. Vous savez bien, d'ailleurs, ajouta-t-elle avec douceur au bout d'un instant, vous savez bien que vous avez fait vœu de prendre les ordres.
La figure de Loïc changea tout à coup d'expression.
— C'est vrai, murmura-t-il... Mon Dieu, mon Dieu, que je voudrais être tué auprès de vous et en vous défendant, dona Rosina!
— Il vaut mieux vivre, Loïc, vivre raisonnable et heureux.
— Non, seîïora, je sens bien que je ne serai jamais heureux, moi... J'ai honte de ma propre faiblesse... Je voudrais... Si je mourais auprès de vous, vous penseriez quelquefois à moi, n'est-ce pas, dona Rosina?
— Oui, mon pauvre Loïc, et avec une sincère afïection, je vous jure; mais chassez ces folles idées. Je ne sais ce que vous avez aujourd'hui, car...
Elle fut interrompue par d'affreux hurlements. Une douzaine d'Indiens surgirent à vingt pas d'elle sur le plateau.
BRAS d'acift,. 217
Avant qu'elle eût \o temps do faire un mouvement pour fuir, plusieurs tlèelics passèrent en silllant entre elle et l(i petit Breton. Une de ces llèchcs ellleura le bras de Ilosina, qui toinha à la renverse dans un mouvement instinetif qu'elle lit pour l'éviter. T.oïe saisit la jeune femme dans ses bras et l'emiunta dans la caliane.
— Ilosina, ma bien-ainiée Rosina! murmurait-il en déposant sur une natte l'Espagnole, qu'il croyait blessée à mort, Uosina!
Sans se rendre compte de ce qu'il faisait, Kermainguy approcha ses lèvres du visage de la jeune femme. Celle-ci, qui n'avait eu d'autre mal que la peur et l'étourdissementde sa chute, repoussa doucement la tète de Loïc.
— Laissez-moi, Loïc, murmura-t-elle; je ne suis pas blessée.
— Dieu soit loué! s'écria-t-il.
Puis, songeant aux paroles qu'il avait laissé échapper et qui ne lui permettaient plus de douter lui-même de l'état de son propre cœur, Loïc cacha son front brûlant entre ses deux mains.
— Mon Dieu ! pourquoi ne suis-je pas mort! murmura-t-ii avec un désespoir si profond que Rosina eut pitié de lui et lui tendit la main.
11 la porta vivement à ses lèvres, saisit un des fusils qu'il aperçut accroché à un bois d'élan, et se précipita hors de la cabane.
— Loïc, s'écria Rosina, où allez-vous?
11 rentra presque aussitôt.
— Venez dans la cabane de madame Vandeilles, dit-il ta la jeune femme. C'est la plus solide; nous vous y défendrons mieux.
Puis, sans lui donner le temps de répondre, il la saisit dans ses bras et l'emporta en courant avec une force et une agilité qu'on n'aurait jamais attendues de lui.
Quoiqu'il eût à peine dix pas à parcourir, les Indiens lui lancèrent une grêle de flèches. Une seule l'atteignit à la poiirme, mais le fer glissa sur une côte et lui lit une large estafilade sans pénétrer profondément.
Kermainguy déposa Rosina près de Berthe, qui la reçut dans SCS bras. Puis le petit Rrelon rejoignit les autres mineurs.
Loïc n'était plus le même. Au feu de l'amour, au bruit du
combat, l'enfant s'était fait homme. Ses yeux élincelaient. Sa figure, si douce, exprimait une sorte d'enthousiasme et de rage. C'était l'amant combattant pour sa maîtresse, et devant elle; c'était la lionne défendant ses petits. Sa folle intrépidité faillit le perdre. Après avoir déchargé son fusil sur les Indiens, il s'élança hors de la cabane sans écouter les avis de Bucolick et des autres mineurs. Puis, une hache à la main, il se rua comme un fou sur les Indiens. En un clin d'œil il en abattit deux; mais, une seconde après, lui-même roulait à terre, renversé par un coup de macana sur la tête.
— Le damné petit enragé I fit Bucolick en s'arrachant les cheveux de désespoir. Il faut le sauver, mes amis, ou bien sa pauvre chevelure...
Il s'interrompit pour envoyer une balle à un Indien qui venait de s'agenouiller auprès de Loïc, un couteau à scalper à la main.
— En avant! s'écria Bucolick, qui s'élança avec Craddle et Ribonneau sur les Indiens.
Quoique ces derniers fussent beaucoup plus nombreux, les balles des revolvers les forcèrent de battre un instant en retraite. Bucolick saisit du bras gauche le corps de Kermainguy, en même temps que d'un coup de sabre, il fendait la tête d'un Indien déjà blessé qui se cramponnait encore au petit Breton , puis il revint en courant vers la cabane. Craddle et Ribonneau, le revolver au poing, protégèrent sa retraite. Une nuée de flèches s'abattit sur la porte de la cabane, au moment oh ils rentrèrent. Par bonheur, les Indiens, n'osant se montrer trop à découvert à cause des terribles revolvers, la justesse de leur tir se ressentait de la gêne de leurs mouvements.
Au premier moment, on crut que Loïc était mort. Le coup qu'il avait reçu avait été si vigoureusement asséné qu'on l'avait entendu de la cabane. Mais Loïc devait prouver une fois de plus la dureté proverbiale des crânes armoricains. Au bout de deux ou trois minutes , il enlr'ouvrit les yeux et saisit instinctivement la main de Rosina, qui soutenait le front décoloré du petit paysan.
— Il vit ! s'écria l'Espagnole. Mon pauvre Loïc...
A cette voix si douce à ses oreilles, Kermainguyse dressa sur son séant. Il regarda autour de lui d'un air encore égaré. Les détonations des coups de fusil et les hurlements des sauvages lui rendirent ioul k coup la mémoire. Il se levapréci-
Bn\s d'acier. 210
pitammcnt cl saisit la promirre arme qui lui tomba sous la main. Comme il ehancciait encore sur ses jambes, les trois femmes firent leur possible pour le retenir.
11 était comme un fou en ce moment. L'amour et la colère avaient bouleversé toutes les passions endormies du K;imn/, poète amoureux et batailleur. Il ne se connaissait plus. Il serra la main des trois femmes et voulut de nouveau s'élancer au debors.
■ — Que le diable me torde le cou si je te laisse sortir, maudit démon I s'écria Craddlc en le saisissant à bras-le-corps. Voyons, perds-tu la tête? Veux- tu faire massacrer toutes ces femmes?... A vous, Bucolick! cria-t-il en montrant du doigt un Indien qui s'avançait vers la cabane une bacbe à la main.
Bucolick se pencba silencieusement sur le canon de son rifle, qu'il venait de passer par une des meurtrières que les mineurs avaient pratiquées à coups de bâche dans le mur de la cabane. Quelques secondes après, une détonation retentit; l'Indien fit cinq oii six pas et tomba en poussant des hurlements de rage impuissante.
— En voilà toujours sept par terre, dit Ribonneau. Voyezvous combien il en reste encore, Bucolick?
— Quinze ou vingt, je pense.
— Tron de l'air! plus on en lue, plus il y en a donc, do celle vermine!
— Les autres se tiennent cachés, dit Bucolick.
— Métions-nous, fit Craddle; quelques-uns d'entre eux pourraient bien avoir l'idée de nous tourner. Veillez de ce côté, vous autres ; je vais faire un trou dans la cloison qui regarde la montagne.
— Nous les aurions vus passer, répondit Bucolick.
— Peut-être. Ces enragés-là se traînent comme des serpents.
Tout en parlant, Craddle cherchait une hache dans un coin de la cabane. Hibonneau vint l'aider, tandis que Kermainguy et Bucolick veillaient aux autres côtés. Puis, lorsqu'on eut trouvé la hache nécessaire pour entamer les troncs d'arbres et le levier pour écarter les pierres, Ribonneau reprit sou poste du côté qui regardait le ruisseau.
— Tiens, s'écria Bucolick, qu'est-ce qu'ils font donc, ces sauvages?
— Que voyez-vous ?
220 BKAS d'acier.
— Ils s'en vont les uns après les autres; maintenant on n'en voit plus que cinq.
— Est-ce qu'ils auraient la bonne idée de nous délivrer de leur présence? dit Ribonneau.
— N'y comptez pas, fit Craddle en secouant la tête... Eh bien, Bucolick? ajouta-t-il en s'adressant à l'Irlandais, qui faisait face à la vallée.
— En voilà, qui remontent, dit Bucolick. Ils apportent du bois... Ils le jettent à terre... en voici encore d'autres...
— Avec du bois?
— Oui ; chacun d'eux en apporte sa charge.
— Que diable veulent-ils faire de tout cela? demanda Ribonneau.
— - Les brigands comptent mettre le feu aux cabanes! s'écria Craddle... Prenez le levier à ma place, Bucolick, et laissez-moi votre poste...
— Eh bien? dit Bucolick au bout de quelques minutes.
— Ils apportent toujours des charges de bois... Ah! ils mettent le feu à leurs fagots, ajouta-t-il au bout de deux ou trois minutes.
— Cela ne nous fera pas grand mal à cette distance, dit Ribonneau.
— Je ne comprends rien à leur projet... Ah! si Pablo était ici, soupira Bucolick.
— Damn my eyes! s'écria Craddle... Je devine leur plan maintenant. Voyez- vous cette fumée?
— Ils veulent nous enfumer! fit Ribonneau.
— Ils veulent approcher de la cabane à la faveur de la fumée, dit Craddle... Malédiction sur ces vermines! On ne les voit déjà plus... Comment viser, maintenant?
— Sainte Vierge, mère de Dieu, s'écria Cypriana en pleurant, et toi, ma sainte patronne, ayez pitié de moi!
— Silence, les femmes, répondit durement Craddle, ne nous cassez pas la tête avec vos jérémiades!... Voyons, mes amis, qu'allons-nous faire?
— Il faut profiter de la fumée pour risquer une sortie et pour passer au milieu de ces coquins.
— Non, fit Craddle ; nous serions massacrés en un instant.
— Écoutez, dit Berlhe en s'avançant. Si Bucolick agrandissait le trou qu'il a creusé dans la cloison du côté de la montagne, nous pourrions...
— Sortir par là, n'est-ce pas? interrompit Ribonneau.
BUAS d'acier. 221
Vous avez raison, Madame; qu'en tlitcs-vous, Craddle?
— C'est, en cU'et, le seul parti que nous puissions prendre, fit l'Américain apri-s un instant de réllexion. Allons, travaillons avec Bucolick.
En moins de deux minutes on eut pratiqué un passage sufiisaut pour une personne.
Les trois femmes passèrent les premières.
-—Arrêtez-vous, dit Craddle; voici ces démons qui viennent à la cabane.
— Qu'allons-nous devenir? s'écria Cypriana d'un ton lamentable.
— Silence donc! dit l'Américain. Le son de votre voix suffirai t pour nous attirer une grêle de tlèches. Parlons tout bas, et surtout pas de conversations inutiles...
En achevant ces mots, il épaula son fusil et fit feu sur un Indien qu'il venait d'apercevoir au milieu de la fumée et tout près de la porte de la cabane.
— A vous, Bucolick! ajouta-t-il presque aussitôt. Là, auprès du brasier... On en voit deux ou trois... Bien tiré, mon vieux.
— Voulez-vous que je charge vos fusils? demanda Berthe, qui s'aperçut qu'à l'exception de Domingo et de Loïc chaque mineur avait deux armes.
— Saurez-vous le faire? dit Craddle.
— Ce ne serait pas la première fois, répondit Berthe en prenant la carabine de l'Américain.
Six coups de fusil se succédèrent assez rapidement, et quatre Indiens mordirent la poussière. Néanmoins les sauvages avançaient toujours à l'abri de leur rempart de fumée. Avec une longue perche, ils poussaient devant eux les branches enOammées, qui touchaient déjà les cabanes. Quant aux mineurs, qui avaient reculé jusqu'au pied de la montagne, ils ne pouvaient désormais fuir plus loin. Le rocher, lisse et à pic, qui se dressait derrière eux, leur enlevait tout espoir de fuite. Encore quelques instants et ils allaient se trouver enveloppés dans les nuages de fumée qui recelaient leurs ennemis.
Tout à coup, ils entendirent trois coups de fusil du côté de la vallée. Les hurlements des Indiens y répondirent.
— C'est Pablo qui vient de tirer, s'écria Bucolick, nous sommes sauvés!
11 achevait à peine ces paroles qu'un homme bondit au
milieu des flammes et de la fumée, et accourut auprès des mineurs, qui le saluèrent par un joyeux hourra.
Le regard perçant du créole s'arrêta d'abord sur les femmes, eu commençant parBertlie.
— Personne n'est blessé? dit-il.
— Des égratignures, répondit Craddle.
— Couchez-vous à terre, Mesdames, dit Pablo en s'adressant aux jeunes femmes; vous serez moins exposées aux flèches. Quant à nous, mes amis, en avant! Qu'il ne resta pas un seul de ces brigands; il suffirait d'un fuyard pour nous attirer quelque autre bande sur les bras. Toi,Bucolick, reste
En parlant ainsi, il s'élança de nouveau au milieu des nuages de fumée; Ribonneau, Loïc et Craddle le suivirent.
Attaqués en même temps de l'autre côté par Benito, qui tirait sur eux de derrière un rocher, les Indiens lâchèrent pied. On les poursuivit; Loïc, qui avait le diable au corps ce jour-là, suivant l'expression de Bucolick, était toujours en avant de ses compagnons.
— Quel enragé que ce petit Loïc! disait Ribonneau, qui bavardait même en se battant. Eh bien, si c'est comme cela qu'il convertit les infidèles, je demande à ne pas lui passer par les mains.
Sur une douzaine d'Indiens qui restaient au moment de l'arrivée de Pablo, sept avaient succombé dans le combat et sous les macheles ou les boivie-knives des mineurs.
Un huitième se roulait à terre avec Loïc, au secours duquel Pablo s'élança juste à temps pour éviter au petit Breton un coup de sabre qui aurait bien pu lui fendre la poitrine. Debout sur une pointe de rocher, Craddle guettait un autre sauvage qui s'était jeté à terre derrière une petite éminence de terrain, et qui ne pouvait quitter cet endroit sans s'exposer au feu de l'Américain.
BRAS n'ACiEn. 223
Quant H Ribonneau, il courait inutilcmenl ai)rès un Indien qui se sauvait dans la vallée, et (jue le Trovenral, ebsouillé, manqua successivement de deux coups de fusil.
— Tâchons maintenant d'avoir deux ou trois prisonniers, dit Tablo en garrottant précipitamment l'Indien de Loïc.
Puis, laissant le sauvai;e aux mains de Ribonneau, il se précipita sur les traces de l'autre fugitif. Celui-ci courait comme un cerf, mais le créole n'avait guère de rival à la course et gagnait visiblement sur lui. On les perdit bientôt de vue.
— Loïc, dit Craddle, maintenant que votre homme est convenablement licelé, aidez-moi donc à saisir cette vermine qui se cache là derrière cette petite butte. Prenez le lazo de Domingo et marchez tout droit devant vous... Là.., encore... maintenant à droite... allez toujours... Le voyezvous?... hein?...
Loïc ne répondit pas, mais il s'élança tout à coup en avant. Au môme instant un Indien, couché à plat-ventre derrière un rocher, bondit comme un lièvre pris au gîte. Avant qu'il eût fait trois pas, une balle l'atteignit à la jambe et le fit tomber. Une minute après, Loïc et Craddle le garrottaient conmie son camarade.
Quelques instants plus tard, on aperçut dans le lointain Bras d'Acier qui venait vers le plateau. Il faisait marcher devant lui le fugitif, dont les mains étaient attachées derrière le dos et qu'une forte corde empêchait de courir.
En arrivant près de ses compagnons, il compta neuf cadavres d'Indiens étendus côte à côte.
— J'en ai trouvé quatre autres dans la vallée^ dit Pablo; qu'on aille vérifier s'ils sont bien morts.
Craddle et Ribonneau s'empressèrent d'obéir, mais ils ne trouvèrent que trois cadavres. Le quatrième Indien, qui n'était que blessé et qui avait fait le mort pour échapper à Bras d'Acier, s'était glissé derrière une toufle de cactus. Malheureusement pour lui, Craddle l'aperçut et lui envoya une balle qui lui traversa la poitrine.
Treize morts et trois prisonniers, tel était le total des pertes éprouvées par les Indiens. En ajoutant à ce nombre celui des deux autres sauvages qui s'étaient échappés, on pouvait évaluer à une vingtaine d'hommes la bande qui était venue attaquer le camp des mineurs.
Ce sont bien des korses's thieves, dit Pablo d'un ton mépri-
224 BUAS d'acier.
sant. Ces Indiens ne sont bons qu'à voler. Des Apaches se seraient battus avec bien plus de courage et d'habileté.
— Maintenant, Bras d'Acier, demanda Craddle en montrant les prisonniers, dont un était grièvement blessé, qu'allons-nous décider de ces trois coquins? Mon avis est qu'ils feraient une figure fort convenable au bout de trois belles cordes attachées au premier arbre venu.
— Ce n'est pas mon avis, dit Benito. Je demande, moi, qu'on les pende par les pieds, afin que le supplice dure un peu plus longtemps.
— Il ne faut pas les tuer, repartit Bras d'Acier. Ils nous serviront cà retrouver M. Vaudeilles, s'il est encore vivant. En attendant, resserrez leurs liens et veillez soigneusement sur eux.
On se dirigea vers le plateau avec les trois prisonniers. Berlhe, Bosina et Cypriana vinrent au-devant des mineurs, suivies de Bucolick, qui marchait la tête basse et l'air désolé. Le brave Irlandais ne pouvait se consoler de n'avoir pu prendre part au combat.
— Qu'est devenu M. Vaudeilles? demanda Berlhe en s'approchant de Pablo,
Celui-ci baissa les yeux. Quoiqu'il n'y eût en rien de sa faute dans le malheur de M. Vandcilles, il se reprochait de l'avoir abandonné.
— Est-il blessé... mort? reprit avec anxiété la jeune femme, que le silence de Bras d'Acier inquiétait encore davantage.
— J'espère que non. Madame, répondit enfin le créole...
— Vous espérez... Que veut dire..? parlez, de grâce; vous me faites mourir.
Pablo lui raconta tout ce qui s'était passé jusqu'au moment où les coups de fusil qu'il avait entendus dans la direction du camp favaient forcé de revenir en toute hâte.
— Et vous avez abandonné M. Vaudeilles? murmura Berthe avec un accent de reproche douloureux.
— Pour courir à votre défense. Madame, répondit Bras d'Acier d'une voix émue.
— Nous allons partir tout de suite pour voler à son secours, n'est-ce pas?
— Sans doute. Seulement nos hommes meurent de faligue, de soif et de faim. Nous n'avons plus de cartouches. 11 faut attendre quelques minutes.
BUAS d'acieu, 225
— F.t pendaiU ce temps les Indiens vengeront bur mon mari la mort de leurs compagnons I... Oli 1 non, Paljlo, et dussé-jo partirscule...
— Seule! répéta Pablo d'un ton de reproche. — 11 s'agit de mon mari.
— l'artons alors, dit l'ahlo avec un accent de tristesse qui iiavra le cœur de madame Vandeilles.
— Vous souffrez, lui dit-elle vivement. Votre bras saignevous êtes blessé mon Dieu! Kt moi qui vous accusais...
— Ce n'est qu'une égrati.gnure, dit le créolo, dont l'organisation nerveuse éprouvait la faiblesse qui succède presque toujours à une violente surexcitation. Allons, mes amis, reprit-il en élevant la voix, il s'agit maintenant de sauver M. Vandeilles.
— Un moment, Bras d'Acier! s'écria Craddle, nous ne sommes pas de fer, nous autres. Donnez-nous au moins cinq minutes de répit.
Les autres mineurs firent la même demande. Ils étaient véritablement exténués. Lors même qu'il se fût agi de leur propre vie, ils n'auraient pu se remettre en route sans un instant de repos.
— Vous voyez? dit Pablo en se retournant vers madame Vandeilles, dont les yeux se remplirent de larmes à ce muet reproche de son injustice.
— Vous êtes cruel, Pablo, murmura-t-elle enjoignant les mains.
— Voyons, dit Bras d'Acier en s'adressant de nouveau aux mineurs, que chacun prenne un morceau de viande et une ration de rhum. Pendant ce temps, je préparerai des carlouches.
Comme toutes les natures vivant par le cœur, Pablo était excessivement impressionnable. Il avait cru, à tort cependant, lire un reproche dans l'accent de madame Vandeilles, et il souiïrait de lavoir si mal apprécier son dévouement.
Berihe comprit ce qui se passait dans le cœur du jeune homme. Llle déchira son mouchoir et en fit une compresse pour la blessure que Pablo avait reçue au bras gauche, et qui n'était, du reste, qu'une égratignurc, conmie il le lui avait dit. H la laissa faire en silence et la remercia tristement.
■—Vous ne prenez rien, vous, don Pablo? dit-elle le cœur
tout gonflé par la tristesse du créole, qu'elle se reprochait d'avoir causée.
— Non, Madame.
— • Vous souffrez?
— Non, répondit-il encore en détournant la tête.
— Vous êtes fâché contre moi, Pablo? reprit-elle d'une voix tremblante.
— Mon Dieu, non; seulement... je voudrais que M. Vandeilles fût ici à ma place et que je fusse à la sienne.
— Pourquoi?
— Parce qu'alors vous seriez moins tourmentée. Rassurée sur le sort de celui que vous aimez, peut-être daigneriezvous accorder une pensée au pauvre Pablo, auquel vous n'auriez plus à reprocher une vie qu'il serait si heureux de sacrifier pour vous.
Le cœur bouleversé par l'accent douloureux de ces parO' les, Berthe ne put résister plus longtemps aux sentiments qui gonflaient son cœur.
— Pablo, dit-elle d'une voix basse et vibrante, en saisissant la main du créole, qu'elle serra avec énergie entre les siennes, Pablo, je vous aime.
Il tressaillit et devint si pâle qu'elle poussa un cri.
— Pablo, dit-elle, Pablo!
— Tu m'aimes, dit-il à voix basse, tu m'aimes I Dieu du ciel! dis-tu vrai?
— Oui, Pablo; mais calmez-vous...
— Tu m'aimes, lu m'aimes ! reprit encore Pablo, qui ne pouvait croire à sou bonheur.
Berthe lui abandonna sa main, qu'il couvrit de baisers.
— Vous voyez bien qu'il faut que nous le sauvions, maintenant! dit la jeune femme avec une adorable expression de tendresse et de confiance.
— Oui, s'écria-t-il, je jure devant Dieu de le sauver ou de périr avec lui; mais auparavant, répète encore que lu m'aimes !
— Non, mon ami, répondit-elle avec une douceur infinie, mais en môme temps avec beaucoup de fermeté. C'est la dernière fois que vous entendrez cet aveu, qui m'est échappé à la vue de votre soufi"rance. Ma franchise, dans un moment comme celui-ci, doit vous prouver surtout mon estime, et ma confiance absolue dans la noblesse de votre caractère. A votre tour, soyez généreux. Ne me faites pas regretter
d'avoir prononcé les paroles qui ont adouci vos peines. Ne nie parlez plus de votre amour, atin que je puisse continuer à ni'appuycr sur le bras d'un ami.
— J'obéirai, Berthe, répondit Bras d'Acier avec une profonde et respectueuse tendresse.
— Merci, mon ami. Maintenant, songez que mon mari est prisonnier, et que notre devoir à tous deux, désormais, est de le sauver.
~ Vous avez raison, dit le gambusino.
Ils échangèrent un dernier serrement de mains et un dernier regard, dans lesquels ils firent passer toute leur âme; puis Bras d'Acier courut appeler les mineurs qui étaient allés chercher des provisions.
— Encore un instant, Bras d'Acier, dit Craddle, qui tenait d'une main un morceau de viande froide, et, de l'autre, un grand verre d'eau-de-vie.
— Pas une seconde ! s'écria Pablo; allons, allons, debout... Je pars immédiatement. Me laisserez-vous partir seul... llâtous-nous I
— Qui gardera le camp? demanda Craddle.
— Loïc et Bibonneau^ puisqu'ils sont blessés.
— Ma blessure n'est rien, dit le petit Breton, je puis marcher.
— N'importe! répliqua Bras d'Acier. Il faut que vous restiez ici. Faites bonne garde et tirez deux coups de fusil coup sur coup si vous êtes attaqués. Allons, mes amis, venez : ne perdons pas un moment.
Klectrisés par l'énergie de leur chef, les mineurs oublièrent leur fatigue et se mirent en route. Madame Vandeilles marchait entre Pablo et Bucolick, qui la soutenaient dans les endroits difficiles. Bosina et Cypriana restèrent au bivouac. L'Espagnole avait le démon de la jalousie dans le cœur. Elle avait vu Pablo baiser les mains de Berthe, et, quoiqu'elle n'eût pas entendu un seul mot de leur entretien, elle l'avait presque deviné. Elle se retira dans sa cabane et se jeta sur son lit, pleurant et trépignant de colère et de douleur. Cypriana, qui l'a trouva dans cet état, fit son possible pour l'exciter encore davantage contre madame Vandeilles et n'y réussit que trop.
— Je me vengerai, disait l'Espagnole, folle de colère et de jalousie... Oui, je me vengerai, j'en jure par ma sainte patronne... C'est la mon de son mari qui rend Berthe si impru-
dente, mais je ue me laisserai pas braver ainsi. Elle n'épousera pas M. de Verrières, dussé-je la poignarder dans ,ses bras.
Tandis qu'elle s'abandonnait ainsi à sa jalousie, les mineurs se dirigeaient en toute bâte vers la grotte de la sierra. Une vingtaine de pas avant d'y arriver, ils aperçurent Domingo qui venait au-devant d'eux. 11 leur dit qu'il n'avait rien vu et les questionna à son tour avec une anxiété facile à comprendre.
— Les Indiens qui se sont écbappés ont dû rentrer dans la caverne, dit Pablo. Les avez-vous vus, Domingo?
— Non, Bras d'Acier, répondit le vaquero.
— 11 faut interroger les prisonniers, dit Craddle, en montrant les trois Indiens qu'on avait amenés. Peut-être y a-t-il une seconde entrée.
— Nous n'en tirerons rien, repartit Pablo.
— Nous leur mettrons de la poudre entre les doigts, dit .Craddle.
— Quelle horreur! s'écria madame Vandeilles.
— Comme vous voudrez, ma petite dame, repartit Craddle en haussant les épaules.
— H faut bien pourtant combattre ces coquins-là avec leurs propres armes, Madame, dit Benito.
On essaya d'arracher aux Indiens, à force de menaces et de promesses, le secret de la seconde entrée, mais ils persistèrent à faire semblant de ne pas comprendre ce qu'on leur demandait.
— Nous n'avons qu'une chose à faire, dit Pablo; il faut pénétrer dans la grotte. Nous pousserons les prisonniers devant nous pour nous servir de boucliers.
— Les autres couperont les liens de ceux-ci et ils se retourneront contre nous.
— Nous ne leur en donnerons pas le temps, répliqua Pablo ; d'ailleurs, il n'y a pas d'autre moyen.
Il prit un des Indiens et lui lit signe d'entrer dans la grotte. Le sauvage voulut résister. Alors Pablo le poussa devant lui et le força à s'engager dans l'étroite ouverture. Il le suivit, tenant d'une main son revolver et de l'autre une des jambes de l'Indien. 11 avait en outre un poignard entre les dents. Bucolick et Craddle s'engagèrent après lui.
Tout à coup l'Indien poussa un grand cri et se rejeta en arrièrea vec tant de violence que Pablo lut obligé de reculer.
XXYI
C'était cet Indien que Vantleilles avait rencontré clans le passage et frappé d'un coup de couteau. Vandeillcs le suivit dans sa retraite.
Arrivé à la moitié de l'étroit passage qui conduisait de la grotte cà l'extérieur, le Français entendit tout à coup les voix des mineurs : il reconnut même celle de Pablo.
— Qui va là? cria-t-il.
— Ami! répondit la voix de Pablo.
— Donnez-moi vite un revolver et laissez-moi le passage libre, lit Vandeilles, qui continuait à avancer.
Pablo s'empressa de faire ce qu'il lui demandait.
Vandeilles prit l'arme de la main gauche. Il était temps que ce secours lui arrivât. Un des Indiens lui avait saisi le bras droit et cherchait à lui arracher son couteau. Le Français appuya le canon du revolver sur le front du sauvage et lâcha la détente. On entendit un cri. L'Indien lit un mouvement convulsif et s'affaissa à la place même où il était. La balle lui avait brisé le crâne. Les autres reculèrent et disparurent dans la caverne.
Au lieu de rejoindre ses amis, Vandeilles s'élança à la poursuite des sauA^ages. Ne le voyant pas sortir, les mineurs s'engagèrent résolument dans l'étroit passage. Guidés par le son de la voix de Vandeilles, les compagnons de Pablo se dirigèrent vers le fond de la caverne. Malheureusement l'obscurité les forçait à n'avancer qu'avec circonspection. Lorsqu'ils arrivèrent à la seconde grotte, les Indiens avaient disparu.
— Où sont-ils donc passés, ces brigands? demanda Bénite à Vandeilles, qui revenait lentement en essuyant la lame de son couteau.
— 11 est inutile de les poursuivre désormais, répondit-il; la caverne aboutit de ce côté à d'interminables i)rairies. Les Indiens se sont élancés sur leurs chevaux et sont partis ventre à terre.
— 11 faut leur donner la chasse, s'écria Craddie.
— Ils ont emmené tous leurs chevaux, et nous ne pouvons espérer de les rattraper sans autre secours que celui de nos jambes. D'ailleurs, le revers de la montagne au milieu duquel débouche la grotte est à pic comme une falaise, et lisse comme un miroir.
— Ils l'ont bien descendu, eux.
— Oui, mais avec une échelle de lianes ; or, ils ont eu soin de la briser et d'en tirer à eux les débris. Venez voir plutôt.
Il les conduisit au bord de la grotte et leur montra les débris de l'échelle de lianes qui gisaient dispersés à terre à cinquante pieds au moins au-dessous de l'ouverture de la caverne.
Quant aux Indiens, ils étaient déjà hors de la portée des rifles.
Tout en causant avec Vandeilles, Pablo visitait l'intérieur de l'immense caverne, qui traversait presque toute la largeur de la montagne.
— N'allons-nous pas bientôt retourner au camp? demanda Benito, qui brûlait d'envie de revoir sa femme et son tils.
— Oui, dit Pablo; seulement, avant de partir, il nous faut dissimuler autant que possible l'entrée de celte caverne.
— A quoi bon?
— Qui sait? Elle peut nous être utile quelque jour.
— Craignez-vous donc quelque nouveau danger ? demanda Ribonneau.
— Aux mines, il faut toujours craindre, et prendre ses précautions pour le danger à venir.
Benito, Craddie et Bras d'Acier entassèrent des branchages, des roches et de la terre de manière à cacher les deux ouvertures.
Ce travail, qui dura près de deux heures, fut fait avec tant d'habileté qu'on aurait passé à dix pas de la caverne sans en soupçonner l'existence. Lorsqu'on eut achevé, on se mit en route pour regagner le bivouac. Plus impatient que les autres, Benito prit les devants.
Rosina, Cypriana et Domingo accoururent au-devant des mineurs. Tandis que Rihonneau, l'orateur habituel de la bande, leur racontait les détails de l'expédition, Berthe rentra dans sa cabane avec Vandeilles. Au fond du cœur.
BKAS d'acier. 231
luM'llic se sentait coupahle envers ce dernier, à cause di^ l'aveu qu'elle avait lait à Pahlo. l-^lle cherchait à se juslifier à ses propres yeux en redoublant de soins et de prévenances pour son mari. A peine même avait-elle parlé à Bras d'Acier, excepté pour le remercier au moment où elle avait vu Van- (ieilles en sûreté. Mais Bras d'Acier avait assez de délicatesse dans le cœur pour comprendre ce sentiment. D'ailleurs, il était encore sous l'inlluence de l'enivrement que lui avait causé l'aveu inespéré de la jeune femme. Sa pensée souriait encore au rayon de soleil qui avait tout éclairé, tout embelli autour de lui.
Une demi-heure plus tard, tous les mineurs se trouvaient réunis pour le dîner dans la grande cabane. Dès qu'ils eurent apaisé leur robuste appétit, aiguisé par tant de fatigues, chacun alluma sa pipe.
Kxcepté Berthe et Loïc, tout le monde fumait; Rosina et Cypriana elles-mêmes roulèrent des cigarettes. On se mit ensuite à causer des incidents de la journée.
Craddle proposa de poursuivre les Indiens fugitifs, mais sa proposition n'eut pas d'écho...
— Ils vont en amener d'autres, vous pouvez y compter, dit l'Américain, et nous ne nous en tirerons peut-être pas à si bon marché qu'aujourd'hui.
— Je crains plutôt le retour des Apaches, dont nous avons vu le pied en venant, dit Pablo. Aussi mon avis serait-il que nous songions au retour.
Un cri unanime s'éleva contre lui.
— Quitter un tel placer! cria-t-on de toutes parts, abandonner la fortune au moment de recueillir les fruits d'un si pénible voyage !
— Si vous profitiez du moment où nous sommes réunis et tranquilles pour faire le compte de chacun? dit Vandeilles.
Pablo fit un geste de contrariété. Il pressentait l'inconvénient de ces évaluations, qui remettaient pour ainsi dire sous les yeux de chaque mineur l'immense part attribuée à Vandeilles. Mais l'avis du Français fut si vivement appuyé par ses compagnons que Pablo ne put s'y opposer. Craddle, qui tenait les comptes avec madame Vandeilles, énonça les quantités d'or déjà recueillies, qu'on inscrivait chaque soir sur deux petits registres. Du reste, il aurait pu se dispenser de cette énumération; car chaque mineur savait, à un dollar près, le chiffre exact du total, qui montait à 2iS livres d'or.
représentant une valeur d'environ 64,500 dollars ou 322,000 francs. La moitié réservée à Vandeilles, d'après les conditions acceptées au départ par tous les mineurs, se composait donc de 161,000 francs.
Même somme restait à partager entre Ribonneau, Craddle, Bucolick, Benito, Domingo et Kermainguy. De plus, une part devait être réservée'pour être divisée entre le fils do José et les héritiers de Mundiaz, le Mexicain tué par Golialli, si on les retrouvait. Il fallait donc diviser en sept les 161,000 francs restants, ce qui donnait 23,000 francs pour la part de chaque mineur.
En toute autre circonstance, cette somme eût paru un fort beau résultat; mais la grosse part de Vandeilles faisait paraître presque insignifiante celle de ses compagnons. Alléché par ce brillant résultat et poussé par le démon de la cupidité, qui règne aux placeres plus que partout ailleurs, luimême avait en outre rêvé de tels monceaux d'or qu'il était cà peine satisfait de son lot. Ce fut peut-être celui de tous qui insista le plus pour qu'on prolongeât le séjour s-ur le plateau del Desierto.
Inquiet pour la sûreté de celle qu'il aimait, Bras d'Acier se rendit à regret. Peut-être même eût-il persisté dans son intention, si Bertlie elle-même n'avait élevé la voix pour le prier de différer ce départ.
Ce n'était certes pas un motif d'intérêt qui poussait la jeune femme à celte demande, que lui avait soufflée son mari. KUe ne songeait qu'à une chose, c'est qu'aux mines elle voyait Pablo chaque jour, et qu'une fois à San-Francisco il lui faudrait s'en séparer, probablement à jamais. Si cette pensée avait eu le temps de se dessiner nettement dans son esprit, peut-être n'y eùt-ellepas obéi, mais, lorsque, aux paroles de Vandeilles, cette idée eût surgi dans le cœur de la jeune femme, elle s'empressa de parler alors qu'elle pouvait encore se faire illusion et se hgurer qu'elle obéissait au désir de son mari.
Depuis qu'il se savait aimé, depuis que l'étreinte du doute ne fermait plus l'entrée de son cœur à la lumière, Pablo lisait presque cà livre ouvert dans l'âme de madame Vandeilles. Devinant l'intention que la jeune femme ne s'avouait pas à elle-même, il en remercia Berthe par un regard qui fit bondir de bonheur et de confusion le cœur de madame Vandeilles.
BRA.S i>'acier. 233
Malheureusement le regard du créole et le Irouljle de Berllie ii'échappèrenl ni à Rosina ni à Cypriana.
— Avez-vous vu comme il obéit à toutes ses volontés? dit tout bas la métisse à Rosina.
Uosina ne répondit rien, mais elle mordit jusqu'au sang ses lèvres crispées.
— Eli bien! dit Bras d'Acier, puisque tout le monde. est de cet avis, nous resterons encore quelque temps ici.
Kn achevant ces paroles, il s'éloigna un peu avec Craddle, auquel il avait à faire quelques recommandations. Une querelle s'engagea presque aussitôt entre Vandeilles et Benito à propos d'une plaisanterie aigre-douce de Ribonneau, qui annonrait à chacun de ses associés un magnifique cadeau de la part de Vandeilles.
— Je sais ce que j'ai h faire, repartit ce dernier, froissé des éclats de rire des autres mineurs, et je n'ai besoin des conseils de personne.
— Cela m'eût étonné, dit Benito d'un ton aigre. J'ai remarqué que Vandeilles n'était généreux que de l'argent des autres.
— Si je ne suis pas généreux de mon or, je le suis au moins de mon sang, répliqua Vandeilles avec vivacité. Je connais beaucoup de beaux parleurs qui n'élevaient pas si haut la voix cette après-midi lorsqu'il s'agissait d'entrer dans la caverne.
— Chacun son tour, repartit Benito.
— Le vôtre n'arrive pas souvent pour le courage, dit Vandeilles.
— Demonio ! s'écria le capataz, répète donc ce que tu viens de dire.
— Parfaitement, répondit Vandeilles, qui répéta sa phrase du ton le plus insultant.
Benito s'élança sur lui en lirav.t son machete. Vandeilles, qui n'avait pas d'armes en ce moment, saisit le capataz à bras-le-corps et voulut le désarmer. Malheureusement pour le Français, Domingo, qui se trouvait auprès des combattants, étendit la jambe de façon à faire trébucher les deux adversaires. En môme temps, et comme s'il cherchait à les retenir, il donna une impulsion qui lit tomber Vandeilles sous Benito. Puis il glissa sournoisement un couteau dans les mains du capataz, qui avait laissé échapper son machete.
Le commencement de cette querelle avait échappé à Bras d'Acier, qui causait avec Bucolick un peu à l'écart.
Aux cris que poussèrent Berthe et Rosina en voyant tomber Vandeilles et Benito, Pablo s'élança d'un bond vers les deux adversaires. Il arracha Benito de dessus le Français, et lança le vaquero à l'autre bout de la pièce avec tant de force que Benito faillit se briser la tête contre le mur.
Pendant ce temps, Bucolick retenait Vandeilles, ivre de fureur.
Rosina courut à Benito, mais il se releva en proférant toutes les malédictions que pouvait lui suggérer le riche répertoire de la langue mexicaine.
— Silence ! s'écria Pablo.
Tandis que les amis de Vandeilles le contenaient à grand'peine, Berthe, qui exerçait un certain empire sur Benito, s'approcha du capalaz pour tâcher de le calmer. Malheureusement, dans l'état de jalousie et d'exaspération oîi était Rosina depuis le matin, la présence de Berthe ne pouvait arriver plus mal à propos.
— Allez-vous-en ! lui dit Rosina en la repoussant, allez retrouver votre amant !
— Rosina ! dit Berthe d'une voix douloureusement émue.
— Laissez-moi ! Croyez-vous donc que je sois dupe de votre hypocrisie?
— Bien répondu, murmura Cypriana à l'oreille de l'Espagnole, qui ne se connaissait plus.
— Je vous en conjure, Rosina, reprit madame Vandeilles avec douceur, calmez-vous, écoutez-moi.
— Non, s'écria la jalouse Californienne, que Cypriana excitait toujours, non! J'ai assez de vos mensonges. Croyezvous donc que j'ignore tout ce qui se passe entre vous et don Pablo? Ne me poussez pas à bout, ou je raconterai ce que je sais. N'ai-je pas vu ce matin encore Pablo vous baiser les mains?
— Qu'avez-vous vu? dit Vandeilles, qui n'avait entendu que les derniers mots, et qui s'approcha les yeux étincelants.
— Rosina! murmura Berthe d'une voix suppliante.
— Courage, dit Cypriana, qui vit que sa maîtresse hésitait, montrez-leiu" que vous n'avez pas peur d'eux.
Excitée par la mélisse et par Benito, Rosina répéta ce qu'elle avait dit.
— Kst-ce vrai? demanda Vandcillcs, qui devint pâle de fureur et de jalousie.
— C'est vrai, répondit l'ablo en intervenant, et de sa voix calme et ferme : Madame Vandeilles pleurait de vous savoir prisonnier. J"ai juré de vous sauver ou de périr avec vous. Madame Vandeilles m'a tendu sa main, que j'ai baisée; voilà tout.
— Oui, répondit Berlhe en baissant les yeux. Rosina se mit à rire avec amertume.
— 11 n'y a de pires aveugles que ceux qui ne veulent pas voir, dit-elle.
— Que signifient ces paroles? demanda Vandeilles avec humeur,
— Rosina, dit Pablo en interrompant la jeune femme qui allait répondre, vous jouez là un triste rôle. Vous devriez au moins sentir tout ce qu'il y a de noblesse et de générosité dans le silence de madame Vandeilles.
— Qu'elle parle si cela lui plaît, répondit l'Espagnole avec colère. Je ne veux accepter...
— El moi je vous ordonne de vous taire, s'écria Pablo, mis hors de lui par le danger que courait madame Vandeilles et par les larmes que versait la pauvre jeune femme.
— Parlez, Rosina, dit Vandeilles, je le veux.
— Allez jusqu'au bout, murmura Cypriana, qui s'épanouissait d'aise.
— Rosina ! fit Pablo d'un ton menaçant.
— Eh bien? repartit fièrement la jeune femme, oseriez-
vous donc me frapper, vous? Tenez, voici ma navajd
Frappez donc.
Pal3lo jeta le couteau à terre avec une rage contenue. S'il se fût agi d'un homme il l'eût tué sur place, mais que faire contre une femme ?
Il y eut un moment de silence. Une vive anxiété oppressait les poitrines. Chacun sentait que l'arrêt de mort d'un homme allait tomber des lèvres de l'Espagnole.
Elle-même hésitait. Peut-être regrettait-elle déjà ses paroles imprudentes, mais l'orgueil l'empêchait de reculer.
— Du courage, dona Rosina, reprit Cyprianaà voix basse, mais pâs assez bas cependant pour que Pablo ne devinât pas le sens de ses paroles.
— Misérable créature! s'écria-t-il en s'élançant vers elle. Éloigne-toi à l'instant ou, par mon saint patron, je te fais attacher à un arbre et fouetter de verges. Va-t'en!
Effrayée du regard de Pablo, la métisse s'éloigna en tremblant. Domingo et Benito voulurent prendre son parti, mais Bras d'Acier leur imposa silence.
— - Assez, dit-il avec cette voix et ce regard impérieux qui faisaient plier les plus intrépides. Il est honteux pour des hommes tels que nous de prêter plus longtemps l'oreille aux bavardages d'une femme emportée. Elle oublie qu'abuser de sa faiblesse et de son sexe pour faire le mal est une lâcheté qui ne peut lui attirer que le mépris de tous les cœurs honnêtes.
Ces derniers mots, et l'accent avec lequel Pablo les prononça, tombèrent comme un morceau de glace sur la colère de Rosina. Par une sovulainc réacliun, elle baissa la tête et fondit en larmes.
Au même instant, un coup de fusil tiré par Craddle fit tout le monde se retourner.
— A moi! dit l'Américain en se précipitant vers les sapins qui couvrai&nt la pente de la montagne.
Bucolick, Benito et Loïc s'élancèrent sur ses traces. Cinq minutes après, ils revinrent portant le corps d'un individu qu'ils avaient trouvé dans le bois. Cet homme, que la balle de Craddle avait frappé en pleine poitrine, portait un costume dans le genre de ceux des mineurs. Ce devait être un Anglais ou un Américain.
11 respirait encore, mais il ne pouvait parler. Tl succomba presque aussitôt sans avoir prononcé une seule parole.
— Vous êtes trop prompt, Craddle, dit Bras d'Acier d'un ton mécontent. Peut-être ce malheureux n'avait-il pas de mauvaises intentions.
— Alors pourquoi se cachait-il? répondit l'Américain. 11
m'a tout l'air fl'un /^ ;/.<// -/v/ h (/cr*. Voyoz pliitnt son ('qiiipcmciit. Dos armes de tout genre et pas im seul outil... et puis une figure de brigand.
L'inconnu avait, en effet, une physionomie patibulaire.
Bras d'Acier, qui connaissait tous les types des placcres, se
rangea de l'avis de Craddie. 11 lui répéta néanmoins qu'il
avait eu tort de tirer ainsi, au lieu d'appeler ses camarades
.pour cerner l'espion.
— Ma foi, répondit Craddie, il m'a semblé que son rifle était dirigé sur moi, et jai tué pour ne pas être tué moimême.
— Cet homme doit faire partie de quelque bande, dit Pablo. Il faudra éclaircir cela le plus tôt possible.
— Demain matin, alors, répondit Craddie. 11 fait trop nuit maintenant; d'ailleurs, nous sommes tous sur les dents.
— A demain, soit, dit Bras d'acier; mais il sera nécessaire de veiller cette nuit.
— Je crains que nous ne soyons entourés par quelque troupe de salteadores **, dit Craddie. Celui-ci m'a tout l'air d'un espion envoyé pour reconnaître notre position.
— Je le crois comme vous, dit Benito.
— Peut-être Goliath aura-t-il rencontré quelque camarade de son espèce, fit Vandeilles.
Personne ne répondit. Chacun partageait l'opinion du Français, et cette perspective de nouveaux dangers à courir rendait tout le monde sombre et silencieux.
Il fut décidé que deux hommes monteraient la garde à tour de rôle jusqu'au jour. Pablo déclara qu'il veillerait toute la nuit. L'inquiétude qu'il éprouvait au sujet de Berthe et de l'entretien qu'elle allait avoir avec son mari l'empêchait, eu effet, de goûter un^ instant de repos. Il aurait donné tout au monde pour qu'il lui fût possible de dire quelques mots à madame Vandeilles avant qu'elle se retirât, mais il ne put approcher d'elle.
Lorsque M. et madame Vandeilles rentrèrent dans leur cabane, tous deux étaient sous l'empire d'une vive émotion. Nous n'avons pas besoin d'expliquer les inquiétudes (jui décliiraient le cœur de la pauvre Berthe. Elle s'attendait à des questions pressantes de la part de son mari, et ne savait que
* Eusli-rangcr, voleur de grands cliemins. ** Voleurs.
lui répondre. Si sa propre vie à elle eût été seule en jeu, Berthe aurait dit simplement la vérité, au risque de tout ce qui pouvait en arriver. Mais, dans cette circonstance, elle sentait que son aveu rendrait un duel inévitable entre M. Vandeilles et Bras d'Acier. Quel que fût le vainqueur, ce combat devait avoir un résultat terrible pour la pauvre femme. Le devoir ou l'amour ferait couler ses larmes et briserait son cœur.
Quanta Vandeilles, sa vie de débauche, de café et de maison de jeu n'avait pas encore éteint dans son âme tout sentiment d'honneur. Il comprenait que s'il découvrait une intrigue entre sa femme et Pablo, il ne pouvait plus désormais rien accepter de ce dernier. Or, quelle que soit la vertu d'un homme , il y regarde à deux fois avant de jeter la fortune qu'il a dans les mains. Malgré sa jalousie, Vandeilles avait toujours devant les yeux les cent soixante mille francs de poudre de d'or qu'il devait à la générosité de Bras d'Acier, et que de nouvelles recherches allaient peut-être doubler. D'un autre côté, il se demandait avec une certainejnquiétude ce que deviendrait l'expédition s'il la privait d'un chef aussi indispensable que le gambusino. 11 était enfin dans l'état de ces gens qui veulent éclaircir un doute, tout en désirant au fond du cœur s'être trompés dans leurs conjectures.
Au lieu de se coucher en rentrant dans sa cabane, Vandeilles prit un flacon d'eau-de-vie et s'en versa un plein verre.
— Un moment, dit-il à Berthe, qui se jetait tout habillée sur son lit, j'ai à vous parler. Que signifie cette scène entre vous et Bosina?
— le n'en sais pas plus que vous là-dessus, répondit la pauvre femme, plus morte que vive.
— Il faut convenir que le moment était singulièrement choisi pour vous faire baiser la main par ce don Juan à peau de citron.
— Il vous a dit lui-même...
— On dit ce qu'on veut; mais, Dieu merci! je ne suis pas assez stupide pour croire à de pareilles sornettes. Il vous tardait donc bien d'être veuve, que vous étiez déjà en train de vous réjouir avec votre amant? Vous auriez dû au moins vous observer assez pour qu'on ne pût vous voir. Vous qui avez toujours à la bouche Irs mots de vertu, de devoir, etc., vous n'y songez guère pour votre propre compte...
nn.vs d'acier, 239
S'animant pou à pou par ses propres paroles, il arriva bientôt à un état de colère eiïrayant. Borllie, épouvantée, se sauva dans un coin, mit la léte dans ses deux mains et resta immobile et silencieuse. Cette douleur résignée ne fit qu'exaspérer davantage .M. Vandeilles.
— Voyons, s'écria-t-il, en écartant brutalement les mains de la jeune femme, répondez-moi donc, au lieu de me braver ainsi par votre impassibilité.
— Que puis-je vous répondre, dit-elle en pleurant, puisque vous ret'asez de me croire?
— Que voulait dire Rosina lorsqu'elle a parlé de circonstances qu'elle pourrait révéler sur Bras d'Acier et sur vous?
— Je l'ignore, répondit Berthe en baissant les yeux.
— Vous mentez, s'écria-t-il, vous mentez... mais je vous forcerai bien de me dire la vérité. Je veux savoir à quoi Rosina faisait allusion.
Berthe ne répondit pas.
— Berthe! reprit-il avec colère.
Même silence.
— Berlhe ! s'écria Vandeilles exaspéré, en saisissant la main de la jeune femme toujours immobile... mais répondez donc! reprit-il en grinçant les dents.
Dans sa colère, il serrait les mains de la jeune femme avec tant de brutalité qu'elle laissa échapper un cri de douleur.
— Vous me faites mal, Monsieur, dit-elle d'une voix contenue.
— Et que m'importe? reprit-il brutalement, répondez à ma question, ou, de par Dieu!.. .
11 n'acheva pas, mais le couteau qu'il venait de prendre à sa ceinture n'expliqua que trop la portée de sa menace.
Berthe le regarda d'un air de pitié méprisante, et ne répondit pas.
Animé par la jalousie, ainsi que par l'eau-de-vie qu'il avait bue machinalen)cnt, Vandeilles écumait de rage. Il était hideux cà voir. Nul ne sait jusqu'où l'aurait emporté son aveugle fureur, si deux coups frappés cà la porte n'eussent détourné son attention. A ce bruit inattendu, il sauta sur son fusil et s'élança vers la porte, qui s'ouvrit au même instant et livra passage à Rosina.
— Rosina! s'écria-t-il, tout stupéfait d'une visite si inattendue.
— Moi-même, seïïor, dit l'Espagnole, dont les yeux ronges et gonflés révélaient bien des larmes récentes.
— Vous, à pareille heure... si lard!...
— Il n'est jamais trop lard pour réparer une faute, dit la jeune femme d'une voix émue.
Puis, ne pouvant se contenir plus longtemps, elle courut se jeter aux genoux de madame Vandeilles.
— Pardon, Berthe, lui dit-elle en sanglotant, pardon de tout le chagrin que je vous ai causé... Que j'ai été méchante etinjuste envers vous! Oh! je ne me le pardonnerai jamais... J'étais folle... je ne savais plus ce que je disais... Pardonnez-moi.
— De grand cœur, ma pauvre enfant, dit Berthe en attirant la jeune femme dans ses bras.
Toutes deux s'embrassèrent en pleurant.
— Que vous êtes bonne! reprit Bosina avec exaltation... et moi... Tenez, j'ai honte de ma conduite. Tant que j'ai éiô là devant tout le monde, l'orgueil m'a soutenue; j'ai persisté dans mes injures; mais, dès que j'ai été rentrée et que j'ai repris mon sang-froid, dès que j'ai songé cà ce que je venais de faire, je me suis trouvée si méprisable que je me serais frappé la tête contre les murs, si Bcnilo ne m'en avait empêchée. Il m'a été impossible de m'endormir. Je souffrais tant que je n'aurais pu y résister davantage. Je me suis levée et je suis partie bien doucement pour ne pas réveiller Benito, qui m'aurait retenue. Ainsi, c'est bien vrai, vous me pardonnez, Berthe?
Madame Vandeilles, vivement émue, ne répondit à l'Espagnole qu'en la baisant au front.
— Tout cela est fort bien, dit Vandeilles avec humeur, mais permettez-moi de vous parier à mon tour, doua Bosina. Que s'cst-il donc passé entre madame Vandeilles et Bras d'Acier?
— Bien, Monsieur, rien je vous assure.
— Aujourd'hui peut-être; mais vous parliez d'aulres incidents, d'unmystère que vous seule connaissez. « Jeraconterai tout ce que je sais! » disiez-vous. Que signifient ces paroles?
— Le sais-je moi-même? répondit l'Espagnole; j'étais folle de douleur et je disais tout ce qui me passait par la tête.
— Cependant...
— Tenez, monsieur Vandeilles, de grâce, ne parlons plus de cette terrible scène ; ce serait me prouver que vous m'en gardez encore rancune.
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— Mais...
— Vous savez bien que nous aulres femmes nous sommes liès-inipivssionnables. Il faut me pardonner mes folies. Vous vous mettez bien en colère, vous aussi.
Il aurait fallu avoir le cu^ur bien dur pour résister aux prières, a la douce voix et au regard caressant de la belle Kspagnole. Aassi Vandeilles finit-il par se laisser fléchir.
Tandis que la jeune femme s'oubliait auprès de madame Vandeilles, une voix irritée répéta plusieurs fois le nom de Rosina dans Tenceinte du bivouac.
— Mon Dieu! c'est Benito, s'écria Rosina, qui devint toute pâle. Il doit être furieux.
— Je vais vous reconduire, dit Vandeilles, qui, comme bien des maris, réservait toute sa galanterie pour les femmes des autres.
— Oli! non, Monsieur, ce serait l'exaspérer encore; laissez-moi sortir seule.
— Je sortirai avec vous, moi, ditBerthe...
— Appelez-le plutôt, fit Vandeilles, qui se mit à héler le capataz de toute la force de ses poumons.
Benito arriva en courant.
— Rosina est ici, lui dit madame Vandeilles.
— Ici... et pourquoi?
Berthe le lui raconta de ia manière la plus favorable pour Rosina qui se montra aussitôt.
Benito avait l'air furieux.
Berthe voulut l'apaiser, mais il ne l'écouta pas.
— Adieu, dit Rosina en embrassant encore madame Vandeilles.
— Votre mari m'a l'air bien en colère, murmura Berthe à l'oreille de Rosina; j'ai peur pour vous.
L'Espagnole haussa doucement les épaules.
— Ne craignez rien, dit-elle.
— S'il allait vous frapper, vous tuer peut-être...
— Il n'y aurait qu'une méchante petite créature de moins sur la terre, répondit-elle avec un triste sourire... je serais bien vite oubliée.
En achevant ces paroles, elle pressa une dernière fois la main de Berthe et s'éloigna avec Benito.
— Ou'ètes-vous allée faire chez ce Vandeilles? lui demanda le capataz.
Elle le lui raconta simplement.
Le capataz s'était promis monts et merveilles de cette querelle entre les deux Français. Quel que Mt celui qui succombât, il espérait le partage de l'énorme part réservée à Vandeilles. La démarche de Rosina, qui détruisait tous ses plans, le mit dans une colère facile à comprendre. 11 s'ensuivit une scène comme il n'y en avait que trop souvent entre les deux époux. Rosina, cependant, ne répondit rien. Plongée dans une profonde préoccupation qui avait pour objet Pablo et madame Vandeilles, elle entendait à peine les reproches et les malédictions du Mexicain furieux. A peine fit-elle un mouvement, en le voyant la menacer de son machete. Un sourire méprisant crispa les lèvres de la jeune femme, dont les yeux étincelants soutinrent avec audace le regard sinistre du capataz.
Ce dernier, vaincu par cette indifférence et par ce mépris de la vie, lança son arme sur le sol et sortit de la cabane en blasphémant tous les saints du calendrier.
Comme il n'avait plus qu'une demi-heure pour attendre le moment de son quart, il vint trouver Bucolick, qu'il devait remplacer. Il trouva Bras d'Acier assis à côté de Tirlandais.
C'était une rude lâche que celle de Pablo. Commander aux hommes est difficile en toutes circonstances, et surtout quand il s'agit d'individus comme ceux dont Bras d'Acier avait la direction. Grâce à son énergie, à sa force, à son adresse, à son caractère, à son sang-froid et à sa bravoure, il en imposait à ces hommes possédés des passions les plus fougueuses. Les circonstances particulières dans lesquelles le plaçait sa préférence pour les Vandeilles lui faisaient cependant perdre beaucoup de son prestige et de son autorité. La hauteur, la violence, et surtout la paresse de Vandeilles lui nuisaient énormément. 11 fallait toute l'autorité du gambusino, tout le besoin qu'on avait de son expérience, pour qu'une révolte n'eût pas lieu parmi les mineurs.
Pablo ne se faisait aucune illusion et se rendait parfaitement compte des difficultés qu'il avait cà surmonter, et qui croissaient de jour en jour, mais il ne pouvait rien changer à l'état des choses. Ce soir-là, du reste, il y avait dans le cœur du créole trop d'ivresse et de bonheur pour que ses pensées ne se ressentissent pas quelque peu de l'état de son cœur. Les yeux à demi fermés, il voyait encore Berthe lui prenant les mains et le regardant avec ses grands yeux rem-
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plis d'amour. 11 rciitcndait murmurer : & Je vous aime, l'ablo. « Chacun de ces mots si doux vibrait encore à son oreille comme les sons d'une divine mélodie. En ce moment, tout avait disparu devant lui; i Elle m'aime, » telle était sa seule pensée. S'il songeait par instants aux dangers qui menaçaient encore ses compagnons, ce n'était que pour madame Vandeilles. Mais la pensée de cet amour qui planait sur lui inspirait à Pablo une telle force, une telle confiance en lui-même, qu'il se sentait capable de lutter contre les plus terribles dangers pour sauver celle qu'il aimait.
Ces pensées le tinrent éveillé toute la nuit , qui se passa du reste sans aucun accident. Il en fut de même des trois journées suivantes, pendant lesquelles on reprit les travaux, forcément suspendus le jour précédent,
La présence de l'inconnu tué par Craddle préoccupait Bras d'Acier. Il était évideut pour lui que cet homme devait faire partie d'une bande de mineurs, ou plutôt encore de bushrangers. Aussi, Pablo n'avait-il rien négligé pour vérifier ses doutes à cet égard. Il avait d'abord essayé de prendre le contre-pied de cet homme pour remonter jusqu'à son point de départ. Malheureusement, la pluie qui était tombée à torrents durant la nuit avait enlevé toutes les traces. Le gambusino ne pouvait donc se confier qu'au liasard pour diriger ses recherches.
En assez peu de temps, les mineurs recueillirent près de vingt-huit livres d'or. C'était un résultat magnifique, car le produit de la journée du travailleur des placeres ordinaires ne s'élève guère, en moyenne, qu'tà deux ou trois onces tout au plus.
Pablo, qui voyait les choses de loin, commençait déjà à songer au départ. Il s'occupait de chercher quelque cavallada mestcna (troupe de chevaux sauvages). Daus ce but, il faisait de longues excursions dans la vallée, accompagné de Benito et de Domingo, qui connaissaient tous deux parfaitement ce genre de chasse.