‹ Bras d'acierChapitre 11 sur 12 · II · texte numérisé non relu

II

Dans les grandes yiltes, 4es facilités de tout genre favorisent les amours ^ leur naissance. Les visites, les bals, Içs concerts, les pron^enades, les spectacles et les soirées offrent continuellement aux amoureux le moyen, sinon de se parler, du moins de se voir. Or, le langage de^ yeux ne manque ni d'éloquence ni de douceur.

A la campagne, )es pauyres amants ne jouissent d'aucune de ces ij'essources. Séparés la plupart du temps par de longuQ^ 4^stancQS, ils ont fort peu d'occasions de se rencontrer. Rien que pour s'absenter le dimanche, afm d'aller contempler de loin celle qu^on aime, il faut souvent un échafaudage incroyable de ruses et de petits mensonges. 11 y a bien, par-ci par-là, une partie de pêche ou de chasse, un dîner, une veillée, une noce; mais ces réunions fortuites sont tellement disséminées sur les trois cent soixante-cinq jours de l'année, qu'à moins de loger porte à porte, on ne se voit que fort rarement.

Plusieurs joiws se passèrent sans que Gustave pût revoir mademoiselle Cozic. Une visite qu'il fit à Kervohr n'eut d'autre résultat que de lui procurer un tête-

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-à-tête avec Erouann Cozic, qui lui apprit que ses sœurs étaient allées passer la journée à Tréguier, Erouann était peu amusant, mais il était le frère de Marie ; aussi Gustave resta-t-il plus d'une heure à causer avec lui,. et ne s'ennuyaT-t-il nullement. 11 était chez Marie, et parlait d*elle. En pareille circonstance, un amoureux peut s'impatienter, mais il ne s'ennuie jamais.

Quelques jours après, Fanche Lebras, ancien fermier des Kermaës, vint inviter Gustave au mariage de sa fille Yvonne. Bien certain de rencontrer à la noce les demoiselles Cozic, Gustave n'eut garde de refuser l'honnête cultivateur.

Le fameux festin de Gamache pourrait seul donner une idée de ce que sont les noces des cultivateurs aisés dans certaines parties de la Basse-Bretagne. Fanche Lebras passait pour un des richards de Trelevern, et sa fille unique, la grosse Yvonne, épousait un jeune cultivateur de Plougrescant, qui jouissait aussi de quelque fortune. Longtemps à l'arance, toutes les amies d'Yvonne avaient été convoquées pour la seconder dans ses immenses préparatifs. On avait en outre enrôlé toutes les cuisinières des environs. Celle de Kermaës, le cordon-bleu du pays, était allée offrir ses services d^ la part de madame de Kermaës, qui savait tout le plaisir que cette petite attention causerait à son ancien métayer. On comprendra facilement, du reste, quel personnel il fallait pour veiller aux fourneaux, quand on saura que le nombre des invités montait à plus de trois

itl SCÈNES DE LA VIE CONTEMPORAINE.

cents, et que les provisions auraient amplement suffi pour en défrayer le double.

On avait mis en perce cinq ou six pièces de"cidre, trois barriques de vin de Bordeaux et un petit baril d*eau-de-vie. Cent ou cent cinquante bouteilles de vin de Malaga (fabriqué à Morlaix), le vin d'extra de Thospitalité bretonne, étaient alignés en bataille, coimne des grenadiers de la vieille garde. Entassées en pyramides, les crêpes, les biscuits et les macarons se comptaient par centaines. Plusieurs g-d^eoux de Savoie gigantesques faisaient vis-à-vis à pareil nombre de nougats de dimensions colossales. Une vingtaine au moins de dindons, flanqués de trois fois autant de poulets et de canards, se prélassaient sur les tablea» en compagnie de longes de veau, de gigots de mouton, de flans d'œufs et d'immenses saladiers de crème aigre ou de lait tourné. Enfin, toute la matinée, on avait confectionné, dans de grandes marmites, du chocolat et du café, qui auraient pu, j'en conviens, être préparés d'une manière plus délicate, mais qu'il eût certainement été difficile de servir avec plus d'abondance et de cordialité. Tout.était à l'avenant.

Suivant l'usage, la desserte, renforcée de quelques pièces de bœuf et de lard, devait d'abord servir à l'alimentation des nombreux domestiques. On distribuait ensuite les restes, encore très-présentables de ce second festin, aux mendiants accourus de sept ou huit lieues à la ronde. Chacun de ces mendiants recevait en outre

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deux écuellées de cidre et une pièce de deux sous.

Tous ces détails, toutes ces observations de mœurs

ne préoccupaient que fort peu M. de Kermaës. Il ne les

envisageait que sous un seul point de vue, l'occasion de

passer quelque temps auprès de Marie. Le jeune hussard avait mis le comble à la satisfaction d'Yvonne et de son fiancé en acceptant les fonctions de garçon d'honneur ainsi qu^en leur promettant de figurer à la cérémonie en grand uniforme. Il fut amplement récompensé de ce que le vieux serviteui* de sa famille regajcdait comme une faveur insigne, car on lui donna pour fille dTionneur la seconde des demoiselles Cozic. Il aurait volontiers embrassé la grosse Yvonne lorsqu'elle lui annonça cette bonne nouvelle , en^ ajoutant d'un -air malin:

— Eh bien I notre maître, vous ne serez pas trop mal partagé, hein?... J'espère que vous ne vous plaindrez pas de moi ?

Gustave ne répondit qu'en lui appliquant sur l'épaule une tape qui aurait renversé une Parisienne et que la jeune fille, enchantée, reçut comme une gracieuse marque de satisfaction.

Enfm le grand jour arriva.

Marie, jolie comme un ange et radieuse de plaisir, donnait le bras à Gustave, et regardait de tous ses yeux le brillant uniforme que portait l'officier et qui excitait Tadmiration de la commune entière. Les mendiants, accroupis sous le porche de l'église pour attendre le pas-

sage du cortège, appelaient Gustave mon colonel ou mon général. Toute fîère de l'effet que produisait son cavalier, la petite coquette se penchait sur son bras, plus tendrement encore que de coutume, en lui racontant

les remarques de ses amies sur le costume et la per-, sonne du garçon d'honneur.

— L'uniforme, disait-elle, obtient des éloges... sans restriction.

— Et la personne ?

— Mais ces demoiselles la trouvent aussi... assez bien... Seulement...

— Eh bien ?

— Eh bieni ce n'est pas tout à fiait comme pour Tuniforme... il y a des restrictions.

— Diable I fit Gustave avec une certaine inquiétude... qu'est-ce donc ?

— On trouve que vous êtes trop mince et trop pâle, dit-elle en riant.

En Basse-Bretagne, en effet, une taille élevée, une large carrure et un teint florissant, sont les qualités constitutives du bel homme. Or, Gustave n'avait que le premier de ces avantages.

— Voilà qui rabat votre orgueil, monsieur l'officier, reprit malicieusement la jeune fille... Je parie que vous êtes furieux de l'observation de mes amies ?

— Ma foi, non ! dit-il en riant ; cela m'est bien égal. Mais vous, Marie, êtes-vous aussi de leur avis?

— Moi... je ne sais pas, vraiment... je n'y ai jamais

LA PENNÈRE DE TRELEVERN. 87

pensé... D'ailleurs, cela serait, que |e ne m'en apercevrais peut-être pas... maintenant.

— Pourquoi donc ?

— Pai;*ce que. . . dit-elle d'un air pensif.

— Eh bien ?

— Parce que... enfin... parce que!... reprit-elle en prenant tout à coup un petit ton mutin et sans achever sa phrase.

Puis elle se mit brusquement à reprocher à Çustave d'avoir accroché sa robe avec ses éperons, ce qui était complètement faux. Un instant après, elle l'attaqua de nouveau sous quelque prétexte aussi injuste. Elle le taquina ainsi toute la matinée. Quand elle croyait avoir réussi à l'impatienter, elle se mettait à rire, et, les deux mains croisées sur le bras de Gustave, elle se penchait en avant pour regarder M. de Kermaës en face, afin de voir, disait-elle, s'il était bien en colère.

Au moment départir pour Téglise, les dispositions de Marie changèrent subitement. Elle devint tout à coup aussi pensive, aussi taciturne, qu'elle avait été folle et rieuse jusque là. Pendant tout le temps que dura la messe, elle parut vivement émue... Plusieurs fois même, surtout pendant le petit discours du recteur (curé), Gustave surprit des larmes dans ses grands yeux bleus. Elle priait avec feryeur, et la foi la plus vive rayonnait dans le regard Knapide qu'elle levait ide temps en tenips vers le ciel.

— Cour qui priiez-vous donc ainsi tout à rheure, Marie? lui demanda Gustave en sortant.

— Pour Yvonne et pour son mari... d'abord.

— Et puis?

— Pour d'autres encore.

— Que vous ne voulez pas nommer ?

Elle lui jeta un regard de reproche et ne répondit pas.

— Écoutez, Marie, reprit-il, quelque chose me disait au fond du cœur que vous priiez aussi pour moi... mais je serais bien heureux de savoir que je ne me suis pas trompé et de vous Fentendre dire à vous-même.

Elle rougit un peu, et sa main pressa légèrement le bras de M. de Kermaës.

— Hélas I dit-elle enfin, pourquoi le demander? Vous ne le saviez que trop.

Puis, pour Pempêcher de la remercier, elle se mit à lui reprocher ses distractions pendant l'office, et lui fit un sermon en quatre points. Elle s'interrompit en voyant qu'il était plus occupé à contempler la mobile physionomie de la jolie prêcheuse qu'à écouter sa morale.

Pendant le dîner, qui dura plus de trois heures, Marie reprit sa folle gaîté.

En sortant de table, on se mit à danser en plein air des rondes et des dérobées^ au son d'un orchestre champêtre venu d'assez loin et composé d'un biniou, d'une bombarde et d'un tambourin. Le soir, après souper, les danses recommencèrent de plus belle ; mais, cette fois,

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elles eurent lieu dans la grange. Un instrumentiste, talU leur de profession, grimpé sur une barrique, et nanti d'un mauvais violon qu'il grattait frénétiquemeilt avec un archet formé d'un demi-cercle de tonneau, joua le même quadrille pendant toute la nuit. Il se reposait pendant les rondes et les dérobées que les danseurs chantaient en chœur. Soutenu par force rasades et bientôt couché sur son instrument par une joyeuse ivresse, le rustique Musard accomplit sa tâche jusqu'au bout avec tant de conscience et de vigueur, qu'à la fin de la soirée il ne restait qu'une corde à son violon et dix crins tout au plus à son archet.

Malgré son apparence frêle et délicate, Marie avait dansé toute la journée. Les représentations de sa mère ne purent la faire renoncer à une seule contredanse. Suivant l'expression de madame Cozic, la jeune fille était dépassée. Grâce à cette animation, elle ne se ressentit nullement d'une journée si fatigante. On se sépara fort tard. Il fallait pourtant recommencer le lendemain, car on devait conduire la mariée à la maison du futur.

La mère de Gustave, dont l'attentive bonté prévoyait les^ moindres désirs d'un fils chéri, lui avait permis de disposer de leur voiture. A cette époque, un carrosse n'était pas chose commune dans nos campagnes. Il y en avait,, tout au plus, deux ou trois dans un rayon de sept à huit lieues. Gustave s'empressa d'offrir la calèche pour conduire les mariés. Si cette proposition, im peu en dehors des traditions du château, fit grommeler tout bas

M. de Kermaës père, Yvonne et son époux en furent tellement flattés, qu'ils ne savaient comment exprimer leur reconnaissance. Deux places furent naturellement réservées au garçon et à la fille d'honneur. Le lourd et massif carrosse, auquel un cocher de fiacre de notre temps rougirait d'atteler ses maigres rosses, passait, à cette époque, pour une des merveilles du lieu et ne sortait que dans les grandes occasions. D'ailleurs, tout était nouveauté, tout était plaisir pour Marie, qui venait à peine de quitter le couvent. Ses plus longues excursions ne lui avaient jamais fait perdre de vue les clochers de Lannionou de Tréguier. Elle semblait si contente, si émerveillée de s'étendre sur les coussins en velours de la calèche, et de se sentir rapidement emportée sans secousses ni cahots, dans une belle voiture, que Gustave était heureux lui-même rien qu'à contempler la joie enfantine qui rayohnait dans les grands yeux de la petite Bretonne.

— Vous aimez donc bien à voyager en voiture^ Marie? lui demanda-t-il en arrivant à Plougrescant.

— Oh oui! répondit-elle, c'est si amusant !... et puis nous étions si bien là tous les quatre !

Il y a des inflexions de voix que rien ne saurait rendre, et dont deux cœurs qui s'aiment ont seuls le secret. La manière dont Marie avait prononcé sa dernière phrase révélait tous les mystères de son âme aimante et naïve.

Cette journée fut, à peu de chose près, la répétition

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de ce qui s'était passé la veille. Marie eut un grand succès parmi les jeunes gens de Plougrescant.

— Jçimais je ne m'étais autant amusée que ces deux jours-ci, dit-elle à Gustave, vers la fin de la soirée, avec une sorte de mélancolie... Tenez, monsieur Gustave, je suis trop heureuse maintenant... Vous verrez qu'avant longtemps il m'arrivera quelque chagrin.

De son côté, Gustave songeait tristement qu'une fois toutes ces fêtes terminées, les occasions de revoir Marie deviendraient bien rares. A force d'y penser, il lui vint à ridée que le petit bois de Ploumaria, si rapproché de Kervohr, serait un endroit bien propice à leurs entretiens et qu'il serait facile de s'y rencontrer chaque jour. Il en parla aussitôt à Marie, en la priant de s'y rendre le lendemain... Elle devint sérieuse et refusa. Il insista, il supplia... Elle persista dans son refus, et parut même blessée de l'obstination du jeune officier.

Têtu comme un vrai Bas-Breton, ce dernier revint à la charge et finit par impatienter Marie, qui n'était pas d'ailleurs, ce soir-là, dans son état habituel. La fatigue qu'elle commençait à ressentir, quoiqu'elle ne voulût pas l'avouer, agissait à son insu sur son organisation nerveuse, et lui causait une sorte d'agitation et de malaise. Pour mettre fin aux instances de Gustave, elle prit le bras d'un des amis du marié. Job (Joseph) Larmor, le plus célèbre souleur (1) du canton. Déjà contrarié du re-

(I) La ioule, maintenant défendue, était un des jeux les plui dangeraui et 1^ ylot rfQçpuaét m BreUgnc.

fus de Marie, Kermaës fut doublement piqué en la voyant le quitter pour un autre cavalier. Il affecta de ne plus

chercher à lui parler, et se mit à causer avec d'autres jennes filles.

Au bout de quelques instants, on commença à danser une ronde, durant laquelle chacun, entrant dans le cercle au refrain, avait le droit d*embrasser une personne de son choix. Lorsque ce fut au tour de Gustave, 0 fit, malgré lui, quelques pas du côté de Marie, dont les yeux baissés et le corsage palpitant décelaient une certaine anxiété. Au même instant, Job Larmor, qui tenait la main de la jeunç fille, se pencha vers elle et lui dit quelques mots. Il n'en fallut pas davantage pour renouveler le dépit de Gustave ; se détournant brusquement, il alla embrasser la jeune et jolie fille d'un notaire des environs.

Marie devint très-pàle ; mais presqu'aussitôt elle se remit à causer en riant avec son danseur, et ce fîit ce dernier qu'elle embrassa un moment après. Gustave s'en vengea en ne dérobant pas une seule fois mademoiselle Cozic, que se disputaient tous les jeunes gens de Plougresdant.

Comme on avait près de trois lieues kfeire pour s'en retourner, la soirée devait naturellement se terminer de meilleure heure que la veille. Les grands parents ne tardèrent pas à signifier qu'on ne danserait plus qu'une seule et dernière ronde.

A cette annonce, la gaîté de Marie s'évanouit tout à

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coup. Son regard, d'abord inquiet, exprima bientôt un douloureux reproche. Pour résister à la tendre et mukte prière de ses grands yeux, il fallait avoir un cœur de tigre ; mais un jaloux est plus impitoyable qu'un tigre. D'ailleurs, Gustave était d'autant plus furieux qu'il regrettait amèrement d'avoir si mal profité de cette soirée, dont il s'était promis tant de plaisir. Il s'entêta dans sa bouderie et continua k éviter Marie, au lieu de la seconder dans les tentatives qu'elle faisait pour se débarrasser de Job Larmor.

Pour comble de malheur, il pleuvait à verse quand on se mit en route, et Gustave ne put se dispenser d'offrir sa place dans la calèche à quelques voisines, qui s'empressèrent d'y abriter leurs coiffes ou leurs chapeaux. Quant à l'officier, il revint sans manteau et sous la pluie, dans une affreuse carriole, fort peu suspendue et nullement couverte, tirée par un cheval de ferme, aussi insensible au fouet qu'à la voix.

A peine en voiture, les compa*gnons du hussard glissèrent sous les banquettes et entamèrent un trio de ronflements qu'ils soutinrent, avec force variations, pendant toute la route. Le jeune officier se vit donc obligé de conduire, et ne rentra que fort tard à Kermaës, mouillé jusqu'aux os, et de fort mauvaise humeur. Il se coucha en maudissant le temps, la carriole, le cheval, la noce, Marie et lui-même, et s'endormit en roulant les plus sombres pensées.

94 SCiNSS DE LA VIS CONTEMPORAINE.

Toutes ces mésaventures [avaient tellement aigri le caractère de Gustave, que, le lendemain, il lui restait encore un levain de mauvaise humeur. 11 était pourtant sur le point de se mettre en route pour se rendre à un pardon où les demoiselles Cozic devaient se trouver, lorsque Paturon vint faire une visite à Kermaës. A peine assis, ce dernier commença à défiler son chapelet de nouvelles. Entre autres choses, il raconta que Job Larmor, le beau souleur de Plougrescant, avait profité du pardon pour venir rapporter un €hàle oublié la veille par madame Cozic, et qu'il était resté à dîner à Kervohr. Par suite de l'injustice commune à tous les jaloux, Gustave sentit renaître ses griefs imaginaires contre Marie. Au lieu d'aller au pardon, il partit pour la chasse.

11 n'avait pas traversé trois champs qu'il s'en voulait déjà de sa sottise, mais il était trop tard. L'amour-propre ne lui permettait plus de reculer. Le diable se mit de la partie pour faire enrager notre chasseur ; Gustave tira ^n dépit du bon sens, et fut obligé de rentrer au château sans avoir tué d'autre gibier qu'une malheureuse perdrix.

hk PENNÈRE DE TRELEVERIf* 95

L'oncle Dumier, naturellement taquin, le plaisanta sur le triste résultat de sa chasse pendant une bonne partie du souper, auquel assistait Paturon. Ce dernier profita de ces plaisanteries pour donner à Gustave le coup de pied de Tâne, en lui lançant deux ou trois pointes de l'air le plus bénin. Gustave, de nature peu endurante, éprouvait une envie féroce de répondre à Paturon par quelque grosse impertinence. La présence de sa famille ne lui permettant pas de s^accorder cette petite consolation, il n'eut d'autre ressource que d'aller se coucher aussitôt après le repas, pour mettre fin plus vite à cette néfaste journée.

Quand il s'éveilla, le soleil, s'élevant à l'horizon, éclairait déjà les campagnes, et faisait étinceler au loin, sous ses ardents rayons, la mer houleuse, q[ui semblait rouler des vagues de pourpre,, d'or et d'argent. Les oiseaux voltigeaient de branche en branche, et chantaient gaîment dans le jardin en déjeunant aux dépens des espaliers. Une brise légère, agitant la cime des arbres, inclinait mollement sur les flots les voiles blanches des gabarres et des bateaux de pêche qui se croisaient au milieu des rochers. Tout présageait une belle journée.

Une demi-heure après, Gustave partait pour la chasse, le fusil sur Tépaule et la gibecière garnie de gigantesques sandwiches, qu'accompagnaient un demi-poulet, et un petit flacon d'osier rempli de vin d^Espagne.

A deux heures de l'après-midi, il avait déjà rétabli sa réputation de chasseur par le meurtre de quinze perdrix et d'un lièvre. 11 se trouvait alors dans les environs du

petit bois de Ploumtria, qui touche d'un côté à la grève, et s'étend de l'autre jusqu'à trois ou quatre portées de fusil de Kervohr.

Après avoir suivi la lisière du bois du côté de la baie, Gustave se mit à parcourir la grève, fort attentif en apparence à poursuivre quelques bandes de chevaliers (petits oiseaux de mer), qui picoraient au bord des vagues. En réalité, il ne pensait qu'à trouver un moyen de revoir Marie. 11 lui semblait qu'un secret pressentiment aurait dû amener la jeune fille à Ploumaria, juste au moment où il y arrivai! lui-même. 11 lui eu voulait presque de son absence.

Ce qu'il -y avait de plus sinîple à faire, c'était d'aller tout bonnement faire une visite à Kervohr, mais Gustave en était empêché par son amour-propre de jaloux, ainsi que par cette timidité commune à tous les amoureux, qui se font une affaire d'état des choses les plus naturelles. 11 finit pourtant par se mettre en route pour Kervohr, avec le projet d'offrir quelques perdrix à la famille Cozic.

La tête basse, Gustave longeait le taillis en ruminant comme un diplomate chaque phrase du discours qui devait accompagner son présent,, lorsqu'il entendit soudain de l'autre côté du fossé (1) une petite

0) Od appelle fo^é^ en Bretagne, les smonccllements de terre faits eu ' forme de talas qui séparent les champs. Us ont souvent deux ou trois mètres de hauteur, et sont, en outre, surmontés d'ajuncs épineux très-fourrés, parmi lesquels poussent quelques chênes rabougris. Il y a presque tot^jours de chaque coté de ces talus, ttoe douye assez profonde; où s'écouleut les eaux.

LA PENNÈRE DE TRELEVERN. 97

toux qui le fit tressaillir de la lête aux pieds. Sans prendre le temps de chercher un passage, Gustave escalada Je fossé en deux bonds, et se laissa glisser dans le bois aux pieds djB Marie Cozic.

La jeune fille avait entendu de loin les coups de fusil que Gustave tirait sur la grève, et, devinant sa présence, elle était accourue si vite, si vite, quelle en était encore tout essoufflée. Elle essaya pourtant de prendre un petit air boudeur, et commença par gronder bien fort le jeune officier de sa maussaderie des deux jours précédents, mais son regard n'était pas toujours d'accord avec ses paroles. De son côté, Gustave récriminait vivement à propos du beau souleur de Plougrescant. Sa jalousie ne semblait pas trop déplaire à Marie, bien qu'elle prétendît le contraire, et qu^elle prît sa plus grosse voix pour appeler Gustave vilain j'alovx. La paix ne tarda pas à se conclure, et tous les petits griefs furent promptement oubliés.

Les deux jeunes gens avaient tant de choses à se dire, tant d^explications à échanger, qu'ils restèrent bien longtemps à côté l'un de l^autre, tantôt se parlant à voix kasse, tantôt se contemplant avec un bonheur silencieux qui rayonnait de leurs cœurs dans leurs regards. Ce qu'ils éprouvaient, nous n'essaierons pas de le décrire. Ceux-là seuls qui oht aimé peuveïit le comprendre. Rien au monde ne saurait exprimer les sensations infinies, les folles aspirations, les ardentes rêveries qui gonflent les poitrines et semblent passer d'un cœur dans l'autre à chaque pression des mains entrelacées. De même que

l€^ accords de divers instruments s'u^ôa^at, ^ çonfoQ 4e(it pour ne former qu^une seule et mém^ sypy)Uopi9, de même le cbant des oiseaux, le murmure des vagues, les parfums pénétrants de la grève ^ de la câjQfip^gne, ia douce fraîcheur de l'air.., toutes l^s .$(\9ves ii^pressions de la nature, enfin... n'arrivaient a^^ dpè^x^i^nants que perdues, noy^s dans rintjjne b^n^pj^e dont l'a- ' mour inondait lewrs cçbi^ts.

Lor^e le brouillard du soir, enyaj^i^^ant l£^ grève, le$ avisrtit qù'i) fallait epfin se séparer, il ]^ur sembla sortir d'un songe. Chacun d'ejux s'aperfiut qii'il avait oublié de dire les trois quarts dps c|[ioses dojQ^ il pomplait parler. Us revinrent di)^ fois sur leurs pa^ ayant de pouvoir se quitter. .

Depuis ce jour, presqi^e \çm leurs après^giiçii se pasr

gèrent dans le bois de Plouinaria, où Mpi^ accourait àès

qu'elle pouvait trouver un prétexte pour s'échapper de

Kervohr, Quant à Gustave, il partait 1<^ îçattip de feonfle

heure, le lusil sur l'épaule, et ne rentrât qii'^ paidi pour

dîner avec sa famille. Puis, fort pressa pn apparence ^

se remettre en chasse, il se levait de ta^le un peu aviaji^

la fin du repas pour aller prendre son dessert k l'oflâcie«

Gela étonnait et flattait beaucoup la vieille cjiMSiiDièjne,

fort intriguée de yoir à un officier de cav^erie un goût

ai prononcé ppur les gâteauk et les sucreries, mais \c^

fière de cet honunage rendu à ses talents. Médpr, le bel

épagneul de Gustave, l'attendait, couché au soleil, à la

porte de la cour. Dès qu'il reconn.ai^ait le pis^s de soç

maître, il s'élançait et le précédait joyeusemeot, mi^

LA PEÎÏ^IbÉ de ÏRËiEVËKii. êi

que éuëfave eût besoin të liïl îridiquer le thémh 8 ôuî-

vre.

Afin de ne pas éveiller les soupçons et de dérocïleï les curieux, M. de Kermaes commençait pi^ûdemiiient par tourner le dos à Kervohr, et n'afrivait à Ploumariâ qu'après un assez long détour. Il s^enfonçait dans le bois, s'asseyait aii même endroit 6ù Marié s'était âsasô là Veille, et attendait son amie, songeant à elle et se rappelant tous les détails de leur dernière entrevue. Il l'entendait bientôt arriver à travers le feuillage, et courait au-devant d'elle. Puis, tous deui s'asseyaient siir l'herbe, au milieu du boià, et partageaient le contenu du càrnier de Gustave. Marie apportait souvent des crê'^es dé âaf façon, que Gustave trouvait délicieuses, bu des fruits du jardin de Kervohr, cueillis par les jolies mains que Pbfficier aimait tant ^ à baiser. Quelles joyeuses collation^ ils faisaient tous deux, se disputant les morceaux, ôu se forçant réciproquement à les prendre, se itftîriant à fout propos, et se réconciliant pour recommencer bien vite une aulre querelle I

Le seiil témoin de leurs jeux et de leurs ètifaliitiTlâgés était maître Médor, qui, couché à leurs pieds, finissait presque toujours par avoir la meilleure paitt du goûtei^. n s'approchait pas à pas de Marie, de manière à venir appuyer familièrement sa grosse tête sur les genoux de la jeune fille. Puis, il suivait chaque morcëaîù qu'elle portait a sa bouche d'un regard si éloc^èht, qùé Marïë se hàtdit dé partager avec lui. Lorsqu'on faisait trbf) àt-

tenclre sa part au solliciteur, il ne tardait pas à protester par un crescendo de gémissements contre une attente

trop prolongée.

Marie l!avaitpris en grande affection, et le rusé matois le savait bien. Dès qu'il avait commis quelque méfait, il se glissait promptement auprès d'elle en prenant iln air de piteuse contrition qui allait tout de suite au cœur de la jeune fille. Posant sa petite main sur les oreilles du coupable, elle le couvrait de sa protection toute-puissànte. Alors, l'épagneul, parfaitement rassuré, se couchait aux pieds de sa protectrice en regardant Gustave d'un air de béatitude sournoise, qui prouvait assez qu'il se savait désormais à l'abri de sa colère.

Médor était, du reste, fort utile aux jeunes gens, en ce qu'il servait de sentinelle avancée et les avertissait dès que quelqu'un s'approchait du bois. Quand les amants le voyaient lever la tête, dresser les oreilles et grogner sourdement, ils se hâtaient de baisser la voix ou de se réfugier dans le fourré. Lorsque le danger avait disparu, Gustave et Marie reprenaient leur poste favori, semblables à ces oiseaux qui, chassés par un coup de fusil, reviennent sur la même branche reprendre leurs chants et leurs jeux.

Quelquefois, après avoir longtemps exploré du regard le rivage et les qhamps d'alentour, les deux jeunes gens descendaient sur la grève et se promenaient le long de la lisière du bois. Plus souvent encore, saisissant le moment propice, ils grimpaient par un sentier escarpé jus-

LA PENNÈRE DE TRELEVERN. 101

qu'au sommet de la falaise, et se blottissaient dans un enfoncement de rochers, di^osés de telle sorte par la nature, que, du côté de la terre, il était impossible de les découvrir. Ils restaient là des heures entières à causer de leur amour, ou bien à regarder les vagues, dont Técupae jaillissait jusqu'à eux, les oiseaux de mer dispersés sur les herbiers, ou rasant les flots de leur aile rapide, les barques de pêcheurs mouillées dans le lointain et les navires qui apparaissaient comme un point blanc à l'horizon brumeux.

Deux après-midi de suite, Marie manqua au rendezvous. Le troisième jour, elle n'y vint pas encore. Après une assez longue attente, Gustave ne put résister à son inquiétude. Prenant son courage à deux mains, il entra résolument chez les Cozic.

— La chasse m'a conduit de ce côté, leur dit-il, et je n'ai pas voulu passer si près de Kervohr sans vous sou- - haiter le bonjour.

Il craignait un peu que les Cozic ne se doutassent de quelque chose ; mais leur accueil plein de franchise et de joyeuse cordialité le rassura complètement. Marianne seule lui jeta un regard moqueur, qui lui fit voir qu'elle soupçonnait un autre motif à sa visite.

Lorsqu'il entra, les deux hommes fumaient silencieusement leurs pipes sur les bancs fixés à la muraille en dedans du foyer de la cuisine. Madame Cozic et ses deux filles tricotaient ou brodaient près de la table, sur laouelle une douzaine d'éciielles çn terre, remplies de

i02 SCÈlfES DE LA VIS fiOftlT Kltl^OflilNE.

lait rièot (1) et ganbies de emUëi^s dé bols, ^i^t Sfmétfi(|aeiiîent rangées àùtowf d'uÈÔè tof-ék^ (Vj dé paille dèsânéë à soutenir là bassinée ée jp^sè, ou bouillie de sarrasin, qui cuisait en ce inoiifent ittr le ifeii. Dti ]^àin d'brge et du beiflte, placés à côté, cbfnjfflélàîént la collation jlréparéé pour les ouvriers et les doriïèstiqtteàs de Kfervohr.

L'arriTée dé M. de Kermaês toit tout le rtioùdé sdr piëd^ et pMd^iisit Tefifet d'un iMranlé-bâs de cottibât. Bon gré, mai gré, on le fît passer au salon, dont on CftHrrit précipitamment les volets. Sùivaitt ftisagé des caïUpagneià, on apporta des rafratchisseuiéQts de toute é^ifèce. Le père coiinrt à la cave chefrchier du vin de Malaga; Le fils alla tirer un pot de cidre. Pendant ce teinfià, Marianne et sa mère remplissaient deux às^ttés ;cte crêpe» et de macarons.

Msrie aussi s'était leiée du siège où elle travaillait tristement. Tout émue encore de cette visite inâttehâuie, i^ôiigiâsârit et pâlissant tour à tour, elle courait de droite et de gàiiche, Saris trop savoir ce qu'elle cherchait, et h'Ëvànçait à riefï inalgré son eiriprèsseihetit. Ses yeùk, Côntinùelleriient fixés sur Gusiavè, s'occupaient Men plus d'échanger des regards d'intelligëhèe dVec le jëtiîie homme, que de surveiller la symétrie dés pêches ^'elle disposait sut* une assiette. Aiissi la pyramide s'ëfcrioùte-

{!) Lait aigre d'un goût agréable et rafraîchissant.

.. {%) Cercle en paille tress^o, dans le genre de ceux dont on se sert poi^r porter dés faràèaut ïiïf la tête.

EA PBNNÊBB Dfi TRELBVBRKi 106

t-eI1é àtt Crémier moti^zemeilt ûpse fit Marie pour en €ftfit. Là pauvre petite resta toute confuse de sa maladresse et des plaisanteries de ses parents.

Tandis qu^agenouiUé près de Marie, Gustave Taidait à faire la chasse aux fruits qui roulaierit sur le plancher» elle lui dit tout bas avec vivacité :

— Il m'a été impossible d'aller à Ploranaria ces trois jours-ci... Ma sœur ne me quitté pas un instant.. EHe a quelques soupçons. . . Ce doit être M. Pâturoù qui Ta prévenue... Vous n^êtes pas fâché contre moi, n'est-ce pas, monsieur Gustave?

Là pauvre enfiant avait les larmes aut yeux en pariant ainsi.

Pour toute réponse, Gustave feignit de vouloir ramasser une pêche que Marie tenait déjà. Leurs mains se rehcontrèrent et échangèrent une tendre pression. La jetme fille reprit aussitôt sa gaîté ; elle reconstruisit sa pyramide sur des basés plus régulières et se défendit Vaillairimeht contre les plaisanteries de son frère et de sa sœur.

Lorsque Gustave quitta les Co^ic, Eroùaim voulut Taccolfnpagnér pour lui montrer deux compagnies de perdrix qu'il connaissait dans les environs. Une adroite insinuation de Urne amena son père à proposer que toute la Êimîlïe vînt reconduire M. de Kèniiaëà un bont de chemin. Les deux amants eurent ainsi quelques Dfiinutés de pluâ à passer ensemble, ètiais ils faillirent s'en repentir, grâce à maître Mèdor, cjué Gustave avait pré-

demment laissé à la porte de la cour, et auquel il ne songeait plus. Dès que Tépagneul les vit arriver, il s'élança vers Gustave d^abord, puis vers Marie, à laquelle il fit tant de caresses, tant de chère (suivant une expression du pays ) , que les amants faillirent se déconcerter. Madame Cozic, continuellement souffrante, n'avait pu les accompagner, mais leur embarras fut remarqué par la sœur aînée, dont les plaisanteries, fort intelligibles pour Marie et pour Gustave, prouvèrent à ce dernier que Marianne avait plus de pénétration que son père et que son frère. Ceux-ci ne se doutèrent de rien, et ne firent que rire de cet incident, qu^ils ne cherchèrent même pas à s'expliquer. La situation, néanmoins, devenait d^autant plus embarrassante, que Médor, prenant pour un jeu les efforts de Marie pour le repousser, continuait de plus belle ses démonstrations intempestives.

En ce moment critique, Gustave avisa par bonheur le tablier de Marianne, un vrai tablier de ménagère, dont les vastes poches s^entr'ouvraient sous le poids d'un trousseau d'énormes clefs. Il glissa adroitement dans un de ces profonds réceptacles deux ou trois crêpes sucrées que madame Cozic avait mises bon gré, mal gré, dans son carnier. Puis il désigna du geste et de l'œil à Médor la poche qui renfermait les friandises que leur parfiun n tarda pas à déceler à l'odorat exercé de l'épagneul.

La gourmandise l'emporta sur l^amitié. L'ingrat abandonna Marie pour venir faire le beau devant Marianne.

LA PENNÈKE DE TRELEVERN. 105

Lui léchant les mains, mordillant le bout de ses souliers, se dressant debout devant elle, l'œil toujours fixé sur la bienheureuse poche, il s'évertuait en vain à faire comprendre à mademoiselle Cozic ce qu'il attendait de sa munificence. Ce fut alors le tour de la pauvre iMarianne d'être tourmentée par sa ëœur. Celle-ci lui rendit avec usure toutes ses plaisanteries.

On arriva ainsi à Fendroit marqué pour la séparation. Gustave s'éloigna avec Médor, dont l'œil désolé suivi longtemps encore l'inexorable poche que toutes ses bassesses n'avaient pu faire ouvrir.

Marie ne s'était point trompée en attribuant aux manœuvres de Paturon la défiance de sa sœur aînée. Naturellement bonne et indulgente, Marianne fut assez généreuse pour ne pas communiquer ses soupçons à madame Cozic ; mais, à partir de ce moment, elle surveilla Marie de si près que celle-ci ne put s'absenter que bien difficilement et seulement pour quelques minutes. Après l'avoir inutilement attendue quelquefcris trois ou quatre jours de suite, à peine Gustave avait-il le temps de lui serrer la main et de lui dire quelques mots.

!06 SCÈNES 0fi LA VIE GOfftÈfel>^dllAINe.

Je ne sais ito^ ce qu'ils iraient devenus sans une indisposition qui força madame Cozic à garder le lit et obligea ses filles à se relever dans sa chaml)r6i afin de lui tenir toujours compagnie. Malgré ce surcroît d'embarras, Marianne essaya bien eiicofré dé continuer sa surveillance; mlais, outre la direction de la maisom, dont elle était déjà chargée, il lui fallait désormais soigner sa mère et la remplacer dans tous les petits détails de ménage que la bonne femme S'était réservés jusque là. 11 lui devint bientôt impossible de lutter contre là diplomatie d'une jeune fille dont toutes les pensées, dirigées vers un seul but, ne laissaient jamais passer la moindre occasion de s'échapper. Dieu sait d'ailleurs toutes les ruses, tous les prétextes que l'amour inspirait à Marie. Elle les racontait à Gustave à chacune de leurs entrevues, tantôt riant avec lui du succès de son adresse, tantôt pleurant de ce qu'elle appelait ses mensonges et ses folies.

— îe vous en prie, lui disait-elle quelquefois, ne venez Çlus à t^loumaria. Chaque matin, je prends la résolution de n'y plus venir moi-même. . . puis, quand arrive l'heure de notre rendez-vous, je pense que vous êtes là, que vous m'attendez , et je n'ii plus là forcé de résister à l'envie de vous voir. C'est bien mal... et pehdant que ma pauvre mère est malade surtout!... Je vous en conjiu^,

Gustave, ayez du courâgie pour nous deux : ne venez i)lùi

Èîlè disait cela d'une voix si douce, si tendre, avec

aussi incapable qu'elle d'iin pareil sacpfiçe. Tian); g^^ djora 1^ )Bal^4i9 ^e madaoïe Çoziç, ils çQntjjQ.^èrejQt ^ se voir ainsi prçsqu^ îous les jours. M^s, lorsque ]^ m^ commença à se rétablir, leurs entrevues i^fopaqère^t de devenir tout ^ussi rares que précédenjmeîft.

— Tepez, Gustave, lui dis^t i^> jpi||' %mQ^ j§ fiççâ? vraiment cjue je deviens folle. Tout Ig t^jpps qu^ is^ pauvre mère a été couchée, je pleurais 4^ \^ YPÛ* Q^lade. J'aurais voulu prendre pour moi toutqss^ sp^jf-^ france^ Eh bien I maintenant que le bp.n Dieu Ja Ç4érit, je me surprends encore à pleurer en songeant que i)ien-

tôt je ne vous verrai presque plus.

Plus elle lui racontait les sermons de sa soeur, quj J,i^ reprochait souvent la froideur qu'elle témoignait ^ son ancien soupirant, Sidoine Paturon, phaque visite du Pî-

card à Kervohr était suivie d'un redoublement de sur-

veillance. Gustave le détestait d'autant plus qu'il le soupçonnait depuis longtemps d'épier furtivement ses démarches. 11 aurait donné tout au monde pour surjpriBndre Sidoine en flagrant délit d'espionnage, mais nul indice ne venait lui fournir l'occasion qu'il désirait.

Une après-midi, la mère de Gustave retint ce dernier un peu plus longtemps que d'habitude dans la salle à manger. Le dîner était terminé depuis quelques minutes lorsqu'il put enfin se mettre en route pour son cher petit bois de Ploiunaria. Au moment où il partit, toute la f^r mille était déjà descendue au jardin avec maître p^it^Uf

108 SCÈNES DE Là VIE CONTEMPORAINE.

ron que Toncle Dumier avait encore eu Tidée d'inviter à dîner ce jour-là.

Tandis que, longeant extéridurement les murs du jardin, Gustave passait près de la petite porte de sortie, il fut aperçu par M. Dumier. Grimpé sur une échelle, ce dernier s'occupait à installer des filets pour protéger son raisin contre le maraudage des oiseaux. Il lança au hussard quelques* plaisanteries que le jeune homme ne fit pas semblant d'entendre. Tout en donnant au diable son cher parent, Gustave continuait rapidement son chemin, lorsqu'on jetant un regard derrière lui, il vit M. Dumier se détourner pour parler à quelqu'un. Il suivit la direction de ses yeux, et crut distinguer, à travers le feuillage de la vigne, une chevelure rousse et mal peignée qui disparut presque aussitôt.

Arrivé à quelque distance, Gustave s'arrêta pour écouter. Il lui sembla entendre refermer avec précaution la petite porte du jardin donnant sur les champs.

— Parbleu, se dit-il, ce doit être mon ami Paturon.

C'était bien lui, en effet.

Une fois Gustave sur ses gardes, il lui fut facile de se convaincre que Paturon le suivait de loin avec les plus grandes précautions. Le plan du hussard fut bientôt arrêté. Il continua quelque temps à marcher très-vite dans la même direction, sans laisser paraître aucun signe de méfiance. Puis, profitant d'un moment où Paturon l'avait perdu de vue, il se blottit précipitamment dans une douve profonde, protégée par un énorme talus. La main

LA PENxNÈRE ÙÉ tRËLlCVËUN, 109

ôur le collier de Médor, un genou en terre et retenant sa respiration, il attendit son trop fidèle Achate, dans la position du braconnier à raffCit. Un instant après, il lui sembla que son gibier s'arrêtait de Tautre côté du fossé, se livrant, sans doute, à une inspection préalable avant de s'aventurer plus loin. Ne voyant personne et croyant Gustave devant lui. Paturon sauta dans le champ, qu'il traversa en courant jusqu'à l'autre fossé;, là, il s'arrêta encore.

Placé dans la douve, à une soixantaine de pas de Gustave qu'il venait de dépasser, et regardant à travers les ajoncs du fossé, le Picard tournait le dos à M. de Kermaës. Malheureusement pour l'espion, un des coups du fusil de Gustave était chargé à cendrée, en Thonneur des cailles assez communes à cette époque. Le jeune officier ne put résister à la tentation. Ajustant soigneusement un infortuné linot qui sautillait sur l'herbe tout près de maître Sidoine, il lit feu, avec le secret espoir que quelques grains égarés se chargeraient de punir Paturon de son espionnage et de ses méchants rapports. L'oiseau resta sur place; mais on entendit un cri effroyable, qui ne devait pas certainement provenir du gosier du pauvre linof. Quant à Paturon, il avait disparu dans les épines et les ortiesdont la douve était remplie. Seul vestige de sa disparition, son chapeau, accroché à une branche, s'agitait au gré du vent comme pour appeler au secours de son infortuné propriétaire.

Au moment ou Gustave arrivait près du blessé pour

lui porter secours, non sans quelque crainte d'avoir poussé sa vengeance trop loin, il vit tout à coup Paturon surgir de la douve, en jetant un regard effaré de son côté, et s'enfuir aussitôt de toute la vitesse de ses jambes, sans même se donner le temps de reprendre son chapeau. Supposant sans doute à M. de Kermaës les intentions les plus féroces, il arpentait rapidement le terrain. Gustave se hâta de ramasser et chapeau et linot, et partit aussi à toute vitesse, précédé de Médor, fort joyeux de ce nouveau genre de chasse. L'épagneul menait Paturon comme il eût mené un lièvre au déboulé, et dunnuù comme un. vrai chien courant. Au bout d'un quart d'heure, le gibier, littéralement forcé, se laissa lourdement choir sur l'herbe, sans même essayer de faire tête à la meute. Paturon s'attendait évidemment à recevoir une rude correction. Il resta tout ébahi lorsqu'il entendit Gustave lui adresser force excuses d^une voix à laquelle l'essoufflement donnait une touchante expression d'intérêt.

— Gomment diable, aussi, aurais-je deviné que vous étiez là herborisant au milieu des ronces? lui dit Kermaës.

Sidoine ne répondit d abord que par une sorte de grognement.

— Vous deviez bien me voir, pourtant? murmura-t-il

enfin.

— Pensez-vous, par hasard que je Taifait exprès? s'écria Gustave avec une inflexion de voix à la fois com-

pâtissante et moqueuse. Ahl Paturon!... Paturon!... Comment pouvez- vous me croire tant de noirceur dans Fàme?..*,. D'ailleurs^ quel motif aurais-j.e de vous en vouloir?

— Aucun, bien sûr... aucun! fit le Picard embarrassé; mais souvent on se figure... on croit...

— Allons donc!... Quelques mauvaises langues m'ont, il est vrai, raconté que vous aviez fait je ne sais quelles histoires sur mon compte, que vous m'aviez plusieurs fois suivi furtivement... mais vous pensez bien que je n^ai pas cru un seul mot de tout cela.

,^ Ce sont d'alfreuse^ çalpjpçmie^, jnurpura Siçlpine fppt p'iu ra^ur^.

-^ Pafbleu ! je ji'pix e^i pas 4P^té un seul momçnt, mo^ bon JPât^rpjgi,. Vpus comprenez, du reste, que si j'avais cru quelqu'un capable d^une p<3M:e^lle infamie, ce ju^est p^s du ploçpb à caille que j,e \\à jaurais envpyé, iB^s une bs^le de pistolet ou .si:if: jipui^ de fer clans la poitrine.

-^ U faudrait êt^e bien certain, fit Pàturpn dont les .dents claquaient de frayeur... il faucirait des preuves... puis, enfin^ moi je suis votre anjii... et ypus devez bien pçiipûer...

^^.SîiQS doute! .sans doute I Çe.pe je vpus en diç^ c'est tout bpAnement pour causer^ ie tiçins mém§ bgauçpup ^14» que cpjci^iesje^Are i^ious^. vops cwpreEiez?

.-^:Qui... Qui... Je vous jw:e qu^ ie .n'en dirjai p^,^i^ ^ot.

m SGÈRES DE LA VIE GONTEMPOAAlNE.

Il reprit lentement le chemin du château, et s'éloigùâ la tête basse, et le cœur rempli d*un ressentimenl que sa poltronnerie l'empêchait de manifester hautement en présence de M. de Kermaês.

Dès que Tennemi eut disparu, Gustave prit sa course

à travers champs, et se dirigea en courant vers Plou-

maria. A peine était-ii entré dans le bois que Médor Fa.

ban donna. Il retrouva son épagneul couché aux pieds de

mademoiselle Gozic.

Marie avait les yeux rouges. Elle prit une petite mine boudeuse pour recevoir son ami et parut plus occupée de caresser Médor que de répondre au tendre bonjour de Gustave. Gelui-ci commençait à raconter pour sa justification les motifs de son retard, lorsqu'en levant furtivement les yeux vers lui, Marie aperçut la sueur qui coulait à grosses gouttes sur les joues du jeune homme. Oubliant aussitôt son courroux, elle tira un mouchoir de sa poche et se mit à essuyer le front et les yeux de Gustave, tantôt le grondant d*ôtre venu si vite, tantôt lui reprochant de Favoir fait attendre. Elle lui frappait sur \(i$ doigts avec une feinte impatience, chaque fois qu^H

LA PENNÈRE DE TRELEVERN. 113

essayait de saisir au passage, pour la porter à ses lèvres, la jolie main qui effleurait sou front et ses joues.

— Laissez-moi, monsieur, disait-elle en cherchant à prendre un air courroucé... je ne suis pas en humeur de plaisanter. Peut-on s'échauffer ainsi! Après cela, vous prendrez froid, vous aurez une fluxion de poitrine, ,on vous portera en terre, et moi je mourrai de chagrin... Ce sera bien sot de ma part, mais ce sera comme ça... Gustave, Gustave, voyons! je vais me fâcher I...

Âh! mais bien sûr! Voilà qui est uni attendez un

peu.

Avec une espièglerie d'enfant gâté, Marie s'amusait à brouiller ses cheveux, en ayant Tair de lui essuyer le front; elle finit par lui donner sur le nez deux ou trois petits coups de son mouchoir mouillé.

— Voilà qui est bien fini cette fois, reprit-elle en appuyant elle-même le dos de sa main sur les lèvres de Gustave, comme pour le récompenser de sa docilité. Oh ! mon pauvre mouchoir! Voyez donc comme il est trempé ! Heureusement, j'en ai un autre dans la poche de mon tablier.

— Celasse trouve bien, lui dit«-il, vous allez me laisser celui-là... ce sera un souvenir.

— Un beau souvenir ! fit-elle avec une petite moue dédaigneuse. . . un mouchoir en grosse toile ! . . . qu'est-ce qu'en ferait un beau monsieur, un petit-maître comme vous?

Il ne répondit qu'en baisant le mouchoir qu'il plia

ili seÈNts Br la vie côfrtEUPôRAiNK.

soi^eusisinént et plaça sur son cœur« tout modHé qu'il était. Elle essaya de le reprendre; mais Gustave défendit hérOïquemdnt sa conquête» et finit paF la conserver.

— ■• Enco^, si c'était un des beaux mouchoirs (fa'on R^a donnés au premier de l'an ! murmtâ^t Marie avec lïti accent de naïf regret

La paix ain^ rétablie, Marie scf rassît »i bord du talus, à côté de Gustave , et fit signe à Médory qiui vint gravement appuyer ses oreilles soyeuses sur les genoux de la jeune fille. Gustave prit dans sa main droite la main de Marie, qu'il pressa sur ses lèvres. Purs passant doucement son bras gauche autour de la taille de kl gracieuse enfant, il l'attira peu à peu vers lui, jusqu'à ce qu'elle fût appuyée sur son cœur, sa tête migncHine tout près de celle de son ami.

Oa'eVte était jofie ainsi posée, quand ses grands yeux bleus se* levatent vers lui avec une expression d'ineffable teaadresse, ou se voilaient sons la frange de ses longs cils pour fuir le regard ivre^ d'atnonr du jeune officier!

— Je votts eu prie, G jstave, «e me regarder pas ainsi! disait-elle quelquefois; cefef me fait mRK..je tfose plus te ver les yeux de peur de rencontrer les vôtres..., je voudrais pourtant bien vous r^arder aussi, moi.

Elle disait tout cela d'une voix si douce , si douce, qu'il n'avait garde de lui obéir. Il continuait à s'enivrer de sen batein^f k baâMr ses joMs dcùfts, quelque-

LA PENNÈRB DE TRELEVERN. 119

fois môme son front oa ses yeux, malgré les gronderies et les menaces de la jeune fille. Un instant même-^il s'oublia jusqu'à effleurer ses lèvres, mais elle s*élança aussitôt de ses bras comme une biche effarouchée.

— Je ne veux pas que vous m'embrassiez ainsi, Gustave! dit-elle d'un air tout chagrin. Non, non, je m'en irai plutôt ! L'autre soir, en revenant de chez Jane Le Morzec, quand vous m'avez embrassée là,*, (et, rouge comme ivie cerise, elle posait son doigt sur ses lèvres) , j^étais comme folle... j'étouffais... et, le lendemain, j'avais encore des palpitations de cœur... comme maintenant..., tenez, voyez plutôt.

Elle prit la main de l'officier et l'appuya sur son cœur. Effrayé lui-môme de Tagitation de Marie , Gustave jura d^être plus sage à l'avenir. Ses promesses rassurèrent peu à peu la jeune fille. Elle reprit sa place, et laissa de nouveau sa jolie tête reposer sur Fépaule du jeune homme. Puis ils continuèrent à causer tout bas, quoique personne ne pût les entendre, passant brusquement d'un sujet à un autre , s'interrompant à chaque minute, et revenant sans cesse sur le chapitre de leurs amours.

11 lui raconta le toiw qu'il venait de jouer à^ Paturon. Tout en grondaàit Foflicier de ce qu'elle appelait sa barbarie, Marie ne put s'empêcher de rire de son récit.

— Pauvre Sidoine ! dit-elle enfin. Si vous l'aviez estropié, pourtant?

— La balle perte ! Mon seul regp^et^ c^est qu'il aa sa

116 8CÈNBS DE LA vIk CONTEAlPOnAINK.

soit pas trouvé plus près de moi duae vingtaine de pas.

— Quelle méchanceté !

— N'est-ce pas lui qui est cause de tous les sermons de votre sœur et des difficultés que nous éprouvons maintenant pour nous voir ?

— C'est vrai..., mais peut-être n'a-t-il cru agir que dans mon intérêt? car, voyez-vous, Gustave, ce qui me fait le plus de peine dans les observations de Marianne, c^est qu'au fond je sens bien qu^elle a raison. Aussi, ce matin encore, j'ai pleuré..., pleuré connue une Madeleine..., regardez mes yeux... comme ils sont rouges!

— Pauvre ange bien-aimt^ lui dit-il on attachant un regard attendri sur les paupières en efl'et un peu gouflées de Marie, que de chagrins je te cause ! Tu finiras par me haïr?

Elle répondit par un signe de tète négatif, accompagné d'un ravissant sourire.

— Mais enfin, repril-il, que peut- elle donc te dire contre moi, ta sœur?... J'espère bien, ma chérie qu'elle ne cherche pas à te faire douter de mon amour?

— Mais si î... mais si!... justement.

— Et tu ne la crois pas, au moins?

— Dame! qui sait?... fit-elle en détournant la tête.

— En \érité, Marie, dit-il avec chagrin, comment peux-tu avoir de pareils doutes? Voyons, c est à toimême que j'en appelle..., sois franche! Depuis que je te

LA PENNÈRE DE TRELEVERN. 117

connais, me suis-je un seul instant occupé d'une autre personne ? Tu es mon seul amour, ma seule pensée, tu le sais bien. Je ne compte dans ma vie que les moments que je passe près de toi , ma bien-aimée. Si je t^aime Marie! Ah ne devrais-tu pas le comprendre rien qu'à mes regards, rien qu^à l'émotion de ma voix, rien qu'aux battements de mon cœur*?

Il parlait avec tant de chaleur et de conviction qu'une coquette seule eût pu affecter de mettre en doute sa sincérité.

— Eh bien! oui, Gustave, oui, je crois que tu m'aimes..., maintenant..., répondit Marie d'une voix émue. Ce serait si mal d'ailleurs de se jouer d'ime pauvre enfant sans expérience, qui t'aime de tout son cœur. Mais tu ne seras pas toujours ici, mon ami..., il te faudra retourner au régiment.

— Ne puis-je avoir d'autre congé, un semestre?

— Une fois dans vos grandes villes de garnison, continua-t-elle, tu rencontreras de belles dames, nobles, jolies, aimables, élégantes... Tu oublieras bien vite la pauvre petite paysanne de Trelevern, qui ne savait que t'aimer... Oh I n'essaie pas de soutenir le contraire, reprit-elle précipitamment en lui fermant la bouche. Mon Dieu, avant même que ma sœur me l'eût dit, je ne le savais que trop... Je me le répète tous les jours... quoique je ne t'en aie jamais parlé à toi... Aussi, j'ai bien prié Dieu pour qu'il me fît t'oublier I

— Marie, ma bieo-aimée, interrompit-il en cherchant

à calmer Tagitation croissante de la jeune fille, je le jure...

— Mais je ne puis pas, mon Dieu f reprit-elle en éclatant en sanglots ; non, Gustave, je né le puis pas I Je n*ose même plus le demander à Dieu. Il me semble que je serais plus malheureuse encore s'il m'exatiçait. QiS^aA je pense qu'un jour peut-être... oh I d'est plus fort cfoe moiî.., etiejouroùtute marieras, j^en mourrai de chagrin ou je me ferai felîgîeuse... Tu viendras à tnon enterrement ou à ma prise d^habit, n'est-ce pas, Gustave?... Tu me h promets ? dit-elle en essayant de sourire au milieu de ses larmes, et en mordant son mouchoir pour étouffer ses sanglots.

Les paroles de la pauvre enfant iïavrérent le cœur de Gustave.

Honteuse tout à coup de sori éniotîon, Marie eséaya de tourner en plaisanterie ce qU^elle' venait de dire ; mais les lafnïés lui coupèrent la parole*. EHe se remit à pleurer silencieusement, la tête appuyée sur Féparfedu jeune officier.

Les appréhensions dé la pauvre fille n'étaient que trop justes ; la conscience de Gustave le forçait d'en convenir. Il n^avait jamais pensé sérieusement, ou, pour dire la vérité, il avait toujours évité de i^onger au dé* noûment de leur liaisoiî. Les naïves paroles de Marie furent pour lui un cruel reproche. Ce jour-Iâ seulement, en voyant couler ses lârïïîés et eti songeant <|ii6^ bientôt peuMtrè il faudrait là quîttéf , îï comprit ccfïùWeri elle

LA PENNÈRE DE TRELEVERN, Il

lui était chère. Dans son émotion, il n'écouta que la voix de son cœur. Il parla de son amour avec cette chaleur, avec cette éloquence qu'une passion véritable peut inspirer à un cœur de vingt ans. Gustave était sincère en effet. Eût-il été certain, comme dans les contes de fées, de voir sa tête tomber à son premier mensonge, il n'aurait certes pas retranché un seul mot de tout ce qu'il disait en ce moment à Marie. Ses tendres protestations ne tardèrent pas à rassurer la jeune fille.

— Mon Dieu, que je suis donc sotte ! dit-elle en essuyant ses yeux, dans lesquels un doux sourire scintillait au milieu des larmes, comme un rayon de soleil sur la rosée du matin. Je dois vous paraître bien niaise, mon pauvre Gustave. Je ne sais pas ce que j^ai aujourd'hui, mais mon cœur est triste et inquiet. Toute la matinée je me sentais des envies de pleurer, sans savoir pourquoi. Puis, ma sœur, qui est venue me dire... Allons ! voilà que je vais recommencer, fit-elle en séchant bien vite une larme qui perlait sur ses longs cils.

Comme elle achevait ces paroles, Médor leva sa grosse tête, et huma l'air dans toutes los directions ; puis, les oreilles dressées, et les yeux fixés d'un air menaçant du côté de Kervohr, il gronda sourdement. Évidemment un ennemi approchait. Les deux amoureux se hâtèrent de gagner le fourré et se blottirent à vingt pas du talus, derrière ua épais buisson de houx et d'a-r

/OACS.

Gustave écarta quelques branches pour se ménager

une petite vue sur Tallée qu'ils venaient de quitter. Us entendirent bientôt les feuilles sèches du sentier bruire sous les pas qui s^approchaient. Ils aperçurent Marianne s'avançant avec précaution et regardant autour d'elle d'un air inquisiteur.

Il devenait évident pour les deux amants qu'on les avait trahis, et que Marianne connaissait l'endroit précis de leur rendez-vous. Los yeux de Gustave et de Marie se rencontrèrent et reflétèrent la même pensée, la même contrariété.

— Il faut absolument que je rentre à Kervohr avant ma sœur, dit tout bas Marie.

— Déjà nous quitter ! fit Gustave avec tristesse et le ccaur serré par un sombre pressentiment.

— Il le faut bien, mon ami! Encore serai-je obligée de courir de toutes mes forces pour arriver avant Marianne.

— Prends garde de te rendre malade, ma bien-aimée I Songe que si tu étais indisposée, nous ne pourrions plus nous voir, et que j'en souffrirais doublement.

— Oh ! je suis bien maintenant, fit-elle en secouant la lôte.d'un petit air mutin ; et puis...

Elle s'arrêta brusquement et lui serra la main par un mouvement passionné. Une larme brillait dans ses grands yeux bleus. Gustave attira vers lui la jeune fille et la pressa sur son cœur.

— Tu reviendras demain, n'est-ce pas, Marie? lui dit-il ; tu me le promets?

LA PENiNÈKË DE TnËLE VEHN. 121

— Je ferai mon possible... mais je crains bien... enfin, je tâcherai. Allons, Gustave, adieu; laissez-moi p8u:tir.

Tout en paiiant ainsi, elle ne faisait qne de bien faibles efforts pour se dégager des bras du jeune homme. Lui-même ne pouvait se décider à la quitter.

— Mon Dieu! reprenait Marie, il faut pomlant bien que je m'en aille... j'arriverai trop tard... Voyons, Gustave, soyez raisonnable... donnez -moi l'exemple... Dites-moi donc de m'en aller. Adieu, adieu ; aime-moi bien!

Puis, s'arrachant tout à coup de ses bras, elle disparut à travers le fourré. Lorsqu'elle eut atteint le sentier, elle se retourna pour lui envoyer de la main un dernier baiser d'adieu. Gustave la perdit aussitôt de vue.

Kermaës fit un détour pour éviter Marianne, et revint tout pensif au château, sans songer à tirer les perdrix que Médor arrêtait devant lui.

Le lendemain, il prit à peine le temps de dîner et courut à Ploumaria. Marie n'y était pas.

— Je suis venu trop tôt, se dit-il, inquiet malgré lui. Il attendit jusqu'à six heures du soir ; mais en vain.

Il en fut de même le jour suivant. N'osant retourner à Kervohr, Gustave erra comme une âme en peine autour de la maison, cherchant à deviner ce qui s'y passait, et se cachant dès qu'il voyait paraître quelqu'un. Le pauvre garçon s'en revint désespéré. Il passa une partie de h soirée et de la nuit à chercher un prétexte

m SGÈNSS DB LA VIE CONTEMPORAINE.

pour se présenter le lendemain chez les Cozic. A force de diplomatie, il parvint à se faire donner une commisiion par sa mère. Le lendemain, à huit heures du matin, Gustave arrêtait, à la porte de Kervohr, son cheval couvert de sueur. A peine dans la cour, il pressentît quelque malheur.

*— Marie est tombée malade mercredi dernier, lui dit le père Cozic qui était venu au-devant de Fofficier. Voilà deux nuits qu'elle tousse beaucoup et qu'elle tremble la fièvre.

— Que pense le médecin de cette indisposition? demanda Gustave en faisant un effort surhumain pocrr raffermir sa voix.

— Nous ne Tavons pas encore vu. En allant demain au marché de Tréguier, Erouann passera chez M. Mauvières pour le prier de venir.

--- Mon Dieu, reprit Gustave, je puis lui éviter cette peine. Mon intention était de me rendre à Tréguier en sortant d*ici. Je passe à la porte de M. Mauvières, et je lui ferai votre commission si vous voulez. .

M. Cozic accepta avec force remercîments. Gustave Rengagea à demander à ces dames si elles n'avaient pas quelque message pour Tréguier. Le cultivateur monta dans la chambre de ses filles, et redescendit un instant après. Il tenait un petit billet sur lequel Marie avait écrit au crayon le nom d-^un ouvrage qu'elle priait Gustave de âétàândef pouf elle à Ja bibliothèque du couvent. Le jetrnê hotmno comprit qtf dlê atait sçtisi Cette occasion

LA PBNNÈRE »É TRÉLEVERN. 12^

pour lui faire parvenir quelque chose d'elle, et lui fournir un prétexte de revenir. A peine était-il hors de la cour, qu'il tira de sa poche le billet de Marie, et couvrit de? baisers les caractères tracés par les mains de la pauvre malade.

Le cheval ne fît qu'un teiïipâ de galop de Kervohr à Tréguier. Lorsque Gustave arriva chez M. Mauvières, on lui ëSi que ce dernier était à Louannec. A une demilieue de Tréguier, il rencoôlâ^à le docteur qui revenait a^ petit trot de sa jument. M. Mauvière& promit de se rendre immédiatement chez les Gozic. Gustâfve retourna aussitôt à Tréguier et courot au couvent chercher les livres que désirait Marie. Avant de repartir pour Kervohr, il les parcourut un instant, et souligna au crayon les passages qui lui semblaient dé nature à exprimer soû amour et ses inquiétudes. — Pauvre mère Sainte-Apolline ! si elle avait su à quel usage on faisa>it servir ses livres de piété!...

Gustave voulait n'arriver à Kervohr qu'un peu de temps après M. Mauvières, afi» de le rencontr^^r sur la route et de savoir ainsi des nouvelles de Marie. Il lui fallut pour cela rester une bonne demi-heure à Tréguier. H en partit encore trop tôt, car il fut obligé de s'arrêter de nouveau à un quart de lieue de Kervohr pour attendre le- doelieur. Dès (^e Gusta/vé entendit sur les caillot» du ehemin le trot lentement cadencé du cheval de M. Mauvières, il se remit eo marche^ H s^'arrèta pour san i^er M, M»)¥idi;68 el cbercbà à lire d'avioioe wr la fl^

12/| SCÈNES DE LA Yl£ CONTEMPORAINE.

gure de ce dernier ce qu^il pensait de l'état de Marie.

— Ah I vous voilà, docteur ! dit Gustave, le cœur haletant d'émotion... Eh bien! comment va la malade?

— Heu!... heu!... fit M. Mauvières, allongeant les lèvres et secouant la tête d'un air de mauvais augure, je ne sais trop encore. Elle tfest pas bien ; elle tousse beaucoup ; le pouls est dur, agité ; la respiration difficile... Elle commence à se plaindre d'un point de côté... Ça m'a tout l'air d'une pleurésie.

— D^une pleurésie ! mon Dieu ! s'écria Gustave. Et c'est bien dangereux, n'est-ce pas, docteur?

— Sans doute. 11 y a toujours du danger avec ces maladies-là.., surtout pour les personnes aussi délicates que mademoiselle Marie. Ce point de côté m'inquiète... Enfin demain tout sera décidé, et nous saurons au juste à quoi nous en tenir... Aaieu, monsieur Gustave; mes respects à votre famille. — Allons la Grise.

Et; docile à ce signal, la iument reprit sa monotone allure.

Quant à Gustave, il resta foudroyé. Le docteur avait disparu depuis longtemps, qu'il était encore à la même place, immobile et la tête penchée sur sa poitrine, entendant toujours ce mot terrible, pleurésie^ retentir à ses oreilles comme un glas funèbre.

Dans l'après-midi, Gustave retourna à Kervohr. Il trouva la famille Cozic moins effrayée qu'il ne s'y attendait. On le remercia de sa complaisance. Les livres furent aussitôt portés à Marie , qui les réclamait avec in*

tA pënnère de trëlëvern* 125

stance , bien qu'on lui eût défendu toute espèce de lecture. Tout enrçpétantà M. Cozic les recommandations dont la mère Sainte-Apolline l'avait chargé pour Marie, Gustave avait, comme par distraction, monté l'escalier avec le bonhomme. Au moment où ce dernier ouvrait la porte de la chambre de ses filles, Kermaës entendit Marie demander « si M. Gustave était déjà reparti pour le château. » Sur la réponse de M. Cozic que M. de Kermaës était sur l'escalier, elle pria son père de laisser un instant entr ouverte la porte qu'il allait refermer :

— Je vous remercie, monsieur Gustave, cria-t-elle de son lit, en essayant de donner un peu de force à sa voix épuisée par la fièvre et par la souffrance. Veuillez bien présenter mes respects à madame de Kermaës. Dites-lui que mon indisposition n'a rien de grave. Avant longtemps, je pourrai marcher jusqu'au château.

Marianne imposa silence à la petite malade. Gustave redescendit le cœur brisé.

— Il paraît qu'elle a pris chaud et froid mercredi dernier, lui dit M. Cozic en le reconduisant. Il faut si peu de chose pour la rendre malade, cette pauvre enfant. Ah ! quelle santé, monsieur Gustave,, quelle santé I J'espère que le bon Dieu nous la conservera. Pauvre petite I Elle est si gaie, si gentille quand elle se porte bien I C'est la joie de ma maison, voyez-vous, monsieur Gustave. Enfin !... la volonté du bon Dieu soit faite ! ajouta-il en détournant la tête pour cacher son émotion.

Gustave lui serra la main. Tous deux avaient de gros^ ses larmes dans les yeux.

126 scènUs de la vie conteuP^oÉkivt.

L'état de Marie ne fit qu'empirer de jour en jour. Lorsque la fièvre eut cessé de lui imprimer ses violentes secousses, elle tomba dans un état de faiblesse et d'épuisement que la mort devait seule terminer. Chaque matin, Gustave allait prendre de ses nouvelles. Une partie de la journée du jeune homme se passait à errer dans les environs de Kervohr. Le reste du temps il s'asseyait, la tête plongée dans ses mains, aux endroits où il avait passé de si doux moments auprès de Marie. Le fidèle Médor accompagnait toujours son maître. Dès qu'on approchait de Plonmaria, il s'élançait dans le taillis, qu'il parcourait eu tous sens pour retrouver sa protectrice. Après quelques instants d'inutiles recherches, il revenait tristement se coucher aiix pieds de Gustave, lui léchait les main» et le regardait d\m air morne et affectueux, comme s'il eût compris la douleur de son maître. Que de longues heures Gustave passa ainsi, le front appuyé contre un tronc d'arbre, tout à sa tristesse, abîmé dans une sorte d'ané.tntissement physique et moral dont il aurait voulu ne jamais sortir.

tk PÉNNÈRE DE TKRLBVlînN. til

Un joûf , étt arrivant à Kefvohr, il fut tout surpris dé rouver Marie à demi-couchée dans un grand fauteuil en tapisserie que tnadame de Kermaë» avait envoyé du château. Combien la jeune fille était changée I Rien au mondié ne saurait rendre la poignante émotion que Gustave ressentît en voyant sa pâleur, âes joues amaigries, ses traits creusés par la souffrance. On eût dit une ombre prête à s'évanouir. Toute la vie semblait s'être réfugiée dans ses grands yeux cernés de i!ïoir. Ils paraissaient d^ine grandeur démesurée et donnaient un étrange caractère à sa physionomie.

Kermaës fit effort sur lui-même pour dissimuler la douleur qui venait de déchirer son cœur comme im coup de poignard; mais la jeune fille avait deviné sa pensée. Elle y répondit par la douce rés^iation de son sourire.

— Vous me trouvez Ken changée, n'est-ce pas, monsieur Gustave? dit-elle en lui tendant sa petite main, qui tomba sans force dans la main du jeune homme.

Gustave essaya aussi de sourire et de prendre un air rassuré pour répondre-. Il étouffait... Il aurait donné ôx% ans dé sa vie pour pouvoir pleurer en liberté.

— " Ah! monsieur Gustave^ dit madame Gozic, aidezmoi donc à gronder cette petite obstinée. Figurez-vous que, cette aprèsrmidi. elle s'est mis en tête de se lever et de quitter sa chambre. Il m^a fallu, bon gré, mal gré* céder k ses volontés. Elle avait déjà commencé à s'habiller toute seule. Ça lui a valu un évanouissement qui a duré près dune heure Je vous en prie, grondez-la

128 SCÈNES DE LA Vilî CONTEMPORAINE.

bien fort de ses imprudences qui nous mettent tous au désespoir.

La pauvre femme avait les larmes aux yeux, en parlant ainsi,

— Tu sais bien , mère, que le docteur a dit ce matin de me laisser faire tout ce qui me plairait, répliqua Marie. Cela me fait penser qu'il m'a aussi autorisée à manger quelques fruits... Si tu étais assez bonne pour m'aDer cueillir des pêches, nous en offririons à M. Gustave.

Un regard expressif de Marie arrêta le geste de refus que Gustave allait faire.

— M. de Kermaës me tiendra compagnie pendant ce

temps-là, reprit Marie Va, je t'en prie, ma petite

mère.

La pauvre femme hésita un instant et finit par céder; elle sortit en s' essuyant les yeux. Dès que les deux amants furent seuls, Marie prit la main de Gustave dans les siennes.

— Pourquoi vous être levée aujourd'hui, Marie ? lui dit-il. Au moment où vous commencez à vous rétablir, vous exposer ainsi à une rechute !

— Je voulais vous voir, Gustave, reprit-elle avec un ineflable accent de tendresse. Il m'eût été trop pénible de mourir sans vous avoir dit adieu. . . Oh ! n'essayez pas de m'abuser, mon ami, je sais que mon état est désespéré. Je n'ai que bien peu de jours à vivre. Bientôt il ne restera plus rien de votre petite Marie, qui vous aime tant.

LA PËNNÈRE Dt TàËLEVÉRN. 120

Cette fois, le coBur du pauvre garçon se brisa. Malgré tous ses efforts pour se contenir, il se mit à pleurer comme un enfant. Il appuya la main de Marie sur ses lèvres, pour étouffer ses sanglots, mais ce fut en vain.^

— Calme-toi, Gustave, dit-elle, tu le vois bien, je suis résignée, moi... Je t'en conjure, ne pleure pas ainsi, tes larmes me font un mal affreux, et je souffre de te voir souffrir... Voyons* ami, approche-toi de moi que j'essuie ces pleurs qui t'empêchent de regarder ta petite Marie.

Il se mit à genoux devant la jeune fille, afin qu'elle put passer son mouchoir sur les yeux de son ami sans être obligée de lever les bras. La main de la jeune fille vint ensuite se poser sur les cheveux de Gustave, qu'elle s'amusait à lisser tout en parlant.

— Te rappelles-tu, Gustave, reprit-elle, combien de fois tu m'as essuyé les yeux dans notre cher petit bois de Ploumaria, en me grondant doucement de ce que je pleurais sans raison? Tu y vas encore de temps en temps, n'est-ce-pas?

— Oui I bien souvent I lui dit-il. J'y vais chaque jour, aux heures que nous y passions ensemble. J'y reste jusqu'au soir à penser à toi, à me rappeler ce que nous nous disions tous deux. Je ferme les yeux pour te voir, et je te parle comme si tu étais encore là près de moi.

Elle lui serra la main avec émotion... Ils restèrent un instant silencieux.

dfO 8cè5£8 PIE H'^0 €9M?W»OMlHt5

*^ £ t Médor , repiôt M^e, mon fldMe Ardeur ! , . . Poftr- ^loi «e l'asHu f^a$ a^oiaojé mec ioi ?

— U^stdanslacour; j^a^ftip^fô osé le £ure eatrer à cause de sa turbulence.

— Fais-ie venir, je t*^ prie. Pjauvra M^dor* qu'il ^^a cûotent de me voirl

Gustave courut ouvrir h poFte« et M^or, ^'élançant 4'un bond dans rappartemeot, vint 3e .rouler, en s^yaot «ux pieds de Marie. Elle reœv^t ses car^esse^ avec^ine joie enfantine. Le bon animal était comme un fou. fiusitave fut obligé de mettre ûcdre à ses tui^bulentes démonstrations, dont Marie n'avait plus Ja force ée se idéfendre.

— Mon pauvre Médor, mon bon chien, disait Marae, tu ne m^as donc pas oubliée ?.. Gustave^ veuxntu jme donner le sucrier qui es( là $ur ila chcsninée ?

Lorsque Médor «e fut icouolié aux pieds de ia jeune fille, après avoir croqué deux ou trois morceaux jde su* .cce, elle le montra des yeux à M. de Kemnaës :

— Regarde, Gustave, nous voilà encore aujourd'liui, .comme nous éiioas à Pioutnaria, aâi^l'un près .de l'autre^ avec Médor à oos piads, ta main dans ia Hùeoae, et nos yeux confondant leurs regards... pour la dernière fois, sanséoutesoupira-t-eUeen laissant retooibQr>satête fiur sa poitrine.

— Pour la dernière fois I s'écria-t-il, oh! non, noQ.{..« iHeite -laisse pas aUer à de pareilles idées I Tu ^ 4rop jeune, trop belle et trop aimée, pour songer à la mort I

là PENNiAE DE THELEVEHif. IM

Tu t'effraies à tort de ton état, qui n'a désormais rien de grave. Dès que tu sera rétablie...

— Tu saisbien que je ne me rétablirai pas, Gustave... Mais, coixmie tu es changé, toi aussi I... tu as maigri... tes yeux sont enflés comme si tu avals passé plusieurs nuits sans dormir.

Gustave porta la main de Marie à ses lèvres et garda le silence.

— Il ne faut pas te désoler, mon ami, continua la jeune illie comprenant la profonde douleur que cacbait ce silence... i-oin d'envisager la mort avec effroi, je la regarde, moi, conmie un bonheur pour tous deu^

— Pour tous deux I

— Oui, Gustave, et c'est peut-être cette pensée .qui me fiait si facilement me résigner à la volonté du Ciel. Qepuis que je suis malade, il me semble que mes idées se sont agrandies. J'ai réfléchi à bien des choses. En songeant à l'avenir, en pensant à la dillérence de nos positions dans le monde, j'ai compris combien de chagrins nous préparait cet amour qui nous a rendus 6i heureux jusqu'ici....... Moi, je le sens, je t^aurais ton- ,

jours aimé... oh ouil toujours !... mais toi...

— Ecoule, Marie, interrompit le jeune homme avec entrainement, je ne sais ce que l'aveoir nous réserviOi mais je ite jure devant Dieu que, dès que tu auras recouvré la ^ajbé, tu seras ima femme bien-aimé€u

Marie baisa la main de Gustave avant qu'il pût i'en empêcher, ei ses grands yeux se remplirent de larmes.

I3i SCÈNES Ï)E LA Vît CÔNTEiiPOhAlNl^*

— Merci, Gustave, dit-elle, merci ! tu viens de me rendre bien heureuse... je sens là que c'est ton cœur qui a parlé. Mais as-tu jamais songé aux difficultés qui se seraient opposées à la réalisation de tes vœux ?. .. Qui sait d'ailleurs si plus tard tu n^aurais pas rougi de m'avoir offert ton nom ?

— Marie, s'écria-t-il, t^ai-je jamais donné lieu de m'affliger ainsi?

Elle lui fit signe de la laisser parler.

— J'aime bien mieux mourir maintenant, continuât-elle avec l'animation de la fièvre, seule dans ton cœur et sûre de ton amour, mourir dans mon pays, dans les bras de ma mère et de ma sœur, peut-être dans ce fauteuil que ta mère m'a donné et sur lequel tu t'es assis bien souvent. Ici, du moins, je reposerai près des lieux où s'est passée mon enfance, près du petit bois où je te voyais chaque jour, près de la grève que nous avons tant de fois parcourue ensemble.

— Marie, lui dit-il en pleurant, par pitié ne parle pas ainsi... laisse-moi espérer encore. Cette affreuse pensée de te perdre pour toujours me rend fou de désespoir. ,

— Puis, reprit-elle en poursuivant toujours son idée, tu finiras sans doute par revenir dans ce pays. Lorsque tu reverras les endroits où nous avons passé ensemble, mon bras appuyé sur le tien, lorsque tu viendras à Kervohr visiter mes parents, ou qu^en traversant le cimetière, tu apercevras la croix qui portera mon nom, alors

LA PEMNÈRË DE TRELEVERN. 133

du moins, tu penseras à ta petite Marie qui t'aimait de

tout son cœur Voici ma mère qui revient, ioterrom-

pit-elle brusquement. Je t'en conjure, Gustave, ne pleure pas devant elle !• Ne lui ôte pas la faible espérance qui la soutient encore.

Elle essuya précipitamment les larmes qui remplissaient ses yeux, et se mit à parler avec une feinte gaîté de fleurs et de graines, qu^elle pria Gustave de lui apporter du château pour son parterre.

Au moment où Gustave allait la quitter, elle retint longtemps la main du jeune homme dans les siennes, en la serrant avec une énergie extraordinaire pour son état de faiblesse.

Gomme Gustave rôdait le lendemain dans les environs de Kervohr, le son d'une clochette le fit tressaillir. Il monta sur un talus élevé. Â cinquante pas de lui, le recteur , traversant un sentier, retournait à Trelevem ; le prêtre portait le saint viatique.

— Marie se meurt pensa Gustave.

Il voulut la revoir. Toute autre considération disparut à ses yeux. Avant d'avoir eu le temps de se rendre compte de son action, il était dans la chambre de Marie. Toute la famille se trouvait réunie autour du lit sur lequel Marie était étendue, pâle, défaite, sans mouvement. On l'aurait crue morte déjà. Sa respiration était si faible qu'on ne l'entendait plus. Ses yeux fixes et sans expression virent pourtant arriver M. de Kermaës. Un faible çourire entr'ouvrit les lèvres décolorées de la jeune fille.

iitl SCiffCS 01 LA VtB COMTfiMI^AAlNE.

Sa main qui pendait inerte sur le lit, fit un mocrvemetit pour se lever vers i'offlcier. S'agenouillant pràs du Ht, Gttstave couvrit cette petite main 4e pleiirs et de baisers. Marie balbutia <quek|ues mots daûs les^els Oistave crut reconnaître son nom ; puis la jeune fille poussa un soupir, et sa figure reprit son knoiobiliié.

Madame Gozic, effrayée, posa la maifi sur le «(XBur de Marie; il ne battait plus : Marie était ^o^e. ~

Umi aas plus tard, M. de Kermaës., devenu lieutenant-colonel, se faisait tuer en Afrique, ti n'avait ianais voulu se marier. D'après le dernier vobu Hiu mourant^ son corps fut transporté en France et enietré dans le modeste cimetière de rrelevern. La moitié 4e la fortune de Gustave passa aux mains d'uti parent éltDigné : Ma^ rianne Gozic, mariée âepais six ans, eut un legs de quatre-vingt mille francs ; son frère, un autre de quarante mille francs; enôn^ soixante mille firaocs furent employés en œuvres de bienfaisance et de piélé*

Le nom de Kermaës s'éteignit avec GostaVd.

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JOHANNES KLAUSS

Il II i""'^^-»^^^^^"'^^^»— ^«n^*^— •"••^•^^^•■^■■•ii^**^

Pendant un séjour d'une semaine que j^ai fdit Tannée dernière à Mayence, je me suis amuse à visiter les petites villes et même les. villages des eavii^ons. Je prenais souvent pour guide un ouvrier menuisier de Mayeace, qu'une blessure au bras empêchait depuis quelque temps^ de se livrer à ses travaux habituels. Un jour que nous revenions du village de Monbach» nous renccxitràmes un joli petit garçon de douze à treize ans,, dont la ûgureu me frappa par son expression douce et. triste,

— C'est le petit Wilhera, me dit tout bas mon guide^ en me poussant le bras; le fils d^ JQhapp^^ Klaus^...^. Vous savez bien ?

— Quel Johannes, Klauss?

— Johannes Klauss» de Bieberich... Compie^t, vou* n'avez jamais entendu raconter l'histoire de ce pauvre garçon ?

— N )n,.lui dis -je en çourigint. Vous oublie? que je Q^, suis à Alayeace quç, ia^^ 3>2cjai4:4.

— C'est vrai, monsieur ; mais tout le monde la connaît à dix lieues à la ronde, cette histoire. Cela a fait tant de bruit dans le pays I

— Racontez-moi donc cela.

— Ah ! monsieur , moi, je ne sais pas raconter- Le maître de votre hôtel, M.^ OErling, qui parle si bien français, vous fera ce récit bien mieux que moi.

— Je n^en crois rien. En tout cas, j'ainae mieux l'entendre de votre bouche.

— Comme vous voudrez, monsieur. Quant aux détails, je les sais mieux que pas un, car mon frère travaillait avec Johannes au chantier de M. Hemsheim.

— Eh bien, mon ami, entrons dans le jardin de cette

brasserie. Je vais faire apporter de la bière, et vous me raconterez votre histoire, tandis que nous nous reposerons.

Voici, dans toute sa naïve simplicité, le récit que me fit le menuisier. J'y ai seulement ajouté quelques détails que me donna mon maître d'hôtel quand je le questionnai en rentrant, pour éclaircir deux ou troi scirconstances que le menuisier n'avait pu m'expliquer bien clairement.

Bieberich est une jolie petite ville jetée sur la rive droite du Rhin, à une demi-lieue tout au plus de Mayence. Les passagers des bateaux à vapeur la reconnaissent facilement au château en pierres rouges qui se dresse à Tune de ses extrémités et que les ducs de Nassau habitent pendant la belle saison.

JOHANNBS KLAUSS. 137

Un peu en dehors de la ville, du côté opposé au château, demeurait, il y a quelques années, un ouvrier nommé Johannes Klauss. Il travaillait chez le riche marchand de bois Ulrich Hernsheim.

Tous les habitants de Bieberich connaissaient ce digne garçon. Entré tout jeune chez M. Hernshpim, il ne l'avait jamais quitté. Quoiqu^il ne fût guère plus payé que les autres ouvriers, et qu'il n'eût aucun titre officiel pouf les- commander, c'était lui qui remplissait l'office de contre-maître ht dirigeait la construction des piles de bois dans le chantier. Il faisait en outre presque tous les recouvrements de la maison.

^ Tout autre que Johannes aurait facilement obtenu un salaire plus élevé ; mais le brave ouvrier était trop modeste et trop peu exigeant pour qu'on eût l'idée de lui proposer une augmentation qu'il ne songeait pas à demander.

Certes oui, tout le monde à Bieberich connaissait Johannes Klauss. Quand il passait le soir dans les rues pour regagner son logis, les commères, établies sur le seuil de leurs portes, lui criaient un amical bonsoir. Il leur répondait gaîment sur le môme ton. Plus d'une jeune fille de Bieberich se serait volontiers résignée à devenir madame Klauss. Johannes n'avait pourtant d'autre fortune que ses deux bras et sa bonne conduite ; mais la franchise, la bienveillance et la probité se lisaient sur sa physionomie.

Ce n'était pas ce qu'on appelle un beau garçon. Il

I3ft SCï^NES DR TA VIE CONTEMPORAINE.

avait Tair im peu lourd et sa figure ne brillait ni par la régularité ni par rintelligence. En revanche, il était grand, solidement bâti et d^mig force remarq*iable. Avec cela, doux, obligeant et timide comme une jeune flUe... du temps où les jeunes filles étaient timides.

Si Johannes restait insensible à to'ites les agaceries» ce n'était pas qu'il eut l'intention de rester c^ibateift. Son choix était déjà fait. Pour se marier , il attendait seulement qu'il eût réuni une somme de çioq cents florins que les parents de la future jugeajeat nécessaire pour monter le ménage et pourvoir gux dépenses de la noce.

Ce diable de Johannes était ai aoioiir^ux el si pressé de donner son nom à sa jolie fiancé 3, Louisa HeHiog, qu'il se fût volontiers marié tout de siiite, quitte k monter le ménage plus tard. On disajit mêmie que Louisa ne se fût pas trop fait prier pour y consentir. Mais la vieille Margarett, la mère de la jeune «fille, 4tait loi» de $e montrer aussi accommodaate.

Pendant deux ans, Johannes, qui n'était point av^re de sa natuj-e cependant , vécut avec uae éconoiuie' ^ eût fait roagir le juif le plus juif de tout FrakaeÉt>rt.

Il est vrai que Louisa était bien jolie et. que tout le ponde vantait sm capactère, sa verftu et s» piété,

Dq sw Q&tô,. la jeune fille aimaii tendrement, lobonne» Klauaa. Cet mineur semblait d'autoit pUis dPii;(^i).0GgMf du j)auvre garçon ,'que jusque là s^.- vie s'-^t^QWil^^ (iao^UA Qpmp^m\emmU Son pèreét«hl(mfvtiqu^L«9es

lOHANNES KL4U8S. i

mois après sa naissance. Deux ans plus tard , il avait perdu sa mèie.

Un beau jour, les diiq cents florins se trouvèrent en-» lin complétés, par une gratiikation Inattendue. Johannes les compta plus de dix ibis, les serra précieusement dans une ^ande bourse que Lôuisa loiaitait brodée, et courut chez la mère HelKng. Se* pieds ne touchaient pas la terre. Il en*ra coaime un fcu, jeta la bourse sur les genoux de la bonno femme, embrassa la vieille Margarett, et pressa sur son cœur Louisa, qui riait et pleurait à la fois. Dans sa joie, Klsosss aursdi embrassé jusqu'au ehien et au chat de la inaisoa , si ces deux animaux, effrayés de sa véhémence, os s'étaient prudemment réfugiés sous une table.

Une fois le ménage acheté et la noce célébrée, Johannes et Louisa n'eurent plus à mettre en commun que leurs vingt ans, leur amour, leur travail et leurs, espârances. Dieu béait cei^ ^Blodestes éléments de bon^ heur.

Peodant trois ans, le jeune ménage fut aussi heur^x qu'on peut Tétre ici-bas. lohanoes n'aurait pas changé son sort contre celui du grand-duc de. Nassau. 11 fallait le voir déployer ses longues jamlxîs , lorsqu'à la fin de sa journée de travail il r^agnait k petite maison blanche à volets verts, où l'attendaient sa fomme et son fils^ leî petit Wilh«m : il allait comme un çhâVal de cq^lts^^. Sa yaiof Vappelait-oft. IL ^uait ctocuâ d'un marm ^ d\in sgoeii^ této^ «t gidopak 4^phis h^\ù.

l&O SCÈNES DR LA VIE CONTEMPORAINE.

Lorsque quelqu'un l'arrêtait, bon gré, ma^ gré, pour lui parler d'affaires ou seulement pour le faire enrager, le pauvre diable était à la torture. Il piétinait sur place. Doux et bon comme il Tétait, il n'osait ni se dégager ni brusquer les gens, mais il répondait à tort et à travers. Si son interlocuteur avait le malheur de le lâcher seulement une seconde, Johannes prenait sa course. Bien leste qui l'eût r^ittrapé ! 11 arrivait chez lui rouge comme une pivoine et le front ruisselant de sueur. Sa femme le grondait alors. Pour se consoler, il embrassait Louisa tout le temps que durait le sermon de la jeune femme. C'était peut-être à cause de cela que le sermon durait si longtemps. Puis Johannes s'occupait à admirer son héritier. Chez lui, en effet, c'était une véritable occupation. Louisa, qui était fort rieuse, plaisantait souvent son mari à ce sujet; mais, au fond du cœur, elle partageait complètement Topinion de Johannes relativement à la supériorité du petit Wilhem sur tous les autres enfants de son âge.

C'était vraiment un plaisir de voir les deux époux se rendre le dimanche dans quelqu'une dé ces brasseries entourées de jardins et d'ombrages qu'on rencontre aux environs de toutes les villes allemandes. Louisa, qui était petite et mignonne, se suspendait tendrement au bras de son mari. De l'autre bras, Johannes portait fièrement le petit Wilhem, qui souriait aux passants.

Lorsque par hasard quelqu^un disait en croisant le jeune couple : Quel joli enfant I Johannes regaidait

JOHANiNËS kLAUSS. Ul

Louisa d'qp air de triomphe. Il avait des envies folles d'aller serrer les mains de l'honnête passant qui se montrait si bon appréciateur.

— Eh bien ! te voilà satisfait ? lui disait Louisa en riant.

— Tiens, sans doute I... et toi ?...

— Moi aussi, répondait-elle en se haussant sur la pointe des pieds pour embrasser Tenfant qui se jetait à son cou sans quitter les bras de son père.

Quand elle voulait taquiner son mari, elle lui disait que tous les parents trouvaient leurs enfants charmants, fussent-ils laids comme des chenilles. Johannes prenait la chose au sérieux. Quoiqu'il ne fût pas bavard de sa nature, il pérorait alors comme un avocat, et se mettait à détailler toutes les perfections de son fils avec une animation incroyable. Quand il était bien lancé, Louisa l'interrompait par mi éclat de rire ; puis elle lui sautait au cou et se moquait de lui ; alors le brave garçon riait de tout son cœur et bénissait Dieu de lui avoir donné une petite femme si gentille et si gaie.

Mais le bonheur n'est pas de longue durée.

Un jour, Louisa tomba malade. A* peine rétablie, elle voulut se remettre à travailler comme d'habitude ; elle eut une rechute ; quinze jours après, on la portait en terre.

Où crut que Johannes deviendrait fou.

Lorsqu'on revenant du cimetière il entra dans la petite maison dont la présence de Louisa avait fait pour

us SCèNES DE LA VIE «ONTEltffOn AINE.

lui un ftairadis , lorsqu'il sentît toute la profendeur du vide que k, mort de sa pauvre fomme laissait dang sod coeur et dans sa vie , il eut un accès de désespoir qui eflVaya ses amis. îl repoussa leurs consolations et voulut rester seul. 11 s'assit sur la chaise de Louisa, près de la fenêtre où la jeune femme se mettait d'habitude pour travailler. Le lendemain, comme il reftisait d^ouvrir, ses voisins, effi'ayés pour lui , allèrent chercher sa bellemère'qui demeurait auprès de Castel, à une demi-lieue environ de Biel)erich.

On trouva Johannes dan* la môme position où il était resté la veille au soir. Depuis plus de vin^-quatre heures, il n'avait ni bu ni mangé. La belle-mère qui avait emmené à Castel le petit garçon, alors âgé de deux ans, le mit silencieusement dans les bras dn pauvre ouvrier.

-T^ Il faut vivre pour ton fils et travailler pour le nourrir, dit-elle simplement à Johannes.

Le lendemaii^, Klauss retourna au chantier; mais ce n'était plus le môme homme. 11 travaillait machiaaiement... Son corps seul était à la besogne. Il avait laissé le reste au cimetière de Louisa. A la longue cependant, il reprit, en apparence, son train de vie ordinaire, mais il ne retrouva jamais ni sa gaîté ni son gros rire si communicatif et si franc.

11 aurait bien voulu que sa belle-mère vînt d »meurer avec lui pour élever Wi' h '^m : malhonroiiS'^m':'nt cela m se pouvait pas. Mar^^arPttérait vioille et ra<^sf^o ; puis elle avait à SQij[aer un autre eaf^at qui occupait tout soo

lOHANNEfl KLÀUSd* 1^11

temps : c'était son maii, pauvre Vieillard inûmie auquel

les années avaient enlevé la raison, et qui ne soutirait autolu* de lui ni enliant ni étrangers.

Heureusement pour Klauss , une voisine qui avait soigné Louisa pendant les derniers jours de la maladie de la jeune femme^ prit pitié de lui et de sou ûls.

Cette voisine était veuve^ sans enfants, et demeurait porte à porte avec Klauss. Sans que rien eût été convenu entxe elle et l'ouvrier, Martha Richter continua, comme du temps de la maladie de Louisa, à venir chaque jour préparer le repas de Joham^s et soigner l'enfant. Pendant les absences de l'ouvrier, elle emportait Wilhem chez elle, et veillait sur lui comme Teùt fait une mère.

Deux ou trois fois, elle ne put ou ne voulut pas venir. Alors Johannes mangeait son pam tout sec et restait à garder son enfant au liuu de se rendre au chantier. Lorsque Martha arrivait le lendemain, il Taccueillait comme d'habitude avec la bonté triste et di^^aite qui faisait désormais le fond de son caractère. Il ne lui parlait même pas de l'eniibarras dans lequel il s^était trovvé par sijûte de son absence.

Il aurait bien voulu £aire un arrangement avec la voi-> sine, et obtenir que, moyennant une petite redevance, elle consentît à se charger régulièrement de ee qu'elle faisait chaque jour par complaisance. A éiverseift repm ses, il avait essayé d'attaquer cette corde. Chaque foii>* Martha s'était fâchée. Elle avait même cessé de venir

pendant plusieurs jours ; aussi Johannes s'était-il bien gardé désormais d^aborder cette question.

Martha Richter, veuve d*un forgeron de Keberich, jouissait d'une petite fortune de trois à quatre mille florins que lui avait laissée son mari.

Durant la maladie de Louisa, elle avait été mieux que personne à même d'apprécier toutes les bonnes qualités du digne Johannes. Quoique plus âgée que lui de quelques années, elle s'était mis en tête de répouser. Elle n'eut garde de parler de son projet. Elle savait bien qu'on se serait moqué d'elle ; mais elle poursuivit son idée avec la lenteur, la patience et l'âpreté d'une paysanne. Au bout d'un an, elle commença à laisser entrevoir à Johannes qu'elle serait disposée à partager sa fortune avec quelque honnête garçon. Klauss approuva de la tête ce que lui disait la veuve, mais ce fut tout. L'idée qu'on le supposât capable de se remarier ne s'était même pas présentée à son esprit. Martha revint plusieurs «fois à )a charge ; mais le résultat fut toujours le même. Sans se décourager, la veuve s'occupa de mettre dans ses intérêts les amis de Johannes, et même la belle-mère de Klauss. Celle-ci voyait en effet, dansée

mariage, une petite fortune presque assurée pour son petit-fils.

Lorsque l'entourage de Klauss fut bien préparé, Martha résolut de frapper les grands coups.

Un jour, elle arriva chez Johannes tout en pleurs. Pressée de questions par l'ouvrier, elle lui raconta avec

JOHANNES KLAtJSS. US

force sanglots que les mauvaises langues du quartier commençaient à jaser sur leur compte à tous deux. Elle passait maintenant pour la maîtresse de Johannes. Elle était perdue de réputation... Tout cela pour n'avoir écouté que son bon cœur en rendant service à des voisins dans la peine, et en venant soigner un pauvre orphelin. La conclusion de ces jérémiades ftit que Martha ne pourrait plus désormais diriger la maison de Klauss ni s^occuper du petit Wilhem. Le pauvre Johannes resta atterré. Il voulait rosser les mauvaises langues, porter plainte au magistrat, etc. Bref, il proposait tous les moyens possibles d^accommodement , excepté le ma- • riage. Naturellement alors Martha repoussait tout, se lamentait de plus belle et maintenait sa résolution.

Nous ne dirons pas toutes les perplexités par lesquelles passa rinfortuné Johannes. L'unique sujet de ses préoccupations, c^était Wilhem.

Dans la journée, quelques amis vinrent le voir. Il leur fit part de son embaffras. Tous le poussèrent vivement à ce mariage. Ils le lui présentèrent comme un devoir envers son fils. Sa helle-mère, la vieille Margarett, arriva aussi le lendemain sous prétexte de voir le petit Wilhem. Elle fut encore plus pressante que les amis de Johannes et lui fit un crime de son hésitation.

Klauss était une de ces bonnes et honnêtes natures qui

se défient toujours d^elles-mêmes, et cèdent d'autant

plus volontiers aux conseils de leurs amis, qu'il s'agit

d'un sacrifice à accomplir.

l/j6 SCÈNES DE LA VIE CONTEMPORAINE.

Deux mois plus tard, Martha, triomphante, s'appelait madame Klauss.

On dit que, le jour des noces, le nouveau marié avait Taîr si triste dans l'église qu'il semblait assister plutôt à un enterrement qu'à un mariage. De cruels et doux souvenirs gonflaient son cœur, et de grosses larmes roulaient à chaque instant dans ses yeux. Au sortir de l'église, Martha humiliée le lui reprocha avec un peu d'aigreur. Il s^excusa timidement.

Avec deux caractères comme celui de Johannes et celui de Martha, il n'était pas difficile de prévoir quel serait le vrai chef du ménage. Indifférent à tout ce qui se passait chez lui, excepté à ce qui concernait Wilhem, Johannes laissa sa femme diriger et commander en maîtresse absolue. Il lui obéissait comme un enfant.

Pour ceux qui ne connaissaient pas Johannes et ignoraient la profonde douleur cachée sous cette apparente indifférence, c'était un spectacle amusant de voir cette petite femme à la voix criarde gronder et quereller cet homme grand et fort... et cela, pour des bagatelles, pour une tache à son gilet ou pour un bouton de moins à sa veste.

Comme la plupart des êtres faibles, Martha usait sans ménagement de son pouvoir. Elle n'était pas méchante au fond ; mais, tout en aimant sincèrement son mari, elle le tourmentait du matin au soir. Tout autre quî Johannes se fût révolté : lui, se soumettait sans murmu-

JCHANNES ELAUSS. 1&7

rer, bien convaincu que tous les torts devaient être de son côté.

Sur un seul point, Martha vit échouer son pouvoir : malheureusement, c'était le point qui lui tenait le plus au cœur.

Quoique Johannes lui eût franchement avoué au moment de leur mariage qu'il n'aimerait jamais personne comme il avait aimé la pauvre Louisa, elle avait conservé l^espoir de remplacer la défunte dans le cœur comme dans la maison de Klauss. A la fin cependant et malgré les illusions si puissantes de Famour-propre, il lui fallut s^avouer qu'elle n'y parviendrait jamais.

Cette déception, toujours sensible au cœur d'une femme, contribua peut-être un peu à rendre Martha plus exigeante et plus acariâtre. La soumission absolue de Johannes à tous ses caprices, la reconnaissance profonde et l'amitié sincère qu'il lui témoignait, tout cela ne suffisait pas à Martha. Ainsi que bien des femmes, elle eût été aux genoux d'un homme qui, tout en lui donnant de justes sujets de plaintes, aurait eu besoin de se les faire pardonner par quelques cajoleries ou quelques tendres paroles. Lorsqu'une femme du caractère de Martha s'est mis en tête d'obtenir l'amour d'un homme, elle préférerait encore sa haine à son amitié, qu'elle regarde comme de l'indifTérence. 11 faut avant tout qu'il s'occupe d'elle, fût-ce pour la battre.

Le petit Wilhem ressentait un peu le contre-coup de tout cela. Martha lui portait cepeadant cette affection

ikS SCÈNES DE LA VIE CONTEMPORAINE.

quasi maternelle qu'une femme éprouve presque toujours pour l^enfant qu'elle a élevé. Si Johannes avait moins follement adoré son fils, Martha eût été la première à gâter le petit garçon. Elle s'impatientait souvent contre l'enfant, le grondait à tort et à travers, et faisait un monstre de ses moindres fautes, par cela seul que Johannes s'évertuait à justifier son fils, lors même que Wilhem était tout à fait dans son tort. Si Johannes, * au contraire, avait montré un peu de sévérité, Martha, cédant à sa réelle affection pour l'enfant, aurait bravement bataillé pour empêcher qu'on ne le grondât.

Au fond de tout cela, peut-être y avait-il aussi un peu de jalousie. Martha sentait bien qu'en Wilhem, Johannes aimait non-seulement son fils, mais le fils et l'image de Louisa.

Klauss ne vivait désormais que pour cet enfant : c'était son idole, sa seule pensée. Depuis la mort de Louisa, l'ouvrier ne se préoccupait plus de sa propre toilette. Si Martha n'y avait mis bon ordre, il serait sorti le dimanche avec sa casquette de travail et ses habits troués. Mais, pour Wilhem, il ne trouvait rien d'assez beau. Cela faisait l'objet de maintes discussions entre sa femme et lui. Martha était un peu avare ; puis il faut bien avouer que Johannes s'y prenait maladroitement. Au lieu d'exprimer franchement son désir, le pauvre père n'osait présenter à sa femme les demandes qu'il avait à faire pour Wilhem qu'avec des détours incroyables.

Le digne Johannes n'avait su de sa vie ni mentir ni

JOHANNES KLAUSS. ' 149

dissimuler. Dès les premiers mots, Martha devinait son projet. Elle s'impatientait alors des ruses du pauvre père et faisait de l'opposition. Johannes pliait comme toujours, mais il revenait bientôt à la charge, après s'être creusé la cervelle pour trouver quelque moyen de présenter la question sous un nouveau jour.

Dans bien des ménages, on voit de pauvres mères déployer des trésors d'imagination pour justifier, auprès d'un père avare ou mécontent, les folies ou les exigences de quelque enfant prodigue. Dans la maison de Klauss, les rôles étaient intervertis. Johannes était la mère indulgente, Martha le père grondeur.

Notez bien cependant qu'avec tout cela, Martha gâtait l'enfant presque autant que son mari. Elle se faisait prier pendant huit jours pour acheter à Wilhem des objets indispensables de dix kreutzers (sept à huit sous) ; puis, un autre jour, à brûle -pourpoint, elle apportait à l'enfant pour deux ou trois florins de bagatelles dont il

n'avait que faire.

Quoique Martha mît parfois la patience de son mari à

de rudes épreuves, Johannes ne s'était jamais emporté sérieusement contre elle qu'une seule fois. Il s'agissait naturellement de Wilhem. Dans un mouvement d'impatience, Martha avait poussé im peu rudement le petit garçon qui refusait de lui obéir. Wilhem tomba sur le coin d'une table et s^écorcha la figure. Comme Fenfant saignait beaucoup, Klauss se figura qu^il s'était grièvement blessé. Il s'élança vers lui ; et, dans un mouvement de colère, il leva la main sur sa femme.

150 SCÈNES DS LÀ VIS CONTEU FORÂIIIB.

— Sur votre vie, Martha, s'écria-t-D, ne frappez jamais cet enfant I

Quoiqu'il se fût arrôlé au geste, il avait dit cela avec un tel accent de colère et de menace, que Martlia en resta toute saisie et se mit à pleurer.

Malheureusement, il arriva un accident qui courba plus que jamais le pauvre Klauss sous le joug de sa femme. En revenant un soir de Manheim, il se laissa voler un sac contenant 800 florins qu'il avait touchés le matin même pour le compte de Martha. Dans son désespoir, le pauvre ouvrier se serait jeté à l'eau s'il n'avait été retenu par la pensée de son fils.

Il resta plus de deux heures à rôder autour de sa maison avant d'oser y rentrer. Jamais voleur, à son début, comparaissant pour la première fois devant un juge d'instruction, n'eut l'air plus abattu, plus honteux, plus effrayé que ne Tétait Johannes, lorsqu'il lui fallut raconter à Martha le malheur qui venait de lui arriver. Il en eut la fièvre pendant huit jours. Il avait l'air si désespéré, que Martha en eut pitié et ne gronda pas beaucoup; mais ses gémissements et ses lamentations étaient pour Klauss des reproches aussi douloureux que les plus cruelles injures. Dieu sait d'ailleurs combien de fois ces malheureux 800 florins servirent de massue pour écraser le pauvre Johannes ! 11 ne pouvait jamais proposer la moindre dépense pour son fils sans que Mar« tha ne s'écriât :

— Ah ! si je n'avais pas perdu ces 800 florins, j'aurais pu, etc.

JOHANNES KLâUSS. 151

Alors Johannes rougissait et baissait la tète.

Un dimanche matin, dans les premiers jours du mois de juillet, Klauss, en manches de chemise et accoudé sur la table, déjeunait avec de la bière et du fromage. 11 se disposait à partir pour Wiesbaden. La veille au soir, son patron Tavait chargé d'aller y toucher le montant d'une facture de 400 florins, due par le menuisier qui travaillait au Kursaal ou Casino.

A côté de lui, Martha, debout devant une armoire, préparait les vêtements du dimanche de Johannes. Le reste de la semaine elle les tenait sous clef, et cela, non sans motif. Un certain jour que Johannes avait vainement bataillé afin d'obtenir une veste neuve pour Wilhem, et s'était vu repousser avec perte, il avait secrètement donné au tailleur sa propre redingote, une redingote toute neuve, en beau drap bleu. Le tailleur en avait tiré un costume complet pour Wilhem. Je laisse à deviner les reproches qu'avait reçus le pauvre père. Il s*en était consolé en admirant la bonne mine qu'avait le petit Wilhem dan& son nouveau costume, et il avait bravement continué à porter son vieil habit.

Tandis que Martha brossait à tour de bras les vêtements qu'allait mettre son mari, ce dernier s'aperçut que Wilhem pleurait silencieusement dans un coin.

— Qu'as-tu donc, Wilhem ? lui deipanda-t-il.

— Rien, rien, se hâta de répondre Martha. Déjeune donc tranquillement.

— Alors, pourquoi pleure-t-il? demanda Johannes,

voyant que l'enfant éclatait en sanglots.

152 SciNES DE LA VIE CONTEMPORAINE.

— Parce que monsieur est un petit volontaire, fit Martha avec impatience, un petit vaurien qui mériterait d'être fouetté... parce qu^il veut... Mais mange donc, toi... mange donc I Tu es là le nez en Tair à me regarder, et puis tu vas arriver trop lard au chemin de fer.

— Mais non, mais non... dis donc ce qu'il veut.

— Commence d'abord par te rasseoir.

Johannes se hâta d'obéir.

— Eh bien I reprit-il, dès qu'il fut assis.

— Eh bien/ dit-elle en le contrefaisant... mais mange donc, mange donc, au lieudejrester là les bras balants à me regarder... Dès qu'il s'agit de ce vaurien, tu perds la tête.

Johannes prit un morceau de fromage et se mit docilement à manger; mais ses yeux ne quittèrent pas la physionomie de sa femme.

— Eh bien ? dit-il encore.

— Eh bien, répondit enfin Martha, ce petit drôle ne s'est-il pas fourré dans la tête d'avoir une* paire de bottes I... à son âge et dans notre position, je te demande

un peu!

— Friedrich, le fils du charron, et Frantz Gothold, le fils du barbier, en ont bien tous les deux, s'écria Wilhem de son coin.

Doué d'une charmante figure et d'une précoce intelligence, cet enfant était malheureusement d'une constitution faible et délicate. La moindre chose' le rendait malade. Gela contribuait à le rendre exigeant et volon-

JOHANNBS KLAUSS. 153

taire. 11 abusait un peu de Paveugle tendresse de son père.

— Écoute donc, Martha, dit tout bas le bon Johannes, si le petit du charron a des bottes...

— Ta, ta, ta, fit-elle, le charron est riche, lui.

— Oui, mais le barbier...

— Le barbier, le barbier... si le barbier a envie de se mettre sur la paille, nous ne sommes pas forcés de rimiter.

— D*abord mes souliers sont trop étroits et me font mal aux pieds, reprit Tenfant en pleurant.

— Entends-tu, Martha ? dit Johannes tout attendri ; ses souliers lui font mal aux pieds.

— Mais non, mais non ! répondit-elle en haussan les épaules. Comment peux-tu croire de pareilles sornettes?

— Cependant, Martha...

— 11 n^y a pas de cependant qui tienne. Veux-tu donc nous réduire à la mendicité, afin de satisfaire les caprices de ce petit mauvais sujet ? Tiens, voilà la clef de mon armoire alors... Prends tout, jette tout par la fenêtre!... Nous faisons de si bonnes affaires, n'est-ce pas?... Au surplus, quand on a perdu huit cents florins de gaîté de cœur, qu^est-ce que cela fait d'en dépenser une centaine de plus !... Ah ! malheureuse que je suis... Pourquoi ai-je mis le pied dans cette maudite maison ?

Elle commença à pleurer.

— Voyons, ma bonne Martha, je t'assure...

ISA SCÈNES DE LA VIE GOlfTEM PORAIIIE.

— Laisse-moi, laisse-moi... voilà la clef, te dis-je... vends tout, vends les meubles, vends la maison pour acheter des toilettes de prince à ton filsl... Faut-il que je te donne aussi mes bijoux et mes robes pour les vendre à son profit ? Mon Dieu I mon Dieu ! que je suis donc malheureuse !

Et Martha se remit à sangloter de la meilleure foi du monde tandis que Wilhem pleurait à Tautre bout de la chambre.

Le pauvre Johannes en perdait la tête* Il courait de Tun à l'autre et faisait de son mieux pour les calmer. Ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, plus il se donnait de mal, moins il réussissait. 11 parvint cependant à apaiser Wilhem en lui promettant de l'emmener à Wiesbaden. De guerre lasse, Martha se calma aussi et vint s'asseoir à côté de son mari. Le pauvre homme suait à grosses gouttes et s'essuyait le front, plus fatigué de cette petite scène qu'il ne l'eût été de six heures de travail au chantier.

La trêve ne fut pas de longue durée. Dès que Johannes parla de son intention d'emmener Wilhem à Wiesbaden, l'orage recommença.

— C'est cela, s'écria Martha, tu vas emmener ce petit vaurien pour le récompenser sans doute de son tapage de ce matin. Jolie manière de l'élever ! Et moi je resterai à garder la maison comme une servante.

— Viens avec nous, répondit Johannes.

— Pour payer une place de plus et augmenter encore

JOHANNES KLAUSS. 155

les dépenses, reprit-elle du même ton... Non, je n'irai pas... Et qui paiera la place de Wilhem, s'il vousplait ?

— Il paiera avec sa petite bourse, dit Johannes d'un ton conciliant, avec ^argent que sa grand'mère- lui a donné l'autre jour.

— Ou:, sa grand'mère, reprit-elle en haussant les épaules, sa grand'mère ou d^autres qui n'osent pas Favouer? Me prends-tu donc pour une imbécile avec tes sottes histoires! D^ailleurs, parles-en de cet argent I... un florin et demi!... On va loin avec celai... Tu lui donnes de jolies habitudes de dépense à cet enfant... Enûn après tout, c'est votre affaire à tous deux... Comme on fait un lit, on se couche..* Il ne le saura que trop tôt... et moi aussi malheureusement.

Tout en se lamentant ainsi, Martha déshabillait l'enfant, le nettoyait et faisait sa toilette avec un singulier mélange de soins et d'impatience, d'affection et de brusquerie. Elle lissa les jolis cheveux blonds de Wilhem, lui noua coquettement sa petite cravate bleue, et finit par l'embrasser en le grondant de ce qu'il ne tenait pas la tête droite. Quant au petit garçon, il souriait en dessous avec cette expression de satisfaction sournoise, particulière aux enfants gâtés dont l'obstination vient de remporter une victoire.

Les deux coudes appuyés sur la table, Johannes admirait silencieusement son fils.

— Allons, dépêche-toi, lui dit Martha, tu vas manquer le convoi.

Il acheva de s*habil]er, embrassa sa femme et se nût en route avec Wilhem.

Pendant les huit à dix minutes que dura le trajet de Bieberich à Wiesbad^, Klauss fut le plus heureux des hommes. Tenant debout sur ses genoux Wilhem qui regardait par la portière, il jouissait de la joie de l'enfant et s'émerveillait de ses exclamations et de ses reparties.

Le père et le fils se rendirent à pied de la station du chemin de fer à la maison de conversation ou Casino. Il faisait une chaleur étouffante. Néanmoins Wlbem marchait gaillardement sur les talons de son père. Il avait un petit air si décidé, si gentil, que plusieurs personnes se retournèrent en souriant pour le regarder. Le cœur de Johannes s'épanouissait en entendant les éloges qu'on donnait à son ûls.

Il commença par se rendre chez le menuisier débiteur de son patron, et toucha les quatre cents florins. Johannes, qui était l'homme du monde le plus obligeant, avait à diverses reprises rendu plusieurs petits services à cet-ouvrier, l'une des bonnes pratiques de M. Hernsheim. Le menuisier profita de l'occasion pour donner à Johannes une gratification de deux florins et lui fit boire une ou deux bouteilles de vin.

Le départ du convoi pour Bieberich et Mayence n'ayant lieu qu'à cinq heures quarante-cinq minutes, Johannes profita du temps qui lui restait pour faire une promenade dans le parc avec son fils. La nouveauté

JOHANNES KLÂUSS. 157

des objets qu'il ayait sous les yeux amusa l'enfant et l'empêcha d'abord de sentir la fatigue qu'il commençait à éprouver. Bientôt cependant, cette fatigue prit le dessus. Ainsi qu'il arrive presque toujours aux enfants en pareil cas, Wilhem refusa d'avouer qu'il était fatigué, mais il devint maussade et grognon. 11 traînait les pieds et se plaignait à tout propos. Son idée de bottes ne tarda pas à lui revenir en tête. Faute de meilleur prétexte, il recommença ses lamentations à ce sujet : a Mon soulier me fait mal I » répétait-il à chaque minute.

— Veux- tu que je te porte? répondait le pauvre père tout désolé.

— Non, je ne veux pas... Je veux marcher... mais mon soulier me fait mal... Je veux des bottes comme Friedrich et Frantz.

Dans l'espoir de calmer l'enfant, Johannes le ramena devant le Casino. Une foule de baigneurs et de baigneuses assis sur des bancs, entre la pièce d'eau et le salon, écoutaient la musique qui venait de commencer. Pour que Wilhem pût se reposer, Johannes demanda une bouteille de bière , et s'assit à une petite table placée tout près de la fenêtre de la salle de jeu. Au bout de cinq minutes, Wilhem, brisé de fatigue et de sommeil , recommença ses jérémiades. Johannes s'agenouilla devant le petit démon, lui ôta les malheureux souliers, y passa les mains et les visita en tout sens. En moins d'une demi-heure, il déchaussa et rechaussa son flls plus de dix fois. Rien n'y fit. Wilhem lui démontra,

clair comme le jour, qu'une paire de bottes pouvait seule le guérir.

— Mais, mon ami, lui dit enfin le pauvre père, c'est aujourd'hui dimanche ; les boutiques de cordonnier ne sont pas ouvertes.

— Si, sil s'écria le petit drôle. Là bas; sur la place, avant les colonnes, moi j'ai vu une boutique ouverte... et il y avait des bottes à la fenêtre.

— Elles seront trop grandes pour toi.

— Non, je te dis ; il y en avait de toutes petites. Et de pleurer de plus belle en se tordant sur sa

chaise, comme s'il avait eu le pied dans un étau,

A ce moment, trois messieurs sortirent du salon de jeu. Ils causaient et riaient bruyamment. L^un d'eux faisait sauter dans ses mains une poignée de Frédérics d'or et de doubles florins.

— Combien gagnes-tu? lui demanda un de ses amis.

— Onze ou douze cents florins au moins, répondit-il.

— Et tu es parti de combien?

— D^un florin.

. — Tu as gagné tout cela ave c un florin ?

— Ma foi oui... mon dernier, mon cher... Je Fai mis sur la rouge, qui a passé huit fois. Puis j'ai continué. Allons au restaurant, je vous invite à dîner, et nous boirons du Champagne glacé.

En Allemagne, où Fon a d'excellents vins naturels du Rhin, on leur préfère de détestables contrefaçons de Champagne*

JOHANNES KLAUSS. 159

Il s'éloigna en faisant résonner l'or qui gonflait ses poches. Johannes suivit des yeux le fortuné joueur en enviant^ ou plutôt en admirant son bonheur, car l'envie* était un sentiment inconnu au cœur du brave ouvrier. Pendant ce temps, Wilhem, grimpé sur une chais«, regai'dait dans la salle de jeu. Il appela son père pour jouir du spectacle. Il y avait trop de monde réuni autour de la table pour que Fenfant pût bien voir ce qui se passait sur le tapis vert. De temps en temps seulement, lorsqu'un joueur quittait sa place, Wilhem apercevait un coin de la table couvert d^or et d'argent, et quelquefois un disque brillant qui tournait entre six individus armés de petits râteaux.

— Je veux aller voir dans le salon ! s'écria Wilhem. Klauss n'avait jamais d'autre volonté que celle de son fils. Il suivit l'enfent. Oublieux de son prétendu mal de pied, Wilhem traversa en courant le grand salon et entra dans la salle de jeu. Son père le prit dans ses bras pour qu'il pût voir par-dessus les joueurs. Bien que Johannes ne compîrt pas grand'chose aux péripéties de la roulette, le tableau qu'il avait sous les yeux l'intéressait vivement. Le tintement de l'or, le froissement des billets de banque, l'indifférence apparente avec laquelle certains joueurs perdaient des sommes énormes, ou amassaient devant eux des monceaux d'or, la fébrile agitation de quelques autres, l'impassibilité des croupiers et leurs monotones refrains, tout cela finit ' par étourdir, par griser le pauvre Johannes et par lui

donner une sorte de vertige. Chaque jour, on en voit de plus forts que lui succomber à pareDle épreuve.

Il remarqua plusieurs joueurs qui arrivaient à gagner quarante à cinquante florins, et même davantage, en débutant par un seul florin. Cela le fît songer aux deux florins qu^il venait de recevoir. Sa femme ignorait l'existence de cet argent, et ne lui en demanderait pas compte. Avec ces deux florins, avec un seul peut-être, il pouvait gagner de quoi acheter ces malheureuses bottes que son fils désirait si vivement. 11 suffisait pour cela de trois coups heureux.

Dès que cette idée fut entrée dans la tête du pauvre ouvrier , elle n*en sortit plus. Bientôt il ne fut arrêté que par la timidité qui Tempêchait d'avancer le bras pour déposer sa mise sur le tapis. Il lui semblait que tout le monde avait les yeux sur lui. Vingt fois, il mit la m^in à sa poche , en retira le florin, et l'y laissa retomber.

— Voulez-vous que je passe votre argent ? dit à Johannes un vieux monsieur, assis devant lui, qui avait une de ces bonnes et honnêtes figures, comme on en rencontre si souvent en Allemagne.

Klauss rougit jusqu'au blanc des yeux et donna son florin au vieux monsieur.

— Où faut-il le placer ? demanda ce dernier.

— Là, dit Johannes, en désignant d'une main tremblante la case de Vimpair, qui se trouvait la plus près de lui.

j'OHÂNNBS KLAUSS. l6l

Ce fut le no 17 qui sortit. Johannes avait gagné. Il retira son argent. Encouragé par ce premier succès, il risqua encore un florin, et gagna une seconde fois.

— Si je laissais ces deux florins, pensa-t-il, et si je gagnais, cela m^en ferait quatre. Avec cela et les deux qui me restent, j'aurais presque de quoi acheter les bottes de mon pauvre Wilhem.

— Laissez-vous ? lui demanda le vieux monsieur avec cette politesse bienveillante qu'on ne trouve plus que chez les vieillards.

— Oui... non... murmura le pauvre Johannes tout indécis.

— Rien ne va plus, dit à ce moment un des croupiers, dont la voix monotone trancha forcément la question.

On amena le n* 30. Johannes avait perdu. Il passa la main sur son front baigné de sueur, et risqua l'un des deux florins qui lui restaient. Il gagna encore, laissa tout et reperdit. Pendant sept ou huit minutes, il joua ainsi sur ces deux malheureux florins. Plusieurs fois, il se vit à la tête de quatre florins ; mais, par une sorte de fatalité, il ne put jamais dépasser ce chiffre. Ces alternatives furent un malheur pour Johannes; il eût mieux valu cent fois qu'il eût tout perdu dès les premiers coups : l'enivrement, la fièvre terrible du jeu, n'auraient pas eu le temps de s'emparer de lui. Au bout d'un quart d'heure, le pauvre ouvrier avait complètement perdu la tête. Le sang bourdonnait à ses oreilles, rougissait ses yeux et gonflait les veines de son front.

Comme un homme emporté dans un tourbillon et déjà complètement étourdi, Klauss était maintenant entraîné par une impulsion qu'il ne sentait plus. Par malheur pour lui, il avait disséminé dans ses poches l'argent qu'il venait de toucher pour son patron. A un moment donné, alors qu'il croyait encore jouer sur son gain, il perdait déjà neuf ou dix florins. Lorsqu'il se rendit compte de son action, le mal était fait. Il avait déjà vidé à demi la poche de son gilet, dans laquelle il avait mis une centaine de florins. Une sueur froide couvrit le corps du malheureux ouvrier ; il devint pâle comme un mort. Que faire ? que devenir?

— Une chance heureuse peut encore tout réparer, se dit-il

Il perdit complètement la tête et continua à jouer. Sa^ figure se décomposait de plus en plus : il faisait mal à voir. Il se mordait les lèvres à en faire jaillir le sang ; son œil, démesurément ouvert, suivait d'un air égaré chaque tour de la bille d'ivoire qui indique le numéro gagnant. De temps en temps, comme pour Se donner du tourage, il embrassait l'enfant endormi dans ses bras. Une foisi au moment où se décidait un coup important, il serra involontairement, avec tant de force, les mains du pauvre enfant, que Wilhem poussa un cri. Quelques joueurs se retournèrent en grommelant. 11 n'y a rien au tnonde de plus intolérant, de plus irascible qu'un joueur.

L^enfant s'était déjà rendormi. Johannes le porta sur un canapé et revint à la table de jeu.

jrOHANNES KLAUSS. 16S

Au bout de deux heures, il s'aperçut qu'il ne lui restait plus qu'un florin. Il crut s'être trompé ; il fouilla précipitamment dans toutes ses poches ; il n'y trouva qu'un demi-florin et quelques kreutzers. Ce malheureux florin, son dernier espoir de salut, prolongea encore son agonie de plus d'un quart d'heure. Enfin il fut emporté comme le reste par le fatal râteau des croupiers.

Johannes resta immobile, l'œil toujours fixé sur la table de jeu. Il était comme pétrifié. Aucune idée ne se formait dans son cerveau. Un cercle de fer semblait étreindre son front. Personne ne faisait, du reste, attention à lui.

A ce moment, Wilhem se réveilla : il se frotta les yeux, regarda autour de lui, et se glissa auprès de son père.

— Gagnes-tu, papa? lui demanda-t-il.

Rappelé à lui-même par cette voix enfantine, le pauvre homme prit le petit garçon et le serra contre sa poitrine en levant les yeux au ciel avec une expression impossible à décrire.

— Pauvre enfant ! murmura-t-il d'une voix étouffée.

— Silence, donc ! crièrent quelques joueur-s ; on ne doit pas laisser entrer d'enfants ici.

Johannes prit son fils dans ses bras et s'éloigna. îl se trouva dans la rue sans savoir comment il était sorti. Machinalement, il se dirigea vers la station du chemin de fer. Par bonheur, il avait pris des billets d'aller et de retour; il monta dans un wagon de troisième classe et prit sur ses genoux Wilhem, qui s'était rendormi ; puis,

appuyant sa tête contre la portière, il tâcha de rassembler ses idées.

Au bout de quelques minutes, il releva brusquement la tête en faisant le geste d'un homme qui vient de prendre un parti désespéré. Au lieu de descendre à Fembranchement de Bieberich, il continua jusqu'à Castel. C'était là que demeurait la vieille Margarett Helling, la mère de la pauvre Louisa.

La bonne femme resta toute surprise en voyant arriver son gendre et son petit-fils.

Elle fut frappée de Taltération des traits de Johannes.

— Est-ce que tu es malade ? lui demanda-t-elle.

— Moi?... non.

— Qu'as-tu donc, alors ?

— Rien... mère... rien du tout.

— Tu as la figure toute décomposée.

— C'est la fatigue, la chaleur. J'ai. beaucoup couru à Wiesbaden, voyez-vous ; le petit aussi est fatigué, il faudrait le coucher un peu. Je vais revenir le prendre tout à Pheure.

— Où vas-tu?

— Mon patron m'a donné une commission pour le chef d'un de ces trains de bois qui sont amarrés à côté du pont. Ayez bien soin de Tenfant jusqu'à mon retour, mère^

— Sois tranquille, va, mon garçon, répondit la vieille femme. Pauvre chérubin ! continua-t-elle en installant Wilhem sur son lit, est-il joli I... Il dort de tout son

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cœur, le pauvre petit ange... Comme il ressemble à sa mère, mon Dieu I

Elle se mit à pleurer. Johannes, que les sanglots étouffaient depuis longtemps, ne put se contenir davantage. 11 se laissa tomber sur une chaise, appuya son front contre la muraille et sanglota comme un enfant. De grosses larmes ruisselaient entre ses doigts. Margarett crut que cette profonde douleur était causée par le souvenir de la mort de Louisa.

— Ah ! tu l'aimais bien, mon pauvre garçon I dit-elle; mais le bon Mçu vous a trouvés trop heureux pour ce monde... Tu la reverras là-haut, Johannes. Pour moi, Dieu merci, je serai près d^elle avant toi.

— Qui sait ? lit Johannes d^un ton singulier.

11 s'approcha du berceau et embrassa l'enfant, dont il n'avait pas le courage de s'éloigner.

— Tu vas l'éveiller, dit la vieille femme en tirant Johannes par le bras ; laisse-le donc.

— Vous en aurez bien soin, n'est-ce pas ? reprit le pauvre père. S'il m'arrivait malheur, vous ne l'abandonneriez pas ?

— Non, certes ! s'écria la vieille femme. Mais pourquoi me dis-tu cela ?

— Pour rien, mère Helling... dame... dans notre état... yous savez... enfin... un malheur peut arriver à

tout le monde... au moment où l'on y pense le moins...

— C'est égal... mon garçon... tu as quelque chose qui te tracasse.

— Quelle idée!... Voyons, mère, laissez-moi vous embrasser... et lui aussi, encore une fois.

Il tint longtemps ses lèvres appuyées sur le front de son fils et partit en se couvrant la figure de ses deux mains.

— Pauvre garçon ! dit la vieille femme en le suivant des yeux, il ne se consolera jamais de la mort de sa femme!... Il n'avait pas déjà la tête très-forte... j*aî grand'peur qu'il ne finisse par la perdre tout à fait

Tandis que Margarett murmurait ces paroles en se rasseyant près du lit sur lequel dormait son petit-fils, Johannes se dirigeait à g^rands pas du côté du fleuve. Il entra dans une brasserie et se mit à écrire à sa femme. Dès qu'il eut terminé sa lettre, il paya sa modeste dépense et sortit de la brasserie. Il alla jeter sa lettre à la «

poste et se dirigea vers le pont de bateaux qui joint Castel à Mayence.

Il faisait déjà nuit. A quelque distance du rivage, une douzaine de lumières brillant à la surface du fleuve révélaient la présence de quelques trains de bois mouillés à ces endroits.

Ces trains, composés d'un nombre considérable d'arbres, de madriers, de planches, etc.. viennent de la

Suisse. Quelques-uns descendent le Rhin jusqu'en Hollande. D'autres se vendent par portions aux diverses stations du trajet. Leur équipage se compose généralement de quinze à vingt robustes compagnons. Tout ce monde descend fort rarement à terre et habite dans les

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cabanes où chalets en bois, construits à Tamère de leur immense radeau.

Il y avait une demi-heure environ que Johannes était monté sur ce train de bois, quand un charpentier, qui était venu chercher sur le rivage un outil qu'il avait oublié en quittant son travail, entendit non loin de lui le bruit d'un corps tombant à Teau. Malgré l'obscurité, il aperçut confusément quelque chose qui flottait sur la surface du fleuve et qu'emportait le courant. La rapidité du Rhin à cet endroit et l'heure avancée de la nuit ne permettaient guère de supposer qu'un homme fût assez imprudent pour se baigner en ce moment. Aucun cri ne parvenait cependant à l'oreille du charpentier. Il lui semblait seulement distinguer de temps en temps l'écume blanchâtre que faisaient jaillir les mouvements précipités d'un homme se débattant à la surface de Teau. Il se jeta dans un batelet. L'embarcation était amarrée au rivage. Tout en essayant de dénouer les liens qui la retenait, il cria de toutes ses forces pour appeler l'attention des hommes qu'à la lueur d'un falot il apercevait sur le train de bois. Ils répondirent enfin à son appel. 'Trois d'entre eux montèrent sur un de leurs bateaux et firent force de rames dans la direction qu'indiquait le charpentier.

Pendant plus de deux heures, ils explorèrent en tous sens les eaux rapides et profondes du fleuve. De temps en temps, ils poussaient de bruyantes clameurs dans Tespoir que quelque cri leur répondrait et. leur indi-

querait la position exacte du malheureux qui se noyait. Tout fut inutile. Ils ne virent ni n'entendirent rien.

— Est-ce qu'il ne manque aucun de vos hommes? leur demanda le charpentier lorsqu'ils revinrent sur le train.

Ils se comptèrent du regard. Tous se trouvaient réunis.

— Personne ne manque, répondit le chef.

— Il m'a semblé pourtant que c'était de dessus votre tfain que cet homme était tombé à Teau, ut le charpentier.

— Je parie, s'écria l'un des rameurs, que c'est ce pauvre Johannes qui est venu nous parler tout à l'heure de la part de son patron. Je crws qu'il était ivre... Nous n'avons pas compris un mot de ce qu'il nous a dit... il aura marché sur le train sans regarder devant Im et sera tombé à l'eau... Pauvre garçon !... C'était un vigoureux compagnon et une honnête créature...

Quelques jours plus tard, des mariniers de BingeD trouvèrent sur le rivage, non loin d'Erbach, un cadavre qu'on ne tarda pas à reconnaître pour celui du malheureux Johannes Klauss.

On fit prévenir Martha qui arriva aussitôt. Les investigations auxquelles la justice se livre toujours en pareille circonstance ayant fait connaître que Johannes avait touché une somme de kOO florins le jour même de sa mort, et cette somme ne se retrouvant pas sur le cadavre,on crut d'abord à un crime. Martha fut naturelle-

JOHANNES tLAUSS. 169

ment la première personne qu'on interrogea. Lorsqu'elle

vît le magistrat décidé à commencer une enquête, elle

lui présenta en pleurant la dernière lettre de Johannes,

celle que le pauvre ouvrier avait écrite dans la bragserie de Castel.

Voici cette lettre, à laquelle malheureusement la traduction enlève beaucoup de sa touchante simplicité :

<( Ma chère Martha,

» Je te demande bien pardon de tous les chagrins que

» je t'ai causés. Je ne t^ai pas rendue heureuse comme

j> tu méritais de l'être. Il ne faut pas trop m'en vouloir.

9 En m^enlevant ma pauvre Louisa, je crois que le bon

» Dieu m'avait enlevé mon cœur et mon bon sens. J'ai

9 commis aujourd'hui une grande faute, im crime que

9 ma mort seule peut expier. J'ai joué et perdu les 400

}) florins que j'avais touchés pour mon patron. M. Hems-

» heim aurait le droit de me faire arrêter et condanmer

» comme un voleur. Je. ne yeux pas laisser à mon pau-

» vre petit Wilhem un nom déshonoré. Je vais me noyer.

» J'aurai soin que ma mort ait l'air d'un accident. On

» croira. que l'argent est tombé à l'eau avec moi. Si

» pourtant on venait à soupçonner à tort quelque inno-

» cent, il faudrait montrer cette lettre. C'est déjà trop

p pour le repos de mon âme d'être obligé de meatir

» ainsi à Theure de ma mort et de faire tort de ces 400

9 florins à M. Hemsheim^ qui s'est toujours montré si

n bon pour moi. Si tu pouvais lui rembourser cet ar-

* 9 gent, il me semble que cela tranquilliserait un peu ma » conscience ; mais je l'ai déjà perdu une si forte somme, » que tu ne pourras peut-être pas faire ce nouveau sa^ 9 criûce.

» Je te recommande mon pauvre petit Wilhem. Je » t'en prie, sois douce et indulgente pour lui. Je sais 9 bien que tu Taimes ; mais le pauvre petit est si chétif » et si délicat, qu'on ne peut le traiter comme les autres » enfants de son âge. Parle-lui souvent de moi. Dis-lui » que je Taimais bien. Ne lui apprends jamais la venta- » ble cause de ma mort. Songe que ce sont les dernières » prières d'un mourant que je t'adresse en ce moment I) Tâche de £adre donner un peu d'instruction à Wilhem » et de le mettre dans une école où on ne le brusque pas » trop. Il faudra veiller aussi à ce que ses petits camara- » des ne le battent pas. ' j

» Adieu, Martha ; que Dieu me pardonne ce que je M vais faire i

» J'ai laissé Wilhem chez sa grand'mère : pauvre pe^

» tit ange I Aie bien soin de lui et ne le gronde pas trop

)> souvent. Le pauvre en&nt a bon cœur. Quand il sera

» grand, son affection te récompensera.

» Que Dieu vous bénisse et vous protège tous les

j» deux! ))

Lorsqu'il eut achevé cette lettre, le magistrat la rendit à Martha en s'essuyant les yeux. — Pauvre malheureux I murmura-t-iL --^J'ai rendu les AOO florins à M. Hernsbeim, dit la

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veuve dont la figure était baignée de larraes. Avec ce qui me reste, j'élèverai Wilhem. Je dois bien cela à mon pauvre Johannes. C'était la plus honnête et la meilleure créature qui fût au inonde, monsieur. Et si doux, si bon, si complaisant I Maintenant qu^il tf est plus là, je me reproche quelquefois de lui avoir parlé trop rudement. Dieu m'est témoin pourtant que je l'aimais bien ! Tout cela ne serait pas arrivé s'il avait eu confiance en moi ; mais son cœur était ailleurs.

La douleur avait transformé cette femme si commune et si acariâtre. Elle parlait avec une touchante simplicité et une profonde émotion qui attendrirent le magistrat. Il lui promit de garder le secret sur les véritables causes du malheur qui venait de la frapper.

La mort de Johannes passa d abord pour un accident; mais, peu à peu, la vérité se fit jour, ainsi qu'il arrive le plus souvent en pareille circonstance. Le dernier vœu du pauvre ouvrier ne put pas même être exaucé.

— Voyez- vous, monsieur, me dit le narrateur en terminant, cela prouve bien qu'on ne gagne rien à désobéir aux volontés de Dieu. La Providence qui défend le suicide ne pouvait permettre que celui de Johannes produisît un bon résultat. Et pourtant je vous assure que le pauvre garçon méritait plus d'indulgence que tout autre, car il n'avait plus la tête à lui, il était comme fou, lorsqu'il s'est jeté à l'eau.

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