‹ Bras d'acierChapitre 10 sur 12 · Voyons, chasseur, (lisait le braye homme de com · texte numérisé non relu

Voyons, chasseur, (lisait le braye homme de com

missaire, qui voyait Yvon se désoler comme un enfant en songeant à ce qu*allait devenir la pauvre Ellen, vbyons, un peu de courage, que diable ! Je vais ramener cette petite à la métairie, et quand vous serez rétabli...

— On va la battre, bien sûr^ disait Yvon.

— Ne craignez rien ; firai la conduire moi-même, et je ferai mes recommandations. Allons, du courage, mon garçon, ne vous désespérez donc pas ainsi.

Il revint chez la vieille Madeleine, et les nouvelles qu'il apportait sur la santé d'Yvon firent oublier à Ellen l'impression désagréable qu'elle avait éprouvée aux premières paroles du commissaire. Après de bien longs pourparlers, et grâce au nom d'Yvon dont il se servit à propos, le commissaire parvint enfin à la ramener h, la ferme du Gourio.

Il fit promettre au père Antoine de ne pas punir la petite de sa désertion^ et menaça de sévères châtiments tous ceux qui lui feraient quelques mauvais traitements.

On n'osa pas, dans la ferme, désobéir aux recommandations du fonctionnaire si redouté ; mais on s'en dédom- ' magea par des quolibets et des railleries, et par toutes ces mille petites vexations que nulle autorité ne peut ni prévoir ni défendre.

Ellen supporta tous ces ennuis avec une insensibilité complète. Au bout de deux jours, lorsqu'elle ne vit pas revenir Yvon, ainsi que le lui avait promis M. Morin (le Commissaire), elle partit de nouveau pour Pontivy.

Cette fois, elle se rendit tout droit chez Madeleine,

qui fît mine de vouloir la mettre à la porte et n'en eut pas le courage. Le commissaire fiit prévenu : mais, cette fois, son éloquence fut inutile, quoîqu^il allât jusqu'à menacer Ellen de la mettre en prison, si elle ne retournait pas de suite au Gourio.

Quelques mots échappés à un infirmier apprirent en même temps à Yvon le retour de la petite anglaise. Il allait probablement commettre quelque extravagance, lorsque, par bonheur, il vit arriver M. de Landy. Yvon courut à lui et se jeta presque à ses genoux.

— Qu^as-tu donc, mon pauvre garçon ? lui demanda M. de Landy avec intérêt.

Yvon lui raconta toute l'histoire d'EUen, et le supplia de venir en aide à la pauvre enfant. Le récit du digne garçon ne brillait ni par Pëloquence, ni par la clarté; mais c'était tout son cœur qui parlait, M. de Landy fut vivement ému de l'affection de ces deux pauvres êtres.

— Je me charge de tout, dit-il à son compatriote. Soigne-toi bien, mon pauvre garçon, rétablis-toi vite, et, foi de Breton, ton Ellen ne manquera de rien.

Une promesse du capitaine était pour Yvon parole d'évangile. Il remercia M. de Landy avec effiision, et, dès ce moment, son esprit plus calme contribua beaucoup à son rétablissement.

Tandis qu'il se recouchait sans murmurer, le capitaine, guidé par la première personne quMl rencontra, se rendait chez la Madeleine.

Yvoii avait souvent parlé à là petite pày^fte de itort

capitaine, M. de Landy. Aussi EUen accueillit-elle rolBcier avec tant de joie et d'expansion qu'il en fut tout ému.

Sur le conseil du commissaire, qui se trouvait là, il fut convenu qu'Ellen resterait chez la marchande de sabots.

Le capitaine remit à cette dernière le peu d'argent qui lui restait après son voyage et promit de lui payer régulièrement une petite pension pour la nourriture et le logement d'Ellen. Afin de calmer un peu la petite, il lui assura qu^il ferait son possible pour lui obtenir la permission de voir Yvon, tout en la prévenant que ce serait bien difficile et probablement impossible.

Cette espérance, malgré son peu de certitude, releva le courage d^Ellen. Elle s'endormit là-dessus, tout heureuse de coucher sur un matelas et dans une chambre.

La position de cette pauvre enfant préoccupa beaucoup M. de Landy. 11 sentait bien qu'elle ne pouvait rester à Pontivy, mais il la voyait si désespérée dès qu'on lui parlait de retourner au Gourio, qu'il n'avait plus le courage d'insister. Il prit le parti d'aller trouver Yvon lui-même et de lui faire comprendre la difficulté de la position. A force de le sermonner, il finit par lui faire entendre raison. Le difficile était d'arriver au même résultat auprès d'Ellen. Grâce à l'entremise du commissaire, on obtint une permission toute spéciale pour qu'elle pût avoir une entrevue avec le blessé.

M. de iMCidy alla chercher la petite , la conduisit à

ELLBN. 83

l'hôpital, et la fit entrer dans le^parloir où ^attendait Le Marec.

La pauvre petite se jeta dans les bras dTvon. Celuici, honteux de laisser voir son émotion, cherchait à se contenir, mais de grosses larmes coulaient sur ses joues.

L'entretien des deux jeunes gens fut si touchant dans sa naïve et profonde affection, que la religieuse, les deux infirmiers et le capitaine lui-môme en avaient les larmes aux yeux.

Ellen se jeta aux genoux de la religieuse pour la supplier de la garder dans la maison.

— Je servirai de domestique, disait-elle, je travaillerai nuit et jour, si l'on veut. Vous ne me donnerez point de gages. Puis, je ne suis pas difficile à nourrir ; un morceau de pain, voilà tout ce qu'il me faut.

La bonne religieuse sanglotait en l'écoutant, mais il n'y avait pas moyen d'exaucer le désir de la petite. Pressé par le capitaine, Yvon parvint à faire comprendre à Ellen la nécessité de retourner au Gourio.

Cette fois, ce ftit le capitaine qui se chargea de ramener la petite désèrteuse.

En voyant arriver le bel oflBcier, le père Antoine comprit bien vite qu'il avait quelque chose à gagner dans tous ces arrangements.

Il prit un air de colère, jura ses grands dieux que rien au monde ne pourrait le décider à reprendre Hélène, une peste, un fléau. Mais deux pièces de cinq

francs apaisèrent bien^t ce grand courroux. M. de Landy promit en outre de revenir à la fin du mois et de donner encore dix francs, pourvu qn'Ellen eût été bien soignée, et qu'on tfeût laissé personne la tourmenter.

Antoine jura par tous les saints du paradis qu'il y veillerait lui-même, et M. de Landy prit congé de sa petite protégée qui, deux heures après, fut réinstallée dans ses importantes fonctions.

La promesse conditionnelle des dix francs fit merveille. C^est une somme pour les paysans, car Targent est rare à la campagne. Dans deux ou trois occasions où Ton paraissait disposé à molester EUen, le père Antoine, qui ne badinait pas dès que son intérêt était en jeu, alla prendre à la cheminée un joli bâton de houx et le montra aux mauvais plaisants. Cette simple mais éloquente démonstration coupa court à tous lés quolibets.

Au bout de quelques jours, Yvon put enfin quitter rhôpital. Bravant la fatigue, la défense du colonel, et le danger de rencontrer ses anciens adversaires dans rétat d'affaiblissement où il était encore, le chasseur revint comme auparavant voir sa petite camarade.

Son projet, âon plus \ii désir était d'épouser Ellen ; mais, vu les trois ans de service qui lui restaient à faire, cela ne pouvait avoir lieu de longtemps.

Un soldat ne peut épouser qu'une femine réunissant certaines conditions de fortune et de moralité. Même avec toutes ces conditions réunies, les pefmiissionâ de maHage sont encore très-dificiles à obteïiir.

Tandis que les deux amoureux prenaient patience en bâtissant de superbes projets pour Tavenir, lui grand chagrin se préparait pour Yvon. M, de Landy, nommé chef d'escadron dans un régiment de spahis, fut obligé de partir immédiatement pour l'Algérie.

11 fit tout son possible pour emmener Yvon, qui, jusqu'alors, avait appelé de tous ses vœux le moment d'aller combattre les Arabes. Mais l'amour d'Ellen l'emporta sur tout autre sentiment dans l'âme du Bas- Breton,

— Qu'est-ce que la pauvre Allé deviendrait sans moi ? disait-il au capitaine.

Pourtant le cœur du pauvre garçon se brisa lorsqu'il ^allut dire adieu au compatriote si bon, si généreux, qui lui avait rendu tant de services et témoigné tant d'intérêt.

M. de Landy, généreux et prodigue, et par conséquent toujours endetté, n'avait que bien juste de quoi faire son voyage. Néanmoins, en prenant congé d' Yvon, il lui glissa dans la main daux pièces d'or.

Ce dernier, qui venait d'entendre cinq miputes auparavant un créancier exigeant menacer le jeune officier, voulut rendre les deux napoléons.

— Garde-les, va, mon pauvre garçon lui dit M. de Landy. S'il arrivait quelque malheur à EUen, cela pourrait te servir. Adieu Yvon ; ne fais pas la mauvaise tête et si tp as besoia de ton compatriote, écris-lui sans hésiter.

Le départ du capitaine bouleversa toute Texistencc dTvon. Le service lui devint odieux. Son humeur peu sociable et son caractère susceptible lui avaient fait bien des ennemis. Toutes les petites rancîmes contenues jusque là par la protection du capitaine ne tardèrent pas à se faire jour. Ses amours avec EUen étaient naturellement connus dé ses camarades, et plus d'un Lovelace de Tescadron éprouvait une certaine jalousie de voir un garçon aussi peu brillant que le pauvre Yvon devenir le héros d'une aventure amoureuse.

Un jour, on se donna le mot pour attaquer Yvon au sujet de ses amours. A la première plaisanterie qu'on ût sur EUen, il s'emporta outre mesure. Il s'ensuivit une querelle qui amena encore la prison.

Malheureusement pour Yvon, il ne savait pas écrire. N'ayant aucun camarade à qui se confier, et retenu par une sorte de honte dès qu'il fallait dicter ses pensées à une main étrangère, il ne put prévenir EUen de sa nouveUe mésaventure.

Ce qu'il craignait ne manqua pas dVriver. Au bout de quelques jours, EUen abandonna de nouveau ses bestiaux, et revint à Pontivy trouver la vieiUe Madeleine.

Depuis quelque temps, l'intelligence d'EUen avait fait des progrès extraordinaires. Sauf un peu de désordre et une naïveté enfantine dans ses paroles, ainsi qu'un peu d'égarement dans son regard, c'était désormais une personne ordinaire. Seulement, elle était devenue fort

jolie, et sa nature anglaise prenant le dessus, elle apportait à sa toilette une propreté et des soins dont se dispensent trop souvent les jeunes filles du Morbihan.

Cette fois, la vieille Madeleine parvint aisément à faire comprendre à la jeune fille qu^elle risquerait de nuire au chasseur si elle allait le demander au quartier; mais il fut impossible de la faire retourner au Gourio/

Voyant son obstination, Madeleine finit par céder à ses instances. On acheta une quenouille, un fuseau et im peu de chanvre, et la petite Anglaise apprit assez vit« à filer.

Ce travail, fort peu rétribué, lui rapportait environ trois où quatre sous par jour ; c'est-à-dire, bien juste de quoi vivre. Néanmoins, elle se trouvait fort heureuse et attendait avec impatience la sortie d'Yvon pour lui annoncer cette grande nouvelle.

A peine en liberté, Yvon courut chez Madeleine.

Ëllen lui raconta tous les talents qu'elle avait acquis, et la possibilité que cela lui donnait de rester à Pontivy.

Yvon avait encore les deux louis du capitaine. Il en remit un à Madeleine, et Ton acheta les deux ou trois objets nécessaires à ^installation de la petite.

Le bonheur des deux jeunes gens fut de courte durée. On remarqua bien vite dans le quartier les fréquentes visites du chasseur, et on leâ interpréta d^une manière d'autant moins charitable qu'Elien était vrainaent devenue une fort jolie fille.

Madeleine défendit de son mieux les deux amoureux : mais toutes les commères du quartier se moquèrent d'elle, et lui jetèrent la pierre.

La vieille marchande avait besoin de tout le monde et voyait sa petite clientèle l'abandonner peu à peu. Elle finit par prévenir Ellen qu'elle eût à chercher un autre logement.

Tout le monde regardant la jeune fille comme la maîtresse du soldat, elle eut mille peines à trouver une chambre ; encore la lui fît-on payer fort cher.

Les derniers vingt francs du capitaine furent promptement dépensés.

* Les camarades d'Yvon, apprenant qu'il avait loué une chambre pour la jeune fille, recommencèrent leurs quolibets. 11 s'ensuivit une nouvelle querelle dans laquelle l'adversaire d'Y von fut grièvement blessé.

Le colonel se fit rendre compte de l'affaire ^ apprenant que c'était la seconde querelle qui avait lieu à propos de la môme femme, il pria le maire de renvoyer Ellen de Pontivy.

Malgré les bons renseignements que la commissaire de police donna sur la jeune fiUe, on prévint Eàlexk qu'elle eût à quitter la ville dans les vingt-<|uatre heures.

Comme elle s'y refusai!, on la fît conduire de brigade en brigade jusqu'à la commune où le père Mathurin l'avait trouvée endormie dans une jonn^^.

I3n maréchal des logis de l'escadron d'Yvon, mauvais drôle s'il en fût sous tous les rapports, s'empressa d'aller

BtLEK. S9

raconter cette triste nouvelle au pauvre Bas-Bretoii.

Ce dernier, désespéré, voulut sortir du quartier.

Le maréchal des logis lui rappela, toujours en lé raillant, qu'il était co&signé pour quinze jours.

Yvoû continua éoû chemin ; le sous-K^der se mit devant lui et voulut Tarrêter.

La tête du pauvre Yvon se perdit i il repoussa le sous-officier et le frappa violemment.

La punition d'une telle conduite ne pouvait être que la peine de mort, et< dès le premier jour, Yvon né se fit aucune illusion à cet égard. Sa mauvaise intelli-^ gence avec ses camaradesi ses querelles, ses duels et le bruit de ses relations avec Ëllen, qu'on interprétait na<^ toreilement de la manière la plus défavorable, tout se réunit pour faire envisager scfus le plus mauvais jour la conduite du pauvre Yvon.

Cependant, il lui surriva un secours imprévu. Pieux comHie la plupart des Bas-Bretons, Yv(»i avait lié connaissance avec raumônier de Thôpital, bon et digne vieillard aux longs cheveux blancs> à la figure cahne et iixUdgeDte. En apprenant le malheur arrivé au jeune soldat, le digne prêtre, qui lui portait un sincère intérêt, accomut chez le ccdonel et obtint la permission de voir le prisonnier.

11 trouva Yvon d^à tout résigné à la mort, et ne s'oc<> cupant que de ce que deviendrait Ëllen.

— Je vous jure devant le hoù Dieu qui nous entend, que j'ai toujours respecté Elleû comme si elle avait été ma sœur, disait-il à Taumônier qui cherchait à le cal-

kO SCÈNES DE LA VlË CONTEBIPOR AINE*

mer. Je ne m^occupe pas de ce que font les autres, moi; pourquoi viennent-ils me tourmenter? Ils sont cause que la pauvre créature a été emmenée par les gendarmes conmie une ûlle perdue, comme une voleuse...

A cette pensée, Yvon retombait dans une exaspération terrible.

L'aumônier eut grand' peine à calmer ce pauvre coeur ulcéré.

Le lendemain, il revint avec une bonne nouvelle. Elïen avait quitté Plouézec une heui'e après le départ des gendarmes, et venait d'arriver à Pontivy.

Le bon aumônier n'eut garde de raconter au chasseur que la malheureuse enfant, qui avait marché jour et nuit, était tombée presque morte de fatigue et de £adm en entrant chez la vieUle Madeleine.

— J'ai été moi-même trouver le procureur du roi, dit l'aumônier, et j'ai obtenu qu^on laisserait cette pauvre enfant demeurer à Pontivy jusqu'à nouvel ordre. Maintenant, je vais m'occuper de la placer quelque part.

En sortant de chez Yvon, il alla trouver en effet une de ses pénitentes, vieille fille riche et bien&isante, et la supplia de se charger de la petite paysanne.

La dévote se montra d'abord un peu récalcitrante, à cause des bruits fâcheux répandus sur le compte d'Ellen ; mais elle fut détrompée par l'aumônier qui venait de causer longuement avec la petite d^abord, puis avec la vieille Madeleine.

L'aumônier alla chercher la jeune fille et la conduisit lui-môme chez mademoiselle Vialon,

ELLEIC. ki

L'état de la pauvre enfant, la douleur de sa physionomie, son air épuisé, ses yeux rougis par la fatigue et les larmes plaidèrent si éloquemment sa cause que Mlle Vialon lui fit aussitôt préparer une petite chambre dans la maison.

Dans l'entretien qu^l venait d'avoir avec Ellen, Taumônier avait été douloureusement étonné de voir que la pauvre en&nt ne possédait aucunes notions religieuses. Mlle Vialon se chargea d'instruire la jeune fille, et sa tâche fut beaucoup plus facile qu'elle n'aurait osé l'espérer. Surexcitée par le danger que courait Yvon, et qu'on n'avait pu lui cacher complètement, Ellen apporta bientôt une telle ferveur à sa dévotion qu'on fut obligé de ralentir son zèle... Si on l'eût laissée faire, elle se fût tuée à force de jeûnes et de pénitences.

Sur les instances de l'aumônier et de Mlle Vialon, le procureur du roi écrivit à Plouézec, puis à St-Brieuc et et à Vannes, afin d'obtenir, s'il était possible, quelques renseignements sur l'origine d'EUen.

Durant tout cet échange de lettres, l'affaire d'Yvon marchait vers son triste dénouement.

Par un de ces revirements si fréquents de l'opinion publique, toute la ville commençait à s'intéresser au m^heureux prisonnier. Le colonel lui-même, ramené à de meilleurs sentiments sur le compte d'Yvon par les renseignements qu'il recevait, se montrait désolé de cette affaire. Il aurait donné ses deux plus beaux chevaux pour qu'il lui fût permis de sauver le coupable : mais la chose était impossible.

&2 SCèNES DE LA VIE CONTEMPORAINE.

Yvon passa donc au conseil de guerre, et fut condamné à mort , ainsi que tout le monde ne Tayait que trop prévu.

Au moment où il sortait du conseil entre quatre chasseurs, im commandant de spahis fendit la foule et vint serrer la main du pauvre condamné.

Celui-ci, qui avait écouté les débats et même la sea*tence ctvec une morne impassibilité, fondit tout à coup en larmes, en sentant sa main seirée par la main affec* tweuse de M. de Landy.

-^Que Dieu soit béni! s'écria epfm le pauvre garçon, maintenant je mourrai tranquille. Vous aurez soin dV//<?, n'est-ce pas, M. de Landy î

-^ Oui, mon pauvre Yvoq, répondit le commandant vivement ému ; m^is je n'ai pas encore renoncé à tout ^çpoir de te sauver. Je pa^s pour Paris dte çô soir afin 4e m'en oçciçieT*

YvûU secoua la tête d'un air mélancolique^

—Merci, mon commands^ti lui dit^il, msûs occupezvous ct'elle ayant tout,

M. de Landy lui fit signe qu'il ^ conformerait à son ^ésir; et se rendit immédiatement chez te colonel. Quelques l^eures après, il prenait la malle-poste pour Paris.

Le jeune officier ne se dissimulait aucune des diSî^ cultes presque insurmontables de son entreprise. Mais, tant qu'U restait une lueur d^espoir, il se fût reproché de lenoncer à sauver le pauvre garçon qui lui portait un si profond attachement.

ELLEN. lli

Arrivé àParis, il courut chez tous ses amis, et chez toutes les connaissances de sa famille qu'il supposait devoir lui être de quelque utilité pour le succès de sa demande en grâce. Enfln une personne, haut placée dans la magistrature et alliée au président du conseil, se chargea de mettre sous les yeux du roi la supplique apostillée déjà par plusieurs noms considérables.

Pendant qu'il attendait la décision avec une inquiétude facile à comprendre, une vieille amie de sa mère, la comtesse de Rimont , le ût prier de passer chez elle*

— Mon enfant, lui dit-^lle, des idées que votre mère a, je crois, conservées comme moi, m^ont empêché de faire aucune démarche en faveur de votre protégé. On me connaît si bien pour une légitimiste endurcie que ma recommandation ne pourrait que nuire à ce pauvre garçon auprès des hauts fonctionnaires qui vont décider de son sort. Afin que vous ne m'en gardiez pas rancune, voici 2,000 fr. pour votre compatriote. S'il est gracié, comme je l'espère, vous lui achèterez un remplaçant et vous lui donnerez le surplus.

— Et si je ne réussis pas ? fit le commandant ; l'exécution de ce pauvre garçon est fixée au 27 et nous voilà déjà au 24. J'ai encore écrit ce matin pour lui, mais je vous avoue qu'il ne me reste plus grand espoir.

— Alors, répondit-elle, cet argent sera pour le bureau de bienfaisance de Saint-G.... (la commune où était situé le château de la comtesse).

tA SCÈNES DE LA VJE CONTEMPORAINE.

Comme il rentrait à l'hôtel, une ordonnance arrivait au galop. Le commandant descendit d'un bond les dix marches qu'il venait dé monter , et saisit la dépêche.

C'était la grâce d'Yvom

Il courut à l'hôtel des postes et partit le soir même.

En descendant la côte à Mortagne , les chevaux de la malle-poste , effrayés par la rencontre d'un chariot de ménagerie, se jetèrent de côté et tombèrent avec la voiture, dans la vallée profonde qui borde la route.

Le postillon et l'un des voyageurs furent tués sur le coup.

Le conducteur et M. de Landy reçurent d'assez graves blessures. Ce dernier resta plusieurs heures sans connaissance. A peine eut-il repris ses sens , qu'il pria de lui chercher une voiture et des chevaux de poste. On lui fit toutes les représentations possibles sur le danger auquel il s'exposait ; mais ce fut inutile. Comme il ne lui restait pas assez d'argent pour payer la voiture et faire la route en poste , il allait vendre sa montre, sa chaîne et sa chevalière, lorsqu'il songea aux deux billets de banque de la comtesse de Rimont. Avec cet argent, il acheta une espèce de cabriolet à quatre roues ; mais, avant que le cabriolet fût prêt et les chevaux attelés, il s^écoula plusieurs heures, malgré l'activité que déployait l'énergique blessé.

Enfin le postillon se mit en selle et partit au galop, stimulé par la promesse d'un triple pourboire.

ELLBN. hS

Le commandant courut ainsi, toujours ventre à terre, jusqu'à Pontivy. Il n'arrêta qu'à la porte de la prison. On lui dit que le condamné venait de partir.

M. de Landy sauta sur le cheval d*un gendarme, attaché près de la route, et partit au galop.

Il rejoignit Yvon et son escorte à dix pas du lieu où devait se faire l'exécution.

M. de Landy tendit la grâce à l'officier, et sauta au cou du pauvre Yvon ; puis, épuisé par la fatigue et par le sang qui coulait de sa blessure dont le mouvement du cheval avait dérangé l'appareil, il se laissa tomber sur le bord du chemin.

La triste destinée d'Yvon avait fini par lui concilier rîntérêt et la compassion de ceux même qui le détestaient auparavant, Aussi, les chasseurs poussèrent-ils un hourrah joyeux en apprenant qu'il était gracié, et vinrent-ils lui serrer la main avec effusion.

Quant à lui, il paraissait bien plus occupé de l'état du commandant dont le chirurgien pansait la blessure, que de la mort à laquelle lui-même venait d'échapper.

Dès qu'on eut replacé l'appareil, M. de Landy prit le chemin de Pontivy avec le petit détachement.

— Le père d'EUen est venu la réclamer et l'a emmenée en Angleterre, dit Yvon à M. de Landy.

— Eh bien, tu iras la chercher s'il le faut jusqu'en Angleterre, répondit gaîment le commandant qui lui annonça le cadeau de la comtesse de Rimont

Pour calmer l'impatience qui dévorait le pauvre

k6 SCÈNES DE LA VIB CONTEMPORAINE.

Yvcm, M. de Landy lui promit d^aller de suite au parquet demander qujelques reuseignements sur la Ëiimlte d'Ellen, et sur laioanière d(Hit eUe avait qiûtté Pontivy.

Le procureur da roi auquel M. de Laady expli(;pia le motif qu^il avait de s^iutéresser à la jeune Anglaise , lui doiwa fort ^cieusement les renseignements suivants :

Le père d'EIlen était on Anglais d^ nom d*Al^rt Peiferson. Il appartenait h une famille riche et considérée du comté de Derby ; mais sa jeunesse avait été tellement orageuse que tous ses parents s^étaient séparés de liji. Après avoir essayé de tous les métiers, il finit par se faire contrebandier entre les îles anglaises et les côtes de Bretagne et de Normandie. Son ' mariage avec la fille d'un simple patron de barque acheva de le séparer de sa famille.

Sa femme, élevée sur les flots, et brave comme un vieux marin, accompagnait DefFerson dans toutes ses expéditions.

Après 1830, Albert, tout en continuant sa contrebande, se chargea de transporter en Bretagne quelques fidèles soldats de la légitimité. On sait quel fut le résultat de la plupart de ces tentatives.

Presque toujours, la police française était prévenue à Tavance du départ des conjurés par les espions qu'elle avait en Angleterre.

Lorsque, à forcç d'adresse et d'intrépidité , les royalistes avaient réussi, en trompant la vigilance des dous^-

ELLBN. 47

niers, à débarquer sur quelque point de la côte, ils étaient traqués de tous côtés par la gendarmerie.

Dans une de ces expéditions^ le lougre que commandait Defferson fut jeté par la tempête sur les rochers de G..*

Il avait à bord Defferson, sa femme, la petite EUen, trois matelots, et deux gentilshommes déjà compromis dans la première insurrection.

L'un d'eux sauva la petite Elïen, mais la femme de Defferson et un matelot furent noyés.

Malgré son affreux désespoir, Albert accomplit jusqu'au bout la mission dont il s'était chargé.

Un de ses matelots, qui était du pays, fut envoyé à uïi petit port voisin, pour acheter à tout prix une barque de pêcheur qu'il devait ensuite, conduire à un endroit désigné.

L'autre matelot resta dans les bois de G... avec la petite Ellen.

Quant à Defferson, qui connaissait parfaitement la contrée, il conduisit ses deux passagers à travers des périls de tous genres, jusqu'au château de B...

Après avoir ainsi rempli ses engagements, il revint à l'endroit désigné à ses matelots comme lieu de rendezvous.

Le matelot auquel il avait laissé la garde d'EIlen s'était vu forcé de la quitter un instant pour aller chercher des provisions dans une ferme voisine. Gomme il revenait pour prendre l'enfant, il fut aperçu par des gendarmes qui le poursuivirent vigoureusem^t.

hi SCÈNES Dft LA VIE CONTEMPORAINE.

Le pauvre diable ne connaissait pas le pays. 11 ne tarda pas à s'égarer, et toutes les recherches que Defferson fit par la suite pour le retrouver restèrent inutiles. Il n'en entendit jamais parler. On croit qu'il gagna Saint-Malo, et que là il s'embarqua pour TAmérique. L'autre matelot attendait Albert avet une barque qu'il était parvenu à se procurer.

Le malheureux père, espérant toujours qu'on lui ramènerait son enfant, différa le plus longtemps possible le moment de son départ. Les gendarmes et les douaniers commençaient cependant à retrouver ses traces, et le danger croissait à chaque minute.

Force lui fut de mettre à la voile. A peine arrivé en Angleterre , il fut arrêté , un peu à cause de sa contrebande , et beaucoup par suite des démarches de sa famille. On lui laissa le choix entre son jugement dont l'issue ne pouvait être douteuse, et son départ pour l'Australie ou la nouvelle Zélande. Il partit poiur ce dernier pays.

Les entreprises, les affaires et les accidents oii le jetait sans cesse son caractère aventureux , l'empêchèrent durant plusieurs années de revenir en Angleterre.

A son retour, comme avant son départ, il écrivit en Bretagne pour tâcher d^obtenir quelques renseignements sur l'enfant qu'il avait perdue si malheureusement. 11 ne reçut aucune réponse satisfaisante.

Les lettres que le procureur du roi avait écrites au sujet d'Ellen à la demande de l'aumônier et de mademoiselle Vialoû, firent songer à celles de M. Defferson,

ISLLEN. Ifi

On transmît à ce dernier les renseignements qui faisaient supposer au parquet qu'EIlen était Tenfant pour laquelle il avait fait tant de recherches. Au lieu de répondre, il arriva lui-même, fit constater l'identité d'Ellen, la mit en chaise de poste malgré les supplications de la jeune fille et partit avec elle pour TAngleterre»

— Il paraît qu'il jouit maintenant d'une certaine fortuné, dit le procureur du roi en terminant. Du reste, voici son adresse.

M. de Landy remercia le magistrat de ses obligeantes conununications, et courut chez le colonel afin de lui raconter son voyage et le prier d'obtenir un congé qui permît à Yvon de s'absenter jusqu'à son remplacement.

— Ah çà, mon cher ami, lui dit le colonel après avoir serré la main du jeune officier dont il aimait le caractère loyal et chaleureux ; que diable feriez-vous donc si vous étiez amoureux pour votre propre compte, vous qui vous mettez en quatre pour les amours des autres ?

— Je me mettrais en huit, répondit M. de Landy en riant. Tenez, mon colonel, depuis que j'ai contribué à sauver la vie de ce pauvre garçon si bon et si dévoué, c'est pour moi un point d'honneur de le rendre heureux. S'il ne parvenait pas à épouser cette Hélène dont il est amoureux fou, il me semblerait que mon œuvre est restée incomplète et que je n'ai rempli que la moitié de ma tâche.

— Ah ! commandant, dit le colonel, tout en signant les papiers que lui demandait M. de Landy, si la sa-

gesse ei réconomîe étaient chez vous à la hauteur du oœur» quel militaire accompli vous feriez !

— Bah ! la perfection n'est pas de ce monde, fit le jeune ofBcier ; je garde ces deux vertus-là pour Favenir» afin de ranplacer les autres qualités qui s'en vont^ diton^ e» vieillissant. Il ne faut pas tout dépenser à la lbis«

Lecolonel semit à rire et M. de Landy le quitta pour rejoindre Yvon.

Ce dernier Tattenàait dans une impatience facile à c(»npreQdre« l\ aurait voulu se mettre en route dèa le soir même.

Ce ne fiit pourtant qu'au bout d'une semaine que le commandant et lui purent se rendre à St-Malo, et de là à New-Garden, campagne qu'habitait M. Defferson aus environs de Douvres.

M, de Landy prit les devants, et, laissaxit Yvon à l'hôtel, il se vmàix chez M. Defïiarson*

11 le trouva daas la désolation. Sa fille se mourait. L^intelligence d'Ëllen semblait complètement revenue; m^s, depuis que la jeune fille avait mis le pied sur le sol de l'Angleterre, il avait été impossible d'obtenir d'elle une seule parole. Elle ne répondait que par des signes, ntangeait à peine et dépérissait chaque jour.

Lorsqu'elle aperçut M. de Landy, elle se leva toute droite sur la chaise longue qu'elle ne quittait plus, et resfta debout, la respiration haletante, et les yeux fixés sur la figure du commandant.

•^^ Yvcui^ e$t sauvé, lui dit l'officier* La pauvre enfant poussa un cri , joignit les mains comme pour reioercier Dieu et tomba à la renverse. DeSÎBrsoa et le conw^aot ^'étancèreiot pour la relever.

Ne pouvant résister k son impa^tiencQ^ Yvon avait suivi la convnandant. Au çri d'gllQo, il entra conuoie m fou àms 1q szdon^ repoussa l'Ajoglais et M, de Undy , et saisit dans ses bras la pauvre eufsuit toijjours évanouie.

Furieux de cette singulière manière de se présenter, Defferson, s'apprêtait h malmener le chasseur. H. dQ Laady le retint en lui montrant Ellen qui commençait^ reprendre ses sens.

ÇUq appuya ses deux maios sur l'épaule d^Yvon en se rejetant en arrière comme poiu* mieux le regaixler, Puis» laissant retomber sa t^e sur la, poitrine in jeune bommot elle se mit à pleurer silencieusement

Qn voyait les sanglots soulever sa poitrine et les kr^ mes couler le long de ses joues ; mais ses lèvres ne bissaient échjApper ni une plainte ni une parole*

l^ médecin, qu'œa avait envoyé chercher i, arriva presqu'aussitdt. 11 prit la main que la jeune fille lui abandonna sans résistance, et peut-être sac^ s'en aper^ qevoir, et la garda quelques instants ^am les siennes. Puis il la laissa retomber»

— Vouteïrvous que nous allions feire un tour au jar- 4in, dit-il h M. Defferson et ^ coBma^ftnt qui épiaient

tous deux avec anxiété chaque mouvement de la physionomie du docteur.

Les deux hommes le suivirent en silence.

— Eh bien ? demanda M. Defferson , dès qu'on eût refermé la porte du salon.

— Je n'ose encore vous répondre de rien, lui dit le médecin. Cependant, si, comme je Tespère, votre fille peut résister à la crise qu'elle vient d'éprouver, je la regarde comme sauvée.

Defferson poussa un cri de joie.

— Sauvez-la, dit-il au docteur, et demandez-moi ensuite tout ce que vous voudrez. C'est le portrait de ma pauvre Anna, et j'aime déjà cette malheureuse enfant connue si elle ne m'avait jamais quitté.

— Dans la circonstance actuelle, mon art est impuissant, répliqua le médecin, en secouant la tête. Mais, Dieu est bon, il aura pitié de votre fille et de vous.

Au bout de quelques minutes, et sur le conseil du médecin, M. de Landy remonta seul au salon. Il trouva les deux jeunes gens assis à côté l'un de l'autre et causant à voix basse. En voyant le commandant, Ellen se laissa glisser du canapé, et, tombant à genoux devant M. de Landy, elle saisit la main de l'oflBcier et la porta à ses lèvres, malgré la résistance de ce dernier.

— Je prierai pour vous tous les jours de ma vie, lui dit-elle avec un accent si touchant, si pénétré, que M. de Landy se sentit bouleversé jusqu'au fond du cœur.

•*- Je voudrais pouvoir me Êdre tuer pour vous, mon

CLLEN* 55

commandant, lui dit Yvon en serrant Tautre main de Tofflcier.

— J'en serais bien fâché, répondît M. de Landy qiti essuyait en souriant ses yeux un peu humides. Il vaut bien mieux vivre pour ta femme^ mon garçon.

Yvon poussa un gros soupir.

— M. Defferson ne voudra jamais pour gendre d'un pauvre garçon comme moi, dit-il tristement.

Le pauvre père écoutait derrière la porte. Il entra vivement, suivi du docteur, et tendit la main à Yvon qui tremblait comme un enfant.

— Sauve ma fille, lui dit-il, et, devant Dieu, je te la promets pour femme !

Ellen se jeta dans les bras de son père et Tembrassa avec effusion.

— Maintenant, je réponds d'elle, dit tout bas le docteur à Defferson.

Au bout de huit jours, Ellen était complètement rétablie.

On pressa d'autant plus le mariage que le commandant, qui voulait y assister, avait hâte de repartir pour l'Afrique...

L'année dernière, M. de Landy, nommé colonel, était à Paris et faisait ses préparatifs de départ pour l'armée d^Orient.

Son domestique accourut lui annoncer qu^on venait de lui amener deux chevaux.

Le colonel, étonné, descendit dans la cour de l'hôtel

qu'il habitait, et vit deux chevaux d'un noir d*ébène, aux larges jarrets, à la tête fine, aux mouvements magnifiques. Chacun d'eux valait au moins de ft à 5,000 fr.

Tandis que le colonel se demandait d'où pouvait lui venir ce superbe présent, une calèche s'arrêta devant le perron. Il en descendit une jeune femme, deux messieurs et trois enfants ravissants.

C'était EUen, Yvon et leurs en&nts, accompagnés de M. Defferson.

Le colonel n'eut plus besoin de se demander qui lai avait envoyé les chevaux.

Un changement extraordinaire s'était opéré chez Yvon. Le désir de se rendre digne d'EUen, et de ne pas l'exposer à rougir de son mari, avait inspiré des résolutions héroïques au jeune Bas-Breton. Il savait maintenant lire et écrire, et son éducation, acquise par un long et pénible travail^ le mettait à peu près au niveau des gentlemen'farmerSj ses voisins.

M. Defferson paraissait enchanté de son gendre.

— Une tête de mule, disait-il à M. de Landy, mais quel brave garçon I Nous nous querellons tous les soirs, et nous ne pouvons nous passer l'un de l'autre. C'est le premier tireur de tout le Comté, et quand il tient un cheval entre ses jambes, colonel, il l'étoufferait plutôt que de ne pas le faire passer par où il veut.

Il était évident que ces deux supériorités d'Yvon flat taient beaucoup l'amour-prqwne du beau-père.

On causa longtemps de Pontivy, du bon aumônier,

de mademoiselle Vialon à laquelle EUen écrivait souvent, et de la vieille Madeleine qui vivait encore.

— Mon mari et moi nous sommes allés Tannée dernière passer huit jours à Pontivy, dit EUen. Personne ne voulait nous reconnaître, et la vieille Madeleine s'écriait en me regardant : a Jésus, mon Dieu, est-il possible » que cette dame qui a une si belle toilette soit la petite «'idiote du Gouriol »,

Il eût été diflBcile en effet de se douter en regardant Ellen du triste état d'intelligence dans lequel s'était écoulée une partie de sa vie. Un peu de lenteur dans la manière de parler, quelque chose de mélancolique et de distrait dans le regard, voilà tout ce qu'aurait pu découvrir l'observateur le plus clairvoyant. Du reste, ces particularités ne faisaient qu'ajouter un nouveau charme à la personne de la jeune femme.

M. de Landy ne pouvait se lasser de la regarder, elle et ses trois enfants, dont l'aîné portait le prénom du colonel.

Le jour du départ de M. de Landy, Yvon alla le conduire jusqu'au chemin de fer. Le soir même, il repartit pour l'Angleterre avec toute sa famille.

A l'heure où j'écris ces lignes, il chasse probablement le renard ou la grome en compagnie de son beau-père.

LA PENNÈRE

DE TRELEYERN

C'était en 1822. Gustave de Kermaës, alors spuslieutenant au 8* régiment de hussards, se trouvait en garnison dans la ville de Tours. Le jeune officier, tout réœmment sorti de Técole de Saumur, était un beau garçon de vingt ans, grand et mince, portant la tête haute, et arrêtant volontiers son regard sur les jolies femmes. Sous sa fine moustache noire, un sourire, à 1^ fois spirituel et bienveillant, donnait un charme extrême à sa physionomie. Un peu étourdi et tant soit peu mauvaise tête, il rachetait ces petits défauts par un cœur excellent et une franchise toute bretonne.

Son régiment étant sur le point de changer de garnison, Gustave obtint un congé de trois mois, qu'il vint passer dans le département des Côtes-du-Nord,

auprès de ses parents. Ceux-ci habitaient le vieux manoir de Kermaës, à trois lieues environ de Tréguier, en pleine Armorique, comme on voit. Le pays de Tréguier, qui forme une sorte de presqu'île sillonnée de nombreux cours d'eau^ est un des cantons les plus pittoresques, les plus poétiques de notre vieille Bretagne. C'est aux cloarecs (élèves prêtres) de ce diocèse qu'on doit la plupart des ballades et des sânes qui se chantent encore aux veillées et sur les aires neuves.

Brisant ses flots contre la fadaise, et toujours houleuse sur cette côte hérissée de rochers, la mer lance son écume argentée jusqu'aux murs du parc de Kermaës.

Trois personnes habitaient le château : le père et la mère de Gustave ; puis un oncle de madame de Kermaës, nonmaé M. Dumier. Cet oncle était un vieux garçon, gai et spirituel, mais frondeur, caustique et maniaque. Il passait sa vie à jardiner, ou bien à faire de la politi* que avec quelques voisins de campagne. Faute de mieux, quand il ne trouvait personne avec qui blâmer le gouvernement, il médisait un peu de son prochain, voire même si l'occasion s'en présentait, de sa propre famille. Au demeurant, bon diable et assez obligeant lorsqu'on savait le prendre à ses heures, 'et qu'on lui demandait de ces services qui ne dérangent en neo les habitudes.

Madame de Kermaës sortait peu. Ange de douceur et de piété, elle tenait fidèle compagnie à son maiif presque toujours cloué dans son fauteuil, ûe& rbuma-

h PEHMÀRB DE TRELEVKRir« 59

tismes et la croix de Saint-Louis, voilà tout ce que le digne châtelain avait retiré des guerres de la Vendée^ qui lui avaient coûté la moitié de sa fortune.

A l'âge qu'avait Gustave, et avec un caractère aussi turbulent que le sien, on n'apprécie pas encore beau* coup les joies de la famille. D'un autre côté, les voisins étaient peu nombreux et très-éloignés* Aussi le jeune officier se serait-il trouvé fort embarras de l'emploi de ses journées s'il n'avait eu la chance de tomber à Ka*maës cinq ou six jours avant l'ouverture de la chasse. Dès le lendemain de son arrivée, Gustave se mit à fair^ tous ses préparatifs de chasse, afin de tromper les en-^ nuis de l'attente. Si le gibier des environs avait pu devit ner ses projets destructeurs^ la plume se fût hérissée sur le dos des perdrix , le lapin se fût cloîtré daifô sa falaise, et plus d'un vieux bouquin eût déserté les genêts et les ajoncs voisins pour fuir dans les landes de Boloî ou dans tes solitudes sauvages du Mené-Brès« Malheureusement pour le garde-manger du château, une occupation imprévue vint détourner le jeune Nemrod de ses idées meurtrières.

A une demi-lieue environ de Kermaês, et dans V^ commune de Trelevem, demeurait un honnête cultiva-» teur nommé Guill (Guillaume) Cozic Son habitation* qu'on appelait Kervohr, était située sur la route de Kerma^ à Tréguier. Ses champs s'étendaient du côté de la mer, jusqu'à une ^>aisse jmnée (champs d'ajoncs épineux) aU^oant au petit bois de Ploumaria, qui borde une

partie de la baie de Pommerec. Ce Cozic jouissait, disait-on, de mille à douze cents écus de rente. A cette époque, un tel revenu ccmstituait une véritable fortune en Basse -Bretagne, et, bien qu'il eût trois enfants, ses deux filles passaient pour de riches pennères (héritières). Gomme elles étaient, en outre, sages et jolies, les danseurs se pressaient autour d'elles à chaque pardon, et tous les jeunes gens de la paroisse choyaient à qui mieux mieux le cultivateur.

Quant au frère, Erouann (Yves) Cozic, c'était un gros garçon, taillé en Hercule et d'une force extraordinaire. Il passait pour le plus vigoureux porte- bannière du pays, et l'on ne connaissait guère de rival qui pût lutter avec Ini aux pardons, pour tirer le bois ou pour faire sortir de l'ornière la brouette pesamment chargée. Moins heureusement doué sous le rapport de l'intelligence, Erouann s'était vu obligé d'interrompre de fort bonne heure des études dont il ne retirait aucun profit, et de revenir travailler aux champs avec son père.

Marianne, l'aînée des demoiselles Cozic, — on les appelait des demoiselles dans tout le canton, — était ce qu'on nomme, à la campagne, un beau brin de fille. Ses traits, un peu hâlés par le soleil et le grand air, manquaient peut-être de délicatesse et de distinction, mais sa figure avenante respirait la franchise et la bonté. On la citait comme le modèle des ménagères. Elle possédait surtout une supériorité incontestée pour la confection des crêpes, des flans d'oeufs, des pains de Savoie

LA !>ENNÈRE DE TAELEVERIf. 61

et des petits gâteaux à la fleur d'oranger, — A la campagne ces talents-là sont fort prisés.

Durant la première semaine du séjour de Gustave à Kermaës, Marianne vint seule aux parties de pêche et de danse qui se faisaient dans le voisinage. Une indis-position retenait à Kervohr sa sœur Marie, plus jeune qu'elle de six ans, et dont la santé délicate inspirait* souvent de vives inquiétudes à sa famille.

Dans certaines parties retirées de la Basse-Bretagne, loin des villes et des grandes routes, on conserve encore les mœurs patriarcales des aïeux. Plus dédaigneuse que partout ailleurs à Tégard des bourgeois enrichis, la noblesse des campagnes se montre, en revanche, af&ble et bonne envers les paysans. Elle s'intéresse à leurs joies, à leurs douleurs de famille, et se môle volontiers à leurs divertissements. Sous les lambris sculptés de plus d'un vieux manoir armoricain, dont l'écusson brillait aux croisades, le cultivateur se voit accueilli avec une politesse, une cordialité qu'il ne rencontre pas toujours chez le plus infime fonctionnaire ou marchand de la ville voisine. Sûre d'être respectée parce qu'elle se respecte elle-même, la noblesse de nos campagnes n'a rien à redouter de cette familiarité, dont n'abusent ni le gentilhomme ni le paysan. Bien des causes, que nous n'avons point à détailler ici, tendent chaque jour à faire disparaître ces relations exceptionnelles : mais, en 1822^ l'héritier des seigneurs de Kermaës pouvait fort bien s'associer auj^ fêtes et aux plaisirs des cultivateurs, sans

02 SCÈNES DC hh VIE GONTEMPOnAINE.

que personne songeât à s'en étonner. Les châteaux étant fort éloignés les uns des autres, et les communications très-difficiles, chaque famille noble vivait dans sa paroisse, et n*en sortait guère que dans les grandes occasions, c'estrà-dire trois ou quatre fois par an. Il en résultait que les jeunes gens, avides en Bretagne, comme ailleurs, de plaisirs et de société, obéissaient à la fois à la coutume et à Tinstinct naturel à leur âge, en se rendant ponctuellement aux parrfons. Bien qu'on témoignât toujours une déférence marquée aux habitant» du château, leur présence ne gênait en rien les amusements, dont ils prenaient si volontiers leur part.

Après deux ou trois rencontres, le jeune officier témoigna quelque attention à Marianne Cozic. De son côté, la pennère semblait accepter avec satisfaction le bras qu'il ne manquait jamais de lui offrir pour la reconduire à Kervohr. Soit condescendance pour M. de Kermaës , soit plutôt que la chose ne leur parût pas sérieuse , les amoureux de Marianne laissaient au jeune oflScier le champ libre auprès de leur belle, de leur bonne amie, conmie on dit en Bretagne. Gustave commençait à déployer ses voiles sur le fleuve de Tendre, quand un nouvel incident vint faire dévier son esquif.

Le jour du pardon de Pengall, un dimanche, la famille Cozic fut invitée à dîner au château, avec quelques personnes des en\irons. Pour la première fois, Gustave perçut Marie Cozic.

LA PENNÈRE DE TRELEVERN. 65

Toute pâle encore de sa récente indisposition, cette jeune fille offrait un type de beauté complètement opposé à celui de sa sœur. Marianne était une belle fer* naière, fraîche et alerte : Marie semblait une tête de Greuze, enfouie sous les larges dentelles de la coiffe bretonne. Mince, frélë et blanche, comme une jeune Anglaise, souple, mignonne et gracieuse comme une créole, d'un caractère très-impressionnable et d'une sensibilité presque maladive, Marie riait du moindre incident, de même qu'elle pleurait k la plus légère contrariété. Ce qui frappait surtout en elle, outre sa ravissante figure, c'était une spontanéité d'émotion, une adorable naïveté de gestes et de paroles, qui ne pouvaient s'expliquer que par le calme de sa vie retirée et par sa complète ignorance du monde. Bien qu'il n'y eût aucune comparaison possible entre les deux sceurs, les robustes attraits de l'aînée [étaient beaucoup plus appréciés par les jeunes gens du pays, que la mignonne beauté de Marie. La frêle santé de celle-ci paraissait d'ailleurs un grand inconvénient à la plupart des épouseurs, gens fbrt positifs en tous lieux et surtout en Basse-Bretagne.

Si la cour de Marie était moins nombreuse que celle de sa sœur, elle comptait en revanche un adorateur qui valait à lui seul tout un escadron d'amoureux, par son zèle, sa persistance et sa soumission absolue aux volontés souvent capricieuses de la jolie héritière.

Il portait le beau nom de Sidoine Paturon, et devait le

jour à une famille d'origine picarde. Maître à vingt-neuf ans de. trois à quatre mille francs de rente au soleil, il passait naturellement pour un des plus beaux partis du pays. Le drôle était laid comme une chenille, peureux comme une chouette, curieux comme un singe, bavard comme une pie et bête comme une oie. Néanmoins, sa sottise ne Tempêchait pas d'entendre fort bien ses intérêts, de mener parfaitement ses affaires, et d'être en outre la plus mauvaise langue de tout le canton.

M. Dumier, Fonde de Gustave, s'était coiffé du Paturon, qlii flattait ses manies, et Famusait en lui racontant la petite chronique scandaleuse du canton. Il l'invitait de temps en temps à venir dîner au château de Kermaës. En revanche, la physionomie sournoise etmielleuse de maître Sidoine avait inspiré, dès le premier jour, une sorte de répulsion instinctive au jeune hussard. Cette antipathie s'accrut encore lorsque Gustave vit arriver au château Paturon donnant le bras à la plus jeune^des demoiselles Cozic.

Tout fier de servir d'appui à la faiblesse de sa charmante compagne, Paturon marchait à pas comptés, le nez au vent, et la tête emprisonnée dans un immense col de chemise qui lui guillotinait les oreilles. A les voir s'avancer ainsi, Marie et lui, elle, si gracieuse, lui si roide et si gourmé, on eût dit une jeune vigne avec son échalas. Sans trop savoir pourquoi, Gustave se prit à détester Paturon. Quant à la jeune fille, elle accueillait les assiduités de son adorateur d'un air fort insouciant. Cette

LA PENNÈRB DE TRELEVERN. 65

indifférence causait un certain plaisir à Gustave. Il ne pouvait cependant s'empêcher d'éprouver un moment d^umeur chaque fois que Marie arrivait au château accompagnée de Paturon. Il eût donné tout au monde pour trouver un prétexte honnête de chercher querelle à ce dernier. L'humeur pacifique et le caractère mielleux du Picard rendaient la chose difficile; mais, avec de la patience, on arrive à tout.

Un jour, voulant fiaire de l'esprit pour amuser M. Dumier, Paturon s^avisa de plaisanter Marianne au sujet de M. de Kermaës. La famille Gozic, Paturon, Gustave, Dumier et plusieurs autres personnes se trouvaient ce jour-là réunis chez l'adjoint de Louannec, qui fêtait à son tour le pardon de sa commune. Gustave n'eut garde de manquer une si belle occasion de donner un libre cours à la mauvaise humeur qu'il couvait depuis longtemps. L'intervention de M. Dumier l'empêcha seule d'aller aussi loin qu'il espérait, et de corriger vertement Paturon. Celui-ci, tout effrayé, entama une interminable justification. Il courut faire mille excuses à Marianne, et revint combler Gustave de tant de protestations d'innocence, de dévouement et d'amitié, que le bouillant officier dut renoncer à lui chercher querelle, du moins pour le moment,

— Parbleu I dit le jeune Kermaës à Marianne, près de laquelle il était placé à dîner, puisqu'on ne m'a pas laissé donner à cet imbécile la leçon qu'il méritait, je vpîs le punir d'une autre manière. Il paraît fort épris. . , ,

M SCÈNES BE LA VIB GONTCMPORAINE.

fort jaloux de mademoiselle votre sœur. A partir d'&u- Jourd'hui, je m'établis, bon gré, mal gré, le cavalier de mademoiselle Marie, et je n'abandonnerai mon poste que lorsque Paturon aura demsmdé grâce et merci.

Ce genrç de venge^ce ne parut sourire qus très-nié* diocremept ^ sa voisine^ Elle lui pr^b^^ w bonne Qbrétienne, le pardon des injures ; mm ses es^hortations ne purent désarmer la courroux de Qustave. En sortant de table, il Qiit son projet à exécution, Q coomnença par offrir Je bras à Marie pour se promener d^ins les jardins. Puis^ i) dansa plusieurs fois aiy^c elle, e( ne la quitta presque pas de toul^ la soirée,

Enfin, lorsqu'il fallut se pép^^rer, Gustave se oan^ti'tvia de nouveau le serviteur de Marie pour la reconduire à KervQhr, Ce fut un dé3espQir pour maHro Sidoine, qui si'était fait une douce habitude de ce privilège. N'ayan( personne à qui donner le brast PSSe? mal accueilli en outre quand il cherchait à sei mettre exk tiers auprès de quelque autre couple, il allait de l'un à l'autre la tête basse et l'air piteux comme un carlin égaré. Gustave le fit remarquer à Marie. Loin de s'attendrir sur les infortunes de son adorateur, la petite ingrate ne

LA PENNÈRE DE TRBLBVERN. 67

fit que rire de sa mine éplorée, et ne parut nullement disposée à quitter le bras de TofOcieT) pour aller eon* soler le malheureux Paturon.

Une partie de pocher qu'on organisa peu de temps après pour la grande marée^ permit à Guitave de pour^ suivre une veiidetta qui lui offrait taot de charme.

il avait été convenu qu'on eommenoerait par suivre le bas de l'eau et qu'on reviendrait eeiner dans quelqpies grandes flaques ou réservoirs naturds, profondément creusés dans le sable et communiquant avec les filières* Des troiMnailks^ placés d-avHnce aux issues de ces mares d'eau salée, devaient arrêter le poisson au pas* sage et Tempôcher de suivre le mouv^neDt rétrograde de la mer.

Dans les grandes marées, le flot^ qui s'avanee sur ie rivage au delà de ses limites habituelles, se retire aussi à une bien plus grande distance, et laisse à découvert des portions de grèves ensevelies sous les eaux tout le reste de Tannée. Ge sont les moments les plus favorables pour se livrer à la pêche dite ùxihasde Veau, qui consiste à suivre la marée descendante, en cherchant sur la grève les poissons surpris par la brusque retraite dé rélément qui les protégeait.

Chaque pêcheur s*anne en cette occasion, suivant les ressources de son arsenal, Tun d'une foëne, petite fourche en fer à deux branches, Tautre d'un simple pieu aiguisé par le bout et passé au feu pour le durcir. Ces instruments soot employés à piquer les soles, les plies,

les barbues, et autres petits poissons plats. Tel pécheur porte une espèce de pince destinée à retirer de son trou le homard blotti sous les rochers ; tel autre, nouvel Hercule, marche armé en guise de massue d'un bâton de houx, dont il se sert pour assommer les roussettes, ou chiens de mer, qui sont restés à rôder imprudem« ment dans les filières. D'autres sont chargés de haneneU (ou kavenots), longues poches en filet, maintenues à Touverture par un cercle de fer ou de bois emmanché d'une gaule. C'est avec cet instrument qu'on prend les chevrettes (crevettes). Enfin, quelques pêcheurs de circonstance ont tout bonnement dans leur poche uiie simple fourchette en fer. Secondés par les porteurs de le^ viers qui soulèvent les grosses pierres, ils livrent une guerre acharnée aux anguilles avec l'arme pacifique qui leur, servira un instant après à retourner leurs prisonnières sur des charbons ardents pour les dévorer sans pitié.

Comme toute expédition bien organisée, cette armée de pêcheurs avait son corps de réserve, composé des vétérans, des écloppés et des paresseux. Assis à l'abri de la falaise, sur des tas de goémon (varech) desséché, les vieillards causaient tranquillement en regardant les évolutions de la jeunesse dispersée dans le lointain. Quant aux paresseux, qui ne s'étaient pas senti le courage de faire une ou deux lieues sur la grève, on leur avait indiqué un endroit où ils devaient trouver des lançons (petits poissons de 1^ forme des anchois). Ils

LA PENNÈRE DE TRELEVERN. M

creusaient de longs sillons dans le sable mouillé, soit avec un bâton ferré, soit simplement avec un couteau ; puis, dès que le lançon paraissait en frétillant dans ces rigoles improvisées, une main rapide renvoyait continuer ses évolutions au fond du panier que chaque pêcheur portait au bras.

Pendant ce temps, la joyeuse et bmyante cohorte du bas de Teau, divisée par petits groupes de à,enx ou trois personnes, poursuivait en riant, et les pieds nus, la mer qui battait en retraite. La colonne d'invasion conservait assez mal son alignement. De temps en temps, quelque éclaireur trop aventureux se voyait subitement assailli par une vague à la frange d'écume qui semblait couvrir la retraite de ses compagnes, en exécutant une charge désespérée contre Tavant-garde ennemie. La victime de ce retour imprévu ralliait à la hâte le corps de bataille en secouant ses vêtements inondés. C'était alors des éclats de rire, de joyeux défis et des plaisanteries, auxquelles la riposte ne se faisait guère attendre.

Quand un eut poussé Texcursion jusqu'aux limites fixées par la prudence et suffisamment ravagé le territoire ennemi, le butin fut réuni dans des hottes que portaient les plus vigoureux de la bande. Chacun criait déjà famine et menaçait le dhier d'une rude attaque. On s'en revint bras dessus bras dessous en chantant des rondes et de vieux noêls bretons*

Malheureusanent les provisions n'étaient pas débaU

lées lorsqu'on rejoignit la réserve. Pour ne pas perdre de temps, quelques jeunes gens donnèrent un coup de 9e%n€ dans la flaque d'eau la plus voisine. Pendant ce temps, les autres vidaient les mannequins, et disposaient sur Therbe les viandes froides, les gâteaux, les fruits, les bouteilles de cidre et de vin. Les cordonsbleus de la troupe préparaient une partie de la pêche sur un feu d'ajoncs et de broussailles^ protégé «entre le vent par \m rempart de galets.

Quoique remise depuis bien peu de tômps de sa maladie, Marie supportait vaillamment les fatigues de cette expédition. Ses pieds, d'une fbrme charmante, d'une blancheur mate que sillonnaient des veines azurées et €fm l^âereté pâiétrante de la mer nuançait d'une tdnte fose, glissaient sur le sable sans y laisser de traces. E31e s'appuyait sur une petite foëne très-légère, appo^ tée eiqirës pour elle du château. Gustave s'était chargé de son havènét et de son panier. Quand on arrivait à dsa endroits rocailleux, dont les aspérités la fusaient chanceler, Marie accourait d'elle-même prendre le bras de Gustave. Elle applaudissait par ses cris de joie à la capture de chaque beau poisson. Se tenant presque toujours un peu à Téeart de leurs compagnons, nos deux jeunes gens avaient associé leur fortune. Ils jetaient leur butin dans te même panier. Sidoine Paturon essaya pmirtant plusieurs fois de se joindre à eux. Ils auraient eu beaucoup de peine à s'en dâ)arFasser, si le hasard n'était venu à leur secours. Dans son maladroit enh

LA PENNÈRE DE TRELBVERN. 7t

pressement à s'emparer d*un congre ou anguille de mer qu^il avait wu se glisser sous une roche, l'importun personnage eut le malheur de fourrer la main dans le trou d'un superbe homard. Indigné de cette violation de domicile, le crustacé saisit entre ses formidables pinces la main tânéraire qui Tarrachait à ses médita-* lions. Maître Paturon^ pris au trébuchet, se mit à pous* ser des oris de détresse. On se rassembla autour de lui. Tandis que chacun accablait de ndlleries la malheureuse victime de cet accident, Marie et Gustave s'éloignèrent du groupe des curi^x. Cette fois, Paturon, humilié de sa mésgiventure, les laissa enfin tranquilles.

Chaque division de pêcheurs mettant un certain amour-propre à l'emporter sur les autres par le nombre de ses prisonniers, ce fut une grande joie pour Marie et pour le jeune officier de constater le magnifique résultat de leurs opérations. Marie battait des mains comme un enfant chaque fois qu*on retirait un beau poisson de la hotte de Gustave, et M. de Kermaës n'était guère plus raisonnable que sa charmante associée. Les grands yeux bleus (de la jeune fille, animés par le plaisir autant que par l'air vif et pénétrant de la iner^ étince* laient de gaîté. Deux ou trois boucles de cheveux s'échappaient en désordre de sa petite coiffe, dont les dentelles, tomrmentées par la brise, frissonnaient comme le duvet d'un cygne sur ses joues firaîches et rosées.

Un instant avant le dîner, Gustave fut obligé de la quitter pour aller donner un coup de main aux mneurt^

72 SCÈNES DE tA'VlË CONTEMPORAINE.

et les aider à tirer sur le rivage le pesant filet dont ils s'étaient servis. Dès qu'on put se passer de son concours, il se hâta de revenir auprès de Marie, A sa grande surprise, les dispositions de la jeune fille parurent complètement changées. Elle le reçut d'un air assez froid et lui répondit à peine. Puis^, prenant d'elle-même le bras de Paturon, ébahi de ce retour de fortune, elle s'éloigna, laissant Gustave stupéfait de ce revirement qui lui paraissait inexplicable.

Dans son dépit, il n'essaya pas de la suivre. Il resta à sécher les filets avec le fils Cozic et deux ou trois autres sauvages de la bande. Malgré l'attention qu'il paraissait apporter à cette grave occupation, ses yeux quittaient bien souvent les plombs et les flottes pour se diriger vers Marie.

Pendant quelque temps, il la vit rire et causer joyeusement avec son cavalier. Peu à peu cependant, la gaîté de la jeune fille sembla s'évanouir. Gustave crut même, deux ou trois fois, surprendre les regards de Marie tournés de son côté ; mais elle détournait précipitam^ ment les yeux dès qu'il levait la tête.

Les filets ayant été convenablement étendus sur le sable, Gustave rejoignit le reste de la compagnie. On se mit à table à Fombre de quelques arbres verts dans un champ voisin du rivage où l'herbe servait à la fois de nappe, de table et de banc. Quelqu'un eut la lumineuse idée d'improviser un siège plus commode avec deux larges galets posés l'un sur l'autre» Son exemple trouva

LA PENrfènE DE TIIELEVERN. 73

bientôt de nombreux imitateurs. Paturon lui-môme, qui se disposait à s'asseoir près de Marie, quitta un instant sa bovne amie' pour aller lui chercher un coussin de pierre. Dans Tespoir de prévenir son rival, Gustave redescendait précipitamment la falaise par un autre sen- . tier, quand il rencontra un jeune écolier qui remontait courbé sous le poids d'un superbe galet. L^enfant s'empressa de Toffrir à M. de Kermaës avec la joie qu'à cet âge on éprouve à se rendre utile. Gustave revint bien vite présenter sa facile conquête à Marie, et s'assit à côté de là jeune fille, qui se trouva ainsi placée entre M. Dumier et lui. Elle le remercia d'un air contraint, puis elle continua sa conversation avec M. Dumier, ne paraissant faire aucune attention à la présence de Gustave, ni au dépit que causait à M. de Keroiaës cet accueil singulier. Cependant, elle ne put s'empêcher de regarder Gustave en dessous et de sourire malgré elle lorsque Paturon arriva, tout essouflé, portant triomphalement un galet monumental, digne de servir d'enclume aumaréchal-ferr^t de Trelevem. En s'apercevant qu'il avait été prévenu, le pauvre Picard s'arrêta et laissa tristement tomber son pesant fard^u. Son désappointement se traduisit sur sa laide physionomie par une grimace si expressive que tout le monde se mit à rire. Il errait piteusement autour de la table, quand Marie lui fit signe de venir s^asseoir entre elle et M. Dumier, qui s'était hâté de faire une petite place à son ami Paturon.

Gustave donna intérieurement son oncle à tous les

1k SCÈNES DE La VIE CONTEMPORAINE.

diables. Piqué de ratléalioii de Marie pour son rival, il ne put s'empêcher de dire à demi-voix à la jeune ^ lUle :

/— Si j'avais su, mademoiselle, que vous teniez tant à jouir du voisinage de M. Paturon, je lui aurais offert ma place.

Elle ne ût pas semblant de l'entendre ; mais il revint à la charge par une observation du même genre.

— Je ne vois pas, dit-elle enfin, pourquoi je vous aiderais à tourmenter ce pauvre garçon, contre lequel, moi y je n'ai aucune vengeance à exercer.

— Ah ! s'écria-t-il, mademoiselle Marianne m'a trahi !

— Marianne m'a tout raconté, M. de Kermaës, dit Marie, en le regardant d'un air à la fois triste et moqueur. .

— Oui... tout ce qu'elle savait.

— Eh bien?....

— Je n'avais eu garde de lui avouer le véritable motif de mon aversion pour ce grand nigaud au nez rouge qui se bourre de gâteaux en ce moment conmie s'il était à jeun depuis quinze jours, répondit Gustave, qui, nous devons Ta vouer, avait rapporté du régiment certaines locutions plus énergiques et plus pittoresques que bien choisies.

— Taisez- vous donc ; s'il vous entendait !...

— Bah! tant mieux !... Si vous saviez conune il me

déplaît 1...

— Pourquoi donc ?

LA PENNÙRS DE TRELKVKKN. , 7^

— D'abord, il est fort laid.

— En quoi cela vous regarde-t-il '?

— Fort sot.

— Qui vous force à causer avec lui ?

— Puis, je lui eu veux surtout parce qu'il ne vous quitte pas un instant.^. Jamais guérite à la porte d'un fonctionnaire n'a été plus immobile à son poste que cet ennuyeux persomiage ne Test auprès de Vous.

— Quelle idée!...

— C'est au point que les premiers jours que j'ai eu le plaisir de vous voir, il m^a été impossible de m'approcher de vous une seule minute.

Marie lit une petite moue qui ne prouvait pas préciment qu^elle fût convaincue.

— Enûn, mon plus grand grief contre lui, ajouta Gustave, le seul véritable peut-être, c'est qu'il se permet de vous fiaire la cour.

— Eh bien 1 qu^est-ce que cela peut vous faire à vous, M. de Kermaës? dit Marié en le regardant fixement.

La naïveté d'une femme vous déconcerte souvent bien plus que sa coquetterie ; aussi Gustave n'osa-t-il pas faire à cette question la réponse si naturelle qu'il avait pourtant sur les lèvres. Taiidis qu'il entortillait sa pensée dalns une foule de périphrases plus ou moins spirituelles, Marie souriait malignement de sa pâteuse éloquence, tout en mordillant une poire à demi mûre, qu'on entendait craquer sous ses jolies dents'. Gustave saisit cette occasion de sortir honorablement d'embar-

76 SCÈNES DE hk VIE COlfTEMPORàllfE

ras, et offrit à mademoiselle Cozic le plus beau fruit qu'il put trouver dans les paniers. s

— Eh bien I ,'eh bien I à quoi pensez-vous donc? s'écria-t-elle en le voyant attaquer le fruit quMl venait de lui retirer... cette poire ne vaut rien.

Pour toute réponse, il lui montra l'empreinte que les dents de la jeune fille avaient laissée sur pn des côtés de la poire, et porta cette empreinte à ses lèvres.

Marie dévint très-rouge, et se détourna avec un petit mouvement d'impatienee qui lui était familier.

— On vous a vu, dit-elle d'un ton de reproche, en désignant du regard Sidoine Paturon.

Le drôle les épiait sournoisement, et le geste de Gustave ne lui avait pas échappé.

— Ma foi, vous avez raison, mademoiselle, s'écria l'oflSbier à voix haute , cette poire ne vaut pas le diable.

Et Gustave lança par-dessus son épaule une autre poire, qui eût été digne, par sa dureté, de figurer parmi les pétrifications d'un minéralogiste.

Dupe de cet escamotage. Paturon suivit d'un œil furtif la course vagabonde du fruit méprisé. Une minute après, il se leva sous prétexte d'aller chercher du vin. M. de Kermaës le vit bientôt revenir sur la pointe du pied, la main cachée dans la poche de son habit, Fair mystérieux et rayonnant.

— La chasse à la poire a été heureuse, dit Gustave à mademoiselle Cozic qui regardait toutes ces évolu-

LA PENNÈRE DE TRELEVERN. 77

tions avec une certaine curiosité..., mais Paturon a pris le change, ajouta-t-il plus bas, en montrant en même temps à sa jolie voisine le fruit qu'il avait conservé, et sur lequel il appuya de nouveau les lèvres à l'endroit que celles de Marie avaient touché.

Comme mademoiselle Gozic se détournait pour cacher le sourire involontaire que lui arrachait cette espièglerie d'écolier, son regard rencontra la figure épanouie de Paturon. Le scélérat accompagnait d'une œillade assassine chaque coup de dent qu'il décochait à sa récalcitrante conquête, dont il persistait héroïquement à vouloir détacher quelques morceaux. Il avait si him l'air d'un babouin épluchant une noix verte, que Marie et Gustave ne purent retenir un fou rire, qui finit par attirer l'attention de leurs voisins.

— Qu'avez- vous donc à rire ainsi tous les deux? demanda Marianne en se penchant pour parler à sa sœur.

Gustave répondit à la place de Marie par quelque plaisanterie, et, comme on se levait de table en ce moment, il ne fut plus question de l'incident. Marianne, seule, se doutant de quelque chose, revint à la charge. Elle s'approcha de sa sœur pour lui demander ce qui s'était passé. Marie lui raconta ce qui concernait personnellement Paturon, mais elle garda le silence sur tout le reste.

Grâce à la mauvaise humeur du Picard, Gustave resta toute la soirée paisible possesseur du bras de mademoiselle Gozic, dont il devint, à partir de ce jour, le cava-

lier fidèle et attentif. Elle feignît encore <ïuelqiie temps de croire qu'elle n'était pour lui qu'un instrument de vengeance contre Pàtnron ; maïs il lui fallut bien, à la longue, reipyoncer à ce prétexte de taquiner Gustave, et , de tourner en plaisanterie tout ce qu^l lui disait.

Marie était une vraie fleur des chaipps; simple et naïve, elle se laissait ciller au penchant de son coeur, et ne cherchait même pas à dissimuler le plaisir qu'elle éprouvait à voir M. de Kermaës. Grâce à elle, celui-ci était presque toujours informé à l'avance de tous les projets de visite et de promenade de la charmante jeune fille, qui le secondait gaîment dans les mille petites ruses qu'emploient les amoureux pour se trouver ensemble. De son côté, il ne s'occupait que d'elle et profitait avec empressement de toutes les pccasiops de la rencontrer.

Les deux premières semaines de . leurs amours passèrent comme un songe. Pauvre Marie, elle était si gaie, si rieuse alors! Comme une rose aux rayons du soleil, son cœur semblait s'épanouir, et sa santé renaître à la chaleur d'un sentinient inconnu. Un incarnat plus vif nuançait son teint délicat. Elle reprit en quelques jours la force qu'elle avait perdue pendant sa longue indisposition.

Un soir que Gustave avait soupe avec elle, sa sœur et son frère, chez le père d'un des prétendants à la main de Marianne, Kermaës et le fils de la maison reconduisirent les demoiselles Cozic jusqu'à Kervohr. Il était

LA PENiNÊRE DE TRELEVERN. "^9

déjà fort tard, et l'on avait une demi-lieue environ à faire à travers champs. Cela paraîtra sans doute sinjçu- Her à bien des personnes : mais, au fond de nos cani pagnes, les choses se passent ainsi, et nul n'y voit à redire.

Marianne marchait devant son frère Erouann et Pierre Le Morzec, entre lesquels Gustave avait réussi à établir une chaude discussion au sujet de la coupe du goëmon. Malgré plusieurs injonctions de la sœur aînée, qui n'aimait guère à laisser Marie et Gustave à Tarrièrp-garde, ceux-ci étaient parvenus à rester un peu derrière les autres. Ils marchaient lentement...., elle, toute pensive, lui, heureux d'être près d'elle et de serrer contre son cœur le bras de la jeune fille.

Autant la journée avait été brûlante, autant la soirée était douce et fraîche. La lune, se levant à l'horizon, éclairait de ses pâles rayons la voûte azurée du ciel, et jetait ime lueur indécise sur les champs qui semblaient couverts d^un voile de gaze aux reflets argentés. Des milliers d'étoiles scintillaient au ciel, et le souffle insensible d^une faible brise apportait de tous côtés les émanations des fleurs et les parfums sans nom de la terre. Tout se taisait autour des deux amants. On entendait seulement dans le lointain le bruit sourd des lames dé. ferlant sur la grève. D'indicibles et enivrantes rêveries ouvraient aux pensées un magique horizon. L'air même qu'on respirait semblait empreint d'une mystérieuse tendresse.

Au détour d*un de ces échaliers si communs en Bretagne, Gustave et Marie s'aperçurent que leurs compagnons de route avaient déjà traversé le champ et franchi le talus opposé que surmontaient d'immenses ajoncs. Ils étaient seuls.... Par un mouvement sympathique, leurs yeux humides confondirent leurs regards. Une sensation brûlante parcourut comme un frisson les veines de Gustave. 11 sentit le bras de Marie trembler sur le sjen. Une puissante émotion agitait le petit fichu de la jeune fille, et précipitait les battements de son cœur.

— Marie, Marie..., m'aimes-tu?... dit-il enfin d^une voix émue.

Et, les yeux fixés avec ivresse sur les grands yeux bleus de la jeune fille, il glissait son bras autour de la taille de sa charmante compagne.

— Marie, je t'en conjure, dis, m'aimes-tu?... repritil d'un ton suppliant, en voyant qu'elle ne répondait pas, et voilait son regard sous les franges de ses longs cils abaissés.

— Oh oui!... oui, soupira-t-elle enfin, bien bas, bien bas, et comme malgré elle , avec une ineffable expression de tendresse.

Puis, sa petite main pressa celle de rofficier. Ivre de joie, il serra Marie contre sa poitrine, en lui prodiguant les plus tendres paroles, et ses lèvres frémissantes se posèrent sur celles de la. jeune fille. La pauvre enfant, trop frêle et trop nerveuse pour résister à cette émotion

lA PENlfiAB DE TABLEVBRN. 81

enivrante, se laissa aller dans les bras de Gustave, la tête renversée en arrière et les joues décolorée. Elje fut sur le point de perdre complètement connaissance. La voix du frère de Marie réveilla tout à coup les deux jeunes gens, et vint les rappeler à eux-mêmes...

Inquiète de leur retard, Marianne avait envoyé Erouann au-devant d'eux. Il les kêlait à tue-tête de Tautre extrémité du ;champ. Malgré l'obscurité, tout autre qu'Erouann se fût certainement aperçu de leur trouble ; mais le brave garçonne brillait point par sa pénétration. 11 se contenta de les plaisanter sur leur lenteur. Cette fois, Marianne, qui les attendait un peu plus loin, les fit passer devant elle, et se tint si bien sur leurs talons, que, malgré toute la diplomatie de Gustave, il lui fut impossible de reprendre le doux entretien qu'Erouann était venu interrompre si mal à propos.

Une ou deux fois seulement, Gustave put presser furtivement le bout des jolis doigts de Marie. Lorsqu'ils arrivèrent à Kervohr, leurs mains conmie leurs regards échangèrent un long et tendre adieu.

82 SCÈNES DE LA VIE CONTEM PORAINE»

Page 1