‹ Bras d'acierChapitre 2 sur 12 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

On était à la fin de novembre 1849. La saison des pluies forçant les mineurs à quitter momentanément lesplaceres, les chercheurs d'or arrivaient en foule à San-Francisco.

Bien que cette ville eût déjà pris un prodigieux développement durant les deux années qui venaient de s'écouler, elle ne comptait encore que cinq ou six mille maisons et une trentaine de mille habitants tout au plus. Cette population s'augmentait chaque jour d'une multitude d'étrangers accourus de tous les points du globe. Malgré les tentes et les baraques en bois qui s'élevaient, comme par enchantement, autour de quelques maisons de briques ou de pierres , les étrangers et les mineurs affluaient en si grand nombre, qu'ils ne parvenaient qu'avec la plus grande difflcnlté à se procurer des logements. Composés pour la plupart, ainsi que les autres maisons de la ville, d'un seul étage et d'un rez-de-chaussée , les hôtels étaient complètement remplis. Or, Dieu sait ce que voulait dire le mot rempli, à cette époque où un appartement fort modeste se louait de trois à quatre cents dollars par mois *. Peu de voyageurs

* Le dollar vaut environ B fr. 37.

possédaient^ naturellemeat , les ressources nécessaires poar s'accorder le luxe d'une chambre. Heureux encore celui qui parvenait à trouver une petite place dans quelque pièce déjà occupée par dix autres individus.

Pendant une nuit sombre et pluvieuse, une vingtaine de mineurs, en quête d'un hôtel, erraient en maugréant dans les rues fangeuses de San-Francisco. Cinq ou six d*entre eux montaient des chevaux efflanqués et couverts de boue. D'autres cheminaient à pied, suivis d'une sorte de charrette chargée de leurs bagages. Quelques-uns, plas économes, ou moins heureux dans leurs explorations, portaient sur le dos leurs vêtements de rechange et quelques ustensiles de cuisine , le tout roulé dans une ou deu;^ couvertures. Des pioches, une hache , quelquefois môme une tente, et un crible ou up craddle " attaché par-dessus le paquet, complétaient ce chargement. Son poids eût écrasé des épaules moins robustes que celles de la plupart des vigoureux individus qui formaient la majorité des cher* cheurs d'or.

Bien qu'ils arrivassent ensemble à San-Francisco, ces mineurs venaient de placeres différents. Le hasard seul les avait réunis sur la route. Parmi eux se trouvaient, près* que en nombre égal, des Français, des Anglais, des Américains et des Mexicains. Un heureux succès avait sans doute couronné leurs travaux, car, en dépit de la pluie qui tombait à torrents et des fondrières dans lesquelles ils enfonçaient parfois jusqu'aux genoux, les voyageurs causaient gaiement, et mêlaient de joyeuses plaisanteries aux malédictions que leur arrachaient par maintient l'orage et l'état des rues de San-Francisco.

— Voici un hôtel I s'écria enfin un Français, ex-marchand de savon, nommé Louis Ribonneau, dont l'accent provençal indiquait suffisamment llorigine.

Comme il achevait ces paroles, les yeux fixés sur ce qu'il prenait pour une enseigne dliôtel, il mit le pied dans un trou rempli d'eau, et tomba de toute sa hauteur au beau milieu d'une boue noire et infecte.

Le Provençal aurait eu beaucoup de peine à se tirer d'affaire sans le secours empressé de son compagnon de placer. Ce dernier était un grand et maigre Irlandais, que les

* Craddle : machine pour laver la terre aurifère.

DÙBenrs avaient baptisé du surnom de Bacolick, à cause de ses perpétuelles chansons en l'honneur de la verte Êrin. Pendant qu'il relevait Ribonneau> un Mexicain nommé En riqaez Mundiaz dirigea la lumière de sa lanterne sur renseigne, qui se trouva être celle d'un magasin d'habillements.

— N'importe, reprit le Provençal, je suis certain, moi, qn'il doit y avoir un hôtel dans cette rue.

— Ribonneau pourrait bien avoir raison, dit le Mexicain, car Jenkins s'en va tout seul en avant. Chaque fois qne ce damné Yankee sent une posada ou un rancho , il ne manque jamais de prendre les devants afin d'avoir ta meilleure place.

Reconnaissant probablement l'exactitude de cette remarque, les mineurs hâtèrent le pas. Ils trouvèrent en effet Jenkins qui heurtait déjà à la porte d'un hôtel.

Comme on tardait à ouvrir, les coups de pied et les coups de poing commencèrent à pleuvoir sur la pauvre porte avec une vigueur et une rapidité qui annonçaient fort clairement des ceintures bien garnies de pépites et de poudre d'or* Âpres une reconnaisss^nce préalable , et quelques mots échangés à travers le guichet^ un garçon d'hôtel se décida enfin à ouvrir aux nouveaux venus, dont plusieurs semblaient ôtre pour lui d'anciennes connaissances.

— Des chambres, du vin, du rhum, de l'eau-de-vie, du pain, de la viande 1 s'écrièrent les mineurs.

Avec leurs longues barbes, leurs coiffures étranges et leurs vêtements de gros drap, couverts d'eau et de boue, la plupart d'entre eux auraient été pris pour des brigands dans tout antre pays que la Californie.

— Nous avons tout cela... commença le garçon.

— Hourra 1 crièrent joyeusement les voyageurs.

— Excepté des chambres, continua-t-il.

Un concert de malédictions le donna au diable en français, en anglais et en espagnol.

— Comment, pas une? s'écria Jenkins; je la payerai ce qu'il faudra.

— Et nous aussi I dirent les autres mineurs.

— Je viens de donner la dernière à un Français, il n'y a pas cinq minutes, répliqua le garçon.

—Le parloir?

—Plein comme un œuf.

— La salle à manger?

— Ils y sont déjà une douzaine. Peut-ôtre^ cependant, que...

— Voyons toujours! s*écrièrent les mineurs, qui pooftseront le garçon devant eux, et pénétrèrent dans une yasta pièce située à droite de l'entrée.

Une table en; bois épais occupait la moitié environ de la longueur de cet appartement. Les rallonges de cette table, démontées et posées à plat sur le sol contre la muraille, servaient de lit à plusieurs individus qui dormaient déjà, roulés dans leurs couvertures, et la tête appuyée sur leurs bagages en guise d'oreiller.

Les mineurs se bâtèrent de se débarrasser de leurs pesants fardeaux. Joê Plum, le domestique de l'bôtel» posa sur la table des pièces de viande rôtie, du pain, des conserves au vinaigre, des pots de moutarde, des jambons, du vin, de la bière et de l'eau-de-vie. Au moment où les mineurs s'asseyaient autour de la- table, les uns sur des tabourets, les autres sur des bancs, un nouvel individu entra dans l'appartement.

C'était un homme de trente-cinq à quarante ans, d'une taille élevée et d'une assez belle prestance. Bien qu'il portât le môme costume que la plupart des autres mineurs, il y avait en lui quelque chose qui faisait deviner un individu appartenant à une classe plus élevée que la majorité descon^» vives. Sa figure, qui avait dû être remarquablement belle dans sa jeunesse, portait l'empreinte des passions les plus désordonnées. Des rides profondes creusaient son visage.

— Garçon de l'enfer, s'écria-t-il en s'adressant à Joë, pourquoi ne viens-tu pas lorsque je t'appelle?

— Je ne puis être partout à la fois» répliqua le garçon» sans se préoccuper de Ut colère du voyageur.

— Tiens, c'est Vandeillesl exclama Ribonneau,,. bonjour, bonjour... cher.

— Bonjour Ribonneau, répondit Yandeilles en serrant la main du Provençal.

— Est-ce que c'est là le duelliste, le joueur enragé, celai qui a tué James et Toby? demanda un des mineurs à son voisin.

— Précisément, répondit ce dernier, connu sous le surnom de John Craddle. J'espère bien qu'il trouvera son maître quelque jour.

Tandis que rAméricain formulait à demi voix ce souhait charitable, quelques autres mineurs vibrent tendre la main

à Yandeilles, avec cette familiarité qui^ dans la vie des placeras, s'établit si vite entre les gens des conditions les plas diflërentes.

— Est-ce que vous arrivez aussi? demandèrent-ils au Français^ dont les vêtements semblaient, comme les leurs, couverts de boue et ruisselants d'eau.

—A rinstant même... Eh bien, Joë, chien maudit, s'écria Vandeîlles en arrêtant le garçon au passage, as-tu juré de nous laisser mourir de faim et de soif? Où sont les provisions que je t'avais commandé d'apporter dans ma chambre?

Joe grommela une réponse, tout en distribuant du via et de la bière aux mineurs,

— Restez donc à souper avec nous, Yandeilles, lui dirent (juelques-uns des convives»

Il hésita un. moment; puis, avec le geste d'un homme qui prend son parti, il dit tout ba^ quelques mots au garçon.

— Soyez tranquille, iMonsieur, répondit celui-ci, je vai$ porter à Madame tout ce qu'il lui faut.

— Tiens, s'écria le Provençal, vous avez donc votre,..

— Ribonneau, interrompit vivement M. Vandeilles , vous oubliez trop souvent que je déteste les questions indiscrètes.

— C'est bien, c'est bien, répliqua son compatriote, un peu déconcerté, on se conformera désormais à vos ordres. Monseigneur.

— Je vous y engage, reprit Vandeilles d'un ton sec. Puis, s'asseyant à côté des autres convives, il attaqua

vigoureusement le 'nimpsteak, le jambon et les conserves au vinaigre. Pendant quelque temps, on n'entendit que le cliquetis des fourchettes et des couteaux. Au bout d'une demi* heure de cet exercice, qu'accompagnaient de fréquentes libations , un joyeux entrain commença à se répandre parmi les mineurs. Ils se livrèrent bientôt à tous les éclats d'une bruyante gaieté, sans se préoccuper des dormeurs couchés à côté d'eux. On prépara du punch et du grog. On alluma les pipes et les cigares. Avant que dix minutes se fassent écoulées, une quinzaine de voix s'élevèrent en même temps. Les uns chantaient, les autres racontaient des histoûres de diggers* ou commençaient des plaisanteries d'un sel peu attique, qui s'éteignaient dans de formidables éclats de rire.

* Digger : chercbour d'or.

— Ah ! si nous avions des caries! s'écria un mineur an Kentucky.

— Demandons-en au garçon, dit Vandeilles.

On réveilla Joè, qui dormait dans un coin. 11 répondit par un refus péremploire.

— Nous n'avons pas un seul jeu de cartes, ajoula t-il ; d'ailleurs, il n'est pas d'usage de jouer dans les hôtels à cette heure de la nuit.

Interrompu par un hourra de malédictions, Joè* profita de ce que tout le monde lui parlait à la fois pour ne répondre à personne, et se sauva au plus vite.

— J'en ai bien, moi, des cartes, dit en se levant sur le coude un Mexicain couché au fond de la salle, que le tapage des nouveaux arrivés tenait éveillé depuis quelque temps.

— Donnez t s'écrièrent cinq ou six mineurs en courant à lui.

— Six beaux jeux tout neufs que j'ai achetés ce matin, ajouta-t-il.

— Donnez donc 1 reprit le chœur des mineurs. — J'en veux deux cents dollars.

— Que Satan te torde le coul fit Jenkins. Pour dix dollars, on en achèterait le double.

— Oui, si les boutiques étaient ouvertes. C'est à prendre ou à laisser.

En Californie, à cette époque, on pouvait fort bien tuer un homme, dans une querelle, sans avoir trop à redouter les rigueurs de la justice; mais, en revanche, la moindre atteinte à la propriété vous exposait à une pendaison immédiate. Personne ne songea donc à employer la force pour s'emparer des cartes du Mexicain.

— Cinquante dollars, hasarda Jenkins.

— Bonsoir, fit le Mexicain en ramenant sur ses épaules les plis de son zarape.

Vandeilles prit dans sa ceinture une poignée de poudre d'or, et choisit deux ou trois pépites qu'il soupesa dans la main.

— Que chacun fasse comme moi , dit-il. Voici une once et demie pour ma part. (L'once d'or, l'once américaine, valait alors i6 dollars ou 85 francs et quelques centimes.)

Les autres mineurs suivirent l'exemple du Français, avec plus ou moins de libéralité. Les deux cents dollars se trou-

DRAS d'acier. 9

vèrent bientôt complétés. Vandeilles, dans le chapeau duquel se faisait la collecte, jeta au Mexicain la poudre d'or ainsi recueillie, et reçut en échange les paquets de cartes.

— £n place! s'écria-t-il, en approchant de la table un grand escabeau de bois.

— Quel jeu allons-nous jouer? demanda Enriquez Mandiaz.

— Le poker, parbleu 1 dit Jenkins.

— Non, nonl s'écrièrent aussitôt plusieurs mineurs, qui soupçonnaient Jenkins d'appartenir à l'honorable corporation des Gamblers, ou Grecs Américains.

— C'est un jeu trop commode pour les Gamblers, ajouta crûment un Mexicain.

— Qu'est-ce que tu entends par là? demanda Jenkins d'un ton menaçant.

— Voyons I dit Bucolick, pas de querelles, jouons tranquillement.

— Une partie de monte *, proposa un Mexicain.

Ses compatriotes appuyèrent cette motion. Il n'en fallut pas davantage pour que les Américains persévérassent dans leur intention de jouer le poker.

— Je vais vous mettre d'accord, moi, dit Vandeilles, qui écoutait tranquillement la dispute, tout en battant les cartes pour les faire glisser plus facilement et mêler les couleurs. Nous allons jouer le lansquenet.

— Nous ne connaissons pas ce jeu, répliquèrent deux ou trois individus.

— Vous comprendrez bien vite. C'est absolument comme le monte. Faites vos jeux. Messieurs ; je prends la banque.

— Pourquoi serait-ce vous plutôt qu'un autre? réclama Jenkins.

Vandeilles haussa les épaules sans répondre, et versa sur |a table une certaine quantité de poudre d'or, sur laquelle il posa son revolver à six coups.

— Je veux qu'on tire à qui fera la banque, moi, reprit Jenkins.

— Alors nous tirerons avec ceci, répondit Vandeilles, qui mit la main sur la poignée du long couteau de chasse suspendu à sa ceinture.

* Le monte est un jeu mexicain qui ressemble beaucoup au lansquenet.

iO BRAS d'acier.

— Pourquoi pas ? répliqua Jenkins , en dégainant aan bowle-knife.

— Voyons, Jenkins, veux-tu donc te faire écharper? dit à demi voix John Craddie, qui saisit le bras de son bouillant compatriote. James maniait le bowie-knife mieux que toi, tu le sais bien. Cela n'a pas empêché ce damné mangeur de grenouilles (sobriquet donné aux Français par le» Anglais et les Anglo-Américains) de lui fendre la tâte en moins de deux minutes de combat.

Après un instant d'hésitation, Jenkins finit par se ras-» seoir, tout en grommelant quelques menaces, VandelUes. leva les épaules d'un air méprisant, et commença sa banque, que personne n'essaya de lui disputer... Rien qa'à regarder QSt homme manier l'or et les cartes, on devinait le joueur effréné, capable de tout sacrifier à sa terrible passion.

Muni d'une petite balance empruntée à Tun des mineurs» il versait successivement dans un des plateaux la mise de chaque joueur ; il remplissait ensuite l'autre plateau d'un poids égal de poudre d'or, qu'il puisait dans le petit tas placé devant lui. Puis on vidait sur la table le contenu de chaque plateau en regard l'un de l'autre.

Le sort se déclara pour le banquier. En moins d'une demi-heure, Yandeilles eut accumulé devant lui plusieurs livres de pépites et de poudre d'or. A ce moment, on ouvrit violemment la porte, et trois nouveaux individus entrèrent dans l'appartement.

— Les Goliath 1 murmurèrent quelques mineurs d'un air consterné.

—Tant mieux I s'écria Jenkins. Je veux être pendu si Yandeilles et le gros Tom ne se prennent pas à la gorge avant qu'il soit une heure.

Par ce surnom de Goliath, aussi connu que redouté dans les placeres, on désignait deux frères américains, dont le vrai nom était Smithson, et un de leurs cousins, Harry Kellow. L'aîné, Tom, auquel le surnom de Goliath s'appliquait particulièrement, avait une taille gigantesque (plus de six pieds), et des membres énormes qui révélaient une force extraordinaire. Des cheveux roux, coupés fort courts, se dressaient comme les crins .d'une brosse au-^dessus de son front bas et étroit. Une barbe de môme couleur, aussi rude que la crinière d'un bison, couvrait jusqu'aux ponunettes ses joues boufiies et violacées. Ses petits yeux, enfoncés

BRAS p'àClER. M

soos d'épais sourcils et sillonnés de veines ronge&lres» sa voii raaque et brasqae, ses manières insolentes, tout en lai révélait la mécbanceté, Torgaeil de la force brutale, Tin* tempérance et l'abrutissement. Quant à Pbilip» le second des Smitbson, il ressemblait en toat à son frtee» mais avec des dimensions un peu moindres» Ces deux bommes, qu'on aeeosait tout bas de nombreux assassinats, étaient la terreur des placeres. Ils avaient pour oompignon et pour complice habituel leur cousin Harry, que sa taille» sa force, ses vicea et sa cruauté rendaient le digne aoolyte de ses sauvages-parents.

— Place, vous autres! cria Tom, en promenant aveo insolence autour de lui son regard sinisfire et abruti.

Presque tous les individus qui se trouvaient réunis dans la salle étaient des bommes vigoureux^ dans la force de i'âge, et dont les traits annonçaient Vénergie et la résolu» tien. Telle était cependant la réputation de violence et de férocité des Goliatb» que chacun se dérangea pour livrer passage aux trois colosses, qui s'approchèrent de la table de jeu*

— Tiens, on joue donc ici ? s'écria Tom* Tant mieux , je n'aurai pas besoin de courir jusqu'à Dupont-street pour perdre mes onces d'or. Allons, ôte-toi de là, animal 1 continua-t-il en s'adressant à un Mexicain qui, brisé par la tièvre, se tenait à demi couché sur la table.

Comme le pauvre diable ne se dérangeait pas assez vite au gré du géant, il le poussa si rudement qu'il l'envoya rouler à Tautre extrémité de la salle.

— Hé là- bas, tenez-vous donc tranquilles, s'écrièrent deux ou trois dormeurs» réveillés par ce projectile d'Un nouveau genre.

— Allez au diable! tas de coyotes "", répliqua Goliath insolemment; je recommencerai si cela me fait plaisir.

Un moment étourdi de sa chute, le Mexicain tira son machete ** ex se jeta sur son brutal agresseur. Tom saisit lé bras du pauvre fiévreux, lui arracha le machete, et le renversa de nouveau d'un coup de poing dans la poitrine^ Cédant à une colère facile à comprendre, le Mexicain allait se précipiter une seconde fois sur Goliath et se faire probable^*

* Loop des prairies. -*- ** Sorte de oouteau de chafise ou sabre droil.

i% BRAS d'acier.

ment assommer» lorsqu'une main vigoareuse le saisit par la jambe/ Il se retourna furieux, mais, en reconnaissant l'individu qui le retenait, il laissa échapper un cri de surprise et de joie.

— ^ras d'Acierl dit-il à demi voix, en voyant que le nouveau venu lui faisait signe de se taire.

Quelque bas qu'il eût prononcé ce mot , deux ou trois individus couchés à côté de lui Tavaient entendu. Ils se dressèrent brusquement sur le coude et regardèrent avee une vive curiosité l'homme qu'on venait d'appeler ainsi. Se voyant reconnu. Bras d'Acier se leva brusquement. Il s'enveioppa dans les plis de son zarape, et arrêta d'un geste les mineurs qui venaient avec empressement lui tendre la main. Tous lui répondirent par un joyeux sourire et par aa signe de tête amical, comme pour lui promettre le silence et lui exprimer en même temps le plaisir que leur causait sa présence.

11 rabattit sur sa figure les larges bords de son sombrero espagnol et releva jusqu'au menton les plis de son fin zarape du Saltillo ; puis, s'approçhant de la table, il se tint debout et silencieux derrière un groupe de mineurs.

Le personnage si célèbre dans les plaeeres de la Californie, sous le surnom de Bras d'Acier, était d'une taille moyenne, mais admirablement bien proportionnée. Dans ces contrées, où Ton est si souvent obligé de combattre pour sa fortune et pour sa vie , on apprend bien vite à évaluer sa propre force, ainsi que celle de chaque individu qu'on rencontre. Sous l'apparence, un peu frêle peut-être au premier abord, de Pablo, un œil exercé- devinait promptement une force prodigieuse et une résistance inouïe à la fatigue. L'élasticité de ses mouvements, et son teint légèrement bronzé par le soleil, rappelaient le créole espagnol. L'impassibilité de sa physionomie formait un contraste étrange avec l'éclat exraordinaire de ses grands yeux noirs, qui, fixes et rêveurs

soas leurs cils un peu recourbés, semblaient toujours contempler une image mystérieuse dans le monde lointain des songes. En lui adressant la parole, on l'appelait souvent par son prénom de Pablo.

— José, demanda-t-il à demi voix au Mexicain, qui, debout près de lui, dardait un regard plein de ressentiment sur rainé des Smithson, de quel placer viennent donc ces Goliatb?

— Dieu le sait, répliqua José. Les bandits ne restent pas longtemps dans le même endroit. Dès qu'ils ont fait quelque mauvais coup, ils passent prudemment dans un autre placer pour y recommencer leurs brigandages. Croyez-moi, Bras d'Acier, jamais vous n'aurez rendu un plus grand service aux placeres que le jour où vous les débarrasserez de ces trois misérables.

Ck>mme le Mexicain achevait ces paroles, Yandeilles, qui venait de perdre un coup important, frappa violemment sur la table en jurant comme un païen. Il racheta la banque de son voisin de droite et se mit à peser de nouvelles mises. Dans le mouvement qu'il fit pour élever la balance à poudre d'or, une bague en brillants, de forme singulière, qu'il portait au petit doigt de la main gauche, attira tout à coup l'attention de Bras d'Acier. Une expression de surprise douloureuse assombrit la figure, habituellement si impassible, de ce dernier. Il se rapprocha brusquement des joueurs, les yeux fixés sur le chaton de cette bague.

Après quelques minutes d'un silencieux examen, il ouvrit la cartouchière qu'il portait à sa ceinture, en retira un petit sac en peau rempli de poudre d'or, et jeta sur la table un nugget * pesant au moins quatre livres.

— Diable I fit Yandeilles, en regardant d'un air étonné le hardi joueur qui débutait ainsi par un enjeu d'environ cinq mille francs.

— Tenez-vous? demanda Bras d'Acier.

— Sans doute! répondit Yandeilles.

11 versa devant le nugget une égale quantité de poudre d'or et retourna deux as.

— Gagné, reprit-il en ramassant les mises.

Bras d'Acier avança un nouvel enjeu, plus considérable encore que le premier. Il ne fut pas plus heureux. Il perdit

* Grosse pépite (morceau d'or).

successivement cinq à six parties sans que la moindre trace de dépit ni de contrariété se peignît sur sa figure. Au sep> tième coup, voyant que son sac à poudre d'or était presque vidé, il le retourna complètement. Quelques onces seulement tombèrent dans sa main.

— -Eb bien? demanda Yandeilles, en voyant que son adversaire ne mettait pas au jeu.

Tous les spectateurs, groupés autour de la table, regardaient Pablo avec une curiosité d'autant plus facile à comprendre, que quelques-uns d'entre eux croyaient le reeonniûtre,

-^ Attendez, dit Pablo en s'adressant à Vandeilles.

Il laissa tomber son zarape, jeta son cbapeau sur la table et se tourna vers les mineurs.

— Bras d* Acier, Bras d'Acier I s'écrièrent-ils avec une expression non équivoque de satisfaction.

Les voisins de Pablo s'empressèrent de lui tendre la main ; les autres s'approchèrent vivement, ou montèrent sur leurs bancs pour le regarder et le saluer par un signe amical. Les Goliath eux-mêmes se levèrent précipitamment de leurs sièges et regardèrent longtemps Pablo en se parlant à voix basse.

-— Ah çà, jouons^nous, ou ne jotton»*nou8 pas? reprit Vandeilles, chez lequel la passion du jeu étouffait jusqu'à la curiosité,

— Qui veut me prêter de Tor? demanda Bras d'Acier. Vandeilles se mit à rire. Les mineurs sont, comme la

fourmi de la fable, peu prêteurs. A sa grande stupéfaction, tous les bras se tendirent vers Pablo, qui n'eut que l'embarras du choix entre les bourses et les ceintures qu'on lui offrait.

-^ Merci, mes amis, dit ce dernier, sans paraître étonné d'un empressement si extraordinaire. Quels sont ceux d'entre vous qui ont été les moins heureux dans la campagne de cette année ?

--Moi, moit s'écrièrent cinq ou six mineurs, parmi lesquels se trouvaient José Guérino, Craddle, Ribonneau et Bucolick.

-^ Pas8ez*moi ce que vous avez d'or, leur dit Pablo*

Ils obéirent d'un air aussi satisfait que si Bras d'Acier eût annoncé l'intention de leur distribuer de l'or au lieu d'en demander.

— Qne diable est-ce que cela signifie? demanda VandeîUes à Ton de ses yoisins* Le plus riche d'entre nous aurait demandé une livre d'or à son meilleur ami» avec promesse d'en rendre deux le lendemain, qu'il n'aurait pu l'obtenir; et c'est à qui jettera son or à cet bomme qui vient de perdre tout ce qu'il possédait?

-— Je crois bien ! répliqua le mineui^ tandis que Vs^lo versait sur la table l'or qu'on venait de lui remettre» sans mftme prendre la peine de le peser. Je donnerais volontiers toat ce que je possède pour être à la place de José. Les einq oa six onces d'or qu'il vient de prêter à Bras d'Acier loi vaadront une fortune.

Vandeilles se disposait à lui adresser d'autres questions; mais à ce moment Pablo avança un nouvel enjeu, et la partie recommença. Le banquier tourna un sept pour lui et un valet pour Bras d'Acier; plusieurs cartes se succédèrent sans amener de résultat. «

•<- Sept l j'ai gagné, s'écria Vandeilles.

— Combien y a-t-il devant vous? demanda tranquillement Pablo.

— Soixante-douze livres et neuf onces *, répondit Vandeilles, au bout de quelques minutes employées à peser les pépites et la poudre d'or.

— Banquo, dit Bras d'Acier .

Sur un geste du créole, bourses et ceintures se tendirent de nouveau vers lui. Les Goliath mémo, après s'être eon*. certes un moment, suivirent l'exemple des autres mineurs. Tom offrit au jeune homme un sac de peau qui devait contenir au moins une dizaine de livres d'or.

Pablo le repoussa du geste.

— Pourquoi nous refusez- vous ? demanda Goliath d'une voix irritée.

— Parce que cet or est le fruit du vol et de l'assassinat, répondit Pablo du ton le plus calme.

Un silence presque lugubre suivit ces paroles. Goliath grommela quelques injures ; mais, avant que sa lourde intelligence eût trouvé une réponse, le jeu avait recommencé.

— Voyons , dit Vandeilles , réfléchissant à la somme énorme qu'il allait risquer, je ferais peut-être prudemment de passer la main.

* Près de 400,000 francs.

— Alors, je la prends, fit Pablo.

— Ma foi, non, reprit Vandeilles après nn instant d'hésitation, j'irai jusqn'aa bout... Un quatre pour moi, un neuf pour vous.

Puis, au milieu d'un profond silence, il abattit successivement un cinq, un sept, un autre sept, un deux.

— Neuf! s'écrièrent les mineurs, dont les voix ne formèrent qu'un seul cri.

— Enfer et malédiction I fit Vandeilles, en frappant du poing la carte qui venait de donner la victoire à son adversaire.

— Je vous achète votre banque deux cents dollars, dil Pablo au mineur qui allait remplacer Vandeilles.

— Soit, repartit le mineur.

— Faites vos jeux, Messieurs, dit Bras d'Acier en mêlant les cartes.

C'était une chose si insolite de voir Pablo toucher à un jeu de cartes, que les mineurs se regardèrent comme pour se demander ce qu'ils devaient faire. Vandeilles, les yeux fixes et les sourcils fjroncés, jeta sur la tablé tout ce qui lui restait de poudre d'or; mais la chance avait tourné contre lui.

La banque gagna du premier coup.

— Rien, plus rien! s'écria-t-il, après avoir fouillé dans toutes ses poches avec la rage du joueur qui se sent dans l'impossibilité de se livrer à sa terrible passion.

— Vous avez des bijoux, observa Pablo, une montre, des bagues ; je vous les joue contre cinq livres d'or *.

— Cette bague vaut à elle seule plus de mille dollars, répliqua Vandeilles, en montrant le bijou qui avait si vivement excité l'attention de Bras d'Acier.

— Mettons dix livres d'or, si vous voulez.

Une contraction des traits de Vandeilles révéla le violent combat qui se livrait dans son esprit.

— Non, dit-il avec effort.

— N'en parlons plus. C'eût été peut-être un moyen de vous rattraper... Vos jeuxsont-ils faits. Messieurs?

Deux coups que gagna Bras d'Acier se succédèrent sur des enjeux peu considérables. A la fin, Vandeilles ne put y résister.

* La liyre d*or valait à cette époque environ 1,300 fhincs.

— Voulez- vous faire quinze livres contre ces bijoux et cette bague ? demanda-t-il à Pablo.

— Cest plus qu'ils ne valent^ répondit le créole; mais, n'importe, je les tiens.

Vandeilles ôta la bague de son doigt et la jeta sur la table avec les autres bijoux.

— Encore perdu! s'écria-t-il un instant après.

Il sortit en blasphémant, et ferma la porte avec tant de violence que toute la maison en retentit.

— Vous voilà donc devenu joueur, Bras d'Acier? dit un vieux Mexicain en se rapprochant de Pablo, qui continuait sa banque et retournait les cartes sans presque les regarder.

— Un caprice, fit Bras d'Acier en haussant les épaules. J'en suis déjà ennuyé... Je passe la main.

11 se leva et fit signe à tous ceux qui lui avaient prêté de la poudre d'or de venir recevoir le montant de leur avance.

Une expression de désappointement se peignit sur la physionomie des mineurs, tandis que Pablo remettait à chacun d'eux une quantité d'or presque double cependant de celle qu'on lui avait prêtée.

— Ceci ne compte pas, dit Pablo, qui remarqua leur contrariété. J'ai pris vos noms à tous, et je me charge de votre première campagne. Vous formerez deux bandes.

Les mineurs auxquels s'adressaient ces paroles poussèrent un cri joyeux.

Les autres le félicitèrent , mais non sans un sentiment d'envie.

— Si tu veux me laisser partir à ta place,' José, dit un des mineurs au Mexicain, je te donne tout de suite dix livres de pépites.

— Non, «ur mon âme I s'écria José. Dussé-je mourir en route, je ne manquerai pas une pareille occasion de faire ma fortune.

— Ce n'est pas notre faute si vous n*avez pas accepté notre or, Bras d'Acier, reprit le mineur en se tournant vers le créole ; nous vous l'offrions de bon cœur.

— C'est juste, répondit Bras d'Acier après un instant de réflexion. Intéressée ou non, toute bonne volonté mérite une récompense. Vous êtes vingt-deux... sur lesquels quatorze ont déjà ma promesse... Ëh bien, que les huit autres forment une troisième bande sous la direction de Jenkins.

— Vive Bras d'Acier! s'écrièrent les mineurs.

18 BRAS D'aCIBIU

•— Nous sommas vingt^^oatre, dit une voix au fond de la

salle.

—- James et Pepe ne comptent pas, répliqua Bras d'Acier.

— Pourquoi cela, don PaLlo? demanda James en s'avançant. Nous avons mis tout autant d'empressement que les autres...

— Vous savez fort bien le motif de votre exclusion, interrompit Pablo. Vous m'aviez promis tous les deux de réserver un tiers de vos fouilles au placer de San-Benito pour la veuve et les enfants de ce pauvre Lumlym. J*ai appris l'autre jour que vous aviez manqué à votre promesse. Vous n'obtiendrez jamais rien de moi désormais.

— Nous enverrons sa part à la veuve, murmura Pepe.

— Et vous la doublerez, répondit Pablo. Si demain, à midi, cette pauvre femme n'a pas reçu les deux tiers des trente-cinq livres que vous avez recueillies tous deux, c'est moi qui irai vous les réclamer de sa part.

*- Alors nous pourrons partir avec les camarades? demanda James.

— Non, répliqua Bras d'Acier d'un ton ferme.

Les deux hommes baissèrent la tête et se retirèrent derrière les autres mineurs. Vandeîlles rentra au même instant, tenant à la main un sac en peau de chamois, orné d'une broderie assez élégante, qui semblait contenir à peine quelques onces d'or. Il se remit au Jeu et regagna quelque argent. Lorsque son tour de tailler arriva, il avait devant lui cinq ou six livres de poudre d'or.

— il paraît que vous faites Charlemagne, Bras d'Acier? dit-il en élevant la voix pour être entendu de Pablo, qui était allé se recoucher.

— C'est l'usage ici, vous le savez, répondit Bras d'Acier. Au reste, je vous ai gagné une soixantaine de livres, et je suis tout prêt à vous les jouer d'un seul coup, si vous y tenez. Mais j'entends que ce coup soit le dernier, quel que puisse être le résultat. 0

— Je n'ai que dix livres et quelques onces. Les tenezvous? demanda Vandeilles.

— Volontiers...

Vandeilles retourna un roi. C'était la carte de son adver» saire.

— ^pcore perdu I s'écria-t-il avec rage. L'enfer est ce soir contre moi.

Bhks d'acier. 49-

— Gardes cet or si vous youlez, dit Psablo en repoassan^ les enjeiix que lai offrait le Français. Je n'en ai que fûre maintenant; TOUS me le rendrez plus tard.

— Mais, si je perds? répliqua Yandeilles.

— Vous me le rendrez après la prochaine campagne.

Yandeilles hésita un instant; mais Tamour du jeu possédait tellement le malheureux, qu'il n'eut pas le courage de résister à la tentation. Il balbutia un remerciement, etconti* nua à jouer avec diverses alternatives. Il avait déjà presque tout perdu, lorsqu'une querelle s'éleva entre lui et Faîne des Goliath, au sujet d'un coup douteux.

— On nous vole, s'écria grossièrement le colosse, toi]joars prêt à chercher des prétextes pour ne point payer.

^ Tu en as menti, chien d'Yankee, répliqua aussitôt Vandeilles, qui avait en effet joué fort loyalement.

— Vous avez triché : je reprends ma mise.

— Je te défends d'y toucher.

L'Américain haussa les épaules. Il étendit sa main large et velue sur le petit ta3 de poudre d'or qui faisait l'objet du Ii« tige, et le ramena de son côté.

Ne pouvant lui arrêter le bras, malgré tous ses efforts» Yandeilles, furieux, éparpilla d'un vigoureux revers de main les pépites que Tom allait remettre dans sa ceinture. La réponse de Goliath fut un coup de poing si rudement asséné que la tête du Français vint heurter violemment contre la table. Yandeilles se leva d'un bond, en saisissant son revolver; mais, au môme instant, Tom lui prit le poignet et le mit dans l'impossibilité de se servir de son arme. Doué lui-même d'une vigueur remarquable, que surexcitait encore la colère, Yandeilles faisait des efforts prodigieux pour échapper à l'étreinte de fer qui paralysait ses mouvements* De sa main gauche restée libre, il prit Goliath à la gorge. Ce dernier, portant aussitôt la main à sa ceinture^ en retira un couteau à lame large et acérée, qu'il ouvrit avec les dents. Au moment où il allait en frapper son adversaire, Yandeilles se ma sur lui avec tant d'impétuosité que tous deux tombèrent ensemble en faisant treaibler l'appartement du bruit de leur chute. Ils luttèrent quelques instants, mais la force prodigieuse de Goliath finit par l'emporter sur celle du Français. Il le renversa sons lui : puis, le maintenant avec le genou et la main gauche, il chercha à dégager son ta» droit, que Yandeilles serrait avec l'énergie du déses-

poir. Le Français était sans armes : en tombant, il avait laissé échapper son revolver, qae, d'un coup de pied, Goliath avait chassé sous la tabie.

Rangés en cercle autour des deux adversaires, les mineurs considéraient ce spectacle avec la même curiosité que s'il se fût agi d'un combat d'animaux. Sans la célébrité des deux champions, personne ne se fdt môme dérangé pour venir regarder leur bataille : un autre joueur eût profité de Toccasioii pour s'emparer de la banque, et la partie eût continué sans qu'on se préoccupât des suites de la querelle.

Effrayé du danger que courait son compatriote, Ribonneaa voulut à deux reprises lui porter secours ; Philip et Harry, le frère et le cousin de Tom, se jetant au-devant du Provençal, le repoussèrent brusquement, avec des paroles de menace.

— Demandes-tu grâce, chien de Français? dit Goliath.

— Non, non ! répondit Vandeilles avec énergie, quoiqu'il fût presque étouffé sous le poids énorme de son gigantesque adversaire.

Par une brusque secousse^ Goliath parvint à dégager son bras droit, et leva son couteau en poussant un cri sauvage de triomphe.

Au môme instant, le groupe des mineurs s'écarta précipitamment devant Pablo. Ce dernier saisit la main du géant et lui arracha son couteau, qu'il envoya sous la table rejoindre le revolver de Vandeilles.

Tom poussa un rugissement de colère, tandis que Philip et Harry se jetaient sur Bras d'Acier. Le créole recula d'un pas, en roulant son zarape autour de son bras gauche pour s'en faire un bouclier, et se tint prôt à recevoir ses deux ennemis. Quelques mineurs firent an mouvement pour prendre sa défense, mais il les écarta d'un geste amical. D'un bond pareil à celui d'un tigre, il vint tomber sur Philip, qui tendait déjà la main pour remettre un couteau à son frère, toujours étendu sur le malheureux Vandeilles, dont il meurtrissait la tôte contre le sol. En voyant Philip rouler à terre, Harry porta un coup de machete à Pablo. Celui-ci para du bras gauche et riposta par un coup du couteau qu'il venait d'arracher à Philip. Atteint en pleine poitrine, l'Américain fit encore deux ou trois pas comme un homme ivre et tomba roide mort.

Au même instant, une balle passa, en sifflant, à quelques

ponces du front de Pablo. Il s'était heurensement baissé en se voyant ajusté par Philip. S'élancer sur ce dernier, lui arracher son pistolet et l'étendre à terre d'un coup de crosse appliqué au milieu du front, fut pour Pablo l'affaire d'une seconde.

— Garde à vous, Bras d'Acier, lui crièrent les mineurs. Lâchant son adversaire évanoui, et renversant le pauvre

José, qui s'était bravement jeté au-devant de lui, ïom se précipitait sur Pablo. Avant que Bras d'Acier eût le temps de tirer son machete, le bowie-knife de l'Américain descendit sur lui avec la rapidité de la foudre : Pablo esquiva, par un bond de côté, ce coup terrible qui lui aurait fendu la tête, et dégaina son machete.

— Que personne ne bouge t cria-t-il aux mineurs. Ceux-ci obéirent. Us se contentèrent de retenir Philip et

de l'empêcher de porter secours à son frère.

Dès les premières passes, Goliath, qui commençait à reprendre son sang-froid, comprit que, malgré sa force et son adresse à manier le bowie-knife, il ne pouvait lutter contre l'habileté supérieure de Bras d'Acier... Un coup de madhete, porté avec une rapidité inouïe, lui emporta la moitié de l'oreille et le blessa légèrement à l'épaule'. Le géant poussa un cri de rage. Renouvelant la manœuvre qui l'avait si bien servi dans son combat avec Vandeilles, il saisit de la main gauche le bras droit de Pablo. Ce dernier fit aussitôt le même mouvement. Tous deux se trouvèrent ainsi vis-à-vis l'un de l'autre, chacun cherchant à dégager son bras droit en même temps qu'à maintenir immobile celui de son adversaû'e.

Au premier coup d'œil jeté sur les deux antagonistes, il ne semblait pas que l'issue de cette lutte piU être mise en doute. Favorisé par sa taille gigantesque, Goliath paraissait capable de broyer sous sa large main le frêle poignet de son

ennemi. Ce dernier ne cédait pas d'an pouce cependant. Sa figure, toujours calme, ne trahissait nullement l'effort inouï qu'il devait faire pour résister à la pression du géant. Le visage de Tom, au contraire, s'empourprait peu à peu. Ses yeux se gonflaient. La sueur coula bientôt à grosses gouttes sur ses joues violacées. Dominant Pablo de toute sa liaateur, il tenait d'abord fixés sur lui ses petits yeux abrutis et féroces. Le regard étincelant et implacable du créole finit par loi donner froid au cœur et le força de détourner les yeux avec le môme sentiment de malaise que si ce regard eût été la pointe acérée d'un poignard. A deux reprises, le colosse, réunissant toutes ses forces, essaya de briser par une saocade la résistance qu'il rencontrait. Chaque fois, le bras de Pablo céda une seconde^ mais, comme un ressort d'acier, ce fut pour se tendre aussitôt avec plus de force. Bientôt la supériorité de Pablo devint évidente. La respiration précipitée et la contraction des traits de sou adversaire révélaient déjà la roidenr et la fatigue. Goliath le sentit lui-même. Se jetant en avant par un effort désespéré, il] elBeura de la pointe de son bowie-knife l'épaule gauche du créole. Les mineurs poussèrent un cri; mais Pablo avait déjà repris l'avantage. On voyait son machele se rapprocher de la poitrine du géant par une progression lente, continue, irrésistible.

Goliath était horrible à voir. Il écumait comme un sanglier aux abois. Une expression hideuse de rage, de honte et de firayeur décomposait sa figure, couverte de sueur et de sang.

Il grinçait des dents et blasphémait à faire dresser les cheveux sur la tôle. A quelques pas de lui, Philip, se débat-Ç. tant contre les mineurs qui l'avaient désarmé, s'épuisait en vains efforts pour venir au secours de son frère, dont il voyait la mort assurée. Ces deux frères, souillés de tous les vices et coupables de crimes affreux, n'avaient qu'un sentiment qui les rattachât à l'humanité; c'était l'affection qu'ils se portaient l'un à l'autre.

Un silence de mort régnait dans l'appartement ; chaque poitrine se soulevait péniblement sous le poids d'une émotion indicible.

-*- Grâce 1 murmura enfin Goliath, qui sentait son bras faiblir et voyait la pointe brillante du maohete à deux pouces de sa poitrine.

— Non, répondît IBras d'Acier... ce serait un crime de laisser yivre un misérable tel que toi.

— Mais je ne tous ai jamais rien fait. Bras d'Acier? dit le géant.

— Tu as abusé de ta force pour voler» pour assassiner de pauvres mineurs isolés ou malades... Recommande ton âme à Dieu, si tû sais encore prier.

Goliath fit encore un effort pour échapper à son Implacable ennemi; mais Pablo le ramena et dégagea, par une secousse terrible, la poignée de son machete.

—Grâce, au nom du ciel I s'écria tout à coup une voix de femme au fond de la salle.

Cette voix produisit un effet extraordinaire sur Pablo. Il lâcha son ennemi et se retourna brusquement.

—Qui a parlé? demanda-t-il avec une visible émotion» tandis que son regard étincelant se fixait tour a tour sur chacun de ceux qui l'entouraient.

Personne ne répondit. Un des mineurs lui montra du doigt la porte qu'on venait de fermer et qui vibrait encore. Pablo rouvrit précipitamment, mais ses yeux explorèrent en yain toute la longueur du corridor. Le bruit d'une seconde porte qui se fermait à l'autre extrémité de ce corridor lui apprit seulement que quelqu'un rentrait à l'instant môme. Le premier mouvement du créole fut de s'élancer de ce côté, mais, remarquant que plusieurs mineurs ravalent suivi, il se contint et rentra dans l'appartement. Chacun le regardait avec une sorte de stupéfaction qui prouvait combien peu l'on étadt habitué à le voir donner de pareils signes d'émotion. 11 se passa la main sur le firont comme pour se rappeler à lai-môme^ et reprit en quelques secondes sa physionomie impassible.

-* Goliath, dit-fl au géant, occupé à étancher lo sang qui coulait de sa blessure, pour aujourd'hui, je te togrâco; mais rappelle-toi bien ceci : au premier crime commis pat ton frère ou par toi, je me mets à votre poursuite et jo vou» tue tous les deux, dussé-je parcourir toute la Californie pour TOQs rcyoindre. Demande à tous ceux que tu vois ici; ils t/è diront que jamais Bras d'Acier n'a manqué à son serjoïeat... Lâchez cet homme , continua-t-il , en s'adressait aux mineurs qui tenaient toujours le second Smithson.

Us obéirent avec un visible regret. Philip courut à son frère. Tous deux échangèrent quelques paroles à voix basse.

Us sortirent de suite de la salie, en emportant le cadavre de leur cousin Harry.

— - Nous nous reverrons! dit Tom, qui montra le poing aa créole en ouvrant la porte.

Puis, cédant à un mouvement de rage, il prit son revolver et fit feu sur Bras d*Acier^ qu'il manqua. Les mineurs s'attendaient à voir Pablo s'élancer sur le misérable, mais il ne bougea pas.

— Quel dommage que vous n'ayez pas tué ces deux brigands! dirent quelques mineurs avec un accent de désappointement; si vous saviez tous les crimes qu'ils ont commis !

^ Qu'est devenu M. Yandeilles? demanda Bras d'Acier, sans répondre à ce souhait peu clurétien.

Goliath avait si rudement frappé contre le sol la tète du malheureux Français renversé sous lui, et presque étouffé par le poids du gigantesque Américain, que Yandeilles était resté plusieurs minutes sans connaissance. Il commençait seulement à revenir à lui, et se tenait à demi couché sur un banc. £n entendant prononcer son nom, il fit un effort pour se lever et se versa un plein verre de rhum. Ranimé par cet énergique breuvage, et s'appuyant contre la table, il s'avança jusqu'à Bras d'Acier. Il le remercia de son intervention avec un air contraint et embarrassé qui ne put échapper à l'œil pénétrant du créole.

— - Mon père était Français comme vous. Monsieur, interrompit Pablo avec une politesse glaciale, et je ne pouvais laisser assassiner un compatriote. Je n'ai fait d'ailleurs rien de plus que tous ces Messieurs, ajouta-t-il en montrant les mineurs. C'est plutôt à eux qu'à moi que doivent s'adresser vos remerciements. ^

Yandeilles poussa un soupir comme un honune qui se sent dégagé d'une obligation pénible. D gardait rancune à son heureux adversaire, et toute reconnaissance envers ce dernier lui eût semblé un pesant fardeau, n s'empressa d'adresser aux autres mineurs quelques mots de remerciement que ceux-ci reçurent d'un air assez étonné. Excepté Ribonneau, aucun d'eux« en effet, n'avait bougé pour le défendre. Il sortit ensuite de l'appartement. Pablo le suivit des yeux et sembla deux ou trois fois sur le point de le rappeler. Il le laissa cependant partir sans lui avoir adressé de nouveau la parole.

Dès que le pas de M. Yandeilles eut cessé de retentir dans

le corridor. Bras d'Acier quitta la salle eu faisant signe aux mineurs de ne t)as le suivre. Pendant les dix minutes que dura son absence, les mineurs, dont la curiosité semblait Tîvement excitée, se livrèrent, par petits groupes, à une foule de conjectures sur l'émotion inusitée que l'impassible Bras d'Acier venait de laisser paraître, et sur la grâce qu'il avait accordée à Goliath d'une manière si imprévue.

— Je parie, dit Craddle, que la personne qui a demandé grâce pour Goliath est le petit jeune homme qui a relevé Yandeilles pendant que nous regardions le combat de Tom et de Bras d'Acier. Je suis bien sûr aussi que c'est le même qui est sorti lorsque Bras d'Acier a couru vers la porte, car, depuis ce moment, il m'a été impossible de le retrouver.

— C'est la voix d'une femme que nous avons entendue, et non pas celle d'un homme, fit observer Ënriquez Mundiaz.

— D'accord; mais cela pourrait bien être aussi une femme habillée en homme.

— Tiens I s'écria Ribonneau, serait-ee...

U s'interrompit en voyant entrer Bras d'Acier. Celui-ci saloa les mineurs de la main ; puis, sans adresser la parole à personne, il s'enveloppa dans son zarape, se jeta sur la table démontée qui servait de lit, et parut se disposer à dormir. José, qui s'était couché tout auprès, et que la fièvre empêchait de dormir, raconta cependant, le lendemain, que Bras d'Acier était resté éveillé presque toute la nuit.

En quittant la chambre oii s'étaient passés les incidents qu'on vient de lire, Yandeilles traversa toute la longueur du corridor. Arrivé à l'autre extrémité, il s'arrêta devant une porte, et frappa d'une manière particulière.

— Est-ce vous, Amédée? demanda une voix de femme.

— Eh oui, pardieu, c'est moi, grommela-t-il avec humeur.

Une clef grinça dans la serrure. Yandeilles pénétra dans

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