‹ Bras d'acierChapitre 3 sur 12 · BRA8 &*AC1BR · texte numérisé non relu

BRA8 &*AC1BR

une petite chambre, ou, pour être plus exact, dans un cabinet si étroit qu'un matelas, une chaise et une sorte de eam* mode le remplissaient tout entier. Une lampe de cuivre éclairait seule ce triste réduit, près duquel la mansarde d'une Risette parisienne eût semblé un palais.

Vandeilles jeta la porte derrière lui avec violence, et se laissa tomber sur la chaise, contre le dossier de laquelle il appuya son front endolori.

Une femme jeune encore, et d'une beauté remarquable, mais dont la figure amaigrie révélait de cruelles épreuves, joignit silencieusement 'les mains et leva au ciel ses grands yeux bruns remplis d'une muette douleur.

«— Que vous est- il arrivé, Amédée? demandait-elle après un instant de silence... Amédéd? reprit-elle ^'un ton suppliant, en voyant que Vandeilles se taisait»

— Ne le devinez-vous pas? dit-il enfin avec une rage contenue... j'ai tout perdu, tout... tout 1

Un torrent de malédictions se fit jour entre ses lèvres serrées par la colère, et son poing, violemment contracté, sem* bla menacer le ciel.

— Et ma bague, s'écria tout à coup la jeune femme, où est-elle ? Vous ne l'avez pas jouée, au moins?

Vandeilles baissa la tête et resta silencieux.

— Qu'en avez-vous fait, Amédée?.. mais parlez donc, re* prit-elle avec une sorte d'angoisse.

— Puisque je vous dis que j'ai tout perdu, répondit-il avec la colère btfurrue d'un homme qui se sent dans son iort.

— Mais elle n'était pas à vous, cette bague, s'écria la jeune femme... Quand vous êtes venu tout à l'heure m'enlever

. notre dernière ressource, ces quelques onces d'or que j'avais gardées sur moi, je ne prévoyais que trop ce qu'elles deviendraient. Je savais d'avance que demain encore, comme tant d'autres fois, hélas ! nous n'aurions plus un dollar pour payer notre gîte et notre nourriture.

— Berthel interrompit Vandeilles...

— Oui, continua- 1- elle avec l'énergie du désespoir, je suis sûre qu'il ne vous reste pas une once de tout cet or que nous avions amassé au prix de tant de fatigues et de dangers. Vous l'avez sacrifié à votre amour efTréné du jeu... Je savais qu'il en serait ainsi, et, pourtant, j'ai eu la faiblesse de vous livrer les faibles ressources que j'avais réservées pour

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nous deux dans Tattente d'un événement qni ne s'est que trop réalisé. Mais cette bagae. Monsieur, cette bagae, je ne Tous l'avais pas donnée... vous n'aviez pas le droit d'en disposer... Oh I c'est indigne ce que vous avez fait là 1

— Ta, ta, ta I voilà les grands mots qui commencent, dit Vandeilles... j'ai été entraîné... j'espérais me rattraper, et sans une chance infernale •

Les sanglots déchirants de la pauvre femme interrompirent les excases par lesquelles son mari cherchait à justifier une action dont lui-même ne sentait que trop l'indignité.

— Enfer et malédiction 1 s'écria-t-il enfin avec colère, TOUS y teniez donc bien, à cette satanée bague? Chez une femme qui se préoccupe aussi peu que vous de sa toilette, j'ai peine à comprendre un tel attachement à un malheureux bijou. La personne qui vous l'a donnée vous était donc bien chère?

Une vive rougeur colora les joues de la jeune femme.

— Cette bague venait d'une amie de ma mère, répon* dit-elle.

— C'est du moins ce que vous m'avez assuré, reprit Vandeilles en fronçant les sourcils... £h bien, je vousia rachèterai... je ne serai pas toujours malheureux, que diable,. et...

Les élancements qu'il ressentait dans la tête devinrent si douloureux qu'il ferma les yeux et ne put achever. Il porta les deux mains à son front et roula tout à coup sur le sol.

Berthe poussa un cri de terreur. Puis, oubliant ses trop justes griefs et sa propre douleur, elle s'agenouilla devant le blessé et lui prodigua les plus tendres soins.

Dans sa lutte avec Goliatb, Vandeilles n'avait reçu aucune blessure sérieuse; mais, par suite de la pression exercée sur sa poitrine et des coups qu'il avait reçus sur le crâne, le sang lui portait à la tête avec tant de violence qu'il semblait sur le point d'étouffer. Sa femme, effrayée, se hâta de dénouer la cravate du malheureux joueur et de lui jeter de Teau^la figure. Cela n'eût probablement pas suffi, mais une légère blessure, que Vandeilles s'était faite en tombant, saigna beaucoup et lui sauva peutrêtre la vie. Au bout d'un quart d'heure, il était sur pied et pouvait répondre à Berthe, qui cherchait à lui inspirer un calme et des espérances que la pauvre femme était elle-même bien loin de partager.

— Je suis un misérable et je devrais me faire sauter la cervelle, s'éeria-t-il avec un désespoir qu'il éprouvait réelle-

ment, mais dont il exagérait peut-être an peu l'expression La pauvre femme eut encore la générosité de faire un effort pour justifier lé coupable à ses propres yeux, et pour atténuer les torts dont elle souffrait si cruellement.

Avec cet empressement que chacun apporte à accepter les excuses, bonnes ou mauvaises, qui peuvent légitimer sa conduite, Amédée finit par se laisser convaincre. Il se mit à développer cinquante moyens sur lesquels il comptait pour refaire sa fortune et parer aux difficultés si pressantes de leur situation. Bien qu'elle fût loin de partager les illusions de son mari, Berthe feignit de reprendre confiance dans l'avenir, et parvint à détourner ce pénible sujet de conversation.

— Que s'est- il donc passé? demanda-t-elle; il me semble avoir entendu un coup de pistolet.

— En effet, répondit Vandeilles, c'est, je crois, un de ces brigands, un de ces Goliath, qui a tiré sur cet homme qu'on appelle Bras d'Acier. Je voudrais, pardieu I bien savoir quel peut être cet individu. Il m'intrigue plus que je ne saurais dire.

— > A-t-rl été blessé ? reprit la jeune femme^ dont la voix tremblait.

- — Je ne le crois pas. En ce moment, j'avais à peu près perdu connaissance, de sorte que je ne sais trop ce qui se passait autour de moi. A propos, il me semblait avoir entendu ta voix... Tu n'es cependant pas entrée dans la salle? ajouta-t-il en voyant qu'elle baissait les yeux.

— Si, un instant, répondit la jeune femme après un moment d'hésitation.

— Jb te l'avais pourtant bien défendu, fit-il avec humeur, en fronçant les sourcils.

— J'avais entendu un coup de pistolet, se hâta de dire la jeune femme... je te sais si violent, si querelleur... surtout lorsque tu perds... J'ai eu peur qu'il ne te fût arrivé quelque malheur. Cette crainte l'a emporté sur toutes les autres considérations... du reste, je me suis retirée dès que tu as commencé à revenir à toi; comme je suis presque habillée en homme, personne ne m'a remarquée.

— Je le désire plus que je ne l'espère, reprit-il avec cette injustice et cette rage de récriminer, commune à tous les jaloux... Ainsi, vous avez assisté au combat de Goliath et de Bras d'Acier... Que n'ont-ils pu se tuer tous les deux!;.. Je

les hais ces deux hommes, presque autant Tun que Tautref .. C'est ce Bras d'Acier qui m'a gagné tout ce que je possédais... Cet homme a un air d'autorité et un sang-froid inouï qui m!irritent et m'exaspèrent... Il faudra que je sache son histoire... Est-ce que vous n'ayez jamais entendu parler de cet homme, Berthe?

Afadame Yandeilles ne répondit pas. Soit qu'elle cédât à la fatigue, soit qu'elle voulût éviter ce sujet de conversation, elle laissa tomber sa tête sur le paquet de couvertures qui serrait d'oreiller à sa misérable couchette, et parut s'endormir.

Son mari la contempla quelques instants en silence, avec ane expression mêlée de tant de sentiments divers, que nul peintre au mAude n'aurait pu la rendre.

— Pauvre femme ! murmura-t-il enfin. Quel malheur pour elle de m'àvoir épousé ! Quelle triste existence je lui fais, mon Dieu ! Ohl je jure de renoncer à cette funeste passion du jeu qui m'a perdu... Je veux devenir riche pour elle, pour entourer désormais sa vie de toutes les jouissances du luxe et de la fortune. Quand je songe que tout à l'heure, sans ce maudit neuf, je gagnais plus de deux cent mille francs... J'ai eu tort de ne point passer la main... oui, mais anssi, si j'avais gagné !.. C'est un jeu perfide que ce lansquenet... Le monte et le baccarat valent mieux... Une autre fois, je calculerai autrement...

Le malheureux venait de se jurer de ne plus jouer, et il s'endormit en méditant de nouvelles combinaisons de monte et de lansquenet.

On a toujours peur d'être seul aviiC ceux envers qui l'on a CQ des torts, même quand on les sait assez généreux pour ne point s'en plaindre. Yandeilles n'avait à craindre de Berthe aucune parole amère, aucun regard accusateur, mais il sentait bien qu'il serait embarrassé devant elle. Quand il se mit à penser, à peine éveillé, aux difficultés où le manque d'àr^

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gent allait le jeter, il prit le parti d'échapper pour quelques heures à ses soucis, en fuyant celle dont la présence derait forcément les lui rappeler. Il sortit de la chambre en prenant' toutes les précautions possibles pour ne pas troubler le sommeil de sa femme.

•—Où diable allez-vous donc, mon cher? lui dit Ribonneau, qui le rencontra dans le corridor et lui prit le bras avec sa familiarité habituelle.

— Je ne sais, répondit Yandeiiles*.. le vais faire un tour dans la ville.

— Voulez-vous venir déjeuner avec moi ?

-- Volontiers , dit Vandeilles, heureux de trouver quelque chose qui le détournât des sombres pensées qu'il roulait dans son esprit. •

— Allons chez Delmonico*, reprit le Provençal.

Vingt minutes après, ils étaient assis devant une petite table, et le garçon leur apportait la carte du j^ur.

— Si nous mangions des œufs frais, dit le Provençal, des œufs qui viennent de France?...

— De France! répéta Vandeilles en riant. Quelle plaisanterie 1

— Voyez plutôt.

Et il fit passer^à son voisin la carte sur laquelle on lisait : CEufs frais de France à un dollar la pièce.

•—Diable! fit Vandeilles, les omelettes coûtent cher dans ce pays-ci.

— Bah I qu'importe ? s'écria gaiement Ribonneau, il n'y a rien de trop bon pour nous.

Il reprit la carte, et commanda un déjeuner somptueux.

— Ah çà, vous avez donc trouvé le Pactole à votre placer du Maladetto? demanda Vandeilles.

— Ma foi, non !.. mais, puisque Bras d'Acier a bien voulu accepter mon or...

— Eh bien ?

— Eh bien, je suis un des six de la première expédition, et je ne donnerais pas ma part pour quarante livres, ni môme pour soixante.

— Ah 1 parbleu, Je suis bien aise que vous mettiez la conversation sur ce chapitre. Quel est donc cet homme mystérieux auquel tout le monde témoigne tant de déférence ?

* t» premier restaurateur do Sau-FraocUc^ h cette époque,

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— Comment 1 est-c6 que vous n'avez pas encore entenda parler de Bras d'Acier?

— Si, mais Vaguement, C'est un chercheur d'or, n'est-ce pas, un gambmino f

— Oui, mais un gambusino amateur.

— Voyous, racontez-moi donc l'histoire de ce Pablo. Vous ne pouvez vous figurer combien il m'intrigue.

— Dame, mon cher, je ne sais moi*môme que ce que j'ai entendu dire de droite et de gauche. Je crois, du reste, que personne ne connaît bien U vie de Bras d'Acier. Ce qu'il y y a de certain, c'est qu'il s'appelle de son vrai nom Pablo de Verrières, et qu'il, est fils d'un Français et d'une Liménienne. Son père, mort depuis longtemps, a été tué, m'a-ton dit, par les Indiens Kinklas. Pablo habitait une hacienda aux environs de la missiou de SanJosé. Sa force, son adresse et sa bravoure l'avaient déjà rendu célèbre dans tonte la contrée. Il y a environ deux ans, je crois, quelque temps après la mort de sa mère, il a vendu toutes ses propriétés, sans qu'on pût deviner le motif de cette détermination. Puis il s'est mis à parcourir la Californie dans tous les sens, voyageant toujours seul, sans autre protection que sa carabine, ses pistolets et son machete. Il visitait chaque placer, et n'y passait qu'un jour ou deux, à moins qu'il n'eût quoique service à rendre aux mineurs. S'il rencontrait par exemple de pauvres diables manquant de provisions, ou bien inquiétés par un ours, par un jaguar ou par quelque bandit, il se mettait en campagne, il ne repartait qa'après avoir ramené l'abondance par le produit de sa cbasse, détruit la bête féroce ou tué le bush-ranger". On prétend qu'à lui seul il a débarrassé le pays d'une vingtaine d'ours gris.

— Une vingtaine I fit Vandeilles d'un ton incrédule, ceci me paraît fort 1

^ Je suis de votre avis ; mais, en admettant une exagéralion de moitié, nous aurons encore un chiffre très-honnête. Pour mon compte, j'ai vu, de mes propres yeux vu, Bras d'Acier tuer, à vingt pas de moi, un grand coquin de grizly * qu'il a laissé venir presque à bout portant avant de lui loger une balle au défaut de l'épaule.

^ L'ours est resté sur le coup ?

* Rôdeur dea hoia ; Toleur. — ^^ Grizly : ours grtt .

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— Non, pas tout à fait ; mais deux coups de pistolet dans l'oreilie Tont achevé en moins de temps que je n'en mets à TOUS le raconter.. . Et tout cela, mon cher ami, avec le même calme, la môme tranquillité que vous et moi nous mettrions à tuer une caille ou un perdreau.

— Je suppose qu'il doit se faire payer tous ces serviceslà un bon prix?

— Luil allons donc! il s'en va sans môme donner le temps de le remercier.

— Alors, il vit de son métier de gambusino ; il vend les placeres qu'il découvre ?

— Du tout... il les donne... C'est justement à cause de cela que je l'appelais un gambusino amateur.

— Mais d'où lui vient donc cet or qu'il risque si lestement?

— Dame, quand Pablo rencontre des crestones *... et l'on dit qu'il a un talent tout particulier pour cela... vous comprenez qu'il ne lui faut pas longtemps pour recueillir quelques nuggets. Il se contente de ce qu'il a pu détacher avec sa barreta **, puis il continue sa route après avoir recouvert le crestone, et pris les indications nécessaires pour être à môme de l'indiquer plus tard aux mineurs malheureux qu'il rencontre.

— Alors il se réserve sa part ?

— Mais non, vous dis-je... seulement, il tient toujours en réserve ses plus belles découvertes pour les donner à Toccasion à ceux qui lui ont rendu quelque service. L'année dernière, un pauvre diable d'Anglais avait passé deux mois au placer des Trois-Buttes, récoltant à peine de quoi vivre. Il en était réduit à vendre ses outils. Un jour qu'il coupait du bois dans la forôt avec sa hache, le seul outil qui lui restât, il ^ut la chance de rencontrer Bras d'Acier étendu tout sanglant auprès du cadavre d'un grizly. Il le releva, le soigna de son mieux, et lui donna, ma foi, sa dernière tasse de thé...

' — Eh bien ? dit Vandeilles, impatienté de voir Ribonneau faire une pause pour donner sans doute plus de solennité à son récit.

— Eh bien, trois mois après, le Goddem revenait à San-

* Crestooes : crêtes ou saiUies de terrain formées par des quartz aurifères. — ** Barreta : pique de fer à pointe trempée.

Francisco avec quatre-vingts livres d'or au moins, à ce que m'ont raconté Jenkinset Craddie, qui le connaissent.

— Je m'explique maintenant pourquoi chacun lui témoigne tant de déférence. Quel diable d'intérêt le pousser à Yoyager ainsi de placer en placer comme le Juif errant ?

— Voilà ce que personne ne peut deviner. Quand on essaye d*aborder ce sujet, il vous regarde avec ce que les mineurs appellent son œil de plomb. Je vous assure que Ton n'a plus envie de recommencer les questions.

— Mais, cependant, en causant?...

— Il ne cause jamais, ne rit jamais... Une vraie statue de bronze, mon cher. Aussi a-t-on parlé toute la matinée, comme d'un événement extraordinaire, de ce que deux fois, hier soir, il a laissé paraître une certaine émotion.

— Bah I fit Vandeilles, à quel propos ?

— That %8 the question, dit Ribonneau, qui, naturellement bavard, le devenait encore plus sous l'influence du vin et des liqueurs, dont Vandeilles et lui faisaient en ce moment une ample consommation. Ah I dites donc, au fait, de qui teniez-vous cette bague qu'il vous a gagnée,?

— Cette bague? répondit Amédée en fronçant le sourcil, pourquoi cette question?

— Parce qu'il l'examinait avec une attention extraordinaire... Jenkins et Mundiaz prétendent même que c'est en la remarquant à votre doigt qu'il est venu... £h bien I que diable avez-vous donc? s'écria te Provençal en voyant son ami poser son verre sur la table avec tant de violence que le cristal vola en éclats...

— Moi? rien... rien, murmura Vandeilles les dents serrées; je vous écoutais avec tant d'attention que j'avais oublié ce diable de verre. Après tout, le malheur n'est pas grand... Vous disiez donc que ma bague avait attiré son attention?.. Je me souviens, en efl'et, qu'il a beaucoup insisté pour... Mais vous parliez de deux instants d'émotion... Quelle était donc la cause du second ?... /

— Âh ! ah 1 fit Robineau en riant bruyamment et en clignant de l'œil, ceci se comprend un peu mieux. Du moment qu'il y a une femme sous jeu...

— Bahl interrompit Vandeilles, qui se versa coup sur eoup deux grands verres de rhum.. . De quelle femme voulezvous parler?

— Au moment où il allait expédier ce coquin de Goliath

dans l'autre monde, une voix de femme a crié < grâce 1 >. Cette fois-là, Bras d'Acier a paru aussi ému qu'un mineur qui tombe sur une bonanza *, et Tom a esquivé le coup de couteau qu'il méritait si bien, le brigand 1...

— II y avait donc une femme parmi nous? demanda Vandeilles, dont la physionomie se contractait d'une manière effrayante.

— • II faut bien le supposer, mais elle n'est restée qu'on roomenl, pâralt-il ; le temps de crier: Grâce! grâce!... tout comme Isabelle dans Robert le Diable,,, A propos de Robert le Diable, vous rappelez-vous la charge que chantait Levassor : Titi à Robert?.., Eh bien! qu'est-ce qui vous prend donc ? ajouia-t-il en voyant Vandeilles se lever brusquement et se diriger vers la porte... Vandeilles 1 la bouteille de rhum n'est pas encore vide, et je... Ëb bien, Vandeilles ! Vandeilles!... Attendez-moi donc!...

Il courut après son ami, qui, déjà dans la rue^ s'éloignait à grands pas. Un des garçons du restaurant s'empressa de barrer le passage au Provençal^ en réclamant le montant du déjeuner.

— Bien, bien, tout à l'heure! répliqua Ribonneau; mais il faut d'abord que je rejoigne...

— Fermez la porte,vous autres! s'écria le garçon en s'adressant àses camarades, qui s'empressèrent d'obéir... Et vous. Monsieur, avant de sortir, commencez par payer votre note.

— Eh ! que diable, croyez-vous donc qu'on veut vous voler? s'écria le Provençal avec colère... Voyons cette note; vite, vite donc !

** 28 dollars et 75 cents, dit le garçon, qui venait de pousser une reconnaissance jusqu'auprès de la table, pour voir s'il ne manquait aucun couvert.

Un des garçons se tenait devant la porte. Deux autres étaient venus se placer tout près du Provençal. Il se hâta de solder la note et sortit précipitamment. Sans bien se rendre compte de ce qui avait pu provoquer la brusque disparition de Vandeilles, il sentait une vague appréhension d'avoir commis quelque sottise.

— Maudit déjeuner, maudit homme, maudite langue I grommelait-il en courant de toutes ses forées pour rejoindre Vandeilles.

* Biclio filon.

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L'appartement û$m l^qoel avaient eonché Bras d'Acier, Ribonneau et les autres mineurs^ étant destiné à servir de salle à manger^ force fat aux dormeurs de se lever dès la pointe da jour. Chacun d'eux roula sa couverture, la glissa dans un coin avec le reste de son bagage, et sortit pour faire un tour dans la ville et changer son or contre des dollars. Fïtblo, resté seul, s'assit dans une embrasure de croisée et se mît à examiner des papiers quMl tira de son portefeuille. An beat de quelques minutes, Joe entr'ouvrit ia porte et parcourut l'appartement d'un regard inquisiteur.

— Je suis seul, dit Bras d'Acier en se levant. Entre.

Joë obéit et s'approcha de Pablo, dont la figure exprimait rimpatience et l'attente.

— M. Vandeilles est parti, dît le garçon d'un ton mystérieux. Madame est toute seule...

— C'est bien, fit Pablo.

Puis il reprit, après un moment de silence :

— Joê, voici la livre d'or que je t'avais promise. Attends.. . En outre, si tu es discret, et si j'ai la certitude que tu n'as parlé de tout ceci à personne au monde. Je t'en donnerai autant avant mon départ, et autant encore à mon retour.

— Soyez tranquille, Bras d'Acier, repartit le garçon, tout stupéfait d'uue telle générosité.

— Mais, en revanche, continua'Pablo, à la moindre indiscrétion de ta part, je te fais sauter la cervelle, dussô-jo aller te chercher jusqu'au fond de l'Amérique.

— Comptez sur moi, dit Joê. On me couperait plutôt la langue que de m'arracher un mot là-dessus.

— Tiens-toi dans le corridor, et, si tu entendais M. Vandeilles, accours me prévenir.

Bras d'Acier sortit alors de la salle et se dirigea vers la chambre de madame Vandeilles. Rendu à la perle, il s'arrêta. Deux fois, il leva la main pour frapper, et, deux fois, il la laissa retomber sans avoir pu s'y décider. Cet homme, si célèbre par son calme et par son énergie, tremblait comme un enfant. Son cœur battait aussi vivement que celui d'une jeune fiUe à sou premier rendez-vous. Au moment où il al-

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lait eulin se déterminer à frapper, la porte s'oavrit du dedans et Bertbe parut sur le seuil.

— Monsieur de Verrières! s*écria-t-elle en reculant précipitamment.

— Seriez-vous assez bonne pour m'accorder un instant d'entretien? murmura Fablo d'un ton suppliant.

^ Mon mari n*est pas là, balbutia la jeune femme, et je b'ose...

Visiblement émue, Bertbe ne put achever sa phrase. Bile fit un mouvement pour refermer la porte.

^ Il faut pourtant que je vous parle, reprlt-il d'une voix triste et respectueuse.

— C'est impossible... retirez-vous... je vous en conjurel...

— Je partirai si vous l'exigez, Bertbe; mais, au nom de notre ancienne amitié, laissez-moi causer avec vous un instant, ne fût-ce que cinq minutes.

Elle fit un geste négatif. Bras d* Acier hésita un moment... puis, prenant tout à coup son parti, il entra et referma la porte sur lui. Madame Vandeilles poussa un cri étouffé, et se laissa tomber sur une chaise, la tête cachée dans ses deux

D'un rapide coup d'œil, Pablo parcourut la petite chambre triste et nue dans laquelle il se trouvait.

— Pauvre femme! murmura-t-il tout bas.

Une larme brilla au bord de ses longs cils noirs. ..

*— Madame, reprit-il enfin, pardonnez-moi d'être entré ici malgré votre défense. Je jure sur l'honneur qu'aussitôt que vous l'exigerez je quitterai cette chambre; mais, de grâce, écoutez-moi.

— Qu'avez- vous à me dire? demanda-t-elle enfin, vaincue par l'accent suppliant et respectueux du jeune homme. Hâtez-vous, je vous en conjure ; si mon mari arrivait maintenant, il nous tuerait tous les deux.

^ S'il avait le malheur de porter la main sur vous, devant moi I... s'écria Pablo dont les yeux étincelèrent.

— Vous le tueriez, n'est-ce pas? interrompit Bertbe. Alors que deviendrais-je, moi?

— Vous l'aimez doue bien? demanda Bras d'Acier.

— C'est mon mari.

— Et vous l'aimez? reprit encore le créole.

— Oui, répondit-elle en raffermissant sa voix.

Il baissa la tête, et ses traits révélèrent une vive souf-

france. Une sensation indéfinissable de joie mêlée de douleur traversa le cœur de la jeune femme.

— Vous aviez quelque chose à me dire? reprit-elle après on nouvel instant de silence.

* En effet, dit Pablo en passant la main sur ses yeux comme pour rassembler ses idées... Berthe, vous êtes malheureuse..

— Vous vous trompez, monsieur de Verrières.

— Le mot que j'ai employé rend peut-être mal ma pensée... On n'est jamais malheureux avec celui qu'on aime... je le sais. Je voulais dire que vous avez perdu votre fortune, que vous êtes ruinée.

La voix de Pablo tremblait en prononçant ces paroles. Son accent ému et l'expression de sa physionomie révélaient une sympathie si vraie, une crainte si poignante de froisser Tamoor-propre de la jeune femme, que Berthe, touchée jusqu'au fond du cœur, ne put répondre que par un signe affirmatif.

— j'ai appris indirectement, il y a deux ans, que vous étiez partie pour les placeres avec votre mari, qui était venu Tons prendre à Thacienda de San-Fernando quelques jours avant mon retour. Malheureusemeil^, j'ignorais que M. de Mareuil et M. Vandeilles fussent la môme personne.

— Le désir bien naturel de cacher notre position a décidé mon mari à prendre ce nom de Vandeilles, en partant pour k% placeres.

-7 Voilà ce qui a dérouté toutes mes recherches. Durant les deux années qui viennent de s'écouler, j'ai parcouru la Californie dans tous les sens. Par une fatalité inouïe, la seule contrée peut-être que je n'aie pas visitée était celle où vous avait emmenée M. de Mareuil.

— Nous étions dans un pays inconnu, loin de tous les autres mineurs.

-*- Votre mari est jaloux, n'est-ce pas ?

Un geste involontaire de Berthe répondit pour elle.

— Je comptais repartir encore ces jours-ci, lorsque le hasard... Vous m'aviez pourtant promis de conserver toujours cette bague, ajouta- 1- il en montrant à Berthe la bague qu'il avait gagnée la veille.

Elle baissa les yeux et balbutia quelques mots d'excuse.

— Il vous l'aura demandée, n'est-ce pas? reprit-il avec une amertume involontaire. C'était pourtant le dernier sou-

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venir de ma pauvre mère qne je vous avais donné là, Berthe.

U y avait une douleur si profonde et si vraie dans l'accent du jeune homme, que madame Yandeilles sentit son cceor se briser.

^ Pardon, murmura-t-elle les larmes aux yeux.

— Je vous afflige, reprit-il; j'ai tort. Je m'étais promis de ne point vous parler de cela, mais, lorsque je suis près de vous, ma pauvre tête... Voyons, ne songeons plus à moi. Permettez«moi de vous parler comme un ami, comme un frère. Vous n'êtes pas faite pour la triste et périlleuse existence que vous menez, Berthe ; mon cœur saigne lorsque je songe à tout ce que vous avez dû souffirir dans les placées. Cet état de choses ne peut durer. Pour retourner en Europe, pour reprendre à Paris le rang qu'y occupait votre iàrmille et oelle de M. de Mareuil, pour être heureuse enfin, il né VQUS manque qu'une seule chose, la fortune... Eh bien, Berthe, au nom de notre ancienne amitié, au nom de cet amour qui était ma vie et que vous avez brisé par votre indifférence, au nom de ma pauvre mère, qui vous portait tant d'affection^ accordez-moi le droit de contribuer à votre bonheur. Prenez cette Ifltre, continua-t-il en lui tendant un pli cacheté, et promettez-moi de profiter des indications qu'elle contient.

Trop émue pour pouvoir répondre, Berthe repoussa de la main le papier que lui tendait le jeune homme.

^ Ne craignez rien, reprit-il tristement, ceci ne vous engage même pas à de k reconnaissance envers moi. Ce que je voua offre là, c'est le bien de Dieu. Il appartient au premier venu. Cette lettre ne contient que les détails nécessaires pour se rendre à un placer d'une grande richesse que j'ai découvert dans mon dernier voyage. Quelques jours suffiront à M. Vandeilies pour y recueillir plusieurs centaines de livres d'or. Si ma présence vous est à charge, je me contenterai de veiller sur vous de loin, et vous ne me verrez jamais... Si même la seule pensée de me savoir près de vous est un obstacle à ce que vous acceptiez l'offre d'un ami, eh bien, je vous donnerai pour guides, pour compagnons de voyage, deux honunes dont je suis sûr et que je me charge ensuite de récompenser. Tout ce que je vous demande, c'est de ma faire savoir, avant de vous embarquer poior r£ur(^e, que vos recherches ont réussi, et que vous

parte* potir voire pays riche et heureuse. Alors Je bénirai Dieu d'avoir pu vous être utile, et vous n'entendrez plus parler de moi.

— Vous me croyez donc bien ingrate? murmura la pauvre femme, qui n'osait regarder Pablo de peur qu'il ne lût dans ses yeux les pensées qui gonflaient son cœur et qu'ellemême n'osait avouer.

— Ai-je le droit de parler d'ingratitude, moi? reprit-ilen baissant la tête. N'est-il pas juste que je sois puni par où j'ai péché?

— Pauvre Rosinal fit Berthe avec un soupir. Ah! pourquoi suis-je venue porter le trouble et la désolation dans cette famille qui m'avait accueillie avec tant d'affection? Pourquoi m'avez-vous aimée, moi qui ne pouvais vous aimer?.. Ce qu'on m'a dit serait-il donc vrai?.. Rosîna s'est noyée ?

— Oui, répondit-il d'un ton sombre; elle s'est jetée dans le lac qui est à côté de Thacienda, et sur lequel nous nous sommes si souvent promenés en bateau tous les trois.

— Mon Dieu! mon Dieu! murmura Berthe en se couvrant la figure de ses deux mains. Que s'est-il donc passé après mon départ? quel motif a poussé la malheureuse enfant à cette affreuse extrémité?

— Lorsque vous êtes arrivée à l'hacienda de San-Fernando, répondit Bras d'Acier d'une voix triste et morne, mon mariage avec Rosina était presque arrangé. Vous savez combien elle était jolie! Je croyais l'aimer. Comment en suis-je arrivé à vous aimer, moi, le fiancé de votre amie? Dieu le sait. Ce n'était certes pas de votre faute, car vous avez fait tout ce que vous pouviez pour m'éloigner. On disait que TOUS étiez veuve, et que vous aviez supporté avec un courage inouï tous les chagrins dont vous avait abreuvée votre mari. Tout le monde vous aimait à l'hacienda. Quant à moi, je luttais en vain contre cet amour, qui est devenu ma vie ei ma seule pensée. Un soir, nous nous prome.nions tous trois dans la forêt. Rosina s'était suspendue à mon bras. Moi, je vous regardais marcher devant nous, et je respirais avec ivresse l'air qui avait caressé vos traits et vos cheveux. Rosina, qui me voyait rêveur, me parla d'amour, de i^i^iage, que sais-je enfin! Sa voix me donna froid au cœur. Ce jour-lâ, elle commença à se douter de la vérité. Un moment, je me suis follement bercé de l'espoir que vous par*

40 BRAS D'AtlER.

tagiez mon amour. Malgré la froideur de vos réponses, malgré l'affectation que vous mettiez à m'éviter, il me semblait que vos yeux répondaient aux miens et trahissaient votre cœur. C'est alors que ma pauvre mère tomba malade. Il me fallut partir. J'étais bien triste. Des larmes remplissaient mes yeux. Vous eûtes pitié de moi, sans doute, car votre main répondit à l'étreinte de la mienne, et votre douce voix murmura à mon oreille : c Du courage, Pablo; je prierai Dieu pour votre mère et pour vous ! > A l'entrée du bois, Je rencontrai Rosina, qui m'attendait. « Pablo, me dit-elle au moment où je remontais à cheval, les yeux fixés sur l'hacienda où je venais de vous laisser, Dieu punit les ingrats. Puisse-t-il sauver votre mère, et vous pardonner le mal que m'ont fait votre oubli et votre amour pour une autre 1 > Je partis, Tâme oppressée de sombres pressentiments. Ma pauvre mère languit durant plus d'un mois. Dieu la rappela vers lui. Je me trouvai seul au monde. Je revins à San-Fernando. Mon premier mot fut pour demander où vous étiez.

— Le mari de Bertbe n'était pas mort, comme on le croyait, me répondit Rosina. Il s'est échaj'pé des mains des sauvages qui le retenaient depuis le naufrage de son navire. Sachant que sa femme était ici, M. de Mareuil est venu l'y chercher. Berthe a voulu partir tout de suite avec lui.

— Elle est partie! m'écriai-je.

— Depuis quinze jours.

— Pour quel endroit?

— Pour San-Francisco. Ils ne doivent y rester que deux ou trois jours.

— Où vont-ils?

— Aux placeres.

Il me sembla qu'on m'arrachait le cœur de la poitrine et que le vide se faisait autour de moi. Je ne sais ce que je répondis à la pauvre Rosina, dont les yeux se remplirent de larmes. Je remontai à cheval et je partis ventre à terre pour San-Francisco. Huit jours se passèrent en recherches inutiles... Un soir, en rentrant, je trouvai le majordome de San- Fernando, le vieux Stefano, qui m'attendait à l'hôtel. Il me tendit une lettre. Elle était de l'écriture de Rosina et ne contenait que ces mots : « Trop faible pour oublier, trop flère pour me plaindre, je vais mourir. Que Dieu te pardonne, Pablo. Puisse celle que tu m'as préférée t'aimer autant que t'aimait la pauvre Rosina 1 >

— Elle est morte I m'écriai-jc. « Oiiî, me répondit Stefano. Nous n'avons pas encore retrouvé le corps de la pauvre Nina, mais Pepe le vaquero Ta vue de loin se diriger en courant du côté du grand lac. Puis, on a trouvé sur (a petite table de sa chambre une lettre dans laquelle elle annonçait son intention de se tuer, et priait sa sœur de vous faire parvenir le billet que je viens de vous remettre. Na * Rosîna était Forgueil et la joie de la maison. Que Dieu vous maudisse, don Pablo! > Je voulus lui demander d'autres détails, mais il s'éloigna sans me répondre.

Il y eut un moment de silence.

Bras d'Acier fixait à terre un regard sombre et morne. Berthe pleurait.

Tout à coup un bruit de pas retentit dans le corridor et fit tressaillir la pauvre femme. Elle devint pâle comme la mort.

— Mon mari I s'écria-t-eUe avec angoisse.

C'était une fausse alerte causée par quelque mineur qui sortait d'une chambre voisine, et dont les pas se perdirent bientôt dans Téloignement.

— Je ne veux pas vous exposer à de nouvelles inquiétudes, dit Pablo, ému de Tangoisse qui se peignait sur la figure de la jeune femme. Promettez-moi de faire ce que je viens de vous demander, et je pars à l'instant. En vous quittant pour jamais, laissez-moi du moins la pensée que j'ai pu contribuer à votre bonheur.

— C'est impossible, monsieur de Verrières, impossible!... Comment expliquer à mon mari une pareille générosité, et le décider à l'accepter?

— Dites-lui que c'est le dernier présent d'un ami qui va bientôt mourir.

— Ce serait un mensonge, fit-elle en faisant un effort pour sourire.

— Le jour où vous quitterez San-Francisco , je partirai pour la sterra de Las Cosnivcu,

— Vous ne savez donc pas, s'écrja-t-elle, que les Apaches ont attaqué une caravane, pillé les bagages, brûlé les chariots, égorgé les hommes, emmené avec eux les femmes er les enfants?

— On me l'a dit hier... Peut-être parviendrai-je à délivrer quelques-ans de ces infortunés.

* abréviation de dona.

•^ Ou i^ntôt votfs succomberez avec eux.

— Dieu le veuille ï

— C'est une folie I *

— C'est plutôt une expiation*

— En supposant que vous ayez quelques torts À vous re* prêcher, ce n'est jamais expier une faute que de prodiguer follement sa vie. Quelque jour vous serez assassiné par un de ces bandits que vous vous plaisez à provoquer» ou dévoré par quelque bête féroce*

-— Je ne laisse derrière moi personne que la mort puisse affliger.

—Vos amis?

— Je suis seul au monde, et nul ne s'intéresse à moi.

— Vous êtes injuste, Pablo. Sous ce surnom de Bras d^Acier, je vous avais deviné. Bien souvent j'ai prié pour tous et j'ai frémi en entendant raconter quelques-uns de ces traits de folle bravoure qui vous ont rendu si célèbre.

— Aviez-vous deviné aussi pourquoi j'errais de placer en placer, secourant tous les mineurs et ne leur demaû* dant, en échange de l'or que je leur faisais récolter, du sang que je versais pour eux, qu'une seule chose, la promesse de secourir à leur tour, de défendre, môme au péril de leur vie« toute femme qu'ils rencontreraient exposée à quelque danger?.*

— Oui, murmura-t-elle en baissant les yeux pour échap** per au regard brûlant qui pénétrait jusqu'au fond de son cœur.

Tl y eut un instant de silence.

— Berthe l dit enfin Pablo avec un accent inexprimable de tendresse et d'amour, Berthe, reprit-il en saisissant la m^àn de la jeune femme..*

Elle l'interrompit par un geste de terreur. Quelqu'un arrivait en courant*

— Cette fois, c'est lui ! s'écria- t-elle. Mon Dieq, ayeî pitié de nous!

En voyant la terreur de la jeune femme. Bras d'Acier s'é* lança vers la porte et poussa le verrou.

— Ouvrez, ou j'enfonce la porte ! cria du dehors une Yoix étranglée par la colère.

Pablo saisit son revolver, et se jeta devant Berthe. Elle le repoussa avec l'énergie du désespoir.

— Non, dit-elle : jurez-moi-que, quoi qu'il puisse arriver,

BRàS d'aciee» 48

vous ne vous 8er?irei pas de vos armes, fût'-ce même pour me défendre. Jnrez-le^ Pablo, reprit«eUe en voyant qa*il hé* sitâit, ou, par le Dieu vivant, je me plonge ce couteau dans le cœur.

—Je le jure, répondit Bras d'Ader après un instant de silence que troublaient seuls les coups furieux sous lesquels Yandeilles ébranlait la porté.

— Obi vous ôtes noble et boni* s'écria la jeune femme.

n déposa silencieusement sur le lit son poignard, son ma« chete et son revolver; puis il alla s'asseoir au fond de la chambre.

— Maintenant que Dieu nous protège ) murmura Bertbe en ouvrant la porte.

Yandeilles était déjà rentré à Thôtel avant que Ribonneau, essoufflé, eût fait la moitié du. cbemin.

— Où allez- vous donc ainçi, Monsieur... Mon$ieur? cria un des domestiques de Tbôtel au Français qui entrait d*un pas précipité.

— Chez moi , répondît brusquement Yandeilles , sans s'arrêter.

Il achevait à peine ces paroles que Joe Plum, le garçon âe table, sortit d'une cluuQdbre voisine. A la vue du Français, un air de consternation se peignit sur la figure du garçon. 11 prit sa course dans la direction que suivait Van** deilles. Ce dernier le rejoignit d'un bond, le poussa dans la première chambre qu'il trouva ouverte, ferma la porte et Qût la clef dans sa poche. Puis, sans s'inquiéter davantage des cris et des malédictions du prisonnier, il reprit sa course ^BTs la chambre où, le matin, il avait laissé sa femme endormie. 11 appliqua Toreille contre la serrure, et distingua les Toix de deux personnes qui causaient avec animation. D'une main» il saisit son revolver, de Tautre il essaya d'ouyir la porte ; mais le verrou que Pablo venait de pousser Ven empêcha. Aussitôt que Bertbe eut retiré ce yerrou,* Yandeilles, ivre de foreur, se précipita dans l'appartement ;

44 BKAS D*AC1ER.

il s*élança sur Bras d'Acier, qai restait tranquillement assis, et lui appuya sur la poitrine les canons de sou revolver.

Berthe poussa un cri déchirant et saisit le bras de son mari.

— Vous effrayez votre femme, Monsieur, dit Pablo de sa voix douce et calme.

Étouffant de colère et de jalousie , Yandeilles balbutia quelques parc^les incompréhensibles , et repoussa si brasquement la pauvre femme qu'elle tomba sur le lit. Un éclair de fareur jaillit des yeux de Pablo, qui fit un mouvement pour se lever.

— Ne bouge pas, ou tu es mort! s'écria Yandeilles ; qae viens-tu faire chez moi?

— Je suis prêt à répondre à vos questions, dit Bras, d'Acier, toujours impassible ; mais, auparavant, croyez-moi, désarmez votre revolver. .... Le moindre mouvement pourrait le faire partir, et ce serait un assassinat, ajouta-t-ii en montrant à Yandeilles sa ceinture dégarnie de tout instrument de défense.

— Amédée, s'écria madame Yandeilles, au nom du ciel> laisse-moi t'expliquer I

— Pourquoi cette porte se trouvait-elle fermée ? interrompit Yandeilles.

— Parce que j'ai craint le premier mouvement de votre colère, répondit Bras d'Acier. Vous voyez que j'avais raison.

-~ Pourquoi avez-vous quitté vos armes?

— L'un de nous serait déjà mort. J'ai pensé que vous hésiteriez à assassiner un homme sans défense.

— Enfin, comment vous trouvez-vous ici? qu'y veniezvous chercher? demanda Yandeilles, qui, presque déconcerté par ce calme inouï, abaissait lentement son revolver... Mais parle-donc, toi, ajouta-t-il en s'adressant à Berthe.

— J'ai connu M. de Yerrières à l'hacienda de San-Fernando , dit enfin la pauvre femme, qui tremblait encore au point de ne pouvoir s'exprimer. C'est un ami de cette bonne famille Bendigoa chez laquelle j'ai trouvé, durant ton absence, une si affectueuse hospitalité.

— Pourquoi ne me l'as-tu pas dit hier soir?

— J'ignorais que M. de Yerrières et Bras d'Acier fussent le même individu, répondit Berthe, trop pâle et trop glacée de crainte pour que la moindre rougeur pût trahir le mensonge qu'elle était forcée de faire.

BRAS D*AC1KR. 45

— Mais cette bagae, continua Amédéô, reprenant toute sa colère au souvenir des paroles de Ribonneau, cette bague qai te venait, m'as-tu dit, d'une amie de ta mère, comment se fait-il que Bras d'Acier la connaisse et y attache tant de prix?

—Cette bague appartenait à ma mère, Monsieur, répondit Pablo, qui vit une sueur glacée perler sur le front de la pauvre femme. Ma mère et celle de madame de Mareuil, votre femme, ont été élevées ensemble à Paris.

— Enfin, Monsieur, veuillez me dire ce qui vous amenait ici.

Pablo reprit la lettre qu'il avait inutilement présentée à Berthe et la remit à M. VandeUles. Ce dernier l'ouvrit précipitamment et parcourut d'un rapide regard le plan et les rodications qu'elle contenait.

— Cette mine est donc bien riche ! s*écria-t-il, cédant à cet éblouissement que peuvent seuls comprendre ceux qui ont mené l'existence vertigineuse des placeres.

~ C'est la plus riche que j'aie jamais rencontrée. Un seul coup de ma barreta m'a valu un nugget de onze livres.

Les yeux de Vandeiiles étincelèrent, mais il éprouva bientôt comme une sorte de honte de s'être laissé entraîné par ce mouvement de cupidité.

— Ceci ne m'explique pas le motif de votre présence, reprit-il d'un ton moins irrité, mais toujours bourru.

—Je n'ai jamais vendu mes placeres, vous devez le savoir, dit Pablo. Je les ai toujours indiqués gratuitement aux mineurs malheureux que je rencoulrais. Trouvez-vous donc extraordinaire que j'aie eu la pensée de faire pour une compatriote, pour la fille d'une amie de ma pauvre mère, ce que je fais chaque jour pour des étrangers?

—Nous ne sommes pas malheureux, que je sache, et nous n'avons pas besoin de l'aumône de personne, répliqua sèchement Vandeiiles, dans l'esprit duquel l'orgueil, la jalousie et la soif de l'or se livraient un rude combat.

— Ne vous ai-je pas gagné hier soir tout ce qiie vous possédiez?... Je ne vous donne rien d'ailleurs... je ne fais que TOUS mettre à même de recueillir un trésor que le premier venu a le droit de s'approprier.

— Et que demandez-vous en échange de ces précieux renseignements? fit Vandeiiles avec une sorte d'ironie.

— Avez-vous jamais entendu dire que Bras d'Acier se

soit fait payer un service ? repartit Pablo â'nn ton ansli baataiu que celai de son interlocuteur.

Un moment de silence suivit ces paroles*

--Quel serait notre guide? demanda Vandeilles, supposant sans doute que Bras d'Acier allait se proposer lui-même.

— Le plan et les renseignements que contient cette lettre suffiront pour vous conduire.

— Et vous ?

^ Moi, je pars demain pour la sierra de Las Cosnivàs,

— Ma femme et moi nous ne pouvons, a nous seuls, entreprendre un tel voyage, et surtout accomplir les travaux nécessaires à Textraction de l'or.

•— Adjoignez-vous deux ou trois autres mineurs. *-« De vos amis, sans doute?

— Choisissez qui vous voudrez. Seulement, soyez prudent*

Comme il achevait ces paroles, la porte s'ouvrit bmsque* meut, et Ribonneau se précipita dans la chambre d'un air tout ellarô»

— Ëh bien, qu'y a*t*il? demanda Vandeillés avec bu* meur. Que voulez^vous?

— Moi?«. rien... balbutia le Provençal, stupéfait de la tran* quille attitude des deux individus qu'il comptait trouver en train de s'égorger. Jo croyais... Vous m'avez quitté si précipitamment... de sorte que j'ai craint... Bonjour, Bras d'Acier, bonjour, continua-t*il en se tournant vers Pablo, auquel il tendit la main, tout heureux de trouver ce préteitte pour né pas répondre aux questions de son bouillant compatriote.

Tandis que Bras d'Acier et le Provençal échangeaient quelques mots, Vandeillés s'approcha de Berthe> avec la* quelle il s'entretint un instant à voix basse.

Le mari et la femme étaient en ce moment sous l'influence d'une vive préoccupation^ causée par des motifs bien diffé« rents. Ebloui par les fauves reflets des nuggets que Bras d'Acier venait de faire briller aux yeux de son imagination,' Vandeillés cherchait un prétexte pour endormir sa jalousie instinctive, ainsi que pour concilier son orgiieil avec sou ardent désir d'acquérir cette fortune qu'on mettait presque à ses pieds. Quant à Berthe, elle songeait à l'amour si profond et si dévoué de Pablo, amour que la pauvre femme partageait depuis longtemps» Elle pensait avec angoisse que, dès le lendemain, ce noble et courageux jeune homme al-

laii partir pour un périlleux voyage dans lequel il était presque certaiu de trouver la mort.

— U n'est qu'un moyen de le sauver, murmurait tout bas ie cœur de Berthe, c'est de lui dire que uous avons besoin de lui pour nous guider et nous protéger.

Les paroles de la jeune femme se ressentirent sans doute de ses inquiètes préoccupations, car Vandeilles fut bientftt coayaincu qu'il s'était comporté comme un fou, et que sa ]&• loDsie n'avait pas le sens commun. Gomme la plupart des gens d'un caractère à la fois faible et violent, Il passait asses facilement d'un extrême à l'autre; mais il avait besoin de l'ayis des autres pour prendre un parti de sang-froid et pour se jQstifler en quelque sorte à ses propres yeux. Tout eu engageant son mari à refuser les offres de Bras d'Acier^ Bertbe désirait du fond du cœur ne pasôtre écoutée. Presque à son insu, elle donnait de si faibles raisons à Tappui de son avis, que Vandeilles, dont cette résistance désarmait d'ailleurs les derniers soupçons, inclinait de plus en plus a ac« cepter la fortune inespérée qu'on lui apportait»

*^ U faut que je consulte Kibonneau, dit-il enfin, cédant à ee besoin de justification envers lui-même dont nous par* lions tout à l'beure. Puis-^je parler de ceci à Monsieur? demandait-il à Bras d'Acier en lui montrant le Provençal.

— Sans doute, dit Pablo. Ce secret vous appartient désormais, et vous pouvez en disposer à votre guise. Dans le cas même où vous voudriez éviter les fatigues et les dangers inséparables d'une pareille expédition» et repartir tout de suite pour l'Europe, je vous autorise à vendre ce filon à qui bon vous semblera.

*- Il faudrait encore trouver un acquéreur.

—Avec les renseignements que vous avez là, et que je confirmerais au besoin, vous trouverez d'ici à ce soir cinquante acquéreurs au lieu d'un.

— Combien l'acbèterait-on? demanda Vandeilles. —Je ne sais; 30 à 40,000 dollars peut-être.

— C'est bien peu à côté des trésors dont vous nous parliez tout à l'beure. EstHse qu'il faudrait attendre le printemps pour entreprendre cette expédition ?

— Non. Les crestones sont situées dans Un endroit à l'abri des inondations. Puis, comme un des filons est presque à fleur de terre, un basard, peu probable cependant, pourrail e faire découvrir à quelque gambnsiDO*

AH BKAS d'acier.

— Nos droits seraient antérieurs aux siens! s'écria Vandeiiles, qui en était déjà arrivé à considérer comme sa propriété le placer qu'il hésitait encore à accepter. Avant tout. Bras d'Acier, reprit-il, j'aurais quelques conditions à vous poser...

— Pardon, interrompit Pablo^ qui replaçait à sa ceintare les armes qu'il avait jetées sur le lit, vous intervertissez singulièrement les rôles. Si l'un de nous avait à poser des con« ditions, ce serait moi, et noii vous; car je vous livre le moyen d'acquérir une fortune, et je ne vous demande rien en échange, pas même vos remerciements, ni votre reconnaissance. Bonsoir, Messieurs.

Il prit son chapeau et salua Berthe respectueusement, tandis que Ribonneau, vivement intrigué, questionnait Vandeilles.

— Vous avez renoncé à vos folles idées de départ pour la sierra, n'est-ce pas? demanda Berthe au jeune homme, en s'efforçant de cacher sous un sourire l'inquiétude qui la dévorait.

•— Non, certes, répondit-il. L'émotion du danger et la satisfaction de rendre service aux malheureux sont les seules choses qui puissent encore étouffer un instant d'autres pensées qui me torturent. Dieu permettra peut-être que j'enlève quelques victimes aux Apaches. Je partirai denlain.

— Si j'avais besoin de vous, cependant? ~ Alors je resterais.

Il y eut un moment de silence.

— £h bien, ne partez pas encore, murmura la pauvre femme à bout de forces, et vaincue par le dévouement et la sublime abnégation d'un tel amour.

Il serra silencieusement la main tremblante qu'elle lui tendait, et fit un pas pour s'éloigner.

— Attendez donc, attendez donc, Bras d'Acier! s'écria Ribonneau, qui écoutait avec une animation toute provençale les explications que lui donnait Amédée. Vandeilles me raconte là des choses... Nous avons une foule de questions à vous adresser.

— Dans une heure, je serai de retour à l'hôtel, dit Pablo. Si vous avez des explications à me demander, vous me trouverez dans le parloir.

Puis, s'inclinant de nouveau devant Berthe, et saluant les deux hommes avec cette politesse glacée qui le caractérisait, il s'éloigna lentement.

— Ah çà, voyons, que signifie votre hésitation? demanda Ribonneau dès qae Bras d'Acier eat refermé la porte.

—Venez avec moi faire an tour en ville, lui dit Yan« deilies, et je vous expliquerai tout cela.

Il prit le bras du Provençaji et l'emmena du côté des wharfs ou quais, tout en lui racontant, avec quelques va« riantes, la scène qui venait d'avoir lieu.

Malgré les détours et les réticences de son compatriote, Ribonneau, complètement dégrisé, et déjà un peu mis sur la voie par l'incident du déjeuner, devina une bonne partie de ce qu'où ne lui racontait pas. Mais, aux mines plus que partout ailleurs, l'intérêt personnel passe avant tout, et la perspective du fameux placer ne pouvait manquer d'exercer son influence sur l'esprit du Provençal. Stimulé par l'espoir d'obtenir sa part de ces immenses richesses, il n'eut plus d'autre pensée que de faire cesser l'apparente hésitation de Vandeilles. 11 déploya toute son éloquence poui:. prouver à ce dernier que sa jalousie était absurde, et que jamais Bras d'Acier n'avait songé à Berthe. Vandeilles, déjà fort ébranlé, ne demandait pas mieux que de se laisser convaincre. Aussi la question de savoir si l'on devait, ou non, profiter des renseignements fournis par Bras d'Acier, fut-elle promptement et affirmativement résolue. Ribonneau attachait en outre une grande importance à ce qu'on obtînt de Pablo qu'il servît de guide à l'expédition jusqu'au placer. Là encore, les arguments ne nutnquaient pas au Provençal; mais, bien que Vandeilles le désirât au fond du cœur presque aussi vivement que Ribonneau, il se fit longtemps prier. Ce ne fût qu'à force de raisonnements et d'instances que son compatriote lui arracha l'autorisation de prier Pablo de les accompagner. Cette dernière difficulté ainsi résolue, les deux amis rentrèrent à l'hôtel, bâtissant déjà maints châteaux en Es* pagne sur leurs futurs trésors et sur l'emploi qu'ils en fera^nt une fois de retour en Europe. Ribonneau se chargea d'aller trouver Bras d'Acier et de le prier de vouloir bien servir de guide à l'expédition.

— Attendez-moi dans cette chambre, dit-il à Vandeilles. Dès que j'aurai fait ies premières ouvertures en mon nom, je vous amènerai notre homme pour que vous acheviez de le décider.

— Si j'allais plutôt avec vous? fit observer Amédée.

— Pour que nous soyons observés, écoutés par tous les

dO BRA8 n'ACIER.

mineurs .(]tii se trouveront là, dit le Provençal en tiaussant les épaules. Lorsque Bras d'Acier va quelque part et qu'il se donne la peine de parler, c'est alors qu'on peut dire que les murs ont des oreilles* Il vaut mieux, croyez-moi, que nous causions dans votre chambre, à moins que vous n'ayez un nouvel accès de votre absurde jalousie.

— Ma foi, noni s'écria Yandeilles ; ma seule crainte maintenant, c'est que Bras d'Acier ne me garde rancune de mon emportement.

— ' Lui I Ah je vous garantis qu'il n'y songe déjà pins. Rentrez chez vous, et, dans cinq minutes, Je vous rejoins avec Bras d'Acier.

Soit que Yandeilles eût complètement oublié sa jalousie , soit, surtout, qu'il voulût Mre croire aux autres qu'il avait entièrement renoncé à des soupçons qui auraient donné quelque chose d'odieux à sa conduite, il ne consentit niôm« pas à ce que sa femme quittât l'appartement avant l'arrivée de Pablo, ainsi que Berthe en manifestait le désir. Riboflneau revint quelques minutes après avec Bras d'Acier, toujours cahne et froid en apparence, quoiqu'il fût vivement ému au fond dn cœur. Au grand désappointement du ^oveneal, Pablo ne parut nullement disposé à servir de guide à l'expédition. €e refus presque formel du créole fit évâ^ nottir les dernières hésitations de Yandeilles. Il insista beaucoup pour faire changer d'avis à Pablo, mais ce dernier resta inébranlable*

Assise à l'écart au fond de la chambre, et comprenant que Pablo n'attendait qu'un geste d'elle pour consentir à une proposition qu'il ne refusait que par une noble délicatesse, Berthe n'osait regarder Bras d'Acier. Malgré les cruels tour-* ments que lui causait la seule pensée du voyage de Pablo au pays des Apaches, elle s'était juré de jie point accepter de M. de Yerrières une protection dont elle ne sentait que trop les dangers pour elle-même. A deux ou trois reprises, son mari et Rifoonneau lui reprochèrent de ne point les se* conder dans leurs instances, mais, chaque fois, elle évita de répondre directement. Quand elle vit cependant Pablo sur le point de s'éloigner triste et résigné, quand elle songea qu'elle le voyait sans doute pour la dernière fois» la pauvrs femme ne put résister au cri de son cœur. Sa voix se joignit à celles de Yandeilles et de Ribonneau pour prier Bras d'Acier de leur servir de guide. Craignant de réveiller encore

BBA8 d'acier. 51

par on consentement trop brnsqae, les soupçons de Yandeilles, Pablo dissimula la joie profonde qu'il éprouvait et résista quelque temps} mais, ce que ne peut voir l'œil d'une fefflme^ son cœur le devine. Sur la figure impassible de Bras d'Acier, madame Yandeilles lut tant de bonheur et de recon» Daissance qu'elle baissa la tête en rougissant, heureuse et troublée de la joie qu'elle venait de causer, et qui rejaillissait jusqu'à son propre cœur.

Ribonneau recommença de plus belle ses raisonnements! Cette fois, le succès récompensa son éloquence, car Pablo consentit enfin à ce qu on lui demandait.

On se mit alors à causer des diverses mesures à prendre pour assurer la réussite de l'expédition et du nombre de personnes qui devaient la composer. Cette dernière question avait une grande importance, et deux heures se passèrent à la discuter. Évidemment Yandeilles et Ribonneau ne pou* vaient suffire à eux seuls au pénible travail qu'exige l'extrao» tion de l'or; mais Tadjonction de nouveaux associés, tout en. doublant les chances de succès, avait aussi l'inconvénient de diminuer la part de chaoun. Après y avoir réfléchi quelque» instants, voici ce qu'on décida, sur la proposition de Bras d'Acier. Le secret du placer appartenant désormais à Yandeilles^ celui-ci s'associait, pour l'exploiter, Ribonneau, Mun* diaz, José Guérino et Craddle. Ce dernier devait son surnom à son habileté hors ligne dans le lavage de l'or. Yandeilles se réservait pour sa part la moitié des produits; l'autre moitié devait être partagée entre les quatre associés. En outre, pour assurer jusqu'au bout la coopération de ces derniers, Pablo se chargeait, une fois la première expédition termi^ ^ée, d'indiquer un nouveau jp^ac^r aux quatre mineurs, qui en auraient seuls la jouissance. Quant au consentement des fatars intéressés, il était tellement certain qu'il ne fût pas même mis en question. Il fut seulement convenu qu'on ne leur en parlerait que deux ou trois jours avant le départ^ quoique leur intérêt fût trop vivement en jeu pour qu'on eût à redouter leur indiscrétion.

Tout étant ainsi décidé, Pablo prit congé de M. et madame Yandeilles, et sortit avec Ribonneau* Dans l'élan de sa joioi le Provençal, naturellement un peu familier, laissa échapper denx ou trois mots relatifs à madame Yandeilles, mais il reçut pour réponse un regard si glacial et si dur^ qu'il se jura de ne jamais aborder un pareil sujet.

H Bftâe 0'aciek»

rendit compte du résultat de ses démarcbes. La réunion des futurs associés eut lieu dans un endroit situé à deux milles environ de San-Francisco. Tout se trouvant en règle, il fat décidé qu'on partirait la nuit suivante, un peu avant le lever du soleil. Pablo fixa, à quelques milles de la ville; un nouveau rendez-vous auquel ses compagnons devaient venir le rejoindre par deux routes différentes.

— Si vous partiez ensemble, leur dit-il, cette coïncidence pourrait faire soupçonner la vérité, et d'autres mineurs arriveraient sur nos traces. Deux chemins conduisent à l'endroit que je Viens de vous indiquer : M. et madame Yandeilles, Bucolick et José suivront le plus facile, celui qui longe la rivière ; Graddle , Mundiaz et Bibonneau prendront par le bois de pins et marcheront un peu plus ^te, afin d'arriver en même temps hnpenon (colline) de Juanito. Pour que tous ces départs attirent moins l'attention, Ribonneau, Mundiaz et Graddle feront bien de changer d'hôtel aujourd'hui et de se logera l'extrémité de la ville.

Après avoir bien clairement indiqué à chacun la route à suivre le lendemain, il congédia ses futurs compagnons de voyage, ne gardant avec lui que Graddle et Bucolick. H entra à San-Francisco avec ces derniers, dont il examina les acquisitions avec un soin minutieux, t^uis^ laissant Craddie occupé à diviser en paquets propres à être portés à dos de mule les craddles, cribles, sébiles, pelles, pioches et autres ustensiles destinés à l'extraction de l'or, il emmena Bucolick chez un armurier.

-*- Tu sais manier un fusif ? demanda Bras d'Acier à ririandais.

— Certes, oui. Avant d'être empoigné par la presse, que Dieu confonde ! j'étais un peu braconnier. J'ai tué plus de grooses et de coqs de bruyère que Mundiaz et Graddle n'ont péché de truites dans leur vie.

Tout en écoutant Paddy Shanty (c'était le vrai nom de Bu* colick), dont la figure s'animait au souvenir des chasses de sa jeunesse, Pablo examinait attentivement les armes qui garnissaient le magasin. Après en avoir essayé plusieurs, il mit de côté un revolver de Golt, un fusil double de Manton, un bowie-knife et un poignard dont la lame avait huit à neaf pouces de long. On. lui demanda du tout huit cents dollars, prix énorme, qu'il paya sans marchander, en mettant toutefois pour condition que les batteries du revolver et du fhsil

BAAS d'agier« 58

seraient déHM>ntée& et soigneusement examinées sons ses yeux. On se hâta de lui obéir*

— Prends ces armes^ Shanty, dit Bras d'Aeièr à Tlrlan* dais, jo les ai achetées pour toi... Oui, je te les donne, igouta- Ml en voyant que Paddy^ stupéfait, restait la houdie ouverte et les yeux écarquillés.

Précieuse en tous pays, une bonne arme est un trésor inappréciable en Californie, où la vie dépend si souvent du bon état d'une carabine ou d*un revolver.

— Tout cela ? le fusil, le revolver, le bowie-knife et le poignard^ pour moi, pour Paddy Shanty ? dit Tlrlandais, qui doutait encore de la réalité de son bonheur.

-- Oui, r#ondit Pablo, qui lui donna, en outre, une large cartonehière en euir amplement garnie de munitions.

Bucolick ballfiitia d'abord quelques remerciements; puis, donnant l'essor à la joie qui l'étoufflàt, il entonna la chanson nationale de Paddy carey d'une voix de stentor qui it trembler les vitres du magasin et qui eût ameuté les passants dans tout autre pays que San-Francisco.

Bras d'Acier , qui venait encore d'acheter un petit poignard mexicain et un autre revolver, le plus léger et le plus km qu'il put trouver, fit signe à Bucolick de se taire.

— Allons, viens, dit-il à l'Irlandais, qui ne pouvait se lasser de faire jouer les batteries du revolver et du fusil avec la naïve satisfaction d'un enfant.

Ils quittèrent le magasin et remontèrent le fleuve jus<* «lu'en dehors de la ville.

— Jamais je ne me suis senti aussi heureux qu'aujour^ âhaiy s'écria Bucolick... Comment ferai-je pour m'aequitter envers vous, Bras d'Acier ?

— Je vais te l'apprendre, répondit Pablo. Cette dame qui doit faire le voyage avec nousf est la fille d'une ancienne aoûe de ma mère. J'ai pour elle une vive affection, Une amitié de frère. Comme je te connais pour un brave garçon, je veux te charger de veiller sur elle pendant toute la durée de l'expédition. Quoi qu'il puisse arriver, ne la quitte ja* loais d'un pas et ne t'occupe que d'elle seule. Si Dieu permet que la pauvre femme revienne sans accid&nts à San-Fran^ Cisco, je me charge de ta fortune, et tu sais si Bras d'Acier tient ses promesses...

'^ Par saint Patrick 1 s'écria rhonuète Irlandais, Vous n'a« ni besoin de me rien promettre pour cela, Bras d'Acier. La

^^ BRAS d'agi BR.

pauvre créature m'intéressait déjà. Puisque vous avez de Tamitié pour elle, je vous jure, foi de Paddy Shanty, de la protéger tout comme si c'était ma propre fille.

— Bien, répondit Bras ti' Acier, je compte sur toi. Un mot encore. Ne parle à personne, pas même à madame Vandeilles, de la recommandation que je viens de te faire.

Bucolick promit d'être discret. Il serra une dernière fois la main de Pablo et revint à Sau-Francisco, chantant à tue-tête tous les airs irlandais que lui rappelait sa mémoire, et ajustant chaque mule, chaque cheval, chaque oiseau qu'il rencontrait afin de se familiariser avec la couche de son fusil.

Il était si heureux de la possession de ces belles armes et de la confiance que venait de lui témoigner Bras d'Acier, qu'il resta plusieurs heures sans pouvoir s'endormir. Cela ne l'empêcha pas de se lever à trois heures du matin, afin d'aller réveiller M. et madame Yandeilles, qu'il trouva déjà sur pied et terminant leurs préparatifs. Tous trois descendirent en silence^ et se firent ouvrir la porte par maître Joè\ qu'ils avaient prévenu la veille au soir de leur projet de départ. Lorsqu'ils furent arrivés à une centaine de pas des dernières maisons, ou, pour mieux dire, des dernières tentes de la ville, Yandeilles siffla d'une manière particulière. Un autre coup de sifflet répondit à l'instant au sien, et témoigna de la présence de José Guérino, qui parut bientôt sur la route. Il conduisait trois chevaux par la bride et montait le quatrième,

— Craddle, Mundiaz et Ribonneau sont déjà partis, dit-il à Yandeilles. Us ont emmené les deux mules chargées de bagages. Quoique leur route soit plus longue que la nôtre, ils m'ont dit qu'ils arriveraient les premiers au rendez-vous, afin que nous trouvions le feu allumé et le souper préparé.

— £t pour comble de chance, la pluie a cessé, s'écria Bucolick, qui s'occupait de la température bien plus pour ses armes que pour lui-même.

— Du moment où Bras d'Acier nous dirige, tout sera pour nous, dit José fort sérieusement.

Questionnés par Yandeilles, le Mexicain et l'Irlandais se mirent alors à raconter au sujet de Bras d'Acier une série d'histoires merveilleuses dans lesquelles le faux et le vrai se confondaient, ainsi qu'il arrive presque toujours en pareil cas. M. et madame Yandeilles les écoutaient avec un intérêt facile à comprendre.

Grâce à cette coquetterie naturelle, instinctive, dont est douée la femme la plus modeste, la moins désireuse de plaire, Berthe avait trouvé moyen de donner quelque chose de gracieux et d'élégant aux vêtements de grosse étoffe qu'elle portait. Un chapeau de feutre à larges hords protégeait son visage contre le soleil ou la pluie. Ses beaux cheveux noirs descendaient en boucles sur le corsage d'une sorte d'amazone de drap brun, dont la jupe un peu courte laissait apercevoir un pantalon du même drap et des bottines en cuir de Cordoue à fortes semelles. Bien que ce costame n'eût rien de gracieux par lui-même, il allait admirablement à madame Yaudeilles. La physionomie de Berthe rayonnait d'ailleurs, en ce moment, de cette beauté indéfinissable qui vient du cœur et que donne à toute femme qui aime la pensée qu'un amour profond et dévoué veille sur elle avec une tendre et constante sollicitude. Lorsqu'elle était auprès de Bras d'Acier, Berthe osait à peine le regarder, et l'émotion qu'elle éprouvait avait quelque chose de douloureux. Loin de lui, au contraire, elle laissait son imagination se reporter SOT le noble coeur dont elle savait être la seule pensée. Mille petits détails auxquels le cœur d'un amant pouvait seul avoir songé, et que le cœur de la femme aimée pouvait seul deviner, venaient d'ailleurs à chaque instant rappeler à Bertbe l'attentive sollicitude de Pablo.

Vandeilles s'était, on le sait, réservé l'achat des chevaux. Il n'avait pas trop mal réussi dans ses acquisitions. La jument qae montait Berthe n'offrait rien de bien remarquable au premier abord comme beauté de forme ; mais son allure était si douce, sa tête si légère à la main, et son obéissance si complète, que, dès la première lieue, madame Vandeilles, habituée à monter à cheval, eut immédiatement l'idée que Pablo devait être pour quelque chose dans l'acquisition d'une monture si parfaite.

— Vraiment, dit-elle à Bucolick, qui, fidèle à sa mission, cLjvaucbait toujours à ses côtés, il faut convenir que mon mari a eu la main heureuse dans ses achats. Rita vaut bien les quatre-vingts piastres qu'elle a coûté "".

Un joyeux sourire glissa sur les lèvres de l'Irlandais, que Benbe observait furtivement. C'était lui, en effet, qui, moyennant une gratification de vingt dollars, avait envoyé

* La piasirc vaut de 5 t'r. 37 à 6 l'r. 40.

un marchand de chevaux présenter cette jument à Vandeillef, au prix de cent piastres. Pablo venait de l'acheter ane heure auparavant â la femme d'un ranchero pour le prix, inouï dans ces contrées, de trois cents piastres.

Le souiire du digne Irlandais suflftt pour changer en cerli- Ittde les soupçons de madame Vandeilles. Elle passa doucement la main sur Tencolure de Rita^dont les précieuses qualités n'étaient déjà plus le principal mérite aux yeux de la Jeune femme.

Eçi arrivant au rendez-vous, Berthe trouva ses futurs compagnons installés dans les ruines d'une posada abandonnée et terminant Iqs apprêts du souper.

— Avez-vous vu Bras d'Acier? demanda Vandeilles.

— Oui, répondit Mundiaz; il nous attendait ici. Il est reparti tout de suite pour voir si les chevaux pourraient passer par le gué des Palétuviers, ou si l'on serait obligé de faire le tour du bois. Il a promis d'être de retour avant le lever du soleil... Tenez, c'est lui qui nous a donné ces quatre belles truites que Craddle dévore déjà des yeux.

Avec la confiance aveugle qu'avaient les mineurs dans rhabileté de leur chef, ainsi que dans le succès de l'expédition, ils ne pouvaient manquer d'être en bonnes dispositions pour faire gaiement honneur au souper. Quelques couvertures maintenues par de grosses pierres formèrent une sorte de toit au-dessus des murs dégarnis de la posada, et Ton soupa joyeusement sous cet abri improvisé.

A l'exception de Vandeilles, et peut-être de Ribonneau, tous les mineurs étaient des gens du peuple, aux manières naturellement brusques et communes. Telle est pourtant sur tous les hommes l'influence d'une femme jeune, belle et digne de respect, que chacun se montrait rempli d'attentions et d'égards pour Berthe, et ne savait quel moyen employer pour lui témoigner un afifectueux intérêt. Craddle lui-même, égoïste comme un Américain qu'il était, Craddle interrompit plusieurs fois son repas afin d'aller attiser le feu, de peur que \^ 'petite dame n'eût froid. Les naïves attentions de ces hommes, si grossiers, si bourrus entre eux, touchaient jusqu'aux larmes madame Vandeilles. Elle se trouvait d'ailleurs dans cette disposition d'esprit où la sensibilité, vivement tendue, éclate à la moindre émotion.

Lorsque vint l'instant de se livrer au repos, les mineurs abandonnèrent à M. et madame Vandeilles la partie de la po-

BKÀS d'acier. 59

ada à i'abri de laquelle ils venaient de prendre leur repas. Mondiaz et Bucolick se chargèrent de veiller à tonr de rôle à la sûreté eommane et d'entretenir le feu.

Au moment où l'Irlandais, réveillé par Mundiaz, relevait ce dernier de sa faction et bourrait philosophiquement sa pipe en rapprochant du pied les tisons pétillants, il entendit dans ie sentier voisin un pas ferme et rapide, qu'il reconnut aussitôt pour celui de Bras d'Acier. Le créole, en effet, apparat un instant après dans le cercle rougeâtre que décri- Tait la lueur du brasier, et vint s'asseoir à côté de Paddy, qui lui raconta tout ce qui s'était passé depuis qu'on avait quitté San-Francisco.

Quelques heures après, aux premiers rayons du jour, les mineurs achevaient un déjeuner composé de mouton froid et de thé , attachaient leurs couvertures sur le devant de leurs selles, et se mettaient en course dans la direction de Peather's-river (rivière de la plume).

Les premières lieues se firent sans trop de fatigue ; mais, à mesure que Ton remontait le long des bords du Sacramento, la route devenait plus difficile. Des penons ou collines escarpées et couvertes d'arbres de tout genre obligeaient souvent les voyageurs à faire de longs détours. Dans d'autres endroits, et principalement dans les vallées, le sol, détrempé par les pluies et par les débordements de diverses petites rivières, ressemblait à un lac. Les pauvres chevaux enfon» çaient dans la boue jusqu'au poitrail. Quelquefois même, il fallait abandonner complètement les bords du fleuve, et chemiaer à travers des bois épais, sans aucune route tracée, au milieu d'un labyrinthe d'arbres gigantesques et d'un fouillis inextricable de plantes grimpantes et d'arbuste3 épineux.

Bras d'Acier marchait toujours en avant, à une assez grande distance de ses compagnons, auxquels il désignai la route à prendre, au moyen de diverses indications par^lcu^ Hères aux chasseurs. Tantôt c'étaient des branches cassées ettoornées dans la direction à suivre; tantôt des morceaux de bois plantés en terre et servant de jalons aumiliea d'une interminable prairie, ou bien encore une entaille faite de certaine façon sur le tronc de quelque arbre remarqua()le par sa dimension ou par sa position isolée. Les deux Mexicains et Bucolick^ habitués à la vie des bois, déchiffraient promptement les hiéroglyphes de leur guide, et la petite ca-

ravane, se conformant aux indications de Pablo, marcliait hardiment en avant.

Lorsque Bras d'Acier rencontrait' quelque endroit convenable pour la balte du soir, il allumait un grand feu, près duquel il attendait les mineurs en faisant rôtir les pièces de gibier qu'il avait tuées dans le courant de la journée. Des faisans, des perdrix, des tourterelles ou des ramiers, des lièvres, des oies, des canards, quelquefois même un quartier de chevreuil ou de daim, offraient, un repas succulent aux voyageurs fatigués et ménageaient les provisions emportées de San-Francisco. D* autres fois encore, tandis qu'on dessellait les chevaux et les mules, Pablo prenait une ligne et s'éloignait avec Graddle et Mundiaz. Tous trois ne tardaient guère à revenir apportant divers poissons d'eau douce , et principalement de magnifiques truites saumonées.

Dès que le gibier était cuit à point, et le poisson suffisamment grillé, on transportait le feu un peu plus loin. Le foyer primitif devenait la place du festin, qu'arrosaient quelques tasses de thé, auquel les hommes ajoutaient une notable quantité de rhum ou d'eau-de-vie. Le repas terminé, on passait quelque temps à causer en fumant, ou bien à écouter quelques histoires de diggings '^ , racontées par Graddle ou par Mundiaz. Mais les voyageurs étaient généralement trop fatigués pour que ces causeries se prolongeassent bien longtemps. Quand le sommeil commençait à se faire sentir, on dressait la tente de madame Yandeiiles sur remplacement déjà réchauffé. Suivant l'état de la température, les hommes élevaient une autre tente, ou, se roulant simplement dans leurs couvertures, ils s'endormaient, la tête appuyée sur leur selle, autour du brasier, que chacun d'eux entretenait à tour de rôle.

Aux premiers rayons du soleil, souvent même auparavant, le mineur de garde éveillait ses compagnons. Chacun faisait une rapide toilette au ruisseau le plus voisin et prenait sa part d'un déjeuner composé de viandes froides et de thé. Puis, on pliait les tentes, on replaçait les selles et les bagages sur les chevaux et sur les mules, et la caravane continuait à suivre la route que lui traçait Bras d'Acier, parti deux ou trois heures^ auparavant.

Comme on le voit, les compagnons de Pablo voyageaient

* Exploitation des mines d'or.

en sybarites. Cette expédition ne ressemblait g^ère à toutes celles qu'ils avaient faites jusqu'alors. Mais Bras d'Acier songeait avant tout à éviter la moindre fatigue, la plus légère privation à madame Vandeiiies, qui, déjà habituée à l'exis* tence des placeres par la campagne précédente, était à même d'apprécier à sa juste valeur le bien-être relatif qu'elle devait à l'ingénieuse et constante sollicitude de Pablo.

U fallait véritablement que le créole eût un corps d'acier pour résister aux fatigues qu'il s'imposait. Donnant à peine quelques heures, marchant toujours à pied, obligé de revenir continuellement sur ses pas afin de chercher et d'indiquer la meilleure route à suivre, il trouvait encore moyen de faire des échappées de deux ou trois milles à la poursuite du gibier, déjà moins abondant à cette époque qu'avant la découverte des mines d'or--

Profondément touchée d'un tel dévouement, mais désolée de voir Pablo s'épuiser ainsi de fatigue, Berthe essaya plusieurs fois de retenir Bras d'Acier et de le décider à se ménager davantage. U ne lui répondait que par ce doux et triste sourire, qui seul animait quelquefois sa figure de marbre. Puis il repartait le lendemain à la môme heure pour s'exposer aux mômes fatigues.

Madame Vandeiiies avait quitté San-Francisco fort effrayée de la pensée du long voyage qu'elle allait faire avec ce jeune bomme qui l'aimait si passionnément et qu'elle-même aimait aussi. Elle s'était déjà promis de se montrer toujours froide et indifférente envers Pablo, et d'arrêter par un maintien glacé, par un front sévère, la première parole d'amour qu'il oserait lui adresser. Par suite de la réserve de Bras d'Acier, tout ce luxe de précautions devint inutile. Berthe se trouva dans la position d'un général qui, après avoir minutieusement arrêté toutes ses dispositions de combat contre un ennemi qu'il croit prêt à fondre sur lui, commence à penser que Fattaque n'aura pas lieu. Les deux premiers jours, madame Vandeiiies fut vivement reconnaissante du respect et de la délicatesse que révélait la réserve du jeune homme. Après la satisfaction vint l'étonnement , puis l'impatience, puis les Interprétations les plus contradictoires et les plus absurdes. Au boutée la première semaine, elle s'affligea sérieusement de cette persistance à la fuir, et se persuada que Pablo avait quelque motif inconnu de lui en

vouloir.

ê% BRAS d'acier.

Benhe em,H An sang créole dans les veines ; en certains moments, la yiTacité naturelle de son caractère l'emportait an delà des bornes qu'elle s'était imposées. Energique et pa* tiente contre la souffrance et le malheur, elle ne pouvait supporter longtemps incertitude et l'anxiété. Dès le soir même, la halte ayant eu lieu de meilleure beure que d'habitude, elle parvint à se trouver pendant quelques minutes seule avac Pablo. Elle lui demanda, avec un sourire qui déguisait mai son anxiété, pourquoi il s'obstinait à ne Jamais rest^ avec ses compagnons de voyage. Au moment où Bras d'Acier allait répondre, Yandeiiles se rapprocha des deux jeunes gens, et passa familièrement le bras autour de la taille de Berlhe. Un tressaillement, imperceptible pour tout autre regard que celui d'une femme, passa comme un éclair sur la physionomie de Pablo. Il reprit sa carabine qu'il venait de suspendre aux branches d'un mezquite (gommier) et s'éloigna silencieusement.

— Quel drôle de corps I fit Yandeiiles en le suivant des yeux... S'il pouvait nous rapporter quelques faisans comme ceux d'avant-hier , ce serait un fameux supplément à notre souper!

Berthe poussa un soupir et fit une réponse insignifiante, sans trop savoir ce qu'elle disait. Elle commençait à se rendre compte de la conduite de Pablo, mais il y a des choses que les femmes veulent toujours édaircir, quitte à couper court dès le premier mot à l'explication qu'a provoquée leur curiosité, et que redoute leur faiblesse.

bien qu'on «e fàt anrèté longtemps avant le coucher du soleil, afin de se reposer un peu pour gravir le lendemain les pentes escarpées du Rinalto, la nuit couvrait déjà la vallée depuis plus d'une heure, lorsque Bras d'Acier reparut enfin au milieu de ses compagnons, qui se disposaient déjà à se livr'er au sommeil. li portait sur l'épaule une boule in* forme et sanglante, couverte d'une peau noire et rude.

BRA& i^'agieb* 63

-« Damn my êye$t (damnés soient mts yonxl) s'écria Graèdle^ (pii iottîssak da précieux avantage 'de jnrer en trois on quatre langaes, c'est une bosse de bison l Quelle fameuse totemada nous allons préparer I

— Et demain, dit José Guérino, notre petite dame fera un déjeuner comme elle n'en a jamais fait^ même en Europe. Voyons, Ribonneau, à l'œuvre, gros fainéant l

Le Provençal, étendu sur sa couverture à côté du feu, se leva DODcbalamment et vint seconder Bucolick et José* Ceux-ci creusaient dans la terre, avec leur couteau, un trou de trois pieds environ de profondeuTy sur une largeur et QD6 profondeur égales.

— Venez avec moi, Vandeilles, dit Mundiaz; nous allons leur apporter du bois.

Tons deux s'éloignèrent de quelques pas, tandis que Ri« bonneau s'approcbait des deux autres mineurs, auxquels il demanda tant d*explieations, et raconta tant d'anecdotes de chasse et de cuisine que la besogneuse trouva finie sans qu'il se fût donné grand'peine. Bon et serviïible pour tout le monde. Bucolick ne s'aperçut même pas de l'inaction du Provençal ; mais José> fort paresseux lui-même, aimait assez qu'on le secondât dans son travail.

— Dites donc, Ribonneau, s'écria- t-il en s'essuyant le front, si vous parliez moins et si vous travailliez davantage? Passez-nous donc le bois que Mundiaz vient de jeter là.

•^ J'aimerais mieux m'en passer, répondit Ribonneau, dont personne ne comprit le calembour.

Pendant que les trois mineurs remplissaient de menues branches le fossé qu'ils avaient creusé, Graddle, son couteau à la main, préparait la bosse de bison et l'entourait d'herbes Sffomatiques rapportées par Bras d'Acier*

•*- Vous avez donc tué le bison du premier coup? demandat-il à Pablo, qui venait de s'asseoir sur un tronc d'arbre à quelques pas de lui .

— A quoi voyez-vous cela?

— Dame ! nous n'avons entendu qu'un seul coup de fusil. Y avait-il beaucoup d'autres bisons ?

— Deux ou trois cents.

--'Il est bien extraordinaire que celui-là soit resté sur le coup* Les bisons ont la vie si dure I.«i Tiens, vous êtes blessé^ Bras d' Acier 1

->- Ce n'est rien^ répondit le créole en ramenant sur son à

bras gauche les plis de son zarape. Il m'a fallu achever le bison avec mon machete, et ses cornes m'ont un peu déchiré le bras.

— Pourquoi diable aussi ne pas recharger votre carabine, ou vous servir de vos pistolets?

— J'avais besoin de fîrapper, dit Pablo, dont Taccent fit frissonner l'Américain.

Assise quelques pas plus loin, Berthe suivait des yeux tous les mouvements de Pablo. Dans le ^este qu'il fit pour ramener son zarape, la jeune femme remarqua le sang qui couvrait le bras du créole.

— Vous êtes blessé, Pablo? s'écria- t-elle en accourant, pâle et tremblante:

— Une égratignure, répliqua Bras d'Acier d'un air contraint.

— Laissez-moi voir, reprit-elle en lui prenant le bras.

— Ce n'est rien, dit-il encore en retirant son bras avec une sorte de brusquerie.

Madame Yandeilles avait déjà le cœur gros, et ses yeux se remplirent de larmes.

— Pardon ! murmura Pablo, mais, si vous saviez ce que je souffre...

— Alors laissez-moi panser votre blessure, méchant entêté que vous êtes! dit la jeune femme, souriant à travers ses larmes et feignant de se méprendre sur le sens des paroles de Bras d'Acier.

Pablo lui abandonna cette fois sans résistance son bras gauche, profondément entamé par la corne du bison. La jeune femme se mit en devoir d'appliquer sur la blessure une compresse d'oregano pilé entre deux pierres.

— Pourquoi nous avez-vous quittés si brusquement cette après-midi? demanda-t-elle. Nous n'avions nul besoin d'un supplément de provisions. Je ne puis comprendre quel plaisir vous trouvez à exposer ainsi votre vie.

Il baissa la tête et ne Répondit pas.

— Voyous, Pablo, reprit Berihe, de grâce, parlez-moi franchement... En quoi vousai-je offensé?... qu'avez-vous contre moi? et d'où vient?..

Les larmes que la jeune femme comprimait depuis si longtemps et qu'elle n'avait plus la force de retenir lui coupèrent la parole.

— Berthe! s' écria le créole, ému de cette douleur, Berthel..

Pais, retenant par un suprême effort l'aveu qui allait lui échapper, il ajouta d'une voix étouffée :

— Si j'étais resté une minute de plus cette après-midi, j'aurais tué M. Vandeilles...

— Ahl fit-elle avec uue de ces inflexions de voix que nui ne saurait définir.

— Écoutez, reprit-il avec une émotion contenue, je vous aime et vous ne m'aimez pas. Quand je suis près de vous, quand j'entends le son de votre voix, quand vos yeux rencontrent les miens, je sens s'évanouir et ma raison et la réserve que je me suis imposée à votre égard. Au moment où votre fortune et votre vie, ainsi que celles de votre mari, sont presque à ma discrétion, vous parler de mon amour serait une lâcheté. Si vous ne pouvez m'aimer, je veux du moins que vous m'estimiez, je veux que vous gardiez un bon souvenir du pauvre Pablo, lorsque, grâce à lui, vous retournerez riche et heureuse dans votre pays... Comprenez-vous maintenant pourquoi...

^ Eh bien, Berthe, vîens-tu voir comment se fait une toteroada? dit Vandeilles en s'approchant.

Berthe laissa retomber le bras de Pablo, qu'elle avait senti tressaillir à la voix de Vandeilles. Elle suivit son mari sans oser regarder le créole, de peur que ce dernier ne lût dans ses yeux humides l'aveu que son cœur murmurait tout bas.

Bras d'Acier ne manquait ni d'esprit ni de pénétration. Il se fût agi de toute autre femme que de Berthe, qu'il eût découvert depuis longtemps l'amour qui répondait secrètement au sien. L'exaltation et la sincérité de sa passion lui enlevaient toute clairvoyance et l'empêchaient de lire dans le cœur de Berthe. Si parfois un espoir enivrant traversait son âme, il le repoussait aussitôt et retombait dans sa morne tristesse.

Ce jour- là, pourtant, la profonde émotion de Berthe frappa son attention et lui fit entrevoir tout un horizon de bonheur.

— Mon Dieu, mon Dieu, m'aimerait- elle! murmura-t-il en suivant des yeux madame Vandeilles.

Arrivée près du groupe des mineurs, elle ne put s'empêcher de se détourner pour jeter sur le créole un furtif regard.

Les yeux des deux jeunes gens se rencontrèrent et tous deux tressaillirent.

66 BRAS b'agier.

— Qu*as-ta dono? demanda Yandeilles à sa femme, dont il avait senti le bras trembler sur le sien*

— Rien, j'ai froid, murmura-t-eUe sans trop savoir ce qu*elle répondait.

— Alors, approcbons*nous da feu, dlt-il en l'amenant à. deux pas de la fosse dont nous avons parlée et que remplissait déjà un brasier ardent surmonté de grosses pien'es qui tombaient au fond du trou en même temps que les branches enflammées sur lesquelles on les avait posées.

Lorsque ce four primitif fut suffisamment chauffé, on ea« leva la braise ardente qui remplissait le fond, et Ton plaga sur les pierres brûlantes la bosse de bison enveloppée daas sa peau et entourée d'herbes aromatiques. On étendit pac* dessus une couche de cendres chaudes, puis les charbons enflammés, et l'on recouvrit le tout d'un lit de branches vertes dont les interstices furent soigneus^nent bouchés avec de la terre détrempée. Cette opération terminée, les mineurs laissèrent à la nuit le soin d'achever la euisson du mets délicat dont Craddle et les mineurs s'entretinrent toute la soirée.

Le lendemain matin, au moment de déterrer la fameuse lotemada, les mineurs cherchèrent Pablo^ qu'ils avaient sup* pli é de rester pour en prendre sa part. A leur grand dé8£4[)pointement, Bras d'Acier, fidèle à ses habitudes, était déjà parti pour continuer son pénible métier d'éclaireur.

Les gens heureux croient facilement au bonheur. Aussi^ malgré les nombreux mécomptes inséparables de toutes les espérances humaines, réussissent-ils fréquemment, par suite de la confiance qu'ils apportent à leurs entreprises. Les gen« malheureux, au contraire, découragés par de continuelles déceptions, sont persuadés d'avance que tout rayon d'espoiir va s'éteindre aussitôt qu'ils étendront la main pour le saisin Plus ils désirent, moins ils espèrent* Leur défiance d'euxmêmes et de la fortune leur fait perdre souvent les joies fa* gitives qui auraient pu devenir leur partage.

Pablo était du nombre de' ces derniers. La catastrophe qui avait terminé les jours de M« de Verrières, la mort récente de sa mère, la disparition soudaine de Berthe, la fin déplorable de la pauvre Rosina, enfin les périls de sa vie aven* iureuse, et son existence si triste et si isolée depuis deux ans, tout avait contribuié à développer chez lui ce fond naturel de mélancolie qu'il tenait de son père«

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