‹ Brascassat, sa vie et son œuvreChapitre 15 sur 115 · RAYMOND BRASCASSAT · texte numérisé non relu

RAYMOND BRASCASSAT

SA VIE ET SON CEl'VRE. 231

graphies qu'il publia chez Goupil sont également datées du l**" octobre 1860. C'est donc à partir de cette époque qu'il faut regarder comme tout à fait terminée la carrière artistique de Brascassat. Sa santé périclitait tous les jours, et ses forces morales fléchissaient plus rapidement encore. Aussi/ disait- il dans une de ses lettres : « Je suis plus de l'autre monde que de celui-ci. » Il me semble qu'il est bien temps d'aller rejoindre » les amis que j'ai perdus. »

Ces paroles disent assez le peu d'espérance que désormais le grand artiste avait ici-bas, et Brascassat, qui connaissait par cœur son La Fontaine, devait, sans en être surpris, prévoir que son tour approchait. C'est alors que, pris d'une excessive sévérité pour lui-même, il passait en revue ses précieux cartons et jetait aux flammes les dessins et les études peintes qu'il jugeait ne pas devoir lui survivre. Ces àuto-da-fé se renouvelaient fréquemment, et Brascassat en inscrivait soigneusement les dates dans son catalogue. Puis, étonnant contraste, c'est au moment où il anéantissait ses belles études qu'il prenait un mélancolique plaisir à réécrire les souvenirs de ses premières années, et sa vie s'écoulait, suivant ses goûts, dans le calme le plus profond.

En 186&, Brascassat vint précipitamment à Bordeaux, oii sa vénérable mère se mourait; au moins, elle mourait heureuse, entourée de ses trois dignes fils, dont l'aîné avait donné tant de célébrité au nom de la famille. Mais Ion va voir bientôt à quelles dures épreuves ce pauvre grand artiste était appelé. Au len-

demain des funérailles de sa mère (^), Brascassat, pour s'affranchir de tous ces compliments de condoléances, dits, le plus souvent, du bout des lèvres, projeta d'aller, avec ses frères, respirer librement Tair des dunes et des landes. Ils partirent pour s'éloigner d'une maison de deuil, et la mort, pour l'un d'eux, les attendait sur la plage d'Ares (*).

Brascassat va nous faire, d'une manière touchante, le récit de cet événement :

« Quand j'ai reçu votre lettre à Bordeaux, mon » cher ami (^), un grand malheur venait de m'arriver; » j'étais frappé au cœur dans mes plus vives aflbctions : » je venais de perdre, d'une manière bien cruelle, mon » frère que j'aimais tant. Il est mort subitement au )) sortir d'un bain de mer ; il a expiré dans mes bras sur » la plage môme.... C'est affreux.... Nous étions partis )) le matin pour aller respirer l'air de la mer ; la bonne » humeur habituelle de mon pauvre frère avait presque » égayé ce petit voyage ; il comptait y passer quelque » temps et retrouver ses habitudes avec les personnes » du pays, dont il était très aimé. Cette mort subite a » jeté le trouble et le deuil dans le petit établissement » où nous étions descendus.

» Je suis retourné à Bordeaux, laissant mon jeune » frère à Ares, pays sans aucune ressource, où ce

(*) La mère de Brascassat mourut le 14 août 1864.

(*) Jean Brascassat, né à Bordeaux le 9 février 1808, décédé à Ares (Gironde) le 20 août 1864.

O Cette lettre était adressée à M. Paulinier; elle a été publiée m extenso dans la Gaiette des Beaux-Arts, 1868, p. 585.

SA VIE ET SOK (EIVRE. 'JSà

» malheur nous était arrivé. A Bordeaux, je n ai trouvé x> personne, pas même dans notre maison. C'était le » dimanche, tout le monde était à la campagne; pas » une âme pour m'assisler. Quelle journée, mon Dieu! x> Le corps de mon pauvre frère a été rapporté le lundi » soir à Bordeaux, et, le lendemain, placé à côté et » dans le même tombeau où ma mère avait été déposée » peu de jours auparavant.... J'ai perdu un frère, un » ami que j'aimais, le compagnon de mon enfance, de » ma jeunesse. Avec lui seul je pouvais en causer, et 3> son excellente mémoire m'en rappelait les plus petits » détails... C'est un vide immense dans mon cœur, et » dans mes pensées une absence d'un souvenir atta- » chant. Le voyant déjà dans un état inquiétant, je » m'étais occupé de lui trouver une petite maison avec )) un jardin, où il aurait pu respirer mieux que dans » l'intérieur de la ville. Hélas ! tout est uni... »

A la suite de ce double événement, Brascassat, le cœur brisé, revint à Paris, où ses amis cherchèrent à le distraire des idées mélancoliques qui l'absorbaient plus que jamais. Il ne cessait de dire : « Je ne me » remettrai jamais de ce coup-là. » Et malheureusement ses prévisions ne se réalisèrent que trop vite.

Vers la fin de novembre 1864, étant en Champagne, au château de Toussicourt, à la suite d'une partie de chasse, il se sentit étrangement indisposé ; mais quelques soins empressés eurent bientôt raison de ce léger malaise, qui était pourtant un douloureux avertissement.

Trois mois après, le 5 février J865, c'était un dimanche, Brascassat sortit vers le soir pour aller par-

tager le dîner de son vieil ami, le sculpteur Desprez, ' qui demeurait à l'autre bout de la ville, lorsqu'à cent pas de sa demeure, notre artiste éprouva quelques faiblesses qui Tobligèrent à prendre un peu de repos rue Bourdaloue; enfin il reprit ses forces et se rendit chez son ami, boulevard d'Enfer, 27.

On se mit à table, et les deux vieux camarades s'abandonnèrent aux charmes de la causerie à cœur ouvert, quand, tout à coup, Brascassat pâlit et s'affaisse sur lui-même : on court, on appelle, on s'empresse; un médecin arrive et constate une paralysie.... Revenu à lui, Brascassat exprima le désir d'être transporté à l'hôtel de son ami Paulinier, rue de Toumon, 2, où les attentions les plus assidues, les soins les plus dévoués lui furent largement prodigués.

Quelques mois après, il revint à son domicile, où, dans son entourage intime, lui était donné le déchirant spectacle de ses propres souffrances et de sa même affliction.

C'est là que je le vis pour la dernière fois. Malgré son déplorable état, de rares lueurs d'espérance luisaient parfois; j'en trouve une preuve dans une lettre qu'il écrivait, d'une main défaillante, à plus malheureuse que lui, à M™* V® Masse, qui venait de lui apprendre la mort de son fils, l'un de ses anciens amis de Millau.

« .... Je suis paralysé de manière à ne pouvoir m'oc- » cuper. Je commence à aller un peu mieux, et j'es- » père que plus tard je pourrai vous écrire selon » l'impression que votre lettre m'a faite et dont j'ai été » très ému.... »

Ce petit mieux qu'il éprouva lui permit quelques promenades hors de Paris ; mais le feuillage coloré des futaies, les teintes pourprées du crépuscule ne lui apparaissaient que sous un long crêpe noir. Et ce qui prouve qu'il avait parfaitement la pensée d'une mort rapide et peut-être foudroyante, c'est qu'il portait alors près de son cœur les volontés que je transcris :

n A ma mort, je veux être enterré le plus modestement » possible, sans appareil ni aucune espèce d'honneur; » point de lettres de convocation ni de lettres de faire » part. Je veux que mon carps soit enterré et reste dans » le pays où je mourrai. Pas de tombeau, une simple » pierre, si on veut, avec mon nom, tout simplement. »

> Le Véêinet, 2f septembn 486S.

» R. 3rasgassat. »

Tout simplement; ces deux mots peignent Brascassat. Cependant, malgré ses efforts pour être oublié, son nom était encore bien honoré en pays étranger, puisqu'à la date du 22 août 1865 on trouve sa réception de membre agrégé de l'Académie royale des Beaux-Arts d'Anvers, ce qui me donne l'occasion de réparer un oubli que j'allais faire. Le 30 juin 1857, Brascassat avait été nommé membre de l'Académie de Rio de Janeiro. Après tout ce qui a été dit de la modeslie de l'artiste, il est inutile d'afiirmer qu'il n'avait pas fait la moindre démarche pour obtenir ces distinctions honorables. Mais si flatteuses que fussent ces nominations, Brascassat était trop près de sa tombe pour sou-

rire « à la nouvelle consécration de la dignité de sa vie » et de son talent. »

Sept jours avant la délivrance de son diplôme d'agrégé de r Académie d'Anvers, il avait fait son testament, dans lequel était cette clause :

« Je veux et je tiens à ce que toutes mes études peintes » et tous mes dessins soient brûlés api'ès ma mort, excepté » celles que je désire laisser comme souvenir aux persan- » nés dont la liste est ci-jointe. Je tiens absolument à » cette clause, qui a été la pensée de toute ma vie, ne » voulant aucunement, ni sous aucun prétexte que ce » soit, qu'on vende, après ma mort, aucuti de mes » ouvrages.... (*). »

Heureusement, celte désolante disposition testamentaire fut anéantie par un acte sous seing-privé, daté (lu 18 novembre 1865, par lequel Brascassat aliéna toutes ses « peintures, terminées ou non terminées, » éludes, dessins, gravures, lithographies, en faveur » de 3f. Hugues -Guillaume KraiTt, moyennant une » rente viagère de huit mille francs, w

Cette vente s'explique ainsi : Brascassat, sous le poids de la maladie, avait eu peur que sa modeste forlune ne lui devînt insuffisante ; et cette inquiétude pour l'avenir était uniquement à l'adresse de ceux dont il soutenait l'existence.

(^) Extrait du testament oh graphe de Brascassat, en date du 11 octobre 1865, déposé chez M« Jean Hyacinthe-Eugène Dcvès, notaire a Paris. (Voir aux pièces justificatives.)

La paralysie fit de rapides progrès, et la nuit du 28 février 1867, entouré d'amis dévoués, Brascassat expira dans les bras de son jeune frère.

Dès le début de ce livre, j'ai décrit les funérailles officielles du membre de l'Institut de France. Tout honorables et dignes qu'elles furent, je crois devoir les compléter par le récit de la triste cérémon e dont j'ai été l'un des témoins.

Le 14 mai 1867, à huit heures du matin, par un temps brumeux et voilé, eut lieu, dans le cimetière Montmartre, l'exhumation de Brascassat. Six personnes étaient présentes : M. Théodore Brascassat, M. Krafft, M. le docteur Renouard, M. Ricquier, artiste peintre, M. Louis Desprez, statuaire, et celui qui rappelle ce souvenir. Quatre ouvriers, grossièrement vêtus, transportèrent sur leurs épaules le corps de Brascassat, de la tombe provisoire dans laquelle il avait été déposé le 1*^"" mars 1867 au tombeau que son frère venait de lui faire élever. Un vieux prêtre, précédé d'un enfant portant une petite croix, marchait en tète du modeste cortège, qui répondait si bien aux volontés comme au caractère de Tartiste. C'était à ne pas se croire à Paris, tant cette cérémonie avait les dehors d'un enterrement de village. Après les dernières prières, les assistants jetèrent sur le cercueil des couronnes d'immortelles, et, plein d'émotion, m'avançant sur le bord de la tombe de mon illustre compatriote, au noiA de tous ses amis bordelais, je lui adressai de cœur le dernier adieu !

A deux jours de là, je revins seul dans ce recoin du

cimetière, la pierre tombale était scellée ; et, sur cette pierre, d'une extrême simplicité, ne portant qu'une croix fortement en saillie, je lus celte inscription :

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