BRASCiSSAT
» Tabbaye de Westminster, à peu près tous les ponts. » Je prends des omnibus au hasard, et Dieu sait comme » je trotte, et tout ça sans dire un seul mot, par la rai- » son toute simple qu'on ne me comprend pas et que je » ne comprends rien. Aussi j'ai l'air d'un Anglais et je » fais comme si j'étais très au courant de tout, sans » avoir l'air étonné. J'ai entrevu SaintrPaul, qui me » paraît être un très beau monument. Aujourd'hui, je » tâcherai d'y entrer, j'irai voir la galerie nationale et )> celles qui sont visibles, et puis je m'embarque pour » Rotterdam. Je tâcherai de faire quelques études à la » Haye; j'ai apporté des provisions de couleurs et de » papier pour cela. Ça me donne un peu d'ennui pour » les douanes; mais c'est égal, je serai content si je » puis rapporter quelque chose.
» A propos de douanes, celle-ci est bien mal organi* » sée. Je suis arrivé par le bateau à vapeur à 1 1 heures » du matin, et, à 5 heures, mon tour n'était pas venu » pour visiter mes effets ; il n'y avait que deux hommes » à examiner les bagages de* \%0 voyageurs, et il faut » tout défaire. C'est bien mesquin pour le grand peuple » commerçant. Quand j'ai vu ça, je me suis acheminé » vers l'endroit que Dantan m'avait indiqué, et hier j'ai » été chercher mes effets. Mais comme personne n'y » parlait français, je m'en suis tiré à la napolitaine, » sans essayer même de parler. J'en rirais si je pou- » vais au moins trouver un ami pour lui raconter )) mes embarras ; mais il n'en est pas ainsi : je me » promène solitaire au milieu d'un million et demi » d'individus. Je ne peux pas même savoir où je trou-
» verai du papier à cigarettes pour fumer et nie » désennuyer....
» 27 août. — Mon cher Ulrich, depuis que j'ai com- » mencé ma lettre, j'ai vu beaucoup de choses, et tou- » tes fort belles. D'abord, la galerie nationale, où il y » a des Claude (Lorrain) magnifiques et d'autres maîtres y> idem; une autre galerie, je ne sais laquelle, où il y a » des Paul Potter, des Hobbema, des Ruysdaêl, des Van » den Yelde, des Berghem, des Karel Dujardin, des » Guyp, etc., etc., et tout ça superbe, sans compter les » grands peintres d'histoire.
» J'ai vu le muséum et tous les grands parcs. Je ne » reviens pas de la grandeur et de la magnificence de » cette capitale. J'ai été voir M. Heyter, un des pein- » très distingués d'ici ; il m'a très bien reçu et m'a donné » une lettre pour M. Landseer, mais il est à la cam- » pagne dans ce moment. J'ai parcouru les galeries » avec le fils de M. Heyter, un petit jeune homme de D 1 5 ou 1 6 ans, qui est gentil tout à fait et parle très » bien français. J'ai été fort heureux d'avoir un inter- » prête. J'ai vu les sculptures du Parthénon; elles m'ont » bien intéressé! Quel style, quel goûtl Je vois qu'il y » a ici beaucoup de ressources pour ceux qui veulent » travailler.
» J'ai vu beaucoup de vaches et de moutons dans le » parc, mais je n'en suis pas aussi content que je Tes- » pérais. Au total, ça ne vaut pas les animaux de ton » pays.
» Un malheur n*arrive jamais seul, comme tu sais, » et le plus grand pour moi a été de ne pas te trouver
» ici. Mais voilà bien une autre histoire. J'ai pris à » Paris, chez M. M..., banquier, que Dantan m'avait » indiqué, une lettre de crédit de quinze cents francs ; » elle est adressée à Londres, à MM. M... et P..., mais » elle est imprimée et sans signature. De plus, ces D messieurs n'ont reçu aucun avis. Je ne conçois pas » cette négligence. De sorte que j'ai l'extrême plaisir » de passer pour un escroc et de me trouver presque » sans argent ; comme c'est agréable ! Moi qui voulais » partir demain ; car je commence à m*ennuyer prodi- » gieusement. Si ces messieurs persistent dans leur » silence, je me verrai obligé de te prier de me faire » passer quelque argent pour revenir en France, et » mon voyage est flambé.
» Tous ces messieurs, à Paris, m'ont chargé de te » faire leurs amitiés; Dantan, Desprez particulièrement. » Adieu, mon cher Uli'ich, du courage, de la santé et » du plaisir. Tu es heureux d'être avec des personnes x> que tu connais, ça encourage à travailler; aussi, » faut-il en profiter.
» Adieu, je t'embrasse mille fois.
» Écris-moi de suite, je t'en prie.
» R. Brasgassat.
» Je suis tellement ennuyé des contrariétés que n j'éprouve, que je renonce à travailler pendant mon » voyage. Si tu avais besoin de faire de grandes études, r> j'ai apporté ma grande botte de cartons et je te l'en- » verrais avec ma provision de couleurs, de sorte que » je ferai mon voyage plus rapidement, ne pouvant
» travailler. Écris-moi de suite à ce sujet; car, de toutes - » les manières, je ne veux pas rester longtemps ici. )»
De Londres, Brascassat se dirigea sur la Hollande, visitant les galeries publiques et particulières de Rotterdam, La Haye et Amsterdam. Il revint en France par la Belgique, en s*arrêtant quelques jours dans les villes d'Anvers, Louvain et Courtray, où il se mit en relation avec le peintre Robbe; puis à Bruxelles, où le baron de Romberg, amateur de tableaux, le présenta au célèbre artiste Verboeckhoven. Si rapide qu'ail été ce voyage, Brascassat dut en revenir Tesprit empreint des admirables œuvres qu'il avait étudiées, et je ne doute pas que, dans sa pensée, il ne conçût, dès lors, ces belles compositions qui devaient à jamais le classer parmi les grands peintres d'animaux. De retour à Paris, il regagna bien vite les champs de la Bourgogne. Là, vivant ' en présence des beaux modèles qu'il trouvait dans les étables ou dans les pâturages des châteaux du Faite et de Musigny, observant avec une patience fiévreuse les mouvements, les allures, Vesprit des bêtes, Brascassat continuait cette série d'études si remarquables de la collection Kraffl, desquelles pourtant il n'était jamais satisfait. J'en trouve une preuve nouvelle dans une lettre du 3 décembre 1835 (*) :
« Je puis dire que l'hiver a déjà été très rigoureux » dans les montagnes de la Bourgogne. Le froid a été » excessif. Outre cela, j'ai été un peu malade. J'ai » commencé trois ou quatre études, et je n'en ai pas
(^) Lettre à M. Clrich, datée de Musigny.
106 BRÀSGÀSSAT
» fini une seule. Tu penses bien que je n'aurai pas la » folie de croire que j'aurai quelque chose au salon; » mais, comme je te l'ai dit déjà, je ne veux pas cher- » cher à deviner les secrets de la Providence. Peut-être » c'est pour m'éviter des ennuis qu'elle s'est opposée à » l'exécution de quelques tableaux que j'avais eu le » projet de faire.... »
Et, plus loin, Brascassat rappelle en ces termes les impressions de ses derniers voyages :
« Je suis bien content d'avoir entrevu Londres. J'en » aurai toujours une légère idée. Le peu que j'ai vu des » artistes du pays ne m'a pas paru extraordinaire, tant » des anciens que des modernes, et ils me paraissent » systématiques. Du reste, c'est une grande nation qui » a de sérieuses qualités et capable de grandes choses, » et je serais curieux de bien la connaître. Je voudrais » savoir un peu la langue pour y retourner, et voir des » expositions, afin de bien juger les Anglais comme » artistes. Je connais bien mieux la Hollande : j'y suis » resté plus longtemps. C'est un pays que j'aime beau- » coup, qui m'a été on ne peut plus agréable à parcourir. » Les cabinets que l'on y voit sont admirables; leurs » peintres ont été toujours vrais, et en cela ils me » plaisent étonnamment. Le pays est joli aussi; je » compte en causer avec toi, puisque tu le connais. Si » j'avais pu m'y faire comprendre, je t'assure que je » n'en serais pas revenu de sitôt. A ta place, on m'y » verrait plus^ qu'ailleurs. J'espère aussi y revenir, et » pour plus longtemps. »
Brascassat y revint, en effet, en 1847; il n'y fit pas un long séjour, peignit fort peu, mais ne put se lasser d'admirer les chefs-d'œuvre de l'école hollandaise.
Au salon de 1 836 ne figurait aucun tableau de Brascassat. Bien qu'on ait déjà lu les motifs de cette abstention, je tiens à les rappeler de nouveau : « C'est pour » m'éviter des ennuis que la Providence s'est opposée » à l'exécution de quelques tableaux que j'avais eu le » projet de faire. » Des ennuis, disait notre peintre, et cependant, jusqu'à ce jour, les comptes rendus des salonniers n'étaient qu'une suite de félicitations et d'éloges, car nul artiste ne lui disputait la suprématie dans son genre. Les sujets de mécontentement ne pouvaient donc venir que de sa part; ce qui prouve, une fois de plus, combien il était difficile pour lui-même. A ce propos, je vais en donner un témoignage bien éclatant.
En cette année 1836, Brascassat se préparait à la composition d'un ouvrage important, qui mit le comble à sa réputation ; je veux parler de la Lutte de Taureaux. L'artiste était alors dans toute la plénitude de ses moyens ; sa santé, quoique constamment faible, lui permettait un travail soutenu. Eh bien ! voici comment il se jugeait, et ce qu'il pensait de ses œuvres :
c A Monsieur J. Ulrich, peintre^ à Zurich.
» Musigny, 25 novembre 1836.
» Je suis encore ici, mon cher ami, mais pour bien » peu, car je compte partir, dans deux ou trois jours, » pour Paris. Il en est temps, si je veux faire mon
» tableau avant le salon. Ainsi, il me serait impossible » d'aller en Suisse, comme tu me le proposes, et c'est » à mon grand regret. Tout ce que tu me dis me » donnerait bien envie de voir ce beau pays.
» Je m'aperçois tous les jours combien j'ai lort de » rester si longtemps à Paris. Les difficultés que j'ai de » peindre d'après nature en sont une preuve. Chaque » fois que je m'y mets, c'est comme un apprentissage à » faire ; je passe un temps infini avant de savoir com- » ment m'y prendre. Je voudrais bien changer ma » manière de vivre, mais il est bien Iriste d'aller seul » s'enfermer dans une métairie une partie de l'année ; » je ne m'en sens pas le courage.
» D'un autre côté, je ne puis pas toujours venir ici » pour faire une étude ; je ne peux pas faire \ 40 lieues, » et je ne veux pas être importun. D'après tout cela, » je pense sérieusement avoir une campagne ou petite » métairie dans les environs de Paris, que je pourrais » acheter ou louer, et dans laquelle il me sera facile » d'avoir cinq ou six bêtes qui me rapporteraient pour » leur entrelien ; et comme je suppose que cette acqui- » sition serait près de la ville, je pourrais facilement y » venir quand je m'ennuierais par trop, et je n'hésite- » rais pas non plus pour aller y faire une étude, puisque » ce serait chez moi, bien commodément, que je pour- » rais m'installer. Ce serait presque une partie de plaisir, » et je vois que je ne peux pas faire autrement si je » veux faire des progrès dans mon genre. L'occasion » (d'avoir des modèles) m'empêche de travailler; là j'en » aurai tous les jours, et puis je pense que la propriété
» rapportera les intérêts de Targent que je pourrai y » placer.
» Mais tout cela n'est encore que projet. Revenons » au moment qui nous appartient. Que fais-tu? Yien- » dras-tu bientôt nous rejoindre à Paris, et travailler » pour le salon? Écris-moi et donne-moi quelques détails » sur tes nouveaux projets. Dieu veuille qu'ils soient » suivant mes désirs ! Tu vas me trouver bien égoïste ; » mais, que veux-tu, Tamitié Test plus qu'on ne pense.
» Je t'ai déjà dit que j'étais sur le point de partir. Il » me tarde de commencer mon tableau. Cependant j'au- » rais encore des études à faire avant de m'y mettre. B » m'a été impossible de peindre les tètes et les extrémités » d'après nature. Il faut absolument du chic, puisqu'on )> est obligé de faire des choses que l'on ne voit pas. » En outre, un taureau en action n'est pas aussi noble » qu'au repos, et ne prête pas du tout comme dessin. » Tout cela me prouve le bon sens des anciens, qui ont » eu le tact d'éviter ce qui ne pouvait être rendu. Je » compte encore remédier à la mesquinerie de mes x> modèles, en faisant quelques pochades de masses » d'après des taureaux des environs de Paris, qui sont » en général très forts (*). Cependant, ce que j'ai fait » ici me servira beaucoup : ça m'a forcé de regarder et » d'étudier longtemps. Mais je suis fatigué d'être resté » sous une remise près de deux mois, et encore sans » avoir pu terminer deux études; c'est désolant.
(*) C'est à Trappes (canton de Versailles), chez M. Dailly père, que Braseassat fit de nouvelles études pour rachèvement de son tableau. (Note de M. Auteroche.)
» J'ai eu un froid de chien depuis un mois. La neige x> a couvert le sol pendant huit jours. Je pense que tu » n'as pas meilleur temps ; je crois même que ton pays » est bien plus froid encore. Viens donc à Paris passer » l'hiver; nous ferons une petite société avec Aurèle, » qui, je crois, aura sa sœur avec lui. Ainsi, ce sera » presque une petite république suisse, et qui n*aura )> pas à craindre de blocus.
» Adieu, mon cher Ulrich, viens-nous bientôt.
» Tout à toi.
» R. Brascassat. to
On ne se douterait guère, à la lecture de cette lettre, que l'artiste travaillât alors aux études préliminaires d'un tableau qui devait avoir les honneurs du salon de 1837. Dans les lignes qu'on vient de lire, pas une espérance de succès ne se dévoile ; mais on y trouve un hommage au bon sens des vieux maîtres, des regrets de n'avoir pu faire mieux, et l'aveu si plein d'humilité que renferme celte phrase : « Chaque fois que je me » mets à peindre d'après nature, c'est comme un apprenx> tissage à faire. » Ah! comme ces paroles sont une dure leçon pour ces petits peintres infatués de leur adresse, qu'ils prennent pour de l'habileté, et qui se complaisent devant leurs banales productions.
C'est à Paris que Brascassat peignit sa Lutte de Taureaux, le tableau le plus populaire de tout son œuvre. L'on vient de voir quels furent les modèles qui lui fournirent les éléments de cette toile si remarquable ; je vais, en reproduisant le passage d'une lettre que
m'écrit M. Aurèle Robert, décrire Tatelier ou plutôt la chambre dans laquelle Brascassat peignit ce tableau :
€ Je retournai en Italie, et ce n'est qu'après la
mort de mon frère (^), qu'ayant reçu la commande des copies de ses trois principaux tableaux, j'eus le désir de revoir Paris» et j'y passai les années 36 et 37, logé de nouveau à la rue de Navarin, à côté de mes bons amis Ulrich et Brascassat, qui habitaient la même maison, ainsi que M. S. Henry Berthoud. Ulrich quitta Paris avant moi, pour venir se marier à Zurich, et c'est alors que je vis Brascassat presque chaque jour, et que je pus jouir de ses rares mérites comme homme et comme artiste. Je l'ai vu peindre sa Lutte de Taureaux, dans sa chambre à coucher ('), à une seule fenêtre, qu'il préférait à l'autre plus grande, parce qu'elle était plus chaude, et parce que sa santé, déjà fort délicate, l'obligeait à de grands ménagements, car il était fort sensible au froid. Je ne me lassais pas d'admirer ces belles études, et il me permettait de stationner et de , causer longuement pendant qu'il peignait. Il y avait là, dans un coin sombre, une certaine étude de la tête coupée de Fieschi, que M. Berthoud lui avait fourni l'occasion de peindre d'après nature.
Cette dernière peinture est tellement en opposition avec le caractère de Brascassat , que, sans la lettre de M. Aurèle Robert, j'allais oublier d'en parler. Se représente-t-on le peintre de silencieux et mélancoliques pâturages ou de groupes d'agnelets bêlants, face à face
(*) J'ai rappelé déjà que Léopold Robert mourut à Venise, le SO mars 18il5.
(') « Quant au tableau du Combat, que de fois m'a-t-il dit ravoir peint n dans une chambre de huit pieds, la toile en travers, i» (Lettre de M. Auteroche.)
avec une tête de supplicié? Et pourtant cette peinture est sans contredit œuvre de maître. A ce titre, elle mérite bien que je raconte comment elle fut peinte. Prévenu du supplice de Fieschi et de l'occasion qui lui était offerte de peindre la figure de ce grand criminel, Brascassat se rendit, le 20 février 1836, à Thôpital de la Salpêtrière, où il trouva le peintre LépauUe, et plusieurs médecins qui se disposaient à faire Tautopsie de cette tête. Afin de mieux éclairer son modèle, Brascassat le prit dans ses mains pour le ^ placer plus convenablement; mais Tun de ses doigts s'étant introduit dans la gorge toute sanguinolente, notre peintre ressentit un tel frissonnement, qu'il pensa s'évanouir et ne pouvoir exécuter son travail. Enfin, l'amour de l'art l'emportant sur son émotion, il oublia l'horreur de son sujet, et peignit d'un seul jet, en trois heures, cette hideuse figure, qui rappelle la brosse fougueuse de Géricault (^).
Cette tête de Fieschi, que le talent fait admirer malgré son aspect repoussant, n'est connue que de peu de personnes; car Brascassat ne la montrait qu'avec discrétion, et ne supposait pas qu'un jour viendrait oii cette étude, d un réalisme si saisissant, serait peut-être préférée à quelques-uns de ses tableaux consciencieusement achevés.
Mais alors le goût public, celui des artistes et du jury des beaux-arts, ne regardaient pas comme devant être exposées les esquisses et les ébauches prestement enlevées; ces ouvrages, si remarquables qu'ils fussent, ne
(^) Le moi est vrai, mais il nVtt pas de moi; je le restitue à MM. Bonnat et de Chennevière».
SA VIE ET SOiN OEUVRE. 173
sortaient pas de l'atelier. De là, bien sûrement, l'absence aux Expositions d'une peinture qui, de nos jours, exciterait les convoitises de bien des artistes et d'un plus grand nombre d'amateurs.
Je reviens à Tune des œuvres les plus importantes de Brascassat : la Lutte de Taureaux, qui fut le succès le plus complet du salon de 1837. La foule se renouvelait sans cesse devant cette toile ; « des éloges unanimes » saluaient ce tableau, objet d'admiration pour les artis- » tes et pour le vulgaire. » Ces applaudissements, venus de toutes parts, valurent à Brascassat la croix de la Légion-d' Honneur (*); et les cinq autres tableaux qui formaient, avec celui de la Lutte, l'ensemble de son exposition, donnèrent à l'artiste, déjà célèbre, l'éclat et le renom d'une grande et légitime popularité.
(*) Cette nomination lui fut annoncée le 17 août 1887 par M. le comte de Montalivet, intendant de la liste civile; mais l'ordonnance royale est datée du 9 août de la même année, et le brevet, signé par le grand chancelier, maréchal comte Gérard, est du 25 mars 1839. Sur ce brevet, Brascassat est qualiflé de peintre de genre.
BRASCAi^SAT, SA VIE ET SON OEUVRE. l75
L'ATELIER DE CLIGNANCOURT. — NOUVEAUX VOYAGES DE BRETAGNE ET D'ITALIE. — LE CRITIQUE DU. CONSTITUTIONNEL. — NOMINATION DE BRASGASSAT A L'INSTITUT DE FRANCE.
Après le beau succès de 1837, l'apogée de sa réputation populaire, Brascassat exposa deux œuvres importantes au salon de 1838, qui de nouveau lui concilièrent Tadmiration du public et des artistes (Le Loup et une Nature morte). Mais aussi n'était-ce pas sans porter de rudes atteintes à son organisation délicate qu'il se livrait avec tant d'ardeur à l'étude. De là cette plainte qu'il exprimait à l'un de ses amis de Bordeaux : a Mon x> travail me préoccupe beaucoup, et l'état maladif dans x> lequel je suis presque constamment m'ôte tout cou«- » rage (^]. » Ah I qu'il y a loin de cette humeur inquiète et souffreteuse de notre artiste à la vie brUlante ou joyeuse de ces grands peintres animaliers de la Hollande : Berghem, Paul Potter et Karel Dujardin. Il faudra bien, plus tard, tenir compte de ces diverses situations d'esprit, si l'on veut être juste dans l'appréciation et la comparaison de ces maîtres entre eux.
Je viens de parler de ce nouveau drame des champs, intitulé Le Loup, scène pleine d'épouvante et de mou-
(*} Lettre de Brascassat à M. Victor Mialhe, du 20 novembre 1888.
vement; j'ajouterai : c'est dans Tatelier du sculpteur Desprez que Brascassat fit des études d*après un loup que lui avait procuré, non sans difficultés, M. de La Gastinerie (*).
Vers la fin de cette même année, Brascassat réalisa Tun de ses rêves les plus chers, dont fl parlait dans sa lettre du 25 novembre 1836 : « Je pense sérieusement » avoir une maison de campagne ou petite métairie, et » dans laquelle je pourrais avoir cinq ou six bêtes. » Le lieu où s'élevait cette petite maison, alors assez éloigné de la ville pour donner à l'artiste le calme et la solitude qu'il aimait tant, est aujourd'hui compris dans la grande cité; mais, en 1838, le voisinage du château de M"®Ozanne (actuellement le Château-Rouge)^ pouvait être accepté comme une véritable retraite. Au-dessous de ce château se voyaient une petite prairie et une étable ; l'habitation du peintre donnait sur l'avenue ou chaussée de Clignancourt, au pied de la butte Montmartre, et dominait la plaine de Saint-Denis. Là Brascassât peignit des moutons, des chèvres, des vaches et des taureaux, dont j'ai retrouvé l'énumération dans l'inventaire des cartons de l'artiste. Aussi, puis-je dire qu'après le Faîte et Musigny, c'est de ClignancQurt que proviennent ces magnifiques études qui feront de la collection de M. Krafft une galerie des plus intéressantes et des plus instructives.
Malgré la satisfaction d'avoir enfin son doux chez lui et de vivre pour ainsi dire sous le même chaume
(>) On doit se rappeler que M. de La Gastinerie fut un des premiers amateurs bordelais qui s'intéressèrent aux travaux de Brascassat.
que ses modèles, Tarlisle ne renonça pas aux voyages, le meilleur des spécifiques pour égayer un peu ce cœur constamment « fermé aux enthousiasmes joyeux. »
En 1839, Brascassat se dirigea sur le département de la Loire-Inférieure, accompagné de son ami le paysagiste Léon Fleury. C'était pour la deuxième fois qu'il revoyait la Bretagne, si bien faite pour Tinspirer. Déjà, vers 1835, il avait rapidement parcouru la presqu'île armoricaine, en compagnie d'un autre de ses amis, un homme de lettres, Henry Berthoud. Mais, en 1839, Brascassat fit un séjour de deux mois au château deCasson (^), résidence d'été deM.Urvoy de Saint-Bedan. Il étudia, dans les fermes et dans les pâtis de ce beau domaine, des animaux, des chemins verts, des ajoncs en fleurs et de vieux troncs de chênes couchés dans des champs de genêts.
C'est à Casson que Brascassat peignit l'étude qui lui servit pour le Taureau brun du musée de Nantes, et c'est d'après les esquisses peintes faites dans ce voyage, qu'a été exécuté le tableau qu'il exposa en 1841 à La Haye, sous le titre de Paysage en Bretagne avec du bétail, et qui lui fit obtenir un diplôme d'honneur (^). Enfin, c'est encore dans ces campagnes bretonnes que l'ar-
(*) Le ch&teau de Casson ou le Plessis de Casson, canton de Nort (Loire- Inférieure), appartenant aujourd'hui à M. )^ comte de Bouille, gendre de M. de Saint-Bedan, est une ancienne terre et seigneurie dont on connaît les possesseurs depuis le XUI* siècle. (Voir Essai sur le DicUprmctire des Terres et des seigneuries comprises dans Vancien comté nantais, par £. de Gornulier, 1857. Paris, Bumoulin, p. 224.)
(*) Le certificat de cette récompense porte que Brascassat avait obtenu précédemment une médaille d'argent à l'exposition de La Haye, en 1889.
178 BRASGASSAT
liste « médita la belle et audacieuse pensée de son Lion combattu par le- fils de Charles Martel (*). »
A propos d'un des tableaux que je viens de nommer (Le Taureau brun), je crois pouvoir me permettre une petite indiscrétion, dont, j'ose le croire, ne me sauront pas mauvais gré mes collègues de la commission de surveillance du musée de Nantes.
. Dans les archives de cette commission se trouve une lettre de M. de Saint-Bedan que je vais reproduire. . D'abord, elle sera comme une nouvelle preuve de l'intérêt que portait à sa ville natale ce véritable ami des arts, et surtout elle prouvera que le musée de Nantes était bien digne d'être le plus riche des musées de France en <£uvres de Brascassat, puisque ses administrateurs sont les seuls qui aient fait directement une commande à l'artiste.
« Paris, 80 mars 1840.
» Monsieur (*),
j> Je suis enfin parvenu à obtenir de M. Brascassat une promesse définitive; il doit commencer sous peu de jours le tableau que la commission du musée de Nantes désire avoir de ce maître. J'espère que nous aurons à nous féliciter de cette acquisition. Le prix sera toujours de 3,000 francs, bien que les tableaux de la dimension qu'il
doit avoir lui soient payés 4,000. Chaque jour, il reçoit
de nouvelles demandes. L'étranger arrive, il apprécie son beau talent; aussi avons-nous bien fait de saisir roccasion
(I) Camille Mellinet, la Commune et la MiUœ de Nantes, t. UI, préface, p. 6, (*) M. Bederi, alors Conservateur du Musée de Nantes.
d'enrichir, à un prix modéré, notre musée d'une bonne et belle chose.
» Veuillez faire connaître à ces messieurs le résultat de mes démarches. Heureux si j'ai répondu à la confiance dont ils ont bien voulu m'honorer.
B Veuillez faire agréer à nos collègues l'assurance de ma considération la plus distinguée, et recevez pour vous mes compliments empressés.
» Urvoy de Saint-Bedan. »
En 1840, à la direction des Beaux-arts, au Louvre, comme à radministration municipale de Bordeaux, personne ne s'occupait de Brascassat. J'excuse à la rigueur l'administration parisienne, mais peut-on pardonner à la municipalité de Bordeaux I
En cette même année, vers l'automne, Brascassat visita les montagnes du Jura. Une lettre de M. Aurèle Robert me fait saisir au vol le souvenir de ce voyage : c( Me trouvant dans mon endroit natal et dans ma » famUle; à la Chaux-de-Fonds, canton de Neuchâtel, » en 1840, j'y reçus la visite de Brascassat, qui passa » un ou deux jours avec nous. Il nous arrivait de Bour- » gogne, où M"*® Ghampy avait un beau domaine. Cette » dame l'avait chargé de lui faire l'acquisition de quel- » ques belles vaches. Nous l'accompagnâmes en famille » dans un vallon situé à quelque distance de la Chaux- » d^Fonds, où se trouvait une grande laiterie tenue » par des Anabaptistes. Il trouva là ce qui lui con- » Venait. »
Ces diverses pérégrinations ne doivent pas me faire
180 RRASCASSAT
oublier qu'à cette époque Brascassat exposa son Parc de moutons dans le midi de la France, tableau très probablement fait d'après les études de son voyage à Toulouse, en 1834. Je trouve, dans le journal Y Artiste {^), l'analyse de ce tableau, par un littérateur d'un goût incontestable, Jules Janin; aussi, ne puis-je m'empêcher de rééditer cette intéressante appréciation.
m M. Brascassat n'est rien moins que poétique ; l'idylle ne lui convient guère, et pourvu qu'il soit vrai, que lui importent les rêves aimables de Théocrite et de Virgile? Voici donc, au milieu d'un chaud pâturage du midi de la France, de véritables moutons ; mais si vrais, si épais, si encroûtés, si bêles! L'idylle n'a rien à y voir. A l'aspect de ces animaux bêlants et encroûtés, M"' Deshoulières prendrait son flacon d'éther. En efiet, approchez-vous et regardez, à travers cette enveloppe touffue, suinter la graisse de Tanimal; vous sentez le suint d'une lieue. M. Brascassat n'a rien fait de plus vrai que ses moutons. Peut-être bien que le paysage manque d'étendue, mais tout cela est chaud, vigoureux et simple; mais, encore une fois, M. Brascassat s'est surpassé lui-même. Ces moutons-là me rappellent un mot de M. Thiers, il y a cinq ans : il était alors, comme aujourd'hui, président du Conseil, et il avait dans le jardin de l'hôtel des affaires étrangères, un affreux bélier, presque aussi laid que celui de M. Brascassat, avec lequel il se battait en duel tous les jours. Pardieu ! lui dis-je, vous devriez bien faire laver et peigner cet animal. Y pensez-vous, répondit-iU les moutons blancs ne sont pas dans la nature. A ce compte,
(*) L'Artiste, année 1840, p. 255.
H. Thiers sera un des grands partisans des moutons do M. Brascassat. »
Sur une sorte de livre de raison, écrit par notre peintre, je n*ai trouvé pour les années 1841 et 184S, que des notes bien laconiques : a (1841) Mauvaise année. — (1842) Rien de remarquable. Exposé tableau de M. Fould. Amélioration de fortune. » Si brèves que soient ces notes, je crois pouvoir les compléter.
En 1841, Théodore Richard, dont il n'a pas été question depuis longtemps, bien que sa correspondance avec son illustre élève fût toujours des plus régulières, menait à Toulouse une existence relativement précaire, si Ton se reporte au temps de son séjour à Roquebelle. Brascassat en gémissait profondément et faisait de son mieux pour relever le moral attristé de son ancien protecteur.
Je ne sais si M"^ Louise Arnal réalisera son projet de publication ('), mais il est certain que dans cette correspondance doivent se trouver les causes des délicates et douloureuses inquiétudes de Brascassat, et les raisons qui lui faisaient donner à Tannée 1841 la qualification de mauvaise.
Le catalogue du salon de 1842 désigne deux ouvrages de Brascassat sous le même titre : Paysage et animaux. Mais Tun, dont les dimensions atteignent le plus grand développement qu'ait donné Tartiste à ses tableaux, doit être désigné par le groupe du premier
(1) Lettres de Brascassat à T. Richard, de 1826 à 1859. Il en a été déjà question, chapitre IV, page 101.
182 BRASGASSAT
plan : Taureau léchant une vache. Cette composition, d*un aspect large, imposant, magistral, avait été commandée par M. Louis Fould, au prix de 9,000 francs, prix fixé, non par T artiste, mais par un de ses amis, M. Ricquier.
Cette œuvre, comme les précédentes, eut les honneurs du salon. Plusieurs journaux en parlèrent en termes fort élogieux (^), et couvrirent les clameurs sourdes de l'envie qui commençaient à s'élever contre la reputalion du grand peintre.
Eh bien, si ce n'est V amélioration de sa fortune, dont il fait un si noble usage, Brascassat ne voit dans les événements de sa vie rien de remarquable. Ces trois mots donnent la mesure de son excessive humilité. Aussi, de cette époque, où personne ne lui contestait
la supériorité qu'il avait dans son genre, j'ai vainement
recherché quelques indices d'une satisfaction d'esprit qui eût été bien naturelle, et n'ai jamais surpris un élan d'amour-propre.
En 1843, le 34 octobre, mourut à Bordeaux le père de Brascassat, le vieux père Raymond , l'ancien soldat de la République et de l'Empire, qui avait été si fier de voir la croix d'honneur sur le cœur de son fils.
L'année 1843 fut une année de repos et de deuil. Brascassat, pour se distraire de ses travaux et réchauffer son organisation, que glaçait une vieillesse précoce, voulut revoir l'Italie méridionale : Rome et Naples, deux noms qui devaient le rajeunir de quinze ans.
(*) Mercure de France, 15 mars 1842, — la Quotidienne, 1" avril 1842.
Mais quand il revit ces belles campagnes, qui bien certainement n'avaient pas changé depuis 1829, ses impressions premières né se renouvelèrent plus, et soit découragement ou persuasion de ne pouvoir rendre le grand caractère des paysages italiens, Brascassat se croisa les bras et se complut dans une muette admiration. Gela ne veut pas dire qu'il admira cette fois l'Italie d'une façon toute platonique, les notes de ses portefeuilles me démentiraient (^) ; seulement, les travaux rapides qu'il fit alors étaient plutôt des souvenirs qu'il désirait rapporter de son voyage que des études destinées à l'achèvement de tableaux projetés.
Peu après son retour en France, notre peintre apprit une poignante nouvelle. Le 17 octobre 1843, mourait, à son château de Bourgogne, M. de Musigny. « Bon )» ami, disait-il, chez lequel j'ai fait mes premières études » d'animaux. » La reconnaissance, chez Brascassat, avait des proportions infinies; aussi déplora-t-il la perte de cet homme généreux, qui avait eu pour lui tant de bonté et d'affection. Puis, ce deuil effaça les quelques rayons de soleil que l'artiste avait rapportés de Naples; il revint à son atelier de Clignancourt plus triste encore qu'il n'en était parti. Je lis dans une lettre à Théodore Richard, datée du %S novembre 1844, ces lignes empreintes d'une profonde douleur morale : <c Faible, souf- » frant, me sentant vieillir avant l'âge, j'ai parfois bien D du découragement. Enfin, il en sera ce que Dieu
(*) Le carton L porte pour titre : Dernier voyage â^ltalie, 1848. Toile de 6. — M études. Toutes ces études sont désignées par des noms de villes et de villages du golfe do Naples ou de la campagne de Rome.
ISft BRASCASSAT
» voudra ! ... » Ces paroles expliquent l*absence de ses œuvres au salon de 1844 et le peu de travaux qu'il fit cette année.
C'est au mois d'avril 1845, à mon arrivée à Paris, que, pour la première fois, je vis Brascassat, rue de l'Arcade, 32, où se trouvait son atelier de ville. Porteur d'une lettre d'introduction que m'avait remise, à mon départ de Bordeaux, mon vieux professeur de dessin (^), je sonnai timidement à la porte du grand artiste, qui, sans plus de façon, me l'ouvrit lui-même. Je lui présentai ma lettre, et, pendant qu'il en prenait connaissance, je pus, avec toute la curiosité d'un jeune provincial, examiner à mon aise l'homme dont j'avais si souvent entendu parler et que mon imagination avait entouré de tant de prestige. Je ne crains pas de l'avouer, je fus très grandement surpris.
Brascassat avait alors quarante et un ans; il était d'une taille au-dessous de la moyenne, étroit d'épaules, et légèrement incliné. Sa figure osseuse portait les traces de la variole qu'il avait eue dans son enfance ; son front, bien développé, était garni de cheveux noirs et relevés; mais sa barbe en collier, peu fournie, et ses moustaches coupées en brosse, présentaient quelques mèches grisonnantes ; les yeux seuls avaient conservé toute leur jeunesse, le regard était par moment plein d'animation.
Ce qui me frappa surtout, c'était la maigreur de ses mains, sillonnées de veines saillantes. Brascassat était
(») Dubourdieu (J.-B.). Voir la noie 1 de la page 6, chapitre 1'»^.
vétu d'une vareuse rouge, tel qu'il s'est peint dans son portrait offert à M"* Paulinier.
Après avoir observé l'artiste, j'examinai l'atelier, presque dénudé : l'aspect en était glacial. Je remarquai seulement une série de petites copies d'après les grands mattres hollandais, et d'une extrême vérité de ton (^) •
La lecture de la lettre étant achevée, tout en roulant une cigarette entre ses doigts, Brascassat m'adressa d'une voix douce plusieurs questions, entrecoupées d'une petite toux sèche. Il me parla surtout de sa vieille mère et de ses anciens amis de Bordeaux. ... Ce premier entretien fut court ; mais V accueil avait été bierir veillant, sous une apparence très froide. Je souligne intentionnellement ces mots, car ils s'adressent aux rares personnes qui traitaient l'artiste de fier et de vaniteux : ces personnes-là ne savaient pas apprécier Brascassat ; elles ont pris son extrême réserve pour de la fierté, et sa froideur habituelle pour de l'indifférence.
Le lendemain de cette visite, j'allais au Louvre, où se tenaient alors les Expositions annuelles, et j'y comptais cinq tableaux de Brascassat. La Vache attaquée par des Loups était placée dans le grand salon carré ; pour mieux dire, le salon d'honneur.
Jusqu'à présent, je n'ai enregistré que des succès et des éloges ; mais la vie de mon cher peintre ne serait pas complète si je ne rappelais pas les critiques inju-
(0 1^ Marine do Van den Velde, 2<> le Lac de Berghem, 3« le Buisson, le Coup de soleil après la pluie et la Tempête, de Riiysdacl. Ces petites copies appartiennent à M. G. Kraflt.
186 BRASGASSÀT
rieuses dont il fut abreuvé. L'outrecuidance de certains salonniers, dans l'appréciation des œuvres de Bra^cassat, prouve surtout l'esprit de coterie dont ils étaient animés, et, par suite, leur aveuglement. Du reste, on ne discute jamais avec tant d'ardeur que les hommes pourvus de mérite ; le nombre et l'emportement de leurs ennemis sont toujours en raison de leur valeur ou de leur puissance. Mais enfin je tiens à donner un spécimen de cette littérature présomptueuse, enivrée de suffisance et d'orgueil, et qui prétendait dispenser avec une autorité souveraine (souverainement ridicule) les arrêts d'une justice infaillible.
Voici ce qu'on lisait dans le Constitutionnel : « Nous sommes assez embarrassé avec M. Brascassat; non pas à cause du peintre, mais à cause de l'homme, qu'on dit d'un caractère modeste et contemplatif. On ne croirait jamais, à voir cette peinture mesquine et superficielle, que l'auteur se replie en soi-même et médite ses impressions. Cependant, comme nous ne sommes pas ici pour nous faire des compliments, mais pour étudier l'art véritable, pour en exposer les principes et les résultats, il faut oser dire ce qu'on pense. La liberté de la critique est la condition première de la liberté de l'art.
» M. Brascassat nous paraît en dehors de la tradition de tous les maîtres, et absolument privé d'un sentiment vivace et original, outre que son exécution est la plus faible et la plus commune du monde. Il ressemble, par la débilité de son style et de sa pratique, à tous ces mauvais peintres petitement adroits, dont Bruxelles et
La Haye nous envoient les ouvrages, que les amateurs ont le mauvais goût de payer fort cher....
» M. Brascassat a exposé cinq tableaux, dont le principal est une Vache attaquée par des loups et défendue par des taureaux, à Tangle gauche du salon carré. On disait derrière moi qu*il avait fait tuer une vache dans son atelier, pour étudier cette agonie dramatique. On disait aussi, dans l'ancien temps, que Michel-Ange avait fait crucifier un homme en cachette, pour modeler son Christ à la croix. La sculpture même de Michel-Ange ne valait pas le sacrifice d'un homme; mais, en conscience, la peinture de M. Brascassat vaut-elle la mort d'une vache?
La petite vache terrassée et bêlante est déchirée à la gorge par de petits loups, tandis qu'à droite un petit taureau se précipite à son secours, tandis qu'à gauche un autre petit taureau blafard culbute un petit loup gris.' Les autres petits loups se sauvent dans un petit bois, comme de petits rats effrayés, dans un petit trou. Ces loups pour rire ressemblent, en effet, aux petits rats des champs qu'on appelle des mulots, et qui se blottissent sous des herbes sèches. Tout cela tiendrait, taureaux, vache et loups anodins, dans ime boite en bois blanc, comme on en donne aux enfants le \^^ janvier. Les animaux, les arbres, les maisons de M. Brascassat, ont le même type et la même grandeur que ces charmants jouets qui nous viennent, je crois, de la Suisse dans des chalets en miniature, et qu'on range sur un guéridon pour l'ébahissement des petits enfants riches. »
188 BRâSGâSSÂT
Il y en a deux pages encore dans ce goût-là, pour arriver à cette pédantesque conclusion : M. Brascassat est un faux bon peintre, suivant Texpression de Diderot. Ahl bien sûrement M. Thoré-Burger ou M. Burger- Thoré (l'un vaut l'autre ) venait de boire avec excès lorsqu'il écrivit les méchantes lignes qui précèdent; car ces lignes ne démontrent pas l'esprit délicat et persuasif d'un vrai critique d'art, mais l'insolence et le dénigrement d'un prôneur de coterie. Je vois d'ici ce rabaisseur de réputation, sortant de table, après avoir chanté Béranger :
Une pauvre petite armée
Marche au bruit de petits tambours.
Et de là, partant en guerre, Monsieur Thoré croit anéantir le mérite des œuvres de Brascassat en parodiant la chanson satirique du poète célèbre auquel il avait dédié son Salon de 1845 (^).
En opposition avec les lignes précédentes, je ne puis mieux faire que de rappeler ce que disait im critique par excellence d'un autre « régent du goût dans les arts » : « Quel ton hautain que le sien I Dans l'appréciation de » ces œuvres spéciales où le procédé est toute une » science, où l'exécution tient une si grande place, et » qu'un littérateur, c'est à dire un homme qui n'a » jamais touché le pinceau ni le ciseau, ne doit, ce » semble, aborder qu'avec une circonspection extrême.
0) Salons de T. Thoré, 1844 -1845 -1846 -1847- 1848, avec une préface par W. Burger (pseudonyme de Théophile Thoré). Paris, librairie internationale, 18«8, p. 147.
» quelle outrecuidance ! . . . Tout peut se dire ; toutes les » opinions sincères ont le droit de sortir et de s'expri- » mer; il y a certes lieu, pour des critiques doctes et » fins, de disserter longuement et de faire mainte dis- » tinction ; mais le ton de Gustaye Planche, à propos » d'Horace Vemet » (comme celui de Théophile Thoré, à propos de Brascassat), <c ce ton est d'une insolence et » d'une fatuité vraiment ineffables.... Combien j'aime, » au contraire, ces esprits aimables et sensés qui, ayant » pratiqué un art par eux-mêmes et en sachant les dif- }» ficultés et tous les périls, sont modestes et mesurés » quand ils entreprennent de juger, dans un art voisin » et différent, leurs confrères, leurs supérieurs ou leurs x> semblables {^)\ y>
Peuirètre mes lecteurs me reprocheront-ils de ne pas avoir imité la modération de M. Sainte-Beuve. Mais, homme du Midi, je n'ai pu rester impassible à la lecture de cette critique suffisante et de parti pris. Après tout, comme je suis ici pour écrire l'histoire d'un artiste véritable, et non pour faire des compliments à M. Thoré, il faut oser dire ce qu'on pense.
Cet article émut vivement Brascassat. « Les injustices » de la critique, écrivait M. Emile Forgues, même celles Tf> qui, par leurs excès, se recommandaient à son dédain, V le troublaient profondément. Mais enfin, semblait-il n se demander, si par hasard ils avaient raison 1 Et x> alors des craintes infinies sur le haut prix qu'obte- D naient ses ouvrages. — Ne faut-il pas quils soient
(*} Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis : Horace Vemet, t. V, p. 70, 79, 79.
» fous, pour payer si cher des toiles qui peut-être, d'ici » à vingt ans, ne vaudront plus rien? — Il vous disait » cela très posément, avec une parfaite bonne foi, et » sans jouer à la modestie (^) . »
Cependant, par un heureux contraste, c'est au moment où les partisans de la nouvelle école se livraient envers Brascassat à des attaques injustes et passionnées, que TAcadémie des Beaux-Arts Tadmit à siéger dans ses rangs.
En 1846, la mort du paysagiste Bidauld (^) laissait vacant un fauteuil à l'Institut de France. Bien plus encore que notre peintre, ses amis songèrent à cette élection d'académicien; ils réunirent tous leurs efforts pour triompher de la modestie de Brascassat, en le contraignant aux visites officielles imposées à tous les candidats, démarches qui lui coûtaient extraordinâirement. Au nombre des personnes qui, dans cette circonstance, déployèrent le plus de persuasion et d'autorité morale, je dois nommer d'abord M. Dumont, statuaire, membre de l'Institut, et M*"^ Champy de Boizerand, qui avait pour son ancien protégé toute l'affection d'une mère, et ne cessait de lui représenter combien il était digne du fauteuil académique. Il faut dire encore, et cela vient fort à point, que les membres de l'aréopage artistique chargés alors de l'admission des tableaux aux Expositions du Louvre, exprimaient hautement leurs plus vives sympathies lorsqu'ils avaient sous leurs yeux
(^) GaseUe des Beaux-Arts, 1868, p. 588.
(*) Né à Carpentras le 16 avril 1768, membre de l'Institut le 19 avrU 1828, mort à Montmorency le 80 octobre 1846.
les œuvres de Brascassat. M. Louis Cabat (') a publié le récit suivant, qui m'a été confirmé par plusieurs artistes (^] : «Au Louvre, quand ses tableaux passaient » devant le jury, car à cette époque il n'y avait pas » d'exception pour les exposants, il s'élevait parmi les y> jurés un concert d'admiration. Un jour, M. Granet (') D se leva, et, ôtant son chapeau ; Messieurs, s'écria-t-il, X» devant de telles peintures il faut se découvrir 1 x>
Gomme on le voit, les amis du peintre ne se livraient pas à une prétention téméraire en l'engageant à se présenter à l'Institut, et le résultat du scrutin prouva que leur affectueuse intervention était parfaitement justifiée.
Brascassat fut élu le 28 novembre 1846 (^). Son installation eut lieu le samedi 5 décembre suivant. Le monde des arts ratifia le choix de l'Institut, mais nulle part cette nomination ne fit plus d'effet qu'à Bordeaux. Enfin, les Bordelais (bien entendu, je ne parle ici que de ceux qui pensent et qui ont au cœur le sentiment de l'honneur du pays) voulurent bien accepter alors comme un artiste sérieux celui qui avait été le petit faubourien de Sainte-Groix, le lauréat de 18S5, le méconnu de 1838, et qui depuis était resté tout à fait oublié de la msgorité de ses concitoyens.
Dans le procès-verbal de là séance tenue par le
(>) KoUce sur Brascasiot, p. 7.
(>) MM. Auguste Dumont et Mène.
(^ Granel (Fradçois-Marius), né à Aix (en Provence) le 17 décembre 1775, membre de rinstitut le 8 mai 1830, mort dans sa ville natale le SI novem'» bre 1849.
(^) Voir aux Pièces justificatives le tableau du recensement des votes, qui démontrent comment se répartirent les voix dans cette élection.
Conseil municipal de Bordeaux le 11 décembre 18i6, se trouve le passage suivant :
« Un membre désire que la ville de Bordeaux donne D une preuve de son estime pour le talent d'un peintre, » notre compatriote, M. Brascassat, en lui commandant x> un tableau qui serait placé dans notre Musée. M. Bras- » cassât est l'un des peintres les plus distingués de » France ; il vient d'être appelé à l'Institut. N'eslr-il pas i> étonnant que sa ville natale ne possède de lui que des » ouvrages dont il a fait hommage, et qui datent d'une » époque à laquelle son pinceau n'avait pas encore » atteint toute sa vigueur?
» M. le Maire répond que le vœu de l'honorable i> membre est rempli, car M. le Ministre de l'Intérieur » a bien voulu, sur la demande de M. le Maire, com- » mander à M. Brascassat un tableau pour le Musée de » Bordeaux (*). »
Le journal la Guienne, dans son numéro du 1 7 décembre 1846, après avoir publié le procès-verbal dont je viens de donner un extrait, le faisait suivre de ces réflexions : <c Quelques membres du Conseil municipal, » jaloux de voir Bordeaux donner à cet artiste éminent » des témoignages de ses sympathies et de son admira- » tion, ont demandé que la ville cherchât à obtenir de » M. Brascassat un tableau destiné à prendre place dans » notre Musée ; mais M. le Maire était allé au-devant de D ce désir, en obtenant de M. le Ministre qu'il comman- » dât à M. Brascassat le tableau demandé. Nous félici-
0) Inâieatew (journal !')> n® du 18 décembre i846.
» Ions M. le Maire de cette heureuse initiative, en même » temps que nous ne saurions trop applaudir à la pensée » qui a dicté cette réclamation aux membres du Conseil » municipal. »
C'est une curieuse anecdote que cette commande de
tableau, et sans les documents que j'ai eu le bonheur
de posséder, la légende aurait pris la place de l'histoire
vraie. Je vais donc, sans me préoccuper des petits
amours-propres que je pourrai froisser, dévoiler tous les incidents qui se rapportent à cette demande si malencontreusement faite.
On doit la vérité surtout à ceux qu'on aime.
LETTRES RELATIVES AU TABLEAU DESTINÉ AU MUSÉE DE BORDEAUX. - NOUVEAUX VOYAGES DE BRASCASSAT EN HOLLANDE, A BORDEAUX, A TOULOUSE, EN ECOSSE. — SES NOMBREUSES COMMANDES, SA CORRES- PONDANCE ET SA DERNIÈRE EXPOSITION.
Pour bien faire saisir toutes les nuances -de cette histoire, je suis obligé de revenir sur mes pas.
Vers 1845, sur la demande de M. Duffour-Dubergier, maire de Bordeaux, M. le Ministre de Tin teneur (^) promit un tableau pour le Musée de la ville. L'œuvre promise était d'Eugène Delacroix (*) ; mais cet artiste fit de vives instances pour que son tableau fût offert au Musée d'une autre ville, envers lequel le célèbre peintre avait pris des engagements. Sur ces entrefaites, M. Duffour-Dubergier revint à Paris, et s'entretint avec M. Gavé, directeur des Beaux- Arts, du moyen de dédommager la ville de Bordeaux du précieux tableau qui lui avait été promis. C'est alors que M. Duffour eut la pensée de demander une œuvre de Brascassat en échange de celle d'Eugène Delacroix (^). M. Gavé s'empressa de
(1) M. le comte Duchàtel,
(*) Eugène Delacroix n'était pas bordelais ; mais il se rattachait à Bordeaux par le séjour qu'il y lit dans sa jeunesse, alors que son père était Préfet de la Gironde.
(') Tout ce récit est écrit, pour ainsi dire, sous la dictée de BI. 1). Maggesi, statuaire de la ville de Bordeaux ; détails qu'il me dit tenir de M. DufTour- Dubergier lui-même, avec lequel il eut, pendant trente ans, des relations très amicales.
i" niiiu.
196 UnASGÂSSAT
réaliser le désir exprimé par le Maire de Bordeaux; mais voici dans quels termes le Directeur des Beaux- Arts fit part à Brascassat de la décision ministérielle prise à son égard :
MINISTÈRE <( Paris, 18 juillet 1846.
DE L'INTÉRIEUR. j^ MONSIEUR,
DIRECTION jj> J'ai l'honneur de vous annoncer que, par décision du
B0aax-Arts. 14 du courant, M. le Mijiistre vous a chargé d'exécuter,
pour le compte du Ministère de Tlntérieur et moyennant une somme de quatre mille francs, payable en 1847, un GIRONDE, tableau dont le sujet et l'esquisse devront être soumis à -^^ l'approbation de Son Excellence.
3> Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
» Ztf Maître des Requêtes, Directeur des Beouat-Arts,
y> Gavé.
» Monsieur Brascassat, peintre, n
Ai-je bien lu? « Un tableau dont le sujet et l'esquisse devront être soumis à V approbation de Son Excellence. »
En vérité, pourrait-on croire que celte lettre s'adressait à l'artiste à la veille d'entrer à l'Institut? Ne la dirait-on pas destinée plutôt à réaliser les espérances d'un pauvre diable qui avait mis toutes les influences en campagne pour lui obtenir une commande? Il y a quelques mois, comme je me récriais à la lecture de cette lettre : « Que voulez-^ous, » me dit un fonctionnaire d'un rang élevé, « cest le style administratif, » Eh bienl ai-je répondu, c'est un mauvais style. Et je n'admettrai jamais qu'on écrive avec la même formule à l'homme' qui sollicite un secours, et a l'artiste célèbre dont les
œuvres, vivement recherchées, ne lui permettent pas de répondre à tous les désirs qui lui sont exprimés. Ne perdons pas de vue que Brascassat n'avait rien demandé personnellement ni par ambassade. Ceci ne pouvait être ignoré dans les bureaux de l'Administration. Aussi notre artiste regarda-t-il cette commande oQicielle comme non avenue. Et qu'on ne pense pas que ce refus de soumettre son travail à l'approbation de Son Excellence trahit un mouvement d'orgueil. Loin de là : c'était tout simplement de la dignité et de l'indépendance.
A celte époque, Brascassat était réellement assailli de commandes et de travaux : c'étaient le prince Troubetzkoy de Russie, le général de Ceva, aide-de-camp du roi de Hollande, et bien d'autres encore, dont j'ai là sous les yeux les lettres les plus convenables et les plus affectueuses. Mais désirant prouver à mes lecteurs que je n'avance rien sans pouvoir le justifier, je vais publier une de ces lettres, dont le style fera très heureusement contraste avec celui de M. Gavé :
« Bruxelles, le 19 janvier 1846.
» Mon cher Monsieur Brascassat,
» Je viens d'apprendre par inon frère, M. Lagache, que vous avez la bonté de vouloir bien faire un tableau pour moi. Recevez-en d'avance tous mes reraercîments, et mettez le comble à votre gracieuseté en réalisant le plus tôt possible votre promesse et mon attente.
» Le prix que je pourrai y mettre est 2,000 ou 2,500 fr. Quant au sujet, je m'en rapporte entièrement à vous. D'ailleurs, il me suffit de savoir une chose, et j'en suis
196 BRâSGàSSAT
bien convaincu d'avance, c'est que mon tableau sera digne
du beau talent que nul plus que moi n'apprécie et n'admire.
T> Veuillez, s'il vous plaît, m'honorer d'un mot de
réponse, et me croire, mon cher monsieur Brascassat,
votre tout dévoué,
j> G"** Geefs,
» Statuaire du roi des Belges. »
Je ne crois pas que Brascassat se soit jamais plaint ouvertement du procédé de M. Gavé, même dans ses épanchements les plus intimes; mais je suis assuré que si la cité bordelaise n'a pas obtenu le tableau que ses édiles demandaient dans la séance du 1 1 décembre 1846, cela provient d'abord du style administratif de M. Gavé, et cela tient aussi à ce que cette commande ne lui avait pas été directement faite par ses concitoyens. Voilà surtout ce qui le blessa. Du reste, avant cet incident comme après, qu'on fouille et qu'on refouille dans toutes les délibérations municipales, Ton ne trouvera pas le plus petit crédit ouvert au nom de Brascassat.
Enfin, si le deuil de notre Musée est le résultat d'un malentendu ou d'un excès d'économie, il faut au moins reconnaître le bon mouvement des Gonseillers en 1846, et particulièrement de M. DufTour-Dubergier, qui écrivit à l'artiste l'aimable lettre que voici :
ll^ll^l£ « Bordeaux, le 24 juUlet 1846.
DEBORDEAUX. >> MONSIEUR,
CABINET. ^ P^^ ^^ lettre du 22 de ce mois, M. le Ministre de -*^ l'Intérieur m'annonce qu'il a décidé qu'un tableau serait fait par vous, sur les allocations de son ministère, et donné au Musée de notre ville.
» Cette décision , que j'avais sollicitée il y a déjà longtemps, vous est vraisemblablement déjà connue. Je viens donc uniquement vous exprimer la satisfaction qu'elle me fait éprouver, et combien je suis heureux à la pensée que notre galerie sera dotée d'un nouveau travail de vous.
» J'ai vivement regretté de ne vous avoir pas vu, à mon dernier passage à Paris. Je puis m'en consoler un peu aujourd'hui, par la bonne nouvelle que j'ai reçue et dont je me suis empressé de vous entretenir.
» Agréez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
9 Le Maire de Bordeaua,
1^ DUFFOUR-DUBERGIER.
• À Monsieur Brascassat, Paris, »
Comme je l'ai déjà dit, les Bordelais attendirent vainement l'exécution de ce tableau, et Ton ne manqua pas de rejeter sur le mauvais vouloir du peintre, ou sur son état maladif, ce qui n'était au fond qu'une volonté bien arrêtée; car il pardonnait, mais il n'oubliait pas. Pour mon compte, et sans être le confident de Brascassat, j'avais prévu ce qui devait advenir ; et je n'ai pas été surpris de trouver, dans la correspondance du' peintre, la nouvelle décision ministérielle que je vais reproduire,, pour clôturer cette histoire de la commande du taUeau destiné au Musée de Bordeaux :
MINfSliRB ^ Palais des Tuileries, le 11 juillet 1865.
DELAH4IS0N 1^ MONSIEURy
IIL'
> Par décision du 14 juillet 1846, vous aviez été chargé, Beanx-Arts. par Ic servicc des Beaux-Ârts, de l'exécution d'un tableau -•^ du prix de 4,000 francs, destiné au Musée de Bordeaux.
200 BRASGASSAT
» Cette commande n'ayant pas encore été livrée, M. le Ministre de la Maison de l'Empereur et des Beaux-Arts a pensé qu'il n'y avait pas lieu d'y donner suite, et j'ai l'honneur de vous annoncer que Son Excellence vient de décider, en conséquence, que l'arrêté du 14 juillet 1846 serait rapporté.
» Veuillez donc considérer comme nulle et non avenue la lettre du Directeur des Beaux-Arts en date du 18 juillet 1846.
» Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
» Le Sénateur, Surintendant des Bemx-Arts, » Comte DE NiEUWERKERKE.
» A Monsieur Brascassai, membre de rinstiiut. •
La santé de Brascassat déclinait rapidement, le travail lui devenait souvent impossible. Dès lors, on peut comprendre quels effets devaient produire, sur une telle organisation, les injustices et les mécomptes dont il eut une si large part.
Pour reposer sa santé délabrée et raffermir son courage affaibli, Brascassat résolut de revoir la Hollande, voyage que je trouve ainsi noté dans son livre de souvenirs : « Fait ce voyage avec Léon Fleury ; vu de beaux tableaux. » Ceux qui ont vécu dans l'intimité de l'artiste, et qui savent quel respect il avait pour les vieux maîtres, comprendront tout ce que pouvaient dire, sous la plume de Brascassat, ces mots que nos oreilles entendent fréquemment et si banalement prononcer : beaux tableaux, Ahl qu'il serait intéressant de reproduire l'analyse des beautés qu'il constatait chez les Paul Potter, les Albert
Cuyp, les Berghem, et son favori, Karel Dujardinl De quelles louches n'eût-il pas précisé les caractères qui rendent ces grands peintres si dignes d'admiration ! Mais Brascassat n'en était plus au temps de ses premiers voyages dans les montagnes de l'Aveyron ni dans celles de la Calabre, à cet âge où, plein d'illusions, de surabondante jeunesse, le besoin d'écrire ses impressions était si dominant chez lui. Maintenant il se replie en luimême, reste silencieusement absorbé dans ses méditations, et ne les trahit que par ces mots : « Ah lies maîtres ! les maîtres ! »
Si Brascassat avait pour les grands peintres de la Hollande une vénération vraiment religieuse, les Hollandais ne méconnaissaient point la supériorité du peintre français, et lui rendaient enthousiasme pour enthousiasme. Le général de Ceva ne lui écrivait-il pas : « Personne au monde n'est plus que moi grand admirateur de votre peinture. » Celte lettre est datée du 8 avril 1847, et j'y trouve que le général avait invité « son peintre de prédilection » à passer quelques jours à son château de Fauquemont, peu distant de Maëstricht. J'ai lieu de croire que, dans son voyage, Brascassat fit un séjour à Fauquemont, et que, de là, sous les auspices de son beau talent et de M. de Ceva, il fut reçu par les artistes éminents de !â Hollande, qui tinrent à honneur de l'inscrire sur le livre d'or des peintres illustres de leur pays, en lui décernant, le 9 février 1848, le titre de membre de l'Académie royale des Beaux-Arts d'Amsterdam (^).
Voir aux pièces justificatives.
d03 BRASCA8SAT
A peu de jours de sa nouvelle nomination, les événements de Paris le jetèrent dans une grande perplexité. Toutes ces dissensions populaires inquiétaient sa douce nature, et les sanglantes, journées de juin émurent profondément cette âme qui se plaisait tant dans la solitude des champs. Un moment, Brascassat eut l'idée que c'en était fait pour longtemps des commandes d'œuvres d'art, de ce haut luxe qui est le signe le plus certain de l'intelligence et de la civilisation d'un peuple. 6e qui l'inquiétait surtout, c'était de voir tarir, par ce ralentissement de travaux, les ressources qui lui permettaient de donner libre • cours à son insatiable charité.
Mais l'orage passa et les commandes revinrent de plus beUe.
Vers la fin de cette année, Brascassat, se rendant à Toulouse, s'arrêta plusieurs jours à Bordeaux. Grâce à l'initiative de quelques amis, il y fut l'objet de manifestations très flatteuses qui lui prouvèrent que l'indifférence n'avait pas refroidi tous les cœurs bordelais. Le soir du % novembre, l'orchestre du Grand-Théâtre se rendit à son domicile (^) pour lui donner une brillante sérénade, et, le 9 du même mois, ses intimes let ses plus sincères admirateurs, sous la présidence de M. Fieffé (*),
(^) C'est^-dire à celui de sa mère, qui demeurait alors cours d'Aquitaine, n<»96.
(*) M. Fieffé (Mon^ey de Lièvreville) naquit à Bordeaux le 28 juin 1791, et mourut le 3 juin 1857, sur sa propriété d'Alexandre, commune de Cestas (Gironde). 11 était iils de M. Fieffé, ancien maire du nord de la ville de Bordeaux sous le premier empire : il fut longtemps membre du oonseil municipal de la même ville, adjoint au maire et membre de plusieurs sociétés scientifiques. M. Fieffé aimait et cultivait les arts ; il a légué à sa ville natale une partie de sa grande fortune pour l'établissement d'une école professionnelle
lui offrirent un magnifique banquet, dont M. Charles Destrem (') publia le compte-rendu dans le Mémorial bordelais du 11 novembre 1848.
Pour conserver le souvenir de cette réunion, Brascassat fit une petite gravure à Teau-forte (des Moutons fuyant devant le loup); gravure qu'il fit tirer en nombre égal à celui des souscripteurs du banquet, à chacun desquels il en adressa un exemplaire portant une dédicace personnelle.
L'on doit à cette circonstance les nombreuses épreu* ves de cette gravure qui se trouvent à Bordeaux ; elles seules exceptées, les quelques eaux-fortes de Brascassat sont d'une extrême rareté.
Après le voyage de Toulouse, dont le principal, sinon le seul motif, devait être le désir de revoir Théodore Richard, Brascassat se remit courageusement à l'œuvre. Il travailla surtout pour MM. Rœderer et Werlé, de Reims, deux grands noms de l'œnophilie champenoise, qui ont eu l'esprit et le bon goût d'enrichir et d'embellir leurs demeures des œuvres du célèbre peintre bordelais.
C'est aussi de cette époque que datent ses relations plus suivies et plus affectueuses avec M. Guillaume Krafft, alors moins heureux que les amateurs nommés
précédemment, pour le nombre et l'importance des
qui se construit en ce moment. M. Fieffé était l'ami des artistes de son temps; sa succession comprenait des tableaux de prix, et notamment^un'album où, parmi ses propres dessins, se trouvaient des ouvrages d'artistes bordelais ,• des Lacour, des de Galard, des Colin et des Brascassat. (Note duc à l'obligeance de M. Gustave Labat.)
(*) Homme de lettres et artiste peintre, mort à Bordeaux en 1864. Voir dans le Courrier de la Gironde du 3 janvier 1864, un article nécrologique sur Charles Destrem.
œuvres qu'il possédait du peintre, mais qui, plus tard, est devenu le dépositaire de tous les dessins, de tous les cartons du maître ; c'est-à-dire de tous les titres qui prouvent la haute valeur artistique de Brascassat.
En 1850, les deux amis firent un voyage en Ecosse, où se produisirent des incidents qui ne manquent pas d'intérêt. Un jour, dans une partie de campagne, l'artiste aperçut un troupeau de vaches qui paissaient sous de magnifiques ombrages ; il se mit à regarder attentivement les groupes et les poses de ces animaux. « Prenez » tout votre temps, disait M. Kraffl à Brascassat; j'au- » rai la patience de vous attendre. » — « La patience, » répondit le peintre en souriant, ah 1 vous ne savez » pas tout ce qu'il en faut; sachez donc que peutrêtre » plus de quinze jours seraient nécessaires pour bien » observer et saisir les mouvements qui m'ont frappé. »
Ces paroles témoignent de l'extrême attention que Brascassat apportait dans tous ses ouvrages.
A son passage à Londres, M. Krafft présenta l'artiste français au célèbre peintre Edwin Landseer (*), qui, ce jour même, venait de remercier la reine de sa nomination au titre de baronnet. Landseer reçut très cordialement son confrère, lui fit voir tous ses dessins, et soumit à ses regards ses études les plus intimes, communications que le peintre anglais ne faisait pas à tous ses visiteurs, et qui prouvent la déférence qu'il avait pour l'artiste français.
(f) Sir Edwin Landseer, né à Londres en 1803, est Tun des plus célèbres peintres de TÉcole anglaise, surtout renommé pour ses peintures d'animaux. 11 est membre titulaire de l'Académie des Beaux-Arts de Londres et de l'Académie royale de Belgique.
L*ânnée suivante (1851), Brascassat demeura quelque temps au château de Lormois, près Montlhéry {'). Tl y recueillit les éléments nécessaires au tableau qui fait partie de la collection Paturle, sous le titre de Parc de Lormois, tableau plein de science et d'habileté, mais qui a le défaut d'avoir été peint d'après un programme imposé. C'est un portrait du site, du parc et des animaux. De cette œuvre à celles de la Lutte ou de \diVache attaquée, il y a toute la différence qui sépare le tableau commandé de la toile inspirée.
La vie de Brascassat était alors absorbée par les demandes nombreuses qui lui venaient de toutes parts ; la Russie, l'Allemagne, la Belgique, représentées par les noms les plus aristocratiques, sollicitaient des œuvres du peintre ; et toutes ces demandes, faites sur le ton de la plus aimable convenance, justifient ces lignes écrites par M. Louis Cabat : « Les amateurs qui approchaient » Brascassat étaient aussi ravis de son caractère que » de son talent, et, en raison même de leur amitié » pour sa personne, ils attachaient d'autant plus de » prix à la possession des témoignages de son talent. » C'est ce qui explique comment la plus grande partie » de ses œuvres est demeurée entre les mains de cinq » ou six familles. Toutes les ont conservées avec une » fidélité religieuse; aucune n'a cherché à en faire » trafic, quelque avantage matériel qui pût en résulter, » et le fait, à l'époque où nous sommes, mérite au » moins d'être noté. »
(') Seine-et-Oise. Ce château appartient aujourd'hui à M. Say, qui possède de Brascassat le Taureau piqué par des guêpes.
Mais ce qui est bien moins encore de noire époque, et qui mérite surtout d'être signalé, c'est le désintéressement excessif de Brascassat. Je ne puis en donner une idée plus exacte qu'en reproduisant ici ce que m'écrivait M. Ulrich : « .,. Son idéal était la belle pein- » ture flamande et hollandaise. Aussi, est-ce dans ce » pays que ses ouvrages trouvent des admirateurs » fanatiques, et il ne tenait qu'à lui d'obtenir des prix )> doubles et triples de ceux qu'il faisait. Mais jamais » il ne voulut entendre parler de cela. Je sais qu'il lui » est arrivé de renvoyer le surplus du prix qu'on avait » ajouté au paiement, comme preuve de satisfaction. » A cet oubli si complet de ses intérêts je vais joindre un autre exemple de son désintéressement, non pour ses œuvres, cette fois, mais pour lui-même.
Théodore Richard, dans une de ses lettres, lui disait : « Ne m'appelez plus votre maître, nommez-moi votre cher ami ; car je suis confus d'être appelé maître par un artiste bien au-dessus de moi comme talent, et bien autrement digne de ce nom. » Et voici ce que lui répondit Brascassat :
« Je ne sais pas, mon cher maître, pourquoi vous » voulez m'interdire le titre que je vous ai toujours » donné. Lorsque je m'examine, je ne vois pas que je D sois si extraordinaire dans mon talent, pour supprimer » ce nom que vous méritez à tous égards, et auquel je » tiens beaucoup. Au contraire, je me trouve bien » au-dessous de la peine et des soins que vous m'avez » donnés; et si j'ai des regrets, c'est de n'avoir pas
» cent fois plus de talent, pour être plus digne de me
» dire votre élève. Au reste, j'aime à croire que vous
» n'avez pas eu une assez mauvaise opinion de moi,
» pour penser que je renoncerais facilement à ce titre,
» qui m'est cher....
» Adieu, mon cher maître, je vous embrasse de tout
D mon cœur.
» R. Brascassât (^). »
Décidément, Brascassât n'était pas de son siècle : c'était un sage des temps antiques revenu bien étrangement dans notre société, pleine d'envie, de suffisance et d'amour-propre.
En 185S1, s'ouvrit à Bordeaux la troisième Exposition de la Société des Amis des Arts. L'œuvre principale de cette Exposition était précisément le tableau de Brascassât qui avait été l'objet, en 1845, de critiques violentes, comme on l'a déjà vu. Aussi, les Bordelais purent-ils reconnaître combien avait été partiale, pour me servir d'un terme poli, l'appréciation du salonnier Thoré, et combien était remarquable cette composition de la Vache attaquée. H est curieux de rappeler ce que disait, dans le journal la Presse, un éminent critique d'art, à propos de la réapparition de ce beau tableau :
a La Vache attaquée par des loups est une composition » pathétique et même tragique. Que ce mot ne vous » fasse pas sourire, prononcé à propos de vaches. La
(1) Je dois la communication de cette lettre^ l'obligeance de W^* Arnal, de Toulouse, lettre qui est extraite de cette^ précieuse correspondance où l'on rencontre, d'un bout à l'autre, la reconnaissance de l'illustre élève et son excessive modestie.
» tête de la victime, comme elle est pleine d'expression » et de douleur ! On dirait la vache lo levant son mufle » vers rOlympe. La grandeur et l'importance de cette » composition en font un des chefs-d'œuvre de Bras- » cassât. » Chef-d'œuvre qui est resté dans les souvenirs de la Société des Amis des Arts comme l'œuvre importante du salon de 185S. Elle le caractérise et le rappelle, de même que les ouvrages de Delacroix, ou la Source d'Ingres, conserveront le souvenir des salons bordelais de 1864 et de 1868.
Dans les nombreuses lettres de Brascassat que j'ai pu compulser, j'en trouve une, datée de 1854, qui va me fournir le moyen d'exposer, preuves en main, l'appréciation de Brascassat sur le concours de 1825 (qui décida probablement de son avenir); son opinion personnelle sur ses juges alors, aujourd'hui ses confrères, et combien il y avait au fond de son cœur de droiture et de délicatesse. Cette lettre surtout est essentiellement bordelaise, par les choses et les hommes dont elle parle : double raison pour la reproduire ici.
En 1854, MM. Lacour (*) et Jules Delpit («) préparaient, en collaboration, le Catalogue des Tableaux du Musée de Bordeaux. Pour rédiger avec exactitude les notices relatives aux peintres bordelais, les auteurs de
(*) Pierre Lacour (le ftls), membre de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, correspondant de l'Institut de France, avait été le directeur de TÉcole de Dessin et de Peinture de la ville de Bordeaux en 1822, époque où Brascassat obtint un prix dans cette école (voir chap. 1, p. 6 et 44).
(*) M. Jules Delpit, ancien membre de l'Académie des Sciences, Belles- Lettres et Arts de Bordeaux, a publié, en 1853, avec le concours et sous la direction de M. Lacour, le Catalogue des tableaux et statues du Musée de la ville de Bordeaux.
ce Catalogue s'adressèrent directement aux artistes Comme on le pense bien, Brascassat reçut, Tun des premiers, la communication de MM. Lacour et Jules Delpit, et voici quelle fut sa réponse, pleine de déférence, modestie et de grandeur d'âme :
« Paris, 8 août 1854
» Monsieur et cher Maître,
» Dernièrement, au retour d'un voyage, j'ai trouvé » chez moi une lettre de M. Delpit, qui m'annonce qu'il » s'occupe avec vous et sous votre direction d'un Cata- » logue des tableaux du Musée de Bordeaux, dans lequel » il doit être ajouté une notice biographique de chaque » artiste dont les ouvrages forment la collection.
» M. Delpit m'a envoyé le projet de celle qui me » concerne; elle me paraît bien étendue pour une sem- » blable destination. Il me semble que les notices de ce > genre doivent être brèves, car si toutes sont aussi » importantes, cela fera un bien gros volume. Pourra » t-on d'ailleurs réunir assez de documents sur chacun » pour les faire aussi longues? Cela me paraît difficile. » Or, je ne veux pas pour moi d'exception. Est -il » ensuite bien nécessaire de mettre tant de détails qui » n'ont guère d'intérêt que pour les amis de la personne? » Je trouve aussi que la vie d'un individu doit lui appar- » tenir, au moins de son vivant ; que ses œuvres seules » doivent être livrées au public.
» Je laisse toutes ces réflexions à l'appréciation de » votre tact et de votre bon goût; si vous en jugez » autrement, j'ai trop de déférence pour vous pour ne
210 RRASCASSAT
» pas accéder à vos désirs. Alors je reverrai la notice, » non pour la rédaction, que je laisse à une plume plus y> exercée que la mienne, mais pour rectifier quelques » inexactitudes, et supprimer des passages comme ceux » relatifs au concours du prix de Rome, que je ne crois » pas convenables. Mon concurrent existe, et tient un » rang honorable dans le monde artistique; un blâme, » quoique indirect, retomberait sur lui. Cela doit être » oublié, si toutefois il y a à oublier.
» Faisant partie maintenant d*un Corps qui m'a jugé » alors, j*ai été à même de connaître le caractère de la » plupart des hommes qui composaient le jury, et je » suis convaincu que toutes les insinuations produites à » cette époque étaient fausses, et que leur jugement a » été de conviction. D'ailleurs, et je ne sais pourquoi, » quelque flatteuse qu'ait été pour moi cette rumeur, » elle me fut pénible; le souvenir m'en laisse la même » impression.
D II s'agirait donc de rappeler simplement l'intérêt » qu'on m'a témoigné dans cette circonstance, les mar- » ques de la vive sympathie que mes compatriotes me » donnèrent, et le noble encouragement que je reçus » de M. le comte de Peyronnel, en m'achetant si géné- » reusement mon tableau de concours, pour l'oiTrir, en » mon nom, au Musée de Bordeaux. Ces souvenirs-là » m'émeuvent, et j'aime à me les retracer.
» J'ai écrit hier à M. Delpit; ma lettre ne contient » pas beaucoup de détails. Causez de cela avec lui, et » je vous prie de le remercier de nouveau de l'obligeante » lettre qu'il m'a écrite.
» Je suis heureux, Monsieur et cher Maître, de trouver » celte occasion pour vous assurer de mes sentiments » dévoués et respectueux ; se souvenant de toutes vos » bontés, mon cœur ajoute : et très affectueux.
» R. Brasgassat,
» Rue Notrc-Dame-de-Lorctte, 56,'à Paris. »
Cette belle réponse nous ramène au début de la vie artistique de Brascassat, et Ton ne peut se défendre d*une douce émotion à la lecture de ces lignes écrites avec tant de tact, de simplicité et d'élévation. Cette lettre, par la hauteur et la noblesse des sentiments qu'elle exprime, justifie bien ces paroles que m'adressait un jour M. Werlé {^) : « Vous allez écrire l'histoire d'un éminent artiste ; mais de l'homme, dites-en tout le bien possible, et vous ne serez jamais dans l'exagération. » Puis, comme il est heureux de constater que, malgré son éloignement, l'amour du pays natal était reslé vivace dans le cœur de Brascassat I Et pourtant faut-il lui reprocher de n'avoir pas fait pour Bordeaux ce que le sculpteur David a fait pour Angers, le peintre Granet pour Âix, Ingres pour Montauban? trois grands artistes qui, ayant été toute leur vie l'orgueil de leurs concitoyens, la préoccupation constante de leur ville natale, les ont instituées gardiennes et conservatrices des œuvres qui ont illustré leur nom. Ce qui faisait dire
(') Ancien maire de Reims et membre du Corps législatif en 1870. M. Werlé possède plusieurs tableaux de Brascassat, entre autres la Vache cUtaquée par des loups.
à l'auteur de Y Apothéose dHoinere : « Là où par cir- » constance je n'ai pu vivre, je revivrai éternellement » dans le généreux et touchant souvenir de mes compa- » trio tes (*). » Mais qui fera revivre parmi les Bordelais le souvenir de Brascassat?. ...
En 1 855 s'ouvrit à Paris l'Exposition universelle des Beaux-Arts. Cette exposition, la plus importante qui ait eu lieu en France depuis la création des Salons, en 1699, ne se composait pas seulement d'œuvres nouvelles, mais de tableaux que tous les peintres vivants avaient produits depuis longues années, et qu1ls pouvaient considérer comme étant l'expression la plus élevée de leur talent. C'était une revue rétrospective de l'art en Europe depuis un demi-siècle, et qui justifiait bien ce titre : Exposition universelle.
Pour tous les artistes en renom, il y avait obligation morale d'y comparaître, ou tout au moins d'y apparaître. Quelques-uns, et des plus dignes, s'abstinrent, il est vrai, tels qu'Ary Scheffer et Paul Delaroche; d'autres, au contraire, y figurèrent avec un brillant éclat, tels que Horace Vernet et Dominique Ingres; d'autres enfin s'y présentèrent sans tenir assez compte du caractère de cette exposition, c'est-à-dire en ne déployant pas, dans cette grande revue, ou plutôt dans cette grande lutte, toute leur puissance artistique. Brascassat était de ce nombre, et ce fut un malheur pour la gloire de l'école française et pour notre honneur national ; car bien des noms nouveaux, que la mode avait fait surgir, ne firent
('] Lettre de M. Ingres au Maire do Montauban. {Ingres, sa vie et ses oeuvres, par 0. Herson. Paris, J. Hetzel, 1867, in-18, p. 24.)
pas bonne contenance en regard de quelques anciens. Plusieurs de ces derniers relevèrent fièrement leur drapeau déchiré par Tenvie, et prouvèrent que les œuvres incontestablement supérieures n'ont rien à redouter du caprice de Fopinion publique.
Notre artiste ftit encore de ceux-là; mais quelle n'aurait pas été sa réhabilitation, malgré le mauvais vouloir* de quelques esprits prévenus, si vingt œuvres seulement, bien choisies dans les collections Paulinier, Rothschild, Fould, G. Krafft, Rouault de Fleury et du Musée de Nantes, étaient venues s'adjoindre aux quatre tableaux exposés (^ ] et s'étaler triomphalement dans les salles du Palais de l'Industrie? Alors la génération nouvelle et les étrangers eussent vu de quel homme la France pouvait être fière, et tout ce qu'il y avait de qualités éminentes dans le talent de Brascassat.
Malheureusement notre peintre n'avait pas ambitionné tant de succès. Il y avait dix ans bien sonnés qu1l ne figurait plus dans les expositions de Paris : dix ans ; mais, de nos jours, c'est un siècle ! c'est dix fois plus qu'il n en faut pour être oublié, même de ses amisi
Le souvenir de Brascassat était donc affaibli dans la mémoire de ses contemporains et méconnu par la génération nouvelle. La mode, cette écervelée qui gouverne le monde, le maîtrise et se glisse jusque dans les choses les plus sérieuses, la mode dans les arts avait fait délaisser les ouvrages de notre artiste, ouvrages trop conscien-
(0 10 Lutte de raureatiâ; (répétition libre du tableau appartenant au Musée de Mantes); 2« Vache attatuée par des Loups et défendue par un Taureau; 3» Repos d* Animaux; 4* P rtrait de M. X.... (Brascassat peint par lui-même).
214 BBASGASSAT
cieux, trop sages pour un public affolé par les hardiesses, les brutalités même de l'école des réalistes, dont Brascassat caractérisait ainsi les qualités : « Ils ont tout » ce qu'il faut pour bien peindre, mais ils ne tettniftent » rien (^). d Cependant, malgré le délaissement de la foule, reconnaissons que dans ce grand concours, où Brascassat se présenta si simplement armé, des critiques distingués parlèrent de ses œuvres de manière à guérir les outrageantes blessures de 1845.
L'un d'eux, après avoir examiné les œuvres des peintres animaliers les plus en vogue, et tout en reconnaissant leurs solides et belles qualités, s'exprimait ainsi : « Mais ne parlons pas de science de dessin devant Bras- » cassât; nul ne connaît mieux que lui la vie et les » mœurs des animaux ; nul ne l'emporte sur lui en ce » genre, »
M.^Delécluze, le doyen de nos salonniers, qui, dans sa] longue carrière, avait vu tant de peintres et tant d'expositions, résumait en ces termes son jugement sur Brascassat :
« Trois artistes traitant le même genre, le paysage » avec des animaux, partagent l'attention des connaisr- » seurs : MM. Brascassat et Troyon, et M"® Rosa » Bonheur. Le talent de ces trois paysagistes s'est » développé successivement, et celui de chacun d'eux » est empreint d'un goût et d'une manière de faire très » différents, qui témoigneraient, s'il en était besoin, » de l'influence de la mode, même sur les ouvrages
0) Gazette des Beaux-Arts, 1868, p. 583.
» d*art. M. Brascassat, dont les ouvrages ont des qua- » lilés assez solides pour conserver un véritable prix » aux yeux des vrais amateurs, a eu la vogue aussi ï> dans son temps. Aujourd'hui ses tableaux.... quoique » brillant d'un mérite réel, ne répondent pas à ce que » la fantaisie des amateurs de 1 855 demande impérieu- » semeiit au paysagiste : un coloris éblouissant et une » touche. d'une témérité un peu libertine. Étudiées » consciencieusement dans toutes leurs parties, les com- » positions de M. Brascassat ne risquent cependant pas » d'être entraînées dans l'abîme par le flot de la vogue » qui balaie la plage des arts annuellement (^]. »
Je ne sais si cet article de M. Delécluze est tombé sous les yeux de Brascassat ; mais ces dernières paroles étaient bien consolantes pour le pauvre cœur de cet excellent artiste, qui désormais se retirait de la vie militante avec toute la pureté et toute la majestueuse mélancolie d'un beau soleil couchant !
(') Journal des Débals du 16 décembre 1855.
DERNIERS TRAVAUX DE BRASCASSAT. — L*ERMITAGE DE MAGNY. — MORT DE THEODORE RICHARD. — DERNIER VOYAGE DE BRASCASSAT, AFFAIBLISSEMENT DE SA SANTÉ. — SA MALADIE, SON TESTAMENT, SA FIN.
J'arrive à la dernière période de la vie de Brascassat. Désormais c'est le repos, l'obscurité même qui feront les délices de notre artiste. La célébrité de son nom lui devient une charge ; se trouve-t-il inopinément en face d'une de ses œuvres, il détourne tristement la tête; est-il en promenade, en voyage, il se hâte de cacher son nom et n'est plus le peintre éminent, mais tout simplement M. Raymond.
Son existence n'était cependant pas inoccupée, et ses derniers tableaux, faits d'après ses études de Normandie, et notamment de la vallée de la Touque, ne trahissaient pas une organisation fatiguée. Bien au contraire, le soin trop minutieux de leur exécution, c'est là le côté le plus vulnérable de ces œuvres.
D'où l'on peut conclure que si les grandes qualités de l'artiste allaient en s'aiTaiblissant, la vue du peintre, a investie d'une singulière puissance » , se soutenait encore, et sa main conservait toute sa sûreté, toute sa précision. Mais le découragement entrait à grands flots dans celle pauvre Ame, et, dès lors, son pinceau ne
218 BIUSCASSAT
pouvait faire surgir énergiquenient les compositions que son esprit entrevoyait encore.
On a souvent parlé de sa nonchalance extrême, que M. Emile Forgues a traduite en dçux termes peu faits pour être réunis : «Ce grand travailleur était paresseux. » Que Brascassat fût souvent absorbé dans une profonde rêverie; que la débilité de sa santé Tobligeât maintes fois à des distractions salutaires, ou bien au repos en apparence absolu, rien ne me paraît là de nature à justifier Tépithète malsonnante de paresseux. Dès son enfance, n'imaginait-il point d'ingénieux stratagèmes pour vaincre son sommeil (^]? En Italie, n'était-il pas le premier rendu sur le champ du travail, bien avant les pâles lueurs du jour? Du reste, l'inventaire de ses dessins et de ses études qui sera joint au Catalogue de ses œuvres, ne prouvera-t-il pas que cette frêle nature, dont l'existence semblait souvent près de s'éteindre, était animée d'une activité fébrile, que ne pouvaient divulguer ses membres tremblotants, grêles et délicats. Même au temps où nous en sommes de la vie de notre peintre, lorsque, pour me servir encore des exprès-
(*) Plein d'ardeur pour l'étude et trèft jeune encore, il avait imaginé de s'attacher au poignet une ficelle, qu'il fixait de l'autre bout à la porte par où son père sortait de grand nmtin, pour aller commencer sa journée, moyen qui ne manquait pas de le réveiller. Hais, un jour, dans sa précipitation à se lever, il tomba tout endormi sur le plancher, et le bruit de sa chute révéla son stratagème.
A Millau, désireux de se rendre de bonne heure au travail, et voulant vaincre son sommeil, il eut l'idée de superposer plusieurs caisses dont l'équilibre devait être rompu à heure fixe, par un système de poids semblable à celui d'un tournebroche. L'invention du jeune artiste réussit an delà de ses désirs, car le lendemain, dès le point du jour, un bruit effroyable réveilla toute la maison Richard. On courut à la chambre de Brascassat, que l'on trouva riant aux éclats de la réussite de son étrange réveille-matin.
sions de M. Emile Forgues, « à la campagne on le » voyait en vrai lazzarone, détendre ses membres au » soleil (il était frileux), ou bien partir pour la chasse » avec un sérieux imperturbable, pressentant néan- » moins (nous le devinions tous) qu'il allait à deux ou » trois kilomètres du logis s'étendre sur la mousse, » au pied d'un vieux chêne, et sommeiller deux ou trois » heures durant ; » je ne vois dans ce récit que l'homme vaincu par la fatigue, et non s'abandonnant à l'indolence du désœuvré. Il m'est plus doux de m'associer à l'idée de M. Louis Gabat, et de penser que lorsque Brascassat s'égarait solitaire dans les campagnes de Toussicourt (^), de Soulivy (*) ou de Rein-du-Bois (^), « il retrouvait » quelque chose de ses anciennes émotions, en face de » cette belle nature qu'il avait tant aimée. Assis sur » rheii)e, il contemplait les troupeaux; on l'eût pris » pour un pâtre accablé du poids du jour. »
A l'appui de ce que je viens de dire, je suis heureux de pouvoir donner ici quelques détails intimes, et qui compléteront la vie de Brascassat, en dehors de ses occupations artistiques.
« Maintenant, m'écrivait M. Ulrich, laissez-moi vous faire jeter un regard dans son atelier, qui n'était pas toujours rempli par la peinture proprement dite. Brascassat était essentiellement rêveur; mais il avait une activité qui s'alliait merveilleusement à son penchant
(*) Château de M. KrafTt, près Hcrmonvillc (Marne).
(') Château de N. Rœdercr, en Normandie.
(') Propriété de M. Paulinier, commune d'AIlouis (Cher).
220 KRASCA.^SAT
pour la rêverie ; c*est qu*îl aimait à faire dés ioventions pour le perfectionnement des instruments nécessaires au peintre voyageur, autant que pour Tartiste dans son atelier. Il passait des journées et des semaines à réflé* chir, combiner, enfin à établir une boîte de campagne perfectionnée. Beaucoup de ses inventions sont passées dans le domaine public, et personne ne se doute que cela vient de notre célèbre artiste. Ainsi, par exemple, le châssis double que tous les paysagistes emploient à la campagne provient de lui. Un meuble très commode pour y serrer des [)ortefeuilles, et construit de manière à pouvoir regarder les études ou estampes sans les sortir de leurs cartons, eut beaucoup de succès. L'ébéniste qui Ta exécuté le premier a fait une excellente affaire, et rinvention passait pour être de lui. Brascassat avait une main aussi adroite que l'ouvrier le plus accompli, et, dans le cabinet, à côté de son atelier, se trouvait un établi et tous les outils nécessaires pour faire lui-même des pièces fines d'ébénisterie ou de serrurerie. Je ne crains pas d'avancer un fait exagéré en disant qu'il a passé la moitié de son temps à rêver à ses inventions et à les exécuter. Quand il faisait ses préparatifs de voyage, on était sûr de découvrir quelque innovation dans son attirail de campagne, et aucun de nous n'était mieux monté et avec moins d'embarras. »
Tout cela, ce me semble, est bien le propre d'un songeur, d'une nature préoccupée, mais non pas d'une indolente paresse.
Le dernier voyage de Brascassat, ,voyage d'artiste.
SA VIE ET SON OI':iYRE. 221
bien entendu, fut celui qu'il entreprit en 1856 (*). Il rejoignit en Suisse son vieux camarade Ulrich, et tous deux allèrent ensemble au lac de Garde. Brascassat ne faisait plus alors de dessins ni d'études peintes, mais se bornait à tracer de légères esquisses sur son album de croquis; il était extasié de la beauté du pays et trouvait qu'il avait bien assez à faire d'admirer cette riche nature. « Tout entier à la contemplation de l'ensemble, l'émotion de son âme se révélait par la gravité de son visage et par la flamme de son regard (*). »
De la Suisse, notre voyageur alla passer quelques jours à Venise, puis revint en France, pour y vivre désormais dans le cercle étt*oit de l'intimité.
J'ai dit qu'à partir de 1855 les œuvres de Brascassat ne figurèrent plus dans une exposition publique : cela est vrai pour les salons de Paris ; mais je ne dois pas oublier qu'au salon bordelais de 1856 notre célèbre compatriote, cédant à d'honorables instances, voulut bien exposer son portrait, qu'il avait peint pour M"™* Paulinier, et deux superbes études d'animaux (^).
Ici se produisit un incident qui mérite d'être expliqué. Le Comité de la Société des Amis des Arts, jaloux de justifier son titre et désireux de combler une lacune si
(^) Je dis voyage d'artiste, car, deux ans plus tard, il se dirigea vers TEspagne, pour voir son jeune frère, que sa qualité d'ingénieur civil attachait à des travaux de chemins de fer. Voici les termes dans lesquels ce souvenir m'est rappelé : « En 1858, mes deux frères vinrent me voir à Alegria (Espagne). Brascassat avait l'intention d'aller jusqu'à Madrid; mais ce projet fut abandonné, et mes deux frères revinrent en France précipitamment. » (Lettre de M. Théodore Brascassat.)
(') TopTer, Hé flexions et Menus-Propos, liv. IV, chap. xii, p. 145.
(•^) Brebis et son agneau. — Taureau couch(^.
regrettable pour notre musée, lit des démarches auprès de Brascassat aGn d'obtenir Tune des deux études qui figuraient à l'exposition de Bordeaux, tout en laissant à réminent artiste le soin d'en fixer la valeur. Cette initiative du Comité ne saurait être trop louée, bien qu'elle n'ait pas été couronnée de succès. Brascassat répondit qu'il était désolé de ne pouvoir accéder à la demande du Comité, mais qu'il ne pouvait se résoudre à se priver de ses chères études, qui étaient pour lui les éléments constitutifs de ses tableaux.... Deux ans après ce refus, ces mêmes toiles étaient pourtant livrées aux enchères publiques (^).
Ce n'est pas sans une certaine aigreur à l'adresse du peintre qu'un membre du Comité me rappelait cette vente. Je ne savais que répondre; mais intérieurement je ne pouvais douter de la bonne foi de Brascassat, et Ton va voir si mes pressentiments étaient justes.
Eh bien I oui, notre artiste vendit ses études, après avoir affirmé qu'il ne pouvait s'en dessaisir, et voici quel en fut le motif. Voulant venir en aide à un ancien ami et ne pouvant vaincre l'énergique résistance de M. Paulinier, l'administrateur des épargnes de son cher peintre, et qui s'opposait à ce qu'il fût dupe de son excessive générosité, Brascassat, après bien des hésitations, consentit à vendre ses études, ce qui lui permit une nouvelle fois de tendre à l'amitié une main généreuse.
Et maintenant, le Comité de la Société des Amis des
(*) Ces études furent comprises dans la vente de la collection Gorvisart, qui eut lieu vers le moi» de février 1858. — « Ne me parlez pas de celle vente, » disait bien souvent Brascassat.
Arts de Bordeaux persistera-t-il à dire que Brascassal lui a manqué de parole ?
On a vu déjà combien Brascassat se préoccupait d'une installation commode qui lui permit de vivre au milieu de ses modèles, et l'atelier de Glignancourt semblait avoir réalisé tous ses désirs (^). Mais notre artiste, si patient au travail, n'avait pas une fixité bien grande dans le choix de ses résidences. A l'avenue de Glignancourt succéda le boulevard de Clichy , où se trouvaient réunis, au rez-de-chaussée, une écurie, une cour et un grand atelier. C'est là que Brascassat fit, entre autres,, un tableau de nature morte qui, d'après la description que m'en a faite M. Auteroche, doit être dans la collection de M. Krafn.
Bientôt après, cette nouvelle installation fut à son tour abandonnée pour un petit domaine tout à fait isolé de Paris.
A quelques lieues de Versailles, au delà des plaines de Satory, suivant la route de Chevreuse, se trouve le bourg appelé Vomn-Le-Bretonneux, près duquel est un village portant le nom champêtre deMagny-les-Hameauco.
C'est à Magny que, vers la fin de l'année 1858, Brascassat fit l'acquisition d'une maison de /campagne, placée sur le versant d'une petite vallée pleine d'ombre, de fraîcheur et de silence. Il réalisait l'un des rêves les plus chers de sa première jeunesse : celui qu'il expri-
(*) n Brascassat m'a souvent dit qu'il ne pouvait travailler aussi sérieuse- » ment qu'il le voulait chez ses amis; les heures malencontreuses des repas » et la moindre représentation mondaine le gênaient beaucoup. » (Lettre de M. Âuterocho.)
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mait à seize ans sur les rochers de Roquebelle, près de Millau, et, seize ans plus lard, dans les pâturages de la Bourgogne; mais les exigences impérieuses de la vie avaient forcément attardé cette installation, depuis si longtemps rêvée. Enfin, l'artiste allait avoir ses Charmettes, où, comme le philosophe de Genève, il pourrait dire : « Je vivrai pour ceux qui m'aiment, et ne vivrai que pour eux. Je ne veux plus que les indifférents me volent un seul moment de ma vie; je sais bien à quoi remployer sans eux. »
Dans ce même village était également venu se fixer temporairement le paysagiste Léon Fleury, Tun de ses anciens amis de Rome, mais qui ne vint à Magny que pour donner à celle douce retraite un souvenir de tristesse et de deuil. Léon Fleury mourut en 1859, et Brascassat demeura, dès lors, dans une solitude plus complète qu'il ne l'avait pensé (*).
Au mois d'août de cette même année, en compagnie de M"™* veuve Léon Fleury et de M. VioUet-le-Duc (*), je me rendis à Magny. Brascassat nous montra les dispositions de sa nouvelle demeure et les changements qu'il projetait. Nous visitâmes l'atelier, l'élable, les jardins,
(<) 11 y a lieu de le croire, puisque c'était L. Fleury qui avait attiré Brascassat à Magny.
« A Magny, j'ai passé avec Brascassat le printemps, l'été et l'automne » de 1859. 11 y voyait fort peu de monde. II allait quelquefois à la Bulte aux u Chênes, chez M. F..., voyait rarement le curé, recevait très peu de visites; M c'était si loin et si incommode de s'y transporter; lui-même disait : \[ serait » plus simple d'aller en Chine. Pendant mon plus long séjour, je n'y ai guère » vu que deux de ses amis : MM. Alexandre VioIlet-le-Duc et L. Ricquier, qui » passèrent quelques jours avec nous. — En visite, j'y ai vu A. Dumas fils, » Dan tan jeune et Palizzi. » (Lettre de M. A. Auteroche.)
(*) Littérateur et paysagiste distingué, frère do l'éminent architecte.
le petit bois; et de celte visite j'emportai d'agréables émotions et d*inquiétants présages. Le grand artiste, en me montrant sa chambre et m'indiquant son lit, m'adressa ces paroles : « Cest là que je mourrai. » Je me permis de repousser cette prédiction, qui, du reste, ne se réalisa point ; mais je fus impressionné de cette disposition d'esprit de Brascassat, après un déjeuner d'une certaine gaîlé et par une belle journée qui ne portait pas à la mélancolie.
L'incident que je viens de rapporter et les réminiscences de ma visite à Magny me permettaient d'en faire une légère exquisse, et j'allais l'entreprendre, lorsque, fort heureusement pour mes lecteurs et pour moi-même, j'ai découvert une peinture très vraie de cet ermitage d'artiste, qui rappelle Topffer s'oubliant à décrire sa maison des champs (*).
Voici celle peinture, d'une touche fine, aimable et spirituelle, qui sera la meilleure page de ce livre.
Lettre de Brascassat à Richard.
« Magny, 19 mai 1859.
» Mon CHER Maître,
» Je suis ici depuis cette alTreuse corvée du Jury (*), » que je commence à oublier, Dieu merci, et qui n'est » plus qu'à l'état de rêve. J'ai même oublié un peu la
(*) Réflexiong et Menus-Propos d'un peintre genevois. Paris, Victor Lccou, 1853, liv. VII, chap. XIV, p. 297.
(') Le jury de peinture pour l'admission et les récompenses des ouvrages des artistes vivants au salon de* 1859.
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» peinture, dans l'extrême tranquillité dont je jouis ici. » La campagne est ravissante quand la végétation » commence à renaître, et j'ai du plaisir à l'admirer. » J'étais né pour- être ermite; j'en ai toujours eu le » penchant, même à l'âge où on n'aime guère à l'être. » Je suis à l'extrémité d'un village, triste comme tous » les villages des environs de Paris ; mais si perdu, hors » des communications, que je me figure être à cent » lieues de la capitale, et cela me plaît infiniment.
» La petite maison que j'habite est un ancien pres- » bytère, qui est agréable (du moins elle me paraît » ainsi), quoiqu'elle ne soit pas encore meublée. Ce qui » fait le charme, pour moi, de celte habitation, c'est » une petite prairie au bout du jardin potager, où je » peux voir paître à mon aise deux ou trois petits » moutons que je ' regarde avec la pensée que je peux » les peindre quand la fantaisie m'en prendra ; mais je » suis si heureux dans ma contemplation, que je n'ose » prendre les pinceaux, crainte d'en rompre le charme. » Un petit bois, sur le penchant d'ime colline, termine, » je crois, ma propriété. Je ne veux pas en connaître » la limite au juste. Quand je me promène, je ne sais » pas si je suis chez moi ou chez les voisins, et, comme » je ne rencontre jamais personne, je peux me faire » illusion et croire que tout le pays m'appartient.
» Si la frugalité fait vivre longtemps, il est probable » que je vivrai comme Mathusalem. Les ressources de » la vie sont très éloignées de mon endroit, et, pour » y bien vivre, il faudrait une prévoyance que je n'ai » pas. Mti foi, mon eslomac s'arrange fort bien de mon
» indolence; je n*en suis pas plus mal portant, et je me » trouve plus heureux que lorsque j'ai vécu de la vie » des grands seigneurs.... (quand je me suis trouvé » chez eux). — Mon jardinier est à la fois mon cuisinier, » mon valet de chambre et mon berger.
» Je crois qu'il était temps pour moi de me retirer. » Paris devient très cher ; il faut y gagner beaucoup d'ar- » gent pour y vivre, et je ne puis presque pas travailler. » Aussi, il est probable que je donnerai congé de mon » atelier et de mon appartement, pour n'y avoir qu'un » pied à terre. Je fais d'ailleurs quelques dépenses qui » m'obligent à me restreindre dans ma vie de ville. Je » viens de faire élever, dans les combles de la maison, » une fenêtre pour y avoir un atelier, au cas où je » pourrai m'occuper (^).
» Vous serez, je pense, content, mon cher Maître, de me » savoir installé suivant mes goûts. A mon âge, et d'une y> nature délicate «et faible, il me faut le calme. La seule » chose que je demande à Dieu, c'est Tabsence de la » peine et de la douleur. C'est tout le bonheur, quoiqu'il » soit négatif, que je puisse espérer. Ce serait au moins » de la liberté et de l'indépendance, et je voudrais finir » mes jours ainsi dans ma modeste habitation, et pou- » voir dire, avec La Fontaine, ce vers d'une si grande » philosophie :
Ni For ni la grandeur ne nous rendent heureux,
» et la fin arrive si vile.
(') A Magny, il flt beaucoup d*études de piysnges, pou d'ëtudos d*animaux ; il devenait de plus en plus mélancolique, et perdait sa verve féconde. En «omme, il n'y prit que dos matériaux pour faire ses tableaux, l'hiver, à Paris.
» Je dois aller bientôt à Paris pour les concours des » grands prix à l'école. J'espère y trouver une lettre de » vous ou de M"® Arnal. Je n'ose pas faire venir mes » lettres ici, tant je suis peu connu encore; il s'en est » déjà perdu (^).
» Je n'ai pas encore vu l'exposition. Je redoute » beaucoup de revoir tant de* peinture et de la voir » avec l'attention qu'exigent mes fonctions de juré pour » les récompenses. En vérité, je crois que je m'en » abstiendrai, car il faut bien du temps pour repasser » tout ce nombre de tableaux avec conscience.
» Je n'ai fait qu'entrevoir, chez Binant, votre tableau, » qui m'a paru aussi bien exécuté que toujours, et je » vous admire vraiment d'exposer encore. M"* Arnal » a, ce me semble, beaucoup de dispositions; elle peut » très bien marcher en travaillant. A son âge, on est » si plein de zèle et de courage! d'illusions! Il faut » qu'elle en profit€(. Que Dieu lui donne la santé et la » conserve auprès de vous. Je lui fais mille compliments » affectueux.
» Paris.
» Je viens d'arriver et je n'ai rien trouvé de vous. » J'espère que votre santé, avec les beaux jours qui » arrivent, est assez bonne. Cependant, je serais heu- » reux de le savoir par quelques lignes de vous. J'aj)- » prends que l'exposition est fermée, à cause des » changements qu'on y fait. On a l'air ici de s'occuper
(') C'est surtout à Magny que Brascassat était connu sous le nom de M. Raymond, nom que portait également un charron du village; cette homonymie fut souvent la cause de plaisants quiproquos.
» plus (le guerre que d'art. Naturellement, Tallente des
» événements qui se préparent absorbe toute l'attention
» publique. Puisse cette guerre se terminer prompte-
» ment, et que le Gouvernement, soûl de gloire, nous
)> laisse la paix!
» Adieu, mon cher Maître. Je vous embrasse de tout
» mon cœur.
» R. Brascassat. »
Je ne sais pas si je suis seul de mon avis, mais je trouve cette peinture de l'ermitage et de l'ermite de Magny, tout simplement ravissante. Ah! comme on retrouve bien dans cette lettre un disciple fervent de ce bon Champenois La Fontaine, ce grand peintre de la nature, ce philosophe d'un esprit si charmant et si juste.
Que le lecteur se reporte à l'année 1820, au jour où Brascassat construisait des châteaux en Espagne sur le plateau des rochers de Creyssel, et, dès lors, il comprendra tout le bonheur, quoiqtie négatif, que le grand artiste devait éprouver dans son cottage de Magoy. Cependant, ce bonheur était bien nuageux. Brascassat demandait à Dieu l'absence de la peine, et son cœur en était souvent abreuvé; d'une part, c'était un frère très souffrant, que les devoirs de son état obligeaient à de lointains et périlleux voyages; d'une autre, des amis courbés sous la douleur, et qu'il secourait avec une admirable discrétion; enfin, là-bas, sur la frontière de ce pays du Rouergue, que Brascassat avait tant aimé, allait, s'aflaiblissant tous les jours, sous le poids d' afflictions morales et phjsiques, son maître vénéré.
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L'artisle, Fingénieur et rhomine d*aflaires se confondaient chez T. Richard, et malgré ces aptitudes diverses, il n'était pas arrivé à la fortune, ce qui était pour Brascassat une cause de chagrin profond et de perpétuelles inquiétudes.
Richard mourut à Toulouse, le 11 décembre 1859.
Je n'ai fait connaître qu'à demi-mots les témoignages de reconnaissance et le dévouement du grand artiste pour son ancien protecteur; il est de certains acles, accomplis sous des formes si délicates, qu'ils imposent la réserve, même au biographe le plus dévoué; mais cette réserve ne peut aller jusqu'au point de m'empêcher de dire que c'est à Brascassat que Richard doit son tombeau (*).
C'est de l'année 1860 qu'il faut dater les derniei's ouvrages du peintre. J'entends les tableaux composés et d'une réelle importance, comme ceux de MM. Bleyrauller et Rœderer, du prince Troubetskoï et celui de M. Binant, qu'il n'a même pas achevé (Taureau mangeant une brindille de chêne que lui présentent deux jeunes enfants, assis sur un tertre). Les dernières litho-
(») Brascasftat fit ériger, en 1860, à Toulouse, dans le ciraelicic de Terrc- Cabade, un tombeau pour y déposer le corps de T. Ricliard. C'est d'après les dessins de M. Urbain Yitry, anden architecte de la ville de Toulouse, que fut fait ce tombeau, sur la face duquel on lit :