AVANT-PROPOS
Le 1®"^ mars 1867, à Paris, vers les onze heures du matin, un convoi funèbre sortait d'une maison de la rue Notre-Dame-de-Lorelte, et se dirigeait vers Téglise de ce nom. Plusieurs membres de Tlnstitut, en costume officiel, marchaient en tête du cortège. Grâce à cet apparat, les gens affairés détournaient plus volontiers la tête pour saluer le cercueil qui passait. Des curieux, préoccupés par la vue de quelques habits brodés, demandaient aux voisins de la maison mortuaire quelle était la personne qui venait de mourir. Et les voisins de répondre : c'est un membre de T Académie des Beaux-Arts* A cette même date, on lisait dans les journaux du soir la nouvelle de la mort de Jacques- Raymond Brascassat, peintre de paysages et d'animaux, chevalier de la Légion d'honneur, membre de l'Institut.
Ces funérailles honorables mais modestes et cette
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publicité si discrète répondaient à merveille aux volontés de celui qui , de l'église , fut conduit au cimetière Montmartre.
Cependant, pour ne point être injuste, il faut se hâter de dire qu'à Theure de l'adieu suprême, en présence d'un frère désolé, d'amis de jeunesse en cheveux blancs et d'un groupe d'énunents collègues, des paroles éloquentes rendirent un hommage public à ce beau talent, à ce noble cœur, qui venait de se glacer pour jamais.
Le lendemain, puis les jours suivants, et comme un écho du discours éloquent de M. Beulé, parurent divers articles nécrologiques : M. Viollet le Duc, dans les Débats; M. Chesneau, dans le Constitutionnel; M. Olivier Merson, dans l' Opinion nationale, et des journaux de Nantes et de Bordeaux payèrent leur tribut de regrets et d'éloges à Raymond Brascassat. Enfin, M. Alfred Auteroche, dans la Revue des Beaux-Arts; M. Louis Gabat, dans les Mémoires de l'Institut de France, et M. X. . . , de Sain t-San tin, dans la Gazette des Beaux-Arts, publièrent sur le célèbre peintre des appréciations fines et délicates, où l'homme et l'artiste étaient remarquablement appréciés. Il semblait donc que tous les devoirs étaient rendus à cette chère mémoire, et que tout avait été fait pour la maintenir sur le& flots du temps.
Cette pensée, je ne l'ai point partagée, et, sans prétendre mieux dire que mes devanciers, j'ai voulu mettre
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plus en lumière les qualités éminentes de Thomme que la France venait de perdre.
Malgré sa belle réputation , malgré le haut prix de ses œuvres, Brascassat n'a jamais été bien connu. D'une réserve excessive, même avec ses plus intimes amis, d une timidité non moins grande que celle de La Fontaine, cet autre grand peintre d'animaux; doutant toujours et partout de lui-même, nul n'a plus fait que lui pour étouffer sa réputation. Ennemi juré de toute coterie et d'une fierté de sentiment d'autant plus digne qu'il attendait tout de son travail, il passa dans l'ombre sa vie réelle. Néanmoins, si, malgré son extrême modestie, l'éclat de son talent a forcément dissipé les ténèbres dont il se plaisait à s'envelopper, n'était-ce pas un devoir sérieux d'étudier soigneusement cette carrière si bien remplie et de mettre au grand jour tant de mérite et de vertu?
Cette tâche, j'ai voulu l'entreprendre, sans me dissimuler combien elle était lourde. Qui donc alors a soutenu mon zèle ou, si l'on aime mieux, ma témérité? Par un concours de circonstances vraiment providentiel, j'ai connu tous les amis intimes de Brascassat, depuis les affections de son tout jeune âge jusqu'à celles de la dernière heure. Ses camarades d'enfance, de l'âge mûr et de la vieillesse, je les ai tous vus ou me suis mis en correspondance avec eux : sa vénérable mère , sa famille, ses premiers maîtres m'avaient souvent parlé de lui bien avant que je le connusse personnellement.