BKASGASSAT
» Je ne puis raconter toutes les impressions que celte » nuit me fit. C'était la première fois que je faisais un » voyage en diligence, et je prodigue les expressions » les plus exagérées pour les rendre. Le fait est que » nous eûmes un orage terrible que je me rappelle » encore. Tous ces accidents de voyage me firent » éprouver une joie incroyable, qui, plus lard, aurait » pu m'ennuyer, mais que la nouveauté me faisait » trouver ravissants. . . .
x> Nous arrivâmes à Agen vers midi. Les promenades » sont très belles. Nous en repartîmes vers trois heures » pour aller à Montauban, où nous arrivâmes, après » avoir passé par de jolis endroits, le jeudi, 7, à trois » heures du matin. J'y remarquai le pont bâti tout en » briques, chose nouvelle pour moi. Les édifices et les » maisons sont construits de même; il y a une ruine » d'église assez jolie à dessiner... Les artistes y sont » rares, ainsi que les amateurs de peinture. (En marge » est écrit : « Je crois que Ingres est de ce pays. » ) Il >> y a M. Costes, sourd et muet, qui peint assez bien » pour n*avoir jamais appris.
D Nous sommes partis pour Toulouse le 8 septembre, » à quatre heures du matin, et nous y sommes arrivés
x> à dix heures. Nous descendîmes chez M. R ,
» receveur général du canal du Midi, ancien ami de » M. Richard. J'étais tout contraint de me 'trouver ainsi » chez des personnes que je ne connaissais pas. »
A cet endroit le journal de Brascassat présente une
SA VIE ET SON CEUVllE. 17
suite de phrases entrecoupées, rappelant ses souvenirs intimes, qu'il termine par cette pensée mélancolique : a Tout cela est déjà bien loin I » Puis il continue :
« La cathédrale de Toulouse (Saint-Semin) me parut » belle; nous visitâmes le musée, où je vis une coUec- D tion de chapiteaux, quelques-uns d'antiques, d'autres » gothiques. La place Royale où se trouve le Capitole, » le Théâtre, où nous fûmes. Les anciennes portes de » ville très pittoresques; je crois, dans le style gothi- » que, bâties en briques (détruites depuis). Nous fûmes » voir plusieurs artistes, entre autres M. Roques^ déjà » âgé, artiste de mérite, professeur de peinture à » l'Académie de Toulouse (*), et plusieurs amateurs... » Un colonel d'artillerie, élève de Bertin, peignant très D bien, surtout 1(^ copies d'après son mattre. Tout me » paraissait bien. Les salles de l'Académie (je pense » l'école de peinture et de dessin) me parurent bien » disposées pour l'étude ; chaque partie avait sa salle et » son professeur. »
Ici Brascassat interrompt le compte-rendu des détails de son voyage de Toulouse à Millau ; mais nous allons en retrouver le récit dans la lettre suivante, qui fait partie âe son journal.
(1) Roques (Paul), plus connu sous le nom de Joseph Roques, né à Toulouse le 1" octobre 1757, mort dans la même ville le 27 décembre 1847; élève du chevalier Rivalz et de Despax, professeur à TÉcole des Arts, correspondant de rinstitut et membre de la Légion -d'Honneur, fut le premier mattre de Jean- Auguste-Dominique Ingres. Le Catalogue raisonné des tableaux du Musée de Toulouse, par George, Toulouse, 1. Viguier, 1864, in-12, p. 224, donne une notice intéressante sur Joseph Roques.
18 HRASCASSAT
« Lettre de Millau, 47 septembre 4820^ écrite à mes parents. » Mon cher Père et ma chère Mère,
» Je suis impatient de vous écrire et de vous faire » savoir de mes nouvelles et de mon voyage si heureux. » Il y a trois jours que je suis arrivé, et c'est ce troisième » jour que je choisis pour vous témoigner mon affection » et ma reconnaissance pour les bienfaits que vous » m'avez toujours prodigués. Malgré le chagrin de vous » quitter, je partis de Bordeaux avec plaisir. Je passai » à Castres et d'autres endroits pour arriver à La Réole, » à sept heures du soir. Là, nous soupâmes. Â huit » heures, nous repartîmes pour aller à Agen. Un orage » affreux s'éleva et nous surprit en route. Enfin, le » tonnerre tomba près de nous, et leg chevaux étaient » si effrayés, que le postillon ne pouvait pas les retenir. » Nous fûmes obligés de nous arrêter à une petite » auberge, puis nous continuâmes jusqu'à une rivière » qu'il fallait traverser. Les bateliers nous firent atten^ » dre une heure pour vider le bac qui devait nous » passer, tant la pluie avait été abondante. L'orage se » calma, et, après beaucoup de peine, nous arrivâmes » à Agen, par des routes magnifiques, bordées d'arbres » de toute espèce, garnies de vignes qui montaient » jusqu'au sommet en formant des berceaux. Etant » arrivés à Agen, nous y avons dîné et visité la ville. » Les promenades sont magnifiques, et j'avais beaucoup » de plaisir à voir ces choses étrangères pour moi. De » là, nous fûmes à Montauban.
» Montauban est bâti de briques; il y a un pont » construit de même sur le Tarn (*), même rivière qui » passe à Millau. Nous y avons vu Téclipse. Enfin, nous » partîmes pour Toulouse, pour descendre chez un ami » de M. Richard, où nous ne sommes restés que trois » jours, à cause des mauvaises nouvelles que nous » y apprîmes, et qui regardaient plusieurs de ses amis. » Mais, à notre retour, nous y resterons davantage. » Nous avons eu le temps de visiter quelques artistes, » le Musée, l'Académie et le Pont, que j'ai trouvé fort » beau. J'ai vu avec un grand étonnement les Pyrénées, » que l'on voit depuis là. J'ai visité aussi les églises; » enfin, j'ai vu le Théâtre, que j'ai trouvé fort beau. » La veille de notre départ, nous avons été aux Montais gnes russes, que M. Richard m'a fait descendre avec ». lui. C'était pour moi chose nouvelle; j'en ai été » efirayé et en ai reçu une impression désagréable; » mais M. Richard m'obligea d'y retourner, et peutrêtre » j'y aurais pris du plaisir si j'avais continué. Enfin, » nous sommes partis de Toulouse le lundi 1 1 du cou- » rant, à quatre heures du matin, par la diligence » d'Albi. Dans cette ville, il y a de très beaux dessins » à faire. Nous y en avons fait plusieurs. La cathédrale » gothique, bâtie en briques, est la plus belle église que » j'aie vue. Je ne vous en donne pas de détails; cela » serait trop long.
(*) « Le pont de Montauban est un des plus remarquables de France, et remonte au \IV* siècle. Estève de Ferrières et Mathieu de Verdun en furent, dit-on, les architectes, de 1803 à 1316. » Congrès archéologique de France, XXX* session, à Montauban. Paris, Derache, 1866, p. 849.
» Jusque-là, le voyage alla bien; mais, lorsquil fallut » prendre ces maudites pataches, où on est secoué si » rudement, avec une chaleur très forte, ça finit par » devenir fatigant. Les mauvaises auberges que nous » trouvions, surtout à Rabastens, Saint-Semin, sont » comme des loges à cochons; c^était dégoûtant pour y » manger. C'est là que, pour la première fois, j'ai vu un » chien tournant la broche, ce qui est assez ingénieux. » Ce pays, du reste, -est très beau sous le rapport de la . » peinture, et j'y vis, pour la première fois, des » montagnes qui me surprirent. Enfin, après quelques » fatigues, nous 'arrivâmes à Millau bien portants, » le 14 septembre, au grand plaisir des parents de » M. Richard.
» Son père, comme vous le savez déjà, est aveugle, » et, malgré cette affliction, il est toujours gai; sa mère y> est bien aimable et a beaucoup de religion ; elle m'a » reçu avec une grande bonté, et je vois que je n'ai pas » seulement un second père , mais encore une seconde » mère. Il y a deux demoiselles, qui sont bien dignes » d'aussi bons parents, de manière qu'il me semble être ï> dans la maison paternelle.
y> Les gens de Millau sont en général très pieux et » travaillent beaucoup. C'est un très beau pays pour » un peintre, et j'espère que j'y ferai beaucoup » d'études, surtout dans ces grandes montagnes que je » vois.
» Vous direz à mon grand-père qu'une autre fois je » lui ferai de plus grandes descriptions sur ce que » j'aurai vu ; en attendant, je lui souhaite bien de la
» santé. M. Richard tous dit bien des choses, ainsi 3f> qu'à toute la famille.
» Vous me direz, en me répondant, comment va » mon frère dans ses études. Vous ferez bien mes » compliments à tous mes parents et amis, surtout D ceux qui m'ont donné tant de soins et qui nous ont » rendu service. Je leur souhaite une aussi bonne santé » que la mienne.
» Je finis en vous embrassant.
» Votre soumis et respectueux fils, y> R. Brasgassàt. »
J'ai dit sommairement quel était l'homme qui avait tant fait pour l'avenir de Brascassat ; il est encore utile, pour compléter cette étude, que je trace le croquis de ce petit pays de Millau, qui tenait tant au cœur de l'artiste, qu'il appelait sa seconde patrie et vers lequel nous le verrons revenir plusieurs fois.
Millau, Mmlianum (^), fondation romaine, est une sous-préfecture du département de l'Aveyron. Assise dans le fond d'une étroite et longue vallée, à peu de distance du lieu où se jettent, dans les eaux du Tarn,
(1) « Le vrai nom latin de Millau est bien JEndUanum, On en a fait, en latin du moyen- &ge, Âmilianum, Amiliavum, Miliavum, Amiliadeum; en roman, Amiihau, Melhau; en français, Amilhaud, Milhaud, et enfin Millau. » HUtoire du prieuré et delà paroisse Notre-Dame-de-VEspinasse de Millau (Aveyron), par M. J. Rouquette, vicaire de Notre-Dame. \illefranche,\« Cestan, 1866, in-8*, p. 5 et 6. — Voir, sur la fondation de Millau par Q. Fabius, qui donna le nom de son père à cette ville, Essai historique sur le Rouergue, par le baron de Gaujal, et les Esquisses sur Millau et sur sa vallée, par M. Arthur de Tauriac, 1844. Millau, Carrère jeune, in-8«, p. 8.
22 BRASGASSAT
les eaux si limpides de la Dourbie, la petite ville de Millau, ayant au midi le haut plateau du Larzac, au nord les monts granitiques du Levezou, cernée de tout côté par leurs versants rapides, est une des résidences les plus agréables et les moins connues de notre belle* France. Alors que sur le ciel bleu se dessinent en silhouettes vigoureuses les cimes rocheuses du Puechd'Agasch, ou les pics du Causse-Noir, couronnés de buis sauvages, les bases de ces montagnes se présentent couvertes de végétation luxuriante, de vignobles et de vergers^ au milieu desquels , éparpillés aux flancs des coteaux, apparaissent dans le paysage, comme des touches lumineuses, des fermes, des villas et de blanches maisons.
Puis, bordant la rive droite du Tarn , dont le cours est frangé de peupliers dltalie, à Tendroit où s'unissent les deux rives par une passerelle et par un pont de pierre, apparaît un amas de vieilles murailles grises, de jardins clôturés, d'élégantes constructions, de pignons ardoisés ou couverts de tuiles rouges, et, dominant toutes ces demeures d'ouvriers, d'agriculteurs, de grands manufacturiers et de riches propriétaires, s'élèvent le clocher de Notre-Dame-de-l'Espinasse et plus haut encore la vieille tour du beffroi communal : c'est Millau !
En entrant dans la ville par le Pont-Vieux on peut, en moins d'une heure, faire le tour des boulevards, qui ont remplacé les fossés de l'ancienne cité , et parcourir la rue Droite, à l'extrémité de laquelle se trouve la place de l'Église , entourée , comme cela se voit dans beaucoup de villes du midi, de couverts ou d'arcades,
SA VIE ET SON CEl'VRE. 23
que supportent ici de lourdes colonnes à chapiteaux romans, sur Tune desquelles j*ai lu cette prudente devise : guara q paras (Prends garde à ce que tu feras?).
Millau, ville d'environ dix mille âmes, est une véritable ruche, comme on le dit souvent avec raison. Au milieu de ces rues sinueuses et longeant la rivière se trouvent plusieurs fabriques et d'importantes manufactures, où s'agite une population relativement nom-, breuse ; des tanneurs , des mégissiers , des chamoiseurs et des centaines de jeunes filles adonnées à la plus vieille industrie du pays : la ganterie. Tel est en somme le personnel de la classe ouvrière.
Ajoutons à ce tableau commercial <c un réseau de » routes importantes, animées par l'arrivée ou le départ » des diligences , des voitures de roulage se mouvant » sur les boulevards ombragés d'ormes et de platanes, » et nous aurons complété le côté bruyant de Millau (^).
Mais, pour achever la portraiture de cette petite cité, il me faudrait décrire ces quartiers déserts , empreints d'une couleur moyen-âge, où l'herbe croît entre les pavés, et qui présentent des constructions de tous les siècles depuis le XIP ; ces intérieurs de maisons bourgeoises, si bien peints par la plume de Balzac , et dans lesquels la vie s'écoule avec une paisibilité qui, pour certaines natures, a tout autant de charme que la tumultueuse agitation des grandes villes.
C'est dans une de ces modestes-demeures qu'en 18S10, grâce à quelques bonnes miUe livres de rentes , prove-
(*) Voir les Esquisses sur Millau et sur sa vallée, par M. A, de Tauriac, ancien ami de Braseassat.
nant de biens au soleil, les hôtes du logis étaient placés au rang des notables ; là se réunissaient à la veillée des voisins et des amis ; et d'aimables causeries, un peu de 'musique et des jeux enfantins constituaient les délassements habituels des réunions intimes de la maison Richard. La première lettre de Brascassat nous a fait connaître le personnel de cette maison qu'il quittait tous les jours , pour aller peindre ou dessiner d'après nature et vers laquelle il revenait bien souvent à nuit close.
Un mois s'était écoulé depuis son arrivée à Millau , lorsque le jeune bordelais écrivit une nouvelle lettre qui relate sa première excursion.
« Millau, 20 octobre 1820.
» Mon cher Père et ma chère Mère,
» Je viens de faire un petit voyage sur les bords » d'une petite rivière, où j'ai vu des choses très belles ^ sous le rapport de là peinture. A mon retour, qui a » été le mardi 16 du courant, j'ai trouvé une lettre, » arrivée le même jour, qui m'a fait un plaisir inexpri- » mable, et surtout en lisant vos bons conseils que vous » me donnez, et que je tâche si bien de suivre. Vous » ne sauriez croire combien j'ai eu du plaisir lorsque » j'ai appris que mon frère profitait bien dans ses » études. Recommandez -lui de continuer et de se bien » comporter envers ses maîtres. Quant à mon grand- » père, dites-lui que je pense à ce que je lui ai promis. » Je fais un journal de mon voyage, où il y a tout » ce que j'ai vu de plus remarquable. Voici un
» petit extrait du dernier voyage que je viens de » faire :
» Nous sommes partis mardi, 9 octobre, pour visiter y^ les bords d'une petite rivière appelée Dourbie; elle » prend sa source dans le département du Gard, et se )» jette dans le Tarn, à Millau.
» Tous les bords, depuis Millau jusqu'à Saint-Vérari, » sont garnis de grandes montagnes et de grands » rochers qui m'étonnèrent beaucoup. Nous partîmes le » matin à cheval; nous nous arrêtâmes à la Baume- » d'Âluech, à deux lieues de Millau. x>
Brascassat, à l'exemple des touristes qui parcourent cet endroit sauvage , n'oublie pas de visiter la caverne d'Âluech, qui l'impressionne par son caractère et ses vastes proportions. Sa lettre reproduit tous les détails de cette visite souterraine (^) ; détails qu'il ne donne à son grand-père qu'à titre de spécimen de son journal de voyage.
Puis il termine par ces quelques mots adressés à son frère (*).
(*) Et moi aussi je Fai visitée cette grotte d'Aluech, un demi-siècle après Brascassat, et les mêmes particularités se sont reproduites sous mes yeux. Une jeune fille, portant des fagots de branches sèches, m'a conduit à l'entrée étroite et basse de la caverne, qui impressionne par sa profondeur et son aspect fantastique-, surtout lorsque les fagpts embrasés projettent des langues de feu sur les parois humides de cet antre, et que des tourbillons de flammes et de fumée parcourent les anfractuosités de cette véritable retraite d'un Polyphëme. En suivant, à travers les rochers, le petit sentier qui descend vers la rivière, relisant à quelques pas de la grotte d'Âluech le journal de Brascassat, je partageais tout le charme de ses premières impressions.
(*) M. Jean Brascassat, né à Bordeaux, le 9 février 1808, décédé dans la même ville le 20 août 1864.
<c Tu ne pouvais me faire plus de plaisir qu'en m'ap- )> prenant les progrès que tu fais. C'est un grand » bonheur pour moi de voir que tu profites des soins » que te donne un si bon maître. Continue et sois » envers lui docile et sage. Tu lui témoigneras toute la D reconnaissance que j'ai pour lui (^). N'oublie pas, mon D frère, d'embrasser notre ami Girard, car toutes les » fois que je vois quelque chose d'agréable, je pense à » lui. Je regrette de ne pouvoir admirer, avec un si bon » ami, les belles choses que je vois. Recommande-lui » bien de dire mille paroles agréables à son père, à sa )> mère, ainsi qu'à ses sœurs. Ne manque pas de me )» donner des nouvelles de notre petit frère ('), et ne » cesse pas* de m'en donner du petit chat. Quant aux D bons points , continue d'en gagner, et sois sûr que » ça ne sera pas perdu.
» Adieu, ton bon frère,
» Raymond. »
Comme cette lettre est jeune et d'une rédaction vraie ! ne la dirait-on pas inspirée de cette phrase d'un autre illustre bordelais : « Je veux qu'on m'y voye en ma » façon simple , naturelle et ordinaire , sans estude et » artifice ; car c'est moi que je peins (^) . » Puis , quand toutes ses pensées se reportent sur Bordeaux , qui lui était si cher alors , il n'oublie personne , ni son petit
(^) M. Detcheverry, directeur d'une école primaire, et que j'ai déjà cité,
(*) M. Théodore^athurin BraKassat, né à Bordeaux le 11 mai 18S0. (*) Michel Montaigne.
frère, ni son petit chat, et surtout son bon ami, avec lequel il regrette de ne pouvoir admirer les belles choses d,es rives de la Dourbie.
A vrai dire, rien ne pouvait mieux faire naître l'enthousiasme d*un poète de seize ans que de remonter le cours de celte délicieuse rivière, qui semble traverser un coin de la Suisse ou des Apennins.
Quand on réfléchit aux influences artistiques qui régnaient en 1 S%0 , alors que , sans rompre complètement avec les traditions de Yalenciennes, conservées par son élève Bertin , naissait une école de paysagistes qui cherchait une nouvelle expression de Tart dans la sauvagerie pittoresque des sites et dans une exécution moins classique de ligne , mais plus brillante , les disciples de cette école ne pouvaient trouver de plus beaux sujets de tableaux que de la Graufesenque, ancien séjour des Fadarelles (*), au vieux castel de Saint-Véran.
Ils avaient là tous les motifs que pouvait désirer un futur aspirant au concours de paysage historique.
C'est d* abord une étroite vallée où serpentent, sur des grèves sablonneuses , des eaux basses et transparentes, qui réfléchissent le feuillage gris- des saules ou les berges des vertes et plantureuses prairies. Puis des fermes entourées de petits vignobles, disposés en terrasses superposées; des noyers séculaires ombrageant de leurs larges ramures des plis de terrains comprimés par d'anciennes avalanches; des vergers complantés de cerisiers et d'amandiers et qui laissent
(>) Petites fées.
apercevoir à travers leurs frêles feuillages, les silhouettes capricieuses de la vallée ; le village de Massebiau, où la rivière longe le versant du Larzac qui se dresse comme une immense courtine à miUe pieds de la surface des eaux ; le village du Monna , assis au pied de la montagne du Causse-Noir et composé d'habitations rustiques capricieusement disposées et que dominent une petite église, et le château de M. de Bonald (*).
Enfin après le Monna, le val se rétrécit, les montagnes sont plus abruptes, leurs pentes plus rapides et couvertes de buis forestier; le chemin devient étroit,
Montant rocailleux, malaisé,
comme celui du coche, et l'on trouve, pour franchir la rivière, des passerelles en bois d'une construction si rudimentaire, qu'on les croirait dues aux naturels de la Nouvelle-Calédonie. Vient ensuite la ferme d'Aluech, pm's un moulin, dont j'ai perdu le nom, dans les bruyères qui l'environnent, et l'on arrive à La Roque.
(*) Bonald ( Louis-Gabriel-Ambroise, vicomte de ), pair de France, membre de TAcadémie française, ne à Millau le 10 octobre 1754. Je n'énumérerai pas tous les titres et les ouvrages de M. de Bonald, ces renseignements se trouvent dans tous les recueils biographiques; je rappellerai seulement que le 7 juillet 1810, un envoyé secret de Louis Bonaparte, roi de Hollande, vint trouver M. de Bonald au Monna, de la part de ce prince, pour le prier de se charger de l'éducation de son fils, qui mourut, vingt ans plus tard, au camp des insurgés bolonais. Quoique cette demande eût été faite de la manière la plus délicate et la plus pressante, il s'excusa sur ce qu'il ne pouvait se charger de ces fonctions. » {Esqui8se8 sur Millau, p. 27.) M. de Bonald mourut au Monna le 23 novembre 1840. Il a laissé trois fils : le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, mort dans cette ville le 25 février 1870, et MM. Henri et Victor de Bonald, dont les noms se trouvent cités dans le journal de Brascassat.
La Roque est encore un de ces villages enserrés de tous côtés par de hautes montagnes , et qui paraissent complètement isolés du monde. De La Roque la vue peut s'élever et suivre le vol d'un aigle solitaire, planant au-dessus des pics déchirés par la foudre , mais elle ne peut s'étendre horizontalement sans se butter à quelques centaines de mètres sur le flanc des rochers. Pauvre village où les chaumines et les étables se confondent du bas au faîte d'une éminence rocheuse et que domine le donjon d'un vieux château, dont l'accès n'est possible que par des paliers et des degrés nombreux qui rappellent le site italien de Picinisco.
Jusqu'à Saint-Véran se reproduisent, à peu près, les mêmes aspects, en remontant toujours cette bruyante rivière de la Dourbie, dont les eaux parfois argentines se précipitent vivement à travers les rochers bruns et plus loin s'étendent nonchalamment, en nappe bleuâtre, sur un lit de petits cailloux blancs.
Cette description de la vallée de la Dourbie fera mieux comprendre les notes du journal de Brascassat et quel était le caractère des campagnes qu'il étudiait. Le lec* teur pourra dès lors se représenter le pays où se trouvait notre jeune peintre et l'influencé qu'eurent sur lui ses heures de promenades solitaires si laborieusement occupées par ses pinceaux,, ou par ses lectures favorites de l'idyUique Gessner.
A la suite de la dernière lettre, Brascassat a recopié très brièvement les notes principales de son journal de voyage , ou , pour mieux dire , il ne nous fait connaître que les sommaires des chapitres qu'il n'a pas voulu
récrire entièrement. Voici quelques extraits de ces notes :
« A La Roque , des planches , jetées de roche en » roche, servent de pont sur la Dourbîe; cela me » frappe, c'était pittoresque. A Saint-Véran, château » sur un rocher isolé. — Dîner chez le curé. — Beau » temps. — Bruit de la Dourbie. — Montagne en » face. — Moulin de Jouque-Merle ; il appartenait à la » famille Richard. — Passé quelque temps chez Lau- » rent, le meunier. Le 22 octobre, j'ai été à Reaugeoles x> — revenu par Creissels. — Noyers superbes. — » Château dominant le village. — Nouveau pont à » Millau, à côté d'un vieux; il n'était pas fini alors; on X» passait en bac.
» Description de la maison Richard : M. Richard père » a quatre-vingt-deux ans; il est assez gai; il était » autrefois procureur, avocat du Roi et conseiller. — » M™® Richard est pieuse. — M"** Sophie fait très bien » les fleurs et les confitures. — M"* Eulalie est dévote. » Le soir viennent chez M. Théodore le président » Sapientis, qui lit; M. Gambon, avocat; M. l'abbé » de Sambucy, maître des cérémonies de la chapelle » du Roi, et son frère, M. de Sorgues; ils habitent le » château.
» 7 novembre 4820. — Cérémonie pour l'anniver-
» saire des quatre-vingt<leux ans de M. Richard père. —
. » Messe. — M"* Sophie a chanté, M. Richard l'a accom-
» pagnée de la basse. — Passé à l'encre des croquis
» d'Albi. — Musique. — MM. Victorin Duffour, Fontes,
» de Saint-Martin, Henry de Bonald (frère du cardinal » de Lyon) et Paul Montes, aveugle de naissance, » assistent à cette réunion.
» 8 novembre. — A Foccasion des quatre-vingt-deux » ans finis, dîner.— -MM. Sapientis, Gambon, de Broca, » le curé de Millau. — Bon vin de Bordeaux. — » M*** Sophie a chanté, Richard a joué de la basse. — » Mauvais temps. — Fait le devant de cheminée : Pont » de Millau (') . »
Toujours de nouvelles courses, des descriptions idylliques d*un cœur de seize ans I
« /4 novembre. — Déjeuné chez M. Gambon, avec y> M. Richard et M. Dupré, homme très gai, marié » avec la fille d'un consul à Constantinople.
» 18. — Étude de Moutons.
» 1 9, dimanche. — Levé à cinq heures pour aller à » la messe. — Le peuple avait des chandelles. — Prône » en patois. — Fête chez M. d'A....; on a dansé le » cotillon. ^ Entendu, pour la première fois, jouer du » piano.
» 20. — Petite étude de mouton. — Été, à l'ordi- D naire, à la messe avec la famille Richard, aux Péni- D tents ; ils étaient blancs (ils me surprirent) . — Le soir, » étudié la perspective. »
Pauvre petit Brascassat I tout le surprend ; les montagnes, le costume des pénitents et le piano, qu'il entend
(^) Cette peinture, d'un vif intérêt local, se trouve actuellement chez M» A. de Tauriae, à Millau. Voir au catalogue de rCEuvre de Brascassat,
jouer pour la première fois. Comme tous ces aveux sont simples, ces transcriptions naïves! mais tout cela peint bien la conscience et l'esprit observateur de cette nature qui tient compte de ses impressions et les enregistre pour ne pas en perdre le souvenir.
« 2^ novembre 4820. — Cinquième tête de mouton.
» — Course aux Baumes, où j'ai dîné chez M. le curé,
» avec des chasseurs. — J'ai couché aux Baumes le
» lendemain. — Mauvais déjeuner; pas de vin. — On
' » boit de l'eau sur le Larzac, de l'eau de citerne. »
Les jours suivants sont employés à de pareilles excursions; il dessine les cascades, les moulins, étudie un effet de brouillard, et, les jours de pluie, il peint des bûches, ou compose des idylles d'après Gessner. Ce fut à cette époque qu'il commença les portraits de la famille Richard et fit une peinture de l'intérieur du salon.
« 2 décembre. — J'ai été voir M. de Bonald, au » Monna, avec M. Richard et MM. Dufour et Dupré; il » doit partir pour Paris mercredi prochain. J'ai vu le ï> portrait de son fils l'abbé (depuis archevêque], peint i> par Ingres, petit portrait charmant (^).
(*) Ce portrait n'est pas indiqué dans le Catalogue des œuvres de M. In* grès, publié par M. de la Ghavignerie, à la suite du livre de M. 0. Merson : Ingres, sa vie et ses œuvres» Paris, J. Hetzel, 1867. — Je dois à Tobligeance de M. Tabbé de Serres, neveu de Mff^ de Bonald , et par Tintermédiaire de M. Tabbé Ph. Bellot, la communication suivante : a Le portrait de H. Tabbé » de Bonald, depuis cardinal archevêque de Lyon, a été fait à Rome, en 1816, » par M. Ingres. Il est peint sur un petit panneau en chêne de quatre pouces » et demi sur trois et demi à peu près. M. l'abbé de Bonald est représenté de » trois quarts, les cheveux légèrement poudrés, en camail. Ce portrait est m
» M. Richard donne des dîners superbes, et reçoit à » peu près toujours les mêmes personnes. Nous peignons, » malgré la saison, en plein air, quand il fait un peu » beau, ou je compose sur ardoise, d'après Gessner. »
Le 24 décembre il entend la messe de minuit dans cette petite église des Pénitents placée vis à vis de la maison Richard. Le 25, il assiste à la bénédiction d'une croix sur la place, et le 26 il écrit à ses parents pour leur souhaiter la bonne année.
I*' Janvier 4821. — C'est le jour des visites, des souhaits du nouvel an et des étrennes : Raymond n'oublie pas d'en mentionner les moindres détails ; il reçoit un « chapeau neuf » de M. Richard et donne à la mère de son protecteur une boîte à ouvrage faite par les prisonniers du Fort du Hâ (') et qu'il a reçue de Bordeaux. Les jours suivants, Brascassat reprend ses courses de paysagiste à Creissels , aux rochers de la Nouvelle-France; fait des fixés, peint des fleurs et continue à composer sur ardoise des idylles d'après Gessner, ou termine la vue du salon.
4 4 Janvier. — Une triste nouvelle lui arrive , il la note en ces termes dans son journal :
« J'apprends la mort de M. Léon Pallière, peintre » de Bordeaux, mort de la poitrine, à l'âge de trente
» chftteau de Monna, près de Millau (Aveyron); il appartient à M. le vicomte de » Bonald ; il n'a jamais été gravé ni reproduit. C'est un petit chef-d'œuvre » ignoré. »
{}) Ancienne forteresse bâtie par Charles VU, en 1451, après la reddition de la Guienne,
34 nilASCASSAT
» ans, après six mois de mariage; ii habitait Paris; il » est mort à Bordeaux, chez son père, qui donnait des » leçons de dessin (^ ) .
» 46 janvier. — Ébauché le portrait de M"* Eulalie. » — Je passe des dessins à la plume. — J'ai dîné chez » M. Dupré, qui m'a montré les œuvres de Florian, » avec gravures par Le Barbier, que j'ai trouvées fort » bien. — M. Richard fait faire des palettes & bon » marché ; j'en ai déjà trois.
y> 30. — Continué le portrait de M"® Eulalie. — » M. Théodore a continué celui de M"® Sophie. — Dans » l'après-midi, j'ai été me promener sur le Larzac (*), » où j'ai vu un beau soleil couchant. Je suis descendu » du côté des cascades de Creissels. J'ai été surpris de » la grandeur des rochers que j'avais vus de loin. Je suis » enthousiasmé du pays. — Je ne trouve rien de » plus beau que ces promenades pour passer des jours » agréables.
» 22' — J*ai assisté à la cérémonie qui a eu lieu à la » paroisse pour l'anniversaire de la mort de Louis XVL » Le catafalque avait été fait par M. Richard ; il était » en marbre noir, avec le portrait du Roi, et des vers » sur chaque face du catafalque, composés par M. Ri-
(*) Pallière (Louis-Vinceni-Léon), né à Bordeaux le 19 juillet 1787, mort dans la même ville le i8 décembre 1820. Il avait donc trente-trois ans quand il mourut, et non pas trente, comme dit Brascassat. Pallière avait obtenu le premier prix de Rome en 1812. Le Musée de Bordeaux possède deux toiles importantes de cet artiste, et dans l'église Saint-Pierre de cette ville se trouve son dernier tableau, qu'il laissa inachevé, et qui fut terminé par son ami Picot (François-Edouard), devenu plus tard membre de llnstitut.
(*) Immense plateau au nord de Millau, et qui s'élève à 700 mètres audessus du niveau de la mer.
SA VIE ET SOxN OEl'VIlE. 33
» chard père ; on les a fait imprimer. M^*" l'évêque de » Carcassonne a lu le testament de Louis XVI. Ce » même jour, M™* la comtesse de Vesins et M. le comte » de Dieu- Donné, son fils, sont venus nous voir; ils » ont été enchantés de nos productions, et trouvent les » portraits parfaits de ressemblance. Puis j*ai montré » mes études de Creissels, mes cascades, etc., continué » à peindre, et, le soir, j'ai composé des paysages, » d'après Gessner. »
Le mois de janvier s'écoule , Brascassat et son protecteur achèvent en collaboration les portraits de la famille Richard. Mais, dès qu'un rayon de soleil se glisse entre deux nuages, le jeune Raymond prend ses crayons, son album , et court aux cascades ou dans les vallées, ainsi que le témoigne la suite de son journal.
(< 28, dimanche. — J'ai assisté à la messe aux Péni- » tents; j'ai travaillé aux portraits, et, dans l'après- » dtnée, j'ai été courir du côté de la Baume -d'Aluech, » une lieue plus loin que le Monna . J'ai vu les grands » rochers, qui m'ont plus effrayé que la dernière fois.
» On s'accoutume à mieux juger la grandeur des » objets. Je suis revenu très tard; la nuit m'a trouvé » dans cette gorge, et je l'ai fait exprès pour m'habi- » tuer à ne pas avoir peur des loups, car j'en avais » bien peur avant de voyager. J'ai vu de petits bergers » gardant leur troupeau dans des rochers, au milieu » des bois, et ils ne savent même pas ce que c'est que » la peur.
» 29, lundi. — J'ai été à Creissels faire un croquis » d'une partie de Téglise et du pont qui conduit au » château; puis j'ai été aux grandes cascades. J'ai » mesuré la plus grande en jetant d'en haut une pierre » attachée à une ficelle dans le courant du canal ; elle » avait quatre-vingt-dix pieds. »
Le séjour de Brascassat a l^lillau s'écoulait dans cette monotonie laborieuse : le travail et des promenades solitaires; il ne quittait les portraits de la famille Richard que pour aller prendre des croquis d'après nature qu'il repassait à l'encre, le soir à la veillée. Et cependant il ne se lasse pas d'écrire l'emploi de ses journées. Brascassat a déjà conscience de la grande valeur du temps que bien des hommes dépensent avec prodigalité ; il enregistre heure par heure ses travaux et ses occupations, afin de justifier le bon emploi de sa jeunesse. Mais cette vie active ne l'enlève pas complètement à la rêverie ; à cette rêverie douce et mélancolique qui fut un des côtés saillants de son caractère. Je ne puis mieux terminer le récit de son premier séjour à Millau qu'en reproduisant les impressions qu'il ressentit et les rêves qu'il formait sur le plateau de Roquebelle (^) peu de temps avant son retour à Bordeaux.
« 6 février. — Après le dîner, j'ai été à Creissels. » J'ai mesuré les rochers, qui forment un vaste plateau. » Nous voulons, M. Théodore et moi, y construire une
(>) Nom donné piir T. Richard à la charmante villa qu'il fll construire sur le plateau de Creissels.
» maison, et je crois qu'en effet on ne peut pas choisir » un plus beau site pour des artistes. Sur ce plateau, qui » est assez grand, nous bâtirions une maison commode » pour nos familles. Nous aurions un cabinet, un atelier D de peinture au nord, à cause du soleil. Du côté de la » rivière, au bas du rocher, est un champ avec des » noyers; plus bas est le village de Creissels, qu'on » 'distingue entièrement, précédé par les moulins, avec » leurs chutes d'eau. Tout Millau se découvre dans le » fond. On voit le Tarn serpenter depuis le vallon » d'Aguessac jusqu'à la gorge de Peyre. Les rochers y> du Monna dominent la gorge de la Dourbie, terminés » par le Causse-Noir. La jolie ferme de Calés, vis à vis » Creissels. La Nouvelle-France, vers la gauche, avec y> des montagnes plus arrondies qu'à la droite. Le » plateau, du côté des cascades (Midi), est rempli de » petites grottes, qui bordent des prés ombragés de » noyers, et qui s'étendent jusqu'aux cascades. C'est » un endroit pour des dieux et non pour des mortels 1 » Pour un artiste il est divin! Là, nous pourrions tra- » vailler à l'ombre des bois, aux murmures des ruis- » seaux et au doux bruit de mille petites cascades qui y> ressortent comme de l'argent au milieu de la verdure, » tandis que nos troupeaux brouteraient l'herbe fraîche ! D II est bien fâcheux pourtant que la montagne qui est y> au dessus (le Larzac) soit si aride et si vilaine. » M. Théodwe trouverait le moyen de l'embellir en y » semant des bois de pins; mais, hélas! tous ces pro- » jets sont des châteaux en Espagne; il faudrait de » l'argent, et je n'ai rien. Encore, j'ai une famille
» pauvre à soutenir. Cependant, j'espère y revenir » pour y finir la vie avec mon bienfaiteur et sa famiUe, » en y unissant la mienne. »
Ces lignes trahissent, il est vrai, la lecture habituelle des œuvres de Gessner ou des pastorales de Florian; mais on y voit aussi tressaillir un cœur amant des beautés de la nature, un esprit qui en «aisit bien la douce physionomie et, sûrement, une bonne âme qui n'espère le bonheur que dans le calme et dans Tunion de ceux qui lui sont chers. Et Brascassat n'avait alors que 17 ans!
Dix jours après sa promenade sur le plateau de Roquebelle, notre jeune peintre quittait Millau, en compagnie de son protecteur, après un séjour de cinq mois.
(( La veille de mon départ, dit-il dans son journal (i), » je fis mes adieux à la famille Richard. Je la regrettai » beaucoup; j'en ai reçu beaucoup de soins; elle m'a » traité comme si j'avais été leur enfant. J'espère la » revoir bientôt. Enfin, le 16, nous parttmes, à six » heures du matin, par la patache d'Alby. »
La suite de son journal de voyage est rempUe de notes et d'observations artistiques sur les sites et les villages qu'il trouve sur sa route : Saint-Georges , Saint-Rome , Roquefort, Saint-Affrique , Vabres, Saint-Semin et Fraysses, lui fournissent de nombreux croquis ou des
(*) Journal de Millau à Bordeaux, commencé le 16 février 1821.
motifs de descriptions pittoresques. Après Fraysses nos voyageurs entrent en pays de plaine et découvrent au loin le clocher de la cathédrale d'Alby , où ils arrivèrent le soir du 17 février.
Les journées des 18 et 19, quoique pluvieuses et froides, furent employées par Brascassat à dessiner la vue superbe que Ton voit d'Alby : le cours du Tarn et le château de Castelnau , situé sur un coteau qui domine cette rivière. Puis il visita de nouveau la cathédrale, dont il admira les remarquables peintures italiennes.
Le 20 au matin, de très bonne heure, nos touristes quittent Alby, traversent la belle plaine qui s'étend jusqu'à Rabastens, en visitant Gaillacet l'Isle, et arrivent à Toulouse à la nuit tombante.
A Toulouse, Brascassat et Richard restèrent quatre jours. Richard comptait dans cette ville de nombreuses connaissances ; des ingénieurs , des officiers d'artillerie , des artistes et des amateurs de tableaux. Ces jours se passèrent donc en visites, et Raymond ne manqua pas de noter les ouvrages d'art qu'il avait vus dans ces divers cabinets.
Il revoit M. Joseph Roques , ce doyen des artistes toulousains, qui fut le premier maître du grand Ingres: « D a beaucoup de talent, la manière large , » dit notre jeune peintre dans son journal.
Voici comment Brascassat rend compte de sa visite à M. Goumon Loubens, secrétaire de la Société des Amis des Arts :
« Il a plusieurs tableaux; il en a un de Bertin, connu
» SOUS le nom du Mariage, parce qu'il y a placé cette » cérémonie. Il est très grand; c'est un soleil couchant; » un ruisseau coule sur le devant ; sur ses bords s*élè- » vent de beaux platanes; un fond montueux et boisé » embellit cette composition, la plus belle que je con- » naisse de cet artiste. »
Ensuite il va voir la salle des Amis des Arts et trouve « cet établissement qui existe depuis longtemps , même » avant celui de Paris, très bien organisé. »
Chez un autre amateur, Brascassat remarque de charmantes études d'arbres de Michallon, et visite, avec non moins d'intérêt, les salles d'armes de l'arsenal et les monuments de la ville. Les soirées se passent au théâtre, où il voit jouer le Chasseur et le pot au lait. — La diligence à Joigny. — Tartufe et les deux Philibert. — Les premières pièces l'amusent beaucoup , la dernière lui fait grand plaisir ; mais il se tait sur le chefd'œuvre de Molière. A vrai dire, à dix-sept ans, avec l'âme droite et naïve de notre jeune artiste, ce type de l'imposture sous des dehors d'humilité devait lui paraître un caractère peu naturel. Ses visites achevées, il se hâte de rédiger ses dernières notes qui finissent ainsi :
« Ce soir (24 février), nous devons partir à huit » heures par la diligence. Nous ne nous arrêterons » pas; nous marcherons les nuits, et nous arriverons » après-demain au soir à Bordeaux. »
Les pages de ce journal, que j'ai transcrites avec
fidélité, reflètent non seulement les impressions de jeunesse de Brascassat , son esprit méditatif et consciencieux, mais souvent elles peignent les touchantes qualités de son cœur I
De retour à Bordeaux, Raymond fit de fréquefttes excursions dans le déparlement de la Gironde et visita quelques communes du Lot-et-Garonne. Son catalogue d'esquisses et d'études peintes, si consciencieusement rédigé, nous fait connaître les noms des localités qu'il explora, souvent en compagnie de M. de la Gastinerie (^); Aulx, Blanquefort, Bègles, Gradignan, Langoiran, Saint-Émilion , les marais de La Teste et l'étang de Cazeau ; les différents aspects du port de Bordeaux ; les églises anciennes de Sainte-Eulalie et de Sainte-Croix lui fournirent de nombreux sujets de peinture ou de dessins. La petite ville de Damazan , le moulin fortifié de Barbaste figurent aussi dans ce long inventaire du contenu de ses portefeuilles, qui, pour la plupart, sont aujourd'hui brûlés ! Mais la seule excursion girondine dont Brascassat nous a laissé des souvenirs écrits, est celle que M. Richard lui fit faire à la Tour de Cordouan, le 17 août 182^.
B partit sur un bateau à vapeur, nommé l'Ingénieur, l'un des premiers qui parurent à Bordeaux et qui était conduit par M. Morton, d'origine américaine. « M. Mor- » ton, dit Brascassat, m'a donné une carte pour pouvoir » aller gratis sur ses bateaux dans le haut ou dans le » bas de la rivière ; je ne sais d'où peut venir cet excès
(*) Cominissaire de Marine à Bordeaux.
42 BHASCASSAT
» de bonté. » Toujours est-il que ce moyen facile d'explorer les bords de la Garonne étant offert à notre jeune artiste, il se hâta de mettre sur ses tablettes : «Jamais je » n'ai vu personne plus honnête et meilleure que ce » monsieur. y> Voilà donc son amour des voyages qui se rallume à la pensée qu'il va voir la mer pour la première fois, et il écrit : « L'espoir de contenter mes » désirs me faisait examiner avec plus de plaisir les » bords de la rivière que je n'avais pas vus au delà de » Lormont. » Chemin faisant il observe la largeur du fleuve, la monotonie grandiose de ses bords, la jonction de la Dordogne et de la Garonne au Beo-d'Âmbez, l'aspect pittoresque de la petite ville de Bourg et des rochers de la Roque ; puis viennent les fortifications de la citadelle de Blaye et le Pâté, petit fortin placé sur un îlot, au milieu de la Gironde.
« Enfin , continue-t-il , nous arrivâmes à Pauillac ; » c'est là où les bâtiments qui entrent en rivière font la » quarantaine. On vient d'y construire, un peu plus » bas, sur un terrain appelé Trompe-Loup, un lazaret, » en bois, provisoirement, en attendant qu'on en fasse » un en pierre. Il est étonnant que, près d'une si » grande ville, on ne Tait pas plus tôt fait. C'est M. Poi- » levin (*), architecte, qui a été chargé de ce travail, » et Mialhe, mon camarade de classe, qui est son élève, » a surveillé les travaux ; c'est son début (^) . »
(*) Poitevin (Alexandre-Pierre), né à Bordeaux en 1782, mort dans la même ville le 9 avril 1859.
(*) Il m'est doux de retrouver ici le nom de M. Victor Mialhe, aujourd'hui l'un des architectes les plus distingués de Bordeaux, car il explique pourquoi
En suivant le récit de notre jeune touriste, nous arrivons en face du Verdon , d'où il découvre , au delà des Dunes, la Tour de Cordouan; ce magnifique phare, œuvre de Louis de Foix (^) , et bientôt après, à l'horizon, les falaises de Roy an.
c( Mon cœur, s'écrie Brascassat, éprouva bien des y> émotions lorsque j'entendis dire : Voilà la merl Je ne » cessais pas de la regarder. Combien je trouvais hardi » le premier qui a osé perdre de vue la terre en s'éloi- » gnant dans ce vaste horizon... J'étais occupé de » toutes ces réflexions lorsque nous arrivâmes à » Roy an. »
A part l'impression bien naturelle que fait éprouver la vue de l'Océan, il ne semble pas que ce spectacle grandiose ait ému (artistiquement] notre jeune peintre. « Royan , pour lui , n'est pas agréable , et les rochers » arides qui bordent la mer ne lui inspirent aucun » enthousiasme.» Décidément, Brascassat n'était pas né pour devenir un peintre de marine.
En dehors de son existence voyageuse, de ses études en plein champ, le jeune Raymond suivait , mais d'une manière irrégulière, les cours de l'école publique de dessin et de peinture de la ville de Bordeaux, où il obtint.
le Comité chargé de provoquer l'exécution d*un buste à la mémoire de Brascassat, s'est empressé de décerner la présidence de cette manifestation, spécialement artistique et bordelaise, à celui qui toute sa vie eut une large part du cœur du grand artiste.
(>) Louis de Foix et la Tour de Cordouan, par Ph. Tamizey de Larroque. Bordeaux, Chaumas, 1864, grand in-8«, 30 p.
en 1822 , le premier prix de dessin d'après nature. Le sujet du ^ concours était : Achille nouant sa sandale. Brascassat avait exécuté cette figure d'une façon très prompte, en moins de huit jours, alors que ses concurrents avaient travaillé plus de six semaines (^). Ce dessin fut longtemps exposé dans les salles de Técole , où je me souviens Tavoir examiné bien des fois , et je Ty croyais encore lorsqu'en 1 867 je publiais quelques notes biographiques sur Brascassat (') .
Avant de clore cette période de la vie de notre peintre , voici quelques renseignements sur ses premiers tableaux.
Nous avons vu que pendant son séjour à MUlau, Brascassat s'exerçait fréquemment à composer des paysages d'après les œuvres deGessner. Les idylles du poëte suisse, les sites de la Dourbie et du village de Creissels, étaient les Sources où le jeune artiste puisait le style et l'ordonnance de ses paysages.
D existe à Bordeaux, dans la famille de M. le comte de Ghasteigner, deux tout petits tableaux, non signés, mais qui portent au dos de la toile, sur une bande de papier et de la main de Brascassat, le passage de Gessner qui a servi de programme à ces compositions. La première de ces toiles est inspirée du texte suivant :
« Le berger Amyntas revenait de grand matin de la
(1) Au nombre des concurrenU de Brascassat, j'en citerai plusieurs dont les noms sont connus à Bordeaux : Balat, mort jeune; Papin, auteur de plu» sieurs portraits estimés; et Kamade, habile peintre de genre, qui m*a fourni les détails du concours de 1822.
(*) Par suite d'un accident, dit M. Félix Léal dans le journal la Gironde du 24 avril 1867, ce dessin, quelque peu détérioré, a disparu de TÊcole.
» forèl voisine... Il aperçut un jeune chêne planté sur le ï> bord d'un ruisseau rapide... L'arbre semblait attendre » tristement sa chute, prochaine. Ahl dit Amyntas, ce » serait grand dommage qu'un si bel arbre fût renversé » par ce torreiit impétueux. . . Il mit à terre les perches » dont ses épaules étaient chargées, et, les taillant, il » se mit à construire autour de l'arbre une forte digue, » qu'il combla de terre humide... Il se disposait à » retourner dans la forêt pour y chercher de nouvelles » perches; mais, du creux du chêne, la Dryade le » rappelle d'une voix gracieuse... Dis-moi, berger » bienfaisant, que voudrais-tu que je fisse pour toi? Je » sais que tu es pauvre et que tu ne mènes que cinq » brebis aux pâturages. — O Nymphe ! dit le berger » indigent, mon voisin Palémon est malade depuis la » moisson, fais qu'il recouvre la santé. »
Dans le choix de ce sujet l'on retrouve l'esprit mélancolique et bon du jeune paysagiste qui s'abandonnait à de si douces rêveries sur le plateau de la villa de Roquebelle.
Comme peinture, l'aspect de ce petit tableau est quelque peu froid ; la touche en est timide , minutieuse , et les cimes des arbres, finement modelées , prouvent le soin que mettait l'élève de Richard dans l'étude de la nature.
La deuxième toile, également inspirée d'après Gessner, représente un coucher de soleil; elle m'a rappelé les bords de la Dourbie, et je soupçonne fort qu'elle fut' peinte d'après des croquis ou des souvenirs de cett^ poétique vallée.
46 ' BUASCASSAT
Il doit se trouver encore à Bordeaux de petits tableaux datés de ^S%^ à 1824, et que Brascassat peignait pour augmenter un peu son modeste pécule. Je me souviens en avoir vu quelques-uns , il y a vingt ans de cela, et Ton doit rattacher, ce me semble, aux dates que je viens de donner les deux vues de Bordeaux ayant pour titres : Magasins des vivres de la marine à Bordeaux et la Vue du pont prise du chantier de construction. J'ignore où se trouvent ces deux tableaux; mais ils ont été gravés , et Ton en voit des estampes à la Bibliothèque impériale , dans l'œuvre du maître et dans la Topographie de la France.
En 1857, je vis à Nantes une vue de Libourne sur toile de 8 signée R. B. C'est tout ce que je puis indiquer comme spécimen de ce que faisait Brascassat à cette époque ; et la mesure de ce qu'il savait alors en ressort, ce me semble, beaucoup mieux, que du « portrait de » petite fille, vêtue de blanc, tenant sa poupée et » entourée de jouets )), qui appartient à M. Rayet, beau-frère de M. Paul Mantz, et que cite M. de Saint- Santin, dans son étude sur Brascassat (^).
A la peinture enfantine dont je viens de parler doivent se joindre encore quelques portraits d'amis ou des parents de M. Richard. Mais les mieux réussis sont ceux des membres de la famille de notre pemtre : son grandpère et parrain Jacques Periés, vieux bonhomme coiffé d'une casquette de peau de loutre, et s'apprétant à mettre ses lunettes; son père, Jacques-Raymond Bra^
(«) GasttU des Beaux-Arts, U XXIV, p. 564, juin 1868.
cassât, en tenue de travail; et celui de «a mère, vêtue du costume populaire, assise et cousant un mantelet (i). Sans préférence marquée et sans un goût plus particulier, le jeune peintre fit aussi quelques études d'après des animaux; les chiens du voisinage, ou le petit chat dont il demandait des nouvelles dans sa lettre de Millau, lui servirent pour quelques essais. Mais, de tous ces premiers pas dans la carrière de Tart, le seul que je trouve marqué dans le catalogue manuscrit de notre peintre, sous le vP 1 du Portefeuille A, est ainsi désigné :
« Étude de brebis couchée, faite vers Fâge de quinze » ans, à Bordeaux, chez M. Richard; elle était privée >> et s'appelait Estelle; elle me suivait partout dans la » ville. Je crois l'avoir peinte avec Balat {*), camarade 10 et ami mort jeune. »
Voilà, comme ordre de date, la plus ancienne étude d'animaux avouée par Brascassat. Cependant, ce n'est pas de cette étude, comme on le verra dans la suite, que le célèbre peintre animalier marque son point de départ dans la voie oii sa réputation s'est faite si grande et si méritée.
De 1823 à 48S!4, Brascassat et Richard visitèrent
(*) Toutes ces peintures, on pourrait dire ces reliques, sont en la possession de M. Théodore Brascassat, à Bordeaux, rue Donissan, n^ 11. Ces peintures ont fourni les éléments du tableau que l'on trouve décrit en commençant ce livre.
(*) Balat (Jacques-Christophe-Paul), né à Bordeaux le 22 mars 1804, mort dans la même ville le 17 novembre 1828. Voir, dans le Catalogue du Musée de Bordeaux, par MM. Lacour et J. Delpit, 1855, p. 48, une notice biographique où se trouve le récit d'un petit drame dont le héros est Brascassat,
une grande partie des côtes de France, dessinant et peignant de petites toiles qur devaient servir à l'exécution d'une collection de gravures publiée par Osterwall. D'après quelques croquis de voyage, en possession de M"® Louise Amald, artiste peintre à Toulouse et nièce de T. Richard, voici les dates précises des époques où Brascassat visita les bords de l'Océan et de la Méditerranée. En juillet 18SS3, il se rendit à Niort, et de là à Rochefort, la Tour de Chassiron, Yi\e d'Oléron, Pau et Rayonne. En ISSi, il parcourait les bords du Rhône et de la Méditerranée, s'arrétant à Lyon, Avignon, Vaucluse, Marseille, la Giotat, Toulon, Nice, Tarascon et Ntmes.
Tous les faits dont nous venons de parler éveillèrent l'attention publique sur le fils du pauvre tonnelier, et son nom faisait déjà quelque bruit autour des vieux clochers des paroisses Saint-Michel et Sainte -Croix de Bordeaux. A vrai dire, cette petite réputation de quartier tenait surtout de l'étonnement que l'on éprouvait au spectacle d'une vocation si vigoureusement enracinée dans une nature frêle, chétive et souffreteuse.
Enfin, pour que les qualités natives de Brascassat se développassent, pour surexciter sa fibre artistique et mettre son nom plus en relief, Théodore Richard comprit qu'il était temps de conduire son élève dans un autre milieu. C'est alors que le protecteur et le protégé se rendirent à Paris, où les attendaient les vives émotions du concours au prix de Rome !