‹ Brascassat, sa vie et son œuvreChapitre 5 sur 115 · ENFANCE DE BRASGASSAT ET SES VINGT PREMIÈRES ANNÉES · texte numérisé non relu

ENFANCE DE BRASGASSAT ET SES VINGT PREMIÈRES ANNÉES

Ce nom de Brascassat, d'une origine essentiellement gasconne, était celui d'une famille d'honorables artisans, établie à Bordeaux depuis longues années , et qui habitait, en 1804, la grande rue Saint-Jean. Le chef alors de cette famille, ancien soldat de la République et de l'Empire, exerçait le métier d'ouvrier tonnelier, et la jeune mère , après les soins du ménage , s'adonnait à des travaux de couture dont le produit augmentait un peu les faibles ressources du foyer. La demeure de ces braves gens était une modeste échoppe , ombragée d'un vieux pied de vigne, dont les rameaux noueux festonnaient la façade et formaient un abri qui, dans les beaux jours, servait d'ouvroir commun. Là le vigilant ouvrier rabattait ses tonneaux, et sa vaillante compagne

2 BRASGASSAT

confectionnait des bardes aux couleurs éclatantes ; des outils de tonnellerie, des moules de cercles, des vêtements suspendus au soleil , un chat dormant d'un œil sur le fond d'une barrique, et deux petits garçons, jouant près de leur père, en se roulant sur des copeaux , composaient un ensemble que n'eût pas dédaigné le pinceau d'un Téniers.

Et de quel prix ne serait pas aujourd'hui ce taUeau, puisqu'il nous conserverait le point de départ d'un des plus célèbres artistes français. L'humble échoppe de la rue SaintrJean a depuis longtemps disparu , et comme elle, tous ceux qui Thabitèrent; mais, au début de ce livre, j'ai dû faire revivre ce petit coin de terre où naquit Brascassat 1

D'ailleurs, il ne faut pas croire que le tableau qui vient d'être esquissé, soit entièrement de fantaisie; Brascassat lui-même l'avait peint en partie, vers 188S, et, bien qu'il ne soit pas conservé dans son état primitif, on voit encore chez le frère du célèbre peintre les sujets principaux de cet intérieur de famille.

Jacques-Raymond Brascassat naquit à Bordeaux, le 30 août 1804, à neuf heures du soir^ rue Saint-Jean, n® 201, paroisse Sainte-Croix.

L'enfance de Brascassat s'écoula dans les conditions les plus simples ; son père ne voyait pour l'avenir dans ce fils aîné qu'un aide habile et laborieux, puis un successeur. Mais Raymond n'était alors qu'un enfant chétif, d'un caractère timide, d'une gaîté mélancolique, et qui semblait peu fait pour cercler des tonneaux

OU manier la doloire. Du reste, l'heure de choisir un métier n'avait pas encore sonné.

Raymond passa ses premières années soit dans la commime de Landiras, où ses parents avaient quelques amis, soit à Bordeaux, rue des Incurables, n** 47, où son père était venu se fixer vers Tannée 1812.

C'est surtout dans cette dernière rue, vis à vis la maison de M. Fellonneau (^), que le petit Brascassat commença ses premiers griffonnages, ses illustrations enfantines , dont il couvrait les portes et les murailles du quartier. A vrai dire, tous ces premiers essais n'annonçaient pas un prodige ; ils ne dénotaient qu'une aptitude particulière , ou pour mieux dire une vocation qui attendait que des circonstances se produisissent pour grandir et s'affirmer hautement.

Ah 1 bien des années devaient s'écouler avant que le nom de cet enfant s'élevât au dessus de la foule I et personne ne prévoyait le bel avenir qui l'attendait , ai ce n'est peut-être sa mère, qui, loin de détourner son fils de ce goût du dessin que le père Brascassat considérait comme une distraction trop aristocratique, lui fournissait en cachette tous les moyens de se livrer à son irrésistible penchant. « Il fallait , m'écrivait un de mes amis, il fallait entendre raconter par cette brave femme, sans éducation , mais si intelligente , si fière , si orgueilleuse de son fils, toutes les ruses employées pour tromper le père , qui ne voyait rien de sérieux

(1) En 1812 habitait, rue des Incurables, n» 82, M. Fellonneau (J.-L.)> juge de paix, père de M. l'abbé Fellonneau, aujourd'hui curé de Saint-Paul, de Bordeaux, mais qui était alors un petit camarade de Brascassat.

dans la fabrication de tant d'imageries. Un voisin complaisant prêta son grenier, et Brascassat eut ainsi mie sorte d'atelier où se passait la plus grande partie de ses journées. »

En un de compte, il fallut prouver qu'on pouvait gagner un peu d'argent

En peignant, bien ou mal , quelques toiles pour vivre.

C*est alors que le petit Raymond fit son apprentissage de faiseur d'attiques et de trumeaux chez un peintre obscur nommé Lacaze , qui demeurait à l'extrémité de la rue du Pas-Saint-Georges, près de la rue Saint- Siméon. Ce peintre, malgré, sa grande médiocrité, avait un réel amour de l'art et sut le communiquer à son élève. En dehors de sa besogne d'ouvrier décorateur, Raymond suivait les cours de l'école primaire de M. A. Detcheverry (rue Âugustine , 19); c'est là qu'il obtint un prix d'écriture pour une page reproduisant le testament de Louis XYI, page écrite d'une façon très régulière et que l'on voit encore chez un ami de notre peintre. Cette feuille est entourée de dessins à la plume, faits très probablement par le professeur; mais dans l'encadrement se trouvent les médaillons du duc et de la duchesse d'Angoulème, dessinés par le petit lauréat, d'après le peintre bordelais de Galard. Au haut de la page, le buste de Louis XVI et, vers le bas, Louis XVn, agenouillé près du tombeau de son père. On aperçoit dans le fond les tours du Temple.

n existe un autre dessin qu'il faut aussi considérer comme l'un des premiers bégaiements de l'artiste, mais

que rend beaucoup plus intéressant la légende qui raccompagne ; je veux parler d'un petit portrait d'enfant, au crayon noir, vu de prqlSl, au bas duquel on Ut ces quelques mots :

« Jean Brascassat fils jeune, dessiné par Jacques » Brascassat fils aîné, âgé de 12l ans — avoir 40 mois » de dessin, — Bordeaux le 44 décembre 4846. »

Cette date précise l'époque où Brascassat prit les premières notions de l'art; elle indique le mois de février et s'accorde avec cette note trouvée dans les papiers de l'artiste : « Commencé à peindre vers 1816, chez Lacaze, à Bordeaux, peintre paysagiste. » Ce paysagiste, comme je l'ai déjà dit, n'était qu'un peintre obscur doué d'une certaine habileté de main, qu'il appliquait à l'exécution de dessus de portes ou de tru* meaux de cheminées ; genre de décoration fort en vogue au XVIIP siècle et qui se conserve à Bordeaux, ainsi que tout ce qui rappelle l'architecture de Gabriel ou de Louis.

Mis en présence d'un chevalet, entouré de nombreuses toiles de Lacaze , où la fécondité des sujets n'était pas uniquement l'indice de l'intelligence du patron, mais de sa vie besogneuse^ Brascassat se livrait au travail animé d'une ardeur fébrile qui contrastait avec la faiblesse de son tempérament. Comme dans l'atelier du décorateur il s'agissait, avant tout, de peindre vite, au bout de peu de temps l'élève devançait son mattre, et ce dernier se félicitait d'un apprenti si prompt à la besogne. Mais tout cela n'était que le bas métier de l'art et ne satisfaisait point les rares personnes qui déjà se préoccu-

paient du petit Raymond et s*intéressaient à ses progrès.

C'est alors (1817) que plusieurs amis consefllèrent à la famille de placer leur fils à meilleure école, et que, dans Tordre de ce récit, se présentent deux hommes dignes d'être cités comme ayant encouragé les qualités natives de Brascassat : Tun, jeune élève de Técole de peii\ture de Bordeaux, nommé Jean Dubourdieu (^), et l'autre, amateur de tableaux, d'origine flamande, appelé Jean Goethals {*). Le premier s'offrit gratuitement pour donner à l'enfant des leçons de dessin et l'engagea , ainsi que M. Simon , musicien distingué , à suivre le cours de l'école de l'Académie de Bordeaux , en ce temps dirigée par M. Lacour fils (*) ; le second, passant un jour dans la rue , remarquant l'apprenti de Lacaze travailler avec tant d'ardeur , fut touché de son extrême jeunesse et s'empressa de mettre à sa disposi-tion les peintures de sa galerie.

Je n'aurais garde d'oublier un autre amateur qui suivait avec intérêt les premiers essais du petit peintre , lui donnait aussi des leçons de dessin et prévoyait son

(I) Jean-Baptiste Dubourdieu, élève de Lacour père, lauréat de rÊcole de Peinture de Bordeaux en 1814; àme simple, chaleureuse et bonne. Des malheurs de famille rcmpêchèrcnt de suivre à Paris ses condisciples Jean Alaux, devenu directeur de l'École de Rome en 1847, Julien-Michel Gué et Raymond Monvoisin, qui ont laissé de remarquables ouvrages. Dubourdieu se livra complètement au professorat, et mourut à Bordeaux le 1*'' août 1864, à l'âge de soixante-dix-neuf ans.

(*) Jean Goethals, né à Courtray, était, en 1817, directeur de TAthénée de Bordeaux, établissement situé rue Mably, et qui renfermait une collection de tableaux, de médailles et autres objets relatifs aux sciences, aux lettres et aux arts.

(•) Pierre Lacour, peintre, graveur et littérateur, correspondant de l'Institut de France. Voir : Éhge de Pierre Lacour, par Jules Delpit; Actes de V Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, 1862, p. 5.

bel avenir. Cet amateur était M. Roger (i) ; II conduisit Tenfant chez M. Goethals, où il le mit en rapport avec celui que la Providence avait chargé de développer cette belle organisation d'artiste et que plus tard Brascassat nommait son second père ! J'ai désigné Théodore Richard . En 1818 Brascassat fit sa première communion dans réglise Saint-Michel, par les soins de M. le curé Perrier ; mais il la fit seul, son extrême timidité l'ayant empêché de suivre avec ses camarades les instructions de la paroisse. En reconnaissance du zèle qu'avait mis le digne pasteur pour le préparer à la communion , Brascassat lui fit hommage d'un tout petit tableau , la seule offrande que lui permettait sa pauvreté I

Quelques-uns de mes lecteurs trouveront peut-être que je me complais et m'attarde inutilement dans tous ces menus faits. Mais peut-on nier le plus ou moins d'importance des incidents qui se produisent dès l'enfance sur la vie tout entière? Le germe du caractère d'un homme ne doit-il pas se rechercher dans son éducation première? Et n'y a-tril point un curieux élément d'étude, un enseignement d'une haute moralité, à voir, au début d'une existence prédestinée, tous ces obstacles, ces pas chancelants, ces chutes mêmes qui marquent parfois les premières étapes d'un carrière brillante?

Dès lors je conserverai dans cette biographie les

(*) Basile-Auguste Roger, né à Bordeaux le 7 mars 1778, fils de Pun des fondateurs de la maison de commerce universellement connue sous le nom de Marie Brizard et Roger, Voir la note biographique sur Auguste Roger, par Léo Drouyn, la Guienne militaire, 1. 1, p. 77.

moindres détails, détails qui ne proviennent pas de récits légendaires , mais de documents de la plus rigoureuse authenticité, puisqu'ils émanent des notes nombreuses laissées par Brascassat et qui composent le précieux journal de sa vie. Je puiserai largement dans ces notes intimes, que l'amitié a bien voulu me confier, et puissentrelles heureusement guider ma plume, afin que je reproduise, dans leur touchante naïveté, les principales phases de cette belle existence si bien remplie par l'artiste et par l'homme , et si digne d'estime au point de vue de l'art et de la société I

Mais l'amour du détail et de l'exactitude ne me fera pas oublier le grand côté de mon artiste ; c'est à dire le style qu'il sut donner à ses compositions, aussi naturelles que dramatiques; et pour l'homme, on le verra toujours d'autant plus modeste que sa réputation grandira davantage, et sa vie nous offrira ce magnifique contraste : l'humilité à une époque d'outrecuidance éhontée, la générosité poussée jusqu'à l'oubli de soi-même dans un siècle qui ne se meut qu'entre l'envie et l'égoïsme.

Au commencement de l'année 1819, Brascassat n'avait pas quinze ans et sa vocation véritable ne pouvait être mise en doute ; ses dispositions grandissaient avec l'âge ; son amour pour la peinture absorbait tous ses instants, et les personnes qui le voyaient au travail s'accordaient à reconnaître sa prodigieuse facilité. A ce moment le jeune paysagiste , qui , jusque là , n'avait entrevu que dans les tableaux ou gravures de maîtres les majestueux aspects de la campagne, désirait les voir de plus près. Les gracieuses rives de la Garonne,

les landes sablonneuses des environs de Bordeaux , les riants coteaux de Floirac et de Lormont qu'il parcourait un morceau de pain bis dans sa poche, avaient bien fourni les sujets de maintes et maintes études; mais, ainsi qu*à la lecture des. grands auteurs, le jeune rhétoricien sent tressaillir ses facultés poétiques , Brascassat n'aspirait qu'à voir l'effet pittoresque et grandiose des montagnes ou l'imposante et grave majesté des forêts ; car il comprenait déjà que la vue de ces admirables pages de la nature surexciterait son énergie, élèverait son enthousiasme et compléterait son instruction.

Malheureusement le père de Brascassat traitait tous ces désirs de songes creux, et, comme le poète Hégésippe Moreau, le bonhomme aurait dit volontiers à ceux qui encourageaient son fils :

Au lieu d'un ouvrier, vous faites un rêveur.

C'est alors que Théodore Richard triompha de l'opposition paternelle en se chargeant complètement de l'avenir du jeune Raymond; il le reçut chez lui, le choya comme son propre enfant et, soit prescience ou témérité, il voulut en faire un homme : Un homme dont le nom surgirait au dessus de la foule et serait pour les arts une nouvelle gloire. Honneur donc et reconnaissance à Théodore Richard, d'avoir compris le rôle providentiel qu'il avait à remplir, et que la destinée de Brascassat n'était pas de fabriquer de banales peintures décoratives, ou ces tonneaux qui portent au bout du monde les produits de nos riches vignobles ; mais de prouver que sur le sol fécond de la Gironde ne naissent

pas seulement d'illustres philosophes, d'éloquents légi&« lateurs, mais naissent aussi les grands artistes !

Maintenant j'ouvre le Livre de Brascassat (titre qui se trouve en tête de quelques feuillets sur lesquels sont inscrites, par l'artiste lui-même et chronologiquement, les principales phases de sa vie) , et j'y prends cette note : <x Entré chez M. Richard, en 1819, le dernier » jour de carnaval ; » c'est à dire le mardi 23 février.

Voilà donc celte belle journée qu'il faut marquer de blanc, suivant le mode antique, ce jour où la fortune jeta son doux sourire sur le jeune Raymond. Sans rompre avec ses affections de famille, Brascassat quitta la maison paternelle, son costume d'enfant du peuple et ses petits sabots qu'un service trop prolongé brisait sous ses pieds. Chères petites reliques, pieusement conservées jusqu'aux glaces de l'âge par la vénérable mère du peintre célèbre, vous m'avez toujours ému vivement quand, par la pensée, je vous rapprochais de l'épée de membre de l'Institut de France (^] I

(<) En 1848, la vieille mère de Brascassat habitait à Bordeaux, cours d'Aquitaine, n« 96, au deuxième, et c'est là que j'allais, à mon retour de Paris, porter à cette respectable veuve des nouvelles de son illustre fils. Dans la petite pièce où l'on m'accueillait si bien, tout respirait une touchante simplicité. Aux murs étaient appendus des dessins d'après la bosse, une tète de Diane datée de 1822, une étude peinte d'après un tableau de Gros, et des lithographies de paysages et d'animaux. Mais ce qui attirait surtout l'attention, c'étaient deux petites toiles : sur l'une était peint un ouvrier tonnelier en costume de travail, et sur l'autre une modeste ouvrière, assise et raccommodant des vêtements. A côté de ces deux tableaux portraits se trouvaient d'autres portraits de famille, et l'un d'eux représentait un jeune homme, au teint méridional, au regard sévère et rêveur. Près de ce dernier tableau et suspendu par un lien, se voyait un petit sabot d'enfant, bien usé, bien usé, et semelé de quelques clous.... Et tous ces souvenirs formaient l'encadrement d'une croix d'honneur, surmontée de cette dédicace : A mon père, Raymond BraseasfiUI

La vie de Théodore Richard est trop intimement liée à celle de Brascassat, surtout au point où nous en sommes de cette biographie , pour que je néglige de faire connaître le protecteur avant de reparler du protégé.

« Alexandre -Louis -Marie-Théodore Richard naquit à Millau (Aveyron), le 24 novembre 1782. Son père exerçait alors dans cette ville les fonctions de procureur du roi, place qu'il perdit avec la majeure partie de sa fortune, lorsqu'éclatèrent les grands événements politiques du siècle dernier. Le jeune Richard fit d'excellentes études sous la direction de M. Tabbé Martin, de Saintr-Roch, prêtre fugitif, ancien professeur de philosophie au séminaire de Glermont. Richard, impre^ sionné par les sites pittoresques du pays natal, eut une forte inclination pour la peinture, qu'il cultivait, non sans succès, concurremment avec la musique. Mais, vers 4803, il dut abandonner ses rêves artistiques pour embrasser une carrière qui lui fît ce qu'on appelle une position, n entra dans l'administration du cadastre, en qualité de géomètre en chef du département du Cantal, puis ingénieur vérificateur de la Corrèze, du Jura, et enfin de la Gironde en 1818 (*). » L'année suivante, sous le patronage de M. le duc de Gazes, alors ministre de l'intérieur, Richard fonda , aidé du concours de plusieurs notables bordelais, une Société des Amis des Arts; il en fut nommé le président (^), qualité qu'il exerçait lorsque M. Auguste Roger lui présenta le petit Brascassat.

(*) Ces notes sont extraites d'une notice biographique publiée à Toulouse en 1860.

(*) La Société des Amis des Arts, présidée par T. Richard, avait surtout pour but d*encourager les talents et de perfectionner à Bordeaux le goût musical.

A peine entré dans la maison de Richard (i), ce dernier s'empressa de donner à Raymond, dont l'instruction ne pouvait être plus élémentaire, quelques notions grammaticales et littéraires, et mit à son service les livres de sa bibliothèque. Le milieu danç lequel vécut alors le jeune peintre et son esprit naturel ont fait le reste.

Celte condition première était essentielle à préciser, afin que le lecteur pût bien comprendre que ce n'était pas à des réminiscences d'école, et moins encore de collège, que Brascassat eut recours pour rédiger ses impressions de voyages, mais à sa nature méditative, à son caractère contemplatif. J'ai hâte de reproduire ces pages de la seizième année de notre artiste, où la naïveté des émotions déborde et sera parfois d'un touchant intérêt.

Au mois de septembre 1820, Richard fit ses préparatifs de départ pour Millau, sa ville natale. Quelles que soient les raisons qui motivèrent ce projet, il est hors de doute que le désir de présenter à ses vieux parents son jeune élève, et de faire connaître à Brascassat les sites ravissants de l'Aveyron, contribuèrent puissamment à l'exécution de ce voyage.

Ici je cède la plume à Brascassat.

« Octobre, 1855.

» Au mois de juin dernier, j'ai reçu de la famille » Bagou (^) une ancienne botte à peindre de campagne

(I) Cours d'AIbret, no 137.

(*) La famille Bagou, de Millau, habitait en 1820, et habite encore aujourd'hui la rue des Pénitents, dans la maison voisine de celle qu'occupait alors

» qui, je crois, est la première que j'ai eue de mes » premiers temps et quelques papiers que j'ayais laissés » à Millau. Ce pauvre Hippolyte avait réuni tout cela D pour m'être remis après sa mort.

» Voici des extraits de ce que je trouve dans les » vieux papiers assez di£Sciles à lire... »

Je ne puis cependant aller plus loin sans m'interposer entre le récit de l'artiste et le lecteur. Octobre 48551 C'est à la fin de cette année, la dernière où les œuvres de Brascassat figurèrent dans une exposition publique et que, pour la majeure partie de ses contemporains, le soleil de sa gloire s'éclipsait à l'horizon. C'est alors, di&-je, que ces mémoires de sa jeunesse lui reviennent sous une enveloppe de deuil.

Représentons-nous le grand artiste, vieux avant Tâge, entouré de ses études et de ses plus chers souvenirs , et relisant les premières impressions de sa vie ^ Ah! l'on comprend tout le charme qu'il dut éprouver à la lecture de ces vieux écrits et le charme plus doux encore qu'il avait à les retracer; c'était un heureux retour à ces heures où, plein de foi dans l'avenir, il gravissait,

la famille Richard (actuellement en possession des Sœurs de la Miséricorde). Grâce aux rapports intimes et journaliers de ces deux familles, Brascassat pouvait considérer les deux maisons comme la sienne, et recevait dans l'une comme dans l'autre les mêmes témoignages d'intérêt. Plus tard, à son retour de Rome, Brascassat trouvant dans Hippolyte-Louis Bagou des dispositions pour la peinture, se lia plus intimement avec le jeune millavois. Quelques années après, ce dernier vint à Paris, où les deux artistes vécurent dans la plus affectueuse cordialité. En 1845, je vis Hippolyte Bagou dans l'atelier de Brascassat, rue de l'Arcade, 33 ; il faisait des copies d'après les tableaux du maître. H. Bagou mourut à Millau le 1*' mai 1855, à l'âge de quarante-quatre ans.

comme un chasseur de chamois , les hauts plateaux du Larzac, ou cheminait silencieusement comme un pâtre le long des bords escarpés de la Dourbie.

Lorsque je lus pour la première fois ce journal de voyage, cette lecture m'impressionna si vivement, je vis dans cet écrit tant de délicatesse ignorée , tant de faits qui méritaient d'être dévoilés, que, pour mieux rendre la physionomie de ces impressions , écrites sans prévision d'être un jour divulguées , je me mis en route le journal de Brascassat d'une main, mon album de l'autre. Je voulus voir Millau, le village de Greissels et les montagnes si pittoresques de l'Aveyron. Et maintenant je puis transcrire les pages du journal de notre jeune artiste et les annoter au besoin, car j'en ai contrôlé, d'après nature, la sincérité et pénétré le sens des phrases les plus intimes.

I Journal de mon voyage de Bordeaux à Millau, commencé » le 5, septembre 48SI0 — mardi. » — (En marge est écrit : c ratais 46 ans. >)

« . . . . Après avoir éprouvé le chagrin de quitter ma » famille, je me laissai aller au plaisir de faire un )> voyage qui, pour moi, me paraissait immense... Mais » M. Richard me témoigna tant d'attentions, qu'il me » consola de mes petites peines. A chaque instant il me » faisait des observations sur tout ce qui avait rapport » à mon art. Nous fûmes jusqu'à Castres sans rien » trouver de joli» Les petites villes d'après me parurent » assez curieuses et pittoresques. A Barsac, fameux par » son vin blanc, nous trouvâmes d'assez belles vues; les

D fragments d'un pont qui passe sur le Giron et des » fabriques assez jolies....

» Nous passâmes au village de Preignac, dont les T» pèches sont les meilleures du département, et nous }» arrivâmes à Langon, où il y a de très jolies choses à » dessiner. Nous y traversâmes la Garonne et nous con- » tinuâmes notre route sur la rive droite de la rivière, » par Saint-Macaire et d'autres endroits. Ce qui m'a » étonné, c'est que toutes ces petites villes ont conservé » de vieux murs qui les renferment (^) .

» En arrivant à La Réole, les sites deviennent super- 10 bes; la ville elle-même m'a paru pittoresque.

ï> Il avait fait bien chaud, un air lourd nous préparaît » un orage. Tous les voyageurs s'arrêtèrent pour souper x> ensemble; parmi eux se trouvait un jeune peintre, » qui me marquait beaucoup d'intérêt; c'était un peinr> tre d'histoire qui habitait Paris. Nous nous mîmes en » roule après le repas, le ciel était très couvert, et, au » milieu des plus grandes ténèbres, les éclairs nous i> montraient toute la campagne, avec les cours de la x> rivière, qui s'étendait au loin, pour nous replonger » ensuite dans la plus grande obscurité. Un bruit » sourd se faisait entendre dans le lointain et semblait » s'approcher pour nous défier de continuer notre » route. J'étais dans le cabriolet avec mon bon ami, ou r> pour mieux dire mon père; de là, nous pouvions » remarquer les beaux effets de la nature.... (^).

(*) A part quelques rares exceptions, tous ces vieux remparts ont disparu. (*) « Les voitures n'avaient pas encore de coupé ; les pieds des voyageurs se trouvaient placés sur Tavant-train. » (Note de Brascassat.)

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