Braves gens; roman parisien
Tousles soirs, au moment ot: Yves de Kergouet quittait son petit café-concert de l’avenue des Ternes, les trois quarts aprés minuit sonnaient a Péglise Saint-Ferdinand; et c’est toujours avant une heure qu'il arrivait chez lui, rue Chevallier, a Levallois-Perret. Pourtant, il n’avait pas l’air de ir. Méme, il ne semblait pas marcher, tant yas faisaient peu de bruit surle macadam, ou elt dit que ses gros souliers posaient des elles de feutre. Il glissait plutot, mais a ongues enjambées. Cela, d’ailleurs, sans se forcer, naturellement. Car, s'il n’avait presque pas de buste, en revanche il était doué d’un compas fendujusqu’au bréchet, ce qui lui donnait devant
son piano laspect d’un faucheux aux grandes
pattes repliées, et, dans la rue, l’allure d’une sauterelle d’eau patinant 4 la surface d’une mare. Ainsi, rapide et furtif, il dévalait jusqu’aux fortifications, prenait la route de la Révolte, puis enfilait une venelle qui coupait au court 4 travers des terrains vagues et des jardinets de maraichers. Quoique le chemin fit dangereux, il ne s’en inquiétait guére, n’y ayant jamais fait de mauvaises rencontres. Et néanmoins, a certains © jours, ce pauvre diable ett été de bonne prise, quand il avait touché le matin ses appointements d’organiste en second 4 Sainte-Ursule de Passy, Vaprés-midi le prix de ses corrections d’épreuves chez l’éditeur Bernheim, et le soir son cachet — mensuel de pianiste-accompagnateur au caféconcert de /a Boule-Verte. Ces jours-la, il avait quelquefois en poche prés de quatre cents francs, et il n’eutpas été difficile de les lui prendre, chétif et malingre comme il était. Mais il faut croire que son gibus colossal et son mac-farlane aux ailes battantes servaient d’épouvantail aux oiseaux nocturnes. Peut-étre aussiles rédeurs de barriére ne le voyaient-ils point. Il allait si vite, et si fondait tellement dans lombre, avec sa silhouette. fantomale et chimérique !
Cette nuit-ci, toutefois, il allait moins vite. I] s'arrétait méme par moments. Hélas! ce n’est pas quil fait chargé @argent plus que de coutume, Bien au contraire! Ce qui ralentissait sa marche, cest justement quil réfléchissait aux tristes
recettes du mois qui venait des’écouler. Un mauvais mois! Pas de chance! La piété des fidéles de Sainte-Ursule avait tiédi effroyablement, et Vorgue avait été peu demande aux messes de mariage et de funérailles, en sorle que Porganistetitulaire avait gardé pour lui tout le casuel, ne laissant 4 son second que le maigre fixe de quatrevingts francs. D’autre part, Bernheim, qui se plaignait des affaires, avait donné moins de beogne, pour soixante-trois francs en tout. Cela, jointaux cent sous par soirée du café-concert, ne faisait que deux cent quatre-vingt treize francs. Pour comble d’infortune, il n’y avait pas espoir que la situation dit s’améliorer. Elle menagait d@empirer plutot. Le titulaire de Vorgue, ayant pris le pli d’accaparer les petits bénétices, sen trouverait bien et s’y tiendrait. Bernheim, encompré de clichés, n’éditerait pas grand’chose de -nouveau avant Vhiver prochain. Le café-concert lui-méme, la plus stire et laplus grosse ressource, mallait que cahin-caha; le patron commengait a cer des phrases insidieuses sur la nécessité de diminuer ses frais. Qui sait si bientdt il ne proposerait pas de baisser le cachet de cent sous a quatre francs, comme son confréere de l'Lloile des Batignolies ? Que cela finit par arriver, et qu'en méme temps Bernheim sobstinat dans son chomage, et le malheureux Yves en ser ait réduit a - deux cents francs par mois.
Al s’arrétait pour se plonger dans dintermi
nables opérations d’arithmétique, en vue d’équilibrer son budget au cas possible d'une pareille réduction. Mais il avait beau faire des prodiges de calcul, rogner des centimes ici et 14, multiplier ces rognures sur les dépenses pour beucher les
trous faits aux recettes, il ne parvenait pas a
joindre les deux bouts avec dix louis seulement.
Et il repartait, les bras désespérément levés au ciel, en se parlant tout haut:
— Il faudra trouver autre chose. Il n’y a pas
moyen 4 moins de deux cent trente francs, au
minimum. Pas moyen!
Parbleu! s'ilavait été seul, s’iln’avait dui penser qu’a lui, le probléme ett été résolu tout de suite. Son logement, sa nourriture, son entretien, et méme ses vices, la belle affaire! Avec cent francs il en voyait la farce. Oui, méme ses vices. Car il en avait deux: la cigarette, et l’eau-de-vie de ‘cidre. Il ne pouvait composer sans fumer ; et,
d’autre part, en vrai Breton, il nese reposait ‘ian .
de la besogne qu’en se trained un peu dans le rude alcool du pays. Et c’est bien 1A-dessus qu’. rognait dans ses calculs, le brave garcon, la-de:
Sus seulement, aiscutant avec lui-mémes’il valait | mieux diminuer la ration quotidienne de tordboyaux ou courageusement renoncer au caporal pour se résigner au tabac de cantine. Quant Asa nourriture et 4 son entretien, ils étaient déja tellement réduits au strict nécessaire, qu'il essayait en vain d’y grappiller encore quelque économie
' as
probable. Sa cuisine sommaire, qu’il faisait luiméme, avait atteint depuis longtemps la limite infranchissable’ de la portion congrue, au dela de laquelle il ne restait plus qu’a mourir de faim. Sa toilette était un miracle de patients rafistolages, sous le cache-misére du mac-farlane. Tout de méme, les souliers sans trous et le linge propre demeuraient obligatoires. Et pareillement la chambre, choisie exprés 4 Levyallois-Perret pour la payer moins cher, mais qui cotitait néanmoins soixante francs par trimestre. Somme toute, donc, méme en prélevant une dime sur les vices, on ne pouvait guére s’en tirer A moins de cent francs le mois ;mais enfin on pouvait cela; et certainement Yves se serait trouvé le plus heureux des hommes avec deux cents, s’il n’avait pas eu dautres charges que sa peu exigeante personne.
Le dur, c’est qwil avait en outre trois chapitres de dépenses, desquels il ne voulait absolument rien rabattre : d’abord, comme il disait, ses deux meres; puis son art; enfin ce qu’il appelait son devoir de justicier.
Avant tout, avant méme de penser a manger, il — Ses deux méres, c’est-a-dire sa mére et 8a scur, qu'il confondait ainsi dans un seul amour filial. Les dames de Kergouét vivaient a Saint-Mald, chichement et avec une invraisemblable économie, mais honorablement et sans déroger 4 leur nom, grace aux cent francs mensuels qu'il leur envoyait. Et rien au monde ne l’ettt fait
transiger sur cette obligation. Il aurait mieux aimé casser des pierres le long des routes que d’y faillir. Et jamais depuis sept ans il n’y avait failli, en effet, méme a ses plus pénibles heures, se réduisant alors presque 4 la famine, s’endettant, courant le cachet 4 quinze sous, s’épuisant en. d’accablantes et viles besognes de copiste, plutot que de ne point leur servir cette rente. Ne la leur devait-il pas, et plutdt deux fois qu’une, et ausens strict du mot? C’est pour lui, pour qu'il pit venir 4 Paris étudier la musique et conquérir la gloire espérée, c’est pour son réve que les courageuses et confiantes femmes s’étaient peu 4 peu dépouillées de tout. Pendant quatorze années, sans lui demander de comptes, sans se plaindre, elles avaient hypothéqué, puis vendu, ’unapréslautre, « les quelques champs qui restaient du patrimoine des Kergouét, environ la valeur de trente-cing mille francs. Au moyen de cette petite fortune grignottée 4 méme, Yves avait subsisté de dixhuit & trente-deux ans sans autre souci que celui de son art, et voire, ainsi qu'il se le reprochait aujourd’hui, ne se privant de rien pour satisfaire — cette absorbante passion. Un Erard de concert, une riche bibliothéque musicale, des voyages en Allemagne pour entendre du Bach et du Beethoven, en Hongrie pour s’imprégner des rhapsodies tziganes, les pélerinages de Bayreuth pour assister aux drames lyriques de Wagner, tout cela était indispensable, parait-il, 4 son avenir. Il Vavait
pensé de bonne foi, et les dames de Kergouét Ven avaient cru sur parole et s’étaient sacrifiées 4 son inconscient égoisme d’artiste, stires d’ailleurs qu’au bout de leur douloureux chemin de croix il y avait pour lui l’apothéose. Mais lavenir attendu avait reculé sans cesse, tandis que s’approchait la fin des ressources; et cependant le chemin de croix ]a-bas les avait finalement conduites au dénuement absolu, avant qu ici l’apothéose fut en vue, mémede loin. Alors Yves, saisi de remords, s’était justement accusé de leur misere, dont son réve était cause. Braye, il s’était mis a lceuvre pour gagner désormais sa vie, et surtout la leur. Sa mére ne devait point achever ses jours dans une maison de refuge, ni sa scour vieillie entrer en service quelque part comme institutrice ou gouvernante, ainsi que leluiavaient proposé les deux héroiques créatures. Et depuis ce temps il leur envoyait la pension modique, mais réguliére, qui leur assurait le pain et l’indépendance ; sans songer du reste qu’il ett a cela le moindre mérite, pas plus qu elles, n’en avaient
trouvé elles-mémes a leur longue abnégation.
Les dépenses relatives 4 son art, pour ne venir -quwen seconde ligne, n’en paraissaient pas moins nécessaires au musicien, qui n’avait pas abdiqué Vespoir de la palme 4 conquérir. C’était, il est vrai, un chapitre plus léger, de vingt franes par mois seulement, mais irréductible aussi. I] éditait ses ceuvres lui-méme, au moyen d’une presse a
bras et de planches lithographiques, et d’aprés une combinaison qui lui laissait presque tous ses frais pour compte. Discuter avec lui sur l’absurdité de sa combinaison était peine perdue. Ce qui lui en plaisait, c’était précisément le manque de gain. Il prétendait, non sans quelque raison, se répandre mieux en se vendant moins cher, et disait volontiers que, si jamais il devenait riche, i distribuerait ses compositions gratis. Cela tenait d’ailleurs 4 une conception spéciale sur ce que doit étre dorénavant la musique, art démoeratique’ par excellence, disait-il, langue universelle, seule poésie accessible a la foule. Et, de fait, mettant sa théorie en pratique, il avait renoncé a Vopéra, a la Symphonie, a tout ce qui exige des auditeurs raffinés, et son idéal était la simple chanson populaire. Quand il enfourchait ce dada, il allait loin, et finissait, ma foi, par vous convaincre qu'il n’était pas aussi toqué qu'il en avait lair au premier abord. Pour sa presse, c’était une autre affaire, et il n’était pas difficile de lui prouver qu’il aurait pu atteindre son but de publication 4 bon marché sans se publier luiméme; mais il se défendait néanmoins comme un beau diable, et vous clouait généralement le bec avec ce mot:
— Je ne veux pas étre exploité parles éditeurs,
Il s’exploitait done en personne. Cott: vingt francs par mois.
Quant ace quil appelait son devoir de justi-
BRAVES GENS 9 cier, c’ était tout bonnement un irrésistible besoin de faire du bien. Ce pauvre se plaisait 4 étre généreux envers de plus pauvres que lui. Ilaimait a tenir toujours en réserve quelques piéces de vingt sous a cet usage. C’était en somme, chez lui, une sorte de passion, aussi impérieuse que celle de la cigarette en travaillant et celle de Veau-de-vie de cidre aprés le travail. Mais il ne voulait pas s'avouer qu’il fit cela dinstinct, et pour sa joie personnelle. Il professait méme une horreur de doctrine contre la charité, qu il traitait d’amollissante. La justice, la seule justice lui semblait belle. 11 avait lu Proudhon et enavait gardé un coup de soleil, 4 quoi se mélaient des souvenirs déducation chrétienne, obscurs et tenaces ; et de tout cela sortait pour lui une facon de mysticisme social, dontilratiocinait 4 perte de vue, et dont le résultat le plus clair était un angélique amour des misérables. Sous prétexte d’équité réparatrice, ce soi-disant justicier faisait simplement l’aumdone, et jouissait de la faire ; et son grand manteau de philosophe lui servait a eacher aux autres et 4 lui-méme sa nature de petit manteau bleu.
Trés peti manteau bleu, sans doute! Encore Vétoffe n’en pouvait-elle revenir 4 moins de dix francs par mois, audésespoir du justicier honteux d’allouer si peu aux fonds secrets de sa justice. Descendre plus bas, il n’y consentait point. Or, ces dix francs, les vingt pour la musique, la grosse
somme pour la pension de ses méres, cela représentait bien cent trente franes, les cent trente irréductibles. Et comme, d’autre part, les réductions sur la nourriture, le logement, lentretien, méme les deux vices, n’étaient guére possibles non plus, Yves se débattait en vain dans un insoluble probléme pour établir une équation entre les deux cent trente francs nécessaires et les deux cents tout court qu’il voyait 4 Vhorizon du mois prochain. Et voila pourquoi il levait désespérérément les bras au ciel en se disant tout haut :
—Iln’y a pas moyen, pas moyen. Il faudra trouver autre chose.
Autre chose, celasignifiait des lecons, delamentables cachets, une longue procession d’heures perdues en courses, perdues pour la musique, pour le loisir indispensable 4 la composition des ceuvres et a leur publication parla presse. Ilenperdait tant, déja! Toutes ses soirées A la Boule- Verte! Kt combien de lambeaux de ses journées, hachées par les offices de Sainte-Ursule ! I] n’avait vraiment de bon, dune affilée, que l’aprés-midi, entre les vépres et le café-concert ; non pas méme le dimanche, ni les jours de fétes catholiques, tous accaparés par l’Eelise. En tout, done, six apres-midi par semaine. Sur quoi il en consacrait trois aux séances de chant avec mademoiselle Madeline. Allait-il done étre obligé de rogner ces séances pour y trouver les heures qu’exigeraient des lecgons nouvelles! Hélas!
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Crest qu’elles lui tenaient fort au cur, ces séances.
Madeline était 4 la fois son éléve, sa collaboratrice et sa Muse. C’est elle qui, d’aprés les indications du compositeur, arrangeait en paroles rhythmées les monstres nécessaires & ses mélodies. Et s'il lui enseignait le chant, et gratis, il en était payé, et avec usure, par une double joie. D’abord elle traduisait, juste dans la poétique révée par lui, les sujets quilexprimait musicalement. Puis, et cela surtout semblait précieux a auteur sans public, elle interprétait et réalisait ces ceuvres. C’estseulementalors,quandseschansonsplanaient aux vibrations dece contralto pénétrant et velouté, c’est seulement alors qu'il les sentait palpiter, vivre, et qu'il prenait confiance en son génie. De la une passion toute artistique pour la jeune fille. Oui, artistique, et rien autre. N’avait-il pas dixsept ans de plus que Madeline? Mais la conscience méme de sa pureté dans cette passion permettait 4 Yves de s’y livrer absolument, sans arriére-pensée. Et c’était si doux, si délicieux, si réconfortant, qu’il souffrait 4 Pidée de sacrifier quoi que ce fait de ces chéres séances. Déja il les trouvait trop rares et trop bréves; et, n’était son devoir de compositeur qui lui commandait de réserver au moins la moitié de son temps libre au travail créateur et 4 sa presse, il etit fait de ces aprés-midi une habitude quotidienne, car il sy emparadisait.
Madeline était la fille etla petite-fille de ses voisins du rez-de-chaussie, madame et monsieur Loupiat. Quoique leur vie fat trés renfermée, a cause dela maman paralytique, et quoique Yves lui-méme ett l’humeur peu liante, il avait fini par nouer connaissance avec eux. C’était inévitable dans cette petite maison de la rue Chevallier, ancien pavillon de garde du pare Borghése, et ott nhabitaient que trois locataires: eux en bas, et au premier étage Yves a coté d’un vieux garcon employé 4 la mairie de Levallois, M. Pigeollet. Grace a l’absence de concierge, ils avaient bien ehacun leur clef d’entrée, ce qui les rendait indépendants les uns des autres. Mais le vestibule, Vescalier et la cour étaient en commun; et surtout dans la cour on se rencontrait fanabniidel chacun y jouissant d’un bout de plate-bande, et tous h’ayant qu’un seul puits pour se Soaneciin deau. M. Pigeollet prenait BOs repas au restaurant et ne rentrait guére qu’a ’heure de se cou-~ cher. M. Loupiat, le grand-pére de Madeline, venait seulement pour diner, et encore Sadie irréguliérement. Souvent ritaie il restait des nuits entiéres au dehors. Non pas as’amuser; le pauvre diable; mais parce que son métier Py obligeait. Quel métier? Yves eat été bien em- barrassé de le dire. 1 avait vaguement entendu parler d’un bureau, et, n’étant pas indiseret, n’avait jamais demande la-dessus la moindre explication. Ce qu'il savait, en revanche, ¢’est que
BRAVES GENS 13 le bonhomme était excellent, et quwil se donnait un mal de galérien pour subvenir aux besoins de sa famille, surtout aux exigences de malade de sa bru infirme. Ge qu'il s’avait surtout, c’est que Madeline adorait son grand-pére, et quelle en était adorée; et c’était plus qu'il n’en fallait pour qu’Yves lui-méme le tint enestime et en affection. Et ainsi il était entré peu 4 peu dans lintimité de ces gens, avec la connivence de la cour commune et du puits, qui avaient d’abord mis en présence, puis en relations, les deux seuls étres vivants dans la maison presque toujours déserte: cette jeune fille et ce grand enfant de musicien. ‘On s’était rendu mutuellement de petits services. On était de part et d’autre peu fortuné. La sympathie avait éclos tout naturellement. La musique avait fait le reste. Madeline chantait. Qui sait siun jour, le grand-pére étant mort ou malade, elle n’aurait paslé une supréme ressource, comme professeur? Yves s’était offert pour la perfectionner. Sans frais, cela va de soi, en ami. On avait accepté avec joie. Et, depuis, il y avait plusieurs mois de cela, tousles lundis, mercredis et samedis, quand il n’était pas pris par des offices supplémentaires, ilavait trois heures de bonheur devant le vieux clavecin de Pape, dont Mme Loupiat disait mélancoliquement:
— Crest tout ce qui nous reste d’autrefois.
Il était dans le salon, ce vieux clavecin, dans
ce qu’on appelait le salon, parce que c’était la seule piéce ot il n’y ett pas de lit. Elle donnait sur la rue, par une fenétre, l’autre fenétre de la fagade étant celle de lachambre ot couchaient Madeline et sa mére. Dans cette chambre-ci bralait toujours une veilleuse, dontlalumieére, filtrant par le haut du volet, semblait tousles soirs A Yves, quand il arrivait devant sa porte, le doux scintillementd’une étoile. Aussi fut-il trés étonné, ce soir li, de ne point la voir, et de constater en revanche au volet de l'autre fenétre, ordinairement obscure, la lueur vive d’une lampe. Est-ce quwil y avait un malheur? Du coup, il oublia ses précautions habituelles, de tourner légérement la clef dans la serrure et de soulever un peu la porte sur ses gonds afin de n’éveiller personne. Sa surprise et son inquiétude augmenteérent, quand, une fois dans le vestibule, il trouva, au seuil du rez-dechaussée, Madeline qui l’attendait.
— Oh! ne vous effrayez pas, monsieur Yves, dit-elle en voyant sa mine effarée. Maman nest pas plus malade.
— Mais que se passe-t-il done, pour que vous soyez debout si tard ?
— Voici, répondit-elle, en le faisant entrer dans le salon et en lui montrant le grand voltaire ot un homme dormait profondément.
Yves regarda ce long individu, aux jambes interminables, au corps fantastiquement maigre, ala téte décharnée, absolument rase c; glabre; et
BRAVES GENS 45 il resta bouche béante, avec un geste des deux bras écartés, un geste qui signifiait :
— Connais pas.
— Crest parce quila les yeux fermés, dit Madeline. Moi non plus, tout d’abord, en lui ouvrant la porte, je ne Yai pas reconnu. IJ est si changé! Mais tout de méme, ason regard, je ne m’y suis pas trompée longtemps.
— Enfin, qui est-ce?
— Je ne sais passon nom, monsieur Yves, et je n’ai pas méme songé 4 le luidemander. Au reste, nous n’ayons pas causé beaucoup. Il arrive de New-York, voila tout ce que je peux vous apprendre. I] voulait vous voir et ignorait ou vous travaillez, pour aller vous rejoindre. Alorsje lui ai indiqué la Bowle-Verte. En méme temps, comme il avait ’air trés fatigué et que c’était un de vos amis, je lui ai offert d’entrer un moment chez nous, afin de se reposer. Ce n’ était vraiment pas de refus. Car il s’est assis 14, pour quelques minutes seulement, disait-il; mais il était tellement las qu'il s’est endormi presque tout de suite. Ma foi, je n’ai pas eu le coeur de le réveiller. J’ai pensé qu'il vous attendrait mieux ici, et que sans doute vous le feriez coucher chez vous, comme vous l’avez déja fait pendant huit jours, ily a deux ans.
— Comment! c’est Marchal, s’écria Yves, & qui ce détail avait soudain rendu la mémoire.
— Hein? Quoi? fit Marchal, en sursaut. Tiens! je dormais. Pardon, mademoiselle!
— Eh bien! mon pauvre vieux, dit le musicien. C’est donc toi? Du diable si je t’aurais reconnu, par exemple, avec ce corps et cette téte-la !
-—— Oui, je ne suis plus le méme, n’est-ce pas ?
— Dame! Toi qui étais un colosse! toi qui portais autrefois une criniére de Mérovée et une barbe de Nabuchodonosor !
— Je Vexpliquerai tout ca, répondit Marchal, et aussi mon changement de nom. Car j'ai changé de tout. Je ne m’appelle plus Marchal. C’est une histoire. Mais je suis trop fatigué aujourd’hui. Demain, n’est-ce pas, demain!
Kt ses yeux se refermaient; il parlait comme dans un réve, d’une voix rauque et lointaine.
— Allons,montons nous coucher, fit le musicien en le prenant par dessous le bras. Mille excuses pour le dérangement, et mille mercis, mademoiselle Madeline!
— Merci, mademoiselle Adeline, bégayait Marchal en répétant machinalement les derniers sons entendus.
— De rien, de rien; tout 4 votre service, répondit la jeune fille, qui les éclaira d’en bas avec sa lampe, le bras gracieusement levé dans un mouvement de statue porte-lumiére.
Quand ils furent entrés dans la chambre du premier étage, Marchal se laissa d’abord tomber sur le petit divan, comme pour reprendre son som-
BRAVES GENS 47 meil. Mais la montée de l’escalier Pavait degourdi. Il s’étira, biilla, et cette bouffée dair lui rendit la fringale dont il souffrait autant que de la fatigue, et dont il n’avait point parlé en bas.
— MAtin ! que j’ai faim! dit-il.
Yves avait ’habitude de.souper, en revenant du café-concert. D’autant mieux qu'il ne dinait point. Il ne faisait qu’unrepas chaud, a midi. Le matin, avant de sortir, et la nuit, avant de se coucher, il se contentait d’une fagon de gotter, composé généralement de pain, de fromage, et de beurre salé, envoyés du pays, et, les jours de grand appetit, dun hareng saur. I] mit sur la table son plus beau gendarme, un bout de Saint-Renan, le pot de grés, et le quignon de pain qui devait servir a son repas de cette nuit et a son déjetner du réveil.
— Tiens, mon vieux, fit-il.
— Et toi?
— Oh! moi, j’ai mangé une soupe 4 loignon et bu des bocks 4 la Boule-Verte. Je vais faire seulement une petite tartine pour te {enir compagnie. La, pas plus. Uneléche! Tu finiras bien le chanteau de pain, n’est-ce pas ?
— Tu peux le dire, fit Marchal, la bouche déja pleine, et qui dévora sans plus parler, tandis qu’Yves mangeait sa beurrée lentement pour rendre vraisemblables son mensonge de soupe a l’oignon et ses bocks imaginaires.
— Par exemple, tu sais, je n’ai pas de vin. Un vrai Breton, moi! Le cidre et Veau-de-vie de cidre,
je ne connais que ga. Et du cidre, il n’y en a pas de bon 4 Paris. Mais jai 1a un certain croquomolle qui n’est pas dans un sac, tu vas voir.
Ktil tira dune armoire sa bouteille d’eau-devie de cidre, sa bouteille dont il était pour lui si ménager, sonélixir de travail, comme il l’appelait. Il en versa une verrée entiére a Marchal, se contentant pour lui-méme d’une petite gorgée, toujours sous prétexte de tenir compagnie.
-— Ah! ca va mieux, dit Marchal en allumant une grosse cigarette faite avec le tabac du musicien. Je suis tout 2 fait réveillé maintenant. Je vais te raconter, si tu veux...
Mais ce métait qu’un éclair de réveil, suscité par le coup de poing de I’alcool. Il bailla de nouveau, repris aux pesanteurs de la fatigue, a présent que sa fringale était apaisée. Il n’avait pas méme la force de tirer des bouffées de sa cigarette, qu'il posa sur le coin de la table et laissa éteindre.
— Non, décidément, reprit-il, il faut remettre mon histoire & demain. J’ai trop sommeil encore.
Et il s’allongea sur le divan.
— Pas la, pas 1a, dit le musicien. Couche-toi done dans le lit. Tu te reposeras bien mieux.
= Ki toi?
— Moi, je t’y rejoindrai dans un moment. J’aia travailler, Au moins pour une heure, peut-étre plus. Fourre-toi toujours dans le portefeuille, en attendant. Tu me chaufferas ma place.
Il débarrassait la table, y étalait du papier a musique, avait lair joyeux et pressé.
— Vite, vite, dépéche-toi, disait-il. Au lit! les puces ont faim.
Marchal se déshabilla, se coucha, et immédiatement ronfla. Yves vint doucement lui border la couverture, puis s’installa devant son papier blanc. Ilse sentait, en effet, plein de verve, le coeur content, l’esprit dispos, trés en train de travailler. Bah! il passerait une nuit. peu prés blanche, mais fructueuse, et laisserait le lit tout entier a Marchal, et ferait un petit somme sur le divan quand la lassitude arriverait! Machinalement, comme toujours pour favoriser Vinspiration, il se mit d’abord en devoir de confectionner une cigarette. Il prit dans sa blague en vessie une pincée de tabac, une belle méche de caporal, brune, frisée, fleurant bon, qu'il savourait davance en la roulant. Gomme elle était jolie, sa fine sibige, toute menue,coquette et vierge, et quellesréveuses mélodies allaient s’envoler dans le déroulement de ses volutes bleues! Il frotta Vallumette avec une sorte de religion, comme s'il sagissait d’aviver labraise d’un encensoir. Soudain, il apercut la grosse cigarette, a peine entameée, qu’avait abandonnée Marchal : un vilain mégot, mouilleé, triste. I] hésita un instant, poussa un grand soupir; puis, pravement, il lacha la fine sibige et ralluma informe boudin en se disant :
__ J] faut faire des économies. Soyons avare !
Sans la crécelle du réveil-matin, ils auraient dormi tous deux jusqu’au milieu du jour; car Marchal, n’ayant pas couché depuis longtemps dans un lit, saccagnardait 4 la tiédeur des draps; et @autre part Yves ne s’était étendu sur le divan qu’a la pointe de laube, éreinté par une deminuit de besogne fiévreuse. Mais 4 neuf heures un quart Vaigre roulement du coucou leur sonna la diane. Yves avait sa grand’messe 4 Sainte-Ursule pour dix heures précises. Pas de temps a perdre. Hop! hop! un bout de toilette, et filer. Marchal s étirait paresseusement.
— Tu sais, dit le musicien, tu n’es pas forcé de te lever. Profite du lit. Etale-toi. Parce que ce soir, dame, il faudra te serrer un peu dans la ruelle. Ce nest pas tous les jours féte et le lendemain dimanche.
— Cest vrai, fit Marchal en baillant, tiens, tu m’as laissé toute la place pour moi seul. Ah!
mais, ce soir, plus de ca, je prendrai le divan.
— Tu prendras ce que je veux. Va donc ! Nous tiendrons bien tous les deux dans le lit. Tu es tout en longueur, maintenant, comme moi. Nous ne nous génerons pas.
— Non, non, par exemple, je refuse, répondit Marchal. Le divan ou rien du tout. C’était bon pour cette nuit, le dodo. J’arrivais de New-York. Mais on n’arrive pas touslesjours de New-York. Je serai trés bien sur le divan. Ga me connait, la dure. J’y dors mieux.
— Eh bien! moiaussi.
— kh bien! tu te sacrifieras, voila tout. Je tiens au divan, ou sinon je n’accepte pas Vhospitalité.
— Ecoute, fit le musicien contrarié, ne perdons pas de temps en chicane. Je n’ai plus que sept minutes 4 moi. Je propose un moyen terme. Nous aurons le divan chacun notre tour. C’est mon dernier mot. Et si tu dis non, c’est que tu ne veux pas rester chez moi, c’est que tu nes pas un frére. Entendu, hein?
— Du moment que tu le prends comme ¢a!
—Soit!, jai un sale caractére, dominateur, entété, Breton, quoi! Mais il ne s’agit pas de me changer. Il taut m’admettre tel que je suis. Tu demeures doncicijusqu’a ce que tu aies trouve quelque chose de mieux. Tu vas te mettre en courses tout de suite. Je chercherai aussi de mon edté. Ca ne sera pas commode ; mais enfin!
— Fichtre non, cane sera pas commode, répéta
mélancoliquement Marchal qui s’étaif assis sur son séant, et qui, les poings aux chevilles, le front aux genoux, avait l’air d’une cariatide écrasée. ~
— Dame! fitle musicien tout en barbottant, le nez dans sa cuvette, que veux-tu ? Quand on ne fait pas de concessions! Et remarque bien, ajoutat-il en coupant la parole 4 Marchal ‘qui allait regimber, remarque bien que ce n’est pas un reproche. Tuas raison, mille fois raison, d’étre intransigeant. En art, il faut aller tout droit son chemin, cotite que cote. Ainsi, moi...
Ses phrases étaient ademi étouffées par le va et vient de la serviette dont il se débarbouillait rapidement.
— Moi, nest-ce pas, je n’en fais pas non plus, de concessions. J’ai mon idéal, la chanson populaire, la musique pour tous. Je n’en démords pas, Ni opérette ni romance ; rien. La grande mélodie simple, profonde, humaine. Brr! brom! brom!
Et pas méme (oratorio. Pas Vharmonie savante. Humphr! Heum! Brom! Et pourtant, c’est cranement beau, la passion du pére Bach, de notre saint pére le Bach! Oui, sans doute. Brom! brom!
Mais voila! Ona un idéal, ou on n’en a pas. Eh bien ! toi, tu as le tien aussi. C’est parfait. Je t’approuve. N’empéche qu’avec ton idée d’étre le tragédien absolu... ‘
— Quoi! le tragédien! s’exclama Marchal en sautant dulit. Mais il n’y a plus de tragédien, mon vieux. Ah! la tragédie! j’en suis revenu de cette
BRAVES GENS 28 blague-la. Un artiiférieur! Talma, Rachel, des pitres! La tragédie, n’en faut plus.
— Toi! cest toi qui parles ainsi! répliqua Yves stupéfait, qui en resta la serviette en lair, sans essuyer sa figure ot Peau dégoulinait comme s’i! était tout en larmes. Mais alors, tues done plus changé encore au moral qu’au physique?
—Kh! oui, parbleu, oui. Ne te Vai-je pas dit hier au soir? Tout changé, tout. Mes cheveux, 1a barbe, rasés! Rasés aussi, les alexandrins! Perruque, tout ga, panache, vieux jeu, pasmoderne, pas vivant. J’ai trouvé l’art nouveau, le vrai, ie seul, la synthése dramatique. C’est 4 New-York que ca m/’est venu. Je vais te raconter la chose avec mon histoire.
Jl allait et venait, agité, gesticulant, en pans de chemise.
— Cristi! interrompit le musicien, voila la demie qui sonne. Et moi qui bavarde et qui t’écoute ! Et il faut que je soisla-bas 4 dix heures précises. La-bas, Sainte-Ursule, Passy, pour mon orgue. Tu ne peux pas me dire ca en deux mots, pourtant. Ca m’intéresse trop. La synthése dramatique! Je n’en reviens pas. Mais il n’y a pas a. tortiller, je n’ai plus le temps. Et je ne peux pas méme rentrer déjetiner. J’ai répétition 4 midi a la Boule-Verie. Nous ne nous retrouverons que tantot, aprés vépres. Presto! je décampe. A cette aprés-midi! Qu’est-ce que tu vas faire en altendant?
Des courses. Oh! j’ai des gens a voir, des ribambelles de gens.
— Pour ton idée?
— Oui, oul.
— Tant mieux! Si tu pouvais trouver quelquechose tout de suite ! Ce n’estpas pour me débarrasser de toi, d’ailleurs. Tant quwil n’y aura rien de str et certain, il est convenu que tu vis aveé ‘moi, n’est-ce pas?
Et, lui serrant affectueusement les deux mains, Yves mit toute son amitié dans ces simples mots, qui valaient les plus chaudes protestations du monde:
— Mon vieux Marchal, va!
— Non, pas Marchal, cria Pex-tragédien en le retenant. J’ai changé de nom aussi, tu sais bien.
— Ah! oui, c’est vrai. Je n’y pensais plus. Et tu tappelles?
Marchal prit une pose majestueuse et dit :
— Je m’appelle Tombre.
— Tombre! Quel dréle de nom !
— C’est encore une conséquence de mon idée, tu verras.
— Vraiment? Allons, soit! Eh bien ! au revoir, Tombre, 4 tantdt! Pardonne-moi; mais je n’ai pas le loisir de m’épater.
Il était dix heures moins vingt-cing minutes. Yves se sauya en courant, puis remonta quatre a quatre la moitié de Petage, pour revenir crier par la porte entrouverte :
— A propos, j’oubliais de te dire. Je Vai laissé Sur le coin de la commode de quoi ne pas mourir de faim et d’ennui jusqu’a ce soir.
Kt cette fois il dégringola lescalier 4 la galopade, tandis que Tombre trouvait en effet, dissimulés derriére le pot 4 eau, un fond de paquet de caporal, un demi cahier de papier persan et deux petites piéces de dix sous, aS
oa
— M’man, sommes pas arrivés? demanda le gamin @une voix plaignarde.
— $i, mon mignon, si, dans un instant, répondit la jeune femme.
Elle Vembrassa tendrement, puis continua, le nez en lair, 4 regarder les numéros des maisons, aussi impatiente que lui @arriver. Elle lavait emmené pour qu'il ne restat pas tout seul dans la chambre d@hotel garni quils habitaient. Mais s’il ne s’amusait guére de cette course, elle non plus ne la faisait pas de gaieté de ceeur.
Le petit trainait la jambe de plus en plus. Il ne semblait pas habitué 4 marcher a pied sur le pavé gras, ou ses jolies bottines mordorées se tordaient et se crottaient. Elles étaient, d’ailleurs, toutes neuves, et juraient ainsi avec son costume, de velours, mais rapé. Quant a la toilette dela femme, elle sentait la mode de l’année derniére; et le luxe fripé et rafistolé n’en paraissait que plus inopportun, dans cetterue ot sa traine de
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sole avait besoin d’étre relevée fort haut pour ne pointramasser la boue. Cela permettait toutefois @apercevoir des dessous soignés, du linge trés propre, méme riche, aux tuyautés empesés raide et aux entre-deux de dentelle.
Ce mélange de pauvreté et d’opulence ne laissait pas d'intriguer quelques passants, d’autant qu'il était accentué encore par un paquet que la jeune femme portait 4 la main tout en retenantla queue de sa robe. Simple paquet roulé en tapon dans une serviette blanche, mais d’ou s’échappaient par les coins des envolées de gaze bouil-
“lonnante. Encouragés par ces allures ambigués, par son alléchant minois de blonde ébouriffée, par ses grands yeux quien regardant les numéros des maisons prenaient des airs chercheurs, déja trois ou quatre messieurs s étaient mis 4a la suivre, quand elle s’arréta enfin, ayant trouvé.
Elle pensa d’abord s’étre trompée d’adresse.
Quoi ! C’était 1a, dans cette vieille et vilaine maison de la rue Saint-Mare? Bien sur, elle ne s’attendait pas a un paiais; mais cependant, entre un palais et ca! L’escalier, noir, étroit, aux marches gluantes, dévalant presque jusque sur le trottoir, sans loge de concierge, semblait un escalier de service. Pas méme! II faisait songer plutdt al’entrée louche de quelque réduit hanté par des débauchés furtifs. Non, ce n’était pas 14, Impossible! Mais si. Auchambranle gauche de la porte, parmi d’autres écriteaux en tole vernie, il y en
avait un de carton, ov se crispait un poing a V’index démesuré, montrant l’escalier d'un geste impérieux, au dessus de ces mots calligraphiés 4 la main: Agence Grimblot, troisiéme étage. La jeune femme hésita, le coeur gros. Des larmes lui vinrent aux yeux. Elle avait envie de rebrousser chemin.
— Cest-il 14, m’man? Pourquoi nous n’entrons pas ?
A la voix de lenfant elle se ressaisit soudain. Puis, l’embrassant de nouveau, plus tendrement encore que tout d4Vheure : rs
— Allons-y! fit-elle, avec un soupir de résignation, mais en méme temps avec un crine petit air de bravoure, qui arréta sur les lévres de Yun des suiveurs une déclaration préte a roucouler.
Et elle entraina l'enfant dans lescalier noir, quelle se mit a gravir résolument, comme si elle montait a l’assaut.
C’est qu'il lui fallait vraiment du courage, delle, mademoiselle Georgette, ex-danseuse du premiey quadrille dans les thédtres de Lyon, Bordeaux, Toulouse et Marseille, pour s’en venir ainsi 4 lagence Grimblot, avee ses chaussons et son Jupon de gaze dans un baluchon, commeune débutante allant 4 examen. Sans doute elle ne se posait pas en étoile; mais elle n’était pas non plus n’importe qui. On asa gloriole de ballerine, quend on a gagné jusqu’a cing cents francs par mois avec
ses pointes. En étre, aprés cela, réduite 4 l’agence Grimblot, c’était dur. Car elle la connaissait de réputation, et surtout pour en avoir fait maintes gorges chaudes, cette agence dont l’estampille était presque un brevet de ridicule dans les corps de ballet. Maison de dernier ordre, quasi interlope, recours des disgraciées et des guignardes, espéce de décrochez-moi-c¢a bon pour les irréguliéres du jeté-battu et les duégnes de l’entrechat. Et dire qu’elle, mademoiselle Georgette... !
Oh! oui, c’était pénible. Et 4 vingt-six ans! Et jolie comme un cceur! Mais quoi! On a beau étre jolie; ilfaut se faire voir encore. Sans cela, pas de position! Sa position, elle avait perdue depuis quatorzemois, grace aundrole pour quielle s était ruinée. On ade ces coups de bétise-la. Pour lui elle avait laché le théatre. Puis, un jour, c’est elle qui avait été lachée. Et malade, 4 deux doigts de la mort, dans Paris ot elle ne connaissait personne, ayanttoujours vécuen province. Ses bijoux vendus, ses robes au Mont-de-Piété, la débine! Et Georget a élever quand méme, le pauvre mignon! Enfin, elle en était sortie. Elle en sortirait de plus en plus, maintenant qu'elle se sentait d’aplomb. Mais voila : d’abord et d’une, il s’agissait de remonter sur les planches, pour retrouver une position. Or, ’époque des engagements était passée. L’agence Ravinelli, la seule importante, n’avait pas seulement voulului accorder une audi-
tion. I] y avait eu, d’ailleurs, cette année-la, une Re
invasion de sauterelles italiennes raflant toutes les places. Rien que de toutes jeunes ballerines, envolées de Milan dans leur prime fleur, et cueillies 4 bon compte, ce qui gitait le métier. Force était donc de serabattre sur cet ignoble Grimblot, et de se raccrocher au pied-de-biche crasseux de cet ancien mime devenu placier en danseuses.
Elle y était maintenant, aprés les trois étages montés, devant ce pied-de-biche, sur un paillasson moisi, 4 cdté d'une fenétre a guillotine qui prenait jour dans un plomb. Elle soufflait un peu , en secouant son mouchoir, dont le parfum, quoique acheté au rabais dans un bazar, exhalait un nuage de sent-bon parmi les fades pestilences de Vescalier.
— Dis donc, m’man, fit Georget, c’est pas chic, cette boite-la. Je vais rien m’embéter 1i-dedans.
— Sois tranquille, chéri, répondit-elle. Ga ne gera pas long, va.
Et, de fait, elle pensait bien que le Grimblot, habitué a sa camelotte, serait tout de suite pince devant un véritable swje. La seule question était de savoirs’il avait quelque chose de convenable 4 lui offrir. Si oui, l’affaire ne trainerait pas. Elle était tellement sire de son effet, que Grimblot la trouva toute souriante quand il vint ouvrirlaporte. Elle était en train de se dire:
Pauvre vieux! Il ne voit pas souvent des jambes comme les miennes.
Elle croyait avoir toujours ses bonnes et belles
jambes d’antan, et elle y sentait méme des démangeaisons, comme des envies de prendre lessor, depuis si longtemps qu'elle les gardait 4 ne rien faire. Elle avait bien été forcée de reconnaitre quelles étaient un tantinet maigries, quand tout a Vheure, avant de sortir, elle avait passé par-dessous son maillotet son tutu. Mais bast! C’est vite remplumé, ca! N’empéche qu’elle était mademoiselle Georgette, danseuse de premier quadrille. Aussi, une tois son nom et ses qualités déclinés, avec l’objet desa visite, et le tout d’un ton dégagé, quand elle eut oté sa robe, mis son jupon de gaze, et glissé ses chaussons en écrasant de la semelle un brin de colophane, ce fut avec une sorte de condescendance pour Grimblot, comme si elle lui faisait une faveur, qu’elle se dressa devant lui sur ses pointes, et lui exhiba ces fameuses jambes dont la seule vue devait le jeter en extase.
Ses braves jambes! Hélas! Elle ne pouvait simaginer 4 quel point la maladie et quatorze mois d’inaction les avaient raidies. Grimblot ne le lui envoya pas dire, le brutal ! Renversé dans son fauteuil, carré comme un juge sur son rond de cuir, gonflant ses joues de grenouille, se donnant la mine d’un personnage avec sa tabatiere en doublé etsa perruque noire qui tournait au vert, il n’ayait pas du tout l’aspect d’un homme extasié. Bien loin de 1a! A peine eut-elle esquissé une pirouette et deux entrechats, qu’il Varréta net d’un clappement de langue dédaigneux, et prononcga
32 BRAVES GENS magistralement cette sentence, en humant une large prise :
— Ma petite, vous n’avez plus deux liards de ballon.
Elle en resta interloquée, un pied en air.
— Vous dites ? fit-elle.
— Je dis, répéta tranquillement Grimblot, que vous n’avez plus deux liards de ballon. Tout ¢a est en mauvais état.
I] avait souligné le éowt ca d’un geste méprisant, une tacon de pichenette, dont il époussetait de tabac sa cravate sale, et semblait en méme temps envoyer au diable les jambes de la danseuse, comme des allumettes qui ne prennent pas.
— En mauvais état, mes jambes!s’écria-t-elle. Ah! par exemple!
Elle s’était retournée vers Georget, machinalement, et faillit invoquer son témoignage.
—Iln’y apas de par exemple! reprit Grimblot.
Votre gosse vous le dirait comme moi, s'il avait quelques années de plus. Dame! qu’est-ce que vous voulez? Je ne suis pas ici pour vous faire des compliments, n’est-ce pas? Les affaires sont les affaires. Vous venez chercher un engagement. Eh bien! ces fluites-l4, mon enfant, ca vaut soixantedix sous par soirée, pas un fifrelin de plus.
I] se fourra une nouvelle prise dans les narines, une prise plus petite, cette fois, avec un fin reniflement qui voulait paraitre régence, et il ajoula galamment :
— Etencore, c'est 4 cause de votre figure.
La danseuse l’avait écouté bouche béante, n’en croyant pas ses oreilles. Elle éclata soudain d’un beau rire clair, se pencha par-dessus le bureau, et faisant au bonhomme un pied de hez a deux pouces de la face :
— Dites donc, répondit-elle, regardez-moi un peu comment j’aile nez fait, surtout quand je joue de la clarinette au bout.
— Jene dis pas non, riposta Grimblot sans se facher; vous avez le nez trés bien fait. Mais vous ne dansez pas dessus, je suppose.
— Pas précisément, mon vieux. Seulementjene le mets pas dansma poche quand je danse, ni mes yeux non plus, nimes cheveux, ni mes épaules, ni le reste. Et si tout ca ne vaut que soixante-dix. sous par soirée, c’est que les jolies femmes sont pour rien cette année-ci.
— Comme vous avez l’avantage de le dire, ma petite, pour rien. Il yen améme qui paient pour étre marcheuses. Ona de la beauté arevendre pour le quart dheure.
Sesjoues tremblotaient. I] engloutit des deux narines a la fois une prise énorme. Puis, d’un ton vexé, ironique et insolent, il dita dents serrées:
— Au jour d’aujourd’hui, l’étalage cotte cher.
Ii neut pas le temps de savourer son effet. La - dangeuse, les lévres frémissantes, les regards ¢tincelants, avaitempoigné un gros livresurle bureau et le lui jetait 4 la téte. I] veut se garer, se baisse,
porte ses mains 4son front, et du coup sa perruque lui dégringole sur Voreille, laissant voir un tiers de crane jaune comme du beurre. Georget éclate de rire, et la jeune femme aussi, soudainement, toute sa figure changée en un clin d’eil.
— Matin! quelle physionomie!s’écrie Grimblot avec la rapidité de jugement d’un maquignon.
Et, tout en rajustant sa perruque :
— Un instant, ma belle, un instant! Ne vous emportez pas. J’ai une idée. Est-ce que, par hasard, vous seriez mime?
— Dame! Regardez mes engagements. C’est écrit dessus, je pense : danseuse-mime.
— Jentends. Mais c’est la formule ordinaire des engagements, ca. Je veux dire: Au besoin,
-sauriez-vous jouer la pantomime?
— C’te bétise! J’ai commencé par la,
— Ou done?
— A Marseille, chez Rouffe.
— Chez Rouffe ! Pas possible.
— Lui-méme, monsieur. Rouffe, l’éléve de...
— L’éléve de feu Jules, interrompit Grimblot en se levant. ,
Georgette devint trés digne, et c’est dune voix presque solennelle, lentement et respectu eusement, qu’elle articula :
— J’ai méme joué avec feu Jules.
Grimblot, quis’était rassis, se releva, et fif un profond salut 4 la danseuse, qui le lui rendit, non sans un certain air de supériorité. Et c’étuit si
franchement comique,leur soudaine gravité a tous deux, que cela fut senti par l’enfant. De nouveau, comme s'il était 4 Guignol, il éclata de rire.
— Neris pas, bébé, lui dit sévérement sa mere. ‘Tl s’agit de choses sérieuses.
Il ignorait que feu Jules avait été un grand mime, le rival provencgal de Deburau, un homme célébre 4 Marseille, 4 Toulon, jusqu’en Italie, et qu’avec lui était mort le mimodrame classique. Il ignorait aussi, et surtout, quelle importance les artistes attachent au souvenir de ceux qui se sont illustrés dans leur art. I] ne connaissait pas encore le cabotin qui vous dit avec des larmes plein io yeux :
— Oui, ma Vieille, c’est moi qui tous les soirs, au trois, recevais dans le bas des reins le fameux coup de pied de Frédérick.
Grimblot, en Vhonneur de feu Jules, se moucha bruyamment, et avec des ¢emps, comme sil étouffait dans son mouchoir de gros soupirs. Puis il profita de ce que son nez était libre pour le recharger de tabac, cette fois avec un geste philosophique qui signifiait clairement que nous sommes tous mortels, hélas! méme les plus grands. Aprés quoi, ayant repris possession de lui, l’artiste fit place 4 Vhomme d’affaires.
— Mais, continua-t-il, il y a longtemps de ¢a; au moins douze ans. Vous étiez gamine. Vous | avez du oublier.
— Allons donc! fit Georgette. Ga ne s’oublie pas plus que de nager. Et puis, on l’a dans le sang. Voulez-vous, pour voir, que je vous donne une audition de pantomime ?
Kit, sans attendre la réponse, la voila qui fait. une entrée de Colombine, en sautillant d’un pas glissé et s’arrétant court sur un entrechat, une main au ceur, l’autre en lair, le petit doigt coquettement écarté, le sourire aux lévres.
— Et la réplique? s’écria-t-elle tout 4 coup. Je he peux pas jouer sans la réplique.
— C’est vrai. Attendez ! Je vais vous la donner.
Grimblot avait sauté de son fauteuil, trés lestement pour son dge, avait prisdans un coin sa canne, un jonc a bec de corbin, et s’était campé a coté de Georgette, de trois quarts, face au public, que représentait l’enfant.
Public indulgent, qui s’amusait d’avance ! Mais tout Satre eit trouvé aussi le tableau intéressant. Dans cette petite chambre au jour blafard, au parquet carrelé, aux murs tapissés de vieux cartonniers verts, c’était un spectacle curieux que cette danseuse en jupe de gaze et en corsage de ville, minaudant devant ce Cassandre au naturel, incliné sur sa canne tenue a deux poings, le chef branlant, le pas trainard et saccadé.
Le pére Grimblot jubilait. Cela lui rappelait son bon temps. Il se retrouvait dans la peau du bonhomme. Tout de suite il attaqua la scéne légendaire ou Cassandre veut marier Colombine
contre son gré. Hochant la téte, brochant des babines, il frappe par terre de son baton, quil brandit ensuite d’un geste 4 la fois furieux et tremblotant. Georgette pirouette autour de lui en faisant une moue de dénégation. Puis, c’est une expression de priére, avec des poses attendries et languissantes. Elle léve les yeux au plafond, se presse 4 deux mains le sein gauche, en agitant ses coudes comme des ailes. Elle fait signe de se passer au doigt un anneau, et dessine ensuite dans lair une silhouette de joli cavalier quia des moustaches en virgules poignardant le ciel. Elle lance a cet amoureux imaginaire un audacieux jeté-battu et un long regard en coulisse. Cassandre riposte en courant sur elle, le pdton menacant. Elle lui échappe d'un bon4, trappe du pied avec colére, tourbillonne autour de lui. IJ s’arréete essouffié, s’offre une prise pour seremettre, s'appuie sur sa canne pour humer cette prise avec la digniteé qui convient. Mais 4 ce moment, Colombine se dresse sur ses pointes, d’un air héroique et résolu, passe devant lui en le narguant, vient lui faire ballonner ses jupes prés de la figure, et finalement se sauve aprés avoir donné un crocen-jambe 4 la canne de Grimblot, qui perd l’équilibre, et s’étale tout du long, sa tabatiére dun coté, sa perruque de l'autre.
Georget se tord de rire, surtout au dénouement, la seule chose qu’il ait bien comprise. Mais Grim-
blot, lui, ancien mime et connaisseur, a tout com-
pris, et maintenant il est extasié pour de bon. I] a savouré le jeu de Colombine, sa physionomie maligne et voluptueuse, l’art avec lequel elle a dépeint le beau Léandre, la passion qu’elle a mise ale demander pour mari, 4 en refuser un autre, Sa mutinerie aux ordres de Cassandre, ses supplications changées en révolte, sa fuite comiqueeten méme temps gracieuse, et tout cela rapide et voltigeant, sans qu’un geste faux ou simplement exagéré ait rompu le rhythme des pas, sans que la mélodie mimique ait jamais cessé de se fondre dans Pharmonieux accompagnement de la danse.
— Parfait! parfait! s’écrie-t-il en s’époussetant.
Kt, dans sa joie, il porte sa perruque a sa poche et se verse sa tabatiére sur le crane.
— Non, vrai, reprend-il, vrai, ma petite, tous mes compliments ! C’est un avenir que vous avez la, un avenir qui...
Il s’arréta. L’homme d'affaires reprenait le dessus, et imposait silence a l’artiste emballé par Venthousiasme.
— Cest-a-dire, continua-t-il, qu’il y a quelque chose & faire.
Il avait remis sa perruque d’aplomb, aprés avoir ramassé sur son crane de quoi se bourrer le nez @une nouvelle prise.
— Oui, quelque chose, sans doute. Seulement, dame ! voila!
Ala premiére phrase pleine de promesses, la danseuse avait embrassé son fils en disant :
— Hein, Georget? je crois que ga y est.
Kt elle s’était mise a se rhabiller, preste et gaie, voyant déja la chose dans le sac. Aux réticences de la phrase finale, elle se retourna, surprise :
— Voila quoi? fit-elle.
— Eh! répondit Grimblot, il s’agit maintenant de vous izventer. Tout est la. Je crois que j’ai votre affaire. Je crois. Mais, ca dépend encore.
— De mes prétentions, n’est-ce pas? Oh! je suis raisonnable, allez! Qu’est-ce que c’est, votre affaire? é
— Je ne pourrai vous dire ca que samedi. Pour le quart dheure, il faut d’abord voir 4 nous arranger. C’esf trés joli de faire de l’art, sans doute; mais...
Georgette avait déja passé sa robe. Elle la retroussa jusqu’aux genoux, leva la jambe droite, et fit frétiller son pied dans le geste classique du Pierrot qui signifie ainsi sa joie comme un chien remuant la queue.
— Enfin, dit-elle, ca, est-ce chic ou n’est-ce pas chic? Et ca, ajouta-t-elle en esquissant dans un rond de bras une envolée dailes? Hit encore ca?
Elle donna successivement plusieurs jeux de physionomie, une bouche en ceeur soulignant des yeux pdmés, un froncement de narines dédaigneux, un grand éclat de rire au silence illuminé par une double rangée de perles, et elle répeta :
a Enfin, voyons, la main sur la conscience, estce chic ou est-ce mouche ?
— Parfait! redit Grimblot, derechef emballé.
Oui, sans doute! Ah! ce que c’est tout de méme que d’avoir la tradition!
-—— Dame! vous compreuez, mon cher, repritelle avec orgueil et gravité, c’était un patron, un vrai, celui-la, feu Jules.
— Savez-vous, fit Grimblot négligemment, combien il gagnait, feu Jules, a sa belle époque?
— Non.
— Trois cents francs par mois, ma petite. Et la pantomime faisait florés alors.
— Cela veut dire que vous moffrez?...
I] allait offrir cent cinquante. Mais en voyantla moue de la danseuse, il se reprit et alla jusqu’a deux cents; puis comme elle tournait le dos et faisait mine de s’en aller, il dit deux cent cinquante.
— Ah! deux cent cinquante, voyons! Presque autant que feu Jules. Vous vous donniez comme raisonnable. Hein? Ga va. Non? Réfléchissez.
D’ailleurs nous avons jusqu’a samedi. Ce n’est peut-étre pas tout a iait mon dernier mot. Je verrai mes commanditaires. Samedi, 4 deux heures, voulez-vous? Nous nous arrangerons, j’en suis sur. Je suis rond en affaires, moi!
Et il la reconduisait, ne la laissant pas parler, craignant qu’elle ne formulat quelque chiffre impossible, l’étourdissant de sa volubilité pour qu’il restat bien entendu que trois cents francs représentaient le supreme maximum. Du haut de l’es-
BRAVES GENS Al calier, penché sur la rampe, il lui criait encore
— A samedi, n’est-ce pas? Deux cent cinquante. Demandez conseil 4 mimporte qui, vous verrez. Et dites-vous bien que feu Jules n’avait que trois cents. A sa plus belle époque, eh! Trois cents, pas plus. Et, nom d’un petit bonhomme, feu Jules, aprés tout, c’était teu Jules.
Georgette était au milieu du second étage, quand ces paroles lui arrivaient. A ce moment, elle fut croisée par une espéce de spectre qui montait, et elle se rangea contre la muraille pour le laisser passer, tant elle eut peur de ce grand corps maigre et dégingandé, de cette physionomie sinistre. Comme on chante dans les ténébres pour se donner du ceur, elle éprouva le besoin de parler 4 voix haute et de se prouver, en répondant 4 Grimblot, quelle métait pas le jouet d’un cauchemar.
— Bien sir, lui cria-t-elle, bien sir, feu Jules c’était feu Jules.
L’homme-fantome s’arréta, la regarda fixement avec des yeux étrangement clairs et enfiévrés, et Vinterpella ainsi :
— Qu’est-ce que vous dites de feu Jules, madame?
— Pardon, monsieur, répliqua-t-elle. Mais je je n’ai pas l’honneur de vous connaitre.
— Tombre, madame. Je m’appelle Tombre. Et je Vai pratiqué, votre feu Jules.
Il y avait dans le « votre » une intention dédai-
gneuse qui la piqua au vif, et la fit bravement riposter :
— Eh bien! je vous en félicite; car vous avez pratiqué un maitre.
Tombre haussa les épaules; et comme elle continuait A descendre, enchantée d’avoir rivé son clou ace malotru, elle ’entendit lentement croasser, d’une voix caverneuse et magistrale °
— Feu Jules n’était qu’un Ane.
Georgette était encore toute interloquée de cette. rencontre, et en méme temps trés joyeuse du résultat de sa visite 4 Grimblot, quand elle se retrouva dans la rue. Aussi ne remarqua-t-elle pas qu'elle était de nouveau suivie parle monsieur qui tout 4 ’heure, au moment ou elle entrait, avait failli lui adresser la parole.
C’était, d’ailleurs, un de ces hommes qui n’attirent guére l’attention. Ni grand ni petit, ni beau ni laid, ni vieux ni jeune, habillé avec une correction banale, terne et décoré, il ressemblait a tout le monde. I n’avait de caractéristique qu’une lippe inférieure assez forte, d’autant plus apparente que le tour de sa bouche était soigneusement rasé. Toutefois, 4 une sorte de tic quil avait, d’humecter souvent cette lippe par un fréquent et rapide mouvement de langue, un observateur netit pas manqué de diagnotisquer en lui des habitudes oratoires, et de conclure a quelque chose comme un professeur, un ayoué, un av ocat.
A la coupe un peu surannée de ses vétemen ts, et a la gaucherie de sonallure dansies coudoiements dela rue, on efit deviné aussi un provincial. Mais, pour faire de telles inductions, au moins ett-il fallu considérer le personnage, et Georgette ne Vavait méme pas apercu.
Il méritait pourtant bien un regard, ne fut-ce que par sa constance. Tandis que les autres suiveurs avaient abandonné la piste en voyant la jeune femme disparaitre dans l’escalier, il avait, lui, patiemment et consciencieusement monté la garde sur le trottoir d’en iace, sans se décourager alattendre si longtemps.
C’est qu’elle en valait bien la peine, pensait-il tout en faisant le pied de grue. Une jolie fille, élégante, parisienne ! Oh! parisienne surtout. Il se délectait particuliérement 4 ce mot, qu'il répétait tout bas, avec un mouvement plus rapide pour humecter sa lippe, avec des gourmandises de nouveau débarqué 4 Paris. Certes, une Parisienne! Cela se comprenait tout de suite a sa marche sautillante, 4 sa fagon de relever sa jupe, au coquet attifage deson gamin. Et non seulement une Parisienne, mais, de plus, une actrice sans doute. Double régal, dont la promesse activait le tic lubréfiant de la langue. Oui, une acirice! Car il était observateur, lui, et se piquait de pénétration. Or il avait lu aprés elle la pancarte de Grimblot, et, cette lecture ayant soudainement éclairé ses méditations sur les toilettes un peu interlo-
BRAVES GENS 4 pes que portaient la mére et l’enfant, il avait déduit que l’agence Grimblot devait étre une agence dramatique. N’était-ce pas un argument de plus pour son hypothése, que ce baluchon d’ot débordaient des touffes de gaze ? Quelque costume de thédtre, évidemment! Ainsi raisonnant avec lui-méme, en syllogismes serrés et graves sur ces choses légéres, le monsieur correct se félicitait iz petio de ses subtiles associations d'idées, et souriait au sentiment de sa perspicacité logique, non sans y prendre un petit air vainqueur et content de soi. De 1a le coup d’audace qui tout 4 Vheure, malgré sa réserve ordinaire, Yayait poussé 4 risquer une déclaration. De 1a sa ténacité maintenant 4 ne point garder pour compte cette déclaration, quilui était demeurce sur la lippe, coupée par le brusque départ de Georgette.
Et il avait besoin de s’excuser ainsi dans son for intérieur, et d’attribuer sa conduite au simple désir de vérifier une hypothése. Car, au fond, il ne se dissimulait pas combien cette conduite était puérile, indigne de lui, peu corgruente asa situation et A son caractére. Lui, monsieur Lepottier, homme marié et pére de famille, chevalier de la Légion @honneur, avocat, une des lumiéres de sa ville, notable que ses concitoyens venaient d’envoyer comme député a la Chambre, était-ce donc sa place, de treuler par les rues ‘A suivre ce minois
rercontré par hasard? Qui sait meme si cet acte
puéril n’était pas aussi dangereux? Est-ce quil la connaissait, cette femme? Est-ce qu’elle ne pouvait pas étre une de ces sirénes qui...? I] les redoutait, ces fameuses sirénes de Paris dont on parle dans les romans-feuilletons. Et madame Lepottier surtout les redoutait, madame Lepottier Si jalouse, si rigide, qui avait vu avec terreur Vélection de son mari, qui ne s’en était consolée que par la pensée ambitieuse de devenir femme de ministre, et qui, le jour du départ pour la capitale, avait quitté toute en larmes, commes’ilentreprenait un long et terrible voyage, presque comme s'il était Dante prét 4 visiterles cercles de l’enfer! C’est qu’elle ne plaisantait pas avec ses droits d’épouse légitime, madame Lepottier. Deux ou trois essais de fredaines, la-bas, avaient été réprimés de verte fagon. Elle n’entendait pas que sa fortune fit dilapidée en orgies, sa fortune a elle, mariée sous le régime dotala un petit avocat dont elle voulait faire un personnage. Et elle le tenait en bride, la gourmette serrée. Qwarriverait-t-il, si monsieur Lepottier se lancait dans une aventure, et quelle en ett vent ? Bast! bast! Cela ne tournerait pas 4 laventure. Il y mettrait bon ordre. Il n’était pas un godelureau qu’une femmelette ménerait par le bout du nez. Il en prendrait ce qu’il voudrait, pas plus. Et puis, elle n’avait pas lair d’une siréne, cette mignonne qui trottinait la avec un enfant 4 la main. Et quand méme, quand elle serait un peu siréne, n’était-il pas fort, astu-
BRAVES GENS AT cieux ? Ne saurait-il pas se défendre? On exagérait le péril. Et ce péril, aprés tout, s’ily en avait, e’était justement 1a Vexcitant. Et monsieur Lepottier, sir de lui, jouissant de son célibat provisoire, se laissait éperonner par cet aiguillon de Vinconnu qui faisait se cabrer en lui sa jeunesse tardive au tournant de la cinquantaine.
Toutefois, ce cabrage n’était pas un tel morsaux-dents, que ’honnéte monsieur Lepottier en fat 4 commettre des extravagances. Toute sa hardiesse se passait plutot en réflexions ; et méme il ne pouvait prendre sur lui de renouveler son coup d’audace. Nulle part l’occasion ne lui semblait propice. Tantot il y avait trop de monde, tantot il n’y en avait pas assez, pour risquer une déclararation. Ici, il craignait qu’elle se perdit dans le brouhaha. Plus loin il avait peur de limportance que lui donnerait la solitude. Et toujours décidé, mais jamais décisif, il continuait 4 suivre lajeune femme, sans oser bravement laborder.
— Oh! maman, sécria tout 4 coup Georget, achéte-le moi, dis, ce cheval. Si, si, achéte-le moi. Je le veux.
Il se cramponnait au bras de sa mére, et l’avait forcée 4 s’arréter devant un magasin de jouéts, ou cavalcadait un escadron de chevaux 4 mécanique. C’est le plus grand qu'il désignait, un superbe dada pommelé, affiché quatre-vingts francs.
— Voyons, mignon, tu es fou, disait-elle. C’est trop cher.
48 BRAVES GENS — Alors uu plus petit. Tiens, celui-la, le dernier. .
— Mais non, mon chéri. C’est encore trop cher. Trente francs. Eh bien! merci. Allons, viens done. Tu ne vas pas pleurer, n’est-ce pas?
— Si, la,je vais pleurer. ‘'u ne m’achétes jamais rien.
Il se mit, en effet, 4 faire une scéne, piétinant, sanglotant, ne voulant plus avancer. Georgette ne savait comment en venir a bout, n’ayant qu’une main de libre, autre occupée a tenir sa traine et son baluchon. Mais M. Lepottier eut une inspiration soudaine. La voila enfin,’ occasion attendue de lier connaissance ! Ilne s’agissait que d’en profiter spirituellement.
— Attends, attends, fit-il avec une grosse voix. Qu’est-ce que c’est que ¢a, un petit enfant qui n’est pas sage?
— Ah! tu le vois, dit Georgette, tu le vois le vilain monsieur qui emporte les mauvais sujets.
' Et, apres un remerciement duregard au croquemitaine improvisé, elle se dépécha d’entrainer Georget, dont la colére factice s’était calmée tout a coup, et qui courait vite 4 cdté delle, en se retournant de temps a autre.
— M’man, dit-il au bout d’une dizaine de pas, il nous suit.
Elle regarda en arriére a son tour. I] les suivait, en effet, un peu penaud d’avoir été appelé le vilain monsieur, mais content néanmoins d’avoir osé
BRAVES GENS 49 dire quelque chose et d’en avoir été récompensé par un regard. Cette nouvelle ceillade le ragaillardit tout a fait. Il se rapprocha.
— M’man, il veut me prendre, cria lenfant en s’accrochant 4 Georgette avec épouvante.
— Ne crains rien, mon petit ami, dit M. Lepottier. Maintenant que tu es sage, je ne te ferai pas de mal. Il est sage, n’est-ce pas, madame?
— Oui, monsieur, vous voyez, répondit Georgette.
— Le bel enfant! reprit M. Lepottier.
Elle se rengorgeait.
— Mais, ajouta-t-il, est-cequ’il n’est pas fatigué, depuis si longtemps que vous marchez ainsi ?
Georgette eut un sourire malicieux. Elle avait compris qu'il ne s’était pas trouvé par hasard sur leur chemin. En un coup d’eil elle fit linventaire du particulier. C’était un homme bien. Pas un suiveur Whabitude. Pas un freluquet non plus. On pouvait encourager ses galanteries. Elle n’avait pas une vertu farouche, loin de 14! Pourtant elle etit regimbé 4 une attaque brutale. Celle-ci était adroite, et plut6t timide. Tout au plus M. Lepottier avait-il contre luiun certain airde suffisance, que lui donnait en ce moment la conscience de son adresse. Mais cet air jurait tellement avec sa physionomie bonasse, avec sa lippe un peu tremblante, qu’il n’y avait moyen ni de s’en facher ni den concevoir quelque inquiétude. Le résultat de son examen rapide se traduisait exactement.
pour Georgette dans cette phrase quelle pensa:
— C’est un bonhomme que je mettrai dans ma poche quand je voudrai.
Elle minauda cependant un refus, tout d’abord, quand il offrit une voiture; et méme un refus presque blessé. ll se confondit en excuses. Mais Georget insista pour aller en voiture. Il trouvait le monsieur trés gentil. Il était si fatigué, lui! Pendant le débat, un fiacre fut hélé. -
— Mais non, monsieur, je vous en prie. C’est si prés, @ailleurs. ; ;
— Qu’importe! madame. Ca fait plaisir 4 l’enfant. Je lui dois bien cela, pour mon croquemitaine de tout 4 Vheure. Nous disons : rue...?
Elle donna l’adresse, et l’on partit. Dix minutes seulement. C’était tout prés, en effet. Trop prés, hélas! pour M. Lepottier! A peine le temps de tourner quelques banalités complimenteuses, avec embarras, non sans humecter souvent ga pauvre lippe. C’en fut assez toutefois pour que Georgette put dire qui elle était. Et vraiment, elle efit voulu tout exprés inventer quelque chose pour achever sa conjuéte, qu’elle n’etit pu mieux imaginer. Une danseuse! C’était une danseuse! M. Lepottier ne se connaissait plus de joie et de désir. Et, du coup, ils’enhardit jusqu’a demander, quand on lui dit adieu ala porte :
— Kst-ce que je n’aurai pas le plaisir de vous revoir?
~~ Mon Dieu! monsieur, répliqua Georgette, ce
BRAVES GENS ol ne serait peut-étre pas fort convenable. J’ignore a qui j'ai Vhonneur...
M. Lepottier perdit alors tout 4 fait la téte. Il avait été trés étonné de l’adieu, qui le laissait bredouille sur le trottoir. Il eut peur maintenant qu’on lui refermat au nez, pour toujours, le paradis que ses réves avaient entrouvert. Il en oublia toute prudence, tira précipitamment son portefeuille de sa poche, y prit une carte, et la remit a la danseuse. G’était une carte d’un cent tout neuf, qwil avait fait faire depuis huit jours seulement, et qui portait tout au long ses nom, profession et qualité. Georgette réprima un oh! de surprise admirative en la lisant, et se contenta de répondre avec son plus gracieux sourire :
— Maintenant que les présentations sont en régle, monsieur, je serai tres heureuse, croyez-le bien... |
Et elle se sauvanéanmoins, craignant qu'il ne mit tout de suite la permission a profit, et jugeant qu’il valait mieux lui en laisser désirer le plaisir.
Mais M. Lepottier était décidément en veine d’audace. Puisqu’ilavait commis l’impair de compromettre en quelque sorte son nom, au moins voulait-il que ce ne fit pas en pure perte. Il se sentait affriolé, @’humeur 4 n’en pas avoir le démenti. Une danseuse! Et combien charmante ! Ah! ces sirénes, il savait les prendre, lui! Les prendre? Les prendre? Ma foi! non. Elle s’échappait, celle-la. Oui, pour aujourd’hui. Mais puis-
qu'il pouvait revenir. Eh! cest aujourd’hui qu’il fallait... Certes, aujourd’hui. La place était a demiemportée. Allons! Allons! Du courage! Une idée ! Onest don Juan ou on ne lest pas.
Vingt-cing minutes plus tard on sonnait 4la porte de mademoiselle Georgette, au troisiéme, le couloir 4 gauche, chambre numéro 15. Elle ouvrait, et se reculait tout d’abord, stupéfaite de revoir M. Lepottier, un gros paquet dans les bras.
— Oui, pardon, madame, c’est encore moi, ditil en bégayant un peu. J’ai pensé que mon petit ami..., que je lui devais..., enfin qu’an souvenir... Excusez-moi !
Il arrachait fiévreusement le papier d’emballage; et dessous apparaissait le grand cheval a mécanique, que Georget accueillit par des cris fous de joie, pendant que lamaman murmurait :
— Oh! que vous étes gentil, monsieur, que vous étes gentil!
Etlalippe de M. Lepottier couvrit d’un vaste baiser la petite main tendue de la danseuse.
C’est dans un cénacle de réformateurs artistiques, il y avait dix ans de cela, qu’ Yves et Marchal s’étaient connus et pris d’amitié pour la premiere fois. On y révait une révolution radicale et universelle dela pensée humaine. Les poétes y parlaient d’un vers nouveau, ou Vidée serait remplacée par une musique, oules mots auraient des couleurs et des harmonies de tons, ot les simples nuances de sonorité des syllabes suffiraient a évoquer des images, et ils appelaient cela l’écriture suggestive. En revanche les peintres prétendaient A une peinture psychologique en quelque sorte, ne voulant traduire que Vimpression des choses, ceux-ci par le papillottement fugitif de la lumiere infiniment décomposée au plein air, ceuxla par la synthése d’un dessin inilial et primitif. Quant aux musiciens, ils ne cachaient pas que leur artdevait finalement absorber tous les autres, étant ila fois le plus sensuel et le plus intellectuel, le plus naturiste et le plus mathématique,
le seul apte 4 exprimer V’inexprimable, et le seul aussi qu’on ptt réduire en formules chiffrées et générales ainsi que des équations d’algébre. Yves était particuliérement entiché de cette opinion, et s’occupait alors de raffiner sur Wagner, qu’il traitait volontiers de précurseur, comme qui dirait de Saint-Jean-Baptiste, dont il se croyait in petto le futur Jésus.
Marchal était entré de plain pied dans ce milieu, ou ses théories sur l'art dramatique ajoutaient une note 4 la symphonie révolutionnaire. I] révait, lui, un thédtre tout ensemble suggestif, impressionniste, initial et algébrique. Voicice qu’il entendait par la. Le vers devait étre chanté uniformément, comme une mélopée, sur laquelle l’acteur broderait des variations d’attitudes, de temps, de gestes, mettant dans ces soulignements toute Panalyse chatoyante d’un caractére, dont la synthese serait donnée par le débit monotone et une physionomie organique appropriée Scientifiquement au personnage. Il expliquait cela trés clairement, par raison démonstrative; car ce wétait pas un cabotin vulgaire, grisé de phrases incomprises, et il avait philosophé sur son art en toute conscience et en toute sincérité.
Du reste, il ne se bornait pas a bavarder ses théories; il les mettait bravement en pratique. Sans grand retentissement, cela va sans dire. Troisiéme réle au thédtre des Gobelins, il n’avait guére occasion de se manifester glorieusement
BRAVES GENS 5d dans l’informe prose des mélodrames ot il jouait les traitres. Toutefois, sa voix gutturale et sombrée, ses allures de colosse, sa gesticulation énergique, sa téte chevelue, sourcilleuse et truculente, lui attiraient du populaire assez de malédictions pour qu’il put croire 4 un succes.
— Ah! disait-il souvent, si j’étais au Francais, ou seulement 4 ]’Odéon, et si je donnais tout, c’est alors qu’on verrait.
Mais le Francais, méme lOdéon, chiméres!
Est-ce qu’on y voudrait entendre parler de ses réformes? Jamais de la vie, jamais. I] ne sortait pas du Conservatoire, lui! Ile mettait dans ses bottes, le Conservatoire.
Il avait eu cependant son jour, son quart d’heure de célébrité parisienne. Célébrité grotesque, il est vrai : calembourgs et blagues dans les petits journaux, méme dans les grands; caricatures a la premiére feuille des illustrés; son nom écrit par les critiques; sa figure coloriée 4 la devanture des kiosques.
Ah! cette soirée au thédtre des Délassemenis- Lyriques! Cette soirée ot il avait joué Oreste devant le Tout-Paris! Un petit héritage lui avait permis de louer la salle et de se faire impresario, pour un jour. Il avait formé une troupe de bri¢ et de broc, monté Andromaque, convoqué la presse. C’était la renommée a conquérir d’un coup, son réve prenant corps enfin, un public lettré appelé 4 juger combien ses théories étaient
justes et fécondes. Et tout le cénacle était la, prét ile soutenir sil y avait bataille. Hélas! il y avait eu déroute, malgré leurs efforts, malgré sa vaillance. On ne l’avait pas compris. I] avait été mal secondé, d’ailleurs, par sa troupe de raccroc, a laquelle il avait essayé d'inculquer son jeu, et qui n’y avait vu goutte. En vain il s était prodigué, donnant tout, comme il disait, pour rattraper la partie perdue par eux. Plus il donnait tout, moins ¢a marchait. Les autres faisaient sourire seulement. Lui, il faisait rire aux éclats. La physionomie organique, scientifiquemeni appropriée au personnage, soulevait des tempétes de gaité. On se roulait, chaque fois qu’apparaissait ce masque, si consciencieusement établi, pareil 4 une figure d’expression modelée par unsculpteur frénétique, et qui ne détendait jamais sa face convulsée de terreur, ses yeux hagards, son rictus figé dans une stéréotypie d’épouvante. La synthése, ainsi voulue, et affirmée encore par la mélopée uniforme du débit, étant accueillie de la sorte, il avait taché de reprendre pied au moins par l'analyse, par son fameux soulignement mimique. Loin de se démonter, il s’était cabré sous linsuceés, exagérant avec cranerie ses variations d’attitudes, de temps, de gestes. Fouetté par les applaudissements du cénacle, bien maigres pourtant dans la tonitruante rafale des rires, il avait accentué razeusement tous ses effets. La cabale avait beau faire, il lutterait jusqu’au bout, il serait sugges-
tif, impressionniste, inilial et algébrique. Wt il avait été tout cela tellement, qu’on avait dt baisser la toile sans achever la représentation, les uns croyant 4 une fumisterie, les autres opinant pour un acces daliénation mentale, tout le monde se tenant les cdtes, et des gens pouffant encore sur le boulevard, une demi-heure aprés, au souvenir de cet Oreste inimaginable, de cette face immobilement horrible d’ou sortait un monotone ronflement de gros tuyau d’orgue, tandis que ce grand corps contorsionné phrayait des janbes, chantait des reins, ponctuait des hanches, s’exclumait des épaules et vocalisait des bras.
Ce four lamentable n’avait pas découragé Mar~ chal. Le cénacle ne l’en estimait que davantage. Tous avaient soif d’un pareil martyre. Hire nié, vilipendé, n’est-ce pas le sort des novateurs? I } avait été superbe de conviction, On le compren~ drait plus tard.
— Etre sifflé par le Tout-Paris, disait Yves, mais c'est le commencement de Ja gloire. Vois donc le Tannhwuser, et Berlioz, et...
Les exemples ne manquaient pas, Et les théo~ ries de Marchal, au lieu de s’apaiser, #’exasperaient. Le reste de son petit héritage passa dai une tournée de banliene et de province, en tout quatre représentations, qui ne furent pas plis heureuses que la premi¢re. Les journaux de Paris avaient donné le la des sifflets et des vires; et Cor beil, Pontoise, Creil et Versailles ne voulurent
pas étre moins spirituelles que la capitale. Ses comédiens et leurs voyages payés, Marchal dut revenir aux Gobelins, bien heureux encore qu’on ly acceptat pour reprendre ses traitres de mélodrame. Il y continua en petit l’application de son systeme, autant que le permettait le patois interpreté. Et de méme il essaya d’y acclimater la province, ayant par ci par 1a un engagement de troisieme rdle 4 Dunkerque, 4 Vesoul ou a Béziers, mais rentrant toujours 4 Paris ou il se promettait une revanche. Car il n’avait pas désarmé.
Kit des années s’étaient écoulées ainsi, depuis le jour ou ilavait fait connaissance avec Yves dans le cénacle de la rue Fontaine. Le cénacle, d’ailleurs, s’était dispersé. Les poites a Vécriture suggestive étaient dev enusjournalistes au francais louteux et banal. Chose, qui citait toujours Proudhon, portait maintenant le frac brodé de souspréfet. Machin, qui reprochait 4 Wagner ses concessions dans Rienst, fabriquait des opérettes. Des peintres avaient été recus au Salon. Un était photographe. Seuls, Yves et Marchal demeuraient intransigeants, et ne se perdaient pas de vue. Ils se sentaient toujours les coudes, chaque fois qwils se retrouvaient ensemble. Yves avait évolué, mais pour arriver 4 une théorie plus exclusive, 4 son id¢e de la chanson populaire, aboutissement supreme de la musique sociale et absolue Marechal navait pas changé d’une ligne son réve de tragé-
BRAVES GENS 3) die. Tous deux se rejoignaient dans un idéal commun, qui se définissait toujours, comme autrefois, par le méme vocabulaire : art Suggestif, impressionniste, initial et algébrique. Et telsils s’étaient quittés la derniére fois, il y a deux ans, au moment ou Marchal partait pour jouer les troisiémes roles au.théatre francais... du Caire.
Comment, embarqué a destination de Egypte, revenait-il de New-York, sans avoir jamais donné de ses nouvelles? Comment, surtout, avait-il perdu en route sa passion pour la tragédie? Pourquoi S'appelait-il 4 présent, non plus Marchal, mais Tombre? Autant de problémes dont Yves fut préoccupé tout le jour, et qui lui firent distraire par plus d'une fausse note les fidéles de Sainte-Ursule. Les aventures probables piquaient encore moins sa curiosité que la transformation esthétique du tragédien. Il se le rappelait avant le départ pour le Caire, 4 l’époque ou la province elleméme était brilée pour lui, aucun directeur ne voulant plus engager cet excentrique incapable de faire tolérer seulement ses trois débuts réglementaires. Marchal était en ce temps-la plus farouche que jamais, plus entier, réduit 4 une misére noire, et dautant moins malléable qu’il se serait cru lache en cédant. Yves avait conscience de n’avoir été que strictement juste en l’hébergeant alors pendant huit jours, chose qu’il aurait faite mémne s'il n’eit pas été son ami, et par simple admiration d’un pareil héroisme artistique. Et
69 BRAVES GENS yoila qu’aujourd’hui cet art, a quoi Marchal s’était sacrifié, Marchal le reniait!
— La tragédie, avait-il dit ce matin, jen suis revenu, de cette blague-la. La tragédie, n’en faut plus.
Aussi, en retrouvant Marchal le tantot, apres les vépres, Yves eut-il pour premier mot:
— Enfin, tu vas done m’expliquer.
— Crest que j'ai tant de choses a te dire, répondit Marchal, que je ne sais par ol commence?...
—Oh! dabord, ton art nouveau, ce qui t’est venu a2 New-York.
— Bon. Mais avant, laisse-moi t'apprendre que ma course a réussi.
— Quelle course?
—. Chez Grimblot, a l’agence de la rue Saint- Mare. Tu ne connais pas?
— Si. Seulementje ne comprends pas. Grimblot place bien des danseurs?
— Parfaitement.
-- Tues donc danseur, maintenant?
— Mime, mon vieux, mime! s’écria Marchal.
Et jai entortillé le vieux et son associé, qui est arrivé par bonheur pendant que j’étais la. Et dame! il y avait de quoi les entortiller. Je leur ai dit mes idées sur la pantomime moderne, synthétique. Je leur ai raconté mes effets 4 New- York. Mon physique les a épatouflés. Oui, cette mine-la, sinistre, spectrale, sans cheveux, sans barbe, rien. Pierrot en noir, quoi! Et pas de pré-
BRAVES GENS 61 tentions pour les appointements. Qu’est-ce que ¢a me fait? De quoi manger, pas pius. Le succés viendra. Alors on verra bien. L’important, c’est que Paris le voie, ce Pierrot neuf, ce Pierrot psychologique, le Pierrot que j’ai inventé la-bas, le seul Pierrot, celui qui est la.
Il cognait son front d’hydrocéphale de son long index décharné, et s’emballait, ie regard fiévreux.
— Tu comprends, reprit-il, sans laisser 4 Yves le temps de placer un mot, tu comprends tout de suite, toi, n’est-ce pas? D’ailleurs c’est tellement fort, qu’eux-mémes, ce vieux serin, et son petit
jeune homme d’associé, ils ont sauté dessus du premier coup. ‘Tu vois ¢a d'ici, hein? Le Pierrot en habit , sans une ligne de linge, et la face et les mains toutes blanches, mais pas d’un blanc gai, non! D’un blanc blafard. D’un blanc d’alcoolique américain, d’un blanc lugubre. Un fantdme, enfin. Mais un fantome réel. Plus de Pierrot qui fait rire. Le Pierrot qui fait frissonner, et penser. Penser surtout. En un mot, le Pierrot-Ombre.
Il pronongait fortement le ¢ de la liaison.
— Le Pierrot-Ombre, tombre, tombre, répeta Yves machinalement. Tiens, c’est done pour ¢ga que tu t’appelles...
— Tombre, oui, répondit-il. Ce sont mes camarades 4 New-York qui m’ont baptisé ainsi, par blague, parce que je les bassinais avec mes théories sur le Pierrot-Ombre. Et cependant, Dieu
sait que sans ca nous crevions tous de faim en
Amérique. L’impresario du Caire nous avait déja laissés en plan, sans le sou. Un autre nous avait embauchés 4 Naples, au retour, pour une tournée de classique aux Ktats-Unis; puis, va te faire fiche! Aprés un voyage comme émigrants, dans Ventrepont, les femmes seules en troisiéme classe, nous arrivons, moi sixiéme, pour initier & nous six les Yankees aux beautés tragiques.
Tableau, n’est-ce pas? Une série de fours, je ne te dis que ca. Nouveau lachage d’impresario. Alors,
quoi faire? La grande jeune premiere avait un galoubet. Elle entre comme chanteuse dans un. music-hall ou elle beugle lTAmant @ Amanda,
‘terminé par un pas de cancan, danse nationale francaise. Mais nous autres cing! Heureusement,
jai une idée. Si nous jouionsla pantomime? Et ons’y met. Pantomime parisienne, disent les affiches. Je me rase le poil. J’étais maigre comme une chimére. Nous mangions si peu! Et voila Pierrot. Et nous vivotons. Et tout en vivotant, je prends gout au métier. La pantomime m’apparait ce quelle est en réalité : Part dramatique supérieur, absolu, débarrassé de la parole qui met des lisiéres au génie du comédien. Et je raffine, et je fais des trouvailles, et j’invente enfin mon Pierrot- Ombre, qui nous a nourris tant bien que mal pendant huit mois, jusqwaujour ot notre Colombine a été enlevée d San-Francisco, malgré son amant PArlequin, tué d'un coup de revolver par Yenleveur. Pauvre bougre @Arlequin! Tu l’as peut-
étre connu. Il jouait avec moi 4 Montparnasse, il y a cing ans. Durosoy, un amoureux! C’est lui qui m’a le premier surnommé Tombre, tiens!
N’est-ce pas que c’est un crine nom?
— Tombre! Tombre! répétait Yves de plus en plus machinalement, encore abasourdi par le récit volubile de cette odyssée.
— Tu ne trouves pas? fit le mime.
— Si, si. Mais comment étes-vous revenus de San-Francisco?
— Oh!n’importe! Au petit bonheur, en trainant nos guétres, en donnant des bouts de représentation tronquée. Tu penses, sans Colombine et sans Arlequin! Et puis Cassandre est mort a Boston. Un nommé Herbert, un vieux, qui 4 été a YOdéon dans le temps. Moi je suis tombé malade a Philadelphie. Un mois Whopital. Je ne sais pas ce que sont devenus les autres. C’est ie consulat qui m’a fait rapatrier de New-York.
Mais tout ca, quwest-ce que ¢a fiche? Me voila a 4 Paris, et engagé, c’est le principal.
— Grimblot t’a engagé? Ow ¢a donc?
— Je ne sais pas. Il parait que c’est un secret. Ils montent une affaire. Pourvu que jaie des gens d’attaque pour jouer avec moi! Dame ! je ne yeux pas des mimes vieux jeu, je le leur ai dit. Tl s’agit de faire un pétard. Une chose digne de mon nom, enfin. Tombre! Mais tu n’as pas l’air de le savourer, mon nom? II est pourtant beau, voyons. C’est comme un magnifical accompagné
64 BRAVES GENS par le de profundis. Ecoute, toi, musicien.
Et, d’une voix sépulcrale et triomphale tout ensemble, il répéta :
— Tombre! Hein! Il y a du trombone et du.
tambour. Tombre!
— Oui, c'est vrai, répondit Yves. Et 4 combien est-il engagé, Tombre?
— Cent par mois, et vingt sous de feux, mes costumes 4 mes trais. Oh! ce n’est pas le Pérou. Mais il y ade quoi vivre. Et on m’augmentera si ca marche. Us ne sont pas trop chiens. Is m’ont donné de lavance, crois-tu. s
Il fit joyeusement sauter deux grands écus de cing francs.
— Et a propos de ¢a, ajouta-t-il, j’al oublié de te dire une chose; au milieu de toutes mes histoires : c’est que je temméne diner.
— Mais non, mais non; pourquoi ca? Garde ton argent. , boc — Se. hi besoin de tout, puisque je n’ai “pas de chambre a payer. J’ai mon divan ici.
— Qui, mais pour manger !
— ‘fu veux dire pour boire? Car ce que je mange peu! Cette nuit, cest parce que jarrivais de voyage. En temps ordinaire, je ne baffre pas comme ca. D’abord, j’engraisserais, et adieu Pierrot-Ombre ! Par exemple, je bois, e’est vrai; Rien que de leau-de-vie. Il me faut ca pour jouer. Mais je ne joue pas encore. Done...
— Tra la la! interrompit le musicien. Moi je
suis pour l'économie, tu sais. Pas de bohéme! C’est ca qui est vieux jeu. Ton argent t’est nécessaire...
— Eh bien! voila cing francs que je place dans ta caisse, fit Tombre. Maintenant, j’ai un compte ouvert chez toi, espéce de banquier. Mais l’autre roue de derriére, zut! Nous allons lui casser le . cou, je ne connais que ca. Que diable! Une fois par hasard, laisse-moi étre oncle d’Amérique, puisque jen viens.
— Allons, soit, dit le musicien d’un air résigné. Du moment que tu y tiens taht que ca, dépensons ' tes pauvres cent sous... Faisons la noce!
Le lendemain était un vendredi, jour de musique avec Madeline. Yves proposa au mime de laccompagner chez les Loupiat, pour lui faire un peu entendre ses ceuvres.
— Car enfin, dit-il, tu ne sais pas ot j’en suis, depuis deux ans que nous nous sommes quittés. Et j’ai marché rudement, tu verras, pendant ces deux ans. A Vheure qu’il est, je crois que je tiens ma note. Tu connais mon idéal, ma théorie de la chanson populaire ; mais c’est le résultat qu'il faut juger. Et tu penses bien qu’avec ma voix...
— Oui, une voix de musicien.
— Parfaitement. Tandis qu’avec la voix de Madeline, tu m’en diras des nouvelles. Une voix, mon cher! Tiens, par moments, ca m’en donne
“peu
— Pourquoi donc?
— Dame! Peut-étre est-ce son organe, son expression, quime font trouver belle ma musique. Sans compter que les paroles sont d’elle, oua
peu prés. Je lui fournis des sujets, des monstres. C’est elle qui en tire des chansons. Et simples, et naives! Ga vous a une franchise, une carrure. Ca sent lame du peuple, enfin! Ah! si mes mélodies sentaient ca autant! C’est ce que je cherche, parbleu! Elle, elle le trouve naturellement. C’est curieux, va! Onne dirait pas, a la voir, hein ?
— Nen, en effet. Elle a lair une petite bourgeoise, toute simplette.
— Oui, mais ses yeux, as tu remarqué ?
— Ma foit je l’ai mal regardée autre soir. Et, il y a deux ans, je n’y ai pas fait attention non plus.
— Eh bien! contemple-les tout 4 Vheure, ses yeux, surtout quand elle chante. C’est comme des yeux @alouette. La belle alouette gauloise, tu sais, notre oiseau breton, si brave, si doux, si gai, si francais, pour tout dire, le vrai symbole du pays. Et sa voix est comme ses yeux. Enfin, quoi? Je ne peux pas texprimer ca. Tu éprouveras la chose toi-méme. Allons-y.
Bien que Tombre connut de longue date a quels emballements Yves se laissait emporter par pure exaltation artistique, il lui sembla quil y avait 14 quelque chose de plus. Est-ce que le musicien serait amoureux de Madeline? Cette bey? traversa l’esprit de Tombre, mais ne tint pas devant les réalités qu'il observa tout de suite.
Et d@abord, l’allureméme de Kergouét. I] n’avait pas en face de la jeune fille ’émotion gauche @un
homme épris, ni méme son habituelle timidité, mais au contraire une sorte d’autorité grave, a quoi d’ailleurs elle répondait par une attitude presque respectueuse. On devinait du premier coup un téte-a-téte de maitrea éléve, et que leurs entretiens devaient étre exclusivement consacrés ala musique, en laquelle seulement ils communiaient. Puis, il y avait entre eux une trop grande diiférence d’age, soulignée précisément par le sérieux de Jeurs relations, et accusée encore davantage par l’air trés enfant de Madeline. A vingt-deux ans, elle n’en paraissait guére plus de Seize, étant petite, mignonne, d’une maigreur gréle et miévre de fillette. A vrai dire, du reste, ce n’était point une beauté, du moins selon le gout de Tombre, qui voulait des figures accentuées, tragiques et fatales. Elle avait plutot un charme de grisaille, pour ainsi parler, quelque chose de vague, d’indéfini, d’effacé méme. Sa chevelure, abondante pourtant, était d’un blond si pale et si cendré, et coiffée si serrée et si plate, qu’elle semblait pauvre. Son teint n’était ni mat, ni éclatant, mais d'une blancheur comme fanée. Son nez un peu long, sans étre gros toutefois, donnait a tout le visage de lamélancolie, presque de la tristesse, malgré le sourire gracieux d’une bouche aux lévres bien arquées etaux dents jolies. Quant aux yeux, Tombre ne pouvait décider si la comparaison de son ami était juste; car Tombre ne connaissait pas fort exactement les yeux d’a-
BRAVES GENS 69 louette. Il trouva seulement ceux de Madeline naifs et tendres, mais sans la profondeuretl’élrangeté qu'il aimait dans les regards.
— Enfin, pensa-t-il, nous verrons quand elle chantera. ;
Pour le moment, elle achevait de faire boire a sa mere une tasse de bouillon, en soufflant sur. chaque cuillerée, comme on fait pour les enfants. La paralytique, étendue dans le grand voltaire, mollement entourée d’oreillers, semblait heureuse; et sa figure, d’ordinaire sombre, s’était éclairée pour souhaiter la bienvenue au musicier et ison ami, qu’Yves avait présenté en disant :
— Monsieur Tombre, artiste dramatique.
— Jai raffolé du thédtre, monsieur, avait-elle répondu. Nous avions 4 Douai une tres bonne troupe. Surtout dopéra-comique, nest-ce pas, mignonne ? Et vous chantez, monsieur, probablement? Les basses, sans doute ?
— Pardonnez-moi, madame, je ne chante pas.
Je ne parle méme pas.
Et, aprés un temps pour laisser bien se produire son effet de surprise, Tombre ajouta qu'il était mime.
— Mime! e’est singulier, fit-elle.
— Oh! oui, c'est singulier! répéta Madeline.
— Bourgeoise, décidément, se dit Tombre, qu'un pareil étonnement froissait un peu.
Il allait répliquer et leur démontrer qu "en somme un mime n’est pas une coquecigrue ; mais
70 BRAVES GENS déja Yves était assis devant lépinette, et, aprés avoir casé tant bien que mal ses longues jambes de faucheux, il plaquait de furieux accords en mineur. Gela rompit les chiens.
—Du nouveau, monsieur Yves? demanda Madeline.
— Non, mademoiselle, non, répondit-il en se retournant. Aujourd’hui, si cela ne vous ennuie pas trop, nous repasserons tout notre répertoire, pour mon ami qui ne le connait pas. Je voudrais bien avoir son avis.
— Ah! monsieur est amateur ? fit la malade.
Tombre s’inclina en grimacant un sourire.
— Eh bien! monsieur, reprit Mme Loupiat apres avoir bu sa derniére gorgée de bouillon, puisque monsieur Yves a foi en votre appréciation, vous devriez faire chorus avec moi, et le pousser 4 changer parfois de maniére. Oh! je ne veux pas dire que ses mélodies populaires ne me plaisent pas. Loin de 14! Elle ont du bon, sans doute. Mais la romance de mon jeune temps, monsieur, et nos jolis airs d’opéra-comique, n’ étaient pas 4 dédaigner non plus. I] me semble que la Dame Blanche, le Chdlet, les Noces de Jeannette...
Yves avait cessé de plaquer des accords, par politesse, pour ne pas couvrirla voix de lamalade, - qui pérorait lentement, en s’écoutant parler avec complaisance. Mais il s’agitait sur son tabouret, les jambes inquiétes, les doigts agacés. Tombre
BRAVES GENS 1 s’en apercut bien, mais n’osait couper impoliment la parole 4 Mme Loupiat. Par bonheur Madeline sen apergut aussi, et interrompit soudain sa mére.
— Allons, maman, fit-elle en ’lembrassant et en lui tapotant ses oreillers, je vais d’abord chanter pour toi la cavatine du Domino noir, que tu aimes tant.
Et vite elle courut vers le musicien,’et lui dit avec une inflexion charmante de priére:
— Cela ne vous fait rien, n’est-ce pas, monsieur Yves?
— Comment donc? répondit-il. Mais, au contraire!... Avec plaisir.
— Hum! pensa Tombre, des concessions! Il
en est peut-étre amoureux, tout de méme.
La cavatine, un peu trop haute et trop pleine de roulades, n’était pas bien dans les moyens de Madeline. Cela neempécha pas Mme Loupiat de se pimer. En revanche, pour Tombre, cette premiére impression fut loin de répondre 4 Vidée qu'il s'était faite du talent de la jeune fille d’apiés l’enthousiasme de son ami.
La voix était ronde, mais mal assouplie, rude et presque criarde dans les notes élevées, remarquable seulement dans le registre grave, et alors méme d’un timbre plutot masculin, ce qui contrastait d’une facon quasi choquante avec les apparences graciles de la chanteuse. Quant aux yeux, Tombre eut beau les contempier, il n’y trouva
point toutes les belles choses qu’Yves lui avait annoncées.
— Oui, oui, se disait-il de plus en plus, il en est amoureux, c’est certain. 11 se monte la téte. C’est une petite quelconque. La vraie fille de sa mére, et rien autre chose.
Soudain Yves attaqua une ritournelle au rhythme franc, a la mélodie toute simple, reulant sur six notes, et Madeline entonna:
Sous le sa-leil et souslanu’, La terreest noir’,
la terreestnu’. QO-hé! ses fils, ha - billez la, Loa
k la landigue lon la! Quelesemeur passe par* 1a!
La vieille mére n’est plus nue, Car une rob’ lui est venue.
O robe vert’, robe de soie, Lon la landigue lon la!
V’la le semeur passé par lad.
Puis une reine est devenue; Une autre rob’ lui est venue.
O robe d’or et de gala, Lon la landigue lon la!
Que le faucheur passe par 1a!
La bonne mer’ s’est souvenue Qu’on ne I’a pas laissé’ tout’ nue.
Elle nourrit qui Vhabilla,
Lon la landigue lon la!
V'la le faucheur passé par 1a!
Aux meurt-de-faim Vheure est venue.
Terr’ moissonné’ n’est pas tout’ nue.
Pour les glaneurs y a de quoi,
Lon la landigue lon la!
Ohé ! les gueux, passez par 14!
— Ah! matin! que c’est beau! s’écria Tombre en se levant.
Et ce fut un soulagement pour lui. Car son enthousiasme €tait d’autant plus fort quil y avait été rebelle tout d’abord. Mal disposé par laudition de la cavatine, il ne s’était pas rendu immédiatement au charme réel de cette voix chaude, vibrante et veloutée a la fois, pleine de vigueurs males et de caresses féminines. Il avait commencé par en étre surpris. Madeline, d’ailleurs, génée par la présence d’un étranger, n’avait pu se défendre, aux premiéres mesures, d’une sorte de chevrotement presque pénible. Mais peu a peu elle s’était ressaisie. Sa gorge, serrée, s’était détendue. Son soufile s’était élargi. Elle chantait vraiment avec une ampleur et une expression
extraordinaires. Comme Yves l’ayait trés bien dit,
cela sentait ’Ame du peuple. Et ses yeux, cette fois, ses yeux tout 4 ’heure simplement naifs et tendres, avaient maintenant une flamme, douce encore, mais sauvage en méme temps, ainsi que des yeux d’oiseau. Tombre trouvait méme que la comparaison avec une alouette ne suffisait pas, et il imaginait quelque oiseau plus étrange, plus chimérique.
Une chose notable aussi, et dont il ne s’avisa qu’aprés coup, c’est qu’il n’avait presque point pris garde 4 la musique elle-méme, tout entier oscupé des paroles et surtout de l’exécution. Aussi son compliment s’était-il adressé d’abord a Madeline. I lui fallut un effort de réflexion pour féliciter Yves.
Et le méme effet se produisit, 4 mesure que la jeune fille chanta d’autres chansons: une Complainte de roulier, monotone et mélancolique ; une Ronde de vendangeurs, folle d’entrain; une Marche de pluie, plaignarde et comme mouillée, aux sonorités sourdes et clapotantes, 4 peine mélodique d’ailleurs, et plutét semblable 4 des murmures rhythmés; puis une Berceuse, d’un zézaiement calin et puéril; puis une Légende dramatique, féroce, sinistre, ot il lui sembla entendre les glouglous de sang d’une gorge coupée. C’est toujours lorgane et l’art de Madeline qu’il admirait, et quelle expression profonde, sincére, poignante de réalité, elle donnait aux paroles, tandis qu'il ne prétait pas attention 4 la musique.
Il ne put s’empécher d’en faire la remarque.
— N’est-ce pas? répondit Yves. Oui, c’est bien vrai. Moi aussi, j’éprouve cela. C’est ce que je te disais tantot. Par instants, j’en ai peur, de cette sensation. Il me semble que tout cela est beau uniquement parce que c’est vous qui chantez, mademoiselle.
— Pas du tout, repartit Madeline. Votre musique ajustement cela d’admirable, qu'elle ne fait pas songer une minute 4lartiste, au compositeur. On dirait qu’on la toujours entendue, qu’on la connait d’avance, qu’on l’a dans le cceur et sur les lévres. N’est-ce pas le caractere méme des chansons populaires, de ces mélodies que vous appelez si bien des mélodies éternelles, absolues?
— Eh! eh! fit Tombre, lobservation est fine.
Trés juste ! En effet, ca doit étre ca la cause. Car, du moment....
— Non, non, interrompit le musicien. J’ai beau vouloir me faire illusion. La seule mélodie absolue, elle est dans votre voix.
— Ah! pour ¢a, s’écria Tombre, il est str que mademoiselle chante...
— Plus bas, monsieur, je vous prie, fit la jeune filleavec un chut; maman s’est assoupie.
Tombre reprit, en mettant une sourdine 4 son tuyau d’orgue :
— Car Yves a raison : vous chantez, c’est une merveille ! Quel instrument! Et ces notes graves, surtout. Passez-moi l’expression, ga vous prend
au ventre. Et comme vous donnez leur valeur aux paroles! Elles sont admirables, vous savez, les paroles. Suggestif, initial, comme nous disons. Et votre mimique ! Vous ne vous en doutez pas, de votre mimique. Ah! les yeux! Un foyer, un éclat, une étrangeté. Voila des regards, sapristi! D’alouette, je ne dis pas. Mais mieux encore, par moments. D’aiglonne, parfois, aussi de fée, et de Muse, et d’enfant, et de siréne et de sphinge. Oui, de sphinge! Quelle artiste! Quelle femme!
Ne pouvant s’exprimer 4 voix haute, il accentuait de gestes fous ces phrases exaltées, dont il étouffait les syllabes vibrantes ; et ce n’était pas sans étonner Madeline, peu habituée a de semblables manifestations.
— Tenez! ajouta-t-il pour conclure, c’est bien simple; vous vous transfigurez. En chantant, vous devenez superbe.
Elle ne retint pas un petit éclat de rire; et Yves, subitement, rougit, puis devint tout pale.
— Entendons-nous, reprit Tombre. Je ne veux pas dire que vous étes laide quand vous ne chantez pas. Mais enfin, on croit voir une fillette... quelconque, une petite bourgeoise, une... Je m’explique mal... Bref, 4 premiére vue...
' Madeline rit de nouveau, devant l’embarras du
pauvre garcon; mais elle rit de bon ceur, sans arriére-pensée coquette nimaligne ; etelleluitendit la main, au contraire, d’un mouvement gracieux et tout reconnaissant. Tombre en fut si touché,
BRAVES GENS lt qu'il oublia Passoupissement de la malade; et comme son enthousiasme débordait, comme il cherchait en vain des mots littéraires pour s‘exprimer, etn’en trouvait pas, il s’écria tout 4 coup, en déchainant les tonitruances de son ancienne Voix tragique :
— Vous étes un ange !
Réveillée en sursaut, Mme Loupiat ne comprit rien 4 ce qui se passait. Elle eut méme un moment de frayeur, et il y avait bien de quoi, devant cette explosion @enthousiasme qui ressemblait a une déclaration d’amour rugie par un trombone.
On était en train de lui éclaircir la chose, parmi des éclats de rire, quand le grand-pére arriva. Est-ce 4 cause du bruit qu’on faisait, ou 4 cause du peu de bruit qu il fit lui-méme? Toujours est-il qu’on ne l’entendit ouvrir ni la porte du vestibule ni celle du salon. Il était entré comme furtivement.
C’était d’ailleurs, un homme d’allure timide ; presque honteuse méme,aupremier abord. I] produisit sur Tombre un facheux effet. Malgré la grande honnéteté de ses yeux clairs, sa figure était chafouine. Sa vieillesse méme n’avait rien de vénérable. Ildevait étre 4gé de soixante-cing 4 soixante-dix ans; mais on ett juré qu’il n’avait employé ce long temps qu’a de basses et ténébreuses besognes, car il lui en était resté quelque chose dans son attitude, ala fois humble et rusée. Son front bas et fuyant, ses joues maigres, son
nez pointu surtout, faisaient songer tout de suite a un museau de renard. Il donnait invinciblement Vidée de ces gens qui n ‘ont jamais opéré qu’en tapinois, 41a sourdine; et il semblait avoir traversé la vie, comme il venait d’entrer tout 4 ’heure, en s’effacantet de guingois.
— Oui, il marque mal, pensa Tombre. Mais quoi? Ge n’est peut-étre pas une raison. Il parait que c’est un si brave homme. Les bureaux vous donnent souvent cet air-la.
Pendant que Tombre réfléchissait ainsi, le bonhomme avait tendrement embrassé Madeline, puis serré la main du musicien et salué le visiteur, et maintenant il expliquait le motif de son retour inattendu avant Vheure du diner. Il venait quatre 4 quatre manger un morceau sur le pouce, et avertir qu’il ne rentrerait pas de la nuit.
— Ah! vous avez... quelque chose ?demanda la paralytique avec une sorte de moue méprisante.
— Oui, répondit-il trés doucement. Une assez bonne affaire ! Au moins quarante frances 4 gagner.
Et sa figure ingrate s’épanouit, comme il ajoutait en souriant 4 Madeline :
— (a sera pour ta tirelire, mignonne.
Cette tirelire, Yves le savait, servait surtout 4 la jeune fille pour la malade, dont les caprices aimaient la gaterie.
— Jen’ai besoin de rien, je vous remercie, fit la paralytique d’un ton sec.
Le bonhomme eut l’air de ne pasavoirentendu,
et se mit tranquillement a table, tandis que Madeline lui dressait vite un couvert.
— ll y ajustement, dit-elle, du bon bouillon.
— Garde-le pour ta mére, répondit-il tout bas. Donne-moi seulement un peu de beuf. Et arrange m’en une autre tranche dans du pain, pour cette nuit. Mais je vous prie, messieurs, continuez votre musique, ajouta-t-il en voyant que les deux visiteurs s’apprétaient a sortir.
— Oh! nous avions fini, bon papa, dit la jeune fille.
Elle semblait pressée de les voir dehors, et naivement l’avait laissé entendre par cette phrase, échappée presque malgré elle. b,
— Dailleurs, reprit-elle pour en atténuer leffet, ces messieurs ne m’en voudront pas de m’occuper un peu de toi. Pauvre grand-pére, comme tu vas étre fatigué demain!
Et elle lui rendit ses tendres baisers de tout a Vheure, avec une effusion qui fit brusquement faire 4 Mme Loupiat une imperceptible mais aigre grimace.
Yves et Tombre prirent congé. La malade leur minaudait des au-revoir cérémonieux. Madeline les reconduisait hativement, comme génée, dun air 4 la fois inquiet et distrait. Elle était toute occupée de répondre 4 son grand-pére, qui s’interrompait de manger pour lui faire des recomman-~ dations méticuleuses; et elle semblait se dépécher et de répondre et de les reconduire, précisément
pour quils ne prissent pas gardea ce que disaitle bonhomme.
— Prépare-moi mes grosses bottes, n’est-ce pas, petite.
— Oui, bon papa.
— Les clouées.
— Oui, oui, je sais, les plus neuves.
— Et ma houppelande, hein? Parce que je crois qu’il pleuvra cette nuit.
— Oui, bon papa.
Comme ils étaient déja dans le corridor, et qu’elle leur donnait vite une poignée de main:
— Etn’oublie pas mon...
— Non, non, ne crains rien, lui cria-t-elle sans lui laisser achever sa phrase.
Et Tombre crut sentir trembler Ja menotte de Madeline, qui rentra précipitamment, toute frissonnante.
— Pardon! pardon! J’ai pris avis de mon conseil, et mon conseil m’a défendu de signera moins de cing cents.
Et Georgette gonflait de son mieux ses joues pour donner toute importance qu'il fallait a ce mot : mon conseil.
— Diable! avait fait Grimblot. Et qu’est-ce que cest, sans indiscrétion, votre conseil? Un jeune avocat?
— Mieux que ¢a, mon bonhomme. Un vieux député.
Grimblot avait eu un petit sifflotement d’admiration, et tout de suite avait compris ce que parler voulait dire. Georgette avait un protecteur et n’était plus 4 merci. Et cela n’était pas une frime. A sa mise requinquée, 4 son assurance, on voyait quelle pouvait attendre dorénavant et quelle tiendrait la dragée haute. Toute discussion devenait inutile. I] fallait en passer par ses volontés. Encore bien heureux qu’elle ne demandat pas
davantage! Car en somme, elle était la seule Colombine disponible pour le moment sur le pavé de Paris. I avait donc baissé pavillon, et cédé 4 cing cents.
— Sauf, bien entendu, lapprobation des commanditaires et du directeur.
Kt il avait reconduit Georgette en maugréant :
— Je ne sais pas trop commentils prendront ca. C’est dur, tout de méme, cing cents! Matin! Des exigences d’étoile, quoi!
Mais, au fond, il se sentait une certaine défé= rence pour cette femme qui ne se laissait plus marchander et qui avait en si peu de temps trouvé un sibon conseil. Et c’est vraiment en étoile qu’il la traita, le jeudi suivant, 4 l’assemblée ow il avait convoqué la troupe qu’il devait présenter au directeur. Tandis que les autres cabotins étaient relegues dans l’ombre, sur la banquette de bois, quatre seulement sur des chaises de paille, il avait réservé 4 Georgette, au premier rang, en pleine lumiére, prés du bureau, l’une de ses deux chaises de reps. I] ne lui fit seulement pas un reproche, mais au contraire lui offrit galamment le bras pour la mener & ce siége d’honneur, quand elle arriva, pourtant fort en retard; car il était trois heures moins dix, et les bulletins de convocation portaient deux heures un quart pour la demie. Et comme elle disait, en minaudant :
— Jene suis pas bien exacte, n’est-ce pas?
— Bah! répondit-il avec son plus gracieux sourire, bah! quand on est jolie femme!
Mais il reprit aussilot son air digne, et allant ouvrir la porte de saseconde chambre, il annonga, en voix claire, une voix d’ancien régisseur chargé de parler au public :
— Monsieur Fernand du Gluaizat, le délégué de nos commanditaires.
Puis, faisant au personnage qui venait d’entrer une cérémonieuse révérence, comime celles dont il honorait jadis l’avant-scéne du sous-préfet, Grimblot ajouta :
— Notre sympathique directeur!
Il y eutun murmure d'approbation dans lassistance, habituée 4 souligner les e/fels, et Georgett ne retint pas un rapide haussement des sourcils, qui signifiait :
— Ah! charmant!
I] était charmant, en effet, ce Fernand du Glaizat, que Tombre avait baptisé Vautre jour « le petit jeune homme d’associé ». Un petit jeune homme, oui, élégant, d’apparence affable. Rien du monsieur grave qu’on pouvait supposer sous ces grands mots de directeur et délégué des commanditaires. I était méme plutot trop joli, et manquait ainsi de prestige pour de si hautes fonctions. IJ avait surtout Vair d’une poupée, avec ses cheveux de petit Saint-Jean aux boucles d’un blond pile, sa bouche souriante comme celle des Sidonies de coiffeur, sa barbe ronde, vaporeuse, pareille
aux crépés des postiches. Pourtant, Tombre qui était physionomiste, et qui en ce moment, du fond de son coin sombre, examinait attentivement ce visage au plein jour, y apercut les quelques coups de vieux qui lui donnaient son age réel, de trente-cing ans fort usés. C’était une patte d’oie aux tempes et une bouffissure plissée aux paupieres, comme des rides accumulées 1a par Vhabitude d’un sourire de commande. C’était, sous la soie floconneuse de la barbe, un empatement des bajoues, annongant les fanons prochains.
Cr’était une sorte d’affaissement du nez, dont le bout pointu menagait de cacher de jour en jour davantagelalévre supérieure trop courte. C’étaient surtout les yeux, sans jeunesse aucune, mal bordés de cils maigres, 4 la sclérotique injectée de jaune et veinée de fibrilles rouges, et dont les prunelles, d’un bleu faux, faisaient songer a des fleurs fanées, ou plutdt a des fleurs artificielles déteintes.
Mais il fallait le regard aigu de Tombre, pour distinguer ces détails; et lui-méme n’y avait pas pris garde dans une premiére entrevue. C’est dire quils ne furent remarqués de personne, et que Vimpression d’ensemble fut celle que produisait toujours du Glaizat, celle qu’avait traduite si éloquemment la mine enchantée de Georgette.
La séduction fut compléte dés qu’il eut parlé. Les présentations furent prétextes a mots aimables pour chacun, jusques ety compris les deux
malheureux a4 soixante francs par mois, dont le vague emploi était stipulé sous la rubrique : des utilités. C’est particuliérement envers la Colombine que le directeur se miten frais, déployant toutes les graces deson esprit. I] en avait, ou plutot de ce bagott boulevardier, qui est au véritable esprit ce quele strass est au diamant, mais qui papillote comme le strass, et éblouit comme lui quand on n’est pas connaisseur. Tout en expliquant 4 ses artistes son plan, ses idées, les espérances auxquelles il les associait, du Glaizat avait lair de s’adresser 4 Georgette seule, placée prés du bureau, et qui semblait ainsi faire en quelque sorte partie de la direction. :
— Vous comprenez, mademoiselle, disait-il, parmi tant de choses que nous inventons, c’est vous que nousinventons tout d’abord. Vous serez notre petite Amérique. Grimblot m’a parlé avec enthousiasme de vos mines renversantes en Colombine. Ca sera des mines dor, j’en réponds. Et pour tout le monde, messieurs, pour tout le monde.
Un sourire creusait des fossettes dans les joues bleues.
Le théatre qu’il s’agissait de fonder, et qui ouvrivraitle mois prochain, dans une mignonne salle en bonbonniére rose, au faubourg Saint-Honore, aurait pour nom les Folies-Elégantes. On y jouerait (et c’est en cela que consistait la trouvaille de génie) la pantomime pour les gens du monde.
Lidée était de Grimblot, mais du Glaizat la considérait comme sienne. Car du Glaizat seul avait amené les commanditaires, grace 4 ses relations de journaliste interlope, mi-partie barbouilleur de papier et tripoteur d'affaires. I] jugeait Grimblot trés suffisamment payé par dix actions et le titre de directeur dela scéne.
Une autre idée de génie, c’est qu’on ne jouerait pas la pantomime connue, banale, mais quelque chose de neuf, d’inédit, d’imprévu. Ici, du Glaizat s’embarbouilla un peu dans ses explications. Cette autre idée de génie était celle de Tombre; mais du Glaizat ne avait pas faite sienne aussi aisément que Vidée de Grimblot. I] avait bien saisie au vol, c’est-a-dire volée, dans la conversation de l’autre jour avec le mime; mais volée comme un coffre dont il n’avait pas eu le temps de vider tous les compartiments. ll avait compris seulement tout le partia tirer de ce nouveau artistique, dont il aurait lair d’étre l’inventeur. Car il avait une ambition littéraire, ce marchand de copie frelatée, connu par quelques chroniques 4 scandale et deux mauvajs romansa clef od il avait crocheté la vie privée de ses confréres. Méprisé comme homme, il l’était plus encore comme écrivain; et rien ne l’ett flatté davantage que de faire cuvre d’artiste oseur, original, 4 quoi il comptait bien arriver en signant la pantomime qu'il filouterait adroitement 4 Tombre. Pour le moment, il se contentait de la subodorer ; mais, bien qu’il
BRAVES GENS 87 s’en crit déja auteur, il n’était pas méme en état de la définir. 1 en parlait done en termes im-~ précis, répétant, sans trop les comprendre, des mots empruntés au vocabulaire de Tombre, et qu il avait depuis quelques jours commencé de répandre dans les cafés et les journaux.
— Quelque chose, enfin, messieurs, concluaitil, de suggestif, d’initial, @algébrique, et de vécu néanmoins, de coudoyé. Bref, la pantomime moderniste.
Kt il toussotait d'un air entendu.
A vrai dire, Tombre seul voyait clair dans ce galimatias dont il avait le shiboleth. Pour le reste de l’assemblée, comme d ailleurs pour les bureaux de rédaction ot du Glaizat allumait sa gloire future, explication demeurait ténébreuse. Et cependant, il en sortait ceci, qu’on susurrait, ici comme la-bas, quand il avait fini de parler :
— Il est fort, tout de méme.
— C’est un malin.
Ainsi pensa Georgette, dont le ravissement tournait 4 admiration. Ainsi pensait Grimblot lui-méme. Et pourtant tous deux sentaient vaguement que cette fameuse pantomime moderniste était la condamnation de la vieille pantomime. Mais quoi! Grimblot songeait aux commanditaires, aux dix actions, au titre de directeur de la scene; et Georgette au bonheur d’étre une étoile découverte par le joli astronome dans les yeux duquel elle se mirait en souriant.
Une seule chose gataitsa joie: la pensée d’avoir Tombre pour partenaire. Elle avait eu un frisson désagréable, quand, au moment des présentations individuelles, elle avaitreconnu le nom et surtout la figure sinistre du fantome rencontré naguére ans lescalier. Comment! C’est ce grand dépendeur d’andouilles, cette face de croque-mort, qu’elle aurait pour Pierrot! Elle n’avait pu, en leregardant alors, réprimer une grimace d@'horreur; et Tombre, croyant étre aimable, avait esquissé un large sourire silencieux qu’elle avait pris pour une provocation ironique.
Elle voulut s’en venger avant de partir. Ht, comme on s’en allait, et que du Glaizat la retenait en la complimentant, elle dit 4 haute voix, en regardant fixement Tombre:
— Dame, monsieur, je suis éléve de feu Jules, moi.
Mais elle avait compté sans son hdéte. Aussi sentencieusement que l’autre jour, d’un ton aussi caverneux, Tombre riposta :
— Tant pis!
— Voyons, voyons, mes enfants, fit du Glaizat avec un geste familier et directorial 4 la fois, pas de discussion encore. Attendez les répétitions.
Et comme Georgette était bléme de colére, et Grimblot cramoisi, et Tombre tout renfrogné, il essaya de détendre la situation par un trait d’esprit :
— Vous vous mettrez tuus d’accord aux 7'accords.
Mais ce fut peine perdue. Georgette et Grimblot, plessés dans leur culte, bondirent vers Tombre, et ensemble, inspirés parla méme pensée, comme s’ils parlaient un duo, ils lui criérent:
— De qui donc étes-vous l’éleve, vous >
Tombre s’arréta sur le seuil de la porte, fit un grand salut, et répondit lentement, en tirant les sons du fin fond de sa poitrine;
— Eléve de moi-méme.
Huitjours plus tard, la réclame, chauffée et surchauffée par du Glaizat, commengait 4 ronfler dans les échos de thédtre autour des Folies-Elégantes. Les reporters, stylés par lui, racontaient comment le poéte (il ne dédaignait pas de se faire appeler ainsi) s’était improvisé impresario par amour de l'art, et quels durs sacrifices d’argent il simposait pour risquer cette partie. Méme plus que des sacrifices d’argent, disait-on : car il avait da se brouiller avecla Société des Auteurs dramatiques, afin de pouvoir donner sa propre piéce sur son théatre. Cette piéce serait une Surprise 4 la fois pour le high-life et pour le monde des lettres. U1 ne s’agissait de rien moins que de ressusciter la pantomime francaise, ou plutdt dela créer, en l’élevant d’ailleurs au niveau distingué qu'elle n’avait jamais atteint du temps des Funambules populaires. Lesartistes eux-mémes étaient d’une école toute nouvelle, formés par les conseils et Selon les théories de l’auteur en personne, Bref,
ce serait, 4 tous les points de vue, une révélation. Et sur des affiches multicolores, qui bariolaient transversalement les murailles, on lisait partout: